samedi 30 juillet 2011

" Les papiers d'Aspern ", de Henry James : le culte des reliques

Pour mesurer l'intérêt d'une de ses plus belles nouvelles, Les Papiers d'Aspern, il peut être éclairant de partir de l'anecdote qui en est l'origine, telle qu'elle est racontée par Henry James lui- même :

" Florence, 12 janvier 1887. Hamilton (frère de V. L.) m'a raconté une chose curieuse au sujet du capitaine Edward Silsbee -- le critique d'art bostonien, adorateur de Shelley. Miss Claremont, ci-devant maîtresse de Byron, et mère d'Allegra, vivait jusqu'à récemment, ici, à Florence, à un grand âge, quatre-vingts ans ou à peu près, et y vivait avec sa nièce, Miss Claremont jeune -- d'environ cinquante ans. Silsbee savait qu'elles possédaient des papiers intéressants -- des lettres de Shelley et de Byron -- il le savait depuis longtemps et couvait l'idée de s'en emparer. Dans ce but, il projeta d'aller loger chez les demoiselles Claremont -- dans l'espoir que la vieille dame, étant donné son grand âge et son état déclinant, mourrait durant son séjour, et qu'il pourrait ainsi mettre la main sur les documents, auxquels elle s'accrochait fort durant son vivant. Il mit ce plan à exécution -- et les choses se passèrent comme il s'y était attendu. La vieille mourut en effet, et il fit part à la jeune -- la vieille fille de cinquante ans -- de l'objet de ses désirs. Elle répondit : "Je vous donnerai toutes les lettres si vous m'épousez ! " H. dit que Silsbee court encore. "

De cette histoire, dont Boccace ou Scarron auraient pu tirer un de leurs récits comiques ou Labiche une comédie,  James a tiré une nouvelle dont la tonalité est incertaine : ironique et même comique, ou au contraire douloureuse et presque tragique, c'est au fond au lecteur d'en décider, notamment en fonction du degré de sympathie que lui inspire le héros-narrateur. En tout cas, l'anecdote inspiratrice, telle qu'elle est racontée par James, contient au moins un élément comique : sa chute.

James transporte l'action de son récit à Venise. Beaucoup des notations que lui inspire la ville sont pleines de charme, d'originalité, de mystère. Deux dames d'origine américaine, la très vieille Juliana Bordereau, et sa nièce Tita, y vivent, recluses depuis des années, dans un vaste palazzo délabré dont elles n'occupent que quelques pièces. Le narrateur, critique littéraire dont on ne saura jamais le degré de notoriété ni même s'il est professionnel ou simple amateur, et son ami et alter ego Cunmore, ont appris l'existence de Juliana Bordereau, qui fut autrefois liée au poète romantique américain Jeffrey Aspern ( mais James ne nous livrera aucun exemple des textes écrits par ce poète, que le narrateur nous présente comme un des plus grands poètes du Romantisme). Dans sa jeunesse, Juliana Bordereau aurait inspiré à Aspern quelques uns de ses plus beaux vers. Le narrateur et son ami sont persuadés qu'elle conserve chez elle des papiers d'Aspern. Ils rêvent d'y avoir accès. Après l'échec d'une première tentative épistolaire de Cunmore, le narrateur s'introduit chez Juliana, sous un faux nom (on ne connaîtra pas ni ce faux nom ni le vrai) et lui loue -- pour un prix prohibitif, mais qu'il accepte néanmoins de payer , malgré ses moyens financiers relativement modestes -- quelques pièces vides du palazzo.

Le narrateur peine à établir des relations un peu suivies avec la vieille dame et sa nièce, qui restent généralement invisibles. De ses rares entrevues avec Juliana, il conclut qu'il ne doit pas compter sur elle pour lui faire voir les papiers, en admettant qu'elle en possède. C'est que la valeur de ces papiers n'est nullement la même pour elle et pour lui. Si la moindre ligne tombée de la plume d'Aspern possède, aux yeux du narrateur, une valeur littéraire inestimable et mérite, à ce titre, d'être publiée, cette valeur littéraire est évidemment le cadet des soucis de Juliana : la valeur des papiers qu'elle conserve est exclusivement sentimentale et personnelle. Le narrateur et elle ne donnent pas le même sens à leur culte fanatique et -- au fond -- religieux, des reliques d'Aspern.

