mercredi 29 février 2012

Jeunes artistes, ayez le sens du business

C'est bien connu, les jeunes artistes galèrent souvent longtemps avant de percer. Qu'on fasse de la musique, de la peinture ou qu'on écrive, il est rare qu'on parvienne à vivre de son  talent.

C'est pourquoi il n'est jamais trop tôt pour s'entraîner aux techniques  de base du marketing. Tout-à-l'heure, au journal d'Antenne 2, j'ai appris que la jeune chanteuse L. avait commencé enfant, en organisant des concerts chez sa grand-mère : entrée payante, bien entendu.

Voilà une petite fille avisée, bien partie pour réussir dans la vie.

Mon fils aîné, à l'âge de neuf ans, organisait dans sa chambre des expositions et des spectacles à l'intention de ses deux cadets -- confits d'admiration pour le grand frère -- et de ses petits camarades. 

Sur la porte, un écriteau : " Entrée gratuite ". De quoi attirer l'amateur d'art.

Mais on ne sortait pas sans avoir payé..

J'ai trouvé dans ma boîte aux lettres un prospectus du Professeur Ousmane, " voyant médium -professionnel des sciences occultes "  - "Harmonie dans votre couple. Epanouissement sexuel. Aide aux entreprises en difficulté. Protection contre les dangers. "

Séduisant. De plus, le Pr. Ousmane met ses clients à l'aise : "Paiement après résultats ".

Enfin un professionnel aussi honnête  que sûr de ses dons ! Quel médecin, quel professeur, quel artisan aurait le cran d'afficher cette annonce sur sa porte ?

Si en plus il annonce "entrée gratuite", j'y vais !


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.




mardi 28 février 2012

Grecs et Romains, le retour

Exerçons-nous ce soir à feindre de donner raison aux Guéant et autres Ferry pour mieux les démentir.

Et pour ce, réactivons la vieille querelle académique : qui, des Grecs ou des Romains, aura le mieux mérité de la Civilisation ?

Nous affirmons donc que, dans  ses plus hautes manifestations, la pensée grecque fut supérieure à la pensée romaine, que celle-ci n'atteignit jamais les sommets que conquit celle-là.

D'abord parce que les meilleurs parmi les Romains -- Cicéron, Sénèque, Lucrèce -- furent des suiveurs des Grecs, auxquels ils empruntèrent leurs doctrines : platonisme, stoïcisme, épicurisme.

Le beau mot latin de gravitas nous ouvrira la piste de la seconde raison. Ce mot est l'équivalent de notre français sérieux. Il désigne en particulier la vertu première de l'homme d'Etat, pleinement conscient de ses responsabilités et pleinement capable de les exercer (le contraire de Sarkozy, en somme).

Les plus hautes formes du sérieux ne sont pas appliquées par les penseurs grecs et par les penseurs romains au même objet, ni placées au même niveau.

La plus haute forme de sérieux, pour un penseur romain (comme pour tout citoyen romain), c'est la considération de la Cité, de sa grandeur, de sa puissance, de sa sécurité, de son futur. C'est vrai pour Cicéron comme c'est vrai pour Virgile comme c'est vrai pour Sénèque. Tous trois, d'ailleurs, s'impliquèrent au plus haut niveau dans le service de la Cité : Cicéron gravit les échelons du cursus honorum jusqu'à celui de consul ; Virgile, dans l'Enéide et les Géorgiques,  mit son génie au  service de la propagande d'Auguste ; Sénèque fut précepteur de Néron. A Rome, la quête de la connaissance et de la  sagesse va de pair avec le souci de la Cité, elle ne le dépasse ni ne le déborde. Rome reste la référence.

Il en va autrement avec les penseurs grecs, dès les Présocratiques (Héraclite, Empédocle, Démocrite...). Peut-être parce qu'ils vécurent dans des cités de modestes dimensions, rivales de nombreuses autres, et dont  aucune (même Athènes au sommet de sa puissance) n'exerça jamais une complète hégémonie, la considération de la cité à laquelle ils appartiennent ne passe jamais pour eux au premier plan. Ainsi leur pensée se libère de son cadre "régional" pour viser l'universel. 

