samedi 31 juillet 2010

Tilt

Tilt , par Juliette (sept ans), artiste invitée


jeudi 29 juillet 2010

La pierre de touche de l'amour vrai (2)

Ce sentiment de sécurité dont parle Peter Handke, où l'a-t-il aperçu? Comme un rêve inaccessible, entrevu un instant dans une déchirure de nuages?

Mais le lot quotidien de l'amour, ce n'est pas ça. Le lot de l'amour, c'est l'insécurité organisée, le manque, la frustration, la souffrance, les doux reproches, les reproches amers. C'est la soif quotidienne, inassouvie, de la bouche aimée. C'est se réveiller chaque matin dans sa douceur et dans son absence.

Le lot de l'amour, c'est le désordre, le bordel. C'est le possible rêvé et l'impossible fatal. C'est l'espérance sans cesse déçue. C'est le double cri de joie des retrouvailles qui ne font qu'aviver le regret de l'absente, de l'absent.

Les si brèves retrouvailles. L'interminable séparation.

Le prix écrasant qu'il faut se résoudre à payer pour le bonheur éperdu de l'instant, le bonheur éperdu qui vous coule dans les doigts comme de l'eau.

Ma raison refuse avec raisons ce désordre.
Mon coeur s'élance sans cesse vers l'absente.

La nécessaire et fade raison.
Le cruel, le déchirant désir de l'absente.
L'absente dont les baisers vous donnent la vie.
L'absente dont le désir vous dévore et vous fait périr.

Quand l'amour commencera, je serai dans l'insécurité...


( Posté par : SgrA° )

mercredi 28 juillet 2010

La pierre de touche de l'amour vrai

" Quand l'amour commencera, je serai en sécurité. Ou cela n'aura pas été l'amour."
                                                                                                                     (  Peter Handke )

Ce critère de l'amour, je le fais volontiers mien. Mais cette phrase de Peter Handke m'évoque cette autre, de Giraudoux :

" Sur une note juste, l'homme est plus en sécurité que sur un navire de haut bord "

Sans une note juste, sur laquelle s'accordent deux amants, il n'y a pas d'amour. Il suffit d'une note juste, et qui, comme on dit en musique, soit tenue. Mais il faut, quelque part dans la relation amoureuse, une note juste, et qui soit partagée.

Car c'est la jouissance partagée de cette note juste qui est à la source de ce sentiment de sécurité inaltérable qui, selon Peter Handke, fonde la réalité et le bonheur de l'amour.

Sans cette note juste, il n'y a qu'incompréhension, amertume, désillusion, frustration, séparation, solitude, souffrance. Et parler d'amour dans une situation pareille, ce n'est pas sérieux. C'est une imposture.


Peter Handke,           le Chinois de la douleur   /  Gallimard

Jean Giraudoux,         Ondine    /   Grasset



( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

mardi 27 juillet 2010

Mon copain l'écureuil

Sous la ramure étalée de ce hêtre imposant, au dévers de la crête, j'ai mes habitudes. Je dépose à l'ombre le sac, avec la bouteille d 'eau; je mets la chemise à sécher, bien étalée sur une pierre rôtie par le soleil (quelquefois aussi le short et le slip); je sors du sac le bouquin en train; je m'installe sur ma pierre philosophique, et je lis. Le roi n'est pas mon cousin.

L'autre jour, un écureuil est descendu de la ramure du hêtre et s'est mis à fouiner dans mon dos, en quête de quelque graine; je me suis gardé de bouger et l'ai laissé à sa guise vaquer à ses affaires.

En partant, j'ai oublié sur place ma casquette dans un creux d'herbe, une belle casquette de marque récupérée l'autre été sur le sentier.

Je l'ai retrouvée le lendemain, mais  mon ami l'écureuil (je pense que c'est lui) s'était fait les dents dessus, y ménageant de beaux trous d'aération. Il s'était même attaqué à la visière!

Hier, coiffé d'une autre casquette (moins belle) je suis remonté jusqu'à mon hêtre, mais, au moment de m'asseoir sur mon rocher philosophique, je me suis aperçu que mon ami l'écureuil avait marqué son territoire en faisant sa crotte dessus.

Il m'en veut, ou quoi? Qu'est-ce que je lui ai fait?


( Posté par : Onésiphore de Prébois )


Ce qu'on voit depuis mon hêtre (enfin, ce qu'on voyait au printemps)

dimanche 25 juillet 2010

Le Labiche de Pierre Pradinas

Il arrive à Labiche d'aller plus loin dans le délire que Feydeau, par exemple dans cette parodie loufoque qu'est Embrassons-nous Folleville!  Le vaudeville y est porté à la hauteur du grand art, et l'engrenage comique y est mené crescendo avec une maîtrise et une rigueur qui forcent l'admiration et annoncent les plus belles réussites du cinéma burlesque américain. La pièce et les personnages sont emportés par une sorte de rage de destruction qui, outre son pouvoir comique, a l'effet d 'un révélateur, faisant voler en pièces l'hypocrisie des conventions et mettant à nu la vérité des comportements et la folie des êtres.  Le texte annonce d'ailleurs, parfois de façon saisissante (dans 29 degrés à l'ombre aussi) le comique absurde des premières pièces d'Ionesco (la Cantatrice chauve notamment), mais aussi les pièces courtes de Tchékhov( l'argument de Une demande en mariage est très proche de celui de Embrassons-nous Folleville!).