Du côté de la nièce Tita, les choses avancent plus vite et de façon décisive. A la vérité, Tita, qui n'est presque jamais sortie du palazzo, est tombée amoureuse du narrateur, le premier homme avec lequel elle ait noué une relation tant soit peu suivie. Elle a pu d'ailleurs interpréter l'empressement intéressé du narrateur comme l'expression d'un désir amoureux.

C'est par Tita que le narrateur finit par apprendre que Juliana conserve effectivement une liasse de papiers d'Aspern, qu'elle cache soigneusement dans sa chambre. Bientôt la santé de la vieille dame se dégrade. Elle paraît sur le point de mourir. Par Tita, le narrateur apprend que les papiers, que Juliana cachait sous son matelas et qu'elle avait été sur le point de brûler, ont été transférés par ses soins dans un secrétaire du salon.

N'y tenant plus le narrateur s 'introduit une nuit dans l'appartement, où règnent
 silence et obscurité. Voulant au moins s'assurer de l'existence des papiers  (mais peut-être serait-il allé jusqu'à les voler si sa tentative avait réussi), il s'approche du secrétaire :

" le secrétaire était trop évident, trop accessible,d ans une pièce où elle ne pouvait plus monter la garde. Il fermait à clef, mais il avait une petite poignée de bronze, une sorte de bouton; je m'en aperçus en déplaçant ma lumière. Je fis alors quelque chose de plus; je m'assurai que Miss Tita avait voulu vraiment me faire signe. Si elle n'avait pas voulu me faire un signe, si elle avait voulu m'éloigner, pourquoi n'aurait-elle pas verrouillé la porte de communication entre la sala et le petit salon ? ç'aurait été la seule façon de me faire comprendre que je devais les laisser tranquilles. Elle avait donc voulu me laisser venir dans un but -- but à présent indiqué par cette idée fulgurante, extravagante : elle avait déverrouillé le secrétaire pour me faire plaisir. Elle n'avait pas laissé la clef, mais le rabat céderait sans doute si je tournais le bouton. Cette théorie me fascinait, et je me penchai pour voir de plus près. je me proposai de ne rien faire, pas même -- surtout pas --d 'abaisser le rabat; je voulais mettre ma théorie à l'épreuve, vérifier si le rabat pouvait céder. Un simple contact me l'apprendrait -- je posai la main sur le bouton; et, ce faisant (je suis gêné de le raconter), je jetai un regard par-dessus mon épaule. C'était par hasard, par instinct, car je n'avais rien entendu. Ce que je vis me fit me redresser, certainement reculer, et presque laisser tomber ma lampe. Miss Bordereau était debout sur le seuil de sa chambre, en chemise de nuit, à me regarder, les mains tendues; elle avait relevé le rideau obstiné qui lui masquait la moitié du visage,et pour la première et la dernière fois, j'aperçus ses yeux extraordinaires. Ils flamboyaient, ils me firent horriblement honte. Je n'oublierai jamais l'attitude penchée de son  étrange petite silhouette blanche et chancelante, ni l'expression de sa tête dressée ; ni surtout, alors que je me tournai vers elle, la voix sifflante, furieuse, passionnée, avec laquelle elle s'écria :
   "--  Ah ! crapule littéraire ! "
   Je ne sais plus ce que je bredouillai, pour m'excuser, pour m'expliquer; mais je m'approchai d'elle pour lui dire que je  ne faisais aucun mal. Elle m'éloigna d'un geste de ses vieilles mains, et recula avec horreur; et ce que je vis ensuite, ce fut qu'elle tomba, avec un  brusque spasme, comme si la mort était descendue sur elle, dans les bras de Miss Tita.  "