Le plus bel exemple est celui de la République de Platon. Dans sa réflexion sur le problème de la Cité Idéale, Platon ne prend nullement Athènes pour modèle, il n'adopte pas au départ de sa réflexion le point de vue régional pour le maintenir ensuite à titre de référence obligée, il se situe en dehors de la cité à laquelle il appartient, en dehors de toute cité réelle. Il se place d'emblée au niveau de l'universel.

Ainsi le sérieux grec, dans ses formes intellectuelles les plus hautes, est-il radicalement supérieur au sérieux romain. Le sérieux romain reste d'essence commune. Le sérieux grec, par sa visée de l'universel, est d'essence supérieure : il reste aujourd'hui, pour un être humain, la forme la plus haute du sérieux intellectuel.

Ce qui nous ramène à l'assertion de Claude Guéant : " Toutes les civilisations ne se valent pas ". Intimement persuadé de la supériorité de la civilisation occidentale, Guéant est incapable de dépasser le point de vue régional qui est le sien pour se hausser au niveau de l'universel. Venant d'un politicien d'envergure ordinaire, cela peut se comprendre. Mais que dire du "philosophe" Luc Ferry  qui s'est hâté de lui prêter assistance, lui dont la vocation devrait pourtant être de tenter de hausser sa réflexion au niveau de l'universel ?

Ainsi le modèle grec est-il loin de l'avoir emporté sur le modèle romain, dans un Occident qui se prétend l'héritier des Grecs. Nous continuons de placer au plus haut une valeur comme le patriotisme (quand ce n'est pas le nationalisme) et notre plus grand sérieux, nous le plaçons toujours dans la considération de la grandeur, de la sécurité, du futur de la Cité à laquelle nous appartenons. Avec raison, dira-t-on : tout le monde, du reste, en fait autant.

Mais c'est que nous sommes des êtres humains ordinaires, qui plaçons notre sérieux dans les formes les plus communes (mais non les plus méprisables) du sérieux. Nous ne sommes ni de grands philosophes ni de grands artistes : ceux-là sont une toute petite poignée, dans l'immense masse des humains. Leur sérieux n'est pas du même ordre que le nôtre. Etudier leurs oeuvres nous aide à découvrir en nous une aptitude à un sérieux d'une autre qualité que celui dont nous faisons preuve au quotidien.

Néanmoins, ce quotidien  nous offre de multiples occasions de nous élever un peu au-dessus des formes ordinaires du sérieux, au-dessus, par exemple, du patriotisme ou du chauvinisme ambiant. Ainsi, au moment où l'on se gargarise en masse du triomphe du film The Artist aux Oscars,  nous pouvons nous interroger sur la  valeur de cette récompense, fruit d'un lobbying intensif (les intéressés ne s'en sont pas cachés) et de la relative perte de valeur des Oscars, surtout que, cette année, la concurrence n'était pas très forte. Ayons le courage de perdre un  peu notre clocher de vue chaque fois que nous en avons l'occasion. Nos clochers : il est des clochers de toutes sortes...

Mais nous voilà loin (si loin?) des problèmes de la Cité (de la Cité mondialisée, bien entendu). S'interroger, par exemple, sur les droits des femmes et sur l'égalité entre hommes et femmes, cela ne devrait surtout pas impliquer, comme préalable à cette réflexion,  qu'on prenne notre société comme point de départ et comme modèle. Au contraire, cela implique l'effort intellectuel de s'abstraire au préalable de la société à laquelle on appartient.

