lundi 31 décembre 2012

Dans la solitude des forêts

801 -

J'ai retrouvé la solitude des forêts .

" Le gémissement des pins d'Argelouse, la nuit, n'était émouvant que parce qu'on l'eût dit humain ", écrit Mauriac à la fin de Thérèse Desqueyroux.

Mais ce n'est pas vrai. Le gémissement des pins dans le vent ne ressemble à rien d'humain. D'ailleurs les pins ne gémissent pas. Le bruit que font les pins dans le vent ne ressemble à rien d'autre qu'à lui-même. Nous vivons dans un monde merveilleusement inhumain, dont le pouvoir de fascination tient à son extraordinaire étrangeté.

Désormais, j'emporterai en balade un volume des Souvenirs entomologiques, de Jean-Henri  Fabre. Il y a 221 chapitres. A raison d'un chapitre par balade et de quatre balades par semaine, j'en ai pour l'année qui vient. J'aurai pour compagnons les insectes et le bruit des pins dans le vent. Quelquefois un choucas, un coucou, un sanglier, un chamois, un chevreuil, une chèvre, un loup, qui sait, comme l'autre été.

Dans l'épuisement de cette fin d'année, la ville s'est vidée de ses habitants. Le soleil a déserté les rues où s'agitent encore quelques groupes d'ados braillards. "Putain" et "fait chier" font le plus clair du vocabulaire de deux jeunes femmes un instant côtoyées. Dans sa boutique obscure mon ami libraire dresse ses comptes ; sur ses rayons s'alignent des ouvrages d'auteurs oubliés sur les guerres de l'Empire. Je feuillette l'essai sur le Liban du temps du Protectorat, par un défunt polémiste réactionnaire, annoté au crayon, d'une belle écriture à l'ancienne, par Jules-Pamphile Péronnelle-Guigoz,  le précédent propriétaire, autrefois  grand reporter au Temps . A côté, les annales reliées d'un yacht-club du début du siècle dernier . Tablettes sumériennes ... Qui peut bien encore s'intéresser à tout ça ? Qui sait encore que j'existe ? Est-ce que seulement j'existe encore ? Le libraire ne m'a même pas vu. J'ai quitté son antre sur la pointe des pieds sans qu'il lève les yeux de son écran. Parfait fantôme, je suis croisé par d'autres fantômes indifférents. Plus de dix ans que, dans cette ville, autrefois quotidiennement arpentée, je n'ai pas rencontré un visage de connaissance. Au supermarché, deux clientes moroses,  ersatz de présence humaine, sont en arrêt devant un bac de foies gras en solde. Coiffée d'un bonnet de père Noël défraîchi, la démonstratrice propose ses toasts tartinés à une absence de gourmets . Partout suinte la solitude, et le désespoir d'avoir à traverser les steppes d' une année  nouvelle, aussi vide  de lumière, aussi répétitive et privée de sens que la précédente. A la bibliothèque municipale, dont je suis le seul visiteur, la jeune femme grasse et souriante qui m'accueille me paraît, par contraste, presque affectueuse. Douceur tiède.. En même temps qu'une hésitante amorce d'érection, surgit en moi le désir encore mal assuré d'une vie nouvelle. Et si je lui proposais de planter là ses murs verdâtres et ses présentoirs dégarnis pour me suivre? Après avoir un peu miaounaudé pour la forme, elle accepterait. Nous nous en irions bras dessus bras dessous. Rêvons un peu...

Nous voilà partis. Par de vastes étendues de forêts couvrant à perte de vue les plateaux, sous les hauteurs du ciel, nous parvenons à une ville étagée au revers des collines, noyée dans une lumière mousseuse. Nous rejoignons au bas des pentes, accrochée au coteau boisé, au-dessus d'une rivière fumante, une façon de maison de la culture à usage très local, où se tient un  concours de poésie dont je fus lauréat l'année précédente. Mais personne ne me reconnaît. Nous nous réchauffons à un poêle de belle taille nouvellement construit. Un philosophe de réputation cantonale, animateur autoproclamé, passe en coup de vent sans prendre garde à nous ; il est descendu suggérer à la responsable de l'accueil, qui a négligé de nous accueillir, de dresser une liste des mots nouveaux apparus en cours d'année, histoire d'apporter un peu de sang neuf aux productions à l'ancienne des poètes débutants, meute de louveteaux dont on perçoit vaguement le remue-ménage à l'étage au-dessus.

Mais il se fait tard ; il est temps de trouver un  gîte. Ma compagne m'informe qu'elle en a retenu un pour elle, en un endroit appelé Le Nid, dans les environs de Parmelisan, une ville située  sans doute quelque part dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres,  au coeur de cette  région forestière . Si je veux trouver pour moi , avant la fin de la nuit, une hypothétique chambre d'hôtel, il faut partir.

Ô délices  des égarements amoureux, êtes-vous donc révolues ? ! Dans les hoquets d'agonie de l'ancienne année,  j'entends déjà vagir la nouvelle comme du fond d'un sépulcre.

Mais il y a la solitude des forêts peuplées de vent, d'animaux, de lectures.


Ray Charles,   Lonely avenue   ( Disque Atlantic)

Jean-Henri Fabre,   Souvenirs entomologiques  ( Robert Laffont  /  Bouquins )


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

Sur ces pentes du Queyras, c'est surtout des mélèzes. Le vent y chante autrement.






dimanche 30 décembre 2012

Le Midi de Papa (6) : double assassinat rue de la crèche !

800 -

En première page de Var-Matin du samedi 29 décembre, un très gros titre annonce :

                       Marie et Joseph profanés à Fréjus
                          Leurs santons ont été décapités.

Fervent  partisan de la peine de mort dans le cadre d'une politique rationnelle de lutte contre la délinquance, je ne puis que  me réjouir de cette exécution, ne  serait-ce qu'en effigie, de ces deux gangsters internationaux (1), et j'en félicite chaudement l'auteur, encore inconnu .

On sait, en revanche, que Var-Matin vient d'être racheté par un très honnête homme, un saint homme dirais-je même  -- oui, heureusement, il nous en reste quelques uns, merci mon Dieu --, Bernard Tapie.

Si ce gros titre préfigure un changement de ligne éditoriale, conséquence du changement de proprio, on peut s'attendre à des sommets dans le traitement de l'information à chaud par ce quotidien. Comme dit son confrère Le Canard enchaîné, le mur du çon risque d'être franchi tous les jours.


Note 1 . - Ce couple de malandrins palestiniens, émules de Bonnie and Clyde, écume l'Europe occidentale depuis le début des années quatre-vingt. Encore une retombée négative  de la politique d'Israël dans les territoires occupés.


( Posté par : Jambrun )

Ce billet est le 800e mis en ligne sur ce blog

La tête de l'emploi : le Joseph a une mine pas tubulaire mais presque. L'autre niguedouille, malgré son air super-tarte, cache probablement son jeu. Le lardon fait manifestement semblant de pioncer. On leur donnerait le Bon Dieu sans confession. Tu parles. Le trio se fait d'abord la main en pillant les troncs. Puis il passe la vitesse supérieure. Trois rois mages qui passaient près de leur antre se retrouvent en chaussettes et en slip. Le cliché a été pris deux mois avant le célèbre casse du Temple de Jérusalem




samedi 29 décembre 2012

Tel fils tel père

 799 -


                   La Bible dit que Dieu a créé l'homme à son image.

                    Voilà qui ne donne pas une haute image de Dieu.


( Posté par : Marcel )


Les Jambruns communiquent :

Parallèlement à son inscription en CM1 à la rentrée de janvier, notre ami Marcel a décidé d'entreprendre des études de théologie. Heureuse inspiration !

Dieu le Père contemplant sa création, par Michel Ange (plafond de la Chapelle Sixtine )





vendredi 28 décembre 2012

Fin du monde et folie des grandeurs

798 -

Quelle étrange attitude que celle des gens qui croient à la fin du monde et qui s'y préparent.

Ces gens-là vont trop au cinéma. Ils ont vu trop de films-catastrophes.

Ils s'imaginent que, si la fin du monde arrive ( pourquoi pas, après tout), ils y assisteront comme à un spectacle et que, comme au cinéma, ils en verront la fin.

Ils se voient déjà à la sortie, échangeant leurs impressions. -- Encore plus impressionnant que ce que je m'étais imaginé !  Plus fort que Titanic IV.

Etc.

Mais ça ne se passera pas du tout comme ça. De la fin du monde, ils ne connaîtront que le début. Ils mourront bien avant la fin

Et ils ne sauront jamais si c'était la vraie fin du monde, ou juste une répétition, comme on en a déjà beaucoup connu. La vraie de vraie de fin du monde, ce sera forcément pour d'autres, des resquilleurs si ça se trouve, des qui passaient par là,  pas pour eux, qui s'étaient préparés avec tant de ferveur, qui avaient retenu leurs billets.

L'injustice que c'est.

En plus, ils n'auront eu du spectacle qu'une vue lointaine, partielle, misérable. L'essentiel  leur restera  caché.

Le clou, le feu d'artifice final : peau de zob.

Ils seront partis bien avant.

Ils seront morts vite fait, petitement, platement, presque comme dans un banal accident de la route.

De la fin du monde, ils n'auront vécu que leur propre fin. Maigre consolation.

Ah, si on leur avait laissé le soin de la mise en scène !



Cette manie, aussi, de toujours voir les choses en grand .

En bien trop grand.

Restons modestes ,  rationnels

La fin de leur petit monde personnel, ça devrait leur suffire.

A vrai dire, même celle-là, pas sûr qu'ils puissent y assister.



Quelle misère, tiens, quelle misère.

Remboursez !


( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans se châles )

Encore un qui ne l'aura pas vue




jeudi 27 décembre 2012

Face-à-face

797 -

Salle de séjour d'un appartement, dans un immeuble cossu, sur les hauteurs dominant une célèbre cité balnéaire du Sud de la France. Par les fenêtres, paysage de carte postale, grande bleue encadrée par pins parasols. 


Table ronde . Assis, de part et d'autre de la table, elle, quatre-vingt quinze ans, l'oeil mauvais, et lui, quatre-vingt seize ans, inerte ou quasi. Une aide ménagère s'affaire çà et là.



