vendredi 29 avril 2011

Un inédit de Gérard de Nerval

Ce ne sera pas une des moindres surprises de la nouvelle édition des oeuvres de Gérard de Nerval, à laquelle une équipe de chercheurs de l’Université Libre du Haut-Verdon, sous la direction de Jeannette baronne Jambrun, met l’ultime touche, que la révélation de l’amitié qui unit, dans ses dernières années le doux Gérard à l’auteur de la Chartreuse de Parme. C’est la découverte par une brocanteuse, au fond d’une cave condamnée d’un ancien bar à putes de la rue des Lombards, d’un lot de manuscrits du poète des Chimères qui est à l’origine de cette sensationnelle découverte. Parmi eux, un pathétique poème, griffonné par Nerval sur un bout de chemise de nuit avec du sang, peu de temps sans doute avant son suicide, et adressé à “H.B.”. le voici :


“Frappé de mégalomanie
Monomaniaque
Inutile que je le nie :
Je suis foutraque.


Serpent logé au creux du nid
De ma barbaque
Ma dinguerie danse et rugit
J’en ai ma claque


C’est un cas de schizophrénie
Paranoiaque
Si je me fie au diagnosti-
Ck du Docteur Knack (1)


Du corps délectable d’Annie (2)
Un lot de knack-
-ies je garde au fond de mon lit
Et des morbacks


Repu mais las de mon génie
Je vais au lac (3)
Il ne sera pas pour les fli-
-cs mon dernier couac !

Comme l’a fait remarquer je ne sais plus quel génial quidam, c’est en fonçant au fin fond de sa monomanie qu’un écrivain a des chances d’exprimer tout le jus de son génie. La qualité de ses oeuvres complètes est en raison directe de son degré de dinguerie. On s’en convaincra en étudiant de près, dans ce court poème, l’usage renversant de l’impair (annonçant les audaces verlainiennes), l’absence de ponctuation (anticipant sur Apollinaire), et la stupéfiance des enjambements.

Hein? Comment ça, ce sont des mètres pairs ? Oui, oui, sans doute..., certes. Mais ne sent-on pas bien en les lisant que l'auteur les avait, à l'évidence, conçus en mètres impairs, 5/7 et non 8/4. A l'oreille, c'est absolument frappant. Non? Oui. Et puis on ne va pas me chicaner pour une syllabe de plus ou de moins; ce serait mesquin.

Notes :

(1) Dans les années 1850, le bon Docteur Knack acueillit et soigna avec une diligence toute maternelle, outre Adèle Hugo, divers frappadingues du monde des arts et lettres.

(2) Célèbre courtisane du Romantisme flamboyant, Annie la Bêcheuse, compta parmi ses clients et amis, outre le doux Gérard, le vieux Théophile G. et le jeune Gustave F., tous deux gougnotteurs enragés comme on sait.
La disparition mystérieuse d’Annie la Bêcheuse coïncidant avec celle, non moins mystérieuse de Théophile G. et de Gustave F., resta une des énigmes policières les plus tenaces du XIXe siècle, jusqu’à la découverte, fin 1944, dans un souterrain de la rue Lauriston, de leurs restes, manifestement découpés avant broyage et consommation. Leur datation au carbone 14 écarta toute confusion avec de supposés agissements d’autres découpeurs en rondelles, ayant opéré plus récemment dans les parages.

(3) : “Je vais au lac” : certains commentateurs ont supposé que Gérard avait d’abord projeté d’aller se noyer dans le lac du bois de Vincennes. Cette hypothèse est infondée. Outre la faible profondeur dudit lac, il suffit que se rappeler que “lac”, dans la langue poétique, est un substitut de “lacet” : claire allusion au bout de corde (ou au lacet de chaussure) auquel le poète eut recours pour se pendouiller au célèbre réverbère.


On a la preuve que Nerval, avant d’en finir, eut le temps d’envoyer ce poème à son ami Stendhal, qui se trouvait alors en Italie, et de recevoir sa réponse : on l’a retrouvée épinglée à l’ourlet du sanglant bout de chemise. La voici :

” Mon Gérard (1)
Bien reçu ton poème, que je trouve plein d’une furia toute francese et d’un umour très anglais. Je ne puis encore te rejoindre car la saison de la Scala n’est pas terminée : on va donner à nouveau le “Nabucco” du jeune Verdi, et je ne voudrais le rater pour rien au monde, et d’autant moins que s’y produit la fféllicieuse (2) Giuseppina Strapponti, dont tu connais les talents de pompeuse. Mais sitôt la saison d’opéra terminée, je serai à nouveau près de toi, le temps de m’arracher à mon cher Milan, et de rejoindre Paris, par Venise, Civitavecchia, Rome, Naples et Florence. En m’attendant, ne fais rien qui ne soit réparable. Ce n’est pas parce qu’Annie t’a consigné (très provisoirement) à sa porte, et que Gustave et Théophile dédaignent de plaider ta cause auprès de Girardin que tu dois t’abandonner aux extrémités que tu as envisagées, avec ton umour (comme disent les Angliches) coutumier lors de notre dernière rencontre. A propos d’angliches, je te signale la présence à Paris de la pulpeuse Kate Middleclass, gamahucheuse d’exception. Profites-en avant qu’elle n’ait consommé avec son milord ce mariage dont tout le monde parle : ça devrait suffire à te changer les idées.
Excuse la brièveté de ce poulet écrit au crayon. H.B.

Notes :

(1) “Mon Gérard” : on connaît ce tic stendhalien, un peu agaçant il faut le dire. Les “Mon Hippolyte”, “Mon Toto” (Hugo), “Mon Leconte” (de Lisle), abondent dans sa correspondance, un peu comme dans celle (contemporaine) du dandy Patrick de Sébastien. Petite monomanie d’époque…

(2) “ffellicieuse” : sic

Quelques biographes et commentateurs ont cru pouvoir établir un lien entre la momomanie schizo-paranoïde de Gérard de Nerval dans les dernières années de sa vie et le charnier de la rue Lauriston. Sur ce point controversé on consultera avec profit l'étude d'Angélique Chanu :  

Une passion inexpliquée : Gérard de Nerval et les knackies ( thèse de doctorat, Université Libre du Haut-Verdon)



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