mardi 31 mai 2011

L'enchantement du mardi-seins

Au marché ce matin; Un festival de frimousses, de minois et de mines, d'oeillades langoureuses, de regards appuyés au rimmel, de nichons dorés à point, de culs émerveillants, de cuisses prometteuses, de peaux de satin, d'affriolantes tignasses, rousses brunes, blondes et même châtain. Dans mon affolement amoureux, j'en suis à confondre concombres et courgettes, garriguettes et maras des bois,brocolis et raviolis, fromages de tête et têtes de fromage. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il n'est aucune qui ne recueille mes hommages silencieux mais fervents. De dix à douze, j'ai bien dû enchaîner vingt coups de foudre. Et dire que j'ai cru (et cela dès l'adolescence, quelle inepte douille) que lire Balzac ou Kafka, étudier Racine, ruminer Genette pouvait présenter quelque intérêt, comparé à de tels émois ! Que de temps perdu ! Ah ! parlez-moi d'un petit nez mignon retroussé sous la frange, d'un ourlet de jupe, d'un martèlement de talon aiguilles, et tout le reste est littérature ! C'est bien simple : depuis le retour des beaux jours, je fais tous les marchés du canton. Je fixe discrètement (au zoom) des profils exquis, des chutes de reins d'anthologie, la femme est l'avenir (immédiat) de l'homme. J'aurai bien trop longtemps peiné sur Lévinas, qui ne disait rien que je ne susse (ce subjonctif me subjugue) depuis ma tendre enfance. La cul-culture, c'est ce qui reste quand on a compris que tout le reste méritait d'être oublié.

lundi 30 mai 2011

Dans la salle d'attente

Ce matin, dans la salle d'attente de mon médecin. Un haut-parleur diffuse en sourdine un mémorable Ray Charles des années 60. Je confie à ma voisine, une dame charmante en robe blanche légère, que je conserve pieusement un 33 tours d'un concert du Genius au Palais des sports à Paris, car j'y étais -- ça ne nous rajeunit ni vous ni moi, me dit-elle. Elle se lève et me demande de lui garder sa place, le temps qu'elle fasse un saut à sa banque. Le monsieur en short et sandales assis contre le mur de gauche,  bras croisés, bien raides, ne pipe pas. La soufflerie de la clim équilibre la musique. Les cartes de visite des taxis et cabinets infirmiers, épinglées au mur, tremblent un peu. La jeune maman, en face de moi, à contre-jour,devant la fenêtre croise les jambes très haut et fait admirer des cuisses charnues, appétissantes. Elle se penche sur le livre d'images que regarde sa  sa fillette et j'admire ses seins, à peine retenus par le soutien-gorge. La petite circule dans la pièce, échange son livre contre un puzzle simplifié; quand on enlève les pièces, on voit apparaître un dessin par en-dessous, avec des nounours, un bateau jaune, une auto rouge. La jeune fille en bleu-vert, jolie mais un peu renfrognée, assise à côté du monsieur raide, sort un moment pour téléphoner. C'est l'attente tranquille dans cette matinée ensoleillée. Le temps passe doucement. Mon regard accroche un instant le regard de la jeune femme assise dans le coin de droite. Elle me fixe, tranquille et silencieuse. Ses yeux sont noirs. Son visage est fermement dessiné.Des nuages laiteux envahissent le ciel au-dessus de la longue crête bleutée des Maures, loin au Sud. La dame en robe blanche est revenue, juste à temps pour faire la bise au médecin dans l'encadrement de la porte et disparaître avec lui; ce doit être une habituée. France Gall chante "Evidemment". Je me replonge dans la lecture de "La chevauchée sur le lac de Constance". "Bodensee", c'est bien plus joli que "Lac de Constance".


Les guignols de l'info

A la maison, le journal d'Elise Lucet arrive à la fin du repas, avec le café. J'aime bien Elise Lucet : c'est une vraie journaliste, et puis, elle a l'air humain, à la différence des barbies ripolinées et parfaitement inexpressives de TF1.

C'est plaisant de suivre le journal d'Elise Lucet, mais enfin on ne  passe pas le temps à se poiler non plus. A cet égard, le journal de ce lundi 30 mai était à marquer d'une pierre blanche.

Reportage sur une entreprise des environs de Toulouse qui, depuis longtemps déjà, stocke en plein air des tonnes de déchets d'amiante à proximité d'une zone habitée. On interviewe le patron, trogne et accent fleuris à souhait : "Vous ne pensez pas que c'est dangereux, ce que vous faites ?  -- Dingeureux, dingereux, je sé pas si c'est dingeureux. Si c'est dingeureux, je voudrais qu'on me le prouveu queu c'est dingeureux !" Il n'a pas ajouté : "En tout cas, c'est pas dingeureux pour moi , j'y habite pas, con." C'est le genre d'entrepreneur que si vous lui demandez combien de tonnes d'amiante on peut mettre dans un camion de quinze tonnes, il vous répond : trente. Au fait, on n'a pas pensé à interviewer le préfet qui, semble-t-il, couvrait sans états d'âme les activités de Pépère-l'amiante.

Et l'on enchaîne sur la dernière initiative de l'inénarrable Roland Dumas. Depuis Tripoli, il annonce son intention de traîner  l'OTAN devant le TPI pour crimes de guerre perpétrés contre des civils libyens. C'est dommage qu'il ne se soit pas aperçu plus tôt que des civils morflaient en Libye. Et Misrata, tu connais, eh, Ducon?

A peine sa croisade pro-Gbagbo terminée, le Dumas se découvre un nouveau martyr à défendre, en la personne de Kadhafi. Gageons que s'il avait vécu à l'époque de la Commune de Paris, Dumas se serait découvert une vocation de paladin du Thiers-monde.


( Posté par : Babal )


Tu vois ce que je vois, ma Christine? Encore une occasion de me rendre intéressant.

samedi 28 mai 2011

La mastication des morts

Lu sur le blog de Pierre Assouline, La République des livres, un papier ayant pour titre : Le sculpteur et la romancière suspendent le temps. Le sculpteur est Emmanuel Saulnier, la romancière est Yoko Ogawa. L'article évoque une récente rencontre entre ces deux artistes.

Le titre est volontairement ambigu : le double article défini peut renvoyer seulement aux deux artistes concernés, ou prendre une valeur générale : tous les sculpteurs et tous les romanciers suspendent le temps. Assouline songe sûrement à cette acception généralisante, puisqu'il écrit un peu plus loin : "la littérature et la sculpture servent à suspendre le temps".

Ainsi , le titre ne renvoie pas seulement au travail particulier de ce sculpteur et de cette romancière, mais propose une conception de la création artistique.
Assouline aurait pu écrire que littérature et sculpture servent, entre autre choses (entre beaucoup d'autres choses), à suspendre le temps, mais il ne le fait pas, laissant entendre que, pour lui, cette suspension du temps est la tâche privilégiée de l'artiste. On peut songer, évidemment, à Proust, ou encore à Claude Simon, parmi bien d'autres.

Reste à savoir ce que signifie au juste "suspendre le temps". Encore faudrait-il pour cela  que l'on soit sûr que le temps existe, mais ce n'est pas utile ici d'en discuter. Il est clair que ni le sculpteur ni le romancier ne suspendent le temps (un peu plus loin dans l'article, Assouline écrit de Yoko Ogawa qu' "elle aussi cherche à figer le temps", ce qui est déjà une ambition plus modeste). Tout ce que l'artiste peut fixer du passé, ce sont des souvenirs, traces fragmentaires d'un temps révolu. Tenter de fixer des souvenirs dans des mots ou dans des formes, c'est s 'éloigner encore davantage de ces souvenirs, c'est les réduire encore, c'est trahir encore un peu plus la vérité de ce qui fut (je m'aperçois que ce que je dis là n'est pas proustien du tout, sans doute parce que je pense que l'ambition proustiennne est vouée à l'échec, qu'elle repose sur un malentendu, sans doute aussi parce que le "background" métaphysique de la position de Proust et d'Assouline m'est étranger.).

Vouloir suspendre le temps ressemble à un travail de deuil, mais c'est le contraire d'un authentique travail de deuil . L'utilité d'un travail de deuil authentique est en effet de se libérer progressivement de l'emprise du passé pour se tourner avec plus de dynamisme vers le présent et l'avenir.

Aussi bien le travail du sculpteur Emmanuel Saulnier est-il, comme le souligne l'article, marqué par le souvenir d'un passé qui, pour reprendre une expression connue, "ne passe pas". Assouline le décrit ainsi :

"C’est un travail de longue haleine ancré dans l’Histoire, la révélation du passé, celui de la deuxième guerre mondiale, comme en témoigne notamment Rester-Résister, stèles de verres par lui dressés à la verticale à Vassieux-en-Vercors comme des chênes que rien n’abat et surtout pas le travail du temps".

De la romancière Yoko Ogawa, Assouline écrit :

"Le sculpteur est épaté de voir que la romancière utilise la transparence comme une profondeur. Elle aussi cherche à figer le temps pour mieux résister à l’amnésie. La transparence de son style fait qu’elle est à la recherche d’un mort comme si elle nageait dans les profondeurs noires de la mer."

Suspendre le temps, c'est au fond aller à la recherche des morts. Voici quelques années Danielle Sallenave publiait un livre consacré à la littérature, auquel elle avait donné ce titre :  le Don des morts...

On peut considérer en effet qu'un des traits les plus marquants de la littérature et de l'art en Europe, et notamment en France, depuis 1945, est ce travail de deuil qui n'en finit pas, de deuil impossible. On n'en finirait pas de recenser les romans, pièces de théâtre, films, tableaux et sculptures, souvent très remarquables, qui en relèvent.

Il n'est pas sorcier de remonter à l'origine de cette production : ce sont les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale et, parmi ces horreurs, la plus insoutenable de toutes: la Shoah.

Le Dernier des justes, de Schwarz-Bart, Dora Bruder, de Modiano, le film La Rafle, pour ne citer qu'eux, contribuent à l'accomplissement et à la perpétuation de ce devoir de mémoire dont il est si souvent question.