Elle  -  Tu recommences ? Tu recommences ? Y va pas recommencer. Tu vas pas recommencer... Tu recommences ? Tu vas voir. Tu vas la voir, l'assiette. L'assiette, là, tu l'as vue ? Tu vas la voir voler, l'assiette. Par-dessus la table qu'elle va voler, l'assiette... tiens.

Lui  -  .............................................

L'aide-ménagère jette par pur acquit de conscience un coup d'oeil à la table, sur laquelle, on s'en doute, aucune assiette n'est posée. Va au frigo, constate qu'il y a lieu de le remplir, prend un cabas, sort, referme la porte, s'attarde sur le palier, le temps de trouver les clés dans son sac. Derrière la porte , on entend vaguement :

-- .... Tu recommences ? Tu recommences ? Y va pas recommencer. Tu vas pas recommencer..... Tu recommences ? Tu vas voir. Tu vas la voir, l'assiette. L'assiette, là..................


Note . - Ceux qui pensent que cette saynète est une fiction sont les mêmes qui croient que Harold Pinter et Samuel Beckett ne sont pas des écrivains réalistes.


Samuel Beckett  ,  Mal vu mal dit    ( Les Editions de Minuit )


( Posté par : Angélique Chanu )

Fin de partie, de Samuel Beckett





mercredi 26 décembre 2012

Mon beau joujou

796 -

Pour mon Noël, j'ai eu une verseuse-pisseuse sans fille. 

Si on m'avait demandé mon avis, j'aurais choisi une berceuse-masseuse.

Avec fille.


( Posté par : Marcel )





mardi 25 décembre 2012

Un conte de Noël

795 -


L'an de grâce 2012, au début de décembre Dans un modeste H.L.M. de Bethléem, Marie Myriam, l'épouse de Joseph, le charpentier, se morfond et s'angoisse.

Cela fait maintenant trois mois qu'elle n'a plus ses règles. Et Joseph, son mari, n'y est certainement pour rien. Joseph n'est guère porté sur la chose et sa vive piété le détourne encore davantage des oeuvres de la chair. Depuis deux ans déjà, Marie se console dans les bras du jeune Simon, l'apprenti de Joseph. Simon, par contre, ne rechigne pas à la besogne. Il aurait même tendance à en redemander.

Moins par scrupule religieux que par souci de son plaisir, Simon est contre les capotes. Heureusement, Marie prend la pilule, mais ces pilules de troisième génération, elle n'a pas trop confiance ; certains soirs, ça lui arrive d 'oublier.

L'autre nuit, Marie a fait un rêve bizarre. Un ange lui est apparu, tout baigné de lumière. Il lui a annoncé qu'elle allait donner naissance à un fils, sans intervention de Joseph. Pour Joseph, Marie le savait bien, pas besoin qu'un ange passe. Elle s 'est tout de même ouverte de son rêve à son cousin Samuel, le rabbin. Elle n'a rien dit de Simon. Pour Samuel, pas de doute, c'est un miracle : et si cet enfant, c'était enfin le Messie depuis si longtemps espéré ? Mais pour Marie, le fameux Messie n'est qu'un malencontreux arlequin dans son tiroir, c'est plus une grosse tuile qu'un grand miracle.

Marie se rend au dispensaire du quartier, sans en parler à Samuel, qui n'aurait sûrement pas été d'accord . On lui propose une IVG. Elle accepte. Pas de temps à perdre, la naissance est prévue pour avril.

L'intervention se déroule sans encombre,  le 24 décembre à minuit. Marie rentre chez elle, bien soulagée. Elle ne dira rien à Joseph, providentiellement parti faire un stage de menuiserie au Canada (1)

Le 25 décembre 2012, à 0 heure 01 minute (heure de Tel-Aviv), le navigateur solitaire Titouan Belgazou, engagé dans le Vendée Globe, trace sa route vers le Cap Horn parmi les joyeux cachalots. Soudain, dans un ciel pourtant serein, éclairs et tonnerre, la nue s'ouvre ; apparaît une gigantesque tronche de barbu à la vague ressemblance de Lino Ventura (2) dans Les Barbouzes . Un souffle puissant, à décorner tous les manchots  cocus du Groenland, manque de faire chavirer le grand tétra marrant :

" Eh merde ! Encore loupé ! Décidément cette race d'Adam commence à me les briser menues ! Qu'on aille me chercher Noé, et au trot ! "

Sept ans de malheurs et de précipitations beaucoup plus élevées que les normales saisonnières, et même les plus élevées depuis les premiers relevés météo,  s'ensuivirent. Le 1er janvier 2019,  l'arche de Noé s'échouait sur le Pic de Bugarach (Aude). Il était temps : les derniers jerricans de rhum et de mazout étaient quasiment vides .


Note 1 . - Ou ailleurs. En Sibérie, le Joseph, si vous voulez. Au diable le Joseph !

Note 2 . - Remarquez, si, pour d'autres,  Dieu se fait la tête de Bernard Blier, je n'ai rien contre.


( Posté par : Toinou chérie )

Simone Martini, Annonciation

lundi 24 décembre 2012

Démolir Tino (poème de circonstance)

794 -


                               Petite caque à noeuds belle,
                               Quand tu bêches, Sandra, nue, ciel !
                               Ah, becqueter tes joues toutes barbouillées  !
                               Oups ! lis pâmé, petite souillée !


Note . -  Variante (barrée sur le manuscrit)  :


                               Petite gaga, Noëlle,
                               Quand tu vesces aux draps du miel,
                               Ah ! c'que t'es chou toute gras-mouillée !
                               N'oublie pas mes petites couilles, eh ! 


Ah! c'est vraiment répugnant ! Voilà où conduit la fréquentation intime de Verlaine .

Démolissons Tino ! Depuis des décennies, sa rengaine, associée à une ou deux autres d'origine vaguement germanique, n'a plus qu'une fonction pavlovienne à l'usage des supermarchés. Sa diffusion en sourdine est censée déclencher un réflexe de salivation à proximité des rayons de joujoux, chocolats, foies gras, saumons fumés. Quelle époque !


( Posté par : Arthur Bimbo )


dimanche 23 décembre 2012

Eric Chevillard : suivez la fourmi !

793 -


Si, dans le titre L'Auteur et moi, l'auteur c'est l'auteur, moi ne peut guère être que le personnage. A "moi", le discours ; à l'auteur les commentaires sous forme de notes en bas de page. Voilà les rôles clairement distribués.

Les choses sont en réalité moins claires que ne le laissent entendre ce titre et cette répartition des rôles, tant, en dépit de tentatives pas trop convaincues ni suivies de marquer sa différence, l'auteur ressemble à son personnage, habituant le lecteur à passer de l'un à l'autre en douceur et sans presque s'en rendre compte. .C'est un des outils dont se sert Chevillard pour déconstruire et ruiner le "réel" de la littérature, et peut-être le "réel" tout court, dans une de ces "fictions sabotées" dont il a le secret.

Sabotées ou pas, ces fictions font penser à d'autres, élaborées naguère par de prestigieux auteurs, orgueil des éditions de Minuit, Samuel Beckett ou Robert Pinget, en l'occurrence. On retrouve chez Chevillard ce goût, un peu maniaque et comme halluciné, de s'engager, porté par le pouvoir d'évocation des mots, par la logique de leurs associations et de leurs enchaînements -- les premiers en évoquant d'autres, puis d'autres encore --, dans la logique d'histoires improbables, -- goût qui était celui de l'auteur de Molloy et de Murphy et celui de l'auteur de L'Inquisitoire. L'originalité de Chevillard -- et, peut-être aussi, sa limite -- est que ses histoires -- celles de ce livre en tout cas -- soulignent délibérément  la gratuité de toute fiction. Tout au moins la déroutante, un peu scandaleuse légèreté de ses commencements. Il s'en explique d'ailleurs dès l'Avertissement :

" Mais il lui faut un prétexte pour commencer ; n'importe lequel ; la qualité première d'un prétexte est d'être indifférent ...] "

Ici, le prétexte est d'abord l'allergie du personnage au gratin de chou-fleur, puis, ce premier motif  en voie d'épuisement, sa rencontre providentielle avec une fourmi, à laquelle il va filer le train. La gageure est évidemment, dans ce livre plutôt long, d'obtenir du lecteur qu'il joue le jeu et ne vous laisse pas en plan, vous et vos histoires de chou-fleur et de fourmi, bien avant la dernière des quelque trois cents pages qu'il vous a fallu pour les filer jusqu'au terme qu'il aura plu à votre fantaisie  de leur assigner. Combien de lecteurs auront été sensibles aux séductions chevillardiennes jusqu'à atteindre la deux-cent-quatre-vingt-dix-neuvième et dernière page, c'est ce qu'on ne saura sans doute jamais.

Si je n'ai pas trop cru à la différence entre l'auteur et son personnage, j'ai cru peut-être davantage, bien qu'elle ne tienne qu'un rôle de destinataire muette, à cette tierce personne , cette demoiselle à laquelle s'adresse le discours du personnage et à laquelle il fait, mine de rien, une cour effrénée. Je me suis demandé assez vite si  cette "demoiselle" ne serait pas en réalité le lecteur lui-même, moi en l'occurrence, objet réel de cette cour, à lui ( à moi ) faite par l'auteur, via son personnage . Le lecteur, ou la lectrice ? car il semble que notre auteur ait une préférence marquée pour les lectrices. Cela ne me gêne pas personnellement, puisqu'à l'occasion, je m'appelle Daisy.

Je soupçonne en effet Chevillard d'avoir été un dragueur impénitent et doué, et de l'être encore. Le discours de son personnage est en effet, jusque dans ses professions de modestie et d'insignifiance, un discours de séducteur, bien décidé à éblouir -- à étourdir -- son auditrice et à faire naître entre elle et lui une grandissante complicité grâce à l'étincelante habileté de ses propos complimenteurs. Situation emblématique de la relation entre l'auteur et son lecteur / sa lectrice ,  l'un draguant toujours l'autre. On imagine mal, dira-t-on, Victor Hugo, Zola  ou même Sartre draguant leurs lecteurs. Mais c'est que notre idée des rapports auteur/ lecteur n'est plus du tout la même qu'à l'époque où l'on faisait des funérailles nationales à Toto. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la défroque de gourou maître penseur et la posture d'auteur-à-message ne vont pas à Chevillard.

