mercredi 31 août 2011

Où sont passées nos petites monographies ?

Elles s'appelaient Ecrivains de toujours, Solfèges, la Bibliothèque idéale, Untel, l'homme et l'oeuvre. Souvent rédigées par des spécialistes érudits et passionnés, intelligemment illustrées, elles étaient d'excellentes introductions à l'univers d 'un écrivain, d'un musicien. Je leur dois beaucoup. Je les conserve précieusement dans les rayons de ma bibliothèque. Je relis de temps en temps l'une ou l'autre de ces petites monographies, j'y puise un renseignement, une vérification. Le Virgile de Jacques Perret, le Giono de Claudine Chonez, le Schumann d'André Boucourechliev, le Montesquieu de Jean Starobinski ou le Ravel de Vladimir Jankelevitch  restent pour moi des ouvrages  de référence.

Ces collections sont aujourd'hui  arrêtées ou en sommeil. Internet leur aura donné le coup de grâce. La bouillie wikipedia a relégué aux caisses des bouquinistes ces petits livres si bien écrits par des gens de talent.





dimanche 28 août 2011

Un cauchemar, des fois ça soulage

Cette nuit, j’ai rêvé qu’à la suite de la crise de gogoïsme aigu qui s’empara des électeurs français au printemps 2012, DSK était triomphalement élu Président de la République. Il réservait son premier voyage officiel à Israël . Accompagné de son indéfectible épouse et de Joseph Macé-Scaron bombardé ministre de la culture, il débarquait à l’aéroport de Tel Aviv. Mais il se faisait refouler sur le tarmac, sur l’ordre d’un premier ministre secrètement converti à l’Islam salafiste au motif que : « on ne veut pas sur notre sol d’un obsédé sexuel, d’une cocue chronique et d’un voleur. » Devant ce camouflet à côté duquel la dépêche d’Ems faisait figure de lettre d’amour, DSK déclarait incontinent la guerre à Israël. Prenant le commandement d’une expédition punitive, il embarquait, flanqué de son indécollable épouse, sur le Charles-de-Gaulle. Mais le vénérable bâtiment, déjà fort déglingué par de précédentes équipées, ne tardait pas à couler, victime d’une collision avec une canette de bière flottant entre deux eaux, dans une scène dantesque où se croisaient les influences du « Petit baigneur » et de « Band of brothers ». Rescapé du naufrage, le couple de pingouins présidentiel se faisait démazouter au pinceau (avec d’infinies précautions) sur le rivage d’une île grecque par des ornithologues locaux. La Grèce proposait ensuite de les échanger contre la prise en charge intégrale de la dette grecque par la France et la restitution à l’identique de la statue équestre de Platon par Polyclète (y compris les roustons). Mais Joseph Macé-Scaron, qui s’était entre temps proclamé empereur des Français sous le nom de Joseph l’Auguste, remettait à plus tard l’étude de la proposition, tout occupé qu’il était par la publication d’un ouvrage de 100 000 pages où il plagiait toute la littérature française. Intitulée « Mon Ticket pour l’éternité », cette somme en 200 volumes parut à l’automne 2012, saluée (après l’interdiction préventive de l’Express et du Nouvel Observateur) par un éloge dithyrambique de Pierre Assouline dans un numéro double et spécial du Magazine littéraire. Joseph Macé-Scaron, dit L’Auguste Joseph, se faisait assassiner peu après par Calixte Belaya, outrée d’avoir été écartée de la rédaction de l’ouvrage. Et, tandis qu’en proie à une énième crise de delirium vaticinans, Bernard-Henri Lévy était expédié à Charenton en ambulance spéciale, Pascal Bruckner, bardé d’une ceinture d’explosifs, se ruait, au cri de « Mort à l’Amérique », sur l’ambassade de Norvège. Mais pourquoi toujours la Norvège ? me demandai-je. L’angoisse suscitée par cette question insoluble me réveilla en sursaut. Bientôt calmé par une douce odeur de café chaud, « N’empêche, me dis-je en soupirant, on aurait été débarrassés d’une sacrée bande de charlots ».

(Produit garanti sans plagiat, made in France (Var profond)


samedi 27 août 2011

On n'en aura plus

Il était le compagnon quotidien, depuis dix ans que notre fils nous l'avait confié car il ne supportait pas de vivre en appartement. Il était partout dans le jardin et dans la maison. Il y avait le cerisier où il faisait ses griffes, l'herbe dont il se purgeait, les fauteuils et les lits qu'il expérimentait tour à tour, les rituels qui nous faisaient rire. Puis il y eut le rituel de la piqûre d'insuline, qu'il accepta en ronronnant, quatre ans durant. Puis on ne le vit plus dans le jardin. Puis on ne le vit plus à l'étage. Puis il déserta les pièces du rez-de-chaussée, pour se coucher péniblement contre le réfrigérateur dans la cuisine, dont il ne bougeait presque plus. Mais il avait toujours son regard vif et tendre.

Alors il a fallu l'amener, dans le soleil d'après midi, jusque sur cette table,  où il s'est endormi les yeux ouverts, pendant que je le caressais. Et il est parti, sans savoir.

Moi, depuis ce moment, je me sens coupable comme un meurtrier. Et ma femme m'a dit tout-à-l'heure : je vois sa petite bouille partout.

Nous voilà bien.

Après la chienne aux pattes blanches, lui.

C'est trop cruel.

On n'en aura plus.


( Posté par : Jambrun )






dimanche 21 août 2011

Et moi et moi et moi

La rédaction du précédent billet m'aura permis de découvrir (ou quasiment) l'existence d'Elvis Costello. J'avais auparavant dû lire ce nom une ou deux fois mais c'est tout. J'ignore le son de la voix et de la guitare d'Elvis Costello. Il paraît que c'est quelqu'un de très célèbre. Presque autant qu'Elvis Priestley.  Presley.