En définitive, s'il y a quelque chose d'étranger à la littérature et à l'art, au moins en Europe, depuis 1945, c'est la nostalgie. L'Europe baigne dans le deuil, et dans un deuil impossible à mener à son terme. Peut-être est-ce là un des signes, parmi d'autres, du déclin de sa culture. "Peut-on écrire après Auschwitz?"  On a beaucoup écrit en Europe Occidentale après Auschwitz, mais quelque chose, dans l'art,  la littérature et la pensée européenne, a peut-être été très durablement brisé par Auschwitz.

Balzac, Hugo, Stendhal furent, en leur temps, des romanciers de la nostalgie, quand ils évoquèrent la grandeur de l'épopée révolutionnaire et napoléonienne. Ils n'avaient aucun travail de deuil à faire. Au demeurant sont-ils des artistes passionnément tournés vers le présent et l'avenir. Ils furent les inventeurs d'une littérature dynamique et conquérante. Leur nostalgie leur servait à informer les luttes du présent.

Assouline écrit encore :

"Ils sont tous deux en quête des traces vivantes d’un être disparu, les traces de ce qui n’est plus, des traces du sacré"

Le sacré, c'est donc pour lui ce qui n'est plus, ce qui est à jamais disparu. C'est, en somme, sacraliser le néant. Je suis radicalement étranger à cette conception du sacré, sans doute parce que je suis étranger à la spiritualité judaïque et chrétienne, pour lesquelles le culte des morts est une préoccupation centrale. Seul est sacré pour moi ce qui est vivant, tout ce qui est vivant, rien que ce qui est vivant. La mastication des morts n'est pas ma tasse de thé.

Danse macabre de Clusone











vendredi 27 mai 2011

La véridique histoire d'Adolf H.

Je suis Juif. Juif allemand. Depuis quelques années, je vis dans une petite ville du Midi de la France . J'y  exerce la profession de libraire d'occasion. Je vais avoir soixante-cinq ans.

Depuis l'enfance, je porte le nom d'Adolf H.. Né de père inconnu. D'où l'initiale.

En réalité, cette initiale est une précaution salutaire, prise par ma mère, pour ma sécurité.

Mais j'en suis arrivé à un point où,  suite à des années d'analyse avec la grande psychanalyste Elisabeth Roubignolesco, je ne puis plus garder le silence.

Je me lance. A Dieu (donné) vat !

Mon vrai nom est Adolf  Hitlersohn.

Je sens venir les demandes d'éclaircissements subsidiaires; Les voici.

Ma mère Sarah, née en 1911 à Berlin, dans une famille juive ashkénaze, exerça très tôt la profession de modiste. Jolie comme un coeur, adroite de ses mains, elle ne tarda pas à fidéliser une clientèle haut de gamme. La célèbre Magda M., star du cinéma allemand de l'entre-deux guerres, la remarqua un jour qu'elle était venue dans sa boutique essayer des chapeaux pour son prochain rôle. Elle l'introduisit dans les milieux du septième art, et ma mère participa bientôt à diverses productions, en qualité de costumière.

Magda M., la plus enragée lesbienne de ces années folles, tomba furieusement amoureuse de Maman qui, au terme d'une cour aussi passionnée qu'assidue, finit par succomber. Ce fut une liaison torride !

Mais déjà l'horizon s'assombrissait. Vint 1933. Magda M., admiratrice inconditionnelle de Hitler, et encartée au parti nazi dès 1930, comprit que sa liaison avec une Juive la mettait dans une position intenable. D'un autre côté, juive ou pas, sa chérie restait sa chérie, et elle n'imaginait pas de ne pas la protéger.

Magda M. eut alors une idée de génie. Intime du Führer, elle lui proposa  d'engager Maman comme femme de chambre. Elle lui vanta ses qualités exceptionnelles, ses dons multiples, fournit des photos. Maman quoique née Sarah Rosenbaum, avait la chance d'être blonde comme les blés et de porter des nattes. Elle offrait l'image charmante de la gretchen au coeur pur dont tout bon Aryen rêve de se faire le chevalier servant.Le Führer, séduit, l'engagea séance tenante !. Munie d'une fausse carte d 'identité au nom de Hilda von Paraboum, d'une vraie carte du NSDAP et d 'une autre des Hitlerjügend, Maman monta dans le train, direction Berchtesgaden.

Aussi efficace que discrète, Hilda von Paraboum (alias Sarah Rosenbaum), ne tarda pas à se retrouver affectée au service personnel d'Eva Braun, puis du Führer lui-même. Faveur exceptionnelle, elle eut bientôt le privilège de pouvoir entrer dans les appartements du maître de l'Allemagne, sans être accompagnée d'une escorte de SS.

La vie sexuelle d'Adolf Hitler a été relativement peu étudiée. Il passe pour avoir été courtois, voire galant, avec les femmes de son entourage, mais relativement peu porté sur la chose.

Grave erreur ! En réalité, le Führer était un très chaud lapin, un coureur enragé, un sauteur jamais las. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, tout lui était bon. Il sautait sur tout ce qui bougeait, et même sur ce qui ne bougeait pas.Vu sa position, il n'avait pas besoin d'aller jusqu'au harcèlement : elles tombaient sans se faire prier.

Ce qui devait arriver arriva.

Un matin du printemps 42,  Maman, toujours aussi mignonne et pimpante dans sa charmante tenue de soubrette, était entrée dans la chambre pour faire un brin de rangement, la porte de la salle de bains s'ouvrit et le Führer, vêtu seulement de sa célèbre moustache, apparut. Il avisa maman. Aussitôt son membre viril s'érigea en un impeccable salut hitlérien et il se précipita sur la malheureuse Hilda (alias Sarah Rosenbaum).

Maman comprit aussitôt qu'il valait mieux ne pas entrer en résistance. C'était ça ou les mines de sel au fin fond de la Silésie, et bien pire encore si sa véritable identité était découverte. Elle se soumit.

Fellation, cunnilingus, sodomie, position du missionnaire, Maman connut ce matin-là toutes les horreurs que le cerveau d'un nazi pervers (et quel nazi !) est capable d 'imaginer.

Mais la pire des horreurs, celle que Maman n'aurait jamais pu imaginer, se produisit alors. Elle n'était pas de bois. Loin de là. Fouaillée dans tous ses orifices par la flamberge d'Adolf, elle tomba follement amoureuse de son tortionnaire ! Plus fort que dans "Portier de nuit" !

Dès lors, elle l'eut dans la peau. Lui aussi.

Ils vécurent une passion torride ( bon, je sais, y a des clichés qui vous collent à la plume). Pour Maman, c'était autre chose qu'avec Magda M. On peut dire qu'elle fut l'être le plus aimé du Führer, bien avant Eva Braun, mais après son berger allemand, bien entendu.

Soucieux de ne pas éveiller les soupçons d'Eva Braun, Hitler installa maman dans une villa discrète mais somptueusement installée (elle vaut aujourd'hui 15 millions d'euros), sur les rives du Königssee. Ils y filèrent le parfait amour. Ce furent des heures enchantées. Tenu à l'écart par des bataillons de SS sourds et muets, le voisinage ignora jusqu'à la fin de la guerre l'identité des occupants.

Mais bientôt vinrent les années terribles, et la fin. Un jour de mai 1945, Maman apprit dans sa villa le décès de son cher Adolf. Elle comprit qu'il aurait été maladroit de porter son deuil, et reprit bientôt son vrai nom, Sarah Rosenbaum. Mais elle était enceinte !

Quelques mois plus tard, je naquis ! Maman, qui avait renoué avec le culte judaïque, mais qui continuait de célébrer dans le secret de son coeur le culte de son inoubliable Adolf, eut cette idée, géniale, mais foutrement risquée (surtout pour moi) : elle me déclara sous le nom de Adolf Hitlersohn !

Idée de génie ! Idée sublime! L'implacable bourreau des Juifs, le monstre qui avait programmé leur anéantissement total, se retrouvait avec une descendance judaïque pure et dure, irrévocablement estampillée comme telle! Extraordinaire revanche (quoique posthume) d'innombrables martyrs ! Bien fait pour ta gueule, eh Ducon !

En attendant, je me retrouvais avec la tâche pas commode d'assumer jusqu'à la fin de mes jours ce délicat héritage. Comme j'étais devenu la risée de mes camarades d'école, Maman m'inscrivit au collège d'une ville relativement éloignée sous le nom d'Adolf Himlersohn (avec un seul M). C'était déjà un peu moins difficile à porter mais cette cote mal taillée ne me convenait pas vraiment.

Du reste, je ne tardai pas à me brouiller avec maman. Devenue immensément riche, depuis qu'elle avait découvert dans la cave de la villa l'introuvable Trésor des nazis, elle avait couvert les murs de la villa de photos de son Adolf chéri, avec casquette, sans casquette, avec moustache, sans moustache, sans compter les portraits de Göring, de Göbbels, de Himmler, et même d'Eva Braun. Elle récitait à haute voix Mein Kampf, qu'elle connaissait par coeur, enchaînait sur le tourne-disques la Chevauchée des Walkyries avec le Horst Wessel Lied. C'était devenu intenable. Je pris le parti de m'éloigner définitivement. Je quittai l'Allemagne pour la France, acceptant tout de même un pécule (pris sur la fameux Trésor des Nazis) qui me permit d'ouvrir, dans la petite ville de Carpentras (Vaucluse) la boutique de libraire d'occasion qui me permet de vivre.

Ma petite boutique se trouve dans une rue discrète du vieux Carpentras , non loin de la célèbre Synagogue (ce qui facilite l’accomplissement de mes devoirs religieux). Elle s'appelle "Aux Introuvables controuvés", nom qui m'a été suggéré par l'érudit local dont j'ai racheté la bibliothèque (ce qui m'a permis de me lancer), Francisque Tarquier de Pellabois.