Pour ceux (ils sont nombreux) qui restent attachés à l'idée qu'un écrivain digne de ce nom, c'est quelqu'un qui a un "message" à délivrer, en tout cas "quelque chose à dire" ( et forcément quelque chose d'important ), un livre tel que celui-ci sera toujours perçu comme une provocation. Car enfin à quoi riment, demandera le lecteur épris de "sens" et de "message", ces variations multiples sur l'horreur du gratin de chou-fleur dont le personnage se dit affecté (qu'en ai-je à cirer, non, vraiment !), aussi bien que ses pérégrinations aussi invraisemblables qu'absurdes aux basques d'une fourmi ? Au-delà de ces motifs apparemment dépourvus d'intérêt,  mais que développe longuement le texte, et à travers eux, l'auteur a certainement voulu dire autre chose. Cherchons la pensée (profonde) dissimulée derrière le chou-fleur, la symbolique de la fourmi pérégrinante. Notre auteur s'amuse d'ailleurs, en passant, de cette manie interprétative, péché mignon de la plupart des lecteurs, formés  -- par l'approche scolaire de la littérature, par la lecture des critiques -- à prendre la littérature au sérieux, sinon, n'est-ce pas, à quoi bon ? Et si un texte littéraire ne voulait jamais rien dire d'autre que ce qu'il dit ? Est-ce que je demande à une sonate de Mozart, à un quatuor de Beethoven, à un prélude de Debussy, ce qu'ils veulent dire ? A un grave critique, qui prétendait expliquer "ce qu'avait voulu dire"  Saint-Paul Roux dans un de ses poèmes, un membre du groupe surréaliste (Aragon, je crois) avait vertement répliqué :  " Non, Monsieur, Saint-Pol Roux n'a pas voulu dire ! Soyez sûr que, s'il avait voulu le dire, il l'aurait dit."  (1). Certains livres ( peu fréquentés, il est vrai, de la grande foule des amateurs de littérature -- ou d'autre chose, au fond, que la littérature), les livres de Raymond Roussel par exemple, ne "veulent" manifestement rien dire d'autre que ce qu'ils disent. Gardons-nous donc de confondre ce que disent les écrivains avec les interprétations, les impressions, les émotions que nous greffons sur leurs textes et qui ne sont qu'à nous. Peut-être la seule façon légitime de prendre au sérieux la littérature, c'est de la prendre au mot, sans s'essouffler à aller chercher midi à quatorze heures. J'y reviendrai. Mais, en attendant, revenons à nos choux-fleurs.

Imaginons donc notre personnage assis à la terrasse d'un café ou d'un restaurant, à côté d'une jeune personne qu'il va se mettre en tête de séduire avant la fin du repas. Tous les prétextes seront bons, y compris les plus futiles. Cette fois, ce sera le gratin de chou-fleur qu'on lui a servi à la place de la truite aux amandes qu'il avait ou croyait avoir commandée. Il  se trouve qu'il n'aime pas le chou-fleur. C'est peu de dire qu'il ne l'aime pas. Il l'abhorre. Il l'exècre. Et le voilà lancé dans une série de variations sur les mérites comparés de la truite aux amandes et du gratin de chou-fleur, dont la vision maudite, faisant retour de façon obsessionnelle, rythme le texte. Gageure risquée mais excitante : ou bien la demoiselle (le lecteur / lectrice), vite lassée, le plante là, et il se casse la figure, ou bien ce numéro de funambule rhétorique parvient à la tenir en haleine en lui masquant à chaque instant la gratuité du propos. Elle n'est plus sensible alors qu'à sa virtuosité et à sa drôlerie.

De la virtuosité, de l'humour, de la drôlerie, Chevillard n'en manque pas, et c'est à sa façon personnelle de mixer ce cocktail que, s'il existait pour la littérature, comme pour les vins, des tests de qualité à l'aveugle , le lecteur un tant soit peu entraîné reconnaîtrait immanquablement parmi cent autres un texte de lui, comme il reconnaîtrait un Modiano ou dix lignes de Proust. Mais, au-delà de ce plaisir, ce qui m'a retenu dans son livre, c'est ce plaidoyer souriant en faveur de la gratuité de l'invention littéraire, gratuité qui n'implique pas forcément (c'est heureux !) que ce qu'invente l'écrivain soit dépourvu d'intérêt et de sens. Quelle que soit l'apparente insignifiance du point de départ, gratin de chou-fleur ou rencontre d'une fourmi, il suffit de relever le défi avec sincérité, et voilà que les mots en suscitent d'autres, et ainsi de suite, presque à l'infini, comme l'avait déjà montré Pinget dans l'Inquisitoire, la difficulté étant moins de continuer que de trouver une fin, le moment pour les ciseaux de couper le fil, sinon il n'y aurait aucune raison de s'arrêter. Bien entendu, le tout est qu'un scénario s'organise et captive suffisamment le lecteur, qu'un tempo le charme et l'entraîne, que la justesse originale des idées le retienne, et la partie est gagnée. Elle l'est ici, à mon avis, à condition de pratiquer une façon de lire dont je vais dire un mot . Qu'il est facile d'écrire des contes, disait, je crois, Diderot. Mais le lecteur, lui, ne se laisse pas si aisément  gagner par le charme des contes.

Sentant que le lecteur risque de trouver son livre passablement déroutant, l'auteur lui en fournit le mode d'emploi en ces termes :

" Les livres de l'auteur [...] suivent un cours digressif et déconcertant. Le lecteur n'en peut sauter un mot sans en perdre le fil mais il ne lui est pas recommandé non plus de s'attarder trop, car alors il s'y emberlificote. Surgit aussitôt d'un coin de la page une grosse araignée qui le transperce de son dard et aspire toutes ses substances molles en commençant par son lobe frontal. Toute lecture bien comprise est d'ailleurs affaire de vitesse. Il s'agit de trouver la bonne. "

Il n'est pas trop sorcier de repérer dans cette grosse et redoutable araignée, qui guette à chaque détour de page, le mortel ennui, prêt à euthanasier d'une impitoyable sédation le lecteur imprudent. Et j'avoue qu'à plus d'une reprise je me suis emberlificoté dans les fils du piège. Jusqu'au moment où , mettant en pratique le conseil de l'auteur, j'ai trouvé la bonne vitesse, le bon tempo. D'abord, il convient de ménager des pauses. Comme les très bons vins, le breuvage qui nous est servi ne se révèle un nectar que dégusté à petites gorgées. Avaler des pages et des pages est contre-indiqué. Mais surtout, j'ai découvert que la bonne vitesse à laquelle on doit lire ce livre est celle de la lecture orale. Pour peu qu'on s'essaie à le lire à haute voix, le texte de Chevillard déploie d'emblée les séductions de sa puissante oralité. Voici que, presque magiquement, vous vous appropriez son incessante inventivité, vous devenez le personnage, -- et son auteur .  En voici, choisi presque au hasard , un exemple :

" Puis je m'en voulus de cette pensée et de cette inquiétude. Ma fourmi n'était-elle pas plus fine mouche que les flics ? Ces derniers, emportés par leur élan, obéissant à la logique primaire de la traque, avaient maintenant tant d'avance sur moi qu'ils devaient me chercher aux frontières, entre les pointillés, ce qui était soit dit en passant bien mal me connaître : jamais je ne m'aventurerais en terre étrangère et il était déjà bien surprenant de me voir rôder ainsi sur le territoire de la fourmi. Je savais que mes compétences et mes talents ne m'y seraient d'aucune aide, d'aucun secours, et pourtant je m'y risquais avec une certaine assurance. Je commençais même à m'y délecter de ces joies qui m'avaient toujours paru suspectes dans les récits de voyageurs : la perte des repères, l'inconfort, les vicissitudes, le dégoût même ou l'angoisse , je comprenais enfin que ces sensations pénibles pouvaient s'accompagner d'une ivresse nouvelle, d'un dépassement de soi qui vous arrachait surtout à l'esclavage des habitudes, à la satisfaction morne d'une existence de tout repos. J'avais lâché prise. Enfin j'épousais la courbe de la Terre. Mes amarres rompues battaient dans mon dos comme des queues de chiots. J'ai laissé derrière moi le vieux monde et ses colonnes couchées. Oh, la vitesse, c'est donc cela ! à mes tempes, le feu ! J'avais pris le sentier des chèvres, ardu, tortueux, et ça grimpait bien lentement ; me voici pourtant déjà sur le versant en pente douce, dans la vague qui retombe ; j'ai basculé. C'est donc cela l'immensité. Et c'est mon talon qui fait ce bruit de galop ! Mes poumons se gonflent -- quelle frégate je suis ! A moi le large, la haute mer, les horizons en cordillères. "

Eh bien, qu'on fasse l'expérience de lire ce texte -- où s'esquissent, soit dit en passant,  un art d'écrire et un art de lire fondés sur la recherche de la bonne vitesse --, de deux façons successives : d'abord une lecture cursive silencieuse, non seulement de ce passage, mais aussi des pages qui le précèdent et qui le suivent ; puis une lecture à haute voix de ce seul passage, une lecture qui prenne son temps, qui prenne le temps de se laisser guider par la respiration du texte et, ainsi, tout naturellement, se l'approprie  -- et on verra la différence ! La vérité, la force de l'écriture chevillardienne ne se révèle vraiment qu'à la lecture orale. L'araignée-ennui meurt alors instantanément à chaque mot proféré ! Je viens d'employer l'expression lecture cursive : qu'est-ce qu'une lecture cursive sinon une lecture qui court, qui court trop vite, qui court la poste, là où il faudrait prendre tout son temps ? Or une lecture silencieuse tombe presque toujours dans ce défaut d'une vitesse trop grande. Peut-être faudrait-il toujours lire la littérature à haute voix, se la mettre en bouche, comme une truite aux amandes (ou un gratin de chou-fleur) ; dans certains cas, comme celui de ce livre, où les métaphores culinaires ont tant d'importance, cela  s'impose à l'évidence.

J'ai lu dans les gazettes que le comédien Jean-François Balmer disait sur scène des textes du Voyage au bout de la nuit. Avant lui, Fabrice Lucchini s'y était déjà essayé. Je serais le dernier à méconnaître la prodigieuse oralité du texte célinien.  Mais, mazette, quel manque d'imagination est donc celui de nos comédiens ! Hola, les diseurs ! Et Chevillard, alors? Qu'attendez-vous pour lancer la profération chevillarde aux quatre coins d 'une scène et d'une salle !