Haussons notre centre de ... gravité.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Platon, La République, traduction, introduction et notes par Georges Leroux (GF Flammarion)


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

L'Académie de Platon (Naples, Musée archéologique)



lundi 27 février 2012

Menues pincées (9)

Quelle émouvante histoire que celle de ce vieil homme, incarné par Christopher Plummer dans Beginners, assumant enfin sa sexualité à plus de 80 piges !

Quand on pense à tous les sexagénaires, septuagénaires, octogénaires et même nonagénaires qui ne demanderaient pas mieux que de l'assumer.



Capitalisme mondialisé

Plateau de télé


Interviouveur   -  Ce soir, sur le plateau de Comprendre l'économie, je reçois Monsieur Jean-Baptiste Lettron, le dynamique PDG de Scatophil International. Jean-Baptiste Lettron, bonjour.

J.-B. Lettron    -    Bonsoir.

Interviouveur    -    Vous êtes à la tête d'une multinationale présente dans quinze pays du monde...

J.-B. Lettron    -    Je ne dirige que la branche française. Le siège social est aux Scates... aux States...

Interviouveur    -    Vous managez donc deux usines en France : Saint-Chômedu,  et Délestage.

J.-B. Lettron    -    Gzact.

Interviouveur    -    Et quels produits...produisez-vous ?

J.-B. Lettron     -   De la merde en pots.

Interviouveur     -    De la...

J.-B. Lettron     -   Tout juste.

Interviouveur     -   Et... ça se vend ?

J.-B. Lettron     -   Vous n'imaginez pas.

Interviouveur     -   Et ça rapporte ?

J.- B. Lettron   -  Evidemment. Sinon, vous pensez bien  que nos actionnaires nous auraient intimé l'ordre de faire autre chose, de la toile industrielle, de la tôle d'acier, que sais-je.

Interviouveur     -   C'est rentable à ce point ?

J.-B. Lettron    -   Enormément. Un pot de merde en pot (25 cc)  revient à 1 euro sorti d'usine. Il se revend 15 euros dans votre supermarché.

Interviouveur      -  Comment expliquez-vous un pareil succès ?

J.-B. Lettron      -  C'est un produit tendance. Les femmes en raffolent. Elles se battraient pour en acheter.

Interviouveur      -  A quels rayons ?

J.-B. Lettron      -  Diététique... Cosmétiques...

Interviouveur      -  Diététique ou cosmétiques ?

J.-B. Lettron      - Les deux. Il n'y a que la consistance qui change. Et la couleur. Mais pour le reste, c'est le même produit. On peut aussi bien l'étaler sur des tartines que s'en tartiner le museau.

Interviouveur      - Pas d'additifs ?

J.-B. Lettron      - Aucun ; Produit garanti pur jus.

Interviouveur      - Vous parlez d'or.

J.-B. Lettron       -  ??? .. de merde !

Interviouveur       - C'est la même chose.

J.-B. Lettron       - Bien sûr. Où avais-je la tête.

Interviouveur     - Bravo. Des entreprises innovantes comme la vôtre, on en voudrait davantage. Mais la presse rapporte la fermeture inopinée de votre site de Saint-Chômedu...L'entreprise paraissait pourtant dégager des bénéfices suffisants...

J.-B. Lettron       - Qu'appelez-vous "suffisants " ? Et pour qui ?

Intervieweur       -  En effet. Et le personnel ?

J.-B. Lettron    -  Vous pensez bien que c'est la mort dans l'âme que... Comprenez qu'il s'agissait de sauver, dans l'urgence, notre site de Délestage...

Interviouver       - ... qui fermera ?

J.-B. Lettron      -   A la fin de l'année. Pour les fêtes. Chaque chose en son temps.

( Images d'actualités  : on voit le staff directorial de Saint-Chômedu  fuir en hâte sous une volée de pots de merde en pots lancés par les ouvriers en colère. Cris : " Vous nous y mettez dans la merde, on vous y  mettra aussi !.... Lettron aux Chiottes !  etc." )

Interviouveur      -  Qu'avez-vous à leur répondre ?

J.-B. Lettron      -  Je les comprends.

