dimanche 31 octobre 2010

"Je me souviens" , de Georges Perec

Malgré l'apparente simplicité de son propos et de sa composition, le livre de Georges Perec, Je me souviens, est sans doute l'un des plus déroutants de son auteur et il confirme le goût de l'expérimentation qui fut celui d 'un des membres les plus éminents de l'Oulipo.

Dans ce livre, publié en 1978, Georges Perec égrène de courtes évocations qu'on peut rattacher, grosso-modo, à la période 1945/1960, dont aucune ne dépasse quelques lignes, et qui toutes commencent par "Je me souviens".

Cela donne, par exemple (pages 62/63, de l'édition Hachette/Littératures ) :

" 229
 Je me souviens que Roger Vailland écrivit une pièce intitulée le Colonel Foster plaidera coupable que le ministre de l'Intérieur fit interdire.

230
Je me souviens qu'à la fin de la guerre, il y eut une "affaire Petiot" qui ressemblait à l'affaire Landru.
231
Je me souviens de l'émission d'Harris et Sedouy, Seize millions de jeunes.

232
Je me souviens du clown russe Popov et du clown suisse Grock.

233
Je me souviens de quelques footballeurs : Ben Barek, Marche et Jonquet et, plus tard, Just Fontaine.

234
Je me souviens que, vers le milieu des années cinquante, le chic consista, pendant quelque temps, à porter en place de cravate des lacets d'une finesse parfois extrême. "

On voit que rien ne relie apparemment ces brefs "flashes" : aucune association d'idées, aucune solution de continuité; les événements et les personnages qu'ils évoquent ne sont que très vaguement contemporains. En lisant l'intégralité du livre, on s'aperçoit cependant que ces "souvenirs" peuvent être regroupés selon un certain nombre de thèmes: le cinéma, le music-hall, le sport, les objets de la vie quotidienne, la publicité, reviennent souvent, cartographiant, au moins sommairement, les centres d'intérêt de l'auteur au temps de sa jeunesse. En revanche, les souvenirs plus personnels, plus intimes, sont pratiquement absents. Notamment, Georges Perec ne dit pratiquement rien de ses lectures.. Sur le jazz, le cinéma, qui l'ont visiblement passionné, il ne porte aucun jugement de valeur; les oeuvres ne sont évoquées que d'une façons neutre, minimaliste. Par exemple :

"41
Je me souviens d'un morceau d'Earl Bostic qui s'appelait Flamingo."

Ou encore :

"188
Je me souviens de Mademoiselle Dents-Blanches, avec Geneviève Cluny ."

Les événements politiques et sociaux, les guerres ne sont pas évoqués avec plus de prolixité, comme dans ce passage, où, par exception, les séquences sont thématiquement reliées :

"174
Je me souviens de Mai 68.

175
Je me souviens du Biafra.

176
Je me souviens de la guerre entre l'Inde et le Pakistan."

Le statut de ce "Je me souviens"  mérite examen. Il ne s'agit évidemment pas de souvenirs réellement vécus dans une expérience de mémoire. Rien de proustien dans cette expérience. On n'a pas affaire à quelqu'un qui fait effort pour se ressouvenir d 'un  passé perdu, qui s'abandonne au flux des souvenirs.  La date à laquelle ces "souvenirs" ont été fixés n'est jamais très évidente non plus. On pense souvent plutôt à quelqu'un qui répondrait à un enquêteur qui lui demanderait : "Est-ce que vous vous souvenez de...", et qui répondrait : "Oui, je me souviens". Pourtant, certains souvenirs sont plus personnels, comme celui-ci :

"216
Je me souviens que j'ai appris avec un soin particulier le nom des couleurs en héraldique : sinople veut dire vert, sable veut dire noir, gueules veut dire rouge, etc."

Ou comme cet autre :

"261
Je me souviens qu'avant, le comptoir et la partie "cuisine" de la Petite Source, Boulevard Saint-Germain, se trouvaient à droite en entrant et non, comme aujourd'hui, à gauche au fond."

Mais, quoi qu'il en soit, jamais rien de très irréductiblement personnel dans ces souvenirs. Au contraire,  tout se passe comme si Perec avait sélectionné des informations, des images qu'un très grand nombre de gens pourraient partager, et que l'on peut retrouver, d'ailleurs, pour la plupart, dans les magazines, les films, les émissions de radio de l'époque. Ainsi, plutôt qu'une mémoire singulière, se dessinent les contours d 'une mémoire collective. Les souvenirs du jeune Perec (il a vingt ans en 1956), il les partage largement avec les Français de sa génération.

Mais justement, de quoi une mémoire individuelle est-elle faite? Qu'est-ce au juste qu'un souvenir? Qu'y a-t-il de commun entre "Je me souviens qu'il y avait jadis à la Bûcherie, avant qu'elle ne s'agrandisse, une tapisserie de Jean Lurçat sur laquelle on pouvait lire ce vers  : "La nuit cache le jour à l'envers de son noir"." et  "Je me souviens de Dario Moreno" ?  Notre mémoire n'est-elle pas constituée d'un ensemble hétéroclite de mots et d'images, que nous baptisons du  nom pratique de "souvenirs", sans y regarder de trop près, mais dont le statut et la nature varient considérablement? Est-ce que, d'autre part, nous ne nous illusionnons pas beaucoup quand nous pensons que rien ne nous est plus personnel que nos souvenirs, alors qu'ils sont faits, largement, de ce que les médias nous proposent ? Ainsi, notre mémoire serait meublée pour l'essentiel -- encombrée serait plus juste -- de ces fragments dérisoires surnageant du naufrage d'une actualité révolue qui fut la trame de fond de notre vie. La lecture du livre de Georges Perec devrait nous inciter à une certaine modestie...

Comme souvent chez Perec, son livre intéresse autant par les questions qu'il soulève que par son contenu, et, d'autre part, par les effets qu'il induit : ainsi -- au moins pour ceux qui ont vécu à la même époque -- il fonctionne comme un inducteur de mémoire. A moi aussi, les noms de Ben Barek, Marche, Jonquet, Just Fontaine, évoquent quelque chose. Je revois très bien le physique plutôt baraqué de Roger Marche, qui fut longtemps arrière central de l'équipe de France, et j'ai suivi avec passion la Coupe du Monde 1958 et les exploits de Fontaine. Je pourrais aisément ajouter mon grain de sel aux deux lignes de Perec; c'est d 'ailleurs sans doute, quand j'y pense, pour cela qu'elles ont été écrites; et je me demande si la meilleure façon de lire ce livre ne serait pas d'en faire à haute voix une lecture à plusieurs, enclenchant ainsi une expérience de mémoire fort conviviale, réjouissante, et qui pourrait mener plus loin qu'ils ne l'imaginaient au départ ceux qui la tenteraient. Quand à ceux qui n'ont pas connu l'époque que font revivre ces brèves notations, le livre peut les inciter à enquêter sur des temps déjà bien lointains : tout le monde ne se souvient pas de Walkowiak, de "GARAP" ou de Xavier Cugat.

Comme le hasard fait étrangement les choses... Quand je disais plus haut que le livre de Perec fonctionne comme un inducteur de mémoire, je suis servi. J'ai écrit que Roger Marche avait été arrière central de l'équipe de France de football. Pris d'un doute, je consulte l'article de Wikipedia à lui consacré; effectivement, j'y apprends qu'il n'était pas arrière central, mais arrière gauche. Survolant l'article , je lis que Roger Marche a été longtemps le parrain d'un petit club sarthois, l'Union Sportive de Saint-Mars-la-Brière. Alors là, Saint-Mars-la-Brière, ce n'est plus un "je me souviens" de trois lignes, c'est aussitôt une marée de souvenirs! Comme quoi Internet peut tenir le rôle de la madeleine de Proust !

Georges Perec, Je me souviens, Hachette/Littératures (1978)

Xavier Cugat

Ras-le-bol

J'ai quitté le domicile conjugal.

A onze heures ma femme regardait à la télé une émission protestante.

Je suis parti.

Après les semaines que nous venons de vivre, cela relevait de la pure et simple provocation .

Dans ce pays, on n'arrête pas de protester. Quand on ne proteste pas contre la réforme des retraites, on proteste contre les grèves à la SNCF. On proteste contre ci, contre ça, on proteste pour un oui, pour un non.

Avant de partir, j'ai tout de même eu la patience d'attendre un quart d'heure pour savoir contre quoi ces gens protestaient.

Au bout d'un quart d'heure, je n'étais pas plus avancé.

Apparemment, ces gens protestaient pour le plaisir de protester.

Eh bien, puisque tout le monde proteste, moi aussi je vais me mettre à protester.

Contre les protestataires.

(Rédigé par : Gerhard von Krollok )

Bouillie pour les chats

Le dénommé Benoît XVI a proposé récemment aux jeunes catholiques italiens sa conception de l'amour :

“Vous ne pouvez pas et vous ne devez pas vous accommoder d’un amour réduit à une marchandise d’échange, à consommer sans respect pour soi et pour les autres, incapable de chasteté et de pureté: cela n’est pas la liberté. Beaucoup de l’amour proposé par les médias et internet n’est pas de l’amour mais de l’égoïsme, de l’enfermement: il vous donne l’émotion d’un instant mais il ne vous rend pas heureux. Certainement, vivre l’amour d’une manière vraie nécessite des sacrifices. Sans renoncements, on n’arrive jamais sur ce chemin. Mais je suis sûr que vous n’avez pas peur de l’effort que représente un amour contraignant et véritable: c’est le seul qui à la fin du compte donne la vraie joie”. 