Flaubert soumettait ses textes à l'épreuve de ce qu'il appelait son gueuloir. J'imagine aisément Chevillard soumettant à sa chérie, sur les rochers de l'île d'Yeu, dans le grand vent d'ouest, ses textes tout juste sortis de l'écritoire. A moins qu'il ne les improvise.

Improvisations inspirées d'un dragueur obstiné, au hasard des pérégrinations de la fourmi, au bonheur des mots...

Mots- fourmis , inventant à mesure le parcours zigzaguant d'un récit ... fourmillant...  Qui sait où ils nous conduiront ? Qui rencontrerons-nous chemin faisant ? Une  fille charmante ? Un tamanoir (ou fourmilier) égaré ? Une famille de gens du voyage au grand complet ? Un petit garçon nommé Charlie ? peut-être même une seconde fourmi, allez savoir...

Les romans d'Eric Chevillard sont des contes pour adultes (et pour enfants). Ce ne sont pas des contes fantastiques . Ce sont des contes merveilleux. Plutôt façon Lewis Carroll que Perrault. En témoigne la singulière et imparable logique à laquelle ils obéissent. Pour se laisser prendre à leur charme , une condition est requise : que le lecteur joue le jeu. Qu'il y croie. Mais dur comme fer. Comme les petits enfants croient aux histoires que leur raconte leur maman le soir pour les endormir. Si les enfants croient  aux histoires qu'on leur raconte,  pourquoi un adulte n'accepterait-il pas de croire aux histoires à dormir debout que lui raconte Chevillard, au moins pendant le temps qu'il les lui raconte ?

Cette condition est une condition sine qua non . La pire façon de lire un roman de Chevillard, en particulier celui-ci, c'est de ménager, au long de la lecture, entre l'histoire et soi, une distance amusée . La distance de celui qui ne s 'en laisse pas conter , justement. D'accord, les histoires rigolotes, c'est bien gentil, mais moi, ce que je veux, c'est du solide, du consistant, des espèces sonnantes, mais pas trébuchantes. De la pensée. De la profondeur. Une vision du monde, si possible.

Cette façon de lire euthanasie le plaisir et le profit à lire Chevillard. Il faut croire à ses histoires, il faut y croire tout de suite et à fond. Il faut croire à ses fourmis et à son tamanoir.

Plus facile à dire qu'à faire ? -- Eh bien, pas du tout. C'est l'enfance de l'art de lire.

J'ai vécu douze années de bonheur dans la compagnie d'une chienne. C'était une des créatures les plus intelligentes et les plus exquises que j'ai connues. Parmi ses dons remarquables, elle possédait les trois allures du cheval : le pas, le trot et le galop. Quand, elle passait du pas au trot (le trot du cheval : patte avant gauche avec patte arrière droite, patte avant droite avec patte arrière gauche), cela se déclenchait instantanément dans sa colonne vertébrale ( on voyait très bien à quel endroit précis). Eh bien, le passage d'une lecture standard  "adulte" ( lecture distanciée, j'attends de voir, on ne me la fait pas) à la lecture "naïve" de l'enfant qui croit au conte qu'on lui fait, c'est la même chose ; c'est instantané, il suffit de le décider. L'effet est sidérant : la réception du  texte change du tout au tout, ce qui vous ennuyait l'instant d'avant vous captive, ça marche, l'appareil marche, vous marchez, vous avancez, et au trot. Il y a comme un effet d'inversion instantanée du réel (littéraire). D'ailleurs, il devrait y avoir profit à essayer l'effet inverse sur ce que nous sommes habitués à considérer sans trop de preuves comme la réalité. Prenons l'exemple de la performance de  Bernard Tapie, hier soir aux infos d'Antenne 2 : au lieu d'admettre sans autre forme de procès qu'on nous donne là le spectacle de la réalité, d'un individu "réel", prenons le parti, dans l'instant et sans couper les cheveux en quatre, d'y voir les gesticulations d'une marionnette de guignol, et pas autre chose. C'est d'ailleurs le principe de la célèbre émission des Guignols de l'info, mais cette fois, aucune opération de mise à distance ironique n'a lieu, j'ai tout de suite une marionnette de guignol et rien d'autre. Je crois inutile d'insister sur la valeur hygiénique d'un tel parti-pris.

Lire Chevillard nous fait prendre conscience de ce qu'il y a d'arbitraire dans nos formes d'aperception du réel les plus courantes. Chevillard manipule le réel à sa façon, c'est une affaire entendue, mais, à tout prendre, il le manipule de façon beaucoup plus sympathique et intelligente que beaucoup d'autres, les publicitaires, par exemple, ces fabricateurs d'un réel en toc que dénonce, justement, un passage brillant de L'Auteur et moi :

" Des publicités radiophoniques nous parvenaient de l'intérieur du café ; d'autres étaient placardées sur les bus dont les abris étaient plutôt des pièges pires encore. Toutes étaient aussi bêtes. Toutes étaient stupides . Stupides et grotesques, et accablantes. Elles dévoyaient les images du bonheur ; les femmes étaient des appâts, la fausse subtilité des slogans abêtissait nos esprits, notre intelligence nous faisait soudain honte ; la langue des sentiments et de la poésie s'y trouvait constamment humiliée. Cependant, la chose était admise, tenue pour normale et ne révoltait que quelques fâcheux qui refusaient de comprendre que le commerce demeurait l'unique ciment de la société, la dernière raison de se parler. "

" A tout prendre ", ai-je écrit ? Au vrai, l'écriture que pratique Eric Chevillard est une protestation et un acte de résistance permanent contre toutes les formes  de réduction abêtissante du réel .

Bon.... soit.... Ne nous installons pas trop avant l'heure dans la posture du ravi de la crèche. J'en étais resté là de mes réflexions et , bien calé sous la couette, le nez au bord juste émergeant, j'avais repris ma lecture de L'Auteur et moi. J'en étais à la page 249 . Juste après des considérations (de l'auteur) sur les méfaits de l'ironie en littérature ( considérations qui m'allaient d'autant plus droit au coeur qu'elles me semblaient confirmer mes intuitions), le personnage, quant à lui, venait de renouer avec son horreur obsessionnelle du gratin de chou-fleur . C'est alors que je me surpris à penser  (et presque à proférer) un : " Il commence à nous les briser menues, celui-là, avec son gratin de chou-fleur ! " . Puis l'instant d'après, mes mains tenant toujours ferme le livre, mes yeux se fermèrent et je m'entendis distinctement ronfler ! Je rouvris les yeux, juste pour tomber sur un passage où l'auteur semblait s'excuser, avec une sincérité suspecte, mais avec un réel brio, d'avoir imposé à son lecteur un aussi misérable sujet  et de torturantes contorsions herméneutiques (c'est comme ça qu'on dit ?) vouées, de toute façon, à ne pas dépasser le stade de l'hypothèse invérifiable. " Il finira bien par s'en sortir, le bougre", me dis-je. " Du reste, il n'est plus qu'à cinquante pages de la fin, c'est pas la mer à boire.". Pour lui, peut-être, mais moi, dans ma petite barque, tantôt dans le creux de la vague et tantôt sur sa crête, je ne sais toujours pas si je dois crier à l'escroquerie ou remercier l'auteur de m'avoir au moins distrait quelques heures, ce qui est déjà beaucoup quand on se sait sous la permanente menace de l'araignée-ennui. A ce propos, c'est curieux que dans ses Pensées, Pascal n'ait pas songé à clouer au pilori la lecture comme une des formes les plus pernicieuses (parce qu'apparemment si innocente, n'est-ce pas) du divertissement . Essayons voir :

" D'où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez point : il est tout occupé à voir par où passera cette fourmi, ce qu'il adviendra de ce gratin de chou-fleur que son imagination poursuit avec tant d'ardeur depuis six heures ". A chacun son divertissement : j'ai toujours préféré, quant à moi, la lecture à la chasse ; à moins que la lecture ne soit une forme de chasse...

Faute sans doute de ne pas avoir trouvé les mots pour ne pas le dire, le personnage de ce livre n'échappera pas au gratin de chou-fleur. Et pour avoir trop cru aux mots, le lecteur l'accompagnera jusqu'au bout.

Sur le point de conclure, je dois tout de même l'avouer : j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce livre, et à y rester. Voici pourquoi :

J'aime le gratin de chou-fleur. J'adore le gratin de chou-fleur. Nappé d'une épaisse, onctueuse, béchamel, sous sa croûte dorée, ah quel fumet ! Ô que ma bouche aime à s'emplir de ce crémeux ragoût !


Eric Chevillard,  L'auteur et moi  ( Editions de Minuit )


Note 1 . -

Il me semble qu'un analyste aussi fin que l'est Clément Rosset tombe à l'occasion dans ce travers si répandu qui consiste à confondre ce que dit un texte littéraire avec ce qu'on prétend qu'il veut dire (ou que son auteur veut dire). Dans L'Invisible, en effet, à propos de Proust, il écrit :

" [...] Proust, lorsqu'il décrit les effets de l'émotion musicale, hésite souvent entre deux thèses : passant volontiers de l'évocation du souvenir à l'idée d'une sorte de secret ultime de la réalité, ou plus précisément du secret de l'art de Vinteuil, ou du secret de son "âme", que la musique aurait pour privilège de révéler parfois (thèse expressionniste, proche à certains égards de celle de Schopenhauer). Quand Albertine joue du Vinteuil au narrateur de la Recherche, dans La Prisonnière, celui-ci estime que la musique pourrait être considérée comme la révélation de la vérité de l'être, tout comme la petite madeleine est la révélation de la vérité de Combray (et pas seulement de son passé) : " Cette musique me semblait quelque chose de plus vrai que tous les livres connus. Par instants je pensais que cela tenait à ce que ce qui est senti par nous de la vie, ne l'étant pas sous la forme d'idées, sa traduction littéraire, c'est-à-dire intellectuelle, en rend compte, l'explique, l'analyse, mais ne le recompose pas comme la musique où les sons semblent prendre l'inflexion de l'être. " Proust a d'ailleurs parlé un peu plus haut de l'opposition entre les renseignements insuffisants de la "causerie" et ceux, décisifs, du "chant", suggérant que la barrière qui interdit l'accès à la vérité est forcée par l'expression musicale. Donc la musique réussit bien à exprimer, par elle-même et par elle seule, quelque chose de non musical, ou plutôt d'ultra-musical, puisque l'expression outrepasse ici tout ce que la musique se limite à dire, qu'il s'agisse de l'âme de Vinteuil ou de quoi que ce soit ; thèse indéfendable au regard des principes énoncés dans ce livre . "