Ainsi, pendant tant d'années, j'aurai vécu sans rien savoir de cette star du show bizz, dont les chances de figurer dans l'histoire de la musique pop/rock paraissent très supérieures à celles de Johnny Halliday.  Je n'ai pas vraiment souffert de cette ignorance.

Il est vrai que, de son côté, Elvis Costello a vécu sans savoir que j'existais, ce qui n'a pas dû le gêner non plus.

Et l'on nous annonce que nous serons bientôt neuf milliards de zozos sur la planète : ça ne va pas faciliter la connaissance des uns par les autres.

Mais je n'y serai plus.

Elvis Costello


" Suite(s) impériales " , de Bret Easton Ellis

S'agissant des conditions élémentaires de la réussite d'un récit bien conduit, on n'a pas inventé grand chose depuis l'Iliade. Parmi elles, la question du choix du point de vue ( la focalisation, pour parler le langage d'une narratologie basique) est décisive. Pour tout romancier, il  s'agit de décider qui prend en charge la narration et quel est le degré de la connaissance qu'il a des faits rapportés. La pertinence de ce choix détermine la réussite du roman. Cela se vérifie avec le dernier roman de Bret Easton Ellis, Imperial bedrooms ( Suite(s) impériales(s) ) : ce titre un peu énigmatique pour le public français est emprunté à une chanson d'Elvis Costello (un passage d'une chanson de l'album du même nom est cité en exergue du roman).

Clay, le protagoniste de ce thriller -- qui dépasse d'ailleurs largement le niveau d'un polar bien ficelé -- prend à son compte la narration (focalisation "interne" donc). Son  récit nous est donné comme une sorte de journal en temps (presque) réel de ce qu'il vit, sans que jamais (ou quasiment jamais) il prenne du recul pour réfléchir à ce qu'il vit. Du reste, le personnage répugne à faire l'effort de se regarder en face, et ce sont les autres, en général, qui tentent (en vain) de l'éclairer sur sa conduite. Autoportrait d'un salaud en train d'accomplir son destin et qui ne sait même pas qu'il est un salaud parce qu'il ne prend jamais le temps de se demander s'il en est un.

Scénariste à Los Angeles (probablement à Hollywood, bien que cela ne soit pas précisé), Clay évolue dans un univers restreint qui ne dépasse guère les frontières de son environnement professionnel : scénaristes, producteurs, acteurs et actrices plus ou moins éphémères, travaillant pour le cinéma et la télévision. Sa lucidité sur ce monde et sur sa propre vie est fortement altérée et réduite par sa dépendance aux alcools forts et à la cocaïne. Un des points forts du livre est qu'il  nous fait entrer dans l'univers mental et les obsessions d'un alcoolique et d'un drogué.

C'est justement l'absence de recul (qu'aurait permis le choix d'un point de vue plus distancié) qui fait la force et l'efficacité du livre. Nous plongeons avec Clay dans un enfer d'où toute considération proprement morale est exclue. Ce récit à la première personne et au présent, rédigé dans un registre de langue généralement commun, nous le dévoile crûment. Entrer en relation avec l'autre signifie tenter, soit de le posséder (généralement comme objet sexuel), soit de le dominer, soit de le neutraliser en obtenant qu'il s'efface ou se taise. L'obsession du rapport de force se fait jour constamment sous la banalité des échanges. La peur omniprésente et réciproque de l'autre débouche directement sur le donnant-donnant, l'intimidation, le chantage, la menace, la violence physique la plus  abjecte. Tout le monde tient tout le monde par un quelconque moyen de pression; personne n'abat jamais toutes ses cartes, dans une semi-obscurité grouillant d'innommables secrets. Toute communication est misérable et frustrante, d'autant plus qu'elle se fait le plus souvent par téléphone ou Iphone, véhicule de SMS basiques ou de vidéos compromettantes. L'obsession du sexe est permanente et violente, dans ce monde où vendre sa beauté et son corps pendant qu'il est temps constitue le plus sûr moyen d' échapper aux petits boulots et d'accéder à l'éphémère célébrité d'un clip vidéo, d'un second rôle ou d 'une photo dans un magazine.

On pourrait reprocher au romancier d'avoir limité sa description à celle d 'un  univers par trop restreint, en excluant de surcroît tout contrepoint. Mais c'est justement par ce choix que son livre dépasse le niveau d'un énième thriller hollywoodien. Ce qu'il décrit, c'est un cas limite, et le microcosme où évolue Clay pourrait bien être la variante paroxystique  du monde comme il va : un monde où l'homme est un loup pour l'homme. Bret Easton Ellis n'est pas le premier  à l'avoir montré.

Dans une tardive (trop tardive ?) prise de conscience, Clay constate : "je n'ai jamais aimé personne et j'ai peur des gens". C'est bien là le problème.  Fonctionner comme cela vous conduit à ne fréquenter que des gens qui vous ressemblent, quitte à en supporter toutes les conséquences. "Pas de piège plus mortel que celui qu'on tend à soi-même", écrit Raymond Chandler, cité au début du roman. On ne saurait mieux dire.

Scénariste de cinéma, Clay a travaillé sur le scénario d'un film qui s'appelle Caché. L'allusion au film de Michael Haneke qui porte le même titre est transparente. Le seul autre film évoqué dans le livre est Le Mépris,de Jean-Luc Godard .Tout un programme.



