mercredi 29 décembre 2010

Mortel sudoku

Depuis qu'il avait pris sa retraite d 'enseignant, il s'était pris de passion pour les jeux. Sa réussite dans ce domaine fut bientôt universellement reconnue, dans le cercle relativement restreint de ses connaissances. Il fut contraint de concéder à quelques unes de ses admiratrices que, oui, ses dons étaient éclatants. Au club de scrabble du chef-lieu de canton, dont il  était un membre actif, on applaudissait sa supériorité. Il ratatinait, une fois par semaine, deux vieilles voisines dans des sessions de rami où son flair faisait merveille. Il fut bientôt un adepte fervent du sudoku. Aucune des grilles -- depuis la catégorie "très facile" jusqu'à la catégorie "expert" -- proposées par son quotidien favori ne lui résistait plus d'un quart d'heure.

Justement, ce matin-là, il s'était attaqué allègrement à la grille "très facile" du numéro du mardi. Pas question de lambiner, il avait quelques courses à faire, il se donna cinq minutes pour torcher l'affaire. 

Ce qui fut fait.

Avec satisfaction, il se mit à replier le journal (avec un certain soin, il détestait que les pages fussent froissées ou en désordre).

C'est alors que, jetant un dernier coup d 'oeil à la grille de sudoku qu'il venait de terrasser, il crut apercevoir DEUX fois le chiffre 3 dans la même colonne.

Un léger tic fit soubresauter sa paupière gauche. Il avait dû se tromper.

Mais bientôt, il dut se rendre à l'évidence. Il y avait bien deux fois le chiffre 3 dans la quatrième colonne verticale en partant de la gauche.

C'était une grossière erreur. Une risible plantade de débutant. Une regrettable inadvertance. Et dans une grille TF (en principe) !

Il chercha la source de l'erreur mais ne parvint pas à la repérer. Quant à refaire la grille, il n'y fallait pas songer : avec son absurde manie de repasser trois fois tous les chiffres au crayon  avec des encres de diverses couleurs, il aboutirait immanquablement à un grabouillage illisible.

Il s'effondra ! En un éclair, la misère de sa vie lui apparut. Après plusieurs échecs humiliants au CAPES et à l'agrégation, il n'avait jamais dépassé le grade de répétiteur adjoint dans ce collège polyvalent relégué au fond d'une ZUT grisâtre, dans un coin très sommairement cartographié (même par l'IGN) de l'Aveyron Septentrional. En cinquante deux ans de vie sexuelle active (depuis sa majorité jusqu'à sa prise de retraite), il n'avait eu que douze maîtresses, ce qui donnait une maîtresse toutes les 4,33 années;  un bilan dérisoire, comparé à celui de plusieurs de ses collègues, qui, pourtant, n'étaient pas des Adonis. Son plus fort gain au loto, pendant la même période, n'avait pas dépassé la somme de huit euros cinquante.

Vacillant, lamentable et blême, il se leva de sa chaise, défit sa cravate, en fit un noeud, et se pendit à la suspension.

Le chat Zébulon en serait quitte pour attendre un peu plus longtemps son Whiskas : la femme de ménage se pointait à midi trente, et elle avait un double des clés.


QUIZZ (niveau débutant)  :


1/     Sous quel Président de la République l'Aveyron Septentrional a-t-il été détaché de l'Aveyron Méridional ?


2/     Que signifie le sigle ZUT ?

3/     Quel quotidien propose une grille de sudoku estampillée "très facile" dans son numéro du mardi (quand les NMPP ne sont pas en grève) ?


4/      Dans quel article de ce blog le chat Zébulon faisait-il déjà une apparition ?


5/      Combien de maîtresses le triste héros de ce fait-divers aurait-il dû avoir pour arriver au chiffre rond de quatre maîtresses tous les cinq ans sur une période de 52 ans ?




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