 La réalisation qu'a donnée cette année de Embrassons-nous Folleville et de 29 degrés à l'ombre  le Théâtre de l'Union/Centre Dramatique du Limousin était quasiment parfaite dans tous les domaines, constamment inventive et d'une grande beauté, sans aucun temps mort. Les séquences musicales chantées et dansées s'intégraient avec bonheur. Scénographie, costumes, éclairages, étaient remarquables. Les acteurs, survoltés, enlevaient le spectacle avec une énergie, une fureur de jouer, qui faisaient plaisir à voir et à entendre. Le tout coordonné, ajusté, mis en place, en espace et en scène avec une admirable maîtrise par Pierre Pradinas.

29 degrés à l'ombre et Embrassons-nous Folleville

avec Romane Bohringer, Gérard Chaillou, Thierry Gimenez, Gabor Rassov, Matthieu Rozé

Musique : Dom Farkas et Thierry Payen / Scénographie : Orazio Trotta et Pierre Pradinas /
Lumières : Orazio Trotta / Costumes: Danik Hernandez / Maître d'armes : Patrice Camboni / Chorégraphe : Lionel Desruelles / Mise en scène : Pierre Pradinas

Théâtre de l'Union / Centre Dramatique du Limousin


( Posté par : Angélique Chanu )

vendredi 23 juillet 2010

Un grand théologien

A sa manière, impertinente et truculente, Jean Yanne exposa fort bien naguère un "point de détail" (comme disait l'autre) qui, dans le texte de l'Ancien Testament, ne manque pas d'intriguer.

Il s'agit des enfants de Caïn.

Caïn, on le sait, est l'un  des deux fils d'Adam et Eve.

L'Ancien Testament nous dit que Caïn eut des enfants.

Avec qui?

Jean Yanne résumait fort bien le problème : " Si c'est avec sa mère, disait-il, c'est pas convenable. Si c'est avec son frère (ou son père), c'est pas pratique."

Wikipedia croit s'en tirer en indiquant que Caïn aurait procréé avec le concours d' une fille (non nommée) d'Eve.

Dans ce cas, Caïn aurait fait l'amour avec sa soeur. Et si c'est pas avec sa soeur, ce serait forcément avec sa mère.

Mettons de côté l'humour douteux de Jean Yanne. Ses remarques sont, en tout cas, typiques d'une démarche de critique rationaliste à l'égard du texte biblique. Elles mettent en lumière les conséquences logiques des "lacunes" ou des "inconséquences" bibliques.

Je suppose que Jean Yanne n'est pas le premier à avoir relevé cette bizarrerie.

Si j'étais historien des religions, spécialiste de l'exégèse biblique, elle ne laisserait pas de m'intriguer.

Dans tous les cas de figure, l'histoire des enfants de Caïn suppose un inceste.

Or, dans la plupart des mythologies, les histoires d'inceste ont une place importante (rappelons-nous Oedipe).

On connaît, d'autre part, les accointances du peuple Juif avec l'Egypte pharaonique (voir Moïse). On sait que plus d'un pharaon épousa sa soeur, voire sa mère.

Cette "bizarrerie" biblique suggère aussi, à mon avis, que le texte de la Genèse n'est pas un texte continu écrit d'une seule main, mais un montage de textes d'auteurs différents écrivant à des époques différentes. C'est ainsi, d'ailleurs, que, dès le début, on repère deux récits de la Création différents. Les responsables de ce montage n'eurent pas le souci de gommer les disparités et les incohérences de textes qui, à leurs yeux, appartenaient à des traditions également vénérables et sacrées, et dans lesquels, au demeurant, le surnaturel et le mystère occupaient une place essentielle.

Quelle que soit l'importance des grands textes du monothéisme (Ancien Testament, Nouveau Testament, Coran ) dans l'Histoire de l'Humanité, quel que soit leur intérêt sur un plan largement humain, ils ne cessent de se dérober aux exigences de la raison, tout en se proposant comme parole de vérité. Dans ces conditions, un choix clair s'impose. Le mien est fait, depuis longtemps. Qu'il s'agisse de l'origine du monde ou de celle de l'Humanité, ou des réponses à apporter aux questions morales, je n'attends  pas de ces textes des éclaircissements pertinents et utiles. Ils sont pour moi des témoins d'une étape lointaine et depuis longtemps dépassée de la longue marche de l'Humanité vers la connaissance.

( Rédigé par : Jambrun )

jeudi 22 juillet 2010

Le syndrome de la malle de Hambourg

Je suis décidément un survivant.Je fais en effet partie de ceux (ils commencent à se faire rares) qui eurent le privilège de suivre, vers le milieu des années soixante, tout au long d'un été, sur une chaîne de la télé publique, le feuilleton de la Malle de Hambourg.

C'était l'époque des premières émissions grand public en couleurs. Les postes de télé se multipliaient dans les familles comme les petits pains de Jésus, à la vitesse grand V. Les concepteurs de programmes testèrent alors diverses formules qui, depuis, ont fait la preuve de leur efficacité, et donnèrent à divers problèmes des solutions fiables: par exemple, comment fidéliser devant leur poste, au moins un soir par semaine pendant deux mois, des millions de cornichons ahuris, en les faisant assister aux péripéties d'un feuilleton vaguement policier, débile et glauque à souhait. On avait engagé pour l'occasion les scénaristes les plus totalement dépourvus d'idées, et une équipe d'acteurs spécialisés dans les rôles de policiers vaguement ripoux ou de ratés visqueux... ah! Paul Le Person! ah! Jacques Monod! Ce fut donc La malle de Hambourg.

Pendant des semaines, j'ai suivi sans débander les épisodes de ce feuilleton imbécile, chiant, mal tourné, incompréhensible. Les années ont passé. Mais, en dépit d'intenses efforts de réflexion, je n'ai toujours rien compris à la malle de Hambourg.