Bret Easton Ellis, Suite(s) impériale(s)  (Imperial bedrooms), traduit de l'américain par Pierre Guglielmina, Robert Laffont /Pavillons

Bret Easton Ellis

vendredi 19 août 2011

La chasse au quantum de littérature est ouverte


  1. Il n’aura fallu que quelques années pour que se dissipe l’illusion. Le grand défi scientifique du XXe  siècle ne sera pas la traque du boson de Higgs par les physiciens du LHC, mais bel et bien la quête du quantum de littérature, autrement dit de l’infiniment petit littéraire, juste au-dessus (ou au-dessous, si tant est qu’un tel prodige soit possible) du zéro absolu sur l’échelle de Kelvin. On honorera plus tard comme il le mérite le nom de Pierre Assouline et on célébrera la date du 18 août 2011, puisque c’est ce jour-là que cet éminent chercheur ouvrit la chasse au quantum de littérature, en présentant et en publiant sur son site de La République des livres une phénoménale trouvaille : le Marcel Cohen, découvert par lui dans les sables de la mer d’Aral. Avec le Marcel Cohen, on n’est déjà pas loin du zéro absolu (même si la Christine Angot s’en était déjà approchée), mais dans le domaine de l’infiniment petit, les infiniment minusculissimes différences sont monstrueusement énormissimes.

    Voici un échantillon du Marcel Cohen, clandestinement prélevé par mézigue dans le laboratoire du chercheur :

    « Dans la mer d’Aral transformée en désert, un camion heurte une ancre marine au détour d’une piste et se retourne. L’ancre avait été perdue par un navire il y a quelques décennies à peine. Elle gisait alors par trente mètres de fond. »
    Putain, ça dépote, non ?
    Et c'est édité chez Gallimard, dont le catalogue (avis aux chercheurs) recèle sûrement quelques pépites de ce calibre.
    La chasse au zéro littéraire absolu promet donc d’être passionnante et, en plus, elle coûtera bien moins cher que la chasse au boson de Higgs. Avantage supplémentaire ; tout le monde peut participer. Pas besoin d’être sorti de la rue d’Ulm ou de Princeton. Ainsi ai-je décidé d’apporter ma modeste contribution avec ce :

    SIXAIN HEIDEGGERIEN

    Sur l’île de Sein
    Jouer au marsouin
    Entre les seins
    De ma Zézette
    C’est pas malsain :
    Sein und Zézette









jeudi 18 août 2011

Sur une bourde hugolienne

Il n'en a pas commis tant que ça, mais celle-là, c'en est une, et qui révèle, en plus, son inculture musicale. C'est le trop célèbre "Défense de déposer de la musique au pied de mes vers" Cette arrogante boutade du plus illustre des poètes de son temps en dit long aussi sur le retard musical de la France de l'époque (grosso modo la Monarchie de Juillet). Quel poète allemand se serait plaint alors d'entendre ses oeuvres mises en musique par un Schubert ou un Schumann ?

Les musiciens auront répondu à l'arrogance du père Hugo par une certaine indifférence à l'égard de sa poésie. Ses poèmes ne les ont guère inspirés, à la différence de Baudelaire, de Verlaine, de Mallarmé, ou même de... Parny, poète néo-classique de la fin du XVIIIe siècle (pour les Chansons madécasses de Ravel).

Pour le théâtre, ce fut sensiblement différent, puisqu'on ne compte pas moins d'une centaine d'opéras inspirés par les drames de Hugo ( Lucrèce Borgia, de Donizetti, Ernani, de Verdi ). Il est d'ailleurs probable que certaines de ces tentatives, jugées peu heureuses par le poète, aient été à l'origine de sa boutade exaspérée. N'empêche qu'aujourd'hui, peu de gens ont lu Le Roi s'amuse, alors que tout le monde connaît Rigoletto, l'opéra qu'en tira Verdi.

Hugo éructa cette sottise à peu près au moment où Hector Berlioz composa une suite de mélodies sur des poèmes de Théophile Gautier, les Nuits d'été. Gautier avait bien du talent, Berlioz avait du génie : cela donne un des sommets de la musique française. Cet éblouissant chef-d'oeuvre a trouvé son interprète inspirée en Régine Crespin , alors au sommet de son art vocal (avec l'Orchestre de la suisse Romande, dirigé par Ernest Ansermet).

Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, ont inspiré d'admirables mélodies à Duparc, Debussy, Ravel . Mais à la différence du lied allemand, la mélodie française sera restée un art relativement confidentiel. Curieusement, ce sont souvent des musiciens anglo-saxons qui en auront proposé les enregistrements les plus convaincants.


Berlioz, Nuits d'été,  Régine Crespin, Orchestre de la suisse Romande, Ernest Ansermet

RavelTrois poèmes de MallarméChansons madécasses (Parny), Histoires naturelles (Jules Renard),  Felicity Palmer, John Constable (piano) The Nash Ensemble, Simon Rattle

Mélodies de Duparc, RavelPoulenc, Satie,  Jessye Norman, Dalton Baldwin


mercredi 17 août 2011

Je hais l'anticyclone des Açores

On connaît le mot fameux de Baudelaire (c'est dans Fusées ou dans Mon coeur mis à nu, je ne sais plus  « Je hais les légumes sanctifiés »  Baudelaire dénonçait ainsi l'attitude de certains Romantiques coupables à ses yeux d’avoir stupidement idéalisé la Nature. Celle-ci n’a en effet à nous offrir que ce qu’elle a, c’est-à-dire au fond pas grand’ chose, et toujours la même chose. La nature se révèlera toujours incapable de combler les attentes infinies de l'esprit. Baudelaire nous propose une doctrine cohérente de la création  artistique, où l'éloge de l'imagination, "reine des facultés", tient une place majeure. C'est pour la même raison qu'il condamne la photographie, technique de reproduction du réel, et qui, en plus (sacrilège suprême à ses yeux) prétend accéder à la dignité d'un art. 