Je n’ai pas tardé à m’apercevoir que le salut des libraires indépendants résidait dans la spécialisation. S’ils espèrent éviter le dépôt de bilan en diffusant le dernier nanard de Christine Angot ou l’ultime divagation de BHL, ils font une funeste erreur. Je me suis donc spécialisé dans la vente d’ouvrages anciens (souvent non réédités) d’auteurs français, qui constituaient le plus clair du fonds Francis Tarquier de Pellabois :  Louis-Ferdinand Céline, Edouard Drumont, Robert Brasillach, Lucien Rebatet etc. — ainsi que de collections de périodiques aujourd’hui disparus mais qui eurent leur heure de gloire, comme “La Libre parole”, “L’Action Française”, “Je suis partout”… Je n’ai d’ailleurs toujours pas lu une ligne de cette abondante production, et me suis fié à la parole de mon ami Francis Tarquier (de Pellabois) qui m'assurait de la haute tenue intellectuelle et de l'élévation spirituelle de textes pour lesquels, ajoutait-il, il était facile de trouver des clients passionnés et prêts à payer le juste prix. Argument décisif. Un libraire, du reste, (c’est en tout cas mon opinion) n’a pas forcément à avoir lu les ouvrages qu’il propose, il est même parfois bien préférable qu’il ignore tout de leur contenu, il lui suffit de les conseiller, à partir des avis de ses clients, sans avoir à se prononcer sur le fond. Un simple “Lisez ça, vous m’en direz des nouvelles” suffit largement.

Cette heureuse idée a fait le succès de ma petite officine, qui, depuis son ouverture, ne désemplit pas. J’ai pu rapidement fidéliser une clientèle venue de toute la France — et même d’Europe — et très avertie.  J’ai affaire à de gros acheteurs (clientèle masculine essentiellement, je dois le dire). L’un d’entre eux m’a récemment acheté la collection complète des oeuvres d’un certain Professeur Montandon, chercheur très oublié aujourd’hui (un ethnologue, si j’en crois ce qu’il m’en a dit). Les discussions vont bon train, et ma boutique est en passe de devenir le dernier salon où l’on cause. Je me garde de participer à ces débats, étant encore peu au fait des passions locales. Je me contente d’une moue approbatrice ou d’un sourire vaguement complice. Actuellement, il est beaucoup question des mésaventures d'un Monsieur Lévi-Strauss-Kahn. Les noms de “Jean-Marie” et de “Marine” sont souvent prononcés. Je suppose qu’il s’agit de personnalités bien connues et appréciées de mes clients. L’un d’entre eux a dit, pas plus tard qu’hier, avec une satisfaction joyeuse : “Tu vas voir, ce que la Marine, elle va leur mettre en 2012″. J’ai supposé qu’il s’agissait du lancement d’un nouveau porte-avions. Justement, Toulon n’est pas loin, c’est dimanche, il fait beau, si j'allais  faire un tour au Musée de la (Kriegs)Marine?

Maman fait une alerte centenaire et continue de mener une existence confortable dans sa superbe villa (décors néo-classiques d'époque), assise sur son tas d'or. Quelquefois, je songe à son extraordinaire destinée. Je ne suis pas malheureux mais pourtant, un petit coup de blues m'envahit quand je me dis combien j'aurais été heureux si seulement j'avais pu serrer dans mes bras mon Pôpa !


( Rédigé par : Gerhard von Krollok )


Post sternum ( 14 novembre 2012)

Relisant ce billet, je me rends compte à quel point, au moment où je le rédigeais, j'étais physiquement et psychiquement diminué par l'absorption répétée de potions magiques censées me remettre à flot. Manifestement, mon discernement était alors gravement atteint. Je souhaite qu'on lise ce texte aujourd'hui comme révélateur d'un état pathologique. Le lecteur pourra d'ailleurs le comparer utilement aux Lettres de Rodez, d'Antonin Artaud, ainsi qu'aux Filles du feu, de Gérard de Nerval.

Moi en pèlerinage à Berchtesgaden pour mon 40e anniversaire (la veste d 'uniforme m'avait été prêtée par maman)

Oui... non, là, ça frise le très mauvais goût. Ce n'est pas moi, évidemment. Mais qui, alors  ? Mais qui ? (14/11/2012)

jeudi 26 mai 2011

Neutrino lambda

J'ai encore perdu au loto. Ou plutôt, je n'ai pas gagné. Il faut dire que je n'avais qu'un chance sur quelques dizaines de millions de décrocher la timbale. Infime. Un simple coup d'oeil sur la répartition des probabilités aurait dû me dissuader (depuis longtemps) de jouer. définitivement. Mais non. Comme tant d'autres, je m'obstine, me disant qu'il y a tout de même une petite chance pour que ça arrive. Ainsi, depuis pas mal d'années, chaque semaine, je perds quelques euros. Ma femme a beau me répéter que j'aurais mieux fait de les placer, ou d'acheter des boîtes haut de gamme pour le chat, qui en vieillissant, devient difficile sur la qualité, je m'obstine, tout en lui donnant raison.

Le corps humain compte environ 7x 1000 000 000 000 000 000 000 000 000 atomes (10 puissance 27) Chaque noyau d'atome est éloigné d'un électron tournant autour de lui par une distance équivalant, toutes proportions gardées, à la distance de la Terre à la Lune. Chaque atome est séparé de ses voisins par une distance immense. Notre corps est donc fait essentiellement de vide, comme la Terre elle-même d'ailleurs.

Les neutrinos, particules apparemment dépourvues de masse, sont infiniment plus petites qu'un noyau d'atome. Si petites qu'elles n'interagissent pratiquement pas avec la matière.Chaque seconde, pas moins de 1000 000 000 000 ( 1000 milliards) de neutrinos  traversent notre corps sans interagir avec notre corps, qu'ils ne "voient" littéralement pas (ils traversent la Terre entière de la même façon). On pourrait les comparer à un vaisseau spatial qui voyagerait dans l'espace intersidéral  sans jamais rencontrer aucun corps céleste, tant la distance qui le sépare des autres corps est immense.

La physique quantique a apporté à notre compréhension du monde une manière d'approcher celui-ci dont nous n'avons pas fini de tirer les conséquences : une approche probabiliste. Au royaume de l'infiniment petit, la connaissance absolue est impossible. On ne peut jamais connaître absolument la position d'un photon ni l'état d'excitation d'un atome; on ne peut que calculer des probabilités. La révolution quantique a sonné le glas des certitudes scientistes sur lesquelles vécut le XIXe siècle : les lois de la nature ne sont pas absolues, elles ne sont que probables.

Au vrai, il en est exactement de même dans l'état macroscopique du réel où nous évoluons, mais nous n'en avons pas une conscience suffisante. Tous les efforts de la science, dans tous les domaines, consistent au fond à mieux maîtriser les probabilité. Tous les efforts de l'action humaine, dans tous les domaines, consistent à tenter de jouer sur les probabilités. Un géophysicien, spécialiste de la tectonique des plaques, tente d'évaluer la probabilité d'une rupture de plaques, génératrice d'un séisme. Un malade du cancer et son oncologue tentent chacun d'évaluer la probabilité de guérison et de l'augmenter, à cette différence près que le second maîtrise mieux que le premier le calcul des probabilités, à partir d'une meilleure connaissance des facteurs.

Toutes les formes de l'action humaine étant susceptibles d'une évaluation probabiliste, cela rend les prévisions et les promesses de nos hommes politiques (toutes tendances confondues) assez ridicules. L'un assure qu'il mettra en oeuvre son programme, sans tenir aucun compte des aléas de la conjoncture, l'autre que, quoi qu'il arrive, il ne reculera pas, quitte à se déjuger quelques jours après... Aucun ne se risque à évaluer modestement et publiquement le niveau de probabilité de la réussite de son projet.

Parmi les dogmes du christianisme, celui auquel les croyants eux-mêmes croient le moins est celui de la Résurrection des corps à la fin des temps. Ce miracle leur paraît proprement impossible. Je ne suis pas croyant et pourtant je considère ce dogme comme tout-à-fait plausible et en accord avec les connaissances scientifiques. Le dogme de la Résurrection des corps est, au fond, une machine à remonter le temps. En le remontant, il l'annule. Or la physique quantique, physique probabiliste, ne fait pas entrer le temps en ligne de compte. Un atome -- un groupe d'atome -- peut faire en sens inverse le parcours qu'il a fait et revenir à son état initial. La flèche du temps, à laquelle nous sommes (ou croyons être) soumis n'existe pas pour lui. Dans notre monde macroscopique en revanche, personne n'a jamais vu un vieillard retrouver sa jeunesse. Nous nous acheminons inexorablement vers la mort. Pourtant, il est statistiquement possible que les atomes qui nous composent se réorganisent collectivement pour retrouver leur état initial. Cette probabilité existe, mais, vu le nombre immense d'atomes qui composent notre corps, elle est infime. Bien plus infime que la probabilité de gagner le jackpot au loto. Il est infiniment probable que cette possibilité n'aura pas le temps de s'actualiser avant la disparition de toute vie sur la terre. Pourtant, elle n'est pas nulle.

Depuis bientôt un an, ce blog a pris place place dans la liste interminable des blogs déjà créés. Il a donc fort peu de chances d'être lu, sinon des quelques amis qui prennent la peine d'y jeter un coup d'oeil de temps en temps. La probabilité de collision avec un lecteur inconnu est extrêmement faible.Dans l'univers des échanges internet, je suis un neutrino lambda.

Galaxie du Sombrero (NASA)

mercredi 25 mai 2011

Samuel Beckett : des photos inédites !

Pour ceux que cela intéresserait, je tiens à leur disposition un lot de photos de Beckett dans le plus simple appareil et dans diverses positions, photos prises en 42/43 par Maman à l'aide de son Zeiss à soufflet. A cette époque, Beckett s'était replié dans notre village du Midi où il se louait comme ouvrier agricole. Maman eut quelques bontés pour lui et lui rendit divers sévices, services, sexuels notamment. Comme toute vraie institutrice à cette époque, elle était en effet une adepte enthousiaste de la fessée et du martinet (j'en parle d'expérience). La nuit, de ma chambrette enfantine, j'entendais leurs cris (surtout ceux de Sam), dans le grand silence nocturne, autrement troublé par quelque bref ululement de chouca. Maman aidait aussi Samuel à mettre au propre sur des cahiers d'écolier pas complètement utilisés (le papier était rare) les oeuvrettes par lui régulièrement pondues, et dont, après toutes ces années, je garde en mémoire quelques titres : "Grosso et modo", "Pas vu pas pris", "Pour Nini encore"... Cette abondante production donna, au fil du temps, un sacré tas de paperasses qu'après la mort de Sam, fin 43, nous avons entassées dans un carton qui finit à la cave. Puis, on y fit rentrer du charbon, et les inondations de 77 n'ont pas arrangé les choses; finalement, j'ai tout viré à la décharge.