Benoît XVI  ne fait qu’exprimer là un avis (peu autorisé). On lui laissera l’entière responsabilité de ses tristes propos. Ce cureton de second ordre nous ressert son brouet pseudo-spiritualiste et la énième resucée de la vulgate catholico-chrétienne, tout juste bonne à émouvoir la tribu des sans-couilles et le dernier carré des supporters des restos du coeur saignant.







samedi 30 octobre 2010

Eloge de la naïveté

NAÏF, IVE  adj. et n. est issu par évolution phonétique (v. 1120) du latin nativus, dérivé du supin de nasci ( qui a donné  naître), "qui a une naissance, un commencement", d'où "reçu en naissant, inné, naturel".
Dans l'usage ancien et jusqu'au XVIIe siècle, naïf a unne pluralité de sens que l'usage moderne a perdue : dès les premières attestations, il signifie "autochtone, indigène". Dès 1150, l'adjectif a aussi le sens de "disposé naturellement" en parlant d'une chose de la nature (roc, montagne); il prend en outre les valeurs caractérisantes de "ferme, solide" ( 1160, roche naïve), et aussi "non altéré, brut" (1200) : on appelle alors naïf un drap dont la chaîne et la trame sont unies, un diamant que l'on qualifierait aujourd'hui de brut.L'adjectif correspond aussi à "inné, naturel". Depuis le XVIe siècle, naïf exprime particulièrement l'idée de "vrai, sincère, ressemblant", avec une connotation favorable : il  est employé dans le langage des beaux-arts avec le sens de "qui imite, rend le naturel" (1549), dans la locution au naïf (1565), synonyme de au naturel; appliqué à un caractère humain, il a la valeur morale de "sans détour, authentique" (1607). C'est au XVIIe siècle que l'adjectif acquiert la nuance péjorative de "trop ingénu, qui manque de perspicacité" (1642), sens qui se rattache aux origines par l'idée de "manque  d'expérience", voire de "naiserie".

J'emprunte ces informations au beau Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey.

Ainsi, les connotations péjoratives de "naïf" et de "naïveté" sont apparues tardivement dans la langue. Longtemps, la naïveté  a été perçue comme une vertu, la vertu de ce qui est naturel, inné, non altéré ni corrompu, la vertu de qui est sincère, franc, sans détour.

Comme on pouvait s'y attendre, dès que la naïveté est perçue comme un défaut, elle est généralement attribuée à ceux et celles qui sont dans une situation sociale de soumission et d'infériorité : les femmes, les paysans notamment.

La naïveté est en effet la vertu des enfants, des sauvages et des femmes. Elle est le produit de la confiance. Elle naît de la générosité de l'amour.

Une femme naïve est particulièrement émouvante, attirante, désirable : sa naïveté est le signe de sa capacité  de confiance et d'amour,  pierre de touche de la générosité et de la noblesse de son coeur.


Au bonheur des traducteurs

  • J’ai toujours été sensible à ce qu’il y a d’un peu étrange, d'un peu magique dans la traduction d'une oeuvre littéraire quand elle est réussie. A qui ai -je affaire au juste? A un écrivain étranger ou à un écrivain français? Ou plutôt à un écrivain étranger et à deux écrivains français — à un mélange de deux écrivains français, comme en surimpression l’un sur l’autre, l’un dans l’autre? J’assume la dimension érotique de cette image: la traduction, dans les meilleurs cas, est une rencontre amoureuse, une fusion amoureuse.

    Handke traduit par Porcell dans  Mon année dans la baie de Personne, est un écrivain franco-autrichien, qui devrait s’appeler Handke-Porcell, comme dans les unions conjugales où l’épouse conserve son nom de famille (tiens, au fait, pourquoi le mari n’intègre-t-il pas le nom de sa femme dans son patronyme, ou je me trompe?). C’est pourquoi, personnellement, ma dette intellectuelle et affective est immense envers nombre de traducteurs qui furent et sont pour moi les passeurs de grandes oeuvres. Actuellement, je fais mes délices de la lecture de Humain, trop humain, de Nietzsche, dans la traduction de Joseph Rovini (Gallimard). Cette traduction est si sereinement belle, elle sonne si bien en français que Nietzsche devient vraiment pour moi un écrivain français, un cousin de Chamfort et de La Rochefoucauld (ce qu’il ambitionnait d’être, d’ailleurs). D’où ma difficulté à être infidèle à une traduction que j’ai aimée, pour passer à une autre (qui,peut-être, pourtant, est excellente). Par exemple, la traduction de référence du  Bartleby de Melville restera sans doute toujours pour moi celle de Pierre Leiris (collection "l'Imaginaire" / Gallimard), parce que c’est elle qui m’a fait découvrir (avec quelle émotion) le chef-d’-oeuvre. 

    Toute traduction est un cas très particulier de la lecture. Aucun texte littéraire (aucun texte, qu’il soit “littéraire” ou pas) ne peut parvenir à l’existence, tant qu’il n’a pas rencontré un lecteur. Sans lecteur, la création littéraire n’existe pas, sinon à l’état virtuel. L’oeuvre n’existe vraiment que dans l’opération mentale de la lecture. Des livres que personne ne lit, on se fiche absolument. Ainsi, la part du lecteur est aussi grande dans la création que celle de l’auteur, producteur d’un texte en attente d’être lu, en souffrance d’être lu. Lire est un art et traduire est un art. La responsabilité de tout traducteur est immense, la responsabilité de tout lecteur ne l’est pas moins. Toutes les qualités qu’on est en droit d’exiger d’un bon lecteur, à qui il incombe de porter l’oeuvre à l’existence, maîtrise aussi poussée que possible de la langue, attention, sensibilité, imagination, culture, sont requises d’un bon traducteur, plus la maîtrise d’une seconde langue. Un bon traducteur est avant tout un bon lecteur (du reste, tout lecteur est lui aussi traducteur dans sa propre langue).

    Dans notre culture, l’auteur reste le grand fétiche. C’est pourquoi le statut du traducteur n’est pas mieux considéré. Les traducteurs ne sont pas, dans l'ensemble, très bien payés. Leur nom n'apparaît qu'en tout petit sur la page de titre, presque jamais sur la couverture. Ils ne deviennent jamais célèbres. Ou bien, comme Baudelaire ou Giono, s'ils le sont, c'est à cause de leur oeuvre littéraire personnelle. Pourtant, le fait que telle oeuvre soit traduite par quelqu'un de réputé devrait, pour l'éditeur, constituer un argument de vente.

    Or, il existe des traducteurs qui, incontestablement, ont du génie.

    Jorge-Luis Borges a écrit une nouvelle,  Pierre Ménard, auteur du Quichotte, qui est pour moi l’allégorie du parfait lecteur et du parfait traducteur.Le héros, Pierre Ménard, a réécrit intégralement le roman de Cervantes, sans en changer un mot ni une virgule. Mais pour y parvenir, il a dû entrer intimement dans le processus de la création, il a dû comprendre pourquoi Cervantes a écrit ce mot-là, et pas un autre. C'est-à-dire qu'il est parvenu à une compréhension intime, non seulement de Cervantes, mais aussi de son époque et de la culture de son époque. Ainsi, il a compris absolument la nécessité de l'écriture de Don Quichotte, du premier mot jusqu'au dernier. L'expérience génialement absurde de Pierre Ménard nous dit ce que doit être, idéalement, tout lecteur d'une oeuvre  littéraire, et, bien sûr, tout traducteur.

    La Tour de Babel, par Pieter Bruegel l'Ancien

vendredi 29 octobre 2010

Du virage virtuel au virage réel

Je me suis acheté une nouvelle voiture. Une petite merveille de technologie. Entre autres gadgets, elle est équipée (elle était équipée) d'un GPS. Quand je pense à ce fabuleux écran de GPS où je pouvais voir défiler la route que je suivais, en temps réel, j'en pleure d'émotion, et de regret ! Je pleure aussi parce que j'ai très mal, bien que, dans l'hélicoptère,  les pompiers qui m'ont hélitreuillé du fond du ravin soient très gentils avec moi.

Je conduisais donc ma nouvelle voiture -- et avec quel plaisir -- sur cette petite route de montagne bordée de ravins, tout en suivant sur l'écran du GPS le déroulement des opérations, et en couleurs, s'il vous plaît, avec le numéro des routes et tout et tout. C'est génial! Penché sur mon écran de GPS, un sourire béat découvrant ma dent creuse, j'ai vu arriver un virage. Oh! Un virage!... en couleurs!... Boum!... 

C'était un virage.

Je regrette ma belle voiture. mais je regrette encore plus mon beau GPS. En couleurs !