Pour moi, qui ai l’infortune de vivre dans le Sud-Est de la France, un de ces pays imbéciles où jamais il ne pleut ( ou presque jamais) dont parlait Brassens, et dont les cieux d’un bleu immaculé illuminent d’un sourire crétin, rien que d’y penser, la tronche des bonnes femmes qui nous présentent le bulletin météo à la télé, je crève de la nostalgie des ciels chargés de nuages d'un gris tirant vers le noir défilant au pas de course, ou bien livides et fuligineux. Dans ce pays que j'habite, il faut attendre des mois avant que les vents d'est se décident à rassembler le troupeau des nuages chargés de pluie, et ce n'est pas un orage par ci par là qui m'aidera à supporter ces ciels d'un bleu uniforme, inerte, bovin et pour tout dire crétin.. 

Bien entendu, si je vivais en Ecosse, j’en aurais vite ma claque du passage des dépressions enchaînées et je bramerais après un ciel d’un bleu pur sur des calcaires blancs. Car ces ciels, quels qu'ils soient, dont j'ai la nostalgie, c'est en vain que je les chercherais dans la nature, en vain que j'espérerais qu'un caprice de la météo ou du climat me les serve. Ces ciels selon mon coeur, on ne les trouve que chez les peintres, et aussi chez les écrivains, ou dans la musique.

Le tableau de Bernard Fichera qui illustre ces remarques m'a donné la jouissance d'un de ces ciels incomparables. Cet artiste a le secret de sublimes grisailles, de nuées couleur jus de chique ou vieux zinc crasseux, et comble mes attentes sans avoir à faire le voyage d’Ecosse. Je pourrais d’ailleurs poireauter longtemps, planté devant le Ben Nevis, à attendre que la nature veuille bien me servir un ciel à la Fichera. Dans ce tableau, une source de lumière, à droite, manifestement placée là pour les besoins de la cause, tel un projecteur de théâtre, éclaire un décor solitaire, paysage de rêve. L’homme, créateur de ces architectures imposantes, s’en est retiré. Les choses vivent de leur vie puissante; c’est immobile et, secrètement, ça vibre, ça vibre de partout. Enfin, dans le tableau, par la magie de la touche du peintre,  nulle part ailleurs.

La peinture, quand elle est de cette qualité et qu'elle ne prétend pas se mettre au service d'un discours, quel qu'il soit, recéler un contenu intellectuel, quel qu'il soit, me procure toujours une forme de jouissance que je qualifierais d'hébétée. Dans une exposition, devant un tableau comme celui-là, je suis capable de rester longtemps, à me balancer doucement tel un ours devant un gâteau de miel, tout à la volupté d'une harmonie dont la perfection met en lumière toutes les imperfections des "harmonies" naturelles.

Peinture de Bernard Fichera

dimanche 14 août 2011

Un (modeste) héros de notre temps

Pas plus tard qu(‘avant-hier soir, je me gare sur le parking de mon patelin submaritime, envahi par des hordes de touristes arrogants dès le retour de l’été. Juste à côté d’une Ferrari rutilante dernier modèle, immatriculée en Chuiche. Connard de Chuiche friqué qui vient narguer notre pauvreté jusque sur le parking de notre moyenne surface (discount).

Passe un loubard très typé (bronzé), en marcel avec décalcomanie sur l’épaule. Gaffe, mon zozo, tu me vois pas, grâce à mes vitres teintées (où que j’arbore le logo de l’OM), mais moi, je te vois et je surveille tous tes faits et gestes.

Le loubard s’arrête pour admirer le bolide. Passe un doigt léger sur le logo de la marque, à la pointe du capot. Mais vas-y, connard, vas-y, te gêne pas. Arrache-le pendant que tu y es. Moi, derrière mes vitres (teintées), je sors mon IPod transformable et rétractile, et je filme ! Tu perds rien pour attendre, fumier, je fais partie des voisins vigilants, mais toi tu le sais pas.

Il s’éloigne. Discrètement je m’extrais de mon véhicule. Du coffre arrière, toujours discrètement, je sors l’outil qui me sert dan ce genre de cas d’urgence, une massette de 5kg en bonne fonte, emmaillotée dans une serviette de toilette (pour le bruit). Fumier de capitaliste, tu t’en souviendras de ton séjour dans notre station submaritime et postbalnéaire. Et Dzoong ! sur le capot ! Et Schlong ! dans le plot d’échappement ! Et tsooing ! dans les phares ! Tu vas voir ce que je vais en faire de ta chiotte ! Salaud de capitaliste ! Fiote de Chuiche ! C'est ta compagnie d'assurances qui va être contente !

Par la vitre brisée, j’achève le travail en balançant un cocktail molotov de ma fabrication, non sans avoir récupéré sur le siège le sac de la rombière avec ses cartes de crédit.

Et je me barre (discrètement).

Le lendemain, j’envoie aux flics (anonymement) la carte mère de mon Ipod super-rétractable avec la vidéo accusatrice. Les pandores de mon patelin submaritime et prébalnéaire ne sont pas des compliqués. Y vont pas chercher midi à quatorze heures. Le type était pas connu des services de la police mais il était bien connu dans le quartier, où il n’avait pas que des amis. Il est en garde à vue. Il paraît qu’il est sur le point d’avouer. Il n’en serait pas à son coup d’essai.