Pour produire, Beckett s'isolait sur la petite barre rocheuse qui domine le village, et là, dans le cahier d'écolier qu'il avait emporté, il notait fébrilement le fruit de ses méditations. Je l'y accompagnais souvent, poussé par une curiosité quelque peu craintive. Un jour, brandissant son cahier, il me cria : "Tu vois, mon Jeannot (je m'appelle Jean), tu vois, mon Jeannot, eh bien, avec ça, un jour, j'enfoncerai Pascal et les Fratellini !" Je ne connaissais pas tout ce monde-là, ça m'impressionnait beaucoup.

Pauvre Samuel, il n'a, au bout du compte, rien enfoncé, à part la glaise de la fosse, avec son cercueil, il faut dire qu'il avait beaucoup plu cet automne-là. Toute cette production, jointe à son pénible travail d'ouvrier agricole, l'avait beaucoup fatigué, si bien qu'il maigrissait à vue d'oeil. Maman finit par m'interdire de le suivre sur le rocher, car, par gros mistral, on entendait de loin s'entrechoquer ses os, ça pouvait me traumatiser, disait-elle. Elle ne tarda pas à le prendre en grippe et le mit dehors. On le vit encore,de temps en temps , venir quémander un ticket de rationnement, Mais Maman qui, sur les choses vraiment importantes, il faut lui rendre cette justice, a toujours su se montrer intraitable, l'envoyait paître en lui criant : "Va-t-en donc voir chez Godot s'il a des tickets pour toi!" A cette époque en effet, il évoquait souvent un certain Godot, qui, selon lui, devait descendre au village pour le tirer de sa mouise. Mais le Godot en question ne s'est jamais pointé. Il faut dire qu'avec les ausweiss, la pénurie d'essence et les Fridolins partout, je comprends qu'il ait hésité à pousser jusque chez nous; à sa place, j'en aurais fait autant.

Finalement, à la fin de l'automne 43, Samuel est mort, autant dire de malnutrition, pour ne pas dire carrément de faim. Le menuisier du village lui a taillé un cercueil dans un vieux pin que les processionnaires avaient dégoûté de vivre l'année d'avant. Le jour de l'enterrement, Maman était excusée, retenue, dans un hôtel du coin, par la mise au point d'échanges scolaires franco-allemands avec un officier de la Wehrmacht. J'étais seul à suivre le convoi, avec le garde champêtre et le vieux Pérez (lui, les enterrements, il les suit tous, ça lui fait une distraction). Le silence campagnard n'était troublé que par les ululements des corbeaux (je suis désolé, mais par chez nous, les corbeaux ululent), et par les chocs du macchabée contre les planches, le menuisier ayant vu un peu trop grand. J'entends ça comme si c'était hier. La province, les sensations y sont plus rares, mais plus fortes, elles vous marquent. A l'approche du Ravin du Corbeau (non, là, je confonds, ça, c'est un vieux western avec Randolph Scott) -- à l'approche du cimetière, histoire de rompre le silence qui devenait pesant, le garde champêtre, qui ne blairait plus Sam depuis que Maman l'avait viré, lui prêtant, à tort ou à raison, ce qu'il appelait "de sales habitudes", me dit : "Ce n'est pas l'enterrement à Ornans, c'est tout juste l'enterrement à Onan".

Je suis retourné récemment, en pèlerinage comme qui dirait, dans ce cimetière désaffecté depuis quelques années. Mais arrivé sur place, plus de cimetière : la commune l'avait déménagé et avait vendu le terrain à un promoteur pour y construire une résidence hôtelières pour vieillards friqués, avec grilles dorées, pelouses, vidéo-surveillance et tout. "Oh! les beaux jours!", ça s'appelle.

Quelques années après la mort de Beckett, j'ai fait comme tout le monde ma petite crise d'adolescence. Je me suis mis à taquiner la Muse, je voulais devenir poète. Mais Maman m'a dit : "Tu vas pas te mettre à faire comme Samuel, tu sais où ça l'a mené." Elle avait raison. je suis monté à Paris, j'ai été engagé comme grouillot chez un commissaire-priseur en vue, j'ai épousé la fille, j'ai pris la suite, j'ai fait fortune, je suis devenu maire de mon village. Je taquine bien encore la muse, deux fois par an, pour mes discours du 11 novembre et du 14 juillet, c'est largement suffisant.

Il m'arrive de me demander si je n'aurais pas mieux fait de garder toutes ces paperasses, les oeuvres complètes de Samuel Beckett. Après tout, peut-être qu'il avait du talent, le Samuel. Peut-être même du génie! S'il avait vécu, le paysage littéraire en eût peut-être été chamboulé. Mais c'est comme le nez manquant du pâtre grec, on ne pourra jamais savoir.

De toute façon, ça m'aurait sûrement rapporté beaucoup moins que ce lot de slips de Michaël Jackson enfant, racheté voici quelques années à un de ses proches parents, pour trois fois rien. Je me suis récemment renseigné sur leur cote auprès d'un ami, Pozzo, un de ces vieux cochons qui m'honorent de leur clientèle. "ça monte dur!", m'a-t-il annoncé. Finalement, l'antiquaille, c'est comme la littérature, ça peut rapporter gros, faut seulement savoir se donner le temps.





 

mardi 24 mai 2011

" Bagages enregistrés ", d'Evelyn Waugh : Evelyn, je t'adore !

Evelyn Waugh, qui fut une très grande célébrité de la littérature anglo-saxonne entre les deux guerres, est aujourd'hui relativement peu lu. C'est bien dommage (pour ceux qui ne le connaissent pas), car des romans comme Grandeur et décadence ou le Cher disparu sont des chefs-d'oeuvre de lucidité et d'humour (généralement noir). Evelyn Waugh est un maître de l'analyse des mécanismes sociaux et des contradictions du coeur humain.

Bagages enregistrés ( titre original : Labels) n'est sans doute pas son meilleur livre mais j'ai trouvé grand-plaisir à le lire. D'abord parce que ce récit de voyage autour de la Méditerranée sur un paquebot de croisière a l'intérêt de nous faire découvrir les pays riverains de la Méditerranée (à commencer par la France) à l'époque où la colonisation française et britannique était solidement installée, en Algérie, au Maroc, en Egypte, en Palestine, en Syrie, au Liban. L'évocation du contact entre coloniaux et colonisés ne manque ni de pittoresque ni de sel. Waugh est un  bon observateur et son non-conformisme fait merveille. On y découvre aussi la Turquie (Constantinople et ses environs) quelques années après la révolution de Mustapha Kemal. Les vues de Waugh sur l'art de civilisations disparues (l'Egypte et la Crète) ne manquent pas de justesse (c'est l'époque des restaurations abusives d'Evans à Cnossos).

Le livre est aussi l'autoportrait indirect d'un homme avec ses contradictions. Britannique convaincu de la supériorité de la civilisation occidentale (qui trouve, selon lui son épanouissement dans la culture de son pays), souvent assez méprisant dans ses jugements sur les moeurs des sociétés autochtones qu'il côtoie, il est pourtant capable aussi de se laisser séduire, voire fasciner, par l'altérité.

Plus d'un épisode de ce voyage est relaté avec une irrésistible drôlerie. Il y a notamment un épisode de traversée entre la Grèce et Malte qui rivalise, dans le burlesque, avec la description que Céline fait de sa traversée de la Manche dans Mort à crédit.

Evelyn WaughBagages enregistrés, traduit par Jocelyne Gourand, préface de William Boyd, Petite Bibiliothèque Payot / Voyageurs

Istanbul, Sainte-Sophie

lundi 23 mai 2011

Vertus des rythmes lents

Dans les années quarante, Ludwig Wittgenstein écrivait :

" Des hommes ont jugé qu'un roi peut faire pleuvoir; nous disons que c'est là contredire toute expérience. Aujourd'hui on juge que l'aéroplane, la radio, etc. sont des moyens de rapprochement des peuples et de diffusion de la culture "

Le caractère irrationnel d'une telle opinion, encore bien plus répandue qu'au temps de Wittgenstein, est encore bien plus visible aujourd'hui : malgré les progrès incessants des moyens de communication, le rapprochement des peuples et des cultures n'est pas pour demain. Au contraire, ces progrès n'ont fait que rendre plus flagrantes l'opacité des cultures les unes aux autres et la persistance de l'ignorance (qui généralement équivaut à un  refus) de l'autre. Les événements récents en ont donné de nouveaux exemples : les deux guerres du Golfe, celle d'Afghanistan, à présent celle de Libye ont mis cruellement en lumière l'ignorance et l'incompréhension, sinon le rejet, où les Européens, dans leur immense majorité, se cantonnent à l'égard des cultures arabo-musulmanes, et ces guerres  procèdent de ces blocages. Avec l'affaire Strauss-Kahn, les Français découvrent, avec stupéfaction que le système judiciaire des Etats-Unis, grand pays démocratique, ne ressemble pas au leur, que les Américains ont de cette affaire une approche très différente de la leur. Le célèbre "Comment peut-on être persan" de Montesquieu reste d'une totale actualité : nous continuons de nous demander comment on peut être être Américain, Libyen, Pashtoun, Indonésien ou Chinois, comment on peut-être à ce point différent de nous, et s'il est bien légitime qu'il en soit ainsi.

La connaissance de l'autre nécessite, autant que la connaissance de soi-même une longue patience, assortie d'une envie sincère de le connaître et d'un effort réel et continu.