Le progrès technique, c'est encore plus beau quand ça sert à rien.


mercredi 27 octobre 2010

Au cimetière des illusions

En rêve, j'ai visité le cimetière des illusions socialistes. Sur une tombe fraîchement creusée, une plaque indiquait : " Ici repose Georges Frêche", politicien très faisandé ".  "Sous-homme toi-même!", disait une inscription ajoutée à la peinture noire. Un peu plus loin, une dalle peu fleurie portait l'inscription : " Ci-gît le Grand Caméléon François Mitterrand. Inventeur de l'Algérie française. Fit guillotiner une bonne trentaine de factieux".  Dans un coin d'herbes folles, un plant de tomates signalait une concession oubliée; on y déchiffrait avec peine l'inscription suivante : " In memoriam Guy Mollet. Il fut très mollet dans ses convictions." Quelqu'un avait bombé la tombe d'un rageur : "Puisse le Diable lui infliger les tortures qu'il laissa infliger à d'autres". Une fosse fraîchement ouverte était destinée à "Une pasionaria peu compassionnelle", mais elle ne portait aucun nom.

Comme je sortais du cimetière, j'aperçus un bronzé qui s'y glissait, un peu honteux, et déposait une gerbe sur la tombe du Frêche pas frais. Un instant, je crus reconnaître Harlem Désir. Mais j'avais sûrement dû me tromper.

Mes rêves sont de saison...


Un cadavre

Georges Frêche est mort. Militant contre la guerre d'Algérie au temps de ses études, il n'hésita pas à se commettre, une fois élu à la mairie de Montpellier, grâce au soutien officieux du Front National,  avec d'anciens membres de l'OAS. Il n'hésita pas davantage à traiter d 'anciens harkis de "sous hommes" sans honneur, ni de s'étonner de la présence de joueurs Noirs dans l'équipe de France de football.

La mairie de Montpellier vaut bien quelques fréquentations et alliances inavouables et la pratique du populisme le plus révoltant.

On pourrait définir Georges Frêche comme un Socialiste National.

Bref, un type infréquentable.

Dès l'annonce de sa mort, Martine Aubry, François Hollande, n'ont  pourtant pas ménagé leurs éloges du défunt, auquel ses  excès verbaux avaient pourtant valu d'être viré du PS.

Pas dégoûtés.

Le jour des obsèques, le PS s'était fait représenter par Harlem Désir. Je me pinçai. Mais non, c'était bien lui.

Je suis naïf, mais j'ai fini par comprendre. Une fois cané le leader charismatique du Languedoc-Roussillon, restent, en déshérence, sa liste, son équipe, ses supporters. Il s'agit de récupérer les brebis égarées dans le giron du parti. Et pour cela, surtout, ne fâcher personne. Faire comme si Frêche n'avait jamais été ce qu'il fut : un crypto-fasciste infréquentable.

La mairie de Montpellier et la présidence du Conseil Régional de Languedoc-Roussillon valent bien une messe. Même si c'est une messe noire.

Un crypto-fasciste

lundi 25 octobre 2010

Les paradoxes de Pierre Bayard

Depuis Comment parler des livres que l'on n'a pas lus, Pierre Bayard s'est taillé une solide réputation d'humoriste et d'amateur de paradoxes. D'aucuns trouveront qu'il pousse un peu loin le bouchon. Pourtant, ses hypothèses, en apparence farfelues, nous invitent à repenser notre rapport à la littérature et à son histoire. C'est ainsi que, dans Le Plagiat par anticipation, il pose comme hypothèse de travail que des écrivains du passé ont pu plagier, "par anticipation", des oeuvres écrites beaucoup plus tard. Par exemple, on pourrait découvrir des plagiats de l'oeuvre de Freud dans les tragédies de Racine!

Dans les commentaires d'un billet de Pierre Assouline sur une représentation d'Andromaque de Racine à la Comédie Française, je me suis interrogé tout à l'heure sur le rôle de la convention dans l'écriture racinienne. Sur cette question, j'ai trouvé un appui précieux dans un passage de Humain, trop humain, de Nietzsche, à propos, non pas de Racine, mais d'Homère. Mais les réflexions de Nietzsche s'appliquaient si bien à Racine, éclairaient son cas (et celui de nos classiques) d'une façon si pertinente, que je n'ai pas résisté à la tentation de m'approprier en partie son texte, en le modifiant un peu.

On pourrait m'accuser d'avoir, ce faisant, plagié Nietzsche. Je prétends au contraire que c'est Nietzsche qui m'a plagié, anticipant, sans l'avouer, sur mon génie.

Après tout, Montaigne remarquait déjà que, si je pense et écris sincèrement et pertinemment ce que Platon ou Cicéron pensa et écrivit bien des siècles avant moi, ce qui est pensé et écrit n'appartient pas plus à Platon ou à Cicéron qu'à moi.

Je donne ici le texte que j'ai mis en ligne sur le site de la République des livres : le début est de moi, la suite (en caractères gras) est de moi aussi, mais plagiée par Nietzsche. Je n'ai fait que récupérer mon bien.

"Ce qui nous éloigne de Racine, comme de tous les classiques français du Grand Siècle ( musique et peinture comprises), c’est que dans leur art triomphe la convention. Nous devons faire l’effort d’apprendre cet ensemble de conventions qui informent et nourrissent leurs oeuvres. Pour vraiment les goûter, nous devrions parvenir à évoluer comme des poissons dans l’eau de leurs conventions. Et cela passe en particulier par l’apprentissage de la diction du vers racinien, qu’il nous faut mâcher et remâcher, comme Démosthène mâchait et remâchait ses petits cailloux. Les trois quarts de Racine sont de la convention, et il en va de même pour tous ses contemporains, qu’aucun motif ne poussait à cette fureur moderne d’originalité. Ils n’avaient pas la moindre crainte de la convention, puisque que c’est par elle qu’ils étaient unis à leur public. Les conventions sont en effet les procédés artistiques “conquis” pour être compris des auditeurs, la langue commune péniblement apprise par laquelle l’artiste peut vraiment se communiquer. Surtout si, comme le poète et le musicien, il veut triompher sur-le-champ avec chacune de ses oeuvres, la première condition est qu’il soit compris sur-le-champ : ce qui n’est possible que grâce à la convention. Ce que l’artiste invente au-delà de la convention, il le met en jeu de sa propre initiative, à ses risques et périls, avec pour résultat, dans le meilleur des cas, de créer une nouvelle convention. D’ordinaire, l’originalité est regardée avec étonnement, quelquefois même adorée, mais rarement comprise; éviter obstinément la convention signifie ne pas vouloir être compris. De quoi la fureur moderne d’originalité est-elle ainsi le signe? "


Jusqu'à présent, personne n'y a vu que du feu, et j'ai même été mortifié de constater la rareté des commentaires suscités par une remarque pourtant géniale ! On verra bien dans quelques heures, mais je ne puis m'empêcher de me dire que si un texte n'est pas dûment estampillé et signalé sous un nom célèbre, il risque fort de n'être remarqué, quel que soit son intérêt, par personne. C'est tout de même troublant.

Finalement, je me suis amusé à  vendre la mèche, histoire de pousser un peu plus loin ma réflexion.

Si on les prend au pied de la lettre, les paradoxes de Pierre Bayard, tels que celui du plagiat par anticipation , ne tiennent pas longtemps la route, c’est du moins mon sentiment. Mais ce qui fait leur intérêt, c’est qu’en se servant d’eux, il déconstruit les sacro-saintes catégories à travers lesquelles nous appréhendons la littérature, notamment la notion d’histoire littéraire, la notion d’auteur, etc. Pour prendre un exemple, le célèbre épisode de la grive dans le parc de Montboissier (Mémoires d'outre-tombe) ressemble sacrément à l’épisode de la madeleine dans A la recherche du temps perdu. On pourrait même dire que, écriture comprise, c’est du Proust à s’y méprendre. Mais voir en Chateaubriand un précurseur de Proust est aussi absurde que s’imaginer que Proust s’inspire de ce passage de Chateaubriand. Non seulement, dans ce cas précis comme dans bien d’autres, la chronologie ne sert à rien, mais elle nous interdit une compréhension réelle. L’approche scolaire de la littérature par le biais d’une approche diachronique est ainsi contestée. Les implications philosophiques des paradoxes de Bayard sont assez passionnantes, je trouve.

Ce qui m’intéresse aussi dans les paradoxes de Pierre Bayard, c’est qu’ils montrent que la pratique de la littérature (pratique englobant aussi bien les “lecteurs” que les “auteurs”, les “récepteurs” que les “émetteurs”) met en jeu des processus où l’inscription temporelle est ce qu’il y a de moins intéressant. Un genre (généralement considéré — à tort me semble-t-il– comme secondaire) — le pastiche — me paraît à cet égard très révélateur. Dans les pastiches de Paul Reboux, la tonalité ironique ou franchement burlesque empêche toute erreur d’attribution. Mais il n’en va pas de même dans ceux de Proust ( Pastiches et mélanges). Quand Proust écrit “à la manière de” Balzac, ça devient, à la limite, carrément du Balzac. Seule la signature permet d’identifier le pastiche . Imaginons qu’elle manque : à qui attribuer le manuscrit trouvé dans une bouteille? et d‘ailleurs, une attribution est-elle nécessaire?

La frontière entre le pastiche et le plagiat est, au fond, invisible. La petite manipulation à laquelle je me suis livré se situe, à mon avis, sur cette frontière. Emprunter purement et simplement , et  littéralement, sans le dire, le texte d'autrui, est un plagiat. Mais fondre harmonieusement et de façon signifiante un texte de soi et le texte d 'un autre, en indiquant et l'emprunt et les modifications apportés au texte d'autrui, cela reste un plagiat, certes, mais ce type de manipulation me paraît ne pas manquer d'intérêt et dépasser les frontières du simple jeu.