Ce feuilleton cul est pourtant devenu, paraît-il, un feuilleton culte. Je suppose qu'un paquet d'abrutis dans mon genre continuent de se demander désespérément : mais qu'y avait-il donc à comprendre dans la Malle de Hambourg?

Rien.

C'est la clé de son succès.

La malle de Hambourg a montré la voie. Chaque été ou presque, les télévisions, en mal de programmes originaux, nous servent des feuilletons, prétendus "inédits", qui tous concourent pour le Grand prix de la débilité.

Par exemple, ce feuilleton, dont j'ai oublié le titre, mélange d'intrigue vaguement policière et  d'ingrédients vaguement fantastiques, qui se passait en Bretagne,  et dont l'héroïne était interprétée par une actrice probablement incapable de jouer autre chose, mais supérieurement douée pour jouer dans ce genre d'âneries, et qui répondait au patronyme d'Ingrid Gros-Seins.

Ingrid Gros-Seins n'avait à peu près aucun talent, mais alors, maman, quels nichons! quels roberts!quels roploplos! C'était son seul talent, mais quel talent.

Dès que l'intérêt du feuilleton faiblissait, ce qui se produisait à peu près toutes les deux minutes, on nous servait un gros plan des roploplos d'Ingrid. Ce n'était pas désagréable, ça faisait patienter, on en oubliait presque l'indigence de l'histoire et l'imbécillité des scénaristes.

Mais la magie des rondeurs d'Ingrid Gros Seins finit tout de même par s'épuiser. Le feuilleton prit fin, avec l'été et la rentrée des classes.

Hier soir, on a eu droit, sur Antenne 2, à une resucée de la recette magique : ça s'appelait Double enquête. On retrouvait, dans cette "dramatique", en deux épisodes, présentée comme inédite, les principaux ingrédients du genre : intrigue policière et secrets de famille, le tout mixé dans un scénario délirant et crétin, et interprété par des acteurs de seconde zone qui semblaient tous appliquer le mot d'ordre : surtout, faites-en trop, faites-en des tonnes, c'est ce qui leur plaît,à tous ces cons.

Du temps où j'étais prof , j'avais accepté de tourner, à l'intention de mes collègues débutants, dans un petit film où j'interprétais un examinateur au bac qui accumulait toutes les erreurs à ne pas faire : souffler la fumée d'un cigare dans le nez du candidat, lui faire des réflexions désobligeantes sur sa tenue vestimentaire, etc. etc. De telles dérives ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire, et elles ne sont guère le fait d'examinateurs débutants. C'est plutôt à quelques vieux briscards des sessions d'oral qu'il aurait fallu montrer ce film !

Eh bien , le feuilleton d'hier, on devrait le montrer dans toutes les écoles de police à des fins pédagogiques, pour montrer toutes les fautes professionnelles à éviter! Dans le domaine de l'incompétence professionnelle, il était difficile d'aller plus loin que ces personnages de policiers qu'on nous montrait dans un état  d'égarement qui  faisait peine à voir. Ils pratiquaient avec constance l'art  de se jeter à tout bout de champ dans la gueule du loup. Maman!

Comme lesdits policiers étaient des policières, l'histoire se retrouvait délicatement parfumée de misogynie. Après tout, elles n'ont que ce qu'elles méritent, ces connes!

Si on avait voulu déconsidérer en même temps  les femmes et la police française, on ne s'y serait pas pris autrement.

L'été, ne regardez pas la télé : lisez!


( Posté par : Jambrun )







mardi 20 juillet 2010

Art du surf, art de vivre

Longtemps, je ne me suis pas intéressé au surf. J'y voyais un  amusement de plage, un peu plus sportif que d'autres, un peu plus à la mode.

C'est le film d'un passionné de surf qui  m'a ouvert les yeux sur des aspects du surf inconnus de moi. Il est l'auteur de films sur cette discipline, dont un tourné au Maroc, et que je trouve remarquable.

Les surfeurs sont les rois d'un espace bien particulier, qui est cette bande de quelques centaines de mètres tout au plus, où  les vagues prennent de la hauteur et de la puissance, avant de déferler et de rouler sur les plages. Sorte d' interface entre la terre et la mer. Ce n'est plus la mer libre, la mer des bateaux, et ce n'est pas encore la terre. Espace contraint, espace violent, espace difficile qu'il s'agit de maîtriser, en quelques poignées de secondes, pour y décrire des arabesques et des figures audacieuses et pures. Dans un présent intense, le surfeur déploie son art, poursuivi par l'écume, surplombé par le rouleau, sur la soie verte de l'eau.

L'art du surf est à la fois la mise en oeuvre et la métaphore d'un art de vivre, l'art de vivre pleinement, intensément l'instant, à la frontière entre le passé et l'avenir, entre ici et là-bas, entre soi et les autres, entre soi et soi, avec élégance et rigueur. Qui peut se vanter de maîtriser sa vie dans l'instant, qui sait marier dans l' instant la volonté et le hasard, aussi bien que les artistes du surf? Et sans doute seuls les meilleurs d'entre eux savent que le hasard est toujours le bienvenu, aspirent à le rencontrer et à l'affronter. Hasard de la vague, hasard de la vie...


( Posté par : SgrA° )







Faiblesses d'un grand homme

Chaque fois que, venant d'Aix-en-Provence par la RN7, j'entre sur le territoire de la commune de Vidauban, je laisse le volant à ma femme, je me mets à l'arrière, j'ouvre en grand la vitre, je me défroque, et je mets mon cul au grand air. Je reste dans cette position jusqu'à ce que j'aie quitté le territoire de la commune. Dans la traversée de l'agglomération, je demande à ma femme d'emprunter la nouvelle rocade, très pratique, plutôt que le centre-ville, toujours encombré, et où ça pourrait mal tourner, surtout que stationnent sur les trottoirs pas mal de jeunes gens issus de peuples qui ont déjà beaucoup trop souffert, et qui pourraient le prendre pour eux.