Le physicien Etienne Klein, qui citait récemment ce propos de Wittgenstein, soulignait notre mauvaise compréhension du facteur temps. Le temps, souligne-t-il, est indépendant de la vitesse à laquelle l'information circule et de la multiplicité de ses sources dans le monde moderne : " nous sommes moins les victimes d'une prétendue accélération  du temps que d'une superposition de présents multiples : en même temps que nous travaillons, nous regardons les écrans de nos téléphones portables, écoutons la radio et pensons à autre chose encore." Qui n'a fait l'expérience quotidienne de cette dispersion qui s'accompagne d'une dilution de la concentration ? "Pourtant, poursuit Etienne Klein, nous savons aussi fort bien, au fond de nous-mêmes, que l'agitation n'est pas le plus court chemin vers la création. "

L'antidote à cette néfaste agitation, Etienne Klein le trouve dans la lecture des romans, dont la fonction,  écrit-il, " est désormais de nous apprendre la lenteur, de nous resynchroniser avec notre rythme propre, [...] de nous réconcilier avec la linéarité du temps. Lire, lire vraiment, est l'exact contraire de cliquer."

Mis à part le fait que, personnellement, je ne crois pas à l'existence du temps, j'adhère entièrement à ces propos d'Etienne Klein. Tout est question de vitesse et de rythme. La lecture d'une oeuvre littéraire de qualité, d'un ouvrage de philosophie, voire d'un livre de vulgarisation scientifique, nous réapprend les vertus de la lenteur, elle ne peut se faire qu'à des rythmes lents. Ce n'est qu'ainsi qu'elle nous fait jouir de ses bienfaits.

A la pratique assidue de la lecture, j'ajoute, pour ma part, la marche à pied dans la nature, assortie d'un exercice permanent de l'observation. Quelques heures de marche silencieuse sur le sentiers de la montagne et de la forêt sont pour l'esprit plus bénéfiques que des jours d 'agitation.

En forêt de Boscodon (Hautes-Alpes)

Sainte Euphonie

"Chaque fois que je m'asseyais à la table où l'on servait le thé dans mon petit cottage à Grasmere, j'avais sous les yeux les oeuvres d'Edmund Burke, en un volume. Pendant des années, l'ouvrage offensa ma vue et mon ouïe en raison du titre cacophonique imprimé au dos par le libraire : Burke's Works. A ce propos, je me suis laissé dire, concernant le poète métaphysique John Donne, que son déplorable manque d 'oreille naquit le jour où son prénom fut accolé à son nom de famille -- John Donne. Quiconque, disait-on, avait entendu ce hideux cliquetis depuis ses plus tendres années ne pouvait manquer d'avoir, comme Donne ,le génie de la discordance et de la dissonance porté à la plus abominable des perfections. Burke's Works n'était pas moins atroce que John Donne : aussi, en vertu du vieil adage selon lequel le travail de tous les jours n'est le travail d 'aucun, je subis la chose pendant vingt et un ans. "

Thomas de Quincey,  Souvenirs de la région des lacs et des poètes lakistes  
                    (traduction : Marc Porée, Gallimard, collection de la Pléiade )

Question euphonie, le nom de Wordsworth n'est pas trop réussi non plus.

Lake Derwentwater (Lake District)

vendredi 20 mai 2011

Souffrances du jeune Werther

Lu sur le site du Monde.fr en date du 20 mai un bel article de Caroline Fourest inspiré par l'affaire Strauss-Kahn.On y lit ces lignes :
Ce n'est pas une raison pour accepter de confondre le libertinage avec un droit de cuissage. Sans parler de l'affaire qui nous occupe, il faudra bien s'interroger en profondeur sur cette propension à qualifier de comportements de "jouisseur" ou de "séducteur" des comportements prédateurs et compulsifs, relevant plus de la psychiatrie que de l'hédonisme.
Comme c'est juste. Je souscris avec enthousiasme, surtout aux dernières lignes : 

Le vrai libertinage est féministe. Il préfère la séduction à la domination, la fusion à la conquête. Autant dire qu'il érige le consentement en valeur absolue.

Je souscris avec enthousiasme, mais mon enthousiasme reste purement intellectuel, car, si l'occasion m'en était donnée, je ne me risquerais pas à jouer ce jeu-là.

En effet, cette conception du libertinage est fort séduisante en théorie, mais est-ce encore du libertinage ? Ce mot de "fusion" qu'emploie Caroline Fourest me paraît ouvrir la porte à bien des dérives, dont les pauvres amants risquent de faire les frais. Il  réintroduit en effet, en catimini, l'amour dans un jeu qui n'a plus de libertin que l'apparence. Le cas du Werther de Goethe me paraît emblématique d'une situation où ce sont les hommes qui font les frais du jeu, payables en souffrances . Werther est en effet le type de l'homme qui accepte qu'en amour, ce soit la femme qui choisisse, qui décide du moment et du lieu, mais sans posséder les ressources morales, la force de caractère qui lui permettraient de jouer ce jeu sans souffrir. Or la virilité est-elle compatible avec cette indignité : souffrir à cause d'une femme ? La souffrance, en amour, ce devrait être toujours, exclusivement, l'affaire des femmes.

Si l'on prend conscience en effet que pour un homme un tant soit peu sensible, toute relation avec la femme, sous quelque forme que cette relation puisse se concevoir, est toujours source de souffrance, on concevra aisément qu'il soit vraiment inutile d'en rajouter, en se laissant séduire par le chant de sirène de la théorie de Caroline Fourest.

Je ne crois pas que Freud ait songé à utiliser le cas de Werther. C'est sans doute que Goethe lui a si bien mâché la besogne que l'origine du mal de Werther ne fait aucun doute pour le lecteur : Werther ne peut pas baiser avec Lotte, parce que baiser avec elle, ce serait comme baiser avec Maman. Les désirs de Werther sont symboliquement frappés de l'interdit de l'inceste. On sait à quelle extrémité cette impasse l'acculera.

 Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, (traduction : Bernard Groethuysen), Folio bilingue


Posté par : Babal )

mercredi 18 mai 2011

Mais n'te promène donc pas tout nu !

Il était temps ! la guerre de Libye s'essoufflait. Les dernières tasses à l'effigie de Kate et de William s'écoulaient difficilement. Heureusement, les frasques de notre DSK national ont pris le relais, et de quelle manière ! Le premier instant de stupéfaction passé, les copains du menotté de Manhattan, puis les copains des copains de ses copains, se sont succédés sur les magiques lucarnes, en un obscène défilé, pour chanter les louanges du grand homme si injurieusement traité, cracher sur le système judiciaire et pénitentiaire américain, et distiller les insinuations les plus immondes sur la femme de chambre : c'est normal, elle est femme, elle est pauvre, elle est Africaine, et Musulmane en plus. Vraiment, a-t-on idée de cumuler ainsi les raisons d'être méprisée! Une salope, comme elles le sont toutes d'ailleurs. Nos avocats sauront bien l'écraser, la renvoyer à ses balais. NOS avocats, d'abord parce qu'ils sont plusieurs, et non des moindres, ensuite parce qu'ils ne sont pas les seuls avocats de DSK mais ceux de NOTRE honneur national en péril. Ah, ça mais c'est que...! D'ailleurs, au dernières nouvelles, une majorité de Français adhère à la thèse du complot. Décidément, le mot de Daladier, acclamé par une foule en délire, à sa descente d 'avion, retour de Munich, garde toute sa fraîcheur et son actualité : "les cons !" Vrounzés ! Vrounzaises ! aux armes! formez vos bataillons ! Les parties de DSK sont en danger ! sortons-les des griffes de ces salauds d'Amerlauds !

Le "Problème" de DSK avec les femmes ne date pourtant pas d'hier. C'est un secret de polichinelle dont, depuis longtemps, la presse et l'édition se sont faits l'écho. Les méthodes de drague du satyre présidentiable ont été souvent décrites comme étant "à la limite"... A la limite de quoi ? eh bé, du viol, pardi. Mais en France, on prend toujours des gants avec les puissants de l'heure, on n'évoque leurs dérives qu'avec d'infinies précautions.

Nul besoin d 'un complot pour faire tomber DSK. Depuis des années, il travaillait à se faire tomber tout seul. Il y a des gens comme ça, très capables de se déconsidérer tout seuls, de se prendre les pieds dans le tapis tout seuls, de se flinguer tout seuls. L'administration pénitentiaire US a bien fait de le mettre en surveillance anti-suicide : le comportement de DSK était depuis longtemps suicidaire. Le plus étonnant, c'est que ses amis politiques ne s'en soient pas inquiétés plus tôt, n'aient pas songé à le mettre en garde contre les dangers qu'il se faisait courir à lui-même. Ils supporteront eux aussi les conséquences de leur hypocrisie et de leur lâcheté.

Mais au fait, j'avais oublié le titre de ce billet ! J'ai en effet la chance de posséder le manuscrit d' une pièce inédite de Feydeau, intitulée, justement, Mais n'te promène donc pas tout nu !  Voici un extrait de la scène finale :

 Mais n’te promène donc pas tout nu !
(extrait d’une comédie inédite de Georges Feydeau

Le (futur) menotté de Manhattan (sortant en trombe de sa douche dans le plus simple appareil) :

– Ici, larbine, faquine, que j’te trombine !

( Il saute sur la femme de chambre, qui n’en demandait pas tant. A ce moment la porte de la chambre s’ouvre. Clémenceau s’encadre dans le chambranle, déguisé en agent du FBI )

Le (futur proche) menotté de Manhattan :

– Ah ! Clémenceau ! ma carrière politique est foutue !

(Zizique. Rideau

Satyre puant (phallus impudicus)


lundi 16 mai 2011

Une tragédie inconnue

En fouinant chez un bouquiniste de mes amis, je suis tombé sur le manuscrit d'une tragédie inconnue, d'un dramaturge aujourd'hui oublié, mais célèbre au début du XIXe Siècle. En voici un extrait :



Rosskarn, 
ou le Martyre de Sainte Effemie

Tragédie danoise


par Ponton du Sérail

(extrait)
Rosskarn ( émergeant,hors de lui, complètement àloilpé,  du baquet où il prenait son bain) :

Ah! cruelle, tu n’es pas étendue ?
Eh bien, connais Rosskarn et toute sa fureur
J’aime…A ce mot fatal, je tremble et je frissonne.
Je ne me connais plus, et jusqu’à Carcassonne,
Depuis New YorK City mes hurlements résonnent !
Je te vois, je rougis, je pâlis à ta vue,
Je brandis la raideur de mon sexe éperdu.
Je sens mon corps se mettre à transir et brûler,
Mes yeux n’y voyent plus, je peux pas bien parler.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachées :
C’est Fabius (1) tout entier à sa proie a-a-a-ttaché !
M’enfin d’un chaste amour pourquoi nous effrayer?
S’il a quelque douceur n’oses-tu l’essayer?
En croiras-tu toujours un farouche scrupule?
Ah! friponne adorée, viens -là que je t’en…. (2)

(Il se précipite sur Sainte Effemie)

Sainte Effemie

Ahy !