Dans l'acte de lecture le couple écrivain/lecteur est indissociable. Pas d'écrivain sans lecteur, pas de lecteur sans écrivain. Soit l'ensemble A ("écrivain") et l'ensemble B ("lecteur"). Dans l'acte de lecture, ces deux ensembles se recouvrent complètement.

Les paradoxes de Pierre Bayard ouvrent ainsi une brèche dans les murailles de la prison de la temporalité, ainsi que dans celles qui isolent les consciences les unes des autres. L’effet produit est assez vertigineux, et il déborde largement des frontières de la littérature. 

( Posté par : Babal )

Jean Racine, par De Troy

Service minimum

Assisté ce matin aux funérailles d'une vieille voisine. Elle avait voulu être incinérée. Cela se passe donc au funerarium/crematorium de V. Décor fonctionnel. Tons ocres. Pseudo-vitrail.  Une petite cérémonie religieuse a été prévue (souhaitée par la famille? on ne sait pas). Le service est assuré par une sorte de sous-prêtre, en pull, dont on ne sait pas s'il est vraiment ecclésiastique ou seulement membre d'un vague groupe charismatique. On ne le saura pas puisqu'il ne s'est pas présenté. Il est assisté par un jeune homme, lui aussi en pull. Dans un  français hésitant, le sous-prêtre nous parle de la défunte, dans  un petit discours, entrecoupé de silences qui suggèrent qu'il n'est pas très sûr de lui. Il a dû se renseigner auprès de la famille. Il nous informe qu'elle aimait la vie, qu'elle était gentille, et qu'il s'est passé de belles et grandes choses dans sa vie; il ne précise pas lesquelles. Avec accompagnement d'une  inconsistante musique d'ambiance, l'assistant allume un cierge sur le cercueil; puis quelques prières sont dites, reprises par des dames de l'assistance qui, manifestement, vont encore à la messe du dimanche; le jeune lit un passage d'une épître de Saint-Paul : diction bâclée, émission atone, inexpressive; ça pourrait être un communiqué de la météo, ce ne serait spirituellement pas plus édifiant, mais au moins on pourrait s'y intéresser. Le tout dure un quart d'heure bon poids. A la fin, un employé des pompes funèbres nous informe que nous pourrons suivre, si nous le désirons, la crémation sur un écran vidéo; il insiste sur le fait que ce n'est pas une obligation. Je prends le parti de sortir. Dans la cour, sous la pluie, se rassemble déjà un autre groupe venu assister à une autre cérémonie. Je me dis qu'en cette période de pénurie de carburant, ce serait rigolo si la crémation s'arrêtait en cours de route, avec une moitié seulement de cercueil calciné : damned!

Voilà à quoi doivent se résumer de nos jours la plupart des enterrements : c'est à vous dégoûter de mourir !

"Nos sociétés, notre civilisation, ne savent pas quoi faire de leurs morts" (Michel Houellebecq)


samedi 23 octobre 2010

La sexualité des bonobos

On a longtemps cru que, seul parmi les espèces animales, l'homme était capable de dissocier l'activité sexuelle de sa fonction de procréation, en particulier pour la seule recherche du plaisir.

On s'est rendu compte que c'était faux, depuis que des éthologues ont observé les moeurs sexuelles des singes bonobos. Cette espèce de chimpanzés (pan paniscus), également appelés chimpanzés nains, vit en République démocratique du Congo (ex-Zaïre). Les bonobos, écrit François Lasserre, dans La Nature en 250 idées reçues  "se distinguent des autres espèces de mammifères par leur utilisation du sexe dans leurs relations sociales. Préliminaires variés, homosexualité, position dite "du missionnaire", presque toutes les combinaisons "amoureuses" y passent afin de régler les conflits, de se faire bien voir  d 'un autre membre, ou, évidemment, de se reproduire".

Il semble même qu'en l'absence de partenaire de la même espèce, les bonobos n'hésitent pas à se rabattre sur un humain, comme en témoigne éloquemment ce cliché d'un guerrier égaré dans les divers conflits qui ont récemment déchiré la République démocratique du Congo : entrepris par derrière par un singe bonobo, il n'en croit manifestement pas son sphincter anal.

( Posté par : Gerhard von Krollok )

Y a-t-il un pilote dans la grue?

Parmi ceux qui bloquent le port de Marseille, il y a les dockers et il y a les grutiers.

Le torchon brûle entre les deux catégories. Les dockers sont les plus enclins à la négociation. Les grutiers sont les plus intransigeants. Il est facile de comprendre pourquoi.

Un grutier, sur le port de Marseille, gagne entre 4000 et 5000 euros mensuels. La profession est si recherchée qu'elle se transmet souvent de père en fils.

Il paraîtrait même que, vu le niveau de rémunération, certains grutiers ne travailleraient pas. Ils sous-traiteraient leur travail. On trouvera toujours un Arabe dans le coin pour travailler au noir pour, disons, 1000 euros. En admettant que notre grutier consente à rémunérer son remplaçant à ce tarif.

Calculons : 4500 euros - 1000 euros = 3500 euros. C'est jouable.

Le projet de réforme portuaire se solderait par la suppression d'un certain nombre d'emplois de grutiers. On comprend qu'un pareil fromage vaut d'être défendu.


( Posté par : le Petit Marseillais )

Soyons sérieux

Enfin la fameuse réforme sur les retraites vient d'être adoptée par le Sénat. Ne manquent plus que le vote définitif des deux Assemblées réunies et la promulgation par le Président de la République.

Parmi les amendements votés au Sénat, en figure un qui prévoit, "à compter du premier trimestre 2013" l'organisation d'un débat national sur une réforme "systémique" des régimes de retraite. Ce débat devrait porter, notamment, sur l'intérêt d'un " régime universel  par points ou en comptes notionnels " déjà en vigueur dans certains pays d'Europe.

Donc, à peine la fameuse réforme adoptée, le pouvoir reconnaît :

1/ qu'elle ne constitue au mieux qu'une solution à très court terme

2/ que toutes les solutions possibles n'ont pas été explorées

3/ qu'un débat national sur la question est nécessaire.

En somme, le pouvoir donne raison aux adversaires de la réforme, notamment aux syndicats.

Il n'en a pas moins fait passer en force une réforme qu'il juge lui-même insuffisante à court terme, au prix d'une crise grave dont les effets négatifs, au plan économique, au plan social, au plan politique, sont évidents.

On peut se dire -- et il faut l'espérer -- que, quelles qu'aient été les motivations de l'actuel Président de la République pour choisir cette ligne politique, ça va se payer, pour lui et pour son parti, au prix fort en 2012. Sinon, ce serait à désespérer du citoyen français.


( Posté par : John Brown )

jeudi 21 octobre 2010

Baroud d'honneur ?

La réforme des retraites est inéluctable. Tout le monde le sait. Si la gauche était actuellement au pouvoir, elle l'aurait mise en oeuvre à peu près dans les mêmes délais et selon des modalités guère différentes de celles prévues par le pouvoir actuel. Il a fallu toute l'impopularité de Sarkozy pour qu'on assiste aux actuels débordements. Sinon, le projet aurait été adopté, non sans résistances, certes, mais sans beaucoup d'histoires.

On assiste d'ailleurs actuellement, sur la question des retraites, à l'alignement des réglementations dans les divers pays européens. La France s'y met un peu après l'Allemagne, l'Espagne ou le Royaume Uni, un peu avant d'autres pays.

C'est sans doute à un adieu symbolique aux déjà bien lointaines Trente Glorieuses, ainsi qu'au mythe de l'Etat-Providence, auquel on assiste. Au mythe de la Révolution aussi. Désormais rien ne sera plus pareil; on travaillera plus longtemps pour des salaires inférieurs; on bénéficiera d'une protection sociale plus restreinte.  La retraite à soixante ans? Pourquoi pas, mais alors, il faudra certainement se contenter de pensions d'un niveau très inférieur à celui d'aujourd'hui. On ne pourra pas avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre.

La France et l'Europe vont donc s'aligner peu à peu sur le niveau de vie moyen des autres pays du monde.La pilule est amère. Le salut est sans doute dans l'invention de nouveaux modes de vie; de toute façon, ils s'imposeront sans doute peu à peu d'eux-mêmes.

En attendant, on ne doit pas s'étonner si les jeunes participent en force aux manifestations : ce sont eux qui vont, tout au long de leur vie, payer l'addition. Addition d'une facture accumulée par l'imprévoyance de leurs aînés? Autres temps, autres moeurs...

Un autre aspect de ce conflit , c'est le risque, pour les syndicats, sous la pression de la base, de s'installer  doucement dans l'illégalité. Blocages, entraves à la liberté du travail, entraves à la circulation, sont des délits, passibles de prison et de lourdes amendes. Les professionnels de la chimie chiffrent déjà le coût de l'épisode à près de deux cents millions d'euros. Il y a là de quoi mettre plus d'un syndicat à genoux, pour peu que l'affaire soit portée devant la justice, française et européenne. Les petites entreprises, voire les particuliers, peuvent aussi se porter partie civile. Les joyeux bloqueurs, qui ont été abondamment photographiés et filmés, pourraient bien avoir quelques soucis à se faire.