Dans ce passage de la Recherche, le narrateur expose la thèse selon laquelle la musique est capable d'exprimer autre chose qu'elle-même, d'être porteuse d'un sens "ultra-musical".  Clément Rosset conteste cette thèse. Si la musique n'exprime pas autre chose qu'elle-même, on est tenté d'en dire autant de la littérature. Dans ce cas, il est dangereux, comme le fait ici Clément Rosset, de confondre Proust avec son narrateur. Il est clair en effet que, cette thèse du narrateur sur la musique, Clément Rosset la met au compte de Proust. Or rien ne nous assure qu'il soit légitime de le faire. Rien ne nous assure en effet que Proust partage les opinions de son narrateur sur la musique. Du reste, le narrateur, au moment où il raconte, est-il encore fidèle à ce point de vue ? Ce qu'il expose ici, il le raconte au passé : " Cette musique me semblait quelque chose de plus vrai que tous les livres connus. ". Non seulement au  passé, mais aussi dans une situation non neutre d'un point de vue affectif (c'est Albertine qu'il écoute lui jouer du Vinteuil ) . Peut-être parce que Rosset est philosophe, il a tendance à interpréter ce passage comme un exposé des idées de Proust sur la musique, c'est-à-dire, en définitive, à ne voir dans le narrateur de la Recherche qu'un simple porte-parole de l'auteur. Inutile de dire que, d'un point de vue strictement romanesque, cette façon de voir les choses est extrêmement réductrice. En somme, Clément Rosset tombe, à propos d'une oeuvre littéraire, dans le travers qu'il se propose justement de dénoncer dans le cas de la musique...

Réflexions qui me ramènent au livre de Chevillard, qui s'y interroge, justement, sur les rapports compliqués entre un auteur et ses personnages... Je ne suis pas mon personnage, mais je le suis tout de même un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, c'est ce que j'ai cru comprendre de ce qu'il  en dit.


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

Pour voir la fourmi, cliquer sur l'image

samedi 22 décembre 2012

L'impeccable logique de la N.R.A.

792 -


La tuerie de Newton a bouleversé les Européens autant que les Américains. Mais, quand il s'est agi de pointer les responsabilités et d'envisager des solutions, des analyses manifestement erronées ont fleuri dans nos sociétés anémiées, décidément incapables de saisir la spécificité de la vision yankee. A en croire ces prétentieux donneurs de leçons, le mal viendrait de la prolifération des armes à feu, en vente quasiment libre aux Etats-Unis.

Rappelons que la Constitution américaine garantit le droit de se procurer des armes, de les porter (y compris dans les lieux publics) et, le cas échéant, de s'en servir. On ne va tout de même pas exiger des Américains qu'ils renient leurs pères fondateurs.

La National Rifle Association (NRA), par la voix de son porte-parole, Wayne LaPierre ( que celui qui n'a jamais péché...) vient de faire une proposition  réellement progressiste et dont l'efficacité ne semble pas prêter le flanc à contestation : pour éviter que le drame de Newton se reproduise,  il conviendrait qu'un policier armé stationne devant chaque école.

Initiative sympathique, mais, à mon avis, très insuffisante. On se rappelle qu'à Newton, une malheureuse institutrice a perdu la vie en tentant vainement d'arrêter le meurtrier déjà entré dans l'école. Il est clair que le drame qui allait suivre aurait pu être évité si cette institutrice avait été elle-même armée, d'une arme de gros calibre, dont elle aurait su se servir, grâce à un entraînement poussé.

Malheureusement, une institutrice armée dans une école peut elle-même se révéler une dangereuse psychopathe sans que personne le sache. Il conviendrait donc que, pour  neutraliser une éventuelle timbrée dissimulée dans leurs rangs, les autres membres du  corps enseignants soient eux-mêmes enfouraillés jusqu'aux dents.

Il s'avérerait  fort judicieux de placer en permanence les enseignants  -- profession  qui, on le sait, souffre de problèmes psychologiques variés à un degré supérieur à la moyenne --,  sous la surveillance des parents d 'élèves, toujours prêts à dégainer quand la sécurité et le bien-être de leurs chers petits est en jeu. Bien entendu, les parents  auraient pour tâche subsidiaire de se surveiller les uns les autres.

J'ai lu cependant que de nombreuses familles américaines entraînent assidûment leur progéniture au maniement des armes à feu. Excellente précaution. S'il en est ainsi, pourquoi ne pas autoriser les enfants  à porter des armes dans l'enceinte de l'école ? Permettons aux potentielles victimes d'assurer leur propre défense.

Pour surveiller efficacement les locaux scolaires, il suffirait d'ajouter une cinquantaine de policiers prêts à ouvrir le feu à la moindre alerte.

 Grâce à un tel système de surveillance mutuelle , on parviendrait à un niveau de sécurité globale satisfaisant.

Il conviendrait toutefois qu'un représentant de la N.R.A. soit présent en permanence dans chaque école. Ce superviseur, chargé notamment du contrôle des armements, aurait la responsabilité d'ordonner halte au feu.


( Posté par : Momus )

Parents d'élèves sur le qui-vive

jeudi 20 décembre 2012

Tous en Belgique avec Gérard Depardieu !

791 -


Je trouve ridicule tout ce bruit autour de Depardieu. Bien sûr, ce n'est ni très patriotique, ni très glorieux, ni surtout très futé de sa part d'aller s'installer juste de l'autre côté de la frontière belge, à un moment où, de ce côté-ci, les susceptibilités sont à vif sur la question.. Mais après tout, c'est bien son droit, à cet homme libre, d'aller placer ses picaillons là où ça lui rapporte le plus. Et puis, comme nous tous, Depardieu est un citoyen européen, et, jusqu'à nouvel ordre, la législation de la communauté permet à tout citoyen européen d'aller s'installer dans le pays d'Europe de son choix. Ce qu'on accorde aux Roms, on l'accordera encore bien plus aisément à Depardieu. Alors, inutile d'en faire tout un plat.

C'est idiot de pousser le célèbre acteur dans ses derniers retranchements, jusqu'à renier l'ingrate (qu'il dit) France. Au degré de fureur où il est monté, il serait bien capable d'aller dépenses ses sous partout, sauf chez nous. Or, sur la question,  Diderot a fait dire l'essentiel à son célèbre neveu de Rameau : il faut des riches, car à quoi servent-ils ? A faire marcher le commerce, et à créer des emplois, dans une société que, très écologique avant l'heure, Diderot décrit comme une jungle où les diverses espèces s'entre-dévorent, chacun vivant aux dépens de tous les autres. Ecoutons-le, pour notre instruction et pour notre plaisir :

" Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps, autrefois ; aujourd'hui la Guimard  venge le prince du financier ; et c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l'escroc, la femme de chambre , le cuisinier, le bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps . Au milieu de tout cela, il n' y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans avoir vexé personne ; et c'est fort bien fait ."

 Il n'y a pas que les impôts directs, il y a aussi la TVA, fort élevée sur les produits de luxe, appartements, bateaux, bagnoles etc. Alors, au lieu d'acculer bêtement Gérard dans ses derniers retranchements, incitons-le au contraire à soutenir notre économie défaillante en claquant son fric chez nous.

Et puis, soyons francs, si nous étions à sa place, nous en ferions tout autant. Tiens, si je gagne ce soir les 100 millions du loto, je me garderai bien d'aller comme un petit fou toquer à la porte de la Française des Jeux. Je commencerai par retenir une place dans le TGV de Bruxelles. Je poserai mes valises pas loin du Manneken Pis. Je me ferai enregistrer résident permanent. Ensuite seulement j'irai toucher mon pactole, que je mettrai en lieu sûr dans une banque belge. Tranquillou.

Parmi d'autres avantages , la richesse et la notoriété présentent celui de nous affranchir des contraintes et des inconvénients de la nationalité. N'ayons pas la petitesse de crier haro sur Depardieu parce que, tout simplement, nous lui envions une liberté à laquelle notre condition mesquine nous interdit d'accéder. Faudrait-il  reprocher à la richesse de faire de ses élus des hommes un peu plus libres que le commun ? Elle possède cet effet vertueux de nous rappeler que nous sommes nés par hasard quelque part. Quand un individu parvient à se dérober aux prétentions d'un Etat à le réduire à ses exigences financières, militaires ou, souvent même, judiciaires, il convient, la plupart du temps, de s'en réjouir .

 Le patriotisme n'est qu'un épiphénomène  né des aléas de l'Histoire. Il est un avatar inséparable de l'Etat-nation, soumis à ses tribulations.  Rappelons qu'avant 1789, sur le territoire de ce qu'on appelle aujourd'hui la France, personne ne savait ce que cela pouvait bien être qu'être patriote. Entre 1914 et 1918, le patriotisme fut, avec le gros rouge, la drogue que leurs gouvernants firent avaler à des millions d'Européens  pour mieux les envoyer au casse-pipe. Qu'est-ce aujourd'hui que le patriotisme yougoslave ? Que peut bien être un patriotisme congolais ? En quoi un Basque ou un Catalan se sent-il concerné par le patriotisme espagnol ? En ce qui me concerne, mon arbre généalogique exhibe des ancêtres germaniques, mais aussi bretons, savoyards, russes et même belges ; aussi ne  ne me suis-je jamais  senti doté d'une fibre patriotique bien épaisse. A l'instar de Gérard Depardieu, je ne me sens vraiment et provisoirement Français que dans la mesure où je trouve avantageux de l'être. Je ne me suis jamais connu quelque solidarité de coeur que ce soit avec cet agrégat inconsistant de peuples et d'individus aussi  désunis que divers qu'à la parfin et pour le faire court on appelle les Français. Une patrie n'étant jamais qu'un artefact historique transitoire, le patriotisme l'est tout autant. L'ablation précoce de ce ridicule appendice sentimental, encore plus gênant qu'inutile, en dénouant les liens qui vous retenaient prisonnier du troupeau, vous rend infiniment plus libre et plus léger. Convenons-en : cet ersatz idéologique à l'usage des petits boulots besogneux  n'a plus de sens à partir d'un certain niveau de revenus. Il est même contre-productif.