( Il la trombine)


Notes
1/ Fabius Velociraptor, Duc de Normandie (1012/1069)
2/ Lacune du manuscrit
3/ Sainte Effemie :  (1017/1024)  patronne des numismates



Martyre de Sainte Effemie, cathédrale Sainte Rotule, Landerida


samedi 14 mai 2011

Le printemps Handke

Coeur de l'ancien empire austro-hongrois, l'Autriche est aujourd'hui un petit pays de 83 000 km2 et compte un peu plus de 8 millions d 'habitants. On ne saurait trop admirer l'éclat qu'atteignirent la création artistique, littéraire, picturale, musicale et l'activité intellectuelle dans la monarchie bicéphale, à partir des années 1880 jusqu'en 1918, et qui perdura à Vienne, malgré la perte de l'empire jusqu'à l'Anschluss (1938). L'empire austro-hongrois doit sans doute cette extraordinaire floraison à sa diversité ethnique, linguistique, culturelle, et à une relative faiblesse d'un pouvoir central qui fut plutôt favorable dans l'ensemble aux arts et lettres.Il suffit de rappeler quelques noms : en littérature Hugo von Hoffmannsthal, Rainer-Maria Rilke, Franz Kafka, Robert Musil, Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Joseph RothÖdon von Horvath, Hermann Broch... En peinture : Gustav Klimt, Egon Schiele, Alfred Kubin, Oscar Kokoschka... En musique : Anton Bruckner, Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Anton Webern, Alban Berg...

L'Autriche d'après 1945, culturellement massacrée par la période nazie, n'a pas vu s'épanouir une aussi extraordinaire floraison. L'oeuvre de Thomas Bernhardt décrit d'ailleurs la persistance des traces de l'empreinte de la période nazie dans les mentalités, en particulier dans son théâtre (Place des héros, Dramuscules). Pourtant, l'Autriche peut s'enorgueillir de compter quelques uns des plus grands écrivains européens : Thomas Bernhardt, bien sûr, mais aussi Ingeborg Bachmann, Elfriede Jelinek (prix Nobel de littérature), Werner Schwab, Peter Turrini, Peter Handke.

Peter Handke, Slovène par sa mère, illustre encore cette diversité de l'ancien empire austro-hongrois. A partir de 1996, il prend d'ailleurs parti pour les Serbes, qu'il présente comme victimes de la guerre civile. Ils le furent d'ailleurs, sinon autant que les Bosniaques, du moins plus que ce que prétendit la propagande occidentale. En 2006, il assiste aux obsèques de Slobodan Milosevic et y prend la parole. Ce faisant, il déchaîne en France, son pays d'adoption (il réside depuis 1991 à Chaville, en banlieue parisienne) une suite de réactions furieuses et injurieuses. Certains ne supportent pas qu'il porte un autre regard sur les événements et refuse de tenir le discours politiquement correct.Un Régis Debray fera lui aussi les frais de cette intolérance et de ce conformisme. L'administrateur de la Comédie Française, Marcel Bozonnet, va jusqu'à commettre l'indignité d'interdire la représentation d'une de ses pièces, bien que le  travail des répétitions fût presque achevé.

Dès lors, et bien qu'il continue de publier en Autriche et en Allemagne récits et pièces de théâtre, l'un des plus grands écrivains européens de notre temps se retrouve victime -- lui le plus francophile des écrivains de langue allemande -- d'une censure sournoise. Les éditeurs ne se bousculent pas pour le publier. Du côté de la critique, le silence est impressionnant. Cette "abstention" du petit monde intellectuel français n'est pas à l'honneur de notre pays. Cela va durer jusqu'à maintenant : 2011. Tout d'un coup, et presque simultanément, on annonce, chez Gallimard et chez Verdier, plusieurs titres de Handke, dont au moins un chef-d'oeuvre : La Nuit morave, dont la publication  en Allemagne date de 2008.

Depuis la fin des années 60, les oeuvres de Handke dominent le paysage littéraire européen, par leur force, leur originalité, leur qualité poétique, dans les domaines du théâtre, du roman, du récit de voyage, du journal.  Outrage au public, Gaspard, La Chevauchée sur le lac de Constance, sont des classiques du théâtre contemporain. Dans le domaine du roman et du récit, La Femme gauchère, L'Essai sur le juke-box, Mon année dans la baie de personne , parmi bien d'autres titres, sont des oeuvres d'une qualité exceptionnelle.

L'oeuvre de Handke reste, pour le public français, souvent déroutante et difficile. Cela tient à l'originalité, à la fois de l'écriture et du point de vue, à la singularité du regard posé sur le monde. Traduire Handke, de l'avis même de ses traducteurs, si talentueux et chevronnés qu'ils soient (Georges-Arthur Goldschmidt, Claude Porcell) est une entreprise particulièrement ardue. Je connais fort peu la  langue allemande, mais rien qu'un titre de roman comme : " In Einer Dunklen Nacht Ging Ich Aus Meinem Stillen Haus ", a dû faire le désespoir de son traducteur, Georges-Arthur Goldschmidt , qui le rend ainsi : "Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille". Je ne trouve pas que cette traduction soit bonne : bien sûr elle ne rend guère compte de la musicalité de la phrase allemande, mais peut-on faire mieux? Mais "Par une nuit obscure" transforme en une concomitance (je sortis de ma maison alors qu'il faisait nuit) ce qui est décrit comme un  glissement d'un lieu à l'autre, un passage (et un passage est ce qui relie, ce qui met en communication, ici la maison et la nuit. Ce titre décrit une expérience beaucoup plus subtile et  mystérieuse que ce que le traducteur nous donne à lire.
Il est certes impossible de rendre justice à la musique d'une langue, surtout quand le musicien s'appelle Peter Handke. Persuadons-nous donc que, si nous ne maîtrisons pas suffisamment la langue allemande pour le lire dans le texte original, nous perdons beaucoup, malgré la qualité des traductions, de la beauté des textes de Handke.

Si j'avais à définir Peter Handke d'une formule, je dirais de cet homme, Slovène par sa mère, Autrichien par son père, qui ne cesse de parcourir -- souvent à pied -- l'Europe et le monde, qu'il passe son temps à déranger doucement les frontières. Toutes sortes de frontières, et pas seulement les frontières entre les Etats, les langues, les cultures, mais aussi à l'intérieur des genres littéraires, mais aussi entre les choses du monde (d'où le rôle, capital dans son art, de la métaphore, par laquelle des réalités supposées distinctes se trouvent rapprochées, réunies, confondues). Et il le fait à sa manière, très reconnaissable, qui est une manière douce. C'est ce que je me disais en relisant l'autre soir, une de ses pièces, Outrage au public, au titre provocant, mais au contenu déroutant, dérangeant (au sens très concret du terme) et intellectuellement excitant.

De cette pièce, que j'avais un peu travaillée sous la conduite d 'un comédien et metteur en scène, j’avais conservé le souvenir d’une pièce-manifeste, en faveur d’une nouvelle conception de la parole théâtrale et du rapport acteurs/public, à une époque où, de son côté, le Living Theater faisait ses expériences. Il y a bien, en effet, quelque chose de cela, mais cette relecture a changé ma compréhension de ce texte.. Certes, Outrage au public m'apparaît comme un manifeste pour un nouveau théâtre, mais aussi comme une pièce expérimentale, description phénoménologique, teintée d’ironie et d’humour, des rapports acteurs/public et scène/salle, dans une situation inversée où c’est le public qui devient acteur; façon de brouiller les frontières tracées par les habitudes, d’interroger  la possibilité d’un théâtre ayant renoncé aux conventions du théâtre traditionnel, d’une relation entre comédiens et public libérée du carcan de ces conventions, et d’une parole théâtrale elle aussi libérée et, partant, plus authentique et sincère. Quant à l’agression du public à laquelle les comédiens se livrent en effet, elle est au fond très gentille et très joueuse. La manière de Handke dans son théâtre, c’est  la même que dans ses récits : la manière douce. Handke est un écrivain de l’expérimentation, non un homme à manifestes.


Je me sens une reconnaissance du coeur envers un écrivain qui m’a (entre autres bienfaits) –je ne dirais pas appris — mais exercé à mieux voir le réel quotidien, à en capter la poésie et le mystère dans les moindre détails. Le Paris de la Restauration et de Louis-Philippe vivra dans l’imaginaire des lecteurs du XXe siècle grâce aux romans de Balzac et de Hugo, avec autant de force que le Londres de Dickens. Quant à la banlieue parisienne du XXe siècle, elle devra sa survie aux textes de Céline, de Queneau, de Jacques Réda, mais aussi, et surtout, au livre le plus merveilleux qu’on aura jamais écrit sur elle : Mon année dans la baie de personne. 

Handke marcheur et routard infatigable, attentif aux moindres détails du chemin... Homme libre. Je passais ce matin sous la fenêtre ouverte d'une chambre où des gamins se chamaillaient furieusement, agressivement. Les êtres humains ne sont pas faits pour vivre enfermés dans des maisons ni dans des chambres. La liberté commence quand on s'en va en poussant la porte derrière soi.