Quel affront m'ont donc fait les Vidaubannaises et Vidaubannais pour que je leur expose aussi effrontément mes parties intimes? Aucun. Ce sont gens courtois et agréables autant qu'ailleurs, et je n'ai jamais eu qu'à me louer de mes relations avec les citoyennes et citoyens de Vidauban, à l'exception d'un certain boucher, plus bête et méchant que cent taureaux, probablement mort depuis longtemps à l'heure qu'il est.

En réalité, aussi étrange que cela puisse paraître, mon geste est à interpréter comme un hommage à un grand homme, et comme une sorte de pèlerinage littéraire.

En effet, dans ses Lettres familières d'Italie, le célèbre Président de Brosses raconte que, faisant route vers l'Italie, l'idée saugrenue lui vint, à l'approche de Vidauban, d'aérer son cul et de l'exposer longuement à la portière de son carrosse, au grand ébahissement des paysans rencontrés.

Il avait aussi rebaptisé le village, lui donnant le nom, à son avis plus euphonique et plus suggestif, de Vit bandant .

Les voyages étaient longs, à l'époque, et il fallait bien tuer le temps. On s'amuse parfois de peu.

Président de Brosses : Lettres familières d'Italie, Mercure de France, " le Temps retrouvé."

J'en profite pour saluer mon ancien élève, Frédéric d'Agay, auquel on doit cette édition.


( Posté par : John Brown )

lundi 19 juillet 2010

Réussir "Tosca" ( "Tosca" aux Chorégies d'Orange )

Quoi de plus périlleux que la réalisation scénique d'un opéra aussi emblématique et aussi somptueux que Tosca, de Puccini ? Il y  faut une distribution où les principaux rôles soient assumés par des chanteurs pas trop indignes des grandes références (Callas, Caballé, pour le rôle titre!), sans oublier que les petits rôles contribuent énormément à la couleur expressive de l'ouvrage (par exemple, ce jeune pâtre, dans la scène du lever du jour, au début du troisième acte). Il y faut un orchestre et un chef capables de rendre justice à la splendeur musicale d'une des partitions les plus belles de l'opéra post-wagnérien. Il y faut un metteur en scène et directeur d'acteurs capable de nous faire oublier les conventions et les lourdeurs du genre. Autrement, la magie n'opère pas, l'ennui s'installe vite.
La réalisation des Chorégies d'Orange 2010 ne restera sans doute pas dans les annales comme une des plus enthousiasmantes, même si elle est fort honorable. "Tosca, titre le Monde, a trouvé son maestro", à propos du chef Mikko Franck, à la tête de l'orchestre philharmonique de Radio France. Je n'en suis pas si sûr, même si, ayant assisté à la retransmission télévisée d'une représentation donnée par une soirée quelque peu venteuse, je n'étais pas dans les meilleurs conditions pour en juger. Mais sur au moins un point, essentiel, il m'a semblé que le chef n'avait  pas fait le bon choix. Il s'agit du tempo. Rien de plus crucial, en musique, que le choix d'un tempo. Qu'il soit un brin trop lent ou trop rapide, et l'enchantement, l'émotion s'évaporent. Or, ce soir-là du moins, les tempi étaient dans l'ensemble beaucoup trop lents. Résultat : l'effet dramatique des scènes était affaibli, les plus beaux airs ("Vissi d 'arte...", "E lucevan le stelle...") prenaient une allure compassée et convenue, ce qui est bien dommage dans une oeuvre dont l'auteur voulait justement éviter que les grands airs, les morceaux de bravoure vocaux, fussent isolés dans la pâte de l'oeuvre, au lieu de contribuer à l'intensité dramatique de l'ensemble, et Dieu sait si elle est fiévreuse dans Tosca. Je n'ai pas trouvé non plus que la poésie d'un moment ausi bouleversant que la scène du lever du jour au début du troisième acte était au rendez-vous. La responsabilité en revenait sans doute en partie aux moyens vocaux déficients de la jeune chanteuse, mais pas seulement. Seul Ravel, dans Daphnis et Chloé, a su évoquer la poésie du lever du jour avec autant de génie que Puccini dans ce passage de Tosca. Or cette évocation, dans Tosca, n'a pas seulement une fonction poétique, elle a une valeur dramatique essentielle. Il faut, au début de ce dernier acte, que toute la poésie de l'aube soit là, sinon l'air de Cavaradossi qui suit -- "E lucevan le stelle..." -- ne peut atteindre toute sa signification et dégager toute son émotion.
Nadine Duffaut, metteur en scène, avait choisi de transposer l'action de Tosca  ( située par le compositeur et son librettiste au tout début du XIXe siècle à Rome, au moment où Bonaparte vient de remporter la victoire de Marengo )  à une époque plus moderne qui évoquait l'époque mussolinienne. Evidemment, le texte du livret résiste à ce traitement. Tosca décrit un état policier tyrannique dont la collusion avec  une caste cléricale obtuse est étroite. Ce lien entre obscurantisme religieux et  tyrannie policière donne son sens et sa couleur  à l'oeuvre. Opérer une transposition dans une autre époque et un autre contexte, sous le prétexte de faire apparaître l'actualité de l'oeuvre, ne va pas sans risques. La situation était très différente au temps de Mussolini. Malgré les accords du Latran, il n'y eut jamais ce lien étroit entre le fascisme et l'Eglise, et les fascites musssoliniens, comme les nazis, étaient souvent des libres penseurs. L'autre inconvénient de ce parti-pris de mise en scène est qu'il conduit à souligner plutôt qu'à gommer l'aspect le plus démodé de l'esthétique de cet opéra de Puccini, à savoir le réalisme vériste, qui triomphait aussi au théâtre à l'époque. On a donc eu droit aux chiens policiers,aux brûlures de cigarettes, à la balle dans la nuque, etc. Une mise en scène dépouillée, qui se fût contentée de suggérer, aurait été bien plus satisfaisante.
Quant à la direction d'acteurs, que je suppose avoir été assumée par Nadine Duffaut, elle laissait elle aussi à désirer. Ce fut éclatant dans le jeu de Catherine Naglestad, interprète du rôle-titre. Il est évident que cette cantatrice n'est pas une comédienne chevronnée. Raison de plus pour lui dire ce qu'il ne faut pas faire et pour la guider avec un minimum de soin et de rigueur... La malheureuse semblait souvent livrée à elle-même sur cet immense plateau, sans trop savoir ce qu'elle devait y faire, affublée au surplus d'une robe monstrueuse qui lui interdisait tout mouvement vif et naturel, tant était grand pour elle le risque de se retrouver par terre.
Notre Roberto Alagna national était égal à lui-même, c'est-à-dire qu'avec des moyens vocaux qui restent exceptionnels, on a toujours envie de dire de lui : peut mieux faire. Le perfectionnisme n'est décidément pas sa tasse de thé. La diction, notamment, laisse à désirer. On a l'impression qu'il ne cherche pas à dessiner son personnage avec plus de rigueur, et qu'au fond, quel que soit le rôle, il chante tout un peu de la même façon. Victime de sa célébrité? Quel metteur en scène oserait diriger vraiment Alagna? Tout est devenu pour lui trop facile...
Beaucoup des défauts de cette mise en scène sont liés, en fait, au lieu de la représentation : le Théâtre Antique d'Orange. Si l'on joue  des opéras à Orange, comme on joue du théâtre dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, ce n'est pas parce que le lieu s'y prête, mais parce que la mode contemporaine des festivals d'été encourage cette pratique. Les opéras de Puccini, comme d'ailleurs ceux de Verdi, n'ont pas été conçus pour être représentés dans le cadre gigantesque du théâtre d'Orange et en plein air. Il est probable que Puccini aurait été horrifié des nécessaires effets négatifs de ces conditions sur le rendu de sa musique. La finesse, la subtilité de la partition orchestrale de Tosca, nécessitent des conditions d'écoute optimales. A Orange, à peu de distance de la fosse d'orchestre (ou de ce qui en tient lieu) et de la scène, la réception du son devient médiocre, les acteurs en scène paraissent minuscules. Les défauts du jeu des acteurs, le choix de tempi lents, les dimensions disproportionnées de certains éléments du décor (le portrait de femme, dans un trou duquel Tosca disparaît étrangement à la fin, sans que le spectateur ait bien compris le sens de cette sortie), sont , au moins partiellement, le produit des contraintes induites par les caractéristiques du lieu.