Ainsi, d’un seul coup, j’ai vengé la dignité de nos pauvres, insultée par un misérable richard chuiche, j’ai appliqué le principe de la reprise individuelle, j’ai contribué à protéger la propriété privée, à affermir l'ordre social, en usant efficacement de mon droit légal à la délation légitime. Qui dit mieux ?


( Posté par : Guy le Mômô )


vendredi 12 août 2011

Dénonciation et délation

La non-dénonciation de malfaiteur est punissable par la loi, dès lors qu'il s'agit d'un crime. Dénoncer aux autorités de police et de justice le ou les auteurs d'un  crime ou d'un projet de crime est un acte civique, qui contribue à la protection de l'odre social et à la sécurité des citoyens.

La délation est la forme noire, immorale, de la dénonciation légitime. Le délateur dénonce pour des motifs inavouables et bas (appât du gain, désir de nuire...). C'est un calomniateur qui oeuvre à la persécution des innocents.

La distinction paraît claire. Elle ne l'est pas, en fait. L'Histoire ne manque pas d'exemples où le dénonciateur des uns est le délateur des autres. Par exemple, sous l'Occupation, celui qui dénonçait un Résistant ou un Juif accomplissait un acte civique du point de vue des autorités en place et des lois existantes. Mais, pour ceux qui luttaient contre les nazis et le régime de Vichy, c'était un délateur.

Les récentes émeutes qui ont secoué les villes d'Angleterre ont redonné une actualité à ce débat. Ainsi, dans le numéro du Monde en date du vendredi 12 août  2011, sous le titre Autodéfense, pluie et délation : recette d 'une nuit calme à Manchester, Elise Vincent décrit  "le système de délation en ligne mis en place par la police anglaise dans toutes les villes touchées par les émeutes. Sur la page d'accueil des sites internet de chaque antenne de police locale, des captures d'écran des jeunes émeutiers récupérées par les caméras de vidéosuveillance. les visiteurs sont invités à dénoncer toute personne qu'ils reconnaîtraient par l'intermédiaire d'un numéro de téléphone en étant assurés de voir préservé leur anonymat".

Or, les actes perpétrés par les émeutiers (pillages, incendies d'immeubles d'habitation, agressions) étaient des délits graves ou des crimes. Ne pas  dénoncer leurs auteurs constitue, aussi bien au regard de la loi anglaise que de la loi française, un  délit, voire un crime. On peut se demander, dans ces conditions, pourquoi Elise Vincent, dans son article du Monde, a préféré employer à plusieurs reprises le terme infamant de délation plutôt que de parler de dénonciation.

C'est peut-être, tout simplement, parce qu'elle est Française. En  France, pays catholique, pays méditerranéen , on n'a pas sur ces questions la même sensibilité que dans les pays du Nord, plus marqués par le protestantisme. C'est une affaire d'Histoire et de culture. Une partie de la société française continue discrètement d'avoir la religion de l'omerta : héritage archaïque et inavouable des vieilles sociétés méditerranéennes. Voilà pourquoi la vidéo-surveillance, système efficace massivement adopté outre-manche et dans le Nord de l'Europe, peine à se développer en France : chez nous, ça reste mal vu d'espionner ses voisins et de les cafter à la police, même s'ils te volent, t'insultent et t'emmerdent.

Cette pente des Français à confondre systématiquement dénonciation et délation tient sans doute aussi à la difficile relation qu'ils ont avec leurs forces de police. Dans cette vieille République où celles-ci devraient être considérées comme un des rouages indispensables de la vie démocratique, le policier, c'est toujours encore un peu Javert. Il faut dire qu'au long de notre Histoire, divers régimes non démocratiques ont mis les forces de police au service de leur politique répressive. Et puis, l'habeas corpus, c'est une invention  anglaise qui, même aujourd'hui, continue d'avoir de la peine à s'acclimater en France.

C'est sans doute aussi une question de point de vue. La plupart des jeunes pillards d'Angleterre sont sans aucun doute des abrutis décervelés; le respect de la personne et des biens de leurs concitoyens est le cadet de leurs soucis. Mais d'un autre côté, ce sont de pauvres victimes d'une société inégalitaire, victimes du racisme, de la discrimination à l'emploi, de la pauvreté etc. etc. Il semble légitime de les dénoncer pour leurs actes de délinquance, mais, d'un autre côté, les dénoncer, n'est-ce pas faire le jeu des riches et des puissants, n'est-ce pas de la délation ? La meilleure façon de dé-légitimer la dénonciation légitime, c'est de présenter comme légitimes les actions les plus anti-sociales des voyous, actions qui s'apparentent à s'y méprendre à des actions de guerre civile.

Le bobo français (ou anglais) dont la bourse est à droite mais le coeur à gauche (et qui lit volontiers Le Monde) est déchiré par ce dilemme. Comment, mon Dieu, comment concilier ces deux points de vue si cruellement antagonistes ? Comment s'arranger pour continuer à compatir avec la pauvre victime de l'horreur socio-économique, tout en approuvant les mesures qui l'inciteront, en tant que vilain voyou, à se tenir à carreau ? Stanley Kubrick, dans Orange mécanique -- adaptation du roman d'Anthony Burgess -- a très bien montré où mène cette affreuse contradiction où se débat le coeur saignant du bobo de gauche.