Henri Laborit ,   Eloge de la fuite    ( Gallimard / Folio )

Addendum  (6 janvier 2013) . - A lire sur la question la libre opinion de Juan Goytisolo dans le Monde de ce jour, intitulée : Adieu l'Europe, rafiot conservateur !  Bonheur d'un octogénaire apatride

( Posté par : François de Hollande )


La paix en Algérie !

790 -


J'avais seize ans. Je débutais mon année de première au lycée Montesquieu du Mans. Guy Mollet était revenu d'Alger, soudainement converti aux urgences de la répression coloniale .

Nous étions en cours d'histoire. Le censeur entra, une liasse de documents à la main, et nous les distribua. Il s'agissait d'une brochure sur papier glacé, avec des photos en couleur ; on y expliquait que l'Algérie, c'était la France, et on y vantait les réalisations de la France. Parmi ces réalisations, on ne mentionnait pas l'exploitation séculaire d'un peuple, ni la torture ni les corvées de bois.

Il n'y avait pas que le papier qui était glacé. Je l'étais aussi, d'une rage impuissante,  obligé de devoir avaler en silence cette propagande. J'étais encore trop petit garçon pour oser me lever et sortir en claquant la porte, quitte à m'expliquer chez le proviseur. Et pas encore assez lucide pour convaincre mes parents de m'aider à tenter de m'en aller faire ma vie en Scandinavie. Car il s'agissait bien de cela : mettre dans la tête des futurs appelés que nous étions (deux ans, c'est court) que le sale travail auquel cette mise en condition psychologique visait à nous préparer pouvait se prévaloir de l'ombre d'une justice.

Nous étions très politisés, bien que très jeunes . Dans un sens ou dans un autre. Il a fallu attendre mai 68 pour retrouver ce niveau de politisation dans la jeunesse française. Quand j'y repense aujourd'hui, je trouve que c'était chouette. Nous étions des passionnés. A dix-sept ans, nous brûlions d'une fièvre sacrée, pour une cause ou pour la cause adverse. Bien entendu, il y avait aussi le marais -- probablement très majoritaire -- de ceux qui n'avaient pas trop d'opinions.

Dans ma province, l'adolescent que j'étais ne pouvait guère compter, pour le guider dans sa prise de conscience, que sur l'aide de quelques militants et de la presse communiste, l'Humanité essentiellement. Mais mes parents n'étaient pas communistes et je ne connaissais pas de communistes. Heureusement, je lisais le Canard enchaîné. C'est à lui que je dois d'avoir fourni à ma conscience politique naissante les faits et les arguments qui lui manquaient. On y trouvait en effet les informations que ni la presse écrite régionale ni la radio ne donnaient. On  n'y faisait pas de cadeaux au pouvoir en place.

Je haïssais le personnel politique au pouvoir, Guy Mollet et sa bande, Robert Lacoste en tête. Je les considérais charitablement comme des salauds, qui avaient jeté aux orties leurs convictions. Des gens qui se disaient de gauche et qui faisaient un boulot pire que celui de la pire droite. Ce n'est pourtant que bien plus tard que j'ai découvert le rôle peu glorieux que Mitterrand avait joué dans cette équipe de traîtres, comme garde des sceaux de la bataille d'Alger. Que cet homme qui avait sur les mains le sang de militants anticolonialistes algériens et français   ait eu le front et l'opportunité de faire oublier ça en quelques années pour représenter la gauche contre de Gaulle, cela m'a toujours sidéré. Je n'ai pas changé d'avis depuis sur ces gens-là. Salauds ils furent pour l'adolescent de seize ans, salauds ils restent. Pas de pardon. Et puis, ça me confirme que j'ai toujours seize ans.

Je haïssais les Pieds Noirs. Je les considérais tous comme d'abominables colonialistes, Je ne les comptais pas parmi mes compatriotes. Ma mère, directrice d'école, nous faisait part des réflexions de certaines dames de bonne famille, rentrées de là-bas par précaution, et qui venaient inscrire leurs enfants dans son établissement. Ce n'était pas pour modérer mes préjugés. Les adolescents font rarement dans la nuance et le subtil distinguo . Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai fait la connaissance, dans la ville du Midi où je venais de m'installer, de pauvres gens qui avaient tout perdu et qui ne correspondaient pas au portrait-robot de l'affreux colonialiste que je m'étais fabriqué... Quant aux parachutistes d'Aussaresses, d'Erulin, de Bigeard, c'étaient, tout simplement, pour moi, des nazis . Mentalité de nazis, méthodes  de nazis. Cinquante ans après, ils le restent. Ma haine pour ces gens-là reste absolument intacte. Que les soldats d'une des grandes démocraties du monde, et dont beaucoup s'étaient battus pour la libération de leur pays, aient ainsi renié leur âme, restera comme une de nos pires tragédies nationales . Cinquante ans après, l'honneur de la France, en ces années-là, s'appelle toujours pour moi Fernand Iveton, Henri Maillot, Maurice Audin. Henri Alleg , Jean-Jacques Servan-Schreiber , le général Pâris de Bollardière, André Mandouze. Quelques officiers français. 

En 58, un grand moment fut  la première visite de de Gaulle à Alger. Nous étions en famille autour du poste de radio. J'entends et je revois le moment du fameux  " Je vous ai compris ". Clameur immense. Je ne pus m'empêcher de proférer un rageur  "Quel(s) con(s) !" Je ne sais plus si je l'avais mis au singulier ou au pluriel. Je crois que c'était plutôt au pluriel, ce qui égalait ma lucidité à celle de Daladier en 38. Mon père, lui, le prit au singulier. Il était furieux. C'est ce jour-là que je compris qu'il était gaulliste. Jusqu'alors, je n'avais pas pris garde à ses opinions politiques. Elles comptaient pour du beurre. Mon mentor, c'était ma mère. Nous étions proches, tous les deux, des communistes.

A Paris,  ce fut donc tout naturel pour moi d'adhérer à l'UEC (Union des Etudiants Communistes). Je vendais Clarté dans les rues de Paris ; on y jouait au chat et à la souris avec les types de Jeune Nation. Il m'arrivait de croiser François Duprat, mon condisciple; on s'arrangeait pour s'éviter ; cela aurait été difficile d'alterner des séances de baston l'après-midi avec des discussions au dortoir le soir ! Pourtant, si je lisais Clarté et l'Huma, c'est plutôt dans Le Monde et dans l'Express que je puisais les informations décisives, par exemple le fameux article (censuré) de Sartre sur la torture. Un peu plus tard,  la lecture de La Question, d'Henri Alleg, me bouleversa.

La Paix en Algérie !  J'ai encore dans les oreilles  le rythme de ce cri, que j'ai lancé avec tant  d'autres, dans les rues de Paris, en 1960, en 1961, en 1962, face aux policiers dont une bonne partie, à en juger par leur bronzage, revenaient d'Algérie où ils avaient participé aux opérations de maintien de l'ordre. Il s'agissait de courir à point nommé, pour éviter les coups de matraque ou de ces longues lattes de bois dont ils se servaient aussi, peut-être pour arriver à taper au-delà des premiers rangs. Il y avait beaucoup d'étudiants. Beaucoup d'ouvriers, d'employés. Les manifestations, toutes interdites, étaient fréquentes ; elles débutaient le plus souvent à la tombée de la nuit. Le bouche-à-oreille fonctionnait activement.  On prenait au dépourvu, non seulement la police, mais aussi la population. Je me souviens d'une discussion, sur un trottoir du boulevard Auguste-Blanqui, en remontant vers la place d'Italie, avec des passants un peu interloqués, qui ne comprenaient pas cette fureur, jugeant qu'après tout, cela n'allait pas si mal : ne leur martelait-on pas, au journal de 20 heures, que la rébellion était matée, que l'avenir de l'Algérie française était assuré ? J'étais absent (coup de chance ?) à Charonne, quand les policiers assassinèrent, dans une entrée de métro, des manifestants ou de simples passants en leur jetant des plaques de fonte arrachées au pied des arbres. J'étais dans la foule immense au Père-Lachaise pour l'enterrement des victimes. Je crois que, ce jour-là,  de Gaulle comprit qu'il urgeait de signer les accords d'Evian. Il faudra tout de même attendre 1967 pour que, atteint par la limite d'âge, Papon, l'homme des Algériens noyés dans la Seine et du massacre de Charonne, quitte la préfecture de police. Il aurait été normal que ce type meure sous les balles d'un commando, comme, en son temps, un Philippe Henriot, ou dans un attentat-suicide. Mais nous étions des citoyens bien trop respectueux des lois de la République. Nous n'avions pas appris les vertus de la violence du terrorisme. Je ne partage en rien, je dois dire, l'idéal de ces Talibans et de ces militants d'al Qaida, toujours prêts à sacrifier leur vie pour la cause.  Mais j'admire leur courage. C'est grâce à des lurons comme eux que l'Histoire avance. Pas toujours dans le sens qu'on souhaiterait, évidemment.

J'ai été un étudiant sage.  J'ai sauté les obstacles dans les temps. Cela m'a valu de ne pas faire la guerre en Algérie, de n'être exposé à tirer ni sur les uns ni sur les autres. J'ai eu cette chance, dont parle une chanson de Goldman, de ne pas avoir à choisir vraiment un camp. Monstrueux privilège qui s'appelait sursis d'incorporation et dont j'ai profité à fond la caisse, au point de n'effectuer mon service militaire que quatre ans après l'indépendance de l'Algérie, à vingt-six ans. Les petits gars en apprentissage n'ont pas eu ma chance. Eux, ils y sont allés à dix-huit ans, pour y perdre, toujours, leurs illusions, et, parfois, la vie.

Comme la plupart des Français, je ne suis jamais allé en Algérie. Contrairement à la Tunisie et au Maroc, l'Algérie continue de ne pas faire recette dans nos agences de voyage. Pourtant la guerre est finie. Cinquante ans, même, qu'elle est finie. Quand les touristes français randonneront en nombre dans le Constantinois tandis que les touristes algériens, bras dessus bras dessous, parcourront en masse les allées de Versailles,  quand le temps aura rendu suffisamment léger le poids du passé, suffisamment estompé les souvenirs, alors elle sera vraiment finie.

On entend à nouveau, ces jours-ci, parler de repentance. Quelle repentance ? Les militants anticolonialistes qui luttèrent contre la politique des gouvernements français successifs en Algérie jusqu'en 1962 n'ont aucune raison de se repentir de quoi que ce soit. On ne voit pas pourquoi ceux qui n'eurent aucune responsabilité dans les crimes commis en prendraient leur part. Que les derniers tortionnaires survivants donnent donc les premiers le signal de la repentance, et on en reparlera .