   Le lendemain de cette scène, le narrateur quitte Venise pour plusieurs jours. Quand il revient, la vieille femme est morte. Sa nièce le reçoit et lui suggère que, s'il l'épousait, elle lui abandonnerait les papiers qui resteraient ainsi dans la famille. Mais la contenance et l'expression du narrateur trahissent trop son peu de goût pour cette solution ! Tandis qu'elle fond en larmes, il s'enfuit et passe de longues heures à errer sur la lagune dans sa gondole. Au cours de cette promenade, il se résout presque à accepter d'épouser Miss Tita : après tout, elle n'est pas si mal, et même attachante, et les papiers d'Aspern valent bien une messe de mariage. Mais quand, affermi sur cette nouvelle résolution, il revoit Miss Tita, elle lui avoue qu'elle a brûlé les papiers. Il ne lui reste plus  qu'à rentrer  en Amérique, avec, pour seule consolation, un médaillon de Jeffrey Aspern que lui a confié Miss Tita :
" J'avais écrit que j'avais vendu le médaillon, mais quand, en automne, je rencontrai Mrs Prest, à Londres, je lui avouai que le visage d'Aspern était suspendu au-dessus de ma table de travail. Quand je le regarde, mon chagrin d'avoir perdu ses lettres devient presque intolérable."

Comme dans d'autres nouvelles de James, ce récit à la première personne passionne parce qu'il est (peut-être surtout) un autoportrait involontaire du narrateur. En nous racontant son histoire, il nous livre, sans probablement s'en rendre bien compte, un certain nombre de clés sur les causes profondes de sa conduite et de son triple échec. Ses confidences nous suggèrent à quel point cette conduite est infléchie par des motivations inconscientes liées à la sexualité. James lui-même, célibataire endurci, eut à faire des choix entre les exigences de sa vocation littéraire et les femmes qui partagèrent épisodiquement sa vie.

De son échec, le narrateur ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Pitoyable bilan que le sien : il a hâté le trépas de Juliana Bordereau, il a fait le malheur de Tita, il a provoqué l'irrémédiable destruction des papiers d'Aspern. Sa pusillanimité, ses hésitations, ses contradictions ont produit ce résultat.

Qu'est-ce qu'une passion ? Notre époque a mis ce beau mot, ce mot fort, à toutes les sauces, au point de l'affadir considérablement. Une authentique passion exige qu'on sacrifie tout pour elle. La passion du narrateur pour la littérature est une fausse passion. S'il avait vraiment voulu les papiers d'Aspern, il les aurait volés, ou il aurait accepté d'emblée d'épouser Miss Tita. Mais, Arsène Lupin irrésolu, Don Juan chipoteur, il n'a fait que la moitié du chemin. C'est qu'il n'est qu'un critique, et que l'amour d'un critique pour la littérature reste un amour tiède. Seul l'écrivain, le créateur, sacrifie tout à sa vocation.

Pas plus que le narrateur, nous ne saurons jamais ce que contenaient les papiers d'Aspern. Du reste, lui qui avait entrepris, pour atteindre son but, de manipuler Miss Tita, peut-être est-ce lui qui a été manipulé par elle : l'hypothèse peut être envisagée, puisque ce qu'il sait d'eux, c'est d'elle qu'il le tient. Peut-être ne les a-t-elle pas brûlés ! Peut-être n'ont-ils jamais existé ! Et, s'ils existaient, peut-être n'avaient-ils aucun intérêt littéraire -- pièces d'archives, notariales, telles que celles qu'on répertorie sur ce document contenu dans le nom de Juliana : un bordereau...

Ainsi le génie de Henry James nous manipule-t-il ironiquement, nous lecteurs, au fil d'une histoire dont le mystère, à la dernière ligne, n'est pas dissipé, et dont le sens reste, sinon indécidable, du moins pluriel.


