mercredi 24 novembre 2010

Monet sur la terrasse

“La France est un hôtel, pas plus”, a dit Michel Houellebecq dans une récente interview.

Un hôtel, oui. Mais, comparé à d’autres, un hôtel de luxe, même si ce n’est plus le confort du Grand Hôtel de la Plage à Balbec, au temps des bains de mer de la Belle Epoque, au temps où vivre dans certains coins de France (avec les moyens suffisants, sans nager pour autant dans le luxe) nous semble aujourd'hui un inaccessible paradis.

Ce Grand Hôtel de la Plage à Balbec, c'est le génial équivalent littéraire que, dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust a donné de la peinture impressionniste. Justement, on peut voir actuellement à Paris, au Grand Palais, importée du MET de New-York, une toile emblématique de cette école, la célèbre Terrasse à Sainte-Adresse, de Claude Monet. Par sa luminosité colorée, la simplicité sereine de sa composition alliée à la richesse du détail, ce tableau résume à lui seul l'essentiel et le meilleur de l'Impressionnisme. Quand je le regarde (enfin, quand je regarde une reproduction), je pense aux vers de Rimbaud :

Elle est retrouvée.
Qui ? L'éternité.
C'est la mer, allée
Avec le soleil.

Ce lumineux Monet suffit, par la seule magie de son apparition, à reléguer aux réserves des musées les pompeuses compositions des Gérôme, Cabanel et autres Thomas Couture, ses contemporains, laborieusement tirées d’une antiquité de pacotille, et leur coupable et vulgaire manie de confondre “grands sujets” avec grand spectacle.

Gérôme considérait les tableaux de son rival Monet comme la honte de l'art français. Juste retour des choses, Monet, à la fin de sa vie, couvert d 'honneurs, fut célébré comme le peintre français par excellence.Pourtant, cette Terrassse à Sainte-Adresse, j'imagine qu'elle aurait pu sans difficulté, à condition de changer le drapeau, s'intituler  “Terrasse à Bournemouth” ou “Terrasse à Newport”.  La véritable identité “nationale” de ce tableau, c’est peut-être son identité atlantique (en annexant à l’Atlantique sa petite succursale, la Manche). Question de latitude, de climat, de Gulf Stream, de marges océaniques passives, de rivages qui, il y a environ 180 millions d ‘années, se mirent à s’écarter imperceptiblement les uns des autres, mais qui n’en ont pas moins conservé la nostalgie amoureuse les uns des autres... 

La rançon du triomphe de Monet et des impressionnistes sur la peinture académique, dont le Musée d’Orsay nous donne actuellement à considérer quelques exemplaires, est qu'il devint, aussitôt acquis, leur talon d’Achille, leur malédiction. Il fallait bien que la France de Clemenceau (ardent et clairvoyant supporter de Manet -- qui fit son portrait -- et de Monet)  se retrouvât un art si tant bien frantsouès : ce fut l’Impressionnisme, promu du même coup par la jeune peinture au rang de nouvel académisme, et ce, d’autant plus vite que, du côté des plus jeunes, un peu partout en Europe, ça gambergeait et ça innovait dur. Mais on peut faire ses délices de Monet sans tomber dans un rejet régressif et passéiste de la peinture moderne, comme l’était celui de Gérôme. L'histoire de la peinture ne s'est pas arrêtée, heureusement, à la magique Terrasse à Sainte-Adresse.

Claude Monet, Terrasse à Sainte-Adresse (1867)

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