Lecture : Alain Touraine, Après la crise (Seuil)


( Posté par : John Brown )

mardi 19 octobre 2010

Les frustrations du randonneur

Les années d'après-guerre auront été la grande époque des récits de montagne. C'était le temps où se multipliaient les tentatives d'escalader les mythiques 8000 de l'Himalaya. Vers quinze ans, je me suis shooté à la lecture des beaux volumes publiés chez Arthaud, Annapurna, premier 8000, K2, montagne sans pitié etc. J'ai goûté à la lecture de ces livres des émotions spéciales qu'aucun autre livre ne m'a jamais procurées depuis. C'était comme un alcool très fort. Je vivais loin de la montagne, en pays de plaine et de bocage, et n'ai vraiment découvert les Alpes qu'un peu plus tard. Faute de trekking dans l'Himalaya ou dans les Andes, le randonneur invétéré que je suis n'aura finalement guère dépassé les 3000 m. Je pourrais me dire que c'est relativement méritoire pour quelqu'un de sujet au vertige d'appréhension mais je ne vivrai jamais le bonheur des solitudes glacées des hautes altitudes. Dans ses Voyages dans les Alpes , Horace Bénédict de Saussure, qui réalisa, avec Jacques Balmat, la seconde ascension du Mont Blanc (1787) raconte que, sujet à un fort vertige d'appréhension, il s'entraîna méthodiquement à le surmonter en s'approchant régulièrement d'un bord de falaise toujours plus escarpé, et en plongeant bravement et longuement son regard dans le vide. A l'époque, la pratique du ski, qui aide bien aussi, ne pouvait lui venir en aide. Les Voyages dans les Alpes contiennent d'admirables pages, dignes de Jean-Jacques Rousseau, notamment celles que Saussure consacre à la vallée de Chamonix.


( Posté par : Peregrinus )

Les Grandes Jorasses au soleil levant

lundi 18 octobre 2010

Le temps des manifs

Sans titre, par Juliette, artiste invitée

dimanche 17 octobre 2010

La photographie comme jeu

Les réflexions de Roland Barthes sur la photographie dans la Chambre claire sont certes pleines d'intérêt. Elles situent la spécificité de la photographie parmi les médiums dont se servent les hommes pour fixer et pérenniser leur expérience. "La Photographie, écrit-il notamment, ne remémore pas le passé (rien de proustien dans une photo). L'effet qu'elle produit sur moi n'est pas de restituer ce qui est aboli (par le temps, la distance), mais d'attester que cela que je vois, a bien été. Or, c'est là un effet proprement scandaleux. Toujours, la Photographie m'étonne, d'un étonnement qui dure et se renouvelle, inépuisablement. Peut-être cet étonnement, cet entêtement, plonge-t-il dans la substance religieuse dont je suis pétri : rien à faire : la Photographie a quelque chose à voir avec la Résurrection [...]"

L'approche de Barthes est pleine de gravité et passablement mélancolique : attestant le passage du temps, la photographie est toujours pour lui l'indice d'une perte, plutôt qu'un gage pour le souvenir.

Le livre a été publié en 1980. La réflexion de Barthes est évidemment tributaire de l'état des techniques et des pratiques. A l'époque où il écrit, la photographie n'est pas immédiatement visible (sauf avec la technique du Polaroïd, dont il parle d'ailleurs brièvement). En règle générale, il faut attendre que le rouleau de pellicule soit développé et tiré sur papier, presque toujours par un professionnel. Le traitement est relativement onéreux.. On évite donc de faire tirer les photos qu'on estime ratées. Avec les photos réussies, on compose des albums, que l'on consulte de temps en temps, souvent en famille. Il existe, à l'époque, un rituel , pas solennel sans doute, mais un rien recueilli tout de même, de la consultation des photos de famille,  rite célébré en groupe, souvent à l'occasion des réunions de famille, des fêtes...

L'apparition des appareils photo numériques, couplés avec un ordinateur, a radicalement transformé notre pratique de la photographie. Elle l'a notablement banalisée, en la facilitant à l'extrême. Elle est devenue beaucoup plus ludique que par le passé. J'ai passé tout-à-l'heure de longs moments à mitrailler mon petit-fils, âgé de quelques semaines ( "mitrailler"! quel mot ambigu sous la plume d'un grand-père!). Je n'ai pas du tout éprouvé le sentiment que chacune de ces photos constituait le témoignage d'un "ça a été", l'indice d'une irrémédiable perte, pas plus d'ailleurs qu'un gage pour les futurs souvenirs,( rôle qu'elles joueront pourtant, je l'espère), mais que cette séance de photos constituait  avant tout l'occasion d'un jeu heureux, la source immédiate d'une série d'émerveillements partagés. C'est la magie du numérique: aussitôt photographié, aussitôt regardé, aussitôt (le cas échéant) effacé pour céder la place à un autre cliché.

( Posté par : Edouard Poupard )

Bonheur de lire Nietzsche

Les aphorismes de Nietzsche dans Humain, trop humain, sont souvent d'une savoureuse actualité. Par exemple:

"On n'amènera pas la foule à crier hosanna tant que l'on ne fera pas son entrée dans la ville sur un âne".
(II, I, 313)

"Quand les masses commencent à se déchaîner et que la raison s'obscurcit, on fera bien, si l'on n'est pas très sûr de la santé de son âme, de s'abriter sous un porche pour observer le temps".
(II, I, 303)

Hippolyte Flandrin, Entrée du Christ à Jérusalem (1842)

samedi 16 octobre 2010

Soyons logiques jusqu'au bout

“Que des adolescents s’associent à la contestation touchant l’âge de la retraite ne me gêne pas”, confie un honorable correspondant de la République des livres, le blog de Pierre Assouline.

Ces adolescents sont, pour la plupart, mineurs. Imaginons que l’un d’entre eux, au cours d ‘un affrontement avec la police ou des casseurs, reste sur le carreau. Qui est responsable? les adultes forcément, mais qui? Les parents qui ont accepté que leur moutard traîne dans les rues au lieu d’aller en cours? les “responsables” politiques et syndicaux qui ont encouragé les lycéens à participer aux manifestations? les profs qui ont fermé les yeux? les chefs d’établissement qui n’ont pas viré du lycée illico les élèves qui participeraient aux manifs aux heures de cours avec réinscription conditionnelle? les flics qui ont châtaigné? le chef de l’Etat, le ministre de l’Intérieur qui leur en a donné l’ordre? qui? Tous, n’est-ce pas, et personne. Ou plutôt, c’est l’air du temps qui est responsable; c’est ça : c’est l’air du temps.

J’aurai vécu assez longtemps pour assister à cette démission collective, à cette déchéance, à cet abandon. On nous bassine avec la rengaine de la montée de la violence chez les jeunes. Elle ne peut que monter, puisqu’il y a de moins en moins d’adultes pour les en protéger, comme c’est notre devoir d’adultes.
Et puisque les jeunes — j’en conviens — sont concernés par le problème des retraites, je propose que les institutrices d’école maternelle conduisent à la manif leurs petits en rangs par deux. Car eux aussi sont concernés. Je les vois très bien bloquant un dépôt de carburant. Comme Eugène Ionesco l’a montré dans une scène de Rhinocéros, on a toujours intérêt à pousser la logique jusqu’au bout de ses conséquences.

 Clash, par Juliette, artiste invitée

Diététique

Décidément, la lecture de Nietzsche me ravit. Par exemple celle de cet aphorisme :

" Le conseil féminin de ne pas se méfier de son sentiment ne veut guère dire plus que manger ce qui vous plaît. Il se peut que cela, surtout pour des natures modérées, soit une bonne règle pour tous les jours. Mais d'autres natures devront vivre suivant un autre précepte : " Tu dois manger non seulement avec la bouche, mais aussi avec la tête,a fin que la gourmandise de ta bouche ne te mène pas à la ruine. "

( Nietzsche, Humain, trop humain, II, 1, 279)


( Posté par : Nietzsche for ever )

vendredi 15 octobre 2010

Vive Brigitte !

J'ai lu que Brigitte Bardot envisageait de se porter candidate aux prochaines Présidentielles.

Excellente idée.

Vu le niveau atteint par le peuple Français, je trouve tout-à-fait indiqué que soit porté à sa tête quelqu'un qui a fait ses preuves dans la défense des animaux, notamment des ânes.


( Posté par : Momus )

A quelque chose malheur est bon

J'ai lu que Brice Hortefeux voulait limiter l'usage de la force contre les manifestants, lycéens notamment, "au strict nécessaire".

Soit.

En attendant, nous continuons de manquer tragiquement de candidats dans les championnats handi-sport.


( Rédigé par : John Brown )

jeudi 14 octobre 2010

Le pays du n'importe quoi

Les manifestations lycéennes contre la réforme des retraites prennent de l'ampleur en France. Des incidents avec la police ont eu lieu, faisant plusieurs blessés.

Les syndicats se félicitent que les lycéens rejoignent les salariés dans les manifestations.

La chienne du Poitou-Charentes appelle sans complexe les lycéens à manifester.

Apparemment, les parents disent amen à la volonté de leur progéniture. Comme d'habitude.

Les responsables des établissements scolaires concernés laissent filer dans la nature sans réagir les élèves dont ils ont la responsabilité.

Personne n'a l'air de se soucier du fait que l'immense majorité de ces lycéens qui manifestent sont mineurs.

Les uns et les autres semblent se soucier de leurs responsabilités de parents, d'éducateurs et d'adultes comme d'une guigne.

Il y a des jours où on regrette de n'être pas né Chinois.