Henry James,   Les Papiers d'Aspern      - traduction de Jean Pavans / commentaires de Julie Wolkenstein (G/F bilingue)

Les passages cités le sont dans cette traduction, qui ne m'a pas paru sans reproche -- mais quelle traduction l'est ? James est, du reste, un écrivain difficile à traduire. C'est ainsi que l'exclamation de Juliana Bordereau -- " Ah, you, publishing scoundrel ! "  est rendue par Jean Pavans par "Ah, crapule littéraire !", ce qui ne convient pas, et par Aurélie Guillain (pour la Pléiade) par "Ah, canaille d 'éditeur!" -- ce qui ne vaut guère mieux. En réalité, ce que Juliana reproche au narrateur, c'est de vouloir publier les papiers, acte qui, à ses yeux, n'est rien moins qu'un sacrilège. Mais l'emploi du participe adjectivé "publishing" suggère que cette opération est le péché mignon, ou plutôt la manie passablement malsaine du critique et historien de la littérature. Un "canaille publiante" ou "canaille publieuse" aurait été, à mon sens, plus satisfaisant, à condition d'accepter les bizarreries d'une traduction plus littérale.

Portrait de Henry James (1913)

lundi 25 juillet 2011

Au Grand Margès

Les balades qui ont pour pivot le sommet du Grand-Margès (1577 m) sur la commune d'Aiguines (Var) comptent parmi les plus belles que réservent au randonneur les massifs bordiers du Verdon. La crête du Grand-Margès domine en effet directement le grand canyon du Verdon et son sommet offfre un panorama circulaire époustouflant.

Si l'on ne veut pas revenir sur ses pas par le même chemin, le mieux est de choisir l'itinéraire qui, partant du col d'Illoire, quelques kilomètres en amont d'Aiguines, sur la route (D 71) de la Mescla et de Comps-sur-Artuby, s'enfonce dans les gorges du Verdon que le sentier parcourt à peu près à mi-hauteur du cours de la rivière et de la route; après quelques passages qui méritent un peu d'attention, il rejoint à nouveau la route au bout d'un parcours subhorizontal d'environ 6 km. Du point de jonction avec la route, on rejoint le rebord du plateau de Canjuers en traversant la Petite forêt,  une des plus belles hêtraies de la région par un parcours assez raide (dénivelé : +/- 300 m). Ensuite, le sentier rejoint le sommet du Grand-Margès en longeant la grande dépression de Canjuers, que l'on domine; on est en terrain militaire et il est, en principe, défendu de quitter le sentier (environ 6 km depuis le bas de la Petite Forêt). Au sommet de la crête, dont les falaises dominent directement le grand canyon du Verdon entre le pont du Galetas et la Mescla,  on a un panorama circulaire : au Nord, entre le Chiran et le Mourre de Chanier (1930 m), on aperçoit le massif des Ecrins : Pelvoux, Pic Sans Nom, pic du Coup de Sabre, Ailefroide, Grande Ruine, Meije. Au Nord-Est et à l'E/NE, les montagnes du Verdon (Alpes de Castellane, montagne de Robion...); en fond de tableau, le massif du Mercantour (Argentera, Gelas, Clapier, Alpes niçoises). A l'E/SE : Estérel, baie de Fréjus-Saint-Raphaël; parfois (pas nécessairement par grand beau temps), île d'Elbe et Corse. Au S/SE, par-delà Canjuers et Notre-Dame de Liesse, les Maures, les montagnes toulonnaises. Au S/SO, au-delà du Grand Bessillon, massif de la Sainte-Baume, puis chaîne de l'Etoile. A l'O/SO : Sainte-Victoire. A l'O , par-delà le lac de Sainte-Croix et Valensole, vallée de la Durance, Manosque, les Luberons. A l'O/NO : montagne de Lure, puis Dévoluy (Roc Garnesier, Grand Ferrand, Obiou, col de Festre, Pic de Bure), puis montagnes dominant le col Bayard. En somme, on a autour de soi une bonne partie de la Provence et la Haute-Provence, sans compter un bon bout de Dauphiné et d'Alpes Niçoises.

On redescend sur le lac de Sainte-Croix par les plateaux de la Glacière, lieu de rendez-vous des chamois, où l'on trouvera sans peine des refuges charmant pour la sieste amoureuse ou la lecture solitaire, parmi les  hêtres, les alisiers blancs, les pins et les buis. On rejoint la route près du lieu-dit  Le Puits. Quelques lacets, et c'est à nouveau le col d'Illoire (967 m).

Prévoir 6h à 8h de marche (en comptant les arrêts) pour environ 16 km et un dénivelé (non cumulé) d'environ 600 m.