Ecouter Tosca :

Montserrat Caballé, José Carreras, Ingvar Wixell
Orchestre et Choeurs du Royal Opera House, Covent Garden, Colin Davis


( Posté par : La grande Colette sur son pliant )




dimanche 18 juillet 2010

Christoph Marthaler : un metteur en scène de théâtre qui n'aime pas les acteurs

“Je ne vais jamais au théâtre, je n’aime pas ça, je n’y comprends d’habitude rien. Je préfère lire le texte de la pièce à la maison, tranquille, sans que les interprétations des acteurs viennent le brouiller. Aller au concert ou voir des expos m’excite davantage ; mais, après tout, un chirurgien va-t-il voir des opérations quand il a fini les siennes ? (…) Je dois bien avouer que je déteste qu’on joue, qu’on mente au théâtre. Ainsi, je préfère qu’on lise un texte plutôt qu’on l’interprète : il faut laisser au spectateur sa liberté de perception, ne pas tenter de l’influencer de telle ou telle façon. ”

En somme, à tous les metteurs en scène qui pensent (avec raison) que le théâtre, c’est d’abord des acteurs en scène, Christoph Marthaler oppose un déni radical de l’acteur, dont l’interprétation ne sert jamais qu’à “brouiller” un texte, selon le mot qu’il emploie. Jouer, selon lui, c’est mentir. Et il vaut mieux toujours lire un texte de théâtre que le voir jouer.

Venant d’un metteur en scène réputé, des déclarations aussi rétrogrades et obtuses étonnent. Outre qu’elles dénient toute spécificité au texte de théâtre, elles procèdent d’une compréhension naïve de l’acte de lecture silencieuse, que Marthaler oppose à l’interprétation. “Je préfère qu’on lise un texte plutôt qu’on l’interprète”, déclare-t-il.

Comme si toute lecture n’était pas déjà une interprétation. Comme si, dans la lecture silencieuse, le corps n’était pas impliqué, et tout l’imaginaire corporel. Comme si le lecteur ne mobilisait pas tout son corps pour lire, autant que le fait un acteur. Il faut n’avoir jamais réfléchi à ce que c’est que lire pour opposer de façon aussi niaise lecture silencieuse et interprétation théâtrale.

Au fond, de tels propos s’appuient implicitement sur des positions métaphysiques qui opposent le corps à l’esprit, le second étant de toute façon supérieur au premier, qui n’est admis que comme son serviteur, et toujours suspect de chercher à “brouiller” ses inspirations.

