mercredi 30 novembre 2011

L'obligation de tirer son coup

Dure dure pour un époux abstinent, cette décision de la Cour d'appel d'Aix-en-Provence, condamnant ledit époux à verser une indemnité de 10 000 euros à son ex-épouse pour l'avoir délaissée sexuellement pendant une dizaine d'années.

Cette décision, qui fera certainement jurisprudence, ouvre aux femmes d'extraordinaires perspectives pour tirer des sous des bourses d'un mari défaillant. Encore faudra-t-il  réunir suffisamment de preuves, ce qui ne sera pas toujours facile.

En tout cas, une élémentaire prudence incitera donc les maris à tirer leur coup, désir ou pas, affection ou pas, au moins une fois par semaine, et sans doute deux, pour se conformer à la moyenne nationale. On pourra (on devra même) installer un équipement vidéo dans la chambre conjugale (mieux : dans le lit) afin de réunir les preuves que tout a bien été exécuté selon les règles.

Encore faudra-t-il pouvoir bander, ce qui n'est jamais assuré. C'est une question de bonne volonté, dira-t-on.
Mais la bonne volonté sera-t-elle toujours au rendez-vous ? Imaginons un époux accomplissant son devoir à contre-coeur . Quid du plaisir de l'épouse si son partenaire lui fait sentir qu'il vit ça comme une corvée, réduit l'acte à deux coups de queue vite fait, fait mine de vomir sur l'oreiller,  lit son bréviaire (ou le journal) pendant le coït et autres facéties ?

J'ai eu un arrière-grand père à qui cette mésaventure ne serait jamais arrivée. A l'instar de je ne sais plus quel personnage de Giono, il avait de longue date imposé à son épouse l'usage de la chemise de nuit à trou. Deux soirs par semaine, après avoir mûrement ruminé l'opportunité de sa décision, il se dressait dans le plumard, se tournait vers son épouse et lui disait : "Femme, la nature commande !"

Foutre-cul ! quel style !C'était une grande époque (bien avant la guerre de 14).

Récent disciple de Schopenhauer, le jeune Jean C. négligeait de plus en plus son épouse, pourtant charmante, appétissante et fort portée sur le déduit. Elle exigea des explications. Il lui exposa, citations à l'appui, que, désireux de se détacher de ce monde de volonté et de représentation, il avait décidé de pratiquer jour et nuit le non-vouloir et donc de faire une croix sur l'agitation sexuelle qui, chacun le sait, est la forme à la fois la plus élémentaire et la plus vivace du vouloir-vivre. Ainsi parviendrait-il -- il l'espérait du moins -- à l'extase du néant. En conséquence de quoi il la priait de ne pas circuler dans l'appartement en culotte et soutien-gorge car il travaillait à ne plus s 'apercevoir de son existence, soucieux qu'il était de dépasser le principium individuationis, source, l'a enseigné le Maître, de toutes nos souffrances.

Peu portée de nature sur la méditation philosophique, elle l'assigna devant les tribunaux qui lui accordèrent une indemnité de plusieurs milliers d'euros. Il la paya volontiers, y voyant une occasion supplémentaire de s'infliger une ascèse indispensable à qui veut quitter le monde des phénomènes.


phénomène délaissé exposant ses griefs à Msieur le juge



lundi 28 novembre 2011

Un nouveau complot antisémite ?

Cette fois, c'est la contre-attaque ! On a vu enfin monter aux créneaux et aux étranges lucarnes divers personnages venus dire qu'on avait été bien injustes avec DSK, qu'on avait eu bien tort de participer au lynchage médiatique dont pâtit le pauvre homme. Patrick Bruel est venu confier sa grande peine à Delahousse. Un monsieur Epstein, dans les colonnes de la New York Review of Books, a réactivé l'hypothèse d'un complot dans lequel aurait même trempé l' UMP. Il s'est  récemment créé un Club DSK regroupant le dernier carré des fidèles. Il faut sauver le soldat DSK !

Il est clair que seul le hasard a rapproché dans le temps ces diverses initiatives charitables, entièrement dictées par la compassion.

Le pauvre homme, décidément ! le pauvre homme! aurait dit Orgon.

Et si le complot n'était pas celui qu'on croit ? Et si  DSK était au centre d'un autre complot, autrement redoutable ? C'est en tout cas ce que prétendent certaines personnes généralement bien informée, dont voici la thèse :

Tout le monde sait que DSK est Juif.
Tout le monde sait qu'il est franc-maçon.
Tout le monde sait qu'il est (ou était) socialiste.

Eh bien, DSK ne serait en réalité ni Juif ni franc-maçon ni socialiste, mais bel et bien une grossière caricature anti-Juifs, anti-francs-maçons et anti-socialistes, une créature de l'extrême droite, entièrement manipulée par elle sur le thème bien connu : " On vous l'avait bien dit qu'ils sont comme ça !". DSK ne s'appellerait même pas DSK. Le vrai DSK aurait été kidnappé dans sa jeunesse et remplacé par un sosie.

J'avoue n'avoir d 'abord  vu dans cette thèse qu'une invraisemblable affabulation.

Mais, à la réflexion, quant on constate chez un leader politique de ce niveau, récemment encore présidentiable, un pareil cocktail d' inconscience, d'aveuglement, de cynisme, d'irresponsabilité, de mépris des citoyens, avouons qu'il y a de quoi se poser des  questions...

Et qui subit les dégâts collatéraux d'un tel comportement sinon les Juifs, les francs-maçons, les socialistes, tous ceux qui dans ce pays continuent, contre vents et marées, de croire aux vertus de la démocratie et, en définitive, la démocratie elle-même ?

A moins que ce prétendu complot antisémite, anti-franc-maçonnerie, antisocialiste et antidémocratique ne soit aussi fictif que l'autre. C'est mon avis.

Si c'est bien le cas, pas besoin d'avoir suivi les séminaires de Lacan pour qualifier la conduite de DSK du mot qui  convient : suicidaire.

En somme, un complot contre soi-même.

Question logiquement absurde mais psychologiquement et philosophiquement non dépourvue d' intérêt : quelle est la part de responsabilité d'un irresponsable ? Il est clair qu'elle coïncide avec sa part de conscience et de liberté.

On voit que je ne suis pas loin d'adhérer au club DSK. Car j'ai une compassion vraie pour DSK.

J’ai vu dans les gazettes que Dominique Strauss-Kahn disposait d’un biographe attitré en la personne de Michel Taubmann. Historiographe du Roué, en somme. Dominique le Grand ! Taubmann recueille pieusement les confidences de Dodo-le-Bromure (c'est son nouveau blaze, depuis qu'il se soigne) qui lui a  dit avoir la prostitution et le proxénétisme "en horreur", ce qui ne l'empêche pas de passer son temps avec des putes. Contradictions de la nature humaine...

Pourvu tout de même qu'une prochaine mise en examen du Menotté de Manhattan ne soit pas une mise en examen pour complicité de proxénétisme, corruption et abus de biens sociaux. Auquel cas ma compassion n'y survivrait pas, je le crains.

Allons, allons, le pire n'est pas toujours sûr. Hi ! hi ! hi !