Interviouveur      -  Vous auriez pu les prévenir.

J.-B. Lettron      - J'ai horreur des cruautés inutiles. Et puis, dialoguer, palabrer, à quoi ça sert., merde à la fin. Temps perdu. Time is money.... (ton présidentiel)... Quoi qu'il en soit, je ne les laisserai pas tomber. Il ne les laissera pas tomber. Nous ne les laisserons pas tomber. Ils ne les laisseront pas tomber.

Interviouveur       - Mais encore ?

J.-B. Lettron       - Laissez tomber, vous dis-je.

Interviouveur      - Mais ne craignez-vous pas pour votre job ?

J.-B. Lettron      - Je suis coopté au Siège. Avec augmentation conséquente à la clé.

Interviouveur      - Et la colère des élus ? Vous y pensâtes ? Ils mirent la main à la pôche, et pas qu'un peu.

J.-B. Lettron      - Péripatéties. Brouhaha. Agitation stérile. Qui c'est-y qu'a l'oseille ? Z'inquiétez pas. Bien avant la Noël, y r'viendront nous bouffer dans la main.

Interviouveur      - Vous  devenez vulgaire.

J.-B. Lettron     -  Je deviens tendance.

Interviouveur     -  En attendance, vous délocalisez.

J.-B. Lettron     - What else ? Vous avez d'autres solutions ? Nous avons fait nos comptes, figurez-vous. Et nos actionnaires aussi. Le pot de merde en pot nous revient ici un euro. Au Pancradèche, un centime d'euro. Y a pas photo. A ce tarif-là, on peut se permettre de réimporter le produit et de le commercialiser sans trop augmenter son prix : seize euros au lieu de quinze.

Interviouveur     - Vous y allez fort...

J.-B. Lettron     - Et les frais de transport ? Et l'inflation ? De toute façon elles n'y verront que du feu, toutes ces connasses.

Interviouveur     - Je vois que vous ciblez préférentiellement la clientèle féminine.

J.-B. Lettron     - Pas du tout. On cible aussi les hommes. Et toutes les classes d'âge. Par exemple, notre nouveau produit phare, le Merdina, est destiné aux moins de deux-ans. Et je ne vous dis pas tout. (soudain, enthousiaste ) Oh, et puis si, tiens, vous aurez le scoop. Dans notre nouvelle unité de production, au Pancradèche (1 500 ouvriers, salaire mensuel 30 roupies), nous nous apprêtons à lancer une matière  révolutionnaire : la merde en pot sans pot ! Archi-polyvalente : textiles, accessoires automobiles, mobilier de jardin, conquête spatiale, parfumerie de luxe et j'en passe ! conditionnée en bidons de 20 litres pour le ravalement des façades, raffinée à Petit-Couronne (qu'on vient de racheter, provisoirement, hi hi), c'est le carburant de l'avenir ! Nous l'avons baptisée : Merdampô-Sampô ! Marché asiatique oblige.

Interviouveur    - Limpidopô !. Justement, je goûterais bien un peu de votre nouvel aliment pour bébés.

J.-B. Lettron     - ... le  Merdina ? Bien volontiers ( il lui en ouvre un pot)

Interviouveur    - ça ne sent rien....

J.-B. Lettron    -  Non olet ....

(Générique de fin d'émission, en surimpression sur l' image de la délicieuse Kate Twinset (on ne se refuse rien) en train d'enfourner une cuillerée de Merdina dans la bouche d'un bébé cadum new age, le jeune Baby B. Lettron Junior soi-même; le tout sur fond de globe terrestre autour duquel orbitent (à papa) des barils de merdampô-sampô, des barriques de merdampô sampô, des silos de merdampô-sampô, des camions-citernes de merdampô-sampô, des tankers de merdampô-sampô)


Le pet soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.