Plutôt que de se laisser aller à des déclarations aussi ineptes, Marthaler aurait pu dire, simplement, qu’il ne supportait pas les interprétations des autres, forcément différentes de la sienne. Il n’aurait pas emporté la sympathie, mais au moins il aurait échappé au ridicule.


( Posté par : Angélique Chanu )

lundi 12 juillet 2010

Zarathoustra et les chamois

" Nietzsche, a écrit Rémy de Gourmont, c'est la pensée de la montagne".  Sa philosophie, ajoute-t-il, "a la pureté de l'air des sommets". On sait que Nietsche, infatigable marcheur, écrivit ses grandes oeuvres à Sils-Maria, en Engadine. Son Zarathoustra se retire dix ans dans la montagne pour y méditer. Il trouve sa joie à parcourir les crêtes, à gravir les hautes cimes, tout en formant moult pensées sublimes.
Aussi me suis-je étonné que, dans Ainsi parlait Zarathoustra , il ne soit jamais question du chamois,  animal familier des montagnes, dont le sage a dû pourtant souvent croiser les chemins capricieux. Je me suis donc fait un devoir et un plaisir de combler cette lacune :

ZARATHOUSTRA ET LES CHAMOIS

" Au coucher du soleil descendant de sa montagne chérie, Zarathoustra perçut, dans la hêtraie majestueuse et ombreuse, des bruits légers. Il ne tarda pas à  repérer au-dessous de lui, dans un ravin profond, des chamois qui paissaient tranquillement. Il prit le parti de les approcher sans les alerter. L'entreprise était délicate : la pente était raide et quelque peu glissante. Il ne put empêcher un caillou de rouler, et, aussitôt, en quelques bonds, les chamois eurent gagné l'autre rive du ravin, où ils s'arrêtèrent.
Poursuivant sa lente progression au bord du ravin, sur une pente vraiment bien raide, Zarathoustra, appuyé sur ses bâtons de marche, faisait vaguement penser à un coléoptère curieusement coloré, habillé chez Décathlon, et à qui il aurait manqué des pattes. D'en bas, les chamois l'observaient. Lui, de son côté, d'un regard oblique, tâchait de ne pas les perdre de vue, tout en veillant à ne pas se casser la figure. Il crut percevoir comme un accès de douce gondolance qui faisait onduler les échines, mais dans le poudroiement du soleil couchant, il n'aurait pu en jurer. Soucieux de garder la dignité qui sied au sage, il prit le parti de se redresser. Mal lui en prit : il passait justement sous des branches basses dont l'une s'enfila malencontreusement dans l'anneau de toile qui sert, comme le sait tout randonneur, à accrocher le sac au portemanteau.
D'en bas lui parvint l'éclat d'une sorte d' éternuement, retenu, certes, mais puissant car collectif.
Suspendu pour ainsi dire à la branche, le corps raidi à 45 degrés dans la pente, Zarathoustra essayait de se donner une contenance.
En bas, le groupe l'observa encore quelques instants, puis, comme la situation n'évoluait pas, tous s'élancèrent dans la falaise qu'ils gravirent prestement, puis disparurent.
Fort à propos pour la dignité de Zarathoustra, car c'est alors que la branche cassa et que, sur la pente couverte d'un lit de feuilles mortes, le sage entreprit une courte démonstration de bobsleigh d'été, dans un vacarme de gamelles.
Il n'eut pas vraiment le temps de recouvrer toute sa sérénité car, au bas de la pente, l'attendait l'épreuve d'un court passage en surplomb à quelques mètres au-dessus du macadam d'une route très fréquentée, en cette saison, par les amateurs motorisés de paysages. Zarathoustra fit le choix d'effectuer cette traversée sur les fesses et en s'accrochant à tous les buis qui se présentaient : qu'eût gagné sa dignité à être projetée, bagage imprévu, sur la galerie d'un touriste néerlandais de passage?

Ainsi marchait Zarathoustra.  "


( Posté par : Babal )

samedi 10 juillet 2010

Richesses de Nietzsche

Le Gai savoir, Par-delà bien et mal, Généalogie de la morale, Ainsi parlait Zarathoustra.... Pour le lecteur captivé, inépuisable richesse, foisonnante moisson d'or, voyage enchanté vers les Îles Fortunées.

Pour aucun penseur, pour aucun écrivain, sinon Balzac, mon coeur ne chanta d'autant de gratitude.

Le Gai savoir, Par-delà bien et mal, traductions de Patrick Wotling, Flammarion
Généalogie de la morale, traductions Eric Blondel & alii, Flammarion
Ainsi parlait Zarathoustra, traduction de Maurice de Gandillac, Gallimard


( Posté par : Babal )

Lou von Salome, Paul Ree, Friedrich Nietzsche

vendredi 9 juillet 2010

A quoi tu penses ?

Je la ramène en voiture. Elle est assise à l'arrière, sur son siège rehausseur. Silence complet, depuis un bon bout de temps. Nous arrivons. J'arrête la voiture et me retourne.

Moi  -- Tout va bien, ma chérie? Tu es bien silencieuse.
Elle (ses yeux bleus me fixant)  -- Je pense.

Je me suis abstenu de lui demander à quoi.

Quelques jours après, je lis dans Savannah Bay, de Marguerite Duras, ce dialogue :

Jeune femme.  -- Vous pensez tout le temps, tout le temps.
Madeleine (d'évidence).  -- Oui.
Jeune femme (violente).  -- A quoi? Vous pouvez le dire une fois?
Madeleine (également violente). -- Eh bien vas-y voir toi-même pour savoir à quoi on pense.

J'aurais bien aimé assister à cet échange, assumé par ces deux merveilleuses actrices, Bulle Ogier et Madeleine Renaud.