Lire dans le Monde du 26 novembre l'article DSK et sa circonscription secrète, par Emeline Cazi et Ariane Chemin . Edifiant. Ecoeurant. Accablant.






samedi 26 novembre 2011

Je vais bien Tout va bien

La vocation principale de la chaîne de télévision TF1 est, de longue date, de faire prendre aux gens des vessies pour des lanternes. Son invariable refrain reprend sur tous les tons la vieille antienne qui dit que la vie  est belle et que l'optimisme est de rigueur. Il suffit de suivre de temps en temps le journal de 13h présenté par l'ineffable Jean-Pierre Pernaut  pour s'en convaincre. La séquence finale, gastronomique, régionaliste et simili-culturelle, consiste à filmer la préparation de la salade de blettes à la tourte ou de l'oison farcie aux bobards, le tout nappé d'une louchée du sourire crétin du Pernaut. Il ne reste ensuite qu'à entonner en choeur le célèbre "Je vais bien tout va bien" de Dany Boone, avec la tête de l'emploi, surtout quand on pointe aux restos du coeur.

Un reportage récurrent de TF1 sur le coup de 13/14 heures, c'est celui sur les retraités optimistes, heureux et fiers de l'être. Tout-à-l'heure un monsieur bien sous tous  rapports (notamment sans doute celui du compte en banque) nous exposait son plan de vie : " J'ai 75 ans, je vais bien tout va bien, je suis hyper-actif, je me lève à 5 heures (du matin), j'ai prévu d'aller comme ça jusqu'à 80, ensuite je me mettrai peut-être à regarder des vidéos. "

Tirer des plans sur la comète ne sied pas aux vieillards. Vieillard ?  Vous  avez dit vieillard ? Bof ! qui pense à ça vraiment de nos jours où l'espérance de vie nananère et Jean-Pierre  et blabla .

Mais bon. Que les dieux lui accordent de réaliser son programme, c'est tout le mal que je lui souhaite. Je devrais me garder d'ironiser car, il y a un an encore, je tenais un discours semblable, en plus ambitieux : " J'ai 70 ans, certes, mais je vais bien tout va bien, J'irai comme ça jusqu'à disons 85 /90 ans, ensuite je lèverai le pied.".

C'était il y a un an. Depuis, j'ai révisé mes ambitions à la baisse, et si j'atteins 75 ans, j'en serai fort heureux, peut-être même agréablement surpris. L'optimisme n'est plus mon fait (le pessimisme non plus) : je suis réaliste. L'optimisme n'est pas dans les moyens d'un vieillard. -- Bof,  vieillard , qui pense à ça, vraiment, surtout de nos jours où... On n'a pas idée.

                  "          Dom Juan, se mettant à table

         Sganarelle, il faut songer à s'amender pourtant.

                             Sganarelle

        Oui dea.

                             Dom Juan

        Oui, ma foi, il faut s'amender , encore vingt ou trente ans de cette vie ci, et puis nous songerons à nous. "


        Ben voyons.


( Rédigé par : J.-C. Azerty )


jeudi 24 novembre 2011

Inumbrante vespera

Là-haut bleu doux tendre bleu.

Toute la riche matière des ocres est à la montre. La moindre façade joue sa précieuse et se fait reluquer.

Les cheminées, vieilles filles mal fagotées en  rangs  d'oignons, chapeautées de travers, prennent des airs penchés mélancoliques, bayent aux corneilles.

Perruques d'or roux des platanes, concurrence déloyale à la coiffeuse qui, en-dessous, nage lentement dans le blanc éclatant des spots. Les troncs cézanniens en uniformes beige tendre et vert-de-gris montent à sa porte une garde débonnaire. Opéra de chambre du soir. On attend que le ténor entre en scène pour la sérénade.

Dans la gouttière de la rue, les piaillements de trois minots montent interpeller un vol d'étourneaux.

Cinq pigeons curieux alignés au bord du toit suivent, attentifs, recueillis, un  cours du soir gratuit de maçonnerie.

Creusant  le vert de la colline, martyre des fenêtres aveuglées, incendiées à blanc.

Mondrian première manière, l 'amandier a un penchant pour des lointains mauves.


Quelques instants encore, puis le père Novembre ordonnera l'extinction des feux.


Gabriel Fauré, Nocturnes, Jean-Philippe Collard, piano

Piet Mondrian, Arbre gris

Charlie Haden à Montréal : sucre et sel

Enfin un disque où l'on entend la contrebasse ! Et quelle contrebasse : celle de Charlie Haden. Il est vrai qu'il était l'invité d'honneur de cette série de concerts donnés à Montréal en 1989. Parmi eux, une somptueuse session avec Paul Bley (piano) et Paul Motian (drums). Trio de rêve, admirablement enregistré. Il y a des ingénieurs du son qui sont de grands maîtres. Parfaite lisibilité des trois instruments de trois interprètes d'exception, enregistrés de très près dans les soli sans que cela nuise à l'écoute des deux autres. Leur entente est magnifique tout au long du concert. Ils m'ont paru donner leur meilleur sur des compositions d'Ornette Coleman où , après l'introduction du thème mélodique (scandaleusement congédié par un impertinent pied de nez dans Latin Genetics, heureusement qu'ils le reprennent à la fin), le groupe explore les possibilités aventureuses de l'atonalité et les ressources inattendues des instruments ( comme aussi dans Ida Lupino, composition de Carla Bley). Il est vrai que Paul Bley, magistral de présence, d'autorité, d 'inventivité, est un expert de l'utilisation non conformiste du piano. Le disque s'ouvre sur un éblouissant Turnaround (Ornette Coleman), démonstration de swing de près d'un quart d'heure, énergie, joie de jouer et joie de vivre. Admirables solos de chacun (  Charlie Haden  dans Body Beautful, composition en  forme de ballade, de Paul Motian, et dans le second Turnaround qui clôt le disque).

Le concert donné par Charlie Haden, Don Cherry et Ed Blackwell , essentiellement sur des compositions d'Ornette Coleman, n'est pas moins éblouissant. La grâce, la poésie, la drôlerie du jeu de Don Cherry, qu'est-ce que c'est beau. Ces trois-là ne font pas non plus dans le convenu. S'amuser comme des gamins avec cette virtuosité, comme ils le font dans Mopti (Ornette Coleman), il n'y a qu'eux pour en être capables depuis Dizzy Gillespie.

Sur un autre de CD de ce coffret, un époustouflant et jubilatoire We shall overcome (si souvent enregistré, dont une fois par un  Louis Armstrong inspiré). Charlie Haden y joue avec le Liberation Music Orchestra (fort bien nommé).  Charivari par toute la troupe !

Deep in my hearth
I do believe :
We shall overcome
Some day

Qu'est-ce que je l'aurai chanté, ce gospel... Mécréant !

Jazz, fleuve où l'on ne  se baigne jamais dans la même musique.