( Posté par : Le  Justicier de ces dames )

mercredi 13 octobre 2010

Triomphe de l'imaginaire

Au Théâtre du Lucernaire à Paris se donne actuellement un spectacle mis en scène par Ludovic Longelin et intitulé "Dieu, qu'ils étaient lourds...". Le comédien Marc-Henri Lamande y incarne Louis-Ferdinand Céline. Assis dans un fauteuil sur la scène, il répond aux questions d'un interviewer interprété par Régis Bourgade. Celui-ci se trouve, lui, dans la salle, parmi les spectateurs. Le texte est tiré des entretiens que Céline, à la fin des années cinquante, accorda à divers journalistes, Albert Zbinden, André Parinaud, Louis Pauwels notamment.

Ce qui m'intéresse dans ce spectacle qui se recommande par l'interprétation, paraît-il, remarquable, de Marc-Henri Lamande dans le rôle de Céline, c'est l'interpénétration du réel et de l'imaginaire. La mise en scène recrée une situation qui fut réelle, celle des entretiens de Céline avec des journalistes, et le comédien "revit" les propos réels que tint Céline au cours de ces entretiens, dont certains furent d'ailleurs filmés. Il entre avec sincérité dans le personnage de Céline, sans s'appuyer sur les tics bien connus de l'écrivain, ce que n'aurait pas manqué de faire un comédien moins doué. L'interviewer est placé, lui, dans le public, ce qui fait entrer ce dernier dans ce jeu d'échange entre le réel et l'imaginaire. Le spectateur a l'impression d'assister réellement à l'entretien, et l'effet de réel s'en trouve sans doute renforcé.

Ce travail m'intéresse d'autant plus que Céline -- l'homme presque autant que l'écrivain -- a constamment choisi le terrain de l'imaginaire. au point qu'il presque impossible, dans son oeuvre toujours, dans sa vie souvent, de repérer une ligne de démarcation entre réel et imaginaire. Dès qu'il est un écrivain connu ( à partir du Voyage au bout de la nuit ) Céline goûte une évidente délectation à jouer son rôle (par exemple, justement, dans ces fameuses interviews qu'utilise le spectacle). Mais dans son oeuvre romanesque, on sait combien la réalité est constamment déportée, transmuée, dans des fictions grandioses; d'où les malentendus que provoqua la fameuse "trilogie allemande" (D'un château l'autre, Rigodon, Nord), certains s'obstinant à traquer les "mensonges" de l'écrivain dans ce qu'ils considéraient à tort comme une chronique , dont on est en droit d'attendre qu'elle rende compte de la réalité sans trop la déformer.

Les non moins célèbres pamphlets ( Bagatelles pour un massacre, Les Beaux draps, L'Ecole des cadavres), qui font de Céline l'écrivain antisémite le plus connu entre 1936 et 1942, ne sont pas séparables des romans. L'écriture y est la même et, surtout, la réalité s'y trouve, de la même façon, déplacée et transformée sur le terrain d'un imaginaire que d'aucuns qualifient de "délirant". Il l'est en effet, mais pas plus que celui de bien des pages des romans. Comme eux, ces pamphlets sont, en fait, des fictions.
Voilà qui, me semble-t-il, apporte de l'eau au moulin de Roland Barthes, selon qui "le langage est, par nature, fictionnel", puisque le référent des mots n'est jamais directement le réel. Le signifié d'un mot est généralement une image du réel. De quoi cette image est faite, il y aurait  sûrement beaucoup  à dire là-dessus, me semble-t-il. La nature réelle des signifiés du langage est certainement assez éloignée de la définition saussurienne du signifié (le concept) reprise par les manuels et les dictionnaires.

Cela ferait de Céline un écrivain exemplaire dans la mesure où , chez lui, la fiction est systématiquement assumée comme inévitable ( parce que seule ) voie d'accès au réel.

Il est des fictions qui tuent, dira-t-on. Et il est bien vrai que les pamphlets de Céline portent une responsabilité -- minime peut-être, mais néanmoins réelle -- dans la Shoah.

Qu'est ce qui différencie les textes antisémites de Hitler et des idéologues nazis de ceux de Céline? Dans un sens, rien : ce sont, les uns et les autres, des fictions. A cette nuance près que les premiers se prétendent fondés en réalité, prétendent dire la vérité du réel. Tandis que les seconds s'installent clairement (du moins pour le lecteur) sur le terrain de l'imaginaire. Du reste, Céline ne fut jamais pris au sérieux par les Nazis, qui le considéraient comme un énergumène passablement fêlé. Reste à savoir si lui-même ne croyait pas dur comme fer à la réalité de ses fictions.

Si  Barthes a raison de dire que "le langage, par nature, est fictionnel", cela devrait inciter chacun d'entre nous à une très grande modestie sur le point de savoir quel lien les propos que nous tenons entretiennent avec la vérité du réel. Et en particulier, les idéologues et politiciens de tout poil, généralement très convaincus de la vérité de leurs assertions, devraient y regarder à deux fois. N'oublions jamais, en effet, que la fiction peut tuer...


( Posté par : Criticosse )



 Céline à Meudon, dans les années cinquante


"De Goupil à Margot" , de Louis Pergaud

Les écrivains qui ont placé l'animal, et particulièrement l'animal sauvage, au centre de leurs préoccupations et de leur création sont rares. Pourtant, l'animal est très souvent présent dans toutes les formes de littérature, dans les contes pour enfants, dans le folklore, dans les mythologies, dans la « grande littérature ». Mais, ou bien il n'est qu'un comparse, ou bien, comme chez La Fontaine, chez Vigny (La Mort du loup), il s'agit, à travers lui, de nous parler des hommes, de les instruire : « Je me sers d'animaux pour instruire les hommes » dit La Fontaine qui, pourtant, bon connaisseur des choses de la campagne, montre parfois, dans les Fables, qu'il est capable d'observer les animaux « pour eux-mêmes », sans trop se préoccuper d'une leçon morale (Les Lapins). Aussi la tentation de l'anthropomorphisme est-elle presque toujours présente, quand l'homme s'exerce à peindre l'animal. Les Histoires naturelles de Jules Renard (1896) en jouent avec humour, sans pour autant négliger la justesse de l'observation.
C'est pourquoi, en couronnant, en 1910, De Goupil à Margot, le recueil de récits animaliers de Louis Pergaud, le jury Goncourt ne distingua pas seulement un grand livre, mais peut-être surtout un livre novateur, et tout aussi novateur que des livres, somme toute, autrement célèbres.
J'allais dire qu'enfin, dans De Goupil à Margot, Pergaud donne la parole aux animaux, mais justement, et fort heureusement, il se garde de la leur donner, du moins à la manière de La Fontaine.
Il se contente de les observer et de nous les faire voir, en train de vivre, et de mourir, avec justesse, force et probité. Loin de tout sentimentalisme, loin de toute idéalisation, loin de cette forme de sympathie, si courante aujourd'hui, façon « Trente millions d'amis », il a tenté de se rapprocher de l'animal sauvage par un effort d'empathie, soutenu par ses dons d'observateur et par l'expérience de l'animal sauvage que le campagnard, le chasseur qu'il est, a accumulée.
Sans doute dira-t-on que cette empathie avec l'animal sauvage, Pergaud ne pouvait pas vraiment l'atteindre, parce qu'elle nous est interdite, à nous les humains : les barrières de l'espèce nous sont infranchissables comme elles le sont d'ailleurs à toutes les espèces. En tout cas il sera allé aussi loin que possible sur ce chemin et son livre, à ce titre, reste exemplaire et n'a guère été dépassé, du moins dans la littérature de fiction. Avec Pergaud, on est vraiment du côté de l'animal, on est avec lui, on est lui.
Pour autant, Pergaud évite-t-il entièrement le piège de l'anthropomorphisme? On peut trouver, à le lire, que ses animaux, s'ils ne parlent pas, raisonnent cependant souvent comme des êtres humains. Je pense, pour ma part, que l'entreprise de Pergaud repose sur une conviction : qu'il existe entre l'animal et nous un fond mental et affectif commun : la peur, le désir, la colère, l'instinct de survie; comme nous l'animal se souvient et sait tirer les leçons de l'expérience; le raisonnement déductif et inductif lui est familier. C'est tout ce fond commun que ses récits font apparaître avec force.
Un autre piège que Pergaud évite, c'est celui des séductions et des facilités du récit; si le déroulement de ses histoires est si naturellement convaincant, c'est qu'il est étroitement et simplement calqué sur les épisodes obligés et les rythmes de la vie de l'animal sauvage, rythmes liés à ceux de la nature.
La beauté de ces histoires doit aussi beaucoup à un sens du paysage naturel et à un art de l'image dont je ne vois guère d'équivalents. Pergaud donne de la nature une vision remarquablement dynamique, parce que les images qu'il en donne sont presque toujours étroitement liées à ce que l'animal est en train de vivre. Comme dans ces passages, où il décrit la fuite de Goupil :
« Il tournait autour des chênes, glissait sous les enchevêtrements de ronces qui le mordaient au passage san arrêter ni ralentir son délirant élan; il s 'engloutissait sous des tunnels de végétations neuves, pour rejaillir, cinq ou six pas plus loin, dans l'éclaboussement d'une gerbe de clarté [...] Sous ses pas, des bêtes se levaient, des vols brusques d'oiseaux surpris s'ouvraient, trouées noires s'évanouissant dans le demi-jour sinistre du sous-bois; des hiboux et des chouettes, attirés par le son du grelot, suivaient de leur vol silencieux cette course étrange et nouaient au-dessus de sa tête leurs vols mous. »
Ce que montrent aussi les histoires de Pergaud, c'est qu'entre l'homme et les animaux sauvages, c'est la guerre : guerre ouverte, guerre sournoise, mais guerre permanente. Guerre entre les animaux eux-mêmes d'ailleurs, même à l'intérieur d'une même espèce, comme on le voit dans l'histoire de Nyctalette, la taupe.
Le récit qui ouvre le recueil, La tragique histoire de Goupil, sans doute le plus riche, le plus polysémique, est emblématique de ces rapports violents entre l'homme et la nature sauvage. Le geste du braconnier Lisée, passant au cou de Goupil un collier de fer où pend un grelot, fait du renard un animal dénaturé, et manifeste ce désir imbécile de l'animal à deux pattes d'imposer coûte que coûte sa loi aux libres habitants des bois.