Ayons donc la franchise de reconnaître que sur la question d’établir une limite claire entre dénonciation et délation, le débat risque de rester académique. En réalité, dénonciation et délation se confondent. Pour imaginer un dénonciateur purifié de toute velléité délatrice, il faudrait admettre qu’il n’agirait que mû par le souci de l’intérêt supérieur de l’ordre public, et après s’être soumis à un examen de conscience du genre : »Mon fils, es-tu sûr que tes motivations sont exemptes de tout intérêt personnel ? ». On n’aurait pas fini. Pratiquement, seuls les pouvoirs en place (politique, judiciaire) sont habilités à définir ce qui est dénonciation légitime. Encore une fois, du point de vue du régime de Vichy, le dénonciateur de Juifs, de communistes ou de Résistants n’était nullement un vil délateur mais un citoyen vertueux accomplissant son devoir civique. Le point de vue change évidemment avec les hasards de l’Histoire.

En réalité, dénoncer implique toujours un plaisir personnel, ne serait-ce que le plaisir de nuire à son prochain, plaisir si répandu qu’on pourrait le dire naturel. Même celui qui dénonce, le plus légitimement du monde, l’affreux pédophile, le violeur ou le tueur, doit aussi s’en féliciter in petto sur le mode « Attends, mon salaud, tu vas bientôt en baver des ronds de chapeau, et longtemps, et ce sera grâce à moi (on entends d’ailleurs dire ça souvent dans des tas de séries policières à la télé). Et de rêver, gourmand, à une prison bien surpeuplée et surchauffée, avec persécutions et règlements de compte à la clé, où ne manquera pas d’être expédié, grâce à la contribution de notre vertueux citoyen, le vil scélérat. Ne crachons pas sur les petits plaisirs de la vie.

Pour moi, qui ai lu Balzac, je considère avec lui que « l’ordre social » n’est que le masque superficiel d’une guerre sociale qui se poursuit de génération en génération. Je trouve que les choses n’ont guère changé depuis 1830 : c’est toujours la lutte des riches contre les pauvres, des nantis en diverses formes de capital (financier, culturel, professionnel) contre ceux qui dansent devant le buffet, — l’immense majorité car il n’y en a pas pour tout le monde. Donc, chacun de son côté de la barrière. Chacun dans son camp, dans une guerre larvée, multiforme, presque invisible. C’est la lutte pour la vie, quoi. Il s’agit pour la minorité de convaincre la majorité de rester à sa place. Par tous les moyens (ils sont innombrables). La dénonciation/délation, sous les formes modernes sophistiquées qu’on connaît, me paraît un moyen mineur mais non négligeable de maintenir un ordre social dont, personnellement, j’ai plutôt profité jusqu’à présent. Choisissons notre camp. car la guerre civile a déjà -- et depuis longtemps -- commencé.



jeudi 11 août 2011

" Portnoy's complaint ", de Philip Roth

Portnoy's complaint (titre assez médiocrement traduit en français par Portnoy et son complexe), second roman de Philip Roth, paru en 1969, valut à son auteur un double succès de scandale et de vente. Romancier prolifique et inégal, Roth est considéré aujourd'hui comme un des tout meilleurs écrivains américains. Avec le recul, Portnoy's complaint n'apparaît pas comme le plus abouti de ses livres.

Pourtant, le meilleur de l'écrivain se retrouve bien dans ce roman. D'abord une verve comique d'une force exceptionnelle, dont seuls les romans de Céline ou l'Amarcord de Fellini donnent un équivalent. Le passage hilarant sur la frénésie masturbatoire du jeune Portnoy en fournit, dès le début du roman, un exemple de choix. Il prend place dans la peinture haute en couleurs d'une furibarde crise d'adolescence prolongée qui est un des points forts du livre, peinture rendue encore plus intéressante et significative grâce au regard férocement lucide porté sur le milieu social de son adolescence, une famille juive de la lower middle class et son environnement dans l'Est des Etats-Unis de l'immédiate après-guerre. Les analyses du romancier sur le poids des conditionnements culturels et familiaux, sur le rôle central d'une différence à la fois fièrement revendiquée et ressentie comme insupportable par les frustrations qu'elle engendre (thème qui sera un des grands thèmes de l'oeuvre de Roth), emportent la conviction par leur intelligence et leur force, et dépassent largement le cas de la judéité de l'auteur pour dévoiler leur portée universelle. Il fallait aussi du courage, même à la fin des années 60, pour parler de la puissance de la pulsion sexuelle avec cette franchise, voire cette crudité, sans pour autant beaucoup masquer la source essentiellement autobiographique du livre, et aussi pour prendre avec sa communauté d'origine et un couple parental affectueusement abusif une distance qui n'exclut jamais la reconnaissance et la tendresse. C'est peut-être surtout la complexité de la vie et des êtres et l'impossibilité de trancher pour comprendre et juger un individu que le roman nous fait toucher du doigt. D'où la chute comique du "mot de la fin", laissé au Docteur Spielvogel : "Pon (dit le docteur). Alors maintenant nous beut-être bouvoir gommencer, oui ?" Le déballage de ce qui est conscient  n'est que le prélude à un travail de découverte de l'inconscient qui se cache derrière.

Pourtant, le livre laisse insatisfait, surtout par son insuffisante rigueur, d'un point de vue romanesque. La prolixité a toujours été le péché mignon de Philip Roth. Cette fois, peu à peu, la satiété et la lassitude s'installent; la verve comique ne sauve pas toujours les épisodes d'un sentiment de déjà dit et de redondance; on a beau être porté sur le sexe, les multiples expériences sexuelles du héros, pour corsées qu'elles soient, finissent par laisser froid; c'est aussi que, depuis, on est allé beaucoup plus loin, et la prudence du présentateur du livre dans la collection Folio, évoquant "les déviations les plus extrêmes" de la sexualité du héros fait un peu sourire.

Surtout, on est vite gêné par la faiblesse -- pour ne pas dire l'absence -- d'une véritable construction romanesque. L'idée d'une confession du personnage sur le divan d'un psychanalyste est l'alibi artistiquement insuffisant d'un déballage qui n'est en effet qu'une complainte, avec ses ressassements. Roth, par la suite, fera sur ce terrain de gros progrès.