Charlie Haden, The Montreal tapes (6 CD),  avec Paul Bley, Geri Allen, Gonzalo Rubalcaba, Joe Henderson, Don Cherry, Joe Lovano, Paul Motian, Ed Blackwell, Al Foster, Tom Harrell, Stanton Davis, Ken McIntyre, Ernie Watts, Ray Anderson, Sharon Freeman, Joe Daley, Mick Goodrick








mercredi 23 novembre 2011

Hommage à Saint-Simon

Saint-Simon, c’est un regard aigu porté sur les petitesses du règne de Louis-le-Grand (ainsi baptisé bien abusivement par Voltaire), et un style du dernier admirable, bouleversifiante suite de variations toutes personnelles (comme l’a fort justement noté André Breton) sur fond d’écriture classique. Voici comment, au livre IV de ses Mémoires, le grand Duc évoque une maladie du Grand Dauphin :

 » Les levers de Monseigneur le Grand Dauphin avaient été pliés par lui dès l’enfance à une étiquette fort simple et invariable : achevées ses ablutions, qui consistaient à se rendre aux lieux puis à se parfumer au musc de renard, il retournait à son lit où lui était servie sa collation d’andouillettes farcies aux blettes et arrosées d’une pinte de bonne bière des Flandres. La marquise de la Trémouille-Molle ne tardait point à l’y rejoindre, et sur un « Sa Grandeur daignerait-elle savourer sa pipe matinale ? « , salué d’un grouinement non moins rituel de Louis, elle le rejoignait dans les draps et s’y soumettait au déduit.

Il faut accorder à la vérité que Louis-Felipe ne s’était point guéri depuis son enfance de l’habitude de  » voguer tantôt à la voile tantôt à la rame « , selon les mots de la Vicomtesse de Chalay, qui ne l’aima ni n’estima jamais. Les remontrances réitérées de la Dauphine — qui, depuis la mort du petit Dauphin Felipe, comptait pour lui autant que beurre de Pont-sur- Orge — glissaient sur lui « comme goutte d’huile sur couenne de verrat », comme le confia un jour son royal père à Madame de Maintenon.
Un matin du printemps de l’an 1703, au débouché du déduit, la Trémouille-Molle avisa au gland de Louis-Felipe une protubérance de la taille et de la couleur d’une pastille de réglisse, fort semblable à celui qu’elle avait déjà remarqué sur le sguègue d’un de ses oncles, peu avant qu’il ne mourût de la grande vérole, l’année de Rocroy. On manda incontinent trois médecins italiens, dont s’était récemment entichée la Maintenon. Bien que fort dépourvus de quartiers de noblesse, les seigneurs Pappini, Peppini et Puppini  (c’ étaient cousins à la mode de Toscane) étaient réputés experts au chapitre des maux de Vénus.

Pappini s’avança dès l’abord avec force écoeurantes courbettes, puis se pencha sur le cas de Louis, qui geignait, plus de peur que de mal :
 » Tasta… tasta…..tasta….. Vérola !!!
– Ahi ! Facchino ! Incapabile ! A las galerias! Subito!, clama Louis-Felipe, qui ne dédaignait pas à l’occasion de faire sonner le peu qu’il possédait d’ascendance espagnole.

Peppini s’approcha à son tour, entrouillé mais honnête :
– Tasta… tasta…tasta… Gratta… grattina…Verola !!!
– Tu foutra il campo! Nullissimo ! paltoquetto ! Connard !
Peppini s’enfuit, poursuivito à coupos d’éventaglio par la Trémouilla-Molla.

Ne restait plus que le signor Puppini, réputé le plus expériencié et fin matois des trois. Il se saisit de l’en-cas.
– Tasta…tasta…tasta… gratta… gratta… Gusta… Mmmmm… Gusta encora…Mmmm…. Ma ! Un poco di merda !

Lesté de deux grosses bourses à lui lancées par Louis-Felipe, Puppini se retira avec force écoeurantes courbettes.

En accord au moins sur ce point avec la Dauphine, Louis-Felipe arrêta qu’il prendrait désormais un bain annuel, à la Saint-Nicolas, en présence de la Cour.  »

(Mémoires de Saint-Simon, tome IV)



dimanche 20 novembre 2011

La primauté du vouloir au Chambon-sur-Lignon

Connais-toi toi-même : la maxime de Socrate conserve, bien sûr, toute sa valeur. Impératif aussi catégorique que le Tu ne tueras point de la Bible. Ceux qui tuent sont d'ailleurs souvent des gens qui ne se connaissent pas eux-mêmes, comme le  suggère cet autre adage socratique : Nul n'est méchant volontairement.

Mais justement : et s'il arrivait, plus souvent qu'on ne croit, qu'on soit "méchant" volontairement ?

Et d'ailleurs, comment mettre en pratique ce connais-toi toi-même ? pour éviter l'erreur et le mal, faudrait-il toujours avoir fait l'effort de se connaître avant d'agir ? A ce compte, quand commencerait-on à vivre ?

Nous savons bien que ce n'est pas ainsi que cela se passe : en réalité, nous agissons d'abord, et c'est à la lumière de nos actes que, par l'exercice de la raison, nous parvenons progressivement à infléchir nos actes. Cet apprentissage se poursuit toute la vie.

Mais la volonté profonde (pour parler comme Schopenhauer) qui est à la source de notre individualité, de nos actes, et qui s'incarne (se phénoménalise, dit le philosophe) dans nos actes, cette volonté, elle, nous ne pouvons pas la changer, car elle se confond avec notre vouloir-vivre et c'est elle qui définit notre caractère.

L'atroce affaire de viol et d'assassinat impliquant un adolescent de dix-sept ans au Chambon-sur-Lignon réactualise ce problème de notre liberté.

Forme évidente de la volonté de vivre, la pulsion sexuelle est présente chez tous les humains mâles; elle est plus ou moins intense selon les individus. Elle peut très bien s'associer à une autre pulsion (de nature sadique ?) : celle de dominer par la violence et d'humilier l'objet du désir. Nous sommes mus par ces forces obscures que Freud  a identifiées à l'inconscient, et qui modèlent notre caractère et notre destin. Nous ne pouvons pas devenir un autre que celui que nous sommes . Tenter d'y parvenir  se solderait inévitablement par un échec : nous ne saurions pas faire. Notre seul choix raisonnable est donc d'accepter d'accomplir notre destin : en somme, de devenir ce que nous sommes.

Il nous reste pourtant -- et ce n'est pas rien à l'échelle de notre vie -- la possibilité de ruser avec ce destin, de lui donner telle ou telle couleur en l'orientant vers les voies les plus acceptables et les moins ruineuses, les plus belles, les plus nobles, dans les limites des possibilités de notre nature. Nous pouvons y parvenir en nous servant de notre volonté consciente, appuyée sur la connaissance de nous-mêmes et du monde, et sur la raison. Peser le pour et le contre, examiner les motifs, évaluer les conséquences, cela est à notre portée : c'est là notre liberté, ou notre illusion de liberté.

Cet adolescent de dix-sept ans enchaîne en l'espace d'un an deux crimes majeurs : un viol aggravé (il a ligoté sa victime et l'a menacée d'un couteau) et un assassinat (apparemment prémédité) précédé d'un viol accompagné peut-être par d'autres sévices. Les policiers qui l'ont interrogé décrivent un être froid, apparemment inaccessible au remords, invoquant pour expliquer son crime des pulsions irrépressibles.