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

Le massif des Ecrins vu de la crête du Grand-Margès. De droite à gauche et d'Est en Ouest : aiguilles du Pelvoux, Pelvoux, Pic Sans Nom, Pic du Coup de Sabre, Ailefroide, Bans

samedi 23 juillet 2011

Lucian Freud

Lucian Freud, qui vient de mourir,  restera au fond comme un peintre bien représentatif d'une grande tendance de sa génération : le retour à un figuratisme expressionniste dont Balthus, en France, Francis Bacon en Angleterre, sont les représentants les plus connus.

Le problème, pour les artistes de cette génération et de cette tendance, aura été, au fond, d'ouvrir des voies nouvelles à la peinture figurative. Nul mieux que Francis Bacon n'y aura réussi. Chez Lucian Freud comme chez Balthus, on sent le risque toujours menaçant d'une chute dans l'académisme.

Je garde le souvenir d'une belle exposition, voici une quinzaine d'années à la Fondation Maeght, où se trouvaient confrontées des toiles de  Bacon et de Freud. Ce n'était pas tout-à-fait une bonne idée car la confrontation tournait vite à l'avantage du  premier : le génie, c'est lui. Pourtant, la peinture de Lucian Freud, peintre vigoureux du visage et du  corps humain, dont les images puissantes ont la présence d'une sculpture mérite mieux qu'un coup d 'oeil en passant.

J'adore pour ma part le tableau qui suit, exercice humoristique d'autodérision, où la dimension parodique de la contre-plongée est renforcée par le regard  des gamins à l'arrière-plan (plutôt au premier plan, qu'est-ce que je raconte). Sans compter qu'on pourrait y voir un portrait de Patrice Chéreau en plein délire mégalomaniaque ! A moins que l'auto-portraituré, s'adressant à un spectateur supposé militer à "l'Enfant bleu", ne soit en train de lui susurrer : "Je te jure que,si tu tournes un instant la tête, j'en profite pour leur montrer ma quiquette." ! Quand on est en présence d'un tableau de Lucian Freud, il est bon d 'y regarder à deux, et même à trois fois !

Au moins des gens comme Bacon et Freud sont-ils des artistes qui ne se seront pas pris tout-à-fait au  sérieux : c'est rafraîchissant !


dimanche 17 juillet 2011

La jeunesse d'un surdoué

Né le 9 mai 1940, j'arrivai à temps pour saluer avec enthousiasme le triomphe des armées hitlériennes, après l'avoir ardemment souhaité dans la phase intra-utérine de mon existence. J'adhérai immédiatement aux options maréchalistes et à la politique collaborationniste. La virulence de mes prises de position antisémites laissa loin derrière elles les outrances de Louis-Ferdinand Céline, qui reconnut d'ailleurs sa dette envers moi. Mes parents, vieux militants de gauche, me renièrent et je menai dès lors une existence relativement précaire, grâce aux subsides de la Gestapo à qui je rendis divers services. Je fus de toutes les fêtes de la rue Lauriston et de l'hôtel Lutetia, jusqu'à l'hiver 1942 où, doté d'un fin sens politique et développant une vision claire des enjeux stratégiques, je sentis le vent tourner à partir de Stalingrad et me rapprochai des mouvements de résistance. Traduit en justice à la Libération pour intelligences avec l'ennemi, je fus condamné à mort, mais immédiatement grâcié et libéré sur l'ordre du  Général pour services éminents rendus à la Résistance. Je pus ainsi m'inscrire dans les temps à mon cours préparatoire.

C'est à cette époque que je sentis m'éveiller ma vocation transsexuelle, en lisant les numéros de la Semaine de Suzette piqués à ma soeur aînée.

vendredi 15 juillet 2011

Dans les parages de la Font Sancte

La balade qui va de Ceillac au col Girardin en passant par les lacs Miroir et Sainte-Anne est une classique de la randonnée dans les Alpes du Sud. Quand, après une montée plutôt raide dans la forêt, on débouche sur les alpages supérieurs, vers 2300/2500 m, on longe la longue paroi calcaire, encore bien enneigée en juin/juillet, qui mène de la pointe de la Saume (3043 m) au pic Nord de la Font Sancte (3385 m). Dans son creux de prairies, le lac Miroir (2214 m) semble en voie de comblement, tandis que, dans les eaux vertes et profondes du lac Sainte-Anne, se reflètent les pics de la Font-Sancte. Monter au col Girardin (2699 m) permet de jeter un coup d'oeil à la vallée de l'Ubaye, en contrebas, et, éventuellement, d'y descendre. Du col, on peut faire l'ascension de la tête de Girardin (2878 m),  coiffée de sa casemate, d'où se découvre un panorama circulaire sur la région.