Peter Handke,       La Nuit morave , traduit par Olivier Le Lay (Gallimard)
                               Kali. Une histoire d'avant-hier, traduit par Georges-Arthur Goldschmidt (Gallimard)
                           Les Coucous de Velika-Hoca,traduit par Marie-Claude Van Landeghem (la Découverte)
                 Hier en chemin, Carnets (novembre 1987/juillet 1988), traduit par Olivier Le Lay,  (Verdier)


Peter Handke

vendredi 13 mai 2011

Plaidoyer pour les intellectuels morts

La chance d’un intellectuel, c’est sa mort. Personnellement, je ne m’intéresse qu’aux intellectuels morts. Je ne lis que les intellectuels morts. Le trépas met la touche finale à l’oeuvre d’un intellectuel, il lui confère une cohérence, une évidence, une clarté qu’il n’aurait pu atteindre durant sa vie. La mort des intellectuels permet de faire le tri, entre ceux qu’il vaut la peine de lire et ceux qu’il vaut mieux abandonner à l’oubli. S’il s’agit d’un intellectuel engagé, on ne risque plus d‘être influencé par ses partis-pris, ses arguments spécieux, ses sophismes. Quel confort de suivre, avec la distance d’un demi-siècle, l’empoignade entre Sartre et Camus à propos de l’Algérie : on comprend beaucoup mieux les positions de chacun des protagonistes, comme au théâtre, quand on assiste à la représentation des “Perses”. Et puis, la mort d’un intellectuel donne l’occasion de fêter les anniversaires de sa mort : le 10e, le 20e, le 100e, etc. : ça donne du grain à moudre aux éditeurs, aux critiques. Le lecteur se dit : tiens, je ne l’ai toujours pas lu, celui-là… Ah oui…Fontenelle… non dépourvu d’intérêt, Fontenelle , peut-être plus actuel qu’on ne pense (toujours pas de Pléiade Fontenelle, encore une lacune à combler, les éditeurs sont comme les lecteurs). Il est tout de même étonnant que Fontenelle, qui mourut quasi centenaire en 1757, fut un des plus brillants esprits de son temps, fréquenta tout ce qui comptait dans le monde des sciences et des lettres, et qui fut un excellent écrivain, ne fasse pas l'objet d'études et de recherches  plus nombreuses en France. Heureusement, Alain Niederst vient d'achever la publication de son édition des Oeuvres complètes de l'auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes, en 9 volumes. L'événement que constitue la parution de cette nouvelle édition n'a guère suscité d'échos dans la presse.

Il y a quelques mois, un important historien Britannique, Tony Judt, est mort.C'était notamment un spécialiste de l'histoire du socialisme français. Sur un blog littéraire que je fréquente, un intervenaute s'est dit bouleversé par sa mort. Moi, la mort de Tony Judt ne m’a absolument pas bouleversé, et pour cause : je n’avais jamais entendu parler de lui avant cet heureux événement qui m’a tiré de mon ignorance. Une vive curiosité s’est emparée de moi. J’ai inscrit deux ou trois ouvrages de Tony Judt sur ma liste de lectures prioritaires. Le problème est que je lis les intellectuels dans l’ordre chronologique. Pour le moment, je relis Platon. J’ai un peu dépassé “l’Apologie de Socrate”, mais pas beaucoup. Ensuite, je compte enchaîner sur Plotin. Tony Judt risque d’attendre un peu. On m’objectera que je n’ai qu’à changer de méthode, mais qui m’assurera qu’il est plus urgent de lire Tony Judt que Plotin?

A propos de Platon, Madame Monique Canto-Sperber ne fait pas l’unanimité comme dirlo de l’ENS. Mais alors, comme traductrice de Platon dans la collection GF (pas chère en plus), chapeau. Mes compliments et ma reconnaissance à elle et à son compère Luc Brisson, ainsi qu'à quelques autres. Sans parler des notes. Gouleyantes, les notes. Je me dis que le temps de méditer leurs choix de traduction, texte grec à l’appui, et d’accorder à leurs notes tout l’intérêt qu’elles méritent, je n’aurai jamais le temps d’attaquer Plotin. Et Plotin, c’est comme Platon. Un continent. Un Océan. L’univers intellectuel a l’immensité majestueuse du Pacifique ! Et moi, j’ai comme l’impression désagréable d’être déjà bien engagé dans le plan de subduction…

Aurai-je le temps de lire Tony Judt? Surtout que je n’ai tout de même pas que ça à faire. J’entends d’en haut la voix de ma femme qui m’appelle pour mettre la table et donner à manger au chat.


Additum  (beaucoup plus tard) -

Pour des raisons d'aménagement du territoire, j'ai déménagé du grenier un  lot impressionnant de cartons pleins de bouquins. C'est fou le nombre d'intellectuels des décennies 70/80 du siècle dernier qui vont finir à la poubelle, et dans des exemplaires quasi neufs, vu que je ne les avais pas lus à l'époque, bien que je me fusse promis de le faire. Quant à ceux que j'ai lus, j'ai complètement oublié ce qu'ils pouvaient jaspiner. Si c'est ça la culture, mieux vaut opter pour celle des patates.

Plotin et ses disciples



mardi 10 mai 2011

L'affaire Tanizaki

La récente publication, aux éditions Verdier, d'un  texte de Junichirô Tanizaki, Eloge de l'ombre, a relancé une polémique quelque peu oubliée. La littérature japonaise du XXe siècle, riche de talents mondialement connus mais que les lecteurs français tardent, pour la plupart, à découvrir, alors qu'ils se jettent par milliers sur le dernier Sollers,  eh bien, cette littérature japonaise du XXe siècle (je me répète, c'est l'émotion) compte pas moins de deux, sinon trois écrivains du nom de Tanizaki. En témoigne cet échange de billets postés récemment sur un site littéraire bien connu :



"On ne sait pas assez le culte que Tanizaki voua à Stendhal, au point de lui consacrer un essai intitulé Stendhal ou la cohérence du moi. Ce texte, non repris dans l’édition de la Pléiade, a été publié naguère aux Editions de L’Ombre errante (Place de l’Observance, Beaulieu-sur-Lot), dans une traduction de Séverine Vinaudoubre. En voici un passage :

” On va dire ici que nous aurions dû chaque fois spécifier si c’était électivement de se connaître comme homme ou comme individu que selon le cas il s’était senti tenu. Mais l’alternative à ses yeux ne se posait guère. C’était conjointement à avancer dans la psychologie comme, jeune, il disait, de la “tête” ou du “coeur”, et à circonscrire sa propre singularité qu’il se jugeait invité par tout rappel d’avoir à s’introspecter. Les deux possibles intentionnalités de l’étude de soi ne supportaient pas, en effet, selon lui, d’être désolidarisées. D’une part on ne découvrait jamais l’être humain que via soi-même, selon l’épistémologie : que depuis une expérience que nous appelons eidétique, de l’esprit, pour la logique des passions : que depuis la “sympathie”, qu’en “lisant dans ses sensations” la loi de traits d’abord observés chez autrui; d’autre part on ne comprenait rien à ses écarts personnels, restait privé même de rien augurer de son caractère si déjà l’on ne possédait — outre un art de connaître suposant une théorie de la connaissance — assez de compétence en général à l’égard de l’homme moral : des hommes et des moeurs. Nous représentera-t-on l’objection sous la forme où elle dirait que, sans pour autant sacrifier aucune des deux destinations de l’enquête intime, Stendhal, quand il relevait le vieux mot d’ordre, pouvait avoir autrement opté : pris comme finale ou l’anthropologie ou la réflexion de sa singularité ? […]
Ce passage (repris dans les bien connus “Exercices pour le thème grec d’agrégation” du regretté Chantraine), donne une idée de la densité du propos. Il donne aussi une idée des difficultés redoutables que la traductrice, Séverine Vinaudoubre, a dû affronter pour donner un équivalent en français du texte japonais, équivalent à la fois plausible et lisible. Je crains cependant qu’en dépit des efforts louables de la traductrice, l’essentiel ne reste, pour le lecteur un peu pressé, du chinois.

                                                                                           Onésiphore de Prébois



@ Onésiphore de Prébois

Spécialiste incontesté de l’oeuvre de Tanizaki, j’ai consulté toutes les bibliographies sérieuses et autorisées de cet auteur. Aucune ne mentionne l’essai Stendhal ou la cohérence du moi. Je n’ai pas non plus trouvé trace d’un “Beaulieu-sur-Lot” sur les cartes Michelin. Cette localité semble le résultat d’un croisement entre Beaulieu-sur-Dordogne et Villeneuve-sur-Lot. En dépit de mes assidues recherches, l’existence des Editions de l’Ombre errante et de la traductrice japonisante Séverine Vinaudoubre reste pour moi une source de perplexité. Quant au prétendu extrait du mystérieux essai de Tanizaki, il ressemble fort à du mauvais Georges Blin. Nul n’est censé tout savoir, moi pas plus qu’un autre.Je vous saurais gré cependant d’éclairer sur ces points ma lanterne japonaise.

                                                                         Roselyn Chanu
                                                                          
                                                      



@ Roselyn Chanu


Cher Monsieur, les Editions de l’ Ombre errante, que j’ai l’honneur de diriger, existent réellement, ainsi que le village de Beaulieu-sur-Lot, que vous êtes bien excusable de n’avoir pas repéré sur la carte : en effet, Beaulieu-sur-Lot, village déserté de ses habitants de 1918 à 1968, n’est aujourd’hui qu’un hameau rattaché à la commune de Brommat; pour l’atteindre, prendre à Brommat la route qui monte à droite après le pont sur la rivière. En 1968, après mon licenciement d’une grande maison d’édition que je ne nommerai pas pour des raisons sur lesquelles je ne m’étendrai pas, j’ai réoccupé le village en compagnie d’un groupe d’anciens légionnaires d’origine japonaise. Notre communauté s’est consacrée à la tâche de mieux faire connaître la culture de l’Empire du soleil levant. Outre les Editions de l’ombre errante, Beaulieu-sur-Lot abrite une école (aujourd’hui très connue) de Nô , dont les travaux sont présentés chaque année à l’occasion des Nuits du Nô (soutenues par le Conseil général).