Il faut le croire, comme il faut croire aussi tant de violeurs qui invoquent eux aussi la force irrépressible d'une pulsion.

Ce garçon de dix-sept ans n'a pas eu  le temps d'expérimenter cette forme supérieure de la volonté, éclairée par la connaissance et la raison, qui lui aurait permis, peut-être, d'éviter de devenir un criminel. Ni lors de son premier forfait ni lors du second. Il a agi, entraîné par sa (ses) pulsion(s) et, sans doute, acceptant sans état d'âme de les satisfaire. S'il avait eu  le temps de connaître la nature et les conséquences des actes qu'il s'apprêtait à commettre, il ne les aurait, sans aucun doute, pas commis. Sa froideur s'explique évidemment par là. Il n'a pas accédé à la connaissance de lui-même, ni à la connaissance de ce qu'il  est convenu d'appeler le bien et le mal. Ni non plus, d'ailleurs, à la connaissance de son propre intérêt.

Nul n'est méchant volontairement. Nul ne fait non plus volontairement son propre malheur en faisant celui d'autrui.

Sans doute, mais ce jeune homme était-il en mesure de conformer son action aux exigences de la raison ? Et quand aurait-il été enfin en mesure d' engager et de poursuivre cet effort si difficile de retour sur soi et de prise en compte des réalités du monde autour de soi ? Avait-il au fond de lui les ressources, ne serait-ce que les germes d'une telle évolution ? Les êtres humains ne sont pas en mesure d'inventer de toutes pièces ce qu'ils n'ont pas en eux. Le bon sens n'est pas la chose du monde la mieux partagée, ni la générosité, ni la compassion, ni aucune vertu ni aucun vice. Certains êtres ont une vocation de saints, d'autres, infiniment plus nombreux, une vocation de brutes. Peut-être les circonstances ont-elles hâté en ce jeune homme le moment de l'éclosion  de sa vocation, celle d'un violeur et d'un tueur en série. C'est le mendiant de l'Electre de Giraudoux qui décrit très bien ce moment où un être humain " se déclare ", où sa vocation paraît au grand jour, où il devient... ce qu'il était. Deviens ce que tu es... car tu ne pourras jamais devenir un autre que celui que tu es.

Les juges qui siègent dans les tribunaux pour enfants et ceux qui sont chargés du suivi des criminels et des délinquants mineurs (pas seulement des mineurs, bien sûr, mais d'abord de ceux-là) devraient tout de même bien se demander si tant de récidives ne sont pas la conséquence de leur propre incompréhension de la nature humaine.

Ils continuent de faire comme si nous étions libres de nos actes et comme si nous connaissions la nature et les conséquences de nos actes avant de les accomplir. Mais ce n'est pas vrai. Nous agissons d'abord, nous réfléchissons ensuite. Et c'est ainsi que, peu à peu au cours d'une vie, nous parvenons à nous connaître, et à éviter -- souvent mais pas toujours -- de récidiver dans nos erreurs.

Ils -- tous ces gens, certes bien intentionnés --, continuent aussi de croire (sans trop de preuves) que la nature humaine est foncièrement bonne, surtout chez les êtres jeunes. Vieil héritage de Rousseau ? Mais la nature se fout du bien et du mal. Elle n'a pas lu Rousseau. La pulsion sexuelle, les pulsions violentes, sont les plus puissantes qui soient, particulièrement dans la jeunesse, et plus d 'une fois elles emportent toutes les digues. Et dans cet adolescent, il n'y avait même pas de digues, ces digues fragiles qu'édifient la connaissance, la raison et le temps. Mais, n'est-ce pas, il faut faire confiance à la jeunesse, à son innocence profonde, à sa pureté originelle...

Foutaises humanistes ! Comme si les êtres humains étaient libres. Comme s'ils pouvaient échapper à leur destin. Comme s'ils pouvaient s'inventer des qualités, des vertus, quand aucun germe n' en existe en eux.

Au Chambon-sur-Lignon, le résultat de cet irréalisme béat a été une véritable incitation à la récidive. Coupable d'un premier viol avec préméditation sous la menace d'un couteau, l'adolescent a été libéré au bout de six mois ! sans doute parce qu'il fallait "laisser sa chance" à un être encore si jeune et donc "récupérable", du moins voulait-on le croire.. Puis il a été placé comme interne dans un établissement scolaire mixte (!) au règlement plutôt libéral sans qu'apparemment la direction de l'établissement ait seulement été informée de ce qu'il avait fait. Ainsi une gamine de treize ans s'est-elle retrouvée à se promener dans la forêt en compagnie d'un violeur potentiellement récidiviste. On aurait voulu pousser ce garçon au crime qu'on n'aurait pas agi autrement.  Quand on introduit le loup dans la bergerie, le renard dans le poulailler, il ne faut pas s'étonner du résultat.

Ce drame aurait pu être évité. En tenant le loup ou le renard à distance.

A condition de le vouloir.

Du farouche vouloir-vivre biologique, en quête de satisfaction et de jouissance égoïstes, à l'éducation de la volonté dans l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, puis à l'exercice de la volonté, apanage des adultes "responsables",  la problématique de la volonté recouvre celle de notre liberté.


Arthur Schopenhauer, le Monde comme volonté et représentation (Folio/Essais)

Slawomir Mrozek , La Sérénade  ( "Théâtre" 1, Editions Noir sur Blanc)

samedi 19 novembre 2011

Une série à bout de souffle

Feuilleton fétiche de FR3, la série Plus belle la vie  ne brille plus depuis longtemps par son originalité. Sorte de resucée à la française des séries américaines telles que les Feux de l'amour, elle était fondée au départ sur une idée intéressante, celle d'ancrer les histoires qu'elle développait dans la réalité d'une ville, Marseille, et de décrire la vie des gens ordinaires.

Malheureusement, au fil du temps, la recette s'est épuisée . Dans des décors toujours les mêmes,  des acteurs de moins en moins nombreux -- effets de la crise et des restrictions budgétaires sans doute -- interprètent des intrigues miteuses, invariables histoires de cul nappées de sentiment à l'eau de rose concoctées par  des scénaristes en mal d'inspiration. La grande question est de savoir qui couchera ou recouchera avec qui.  Les personnages sont forcément caricaturaux, particulièrement les adolescents et leur langage : on se kiffe beaucoup, on va au taf, c'est chelou, tu m'étonnes, mais c'est quand même cool. Ce jargon inepte était déjà ringard dans les cours des lycées de la fin du  siècle dernier.

L'occasion d'explorer la réalité multiforme de cette ville si diverse, culturellement si attractive, qu'est Marseille, ainsi que ses environs, est passée depuis longtemps à la trappe. Il y aurait fallu un peu plus d'imagination.