La crête des Veyres et le pic des Heuvières (3271m)




mercredi 13 juillet 2011

La vérité emphatique du geste

Qu'on se le dise : un mot est en passe de disparaître des dictionnaires médicaux : le mot Opération. Ce terme vulgaire et galvaudé sera désormais exclusivement réservé aux leçons d'arithmétique à l'école primaire et au vocabulaire militaire. Dans les hôpitaux et les cliniques qui ont le souci de leur standing, il n'est plus question que de geste. L'expression "geste opératoire", expression fâcheusement hybride, est à proscrire. Elle atténue en effet toute l'élégance artistique dont le mot geste est porteur. Il possède, de plus, l'inestimable avantage de subsumer, et donc d'escamoter pudiquement, une multitude de petits gestes relevant inévitablement des pratiques ancestrales de la boucherie-charcuterie et de l'improvisation bricolante.

L'autre jour,  dans le couloir du service où je commence à avoir mes habitudes, une patiente non dépourvue d'attraits sexuels s'enquérait auprès de son chirurgien du geste qu'il se proposait d'effectuer sur sa personne. Manifestement ému, il lui répondit que le geste serait rapide, efficace et indolore. Le mien (de chirurgien) informa mon fils, venu aux nouvelles, que le geste avait été d'une ampleur et d'une longueur modérée. Autant en effet en réserver pour le prochain geste. Pour l'instant, je me retrouve avec, sur le ventre, tracé d'une main sûre, l'élégant logo d'une célèbre marque allemande d'automobiles.

C'est ainsi que, dans la formation des chirurgiens et des infirmières, la dimension esthétique deviendra bientôt prépondérante. Je me suis d 'ailleurs laissé dire que les meilleures écoles d'infirmières de la région PACA ont prévu des stages avec le Ballet National de Marseille, que créa Roland Petit. On dit grand bien des jeunes chirurgiens espagnols rompus aux évolutions rapides d'une forme de danse flamenca mâtinée de tauromachie. Olé !

Quant au patient, tout au long de son séjour à l'hôpital, il goûtera le réconfort d'être l'objet d'une complexe et séduisante chorégraphie à la réalisation de laquelle tous, du chef de service à la balayeuse, participeront avec un enthousiasme communicatif.

A propos d'improvisation bricolante, l'expression n'a rien de péjoratif. Elle peut être géniale. On peut s'en convaincre en lisant le bel hommage que, dans un des manuscrits de Féerie pour une autre fois, Céline rend au professeur Jalaguier, chef de service de chirurgie du Val-de-Grâce, qui le soigna après sa blessure de 14 :

" Jalaguier avec sa barbe, une autorité, et un savant, c'est l'évidence ! Combien qui lui redoivent la vie! sauvés extremis [...] la gentillesse même avec nous, et une habileté, une audace, sans radio encore à l'époque, au doigté, au tact, à la pointe d'aiguille, autour des artères, clivait, débridait, saisi ! le bout de fonte, l'esquille...la vie et la mort on peut le dire... une finesse de doigt que moi qui m'y connais un peu je me dis, je juge rétrospectif, je rêve comment qu'il s'y prenait... comme de la dentelle dans la nuit... du faufilage entre neurones, artérioles à vif, muscles hachés, guidé à la pointe du scalpel, juste du petit trémule des veines... Personne aura plus cette main-là."

"... comme de la dentelle dans la nuit ..." : Céline, fils d'une marchande de dentelles, s'y connaissait.


Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois, version C (cité par Henri Godard, in Céline )


( Rédigé par : J.-C. Azerty )