En ce qui concerne l’essai de Tanizaki, votre perplexité est bien pardonnable. En effet, l’auteur de Stendhal ou la cohérence du moi n’est pas Tanizaki Junichirô, mais son cousin (à la mode du Hokkaidô) Tanizaki Politburô, le prolifique auteur de romans néo-réalistes, dont les plus célèbres sont, entre autres, La petite maison dans le Tohokû et le Bonze et la poupée (disponibles dans nos collections).
Bien à vous

                                Séverine Vinaudoubre




@  Séverine Vinaudoubre

Frère cadet de Tanizaki Politburô, Akinarû Tanizaki poursuivit à Paris des études d’architecture. Il est aujourd’hui reconnu comme un des maîtres de l’Ecole de Tokyô. Ami de Mallet-Stevens, il collabora à la décoration de la villa Noailles, à Hyères : il y réalisa notamment le fameux “plafond nippon”. On retrouve bien des traits de sa riche personnalité dans nombre de romans de son frère (notamment L’Espion du Kaiser, Le pied de Fumiko, Le Récit de l’aveugle), comme l’ont montré les études du professeur Wanabata, de l’Université d’Osaka. Il connut en 1945 la mort héroïque du kamikaze, en précipitant son chasseur Zéro sur la frégate USS Geronimo, dans la mer de Corail.

                                                                    Lotus mature


@ Lotus mature

                                                                                            
Jamais sans doute je n’aurai mieux senti que chez Tanizaki la tension entre une modernité souvent conventionnelle que son occidentalisation à marches forcées a laissée en héritage au Japon, et une tradition vidée de la quasi-totalité de son contenu : reliques d ‘un raffinement devenu sans objet. C’est dans cet arc de haute tension que s’inscrit la thématique de l’oeuvre : les relations entre les deux sexes, ou , pour en proposer une autre formulation, la relation que la chair entretient avec l’idéal. Les folles amours de Tanizaki revêtent en tout cas à mes yeux une étrangeté des plus radicales, comme dans La bonzesse et le G.I., récit d'une étonnante nudité qui aborde avec audace l'épineux problème du mélange des races.

                                                                                Armelle Bénichou
                                                                                        



@ Armelle Bénichou

La mort tragique de son frère cadet inspira à Tanizaki l’un de ses plus poignants récits, Chronique inhumaine. L’audace insigne du romancier consiste d’abord à situer la source narrative du côté de l’adversaire, en l’occurrence un servant d’une batterie anti-aérienne sur le pont de l’USS Geronimo. Ensuite à développer en un récit de trois cent quarante six pages les trente secondes que dure l’affrontement, avant que le chasseur Zero d’Akinarû Tanizaki ne s’abîme en mer. Ce stupéfiant déroulé au ralenti où rien, absolument rien ne nous est épargné est à coup sûr un des tours de force majeurs du roman du XXe siècle.

                                                                              Lotus mature
                                                                                                     



@ Lotus mature

Je préfère, pour ma part, la suite de ce roman, suite intitulée : Le Pont flottant des songes. Sur le pont de l’USS Geronimo, désarmé au fond d’une crique d’Okinawa, une scène d ‘amour torride — de celles dont Tanizaki a le secret — réunit le déserteur Jonah Burton (ex-servant de batterie anti-aérienne sur le même USS Geronimo) et une adolescente de quinze ans, serveuse montante dans un bar pour G.I.’s , l’inoubliable Yukiyô. C’est alors qu’un méga- tsunami transporte l’USS Geronimo sur la cîme du mont Araratoka. Les résonances bibliques de cette scène extraordinairement onirique ne font qu’ajouter à son pouvoir d’émotion, surtout quand, au moment de l’orgasme, Yukiyô rêve qu’elle accouche d ‘un enfant NOIR, bien que son amant Jonah Burton soit d’ascendance irlandaise pur sucre, ce qu’atteste son abondante tignasse rousse.On sent bien que dans cet ouvrage, Tanizaki avance dans son appréhension du problème (épineux) du mélange des races.

                                           Armelle Bénichou
                                                               
                                                                                                                            
 
  • @ Armelle Bénichou
Je m’étonne qu’avec de tels sujets, les romans de Tanizaki n’aient pas plus souvent tenté Hollywood. Une adaptation du Pont flottant des songes, avec John Wayne dans le rôle principal, avait été envisagée par Howard Hawks, mais la mort prématurée du réalisateur enterra un projet que Spielberg, m’a-t-on dit, songerait à ressusciter, sur un scénario de Houellebecq.

                                                                                           Lotus mature


@ Lotus mature

                                                                                                                    
Pour éviter toute ambigüité et toute erreur d'attribution, il est bon de donner les précisions suivantes :

La littérature japonaise, extraordinairement riche et passionnante (honte à ceux qui persistent à lui préférer le roman américain et l’innommable Handke, sans compter le Houellebecq !) compte deux romanciers du nom de Tanizaki : Junichirô Tanizaki, auteur très surfait (la vente des ses oeuvres complètes en Pléiade n’a guère dû dépasser, en dix ans, les 300 exemplaires, hommages de l’éditeur compris) et Politburô Tanizaki (1900/1996), écrivain génial et malheureusement méconnu. Junichirô Tanizaki est l’auteur de L’espion du Kaiser, du Pied de Fumiko, du Récit de l’aveugle, de Chronique inhumaine et du Pont flottant des songes. Politburô Tanizaki est l’auteur de L’Espion du Kaiser, du   Pied de Fumikô, du Récit de l’aveugle, de Chronique inhumaine et du Pont flottant des songes. La parenté des titres ne laisse pas d’intriguer. Cependant, la ressemblance s’arrête là. Entre ces deux écrivains, qui n’ont d’ailleurs aucun lien de parenté, tout diffère : la thématique et le style. Aux thèmes fadasses, aux épisodes languissants et au style nouille de Junichirô font contraste la modernité thématique, la vivacité narrative de Politburô, et surtout son style inimitable, à mi-chemin de Maurice Dekobra et de Claude Simon. Après avoir servi dans l’armée japonaise pendant la seconde guerre mondiale où son héroïsme se donna libre cours à Nankin, aux Philippines, en Birmanie, à l’occasion de divers faits d’armes que la frilosité occidentale a tôt fait de qualifier de crimes de guerre, Politburô Tanizaki préféra quitter son pays pour la France. Il s’engagea dans la légion. Démobilisé d’office après la pénible affaire de la Mechta de Tatahouine, il rejoignit la communauté de Beaulieu sur Lot. Il entretint bientôt une liaison passionnée avec ma tendre amie, Séverine Vinaudoubre.
Politburô Tanizaki accusa à maintes reprises Junichirô Tnizaki de lui avoir volé ses titres. Les lettres qu’il lui adressa restèrent sans réponses. Brouillé avec ma tendre amie Séverine à laquelle il reprochait de n’avoir pas “mouillé son kimono” (c’était son expression) pour éditer son oeuvre, il quitta Beaulieu, après une scène violente, où des mots irréparables et crus furent prononcés de part et d ‘autre.

A ce jour, sa disparition reste inexpliquée. Il aurait été victime d’un “contrat”. Beaucoup de gens lui en voulaient. Son corps aurait été coulé dans le béton des fondations d’un immeuble du quartier de la Défense.
Son oeuvre, immense et variée, reste inédite.

                                                                                  Armelle Bénichou

@ Lotus mature
                                                                                 
Je confirme entièrement les informations données par ma douce amie Armelle Bénichou. L’oeuvre de Politburô Tanizaki est en effet immense et variée : 347 romans et nouvelles, 75 essais, 42 pièces de théâtre, 512 recueils d’aphorismes dans le goût de Cioran, sans compter un imposant journal, une correspondance-fleuve (avec René Char, André Malraux, Patrick Modiano, Paul Celan, Mick Micheyl etc. etc.). Cette oeuvre est, à ce jour, totalement inédite, à l’exception de l’essai Stendhal ou la cohérence du moi, témoignage de l’admiration de ce grand stendhalien que fut Politburô, qui partagea avec l’auteur de “la Chartreuse”, le goût des voyages, la rectitude du parcours et la passion des contradictions). J’ai proposé, à de nombreuses reprises, aux éditions Gallimard ( auxquelles m’unirent, jadis, des relations quelque peu conflictuelles) de financer la traduction et l’accueil dans la Pléiade de l’oeuvre de Politburô. Mais le kaiser du quai Bottin n’a jamais donné suite à mes requêtes. Il est vrai que la traduction des oeuvres de Politburô Tanizaki pose un problème délicat. Le génial auteur de A l’ombre bleutée des bonzesses  utilisait exclusivement un système d’idéogrammes particulier, transcrivant le patois spécifique , aujourd’hui parlé seulement par une douzaine de locuteurs, tous cacochymes, dans un village de pêcheurs du Tohoku, dont les habitants ont d’ailleurs récemment presque tous bu le bouillon. Seul l’essai sur Stendhal a pu être traduit en français par moi-même, avec l’aide de Shohei Imamahuri pêcheur largement centagénaire à l’époque. Je déplore d’autant plus la pingrerie et la courte vue du Gaston et de son rejeton. Ce fût été pourtant un coup éditorial foutrement futé que d’accueillir pour la première fois dans la Pléiade un auteur non seulement vivant, mais en plus totalement inconnu (quoique génial), au lieu de ce plat Char ou de cet insipide Kundera. Je crains donc que l’accès aux merveilles de l’oeuvre de Politburô Tanizaki ne soit à jamais réservé à un cénacle restreint de subtils japonisants, à condition qu’ils fassent le voyage jusqu’à Beaulieu-sur-Lot ( à Brommat, prendre à droite, après le pont, la petite (bête)route qui monte. Ils seront accueillis à bras ouverts, non seulement aux Editions de l’Ombre errante, mais aussi à l’Ecole du Nô, à l’Institut de bondage, aux douze maisons de thé et, bien entendu, au treize WC publics à la japonaise que compte notre charmant village, uniquement peuplé d’ex-citoyens du pays du Soleil levant et binationaux telles que votre servitrice. Inutile de se renseigner sur nous à Brommat : pour les bouseux du patelin, nous sommes “les bridés”, et les chiens jappent à notre passage. Nous offrons pourtant un utile contrepoids à la présence envahissante des Brittons dans le landerneau.

Séverine Vinaudoubre, directrice des Editions de l’Ombre errante "


Voilà, en tout cas, une série de mises au moins qui dissipe quelques zones d'ombre.






 
 
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