J'espère qu'Anne Decis va se décider à quitter ce navire qui prend l'eau. Elle vaut mieux que ça. Tu te souviens de la Cantatrice chauve, Anne ?

vendredi 18 novembre 2011

Un mot d'actualité

Affaire des caricatures de Mahomet, incendie du siège de Charlie Hebdo, assauts de troupes cathos de choc contre telle représentation théâtrale, telle projection de film, ces événements récents donnent raison, s'il en était encore besoin, à cette constatation de Cioran :

                 "  Les religions, comme les idéologies qui en ont hérité tous les vices, 
                                     se réduisent à des croisades contre l'humour   "

Et puis, pendant que j'y suis, cet autre mot du même, si beau et si profondément sage :


                  "  Tiraillé entre la violence et le détachement, je me fais l'effet d'un
                      terroriste qui, sorti  avec l'idée de perpétrer un attentat, se serait
                      arrêté en chemin pour consulter l'Ecclésiaste ou Epictète. "
 
Cioran, Oeuvres, édition établie par Nicolas Cavaillès et Aurélien  Demars, 
                                       Gallimard,  " Bibliothèque de la Pléiade "
 

Lacan par ci, Lacan par là

Périodiquement, Lacan refait surface. On continue d'écrire beaucoup sur lui. Ses "héritiers" plus ou moins autoproclamés, se déchirent devant les tribunaux en des procès très mondains, pour des vétilles. Ces chicanes, qui évoquent celles des moines byzantins, exposent au moins l'adoration idolâtre de ses derniers zélateurs pour le Maître.

Sur la couverture du  Magazine littéraire  de septembre, je lis le titre de cette enquête : « Que reste-t-il de Lacan ? « . Autant que je sache, Lacan fut un médecin psychiatre qui mena en psychanalyse des recherches qui se voulaient scientifiques (du moins je le suppose). L’évaluation de son éventuel apport à la recherche médicale devrait être du ressort de spécialistes du domaine qui fut le sien. Quel peut bien être le degré de compétence d’une revue littéraire à procéder à cette évaluation dans un domaine qui n’est pas le sien ? Il est nul. A quel titre peut-il être question du psychiatre Lacan dans un article de la « République des livres » , blog littéraire ?

La vérité est que l’engeance littéraire, dont la compétence scientifique dans quelque domaine que ce soit est nulle, s’est de longue date précipitée sur Lacan comme la vérole sur le bas clergé, y trouvant enfin l’occasion d’afficher une « compétence » pseudo-scientifique, en bavardant à tort et à travers dans un domaine où, tout comme en physique ou en biologie, elle n’y entrave que pouic. Mais l’imposture de nos modernes Trissotins n’a pu étaler son obscène impudence que parce que Lacan lui-même, loin d’être un chercheur sérieux, ne fut en réalité qu’un bavard mondain.

Il y a belle lurette que la tribu psychanalytique, assurée du renfort des gogos lunatiques qui se recrutent sur les bancs des facs de lettres, dans les sections lettres et philosophie de l’ENS, dans les salles de rédaction des canards généralistes ou des revues « littéraires » — tous gens à jamais incapables de résoudre la moindre équation du second degré ou d’appréhender correctement le moindre concept authentiquement scientifique — brasse son vent et bloque l’avancée de la recherche dans le domaine de la psychiatrie.

                                                                            *

Eh ben ! Décidément, le matin, je ne fais pas dans la nuance. "Car nous voulons la nuance encore", proclamait Verlaine, et il avait bien raison car ce n'est pas le souci de la nuance qui nous étouffe les uns et les autres, pour la plupart. Moi, en tout cas. Surtout qu'en plus je fais peu ou prou partie (peut ou prout partie c'est pas joli) de la susdite engeance. Ingrat ! Il va falloir songer à s'amender pourtant. Sans compter que je dois à une psychanalyste d'avoir naguère découvert sur moi quelques vérités que j'ignorais. Je ne dirai pas lesquelles. Hi hi !










mercredi 16 novembre 2011

Petites réécritures de l'Histoire

Hier soir, reconstitution télévisée du procès de Nuremberg. Titre : J'étais à Nuremberg  Il s'agit d'un téléfilm, qu'on suppose sérieusement fondé sur les documents historiques. Les scénaristes, Dan Franck et Pauline Baer, ne sont pas des débutants.

Ils engagent néanmoins une partie délicate : leur évocation repose sur un mélange de reconstitution historique et de fiction. L'équipe a manifestement sérieusement bûché sur la reconstitution du procès (toutes les scènes notamment, qui se passent au tribunal). Le résultat est assez crédible. Les éléments fictionnels se font accepter sans trop de difficulté, mais l'un d'eux -- le principal -- va rapidement poser des problèmes.

Les scénaristes ont imaginé d'introduire dans leur histoire un adjoint au procureur français (dans la réalité Auguste Champetier de Ribes ). Cet adjoint s'appelle Bernard et il est Juif. D'abord décidé à respecter la ligne fixée par son supérieur (notamment: ne pas insister, au nom des impératifs de la réconciliation entre Français, sur les responsabilités du gouvernement de Vichy et de la police française dans la déportation des Juifs), il change d 'attitude.  Au cours de l'interrogatoire d'un accusé allemand, il intervient violemment pour dénoncer l'activisme collaborationniste et antisémite du gouvernement Laval et le rôle clé de la police française dans la rafle du Vel'd'Hiv. Il ajoute que Pierre Laval a tenu à féliciter personnellement Maurice Papon, alors secrétaire général de la Préfecture de la Gironde, pour son zèle dans la déportation des enfants Juifs.  C'est alors que son supérieur intervient  et lui intime l'ordre de se taire.

Cette scène n'a jamais existé. Comme l'a souligné, au cours du débat qui (heureusement) a suivi,  le descendant d'Auguste Champetier de Ribes, celui-ci n'est jamais intervenu pour faire taire son adjoint qui, d'ailleurs, n'existait pas. Son descendant n'était pas content. On le comprend.

Personne, en revanche, n'a relevé l'invraisemblance de la phrase mettant en cause Maurice Papon. Si Pierre Laval devait féliciter quelqu'un pour son travail, ce n'était pas Maurice Papon, qui n'était qu'un subordonné, mais son supérieur, le préfet de la Gironde. De plus, il aurait été hautement improbable qu'un représentant de la délégation française à Nuremberg mette en cause Papon pour son rôle dans la déportation des Juifs de Bordeaux, vu qu'à l'époque, celui-ci était considéré comme un grand Résistant et jouissait de la faveur du général de Gaulle. Ce n'est que bien plus tard (en 1980) que la participation de Papon à la déportation des enfants Juifs a été révélée.

C'est ainsi que, petit à petit, on assiste, à coups de grandes ou petites inexactitudes et d'introduction d'éléments fictifs, à une réécriture subreptice de l'Histoire récente. Ceux qui s'y livrent ne sont pas des historiens, mais des metteurs en scène, des scénaristes de télévision ou de cinéma, des romanciers etc. Le dernier livre de Morgan Sportès, Tout tout de suite, inspiré par l'affaire du "gang des barbares", et présenté par son auteur comme un "roman-enquête", est un exemple récent de ce mélange de réalité et de fiction, et de ses risques.

Le principe est toujours le même : rendre crédibles les éléments fictifs en les mêlant à des reconstitutions supposées historiquement fiables. Le résultat est trop souvent une sorte de vulgate mi-chair mi-poisson, cuite dans la sauce de l'idéologiquement correct.