( Posté par : J.-C. Azerty )




mardi 12 octobre 2010

Une remarque à longue portée

Dans La Chambre claire, où il réfléchit sur la photographie, Roland Barthes fait cette remarque:

" Le langage est, par nature, fictionnel ".

Cette remarque s'éclaire à partir d'une comparaison entre le référent linguistique et le référent de la photographie. "La photo, écrit Barthes, est littéralement une émanation du référent ". En effet, ce sont les radiations lumineuses émises par le référent (le réel photographié) qui sont venus impressionner la surface sensible, en interférant avec ses atomes. Ainsi Barthes peut écrire : "J'appelle "référent photographique" non pas la chose facultativement réelle à  quoi renvoie une image ou un signe, mais la chose nécessairement réelle qui a été placée devant l'objectif".

A la différence de la photographie, le référent du langage n'est jamais nécessairement réel mais toujours virtuel, "fictionnel". Les signes du langage ne sont jamais directement connectés à la réalité qu'ils signifient, mais renvoient toujours à celle-ci par l'entremise d'une image.

Autrement dit, dès que je parle, je suis dans la fiction, j'élabore de la fiction, à propos de la réalité dont je parle. Que je dise "il ne fait pas chaud ce matin", ou que je dise  "Tu es belle", je suis déjà dans la fiction.

Eprouver cela, c'est sans doute vivre une expérience angoissante, puisqu'on se rend compte qu'on ne peut jamais, par le langage, "toucher" le réel; on s'en éloigne au contraire immanquablement dès qu'on en parle.

Inversement, on découvre par là que tout acte de parole est créateur. Au commencement était le verbe. L'usage de la parole découvre à l'homme, à la fois sa solitude-- irrémédiablement séparé qu'il est du monde et des êtres -- et ses pouvoirs : parler, c'est donner du sens, imposer du sens à ce qui n'en a pas. Seul le langage donne sens.


( Posté par : Tu causes, tu causes... )

Le combat des chefs

J'envie les Parisiens. Ils ne connaissent pas leur bonheur de pouvoir si aisément assister à des événements intellectuels dont, dans nos lointaines provinces, nous ne percevons que des échos assourdis. Par exemple, l'autre jour, ils ont pu aller  écouter un homme de la carrure intellectuelle d’Umberto Eco, longuement interrogé par Eric Fottorino. Il paraît que ce fut un véritable feu d'artifice, un vrai régal pour l'intelligence.

Moi, la modicité de mes moyens et ma santé depuis longtemps flageolante m’interdisent de m’évader de mon trou de cambrousse où je croupis de toutes les façons imaginables, ne serait-ce que dans les dix centimètres d’eau boueuse qu’a laissés sur le carreau de la cuisine le dernier épisode cévenol. 

C’est pourquoi je rends grâces à la télévision de m’avoir tout de même permis d’assister à quelques événements intellectuels majeurs, comme, naguère, cette rencontre, sur le plateau d’une télévision publique, entre deux incontournables icônes de la pensée post-68, Deleuze et Foucault. Tous ceux qui eurent la chance d’y assister en gardent un souvenir bouleversé, ne serait-ce qu’à cause de son dénouement tragique.

Au terme de deux heures d’échanges intellectuellement fumants et de haute intensité émotionnelle, la confrontation pris fin sur ces répliques, que tout le monde connaît :

Foucault (légèrement comminatoire, à Deleuze) — C’est votre dernier mot, Gilles?

Deleuze (serein, mais déterminé) — C’est mon dernier mot, Jean-Pierre.

Là-dessus, infarctus.

Il était mort : quel étonnement ! 

Qui ça "il"? -- Deleuze, évidemment!


( Posté par : Gerhard von Krollok )

 Umberto Eco

lundi 11 octobre 2010

"Mythologies", de Roland Barthes : un Barthes au moulin de Py

Les éditions du Seuil ont la bonne idée de rééditer les Mythologies, de Roland Barthes. Ce livre reste d'une totale actualité et, s 'il vivait encore, Barthes n'aurait aucun mal à le compléter en trouvant des équivalents contemporains à ce qui lui fournit, dans les années cinquante, la matière de ses chroniques ironiques.

Mythologies restera comme un livre-clé de la seconde moitié du XXème siècle. Barthes le publie en 1957, au moment où, à l'aube des trente Glorieuses, une certaine sous-culture "bourgeoise", vite devenue sous culture "petite-bourgeoise", est en train de se muer pour la première fois en sous-culture de masse. Le livre analyse, dans la presse écrite, à la radio, dans les images de l'époque, les procédés de fabrication de ces éléments d'une mythologie au rabais pour clients de supermarché : le catch, l'Abbé Pierre, le Tour de France cycliste ou la DS 19 lui fournissent les objets de son étude.

A travers les poncifs que décrit cette série de petits essais, c'est une entreprise généralisée de promotion du vide, de la non-pensée, de la parole creuse, que dénonce Roland Barthes. Inutile de dire combien cette entreprise a prospéré. Nous sommes en plein dedans, nous barbotons là-dedans, bon gré mal gré, et c'est pourquoi le livre n'a pas pris une ride.

Mais Mythologies fait date aussi par l'apparition d'une forme d'ironie dont le style doit beaucoup à la personnalité de Barthes, à sa courtoisie, à sa séduction. C'est une ironie qui n'a pas l'air d'y toucher, qui se confondrait parfois presque avec le discours dont elle dénonce la niaiserie, mais qui n'en est pas moins sans indulgence ni concession; une ironie très distanciée pourtant, très intellectuelle aussi par l'usage qu'elle fait de concepts venus de la phénoménologie ou de la linguistique; on n'est pas très éloigné de la tonalité de certaines analyses de Sartre, à peu près contemporaines.

Beaucoup moins heureuse, à cet égard, me paraît l'idée d'accompagner les textes de Barthes de documents iconographiques d'époque. "Cet album, écrit Pierre Assouline, qui présente l'ouvrage sur son blog de la République des livres, est abondamment illustré pour chacune des brèves chroniques par des photos et des coupures de presse d'époque. Le résultat est enthousiasmant, même si on n'est pas d'humeur nostalgique. Les deux niveaux de lecture ne s'annulent ni ne se concurrencent; ils se complètent raisonnablement".

Je n'en suis pas sûr. Il me semble que les textes de Barthes n'ont pas besoin d'être "complétés raisonnablement" par l'intrusion d 'images au " niveau de lecture" plus qu'incertain. Qu'aurait d'ailleurs pensé Barthes de cette invitation à lire ses chroniques autrement qu'il ne l'avait prévu, en prétendant les "éclairer" et les "compléter" par des images qu'il n'avait ni choisies, ni commentées, ni même, peut-être, vues?

Pierre Assouline est conscient du risque d'effet négatif sur la lecture du texte : "il y avait risque de brouillage à superposer des signes sur une critique de l'univers des signes [...] Ah! le monde où l'on catche, quel plaisir de retrouver en chair et en muscles ces chers vieux cabotins, l'Ange blanc, le Bourreau de Béthune, Chéri-Bibi..."

Comme c'est attendrissant, en effet. Quel bonheur de retrouver les vieux amis de la famille, tous ces braves catcheurs, et Minou Drouet, et Louison Bobet, et Monsieur Poujade! Toute notre jeunesse, Mémère, hein? C'est en effet la "lecture" qui risque d'être faite de ces images par ceux qui consulteront cet "album" concocté par le Seuil.

Malheureusement, s'il y a quelque chose qui est radicalement exclu des Mythologies, c'est bien l'attendrissement. Le ton du livre, c'est le contraire de l'attendrissement. Il n'y a pas lieu de s'attendrir, en effet, sur ce monde que radiographie le regard paisiblement ironique de Barthes, sur ce bas de gamme culturel de la France des années cinquante, une France pas si éloignée de nous d'ailleurs : TF1 a relayé Paris-Match dans la fabrication intéressée de ces mythologies de quatre sous dans lesquelles croit se reconnaître (avec quelle consternante satisfaction!) le citoyen (très) moyen, et qui lui offrent un ersatz de communication avec ses semblables: exactement ce que dénonce avec véhémence Olivier Py dans son Epître aux jeunes acteurs.