Ce que le Président de la République a dit devant le Parlement algérien, je le pensais en 1956, à seize ans. Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment des lycéens qui avaient connu l'Occupation et la Libération, que leurs professeurs nourrissaient quotidiennement de Voltaire, de Montesquieu et de Victor Hugo, auraient-ils pu penser autrement ? L'écart entre ce qui se passait en Algérie et l'idéal qu'on leur enseignait était trop grand ; l'imposture, trop manifeste.

Mais cette idée de repentance collective, non. Elle pue le religieux. Si tous les peuples de la terre qui en ont exploité et martyrisé d'autres devaient se repentir, on n'aurait pas fini. L'exercice tournerait vite au burlesque. Un Français de vingt ans n'a pas à se repentir de crimes commis, voici des décennies, voire des siècles, par des gens qui, en tout, lui sont étrangers. Il n'a pas à se repentir de la guerre d 'Algérie, ni de la colonisation française à travers le monde, ni de l'holocauste des Juifs, ni de l'esclavage pratiqué dans les Antilles françaises au XVIIIe siècle. Nous n'avons pas besoin de repentance. Elle ne sert à rien  d'autre qu'à noyer dans une responsabilité collective intemporelle les responsabilités et les fautes précises des uns ou des autres, à un moment précis de l'Histoire. En revanche nous avons besoin de connaissance, de réflexion et d'action militante dans les combats d'aujourd'hui contre l'injustice, chez nous et ailleurs. Mais il est hors de question d'oublier que, pendant plus de deux siècles, la France et l'Europe ont construit en grande partie leur prospérité sur l'exploitation coloniale des peuples du monde et que, même aujourd'hui, les profits n'en sont pas tout-à-fait éteints. Cela implique, sinon de la repentance, du moins des devoirs.


A la mémoire de :

  • Jean-Pierre Bernard, 30 ans, dessinateur
  • Fanny Dewerpe, 31 ans, secrétaire
  • Daniel Féry, 16 ans, apprenti
  • Anne-Claude Godeau, 24 ans, employée PTT
  • Édouard Lemarchand, 41 ans, menuisier
  • Suzanne Martorell, 36 ans, employée à L'Humanité
  • Hippolyte Pina, 58 ans, maçon
  • Raymond Wintgens, 44 ans, typographe
  • Maurice Pochard (décédé à l'hôpital), 48 ans

Lire :  Quand cesse la guerre sans paroles  ( Blog du  Monde diplomatique)

( Posté par : Jambrun )

Paris, 8 février 1962

mercredi 19 décembre 2012

Proverbe


                                 Noël aux roustons, Pâques aux morpions .



( Posté par : Marcel )


Les Jambruns communiquent . -

Centagénaire avancé, Marcel est  devenu incontrôlable. Son équilibre homéostatique perturbé rend sa trajectoire aussi instable et imprévisible que celle d'un tortillard lancé sur une ligne secondaire à la vitesse d'un TGV . Même une chatte traversant les voies en frétillant de la moule  - non : même une moule traversant les voies en frétillant de la chatte -- ne saurait arrêter ni même  freiner un vieillard fonçant vers l'Inéluctable Tampon !

Mathusalem, par Fragonard

Self-control

Ils rentrent du marché, sa femme et lui. Depuis son accident, elle marche avec difficulté, s'appuyant sur une canne. Ils remontent la petite rue dépourvue de trottoirs, entre les maisons. Devant eux, deux voitures sont arrêtées, laissant seulement un étroit passage entre elles. On fait la causette.

Il se dit que, les voyant approcher, les deux conducteurs vont reprendre leur chemin ou, tout au moins se serrer pour les laisser passer. Mais non.

Tu penses qu'ils s'en foutent de se ranger pour deux  vieux piétons clopinants. 

Il sent la fureur monter. Il jouit de la sentir monter . Il la laisse exactement monter comme il faut. Il s'y abandonne déjà,  avec volupté.

Il s'engage entre les deux voitures. En fait de conducteurs, ce sont des conductrices. Insolentes garces. Chiennes femelles. En apostrophe une.

" Pourriez pas vous ranger ! Voyez pas que ma femme a des difficultés à marcher ? Allez, bouge ton cul de là ! "

-- Mais, Monsieur, vous m'insultez.

-- Va te faire foutre, connasse!

Sa femme a horreur de ce genre d'algarades, auxquelles il s'abandonne de temps en temps sans aucune retenue apparente . Va pas s'y mettre, elle aussi. Qu'elle la ferme. Surtout qu'elle la ferme.

Il se retient. Oh, combien il se retient. Leur foutre sur la gueule, à toutes ! Voilà ce qu'il faudrait.

Ils se sont éloignés.

Il a des regrets. IL regrette, vraiment. Il s'en faut de rien qu'il ne rebrousse chemin.

C'est comme de rester sur sa faim.

 Cette femme, une belle blonde bien en chair, comme il les aime d'habitude, l'a toisé sans baisser les yeux. C'était facile : plonger sur elle, l'empoigner à pleine pogne par les cheveux, tordre à fond, l'attirer jusqu'au rebord de la vitre, là où le verre et le métal peuvent  déchirer la chair en moins de temps que..., lui défoncer à mort la gueule dessus, en hurlant sa haine, et l'achever en lui tranchant vivement les carotides avec le couteau à cran d'arrêt acheté en cachette de sa femme et dont il ne se sépare plus. Sans que l'autre connasse ait eu le temps d'intervenir.

Transformer instantanément cette ignoble putain en  femme qui rit. Hugo n'aurait pas pensé à ça, tiens.

Comme c'est facile, comme c'est rapide, quand on y pense. Vertigineux.

Imbécile de ne pas avoir succombé au vertige. De quelle jouissance il s'est privé. Bien plus intense que n'importe quel orgasme.

Et tout ça parce que l'autre était là. Sa femme. Cette conne. Si elle ne clopinait pas, aussi, on n'en arriverait pas à des excès...

Ce sera pour une autre fois.

S'éclater à fond, une bonne fois. Exploser à fond une gueule. Soleil de sang. Baptême. Révélation mystique .

C'est l'extase que Christian Bobin décrit si bien  dans L'homme-joie. Enfin, c'est ce qu'il croit se rappeler. Ce Bobin, une âme de serial killer. Cache son jeu, lui aussi.

Après un orgasme de ce calibre, qu'importe la prison.

Comme il comprend ces tueurs américains dont la vocation se déclare un jour, brutalement, et qui, sans prévenir, tirent dans le tas. Comme il se sent leur frère. Comme il sent en lui cet appel, irrépressible. Il sait que cela arrivera un jour, il le sait. Il le faut. Il est fait pour ça. Paramétré pour ça. Il  lui faut connaître cette incomparable volupté de tuer. Des femmes, de préférence. Au couteau les femmes, au détail. La kalachnikov, ce sera pour les hommes. Les hommes ce sera en gros. Les femmes, pour l'orgasme. Les hommes, par devoir.

On n'a pas assez souligné l'effet relaxant que peut avoir le fait de vider quelques chargeurs au hasard dans une foule compacte juste avant le petit déjeuner. Certains psychiatres en sont depuis longtemps intimement convaincus, qui  conseillent discrètement à certains de leurs patients  ce puissant tranquillisant . Mais l'usage en est resté, jusqu'à présent, confidentiel.

En attendant le grand jour, il se retient. Il s'autorise juste de petites fureurs, comme celle de ce matin. De petites poussées pulsionnelles. Histoire de voir si l'adrénaline monte bien. Si tout est en ordre.

Mais il maîtrise 5 sur 5 . Total self-control. Le déchaînement meurtrier doit s'imaginer précisément pour se vivre ensuite en toute lucidité. C'est la condition pour en goûter, le moment venu, toute la saveur.



Christian Bobin ,        L'Homme-joie       (  L'Iconoclaste )

( Posté par : Guy le Mômô )


Les Jambruns communiquent . -

Depuis qu'il nous a adressé ce post, Guy-le-Mômô est resté introuvable. Son épouse nous fait savoir qu'il a quitté le domicile conjugal vêtu seulement de sa barbe et d'une perruque, n'emportant qu'un pistolet 9 mm, un fusil d'assaut, une hache d'abordage (de collection) et un exemplaire du dernier livre de Christian Bobin. Depuis, elle n'a reçu de lui que quelques cartes postales obscènes et un flacon de parfum Amarige, de Givenchy, accompagné de ce billet : " C'est mon cadeau de Noël. Estime-toi encore heureuse d'en recevoir un,  après tout ce qui ne s'est pas passé entre nous "

Entre cette histoire de fin du monde le 21 décembre, les restrictions d'achats de joujoux et les pulsions semi-contrôlées de notre ami, voilà une trêve des confiseurs qui ne  s'annonce pas gaie.

Décidément, ce Bobin aura causé bien du mal.




lundi 17 décembre 2012

Christian Bobin ou la littérature en manque de ça

A l'approche des fêtes de fin d'année, on recommence à parler de Christian Bobin. Les livres de cet écrivain catholique et consensuel sont au fond le cadeau idéal de Noël ou du jour de l'an à l'intention de ceux qui confondent ses opuscules pour chaisières avec la littérature, les mêmes qui croient accéder à la musique classique en écoutant les disques d'André Rieu.

Les livres de Bobin sont à l'image de son nom : bobin bobo bébé béat binbin bobine. Ils ne se lisent pas, ils se mâchouillent mollement. Bobin ou la littérature sans dents.

Sans dents mais pas sans gants. Bobin ne s'approche du réel qu'avec d'infinies précautions, infiniment de douceur. Dans ses ouvrages aseptisés, le réel n'est toléré que s'il suscite un émerveillement sans réserve. Ce ne sont que mignonnes fleurettes, jeunes filles proprettes, toutous gentils. Tout ce qui gêne, tout ce qui fâche, tout ce qui fait tache, est soigneusement évacué des peintures bobinesques. La rose, mais sans les épines. La jeune fille, mais sans le tampax. Le toutou, mais sans la crotte. La mort, mais sans les déplaisants soubresauts de l'agonie. On n'est pas chez Flaubert.