Le bon public, en général, n'y voit que du feu. Il ne dispose pas, dans la majorité des cas, des connaissances et des documents permettant de retrouver la vérité historique. Il prend ces réarrangements hasardeux pour parole d'évangile.

Cette fois, heureusement, des historiens étaient là pour rétablir (partiellement) la vérité. Mais c'est loin d'être toujours le cas. La vogue actuelle des téléfilms et des films ayant une base historique et biographique multiplient les risques de mise en circulation de contre-vérités.

mardi 15 novembre 2011

J'ai rencontré Adolf Hitler

Sur les gradins latéraux d'un vaste gymnase,  nous sommes massés sur plusieurs rangs. Amorphes soldats d'une nation défaite et d'un peuple inférieur, livrés aux caprices d'un cruel vainqueur. Nous assistons  à l'humiliation que subissent, en rangs sur le béton du gymnase, nos camarades, qui essuient en silence injures et brimades. Il circule autour d'eux, les harangue furieusement. De temps en temps, il en empoigne un, l'entraîne dans les vestiaires, et le tabasse. On entend les hurlements et les coups. Il revient, sans son souffre-douleurs.

C'est notre tour. Il nous adresse un discours hypocritement suave. Chant des sirènes que je ne comprends pas et pourtant comprends parfaitement. Il demande des "volontaires" pour des exercices prétendument gymniques.

Les uns après les autres, mes voisins se lèvent et rejoignent l'arène. J'hésite un instant, mais autant ne pas me faire remarquer. Je les rejoins.

Il longe nos rangs, s'arrêtant devant l'un ou l'autre, accompagnant son examen d'un commentaire aussi guttural que sarcastique.

Je m'aperçois que je suis entouré de femmes. Le temps de me formuler in petto une réflexion sur la décadence d'un peuple aussi efféminé, il est près de moi. Adolf Hitler porte un imperméable mastic, façon gestapo, une casquette de SS, et sa petite moustache le fait ressembler à sa caricature par Charlot. Il brandit un énorme parapluie noir.

Il me manipule  avec rudesse, essayant de me faire prendre des poses, comme on le ferait d'un pantin.

"Vous allez courir, m'ordonne-t-il, et je vais vous poursuivre avec mon parapluie."

Je ne me le fais pas dire deux fois. Mû par la terreur autant que par l'envie de montrer au tyran qu'un de ces Français qu'il méprise peut se montrer aussi agile que n'importe quel Hitlerjügend, je bondis et tente de me faufiler entre les jambes de mes voisin(e)s !

Peine perdue. Etalé à terre comme un veau, je masse en gémissant mon épaule endolorie.

Dans l'encadrement de la porte, la blanche silhouette de ma femme, accourue au bruit de ma chute et de mes couinements, m'apporte réconfort.

Ma tête n'a pas rencontré le bord de la table de nuit, c'est déjà ça.

Sur la couette violemment brassée, est posé le livre sur lequel je me suis endormi, comme chaque soir :

"Le Monde comme volonté et représentation".

Surtout ne pas associer dans le sommeil la pure représentation à la volonté la plus farouche !

Je contemple sur la moquette mon corps, objectivation d'une volonté que je suis loin de connaître et de contrôler !

Il  est toujours bon de méditer les philosophes... mais peut-être pas sur le coup de minuit ?


( Posté par : J.-C. Azerty )


dimanche 13 novembre 2011

Les pauvres peuvent crever

A l'hôpital de Marseille où j'ai été récemment opéré, j'ai partagé ma chambre avec un monsieur charmant,  ancien employé d'une institution internationale, qui possédait une résidence secondaire dans le Haut-Var mais vivait la plus grande partie de l'année à Londres. Hospitalisé d'urgence à Marseille, il devait repartir ensuite pour la Grande-Bretagne. Il ne cachait pas son admiration pour l'hôpital public français. "En Angleterre, me disait-il, si vous choisissez l'hôpital public, ce n'est pas que vous soyez mal soigné, ils font tout ce qu'ils peuvent, avec les moyens qu'ils ont. Mais si vous voulez être MIEUX soigné, il vous faut choisir un établissement privé, à vos frais. Et seuls les gens aisés peuvent se le permettre." Apparemment, il faisait partie de cette catégorie-là, en tout cas, c'est ce que je lui souhaite, si les choses n'ont pas bien tourné pour lui.

En Grande-Bretagne, ce système de soins à deux vitesses semble soutenu par nombre de médecins  et de responsables de l'hôpital public. Il aboutit pourtant à une situation moralement intenable. L'autre jour, dans un reportage télévisé, une dame d'une soixantaine d'années, de condition manifestement aisée, racontait qu'à l'hôpital public, on lui avait diagnostiqué un cancer du pancréas et prédit une survie de quelques mois. Il existait pourtant un traitement chimiothérapique efficace dans son cas, qui pouvait sensiblement allonger sa durée de vie, mais on refusa de le mettre en oeuvre : trop cher. Elle dut rejoindre une clinique privée et financer sa chimio. Coût : 25 000 euros. Elle est en rémission depuis trois ans et les médecins  la déclarent guérie !

Dans le même reportage, un médecin britannique expliquait que les établissements de santé publics étaient sur le point d'engager une nouvelle campagne d'économies portant sur plusieurs dizaines de milliards d'euros. Dans ces conditions, expliquait-il, pas question d'investir dans la lutte contre le cancer : traitements beaucoup trop chers, investissement peu rentable, vu le nombre réduit de guérisons. On voyait le résultat quand des veufs et des veuves évoquaient le cas de leur conjoint, mort encore jeune, sans souffrances certes : on n'en est pas encore à économiser sur les antalgiques.

La philosophie d'un tel système tient en une phrase : les pauvres peuvent crever.

Moyennant quoi, le déficit de la sécurité sociale outre-manche n'atteint sans doute pas le niveau qu'il atteint chez nous.

Pour combien de temps encore pouvons-nous  nous payer le luxe d'un système de protection sociale et de santé qui correspond tant bien que mal à l'idée qu'on se fait de la justice dans un pays démocratique développé ? En tout cas, si nous voulons le sauver, donnons-nous en les moyens. Car le temps insouciant où nous vivions à crédit est passé.

Quant à moi, si je dois vivre encore quelques années, je sais à quoi je le devrai.

En cette année 2081, le vieux système appelé "sécurité sociale" avait été aboli en France depuis longtemps. Les dernières mutuelles avaient disparu, elles aussi. Un matin d'un printemps qui s'annonçait  chaud et ensoleillé, Françoise C. se décida à amener son mari chez le vétérinaire : depuis vingt ans, cette profession avait fusionné avec celle des médecins. Les prestations du vétérinaire coûtant moins cher, Françoise C. n'amenait plus, depuis longtemps déjà, son mari chez le médecin.

" Aïe, lui dit la véto (charmante), ça ne s'arrange pas. Déjà que le mois dernier il avait commencé à faire pipi partout,  maintenant il bave, d'ailleurs, voyez par vous-même "

Elle lui retroussa les babines.