Je crois qu'une des forces et des séductions de l'art de Marguerite Duras tient à ce qui, chez elle, subsiste de l'esprit d'enfance et en garde toute la fraîcheur. Ce serait, je pense, une expérience de lecture éclairante, que de relire son oeuvre de ce point de vue. Ces livres qui ne nous montrent des enfants que dans le rôle épisodique de témoins, de comparses épisodiques et un peu effacés ( le fils de l'héroïne de Moderato Cantabile, la petite fille de l'Après-midi de Monsieur Andesmas ) montrent presque toujours des adultes, surtout des personnages féminins, mais pas toujours, dominés par la fraîcheur violente de l'esprit d'enfance en eux : c'est le cas du personnage de Madeleine dans Savannah Bay, de l'héroïne de l'Amante anglaise , de Lol V. Stein..., de Monsieur Andesmas...


( Posté par : Onésiphore de Prébois )



Madeleine Renaud et Bulle Ogier, dans Savannah Bay, de Marguerite Duras

mardi 6 juillet 2010

La musique qui fait voir (Gianni Schicchi)

L'air si tendre de Lauretta -- "Oh! mio babbino caro..." -- est un des plus suggestifs et des plus émouvants, des plus "craquants" de Puccini parce que sa mélodie est construite sur le double mouvement à la fois affectif et physique de la prière; d'abord lentement descendant comme le mouvement de la prosternation dans l'étalement des jupes, puis s'élançant vers l'aigu dans l'élan douloureux de l'âme, pour s'apaiser dans le mezzo de la tendresse. Dans le fil de la comédie ironique et burlesque, il est piqué là comme le serait un bouquet dans la chevelure d'une jeune fille, bien décidée, en effet, à faire craquer un grand-père avare, furieux, mais si désarmé devant  le charme de sa petite fille.

Giacomo PUCCINIGianni Schicchi, Tito Gobbi, Placido Domingo, Ileana Cotrubas, London Symphony Orchestra, Lorin Maazel


Additum   . - Je m'avise que l'argument de Gianni Schicchi est parent (avec de grosses différences) de celui du Volpone de Ben Jonson. Dans les deux cas, un vieil homme manipule à son avantage la cupidité d'héritiers potentiels qui le croient à tort à l'article de la mort.  Autre affinité : l'importance des chansons dans cette pièce étincelante de drôlerie et de férocité cynique. En dehors de l'opéra de George Antheil, compositeur peu connu en France, Volpone semble avoir peu inspiré les musiciens. Il en est de même des drames de John Webster, contemporains des comédies de Jonson, dont on imagine très bien qu'ils seraient puissamment valorisés par la musique qu'ils semblent appeler (il existe cependant une musique de scène de Benjamin Britten pour La duchesse d'Amalfi ).


( Posté par : Angélique Chanu )

dimanche 4 juillet 2010

Ecrivains ou professionnels de l'écriture ?

Un récent article de Pierre Assouline, sur La République des livres, est consacré à Pascal Quignard.

Dans les commentaires, un intervenaute évoquait, sans trop préciser, "les choix professionnels de Pascal Quignard".

La formule m'a d'abord fait sursauter. Pascal Quignard n'est pas mon écrivain favori, ses livres ont le don de m'ennuyer, mais je n'aurais jamais eu l'idée de le considérer comme un professionnel de l'écriture, adonné à planifier ses "choix". Quels choix d'ailleurs ? S'agit-il de l'oeuvre à venir, de son contenu, de la forme à lui donner? Ou bien s'agit-il de problèmes d'agenda, de la réponse à donner à l'invitation d'un festival quelconque, d'accepter de donner une série de conférences dans une Université? Je sais bien qu'il vit (sans doute plutôt confortablement) de ses droits d'auteur et de l'adaptation cinématographique de certains de ses livres. Mais, pour moi, c'est d'abord un artiste, et je m'aperçois que je suis fidèle à ce qui n'est peut-être qu'un préjugé, une idée fausse, à savoir qu'être artiste, surtout dans le domaine de la création littéraire, ce n'est pas exercer un métier.

Je pense cependant que mon intervenaute a plutôt voulu signaler qu'à un moment de sa vie, Pascal  Quignard avait hésité entre plusieurs carrières "professionnelles", à savoir : la littérature, la philosophie et la musique ! Autant que je le sache, l'option de devenir charcutier, banquier, garagiste ou professeur des écoles n'a pas été envisagée.
La formule employée par mon intervenaute était peut-être un peu hâtive et maladroite, elle ne m'en a pas moins paru symptomatique d'une façon très répandue à notre époque d'envisager la littérature, l'art, la philosophie, la science aussi bien.

Pourtant, me dira-t-on, cela fait longtemps que La Bruyère a dit que c'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule. Cela s'apprend, il faut même souvent beaucoup de temps pour acquérir le savoir-faire nécessaire. Et un livre, c'est une marchandise, cela se vend et s'achète.
De nos jours, l'écrivain, comme tout citoyen, cotise pour la sécurité sociale, pour la retraite, paie des impôts. Il gère son argent avec le concours de son banquier. Son agent, son éditeur, lui concoctent un plan de carrière, planifient ses interviews, ses passages à la télé, ses rendez-vous. Il ne fait en général aucune difficulté pour inscrire sur un quelconque formulaire, à la rubrique "profession" : "écrivain". Et tout le monde, ou presque, admettra sans difficulté qu'écrire des romans, des pièces de théâtre, des recueils de poème, voire des essais, constitue une activité professionnelle comme une autre.

C'est là que je commence à discerner ce qui m'a fait tiquer dans cette formule, qui me révélait ce qu'est devenue trop souvent, aux yeux de mes contemporains, la littérature. 