N'empêche : un sacré écrivain !


Philip Roth,   Portnoy et son complexe (Portnoy's complaint) , traduit de l'américain par Henri Robillot, Gallimard / Folio. cette traduction me semble avoir assez mal vieilli. Elle mériterait d'être revue.


lundi 8 août 2011

Glisse intense

Sur un feuilleton vespéral de grande diffusion, un fringant chef de clinique empapaoute son jeune amant dans une chambre de l'hôpital entre midi et deux.

Je sais bien qu'à Marseille on cultive une certaine nonchalance qu'on ne retrouve pas  au Nord, j'aimerais tout de même savoir ce que, du côté de la Timone, les personnels hospitaliers,  s'ils l'ont vue, on pensé de l'image que cette séquence donnait de leur profession.

Curieux qu'aucune parodie ne se soit attaquée à ce genre de feuilleton. Par exemple, si j'avais mis en scène la séquence, j'aurais mis dans un coin de la chambre un malade exsangue, en état de coma dépassé, baignant dans ses déjections. Autant faire fort.

Il est vrai que les scénaristes de cette série semblent à court d'idées. L'élément "à suspense" actuellement exploité repose sur le projet d'une société plus ou moins maffieuse d'exploiter les gaz de schistes de la région. Malheureusement pour les promoteurs de cette idée lumineuse, on aurait du mal à trouver le moindre bout de schiste dans un rayon de 100 km autour de Marseille, à moins (peut-être) de creuser vraiment très très très profond. Ils ont dû se dire que les débiles qui regardent leur torchon ne savaient pas, de toute façon, ce qui pouvait bien faire la différence entre un calcaire et un schiste.

Juste après cet édifiant épisode, un clip publicitaire nous informait que le nouveau rasoir Gillette procurait "une glisse intense". C'est ce qu'avait dû se dire le fringant chef de clinique en s'enduisant la bite d'un gel thérapeutique quelconque piqué dans la pharmacie.

L'adjectif  "intense" est particulièrement à la mode dans les messages publicitaires. Y avait déjà le chocolat, le café, la glace à la vanille, le roquefort, maintenant Gillette s'y met. Tout doit être intense, à commencer, bien entendu, par le cliquetis des machines aux caisses.Quant à la connerie des publicitaires, elle reste toujours aussi intense, elle aussi. Les clients sont supposés trouver intelligent cet intarissable discours pour débiles dont Coluche fit naguère une caricature inoubliable.

Si j'avais du temps pour ça , je créerais un blog où je ferais la chasse quotidienne à toutes les manifestations du mépris que les fabricants de programmes télévisés cultivent pour les téléspectateurs. Il y  aurait du pain sur la planche.

samedi 6 août 2011

Un vers génial

Tout le monde connaît ce quatrain d 'heptasyllabes par lequel se termine La mort et le bûcheron, de La Fontaine :

Le trépas vient tout guérir;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.

De ces quatre vers, quel est le plus génial ?  Ma réponse est : c'était le plus difficile à trouver; le moins évident; celui qui a donné le plus de mal au poète, sans être pour autant le plus séduisant.

Donc, indubitablement, le second.

Les trois autres ont une allure de sentence. Ils sonnent bien, ils sont faciles à retenir. Mais il fallait arriver à ce quatrain construit sur une rigoureuse armature logique. Donc trouver un lien entre le premier et les deux autres. Avec une rime en ..ommes ou en ...somme(s).Le raisonnement est : le trépas vient tout guérir / mais surtout ne changeons rien / donc souffrons sans guérir plutôt que d'accepter le seul remède efficace et universel. D'où : mais ne bougeons d'où nous sommes, qui introduit une idée nouvelle, celle que la mort est un passage, un  voyage (idée chère à La Fontaine).

Le Grand Siècle a développé une forte pensée sur la mort : Pascal, Bossuet, La Fontaine.  Du christianisme de Bossuet à l'épicurisme de La Fontaine, les réponses sont diamétralement opposées mais elles affrontent la réalité avec une égale vigueur.

A partir du siècle suivant, tout change : le recul des grandes épidémies, des conditions de vie relativement meilleures, les progrès encore modestes de l'espérance de vie relèguent peu à peu au second plan la préoccupation de la mort. Puis vient l'ère des Révolutions de toutes sortes : révolutions politiques, sociales, révolutions du savoir scientifique, qui donnent un sens nouveau, une valeur nouvelle à la vie. Croire en la vie, tout miser sur elle, tel est le nouveau mot d'ordre. Peu importe que la moyenne d'âge des tués de quatorze-dix huit soit d'une vingtaine d 'années... Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie : la formule de Malraux nous tient lieu de viatique.

Notre époque se caractérise par une extrême indigence de la pensée de la mort. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les progrès de la médecine, du niveau de vie, le recul de la menace d'un conflit majeur font que, dans les pays d'Europe occidentale, le citoyen lambda peut s'estimer assuré (sauf pépin prématuré statistiquement pas trop probable) d'un capital de vie consciente et active d'environ quatre-vingt années. Tout le monde a l'air de trouver ce lot bien suffisant, bien raisonnable en somme. On évite de trop penser à tous les vieillards gâteux, crachotants et bavotants, qui se pissent dessus dans nos maisons de retraite. Houhou, mamie ! fait le petit-fils en visite au-dessus du visage de l'aïeule inerte : peut-être bien qu'elle est passée; fallait bien, de toute façon que ça arrive un jour. On évite aussi de se rappeler que cette situation relativement enviable n'a plus cours dès qu'on s'éloigne vers l'Est ou vers le Sud : espérance de vie en recul en Russie, saisissante de brièveté dans plus d 'un pays d' Afrique. Au Mali, un médecin pour 10 000 habitants (plus de trente en France); combien de blocs opératoires dans tout le pays (pour une population de 14 millions) ?