" Oh, reprit-elle en le palpant, je sens une grosse tumeur à l'abdomen ...

-- Que faire? " s'enquit Françoise C.

-- A votre place, je  ne le garderais pas. On pourrait tenter une opération, une chimio, mais pour quel résultat ? Et ça vous coûterait la peau des fesses.

-- Dans ce cas..., hésita l'épouse.

-- Je vous sens presque décidée. Nous avons tout ce qu'il faut. Il ne souffrira pas. Vous le tiendrez dans vos bras. je lui ferai une piqûre d'anesthésiant, puis la piqûre létale pendant que vous irez faire vos courses. Pour l'incinération, notre service d'enlèvement se charge de tout, pour un prix modique. Vous éviterez pratiquement les frais d'obsèques. On fait comme ça ? "

C'est ainsi qu'un matin ensoleillé du printemps 2081, le jeune retraité Jean C. quitta ce monde et  ses soucis.


( Posté par : J.-C. Azerty )



jeudi 10 novembre 2011

De Nietzsche à Cioran : maîtres du texte court

Les dictionnaires de rhétorique proposent plusieurs termes pour définir des énoncés courts au service de l'expression d'une pensée : la maxime, la sentence, l'adage, l'aphorisme.

La maxime est généralement définie comme un énoncé bref édictant une règle de vie. 

Exemple :  "Il faut savoir s'occulter pour se débarrasser de ces nuées de mouches, les admirateurs trop importuns. "  (Nietzsche, Humain, trop humain)

La sentence exprime plutôt une pensée de portée générale.

Exemple : " la compassion des femmes, qui est bavarde, porte le lit du malade en plein marché."  (Nietzsche, Humain, trop humain )

L'adage formule une vérité populaire, généralement admise.

Exemple : "l'argent ne fait pas le bonheur" ou (revisité par Coluche) : "L'argent ne fait pas le bonheur des pauvres".

L'aphorisme, proche de la maxime et de la sentence, est souvent fondé sur une opposition, une contradiction.

Exemple : "La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas."  (Valéry)

Le TLF donne de l'aphorisme une définition très restrictive ("proposition concise formulant une vérité pratique"), On voit que cette définition ne rend pas compte de l'aphorisme de Valéry. En revanche,  l'article de Wikipedia le définit de façon beaucoup plus souple :
" L'aphorisme est un énoncé autosuffisant. Il peut être lu, compris, interprété sans faire appel à un autre texte. Un aphorisme est une pensée qui autorise et provoque d'autres pensées, qui fraye un sentier vers de nouvelles perceptions et conceptions. Même si sa formulation semble prendre une apparence définitive, il ne prétend pas tout dire ni dire le tout d'une chose." 

En réalité, ces définitions ne rendent pas vraiment compte de l'usage que font de la maxime, de la sentence ou de l'aphorisme, ces maîtres du texte court que sont Pascal, Chamfort, Lichtenberg, Michaux ou Cioran.

C'est pourquoi les éditeurs de Pascal ont choisi le terme plus extensif de Pensées. Chamfort, quant à lui, donne à son ouvrage le titre : Maximes et pensées, caractères et anecdotes.

On constatera une extension et un assouplissement du concept d'aphorisme dans le texte suivant de Nietzsche :

" Ce que l'on a jamais pensé de plus sénile sur l'homme se trouve dans la thèse fameuse : "Le Moi  est toujours haïssable"; et ce que l'on a pensé de plus enfantin dans cette autre, encore plus fameuse : "Aime ton prochain comme toi-même." Dans l'une, la connaissance des hommes a cessé, dans l'autre, elle n'a pas encore commencé."

On retrouve dans cette remarque de Nietzsche, dans Humain, trop humain,  la structure de l'aphorisme, reposant sur une antithèse (redoublée, ici). Mais en plus, cet aphorisme développe une critique de deux maximes  célèbres (la seconde étant plus exactement un apophtegme).

"Même si sa formulation semble prendre une apparence définitive, il ne prétend pas tout dire ni dire le tout d'une chose."  dit de l'aphorisme l'article de Wikipedia. Ainsi, l'aphorisme permet à l'écrivain de mettre un lumière une contradiction de sa pensée. Ainsi, dans les dernières pages d'Aveux et anathèmes, de Cioran

" Dire qu'on aurait pu se dispenser de vivre tout ce qu'on a  vécu !"

et :

 "Après tout, je n'ai pas perdu mon temps, moi aussi je me suis  trémoussé, comme tout un chacun, dans cet univers aberrant."

Ainsi s 'opposent deux options : le refus ou l'acceptation d'une vie, de toute façon insignifiante et absurde.

Le même Cioran combine en quelques lignes la drôlerie d'un récit bref, où l'on repèrera une maxime (voilée), une sentence, et sûrement aussi une métaphore ironique de l'écrivain en proie aux affres de l'inspiration, et incapable de susciter des émules, probablement parce qu'il est lui-même hors d'état d'appliquer dans sa vie les règles qu'il édicte  :

" Sur cette feuille immaculée un sous-moucheron courait à  toute allure. " Pourquoi cette hâte ? où vas-tu, que cherches-tu ? Laisse tomber ! " ai-je crié en pleine nuit.  J'aurais été si  content de le voir se dégonfler ! Il est plus difficile qu'on ne pense  de se faire des disciples. " (Aveux et anathèmes )

Le texte suivant (que j'ai déjà cité) d'Henri Michaux propose une courte fiction apparemment fantaisiste mais dont la portée métaphorique n'est pas difficile à saisir. Il ne serait pas difficile, une fois celle-ci  décryptée, d'en tirer un aphorisme ou une sentence :

   Si, le jour de vos noces, en rentrant, vous mettez votre femme à tremper la nuit dans un puits, elle est abasourdie. Elle a beau avoir toujours eu une vague inquiétude...
   " Tiens, tiens, se dit-elle, c'est donc ça, le mariage. C'est pourquoi on en tenait la pratique si secrète.Je me suis laissé prendre en cette affaire. "
   Mais étant vexée, elle ne dit rien. C'est pourquoi vous pourrez l'y plonger longuement et maintes fois, sans causer aucun scandale dans le voisinage.
   Si elle n'a pas compris la première fois, elle a peu de chances de comprendre ultérieurement, et vous avez beaucoup de chances de pouvoir continuer sans incident (la bronchite exceptée) si toutefois ça vous intéresse.
   Quant à moi, ayant encore plus de mal dans le corps des autres que dans le mien, j'ai dû y renoncer  rapidement.  "

De la dernière phrase peut se déduire une maxime (voilée) qui ne contribue pas pour peu à donner à ce beau texte sa profondeur et son pouvoir d'émotion.

L'humour apparaît donc comme la meilleure façon de donner un coup de jeune aux bonne vieilles recettes de la rhétorique. Les Pensées de Pierre Dac le démontrent amplement :

" Mourir en bonne santé, c'est le voeu de tout bon vivant bien portant. "

Et bien sûr, la profonde et philosophiquement impeccable remarque :


 " A l’éternelle triple question toujours demeurée sans réponse: " Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ?" , je réponds : "En ce qui me concerne personnellement, je suis moi, je viens de chez moi et j'y retourne. "













mardi 8 novembre 2011

Adieu Joe

Joe Frazier est mort, d'un cancer du foie, à 67 ans.