Entreprise concertée de toilettage du réel, la littérature selon Bobin joue auprès d'un public semi-cultivé le même rôle que la presse du coeur pour la vendeuse de prisunic. J'ai un peu fréquenté, vers la fin du siècle dernier, un groupe d'enthousiastes bobinardes, entièrement acquises à la cause de l'ermite du Creusot, petites bourgeoises vaguement écolos, très approximativement libérées, trentenaires légèrement faisandées, noyant leurs maigreurs simili-séraphiques dans des flots de batik et de pashmina, parfumées à l'huile essentielle de mouflon des Causses,  fadasses connasses qui n'avaient à leur disposition pour qualifier le dernier opus du divin Christian qu'un seul qualificatif : sublime ! Le Bobin surfe depuis des années sur ce public, majoritairement féminin, aussi indéfecablement fidèle que les admiratrices de Bruel (ce sont d'ailleurs souvent les mêmes).

On ne va pas exagérer non plus, il arrive à Bobin d'être juste et même émouvant, mais décemment et sans excès. Même à l'émerveillement béat, sa spécialité maison, il ne s'abandonne qu'avec une exquise réserve.

Bobin, au fond, c'est la littérature en manque de ça. On sait ce que c'est que le ça. Freud nous a assez bassinés avec ça. Le ça, selon les propres termes du Maître, ce sont "les pulsions émanées de l'organisation somatique", c'est le gros moteur de l'énergie psychique, obéissant au seul principe de plaisir, étranger aux interdits et aux règles, puissamment sexué, systématiquement agressif. Le ça subit en permanence la censure du surmoi, qui s'échine à le reléguer dans les ténèbres de l'inconscient.

L'originalité de la peinture bobinesque de la nature humaine, c'est qu'elle fait l'économie du ça. Le ça en est systématiquement expulsé. Par conséquent, plus de vulgarités, plus de conflits, plus de violence.  On y évolue dans un univers rose-bonbon où tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Optimisme de rigueur. Reconnaissance et adoration du Tout-Puissant.

Dire que la littérature selon Bobin, c'est du pipi de ça serait proférer une absurdité. Pipi et caca strictement prohibés. Swift en aurait été ravi : chez Bobin, Stella ne chie pas.

Bobin obtint naguère le grand prix catholique de littérature pour Le Très-bas. Si c'est ça un écrivain catholique, moi je veux bien me faire moine. Du haut du ciel, les âmes de Mauriac, de Claudel et de Bernanos ont dû protester, mais comme l'au-delà, c'est très loin, on ne les aura pas entendues. Ces grands écrivains, à l'instar d'un Racine, se gardaient bien d'exclure le ça de leurs peintures car ils se souciaient de peindre la nature humaine telle qu'elle est et non telle qu'un pusillanime Bobin voudrait qu'elle soit. Sans le ça, pas de conflit, pas de violence ni de vulgarité certes, mais pas non plus de vérité. Et pas de tragique non plus.

D'où l'incurable fadeur des livres de Bobin. Ils sont à la bonne littérature ce qu'un bol de chicorée est à un expresso pur Arabica.

Et la meilleure façon de remettre à sa juste place le jus de chaussettes de ce pâle abstracteur d'éteinte essence (de déteinte esence), c'est encore de déguster un expresso à haute teneur de ça distillé par  quelque bon torréfacteur, catholique ou pas : Mauriac, Bernanos, par exemple. Ou Balzac, tiens. Une bonne tasse de Balzac bien tassé, une ! What else ?


Note . -

A la maison de la presse, ce matin,  feuilleté le dernier opus de Christian Bobin, l'Homme-joie . Variations sur le thème : les hommes sont très méchants et très bêtes, ça c'est bien vrai, mais heureusement il y a le beau ciel bleu et les pitites fourmis. Elémentaire et insignifiant. Si vous ne levez pas les bras au ciel après avoir lu trois lignes de Bobin, c'est qu'ils vous en tombent.


Christian Bobin ,  L'Homme-joie  ( L'Iconoclaste éditeur )


( Posté par : John Brown )

William Bouguereau, La Madone aux roses


"Récit d'un noyé" , de Clément Rosset : voyages autour de mon lit

Que faire, quand on est attaché sur un lit d'hôpital, dans une unité de soins intensifs, "entouré de tubes, de tuyaux, de goutte-à-goutte", tandis que médecins et infirmières s'affairent pour tenter de vous sauver la mise ? Eh bien, délirer. La force du délire est capable de transformer ce qui,  autrement, serait une épreuve des plus pénibles en une série de passionnantes aventures.

C'est l'expérience qu'a faite Clément Rosset lorsque, après avoir failli se noyer dans une crique de Majorque, il a été soigné dans un hôpital de l'île. Pendant une quinzaine de jours, immobilisé sur son lit dans un état de semi-coma, il a plongé dans une succession d'hallucinations, dont la bizarrerie l'a suffisamment fasciné pour qu'il nous en raconte ici quelques unes.

Rares sont les moments de lucidité où il comprend qu'il se trouve sur un lit d'hôpital. Le reste du temps, il se retrouve protagoniste d'un "théâtre d'aventures et de mésaventures extravagantes " dont les autres personnages, on le devine aisément, sont en partie inspirés par les médecins et les infirmières. Sa conscience travaille à transfigurer les éléments du réel qui l'environne ( le cadre de sa chambre, le personnel soignant, des patients, des visiteurs..)  pour les intégrer à d'étranges histoires partiellement nourries de souvenirs remodelés, réassemblés, réorganisés selon la logique du rêve et scandées par le retour d'obsessions liées à son état ( les liens qui le maintiennent attaché à son lit, la soif lancinante...).

Ces aventures du délire sont finalement plus drôles qu'angoissantes, comme si la conscience, travaillant à construire une interprétation plausible d'une réalité qui se dérobe, s'efforçait, non seulement de leur conférer une  cohérence, mais aussi de leur trouver une issue généralement rassurante ou qui laisse tout au moins en suspens l'imminente catastrophe. L'aventurier malgré lui de ces improbables équipées la frôle sans cesse mais ne succombe jamais. Ce qui touche, à la lecture de la relation de ces délires, c'est cet acharnement de la conscience à trouver coûte que coûte du sens dans des situations dont le sens, en partie, se dérobe, et à leur ménager une issue qui ne soit pas inacceptable. En dépit de leur caractère fantastique, ces scénarios successifs sont autant d'hypothèses de travail, de schèmes herméneutiques permettant de garder une prise sur un réel présent/absent. Dès lors, on ne peut manquer d'être impressionné par la force, l'énergie, le dynamisme de l'activité psychique,  intensément mobilisée, stimulée par la nécessité de tenter de surmonter une situation de  désarroi et de stress extrêmes, dans un corps paralysé, branché, manipulé. Comme si l'enjeu, pour ce corps impuissant et soumis, était de rester au moins maître du sens. Comme si c'était là l'essentiel.

Ainsi, par le biais de la relation d'une expérience-limite, Clément Rosset nous conduit à réfléchir à ce qu'est le rôle probablement essentiel de la conscience à l'état "normal" : donner de la cohérence et du sens à l'expérience vécue, mais une cohérence et un sens compatibles avec le vouloir-vivre. Phénomène encore bien mal connu, à la vérité, que cette conscience, en laquelle nous voyons le privilège de la créature humaine et le signe de sa supériorité sur les autres êtres vivants, alors qu'elle n'est peut-être qu'un de nos modes d'adaptation à notre environnement, ni plus ni moins "machinal" que nos autres sens, ou que la respiration, ou que la bipédie, ni plus ni moins organique que le système cardio-vasculaire ou que le système digestif, et asservie à la même fonction qu'eux : maintenir la vie. Son altération par quelque accident physiologique ne fait que dévoiler plus nettement cette fonction.

Maintenir la vie en maintenant coûte que coûte le contact avec le "réel", quitte à le reconstruire avec les moyens du bord, en remédiant tant bien que mal aux avaries d'un navire qui fait eau : c'est donc à quoi travaille, au fond, cette conscience altérée, affolée, dont les hallucinations semblent prendre le relais des interprétations de la conscience  à l'état normal...  Mais qu'est-ce au juste qu'une conscience normale ? Qu'est-ce qui m'assure que la conscience de mon voisin soit plus ou moins  "normale" que la mienne ? Une distance infime sépare sans doute cette conscience "normale" d'une conscience "délirante". Délicate question de réglage, à l'instar de celui de la hauteur du lit d'hôpital  : " deux centimètres trop haut tu meurs ; deux centimètres plus bas tu es guéri " ...

On pourrait dire, sans doute, que ce flot d'images,  de souvenirs, de mots, affluant à la conscience à la manière du sang qui s'écoule d'une blessure, témoigne surtout de la gravité d'un traumatisme autant psychique que physique, mais cette comparaison ne rendrait pas compte de la puissance organisatrice et productrice de sens de cette conscience fabulante, très proche, dans son mode de fonctionnement, de l'imagination romancière.

Bien sûr, ces hallucinations nous renseignent aussi sur l'homme qui les a inventées car ce serait une erreur de croire qu'il les a simplement subies. Dans son combat pour la survie, sa conscience bricole fiévreusement du sens en puisant à tout va dans la boîte à outils de la mémoire. Elle bat le rappel émouvant des lieux du monde où il a vécu, de ce qu'il a fait de sa vie, de ses centres d'intérêt, de ses préférences en littérature, en musique... Partout affleurent le tempérament, l'humour, le sens de l'amitié de cet homme pour qui les mots auront puissamment compté : en témoignent ces aventures imaginaires, où les mots jouent un rôle essentiel -- pas seulement, bien sûr , parce que l'outil du langage permet au narrateur de les réorganiser en les racontant --, mais parce que le rêveur, dans le temps même où il les a rêvées, s'est manifestement abandonné au plaisir de faire parler ses compagnons de rêve et de parler avec eux, et , surtout , à l'ivresse de nommer : donner du sens, pour l'animal doué de langage, en proie à ses visions, c'est d'abord mettre des noms sur ce qu'il voit.

" Lorsqu'un homme aura ramené un fait de son imagination à un fait de son entendement, je prévois que tous les hommes établiront enfin leur vie sur cette base " ( Thoreau, Walden )

L'imagination, alliée de l'entendement dans sa quête de vérité ? N'est-ce point une autre des leçons de ce  petit livre de Clément Rosset  ?

Clément Rosset ,    Récit d'un noyé   ( Les Editions de Minuit )


( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Sand et Chopin à Majorque, par Delacroix