Chez Barthes, comme chez Voltaire, l'approche ironique, tant qu'elle dure, défend toute échappée sur toute autre façon de voir le monde. C'est pourquoi l'intrusion d'images a priori non ironiques, dans ce livre où triomphe l'ironie, où elle est omniprésente, est une idée saugrenue, un contresens. Dans un texte, la présence de l'ironie, surtout si elle est constante, introduit une contrainte qui contrecarre la naturelle polysémie du texte. En revanche, une image est fondamentalement polysémique, sa polysémie est presque incontrôlable, et tout l'art des grands photographes et des grands cinéastes a été de lutter contre cette polysémie pour faire que, malgré tout, l'image se constitue en langage.Et s'il est un ingrédient du langage des mots qui soit presque impossible à intégrer à une image, sans le secours, de quelque manière, des mots, c'est bien l'ironie!

L'image photographique (l'image cinématographique aussi bien), en elle-même, sans le secours du discours, d'une trame, d'une continuité de discours, est bête : "percevoir le signifiant photographique, écrira plus tard Roland Barthes dans la Chambre claire, n'est pas impossible (des professionnels le font), mais cela demande un acte second de savoir et de réflexion." 

La niaiserie insondable de l'image à l'état brut en fait l'outil idéal de promotion de la culture de masse, c'est-à-dire de la bêtise. C'est pourquoi, introduire des images, non contrôlées par l'auteur, dans un texte qui n'envisage les images que comme moyens d'expression de la culture de masse, c'est inviter les moutons à quitter leur bergerie pour venir narguer le loup jusqu'en sa demeure : c'est une provocation et une offense au pur plaisir du texte!


( Posté par : La grande Colette sur son pliant )


Au bord de la rivière

Sur le bord de cette rivière aux eaux bleu-vert, au cours rapide, deux randonneurs discutent de l'itinéraire pour atteindre un sommet, dont je connais le chemin, particulièrement escarpé, sans jamais l'avoir emprunté. Sur l'autre rive, un sentier dans les hautes herbes ménage de beaux coins de pêche. Je le suis, mais bientôt, il plonge brutalement sur la rivière; il est barré au surplus par deux cannes de lancer se faisant face; des pêcheurs les ont abandonnées là; retournant sur mes pas, je les croise : habillés de noirs, ils courent en riant; deux d'entre eux semblent être des jeunes femmes.  Elles rebroussent chemin, toujours courant; un pêcheur tente de les suivre; je lui emboîte le pas, mais bientôt, essoufflé, s'avouant vaincu, souriant et un peu confus, il s'arrête. Je m'en vais visiter le village, un peu plus haut; des crêtes boisées le dominent; ses hautes maisons, belles et austères, se retranchent derrière un mur d'enceinte, où je finis par découvrir un étroit passage. Il donne accès à une crypte, qu'un guide, apparemment bénévole, donne à quelques touristes fantomatiques comme étant d'époque gallo-romaine; j'y descends en passant sous un lourd linteau de pierre noire, orné d'une inscription qui commence par ces mots : "Ici les Espagnols...". L'intérieur de la crypte est une suite de pièces où s'entasse un bric-à-brac d'objets de peu de valeur. Un bout de mur en petit appareil a effectivement un faux air gallo-romain, mais j'ai plutôt l'impression qu'il ne remonte pas avant le siècle dernier.


( Posté par : Sigmund F. )

samedi 9 octobre 2010

" Epître aux jeunes acteurs " d' Olivier Py

Ce plaidoyer d'Olivier Py pour une parole vivante, vivante parce qu'elle engage celui qui la dit, parce qu'elle procède de sa souffrance, parce qu'elle est intimement sincère, est tout entier irrigué par la foi chrétienne de l'auteur ( on veut croire que ce credo plusieurs fois hautement affirmé est autre chose qu'une simple pose) .Cette parole vivante est parole poétique, opposée aux multiples formes de la communication triviale dans laquelle nous barbotons, aux discours médiocres et stéréotypés dont se repaît notre société, fausse monnaie mortifère qui vise à expulser toute transcendance et toute  parole de vérité, entreprise dont participe, selon l'auteur, la "religion" du sport, qu'il tourne en dérision.

Ce qui fait la force et la beauté de ce texte c'est sa fièvre, sa fureur dénonciatrice,. C'est un texte d'humeur, bien plus qu'un texte théorique, comme l'auraient voulu ses commanditaires. Mais à force de simplification aussi injuste que frénétique, on tombe dans un manichéisme quelque peu forcé, qui efface la riche complexité du réel.

Olivier Py a bien fait de porter au théâtre un texte qui était plutôt à l'origine prévu pour une conférence ; c'était une façon de prendre quelque distance avec lui, et surtout, l'oralité le vivifie et le rend plus convaincant . Le fait de l'avoir réparti entre deux acteurs est aussi une bonne idée, un  choix nécessaire : on s'en aperçoit à la fin du spectacle, lorsque le retour (heureusement bref) à la formule "conférence" installe rapidement l'ennui.

Pour défendre ce plaidoyer en faveur de la parole poétique et théâtrale, Olivier Py a fait appel à un acteur extraordinaire, John Arnold. Celui-ci incarne une vieille tragédienne porteuse de cette parole en apparence démodée, mais qui est la seule parole vivante. Pour incarner ce personnage, l'acteur va puiser au fond de lui-même et exhibe avec une sincérité et une force étonnante sa part de féminité. Dans une véritable transe inspirée il devient une sorte de pythie, vociférant, avec une belle variété de nuances, le texte de l'auteur. C'est là sans doute l'aspect le plus troublant et à la fois  le plus convaincant de ce spectacle, comme si, pour donner toute la vérité de ce texte,  l'acteur devait devenir quelqu'un d'autre, presque le contraire de celui qu'il est à la ville, et quel meilleur moyen pour cela que de donner la parole à la femme cachée en lui. Hommage discret au jeu masqué du théâtre antique, ce spectacle nous rappelle aussi que tout jeu théâtral est, de quelque façon, un jeu masqué; et que le masque au théâtre ne cache que pour mieux montrer.

Je m'avise que j'ai employé le verbe "vociférer" sans lui donner la connotation péjorative qui est habituellement la sienne. Etymologiquement, vociférer c'est "porter la voix", incarner la parole par la voix. Il est curieux que le TLF, qui signale que ce verbe est attesté en français dès le XVe siècle, ne donne de son emploi que des exemples postérieurs à 1850 et presque tous empruntés aux écrivains naturalistes et post-naturalistes( Zola, Huysmans, Bloy...). On peut considérer que ce sont eux qui ont fixé ce verbe dans son acception péjorative. Du reste, notre français "soutenu" actuel dérive très largement de ces écrivains-là, contemporains des réformes de Jules Ferry.


( Posté par : Angélique Chanu )


vendredi 8 octobre 2010

Le fossé des générations

Je me rends compte que, moi qui fus très proche des jeunes à une époque où j'avais déjà atteint une alerte cinquantaine, je ne suis plus vraiment en communion avec eux.

Par exemple, cet après-midi, j'ai pris en stop un jeune homme très bien de sa personne, l'air doux et posé. Puis j'ai continué ma route en sa compagnie, échangeant aimablement avec lui quelques impressions, jusqu'au moment où les choses ont commencé à se gâter.

En effet, j'ai été désagréablement titillé par un jeune con dans une Corsa pourrie qui, non seulement a refusé de se laisser doubler, mais en plus a prétendu me tenir la dragée haute sur une portion de route que je connais comme ma poche. Le genre de jeune, passablement bronzé, chômeur probable, qu'on liquiderait avec plaisir au lance-flammes.

Du coup je ne moufte plus. Mon passager, me sentant nerveux, ne dit plus rien non plus.

Le duel est engagé, ça va chier !

Heureusement pour l'ambiance, nous parvenons à un village qu'on traverse soit par le centre, soit par un raccourci que je connais mais que je ne prends plus depuis qu'en prenant par le centre j'ai trouvé une petite rue qui permet de reprendre plus loin ledit raccourci, en baisant au passage la gueule du fils de pute qui croyait vous griller la politesse. Ben tiens.

Le jeune con prend par le raccourci. Je m'en doutais. C'est ce que j'attendais.  "Tu vas voir, pédé, comment que je vais te niquer", murmuré-je entre mes dents, mais à un niveau sonore audible. Et je prends par le centre ville.

Arrivé à ma petite rue, enfer et damnation, je me retrouve derrière une rutilante limousine, immatriculée 60, donc de location, avec au volant un de ces enfoirés de touristes, qui roule au ralenti, avec une prudence imbécile. Il va me faire rater mon coup, ce connard! Cette fois, c'en est trop, je me lâche à haute voix : "Avance, sale bâtard!....Fumier de touriste!... Torturer à mort cet enculé! ..."  Etc.

Rien que du classique, mais avec l'énergie et un bon  paquet de décibels, ça déménage sérieux.  Surtout avec les fenêtres ouvertes.

Du coup, mon passager me regarde, médusé, avec un mélange de stupéfaction et d'inquiétude.

Je lui explique, jovial, que j'ai pris l'habitude de lâcher comme ça de temps en temps le trop plein de mon agressivité, que c'est tonique, que ça me fait du bien, sans compter que ça m'a évité plusieurs fois de passer à l'acte.

Il m'a demandé de descendre à la sortie du patelin.

Je me rends compte avec tristesse que, d'une génération à l'autre, certaines expériences existentielles majeures deviennent impossibles à partager.

( Posté par : Pétoulet )