Pour le reste, la plupart s'en tient aux bonnes vieilles réponses chrétiennes ou musulmanes, mais sans trop insister. Quelques uns penchent vers la réincarnation bouddhique. Beaucoup se bricolent dans leur coin leur petit vademecum personnel. Rien de nouveau, en somme, et ne comptons pas trop sur nos philosophes (ou ce qu'il en reste) pour  enrichir et renouveler un tant soit peu le stock des pensées sur la mort.

La pensée contemporaine sur la mort est une pensée molle, paresseuse, en somme une pensée inexistante.

Je pense pour la part que la réponse épicurienne, telle qu'on peut la lire dans le poème de Lucrèce, garde toute sa pertinence. Elle demanderait simplement à être actualisée à la lumière des connaissances actuelles, en physique et en biologie notamment.

Revisitons nos classiques.

jeudi 4 août 2011

Beautés de l'anglais

Tout à l’heure, dans un feuilleton de grande audience, un garçon disait à un autre garçon :

 » D’accord, j’ai couché avec toi l’autre soir, mais c’était un one shot « .

Je ne connaissais pas l’expression mais elle m’a ravi par sa précision, sa technicité et son exquise poésie.

Et l’on dira que les Français ne sont pas anglophones. Ils sont en passe de le devenir, en tout cas.

Cela m’a donné envie de revoir Winchester 73. . Ou de relire La fille du fermier de Jim Harrison : c’est une experte à la carabine.

Jim  Harrison est une des grandes figures de l'école du Montana. Son écriture a la rudesse et la poésie des grands espaces de montagnes et de forêts où, parmi les loups, les élans et les ours, évoluent quelques solitaires de haut relief. On se dit en le lisant que les Américains ont bien de la chance d'avoir ces immenses espaces de nature presque vierge; chez lui, le Nouveau Monde continue de mériter son nom.


mardi 2 août 2011

Code-barres

Depuis que je fréquente l'hôpital, j'ai découvert que le patient y est identifié, tel une vulgaire boîte de haricots au supermarché, à l'aide d'un code-barres contenant, j'en suis sûr, un nombre conséquent d'informations sur ma personne et ma maladie. En cas de séjour prolongé, j'ai droit aussi, tel le délinquant astreint à la surveillance à domicile, à un bracelet (non électronique il est vrai -- quoique, ne m'étant pas encore enfui pour me mettre sous la protection de la Bonne Mère, je n'aie pu vérifier cette éventualité...).

Le système a certainement plein de vertus : assurer le suivi d'un patient soumis à des interventions nombreuses et complexes, de la piqûre sous-cutanée au "geste" d'ouverture du bide en passant par le scanner; éviter les confusions entre malades (j'ai un homonyme dans les dossiers de l'établissement). Il n'en est pas moins -- de façon  très innocente et très légitime -- une des formes du fichage précis et multiforme auxquelles le citoyen est soumis dans les sociétés "développées". J'imagine que le berger du Sahel ou le nomade mongol ignore presque complètement cette quasi-permanente mise en carte.

Carte d'identité, carte Vitale, carte d'électeur, carte bleue, numéro matricule, insee, permis de conduire, et maintenant code génétique, les procédures d'identification sont aussi variées qu'apparemment innocentes. Autant de formes d'un travail rationnel, systématique, performant, de répertoriage et de classement que l'Etat moderne, invention du XXe siècle, a mis peu à peu en oeuvre pour gérer plus efficacement le troupeau humain. Un peu comme les éleveurs épinglent à l'oreille de leurs vaches, de leurs moutons et  de leurs chèvres une étiquette en plastique portant un numéro matricule. Les gestionnaires d'Auschwitz, eux, se contentaient de l'imprimer sur le bras des déportés.

Les avantages du système sont évidents. C'est à lui que nous devons les progrès en matière de santé publique, d'éducation, de fonctionnement de la démocratie. Ses dangers ne sont pas moins patents. Moyen de gestion des masses, il aura permis les massacres de masse du XXe siècle : Verdun, la Kolyma, Auschwitz. C'est grâce à ces moyens que, dans toute l'Europe, furent expédiés les hommes sur tous les fronts des deux guerres mondiales, que furent traqués les Juifs, que furent remplis les camps de concentration allemands et soviétiques.

Le français contemporain s'est enrichi d'un mot qui laisse rêveur : traçabilité. On peut suivre à la trace les moindres déplacements du citoyen lambda grâce à ses déclarations d'impôt, ses fiches de paie, ses quittances EDF, sa carte bleue, son portable. Ajoutez-y un GPS, et tout est dit.

Siècle de l'individualisme que le XXe siècle ? Tu parles. Aucune époque n'aura mis en oeuvre autant de moyens pour soumettre l'individu à la toise collective. Aucun de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui, disait Hugo. Il aurait aujourd'hui bien plus de raisons de le dire mais peut-être bien moins de raisons d'en être satisfait.


Echapper à ce fichage semble à peu près impossible : il s'exerce dès l'enfance, sous les prétextes apparemment les plus légitimes, avec l'accord et la collaboration des parents. Que l'on cherche à s'y soustraire, il faudra en payer le prix : ce sera, de toute façon, très difficile et très cher. Tu voudrais t'émanciper, gentil mouton ? Gare aux loups !

( Posté par : J.-C. Azerty )