Je lui prends 4 longueurs. C'est déjà ça.

Il était devenu, sans que je le sache, un frère pour moi.

Je suis rentré à la maison hier, avec mon  citron dans ma banane, à déguster lentement jusqu'à après demain. On remet ça pour trois mois. Cure préventive, qu'il dit, mon oncologue poupin. J'aime à le croire.

Celles et ceux qui, comme moi, dégustent leur citron, ont souvent des problèmes : ils vomissent leur quatre-heures, se grattent partout; la langue leur pèle et tombe.

Moi, c'est le contraire. Ces produits toxiques que les infirmières manipulent avec des gants, ça me booste. J'ai conservé mon allonge et mon punch, je suis excité comme une puce, je fais du lard, je rigole comme un bossu, je cours partout.

Même la nuit. J'ai des pulsions.

Sexuelles.

Et puis, si jamais ça tournait mal, je pourrais toujours me consoler en disant avec Emile :

" Après tout, je n'ai pas perdu mon temps, moi aussi je me suis trémoussé, comme tout un chacun, dans cet univers aberrant. "

Adieu, Joe, mon frère.


lundi 7 novembre 2011

Je sais lire

Un matin ensoleillé d'août 1944. J'ai quatre ans. La main dans celle de ma mère, je descends de la colline où campe notre village, dont les maisons se sont vidées. Nous marchons parmi la foule nombreuse. Nous descendons jusqu'à la petite route de la "vallée", où mon père a cultivé pendant les quatre années d'occupation un potager dont les produits ont sacrément amélioré l'ordinaire. Je revois encore les longues nouilles plates fabriquées par ma mère et qu'elle mettait à sécher dans la cuisine sur des fils.

Nous descendons saluer nos libérateurs. La veille au soir, mon père, rentrant à pied de son travail à travers la campagne, a essuyé le tir d'un soldat allemand qui souhaitait sans doute faire un carton sur un civil avant de se replier dans la nuit vers l'est.

En haie au bord de la route, nous apercevons, à la sortie du virage là-bas, le premier véhicule blindé. Le premier d'une colonne de la 2ème DB, la division Leclerc, en route vers Paris.

Ce sont les scènes que tout le monde connaît : les acclamations, les drapeaux, les fleurs, les chars chargés de filles en robes claires, les soldats qu'on embrasse.

Les premiers blindés passent devant nous. Sur leurs flancs, je déchiffre -- non, je lis -- les noms de villes et de villages d'Alsace.

Pendant longtemps, ce souvenir m'a laissé incrédule. J'avais quatre ans. Déchiffrer quelques lettres, à la rigueur, mais lire... Je me suis dit longtemps que j'avais réinterprété mon souvenir à la lumière de documents (photos, films ) vus plus tard.

Et puis, très récemment d'ailleurs, le souvenir m'est revenu. A la maison, ma curiosité avait été éveillée, depuis un bon moment déjà, par le spectacle de mon père et de ma mère lisant le journal. Quelle était donc la nature de ce privilège dont j'étais encore exclu ?

L'exemplaire du quotidien régional restait souvent sur la table  de la cuisine. Je me mis à tenter de déchiffrer les articles. Aidé par ma mère institutrice, sans doute, mais souvent seul. J'identifiai les lettres, puis les mots, puis les phrases. J'étais à ma manière une  espèce de petit Champollion, même si le canard local n'était pas une nouvelle pierre de Rosette, même si Maman ne s'appelait pas Rosette Au bout de quelques mois, je savais lire.  Sans vraiment  savoir que je savais. Découvrir peu à peu l'importance que cette conquête allait prendre dans ma vie, ce serait pour plus tard.

Il en est de l'apprentissage de la lecture comme de celui d'un instrument de musique : plus tôt on commence, plus rapides sont les progrès, plus aisée la maîtrise de l'instrument. J'étais comme un gosse de gitans dans les mains duquel on met une guitare dès l'âge le plus tendre.

Je dois à cet apprentissage prématuré l'expérience la plus continue, la plus structurante, la plus amoureuse, la plus heureuse de toute ma vie. Jusqu'à aujourd'hui, ce désir amoureux qui me porte vers l'écrit, vers le texte, est aussi vif qu'au premier jour.

La rapidité et la qualité d'un apprentissage, qu'il s'agisse de la lecture, de la musique, des mathématiques, de la gymnastique ou de quelque discipline que ce soit, dépend bien moins des capacités intellectuelles, à peu près les mêmes chez tous, que de la force du désir, et aussi de la chance. En tout cas, l'un des manquements les plus graves dont des parents puissent être fautifs à l'égard d'un enfant, c'est de décourager, à tout le moins de ne pas encourager, éveiller et nourrir, la libre et vive curiosité de son  esprit. Le désir de savoir est le plus noble des désirs.

En lisant sur les chars des soldats de la liberté les noms des villes qui les acclameraient bientôt, je découvrais ce qui reste pour moi la plus belle, la plus joyeuse, la plus inépuisable des libertés, la liberté de lire, la liberté d'écrire.


( Posté par : Jambrun )

dimanche 6 novembre 2011

Le divin sur un bout de trottoir

Elle me dépasse sur le trottoir. Elle est accompagnée d'un ami (d'un amant ?) qu'elle devance. Divinement jolie, blonde, les cheveux relevés en chignon, mince, le corps moulé dans le jeans et le blouson serré, gracieuse,agile et souple sur ses talons hauts. Elle se retourne pour parler à son compagnon, souriante, offrant un profil exquis. Intelligente et spirituelle, sûrement. La foudre me tombe dessus , un mélange d'adoration immédiate et de souffrance. Souffrance? Qu'est-ce que j'ai à attendre de cette inconnue qui, déjà, traversant la rue, s 'éloigne ?
Rien, assurément. Le désir de faire sa connaissance, d'être à ses pieds, d'être aimé d'elle, est fou, voué à rester inassouvi, il est là, pourtant. Mais il y  a pire : le désir d'être elle, de penser comme elle, de ressentir comme elle, de voir par ses yeux, d'être dans sa joie de vivre, son rire, sa douceur. Elle a suscité immédiatement en moi ce désir de l'autre qui est désir de se fuir pour être l'autre, cette envie de s'abolir, de cesser d'exister pour se fondre en l'autre. Il doit y avoir dans ce désir celui du retour à la mère. Désir qui n'est pas un désir de possession mais un désir éperdu de connaissance intime de l'autre, qui est un désir de fusion.

J'ai beau me dire que la beauté n'est pas une garantie d'intelligence, de bonté, de générosité, la beauté exquise de cette femme me fait lui accorder spontanément un crédit illimité. Je dois être comme ces Grecs de l'antiquité pour qui la beauté physique était un signe presque infaillible de la beauté intérieure.

Merci, inconnue, fugitive beauté, pour l'émotion que tu m'as donnée.

Watteau, l'Enseige de Gersaint