Dans la vie courante, nous sommes sans cesse invités à remplir des notices de renseignements, et la question qui nous est invariablement posée concerne notre activité professionnelle.Ces innombrables formulaires visent tous à nous classer, à nous inscrire dans des listes, à nous répertorier. Le classement , on le sait, est un  des moyens les plus efficaces au service de la grande entreprise de domestication que met en oeuvre toute société, et pas seulement les sociétés totalitaires. L'Europe chrétienne du Moyen-Age, l'URSS de Staline, la Chine de Mao, l'Allemagne de Hitler, usaient de moyens coercitifs redoutablement efficaces pour venir à bout des velléités libertaires, particulièrement dans le cas de ces insoumis de nature, de ces inclassables, toujours peu ou prou à l'écart de la norme, que sont les écrivains, les artistes, les philosophes, les savants. Mais il ne faudrait pas croire que nos sociétés démocratiques et libérales aient renoncé à la normalisation des non-conformistes; elles usent de moyens plus diversifiés, plus subtils, moins voyants, moins douloureux que la simple contrainte brutale. Les sirènes de la notoriété, des honneurs,de l'argent, la tentation d'exercer une action, une influence dans des domaines extérieurs à la littérature, ne se repoussent pas si aisément. C'est ainsi que nombre de nos "écrivains"  en sont venus doucettement à figurer dans le cortège de ces "personnalités" qu'on ne déteste pas de voir de temps en temps à la télé, parfois dans une émission de divertissement, où on les sollicite de donner sur tout et sur rien un avis non autorisé, qu'ils donnent volontiers ..., oubliant que, naguère, une Marguerite Duras, une Sagan se firent pourtant piéger à ce jeu-là. On lit d'eux, de temps en temps, dans le Magazine littéraire, dans le Monde des livres, ou dans une quelconque revue de mode, de musique rock ou de moto, un article peu substantiel, où il n'est pas toujours question, d'ailleurs, de littérature. On les trouve même parfois assis dans un fauteuil de ministre...

Ainsi, la tendance, si courante et si forte aujourd'hui, à considérer l'activité artistique comme une activité professionnelle comme une autre aboutit à sa normalisation, à sa banalisation. Combien d' "écrivains" ne sont aujourd'hui en effet que des professionnels de l'écriture, intervenant dans les médias comme critiques ou comme intervenants dans toutes sortes de forums et de tables rondes, enseignant à l'Université, exerçant des responsabilités dans le monde de l'édition. L'activité de création n'occupe forcément -- quand elle existe encore -- dans leur emploi du temps qu'une part relativement réduite. Toutes ces activités, toutes ces habitudes de travail intellectuel, extérieures à  la création littéraire, doivent nécessairement exercer sur elle, sur les modalités de la conception même de l'oeuvre littéraire, une influence importante, et certainement pas très bénéfique. On objectera qu'un écrivain de génie est tout-à-fait capable de mener de front de multiples activités... Voyez, en son temps, Balzac... Oui, mais c'était Balzac.

Cette banalisation en forme de normalisation ne touche pas la seule littérature. Combien de nos "philosophes" ne sont que de très estimables professeurs de philosophie... Combien de "savants" ne sont que de super-techniciens au savoir très pointu, très spécialisé, oeuvrant dans des équipes, au service d'un projet bien défini...On dira que la science moderne ne peut fonctionner autrement. Voire...

Ni la littérature, ni l'art, ni la philosophie, pour se renouveler, ni la science, pour progresser, n'ont besoin de cerveaux normalisés. Bien au contraire, ce dont elles ont besoin, c'est de cerveaux hors-normes. Les grandes créations littéraires du XXème siècle n'ont pas  été produites par des professionnels de l'écriture polyvalents, mais par des individualités dont la "normalité" était (et reste)-- c'est le moins qu'on puisse dire -- problématique : Proust, Céline, Joyce, Michaux etc. Les grandes oeuvres philosophiques du XIXème siècle n'ont pas eu pour auteurs d'aimables professeurs de philosophie mais des personnalités intellectuelles hors du commun : Schopenhauer, Marx, Nietsche, qui oeuvrèrent le plus souvent en  marge des institutions officielles  et des instances de reconnaissance légitime. Einstein, Wegener, n'appartenaient pas au cercle des spécialistes autorisés de disciplines que leurs travaux et leurs intuitions ont bouleversées. On n'en finirait pas de citer les noms de ces "amateurs" de génie, inclassables au départ, sans lesquels l'Histoire de la littérature, des arts, de la philosophie, des sciences, ne serait pas ce qu'elle est.

Ce qui frappe, au demeurant, dans l'activité de ces grands créateurs, c'est qu'elle fut, presque toujours, une activité exclusive, à plein temps. La dispersion n'était pas exactement leur tasse de thé.

Pour revenir à la littérature contemporaine, il n'est pas question de nier  que cette professionnalisation de l'écriture, aux franges de la vraie littérature, apporte à  la culture une vitalité sans doute superficielle : il s'agit trop souvent de briller momentanément en surface, non de tenter d' atteindre une quelconque profondeur .Mais la littérature, l'art, la philosophie, la science, ont beaucoup moins besoin, pour se renouveler, pour s'ouvrir à des horizons encore inconnus, de diversification et de professionnalisme que de ces coups d'éclat imprévisibles qui sont l'oeuvre d'amateurs inclassables, de ceux que Balzac appelait des "lurons". Notre époque ronronnante a besoin que des lurons de son calibre la réveillent.



La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : John Brown )

Vittore Carpaccio, La Vision de Saint-Augustin

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