Cas d'école

On l'a appris il y a quelques jours, et puis la nouvelle s'est déjà perdue dans le flot des informations quotidiennes, l'usine Albany/Copfa, implantée à Saint-Junien (Haute-Vienne) et spécialisée dans la fabrication de toiles industrielles, a brutalement fermé ses portes. Ses 136 employés se sont retrouvés au chômage du jour au lendemain. Les cadres de l'entreprise ont mis la clé sous la porte sur l'ordre de leur hiérarchie. La direction  du groupe Albany justifie sa décision par le souci de préserver l'usine de Sélestat (Haut-Rhin), elle aussi menacée.

La communauté de communes de Saint-Junien avait investi 1,5 million d'euros en 2004 dans l'installation de cette nouvelle usine. Le site avait dégagé en 2011 un bénéfice de 4 millions  d'euros,  somme qui dépassait largement, d'après mes petits calculs , les charges salariales de l'entreprise pour 2012.

Les élus de Saint-Junien ne cachaient pas leur indignation devant les procédés de dirigeants dont ils dénonçaient le cynisme et la malhonnêteté.

A l'évidence, les dirigeants du groupe américain Albany se moquent absolument de la destruction progressive de notre potentiel industriel et de nos problèmes de chômage. Leur premier souci est de faire de l'argent, un maximum d'argent. A cet endroit du monde ou ailleurs, peu leur chaut.  L'usine de Saint-Junien dégageait, certes, des bénéfices, mais pas suffisamment à leurs yeux. Si le conditionnement de la merde en pots était plus rentable que le tissage de toiles industrielles, ces gens-là vendraient de la merde en pots : c'est la pure logique du capitalisme. Si le conditionnement de la merde en pots revient moins cher au Bangladesh qu'en France, on ira s'installer au Bangladesh. La logique du capitalisme est d'une simplicité biblique.

Maintenant que les gens d'Albany ont filé sans demander leur reste, les 136 employés  se retrouvent, avec, sur les bras, une usine toute neuve. Ils se relaient pour empêcher qu'on ne leur embarque, une nuit sans lune, les machines, leur outil de travail.

La question est maintenant de savoir si l'on peut sauver l'entreprise, et comment. Le problème est économique, financier, juridique. Le cas de l'usine de Saint-Junien s'est produit dans le passé des dizaines de fois. Il se produit en plus grand à l'usine Arcelor-Mittal de Florange, à la raffinerie Petroplus de Petit-Couronne. Si l'on ne fait rien, il se reproduira des dizaines de fois.

Du côté des politiques, ce qu'on a entendu jusqu'ici, et depuis des années, ce sont surtout des promesses non suivies d'effets et des incantations. Or le cas de l'usine de Saint-Junien, celui de l'usine de Florange, celui de Petroplus,  sont des cas d'école. Des cas d'un grand intérêt pédagogique. Des modèles pour l'avenir. Mais à condition de mettre toutes les cartes sur la table et d'examiner sérieusement toutes les solutions, avant de mettre en oeuvre celles qui prendront, ensuite, valeur d'exemple. Les responsables en charge de l'Etat ont la responsabilité de la préservation des sites industriels de ce pays, et par tous les moyens. Et ils ont le devoir de fournir aux citoyens des informations et des explications circonstanciées. Ce qu'ils ne font pas.

 Nous sommes en période électorale. Les candidats ne sauraient se dérober au devoir de donner des réponses précises à la question : qu'est-ce que vous comptez faire pour sauver le site de Saint-Junien, celui de Florange, celui de Petroplus?  En tout cas, moi, je les jugerai là-dessus, parce que je pense que l'avenir du pays est en train de se jouer sur ce terrain. Ils ont assez de conseillers et d'experts à leur disposition. Le temps des généralités est passé. On a là trois situations concrètes sur quoi se faire la main, pas question de rater l'occasion.

Le capitalisme à visage humain, ça n'existe pas. Le capitalisme mondialisé, c'est la jungle mondialisée, c'est un saccage mondialisé. Nous sommes en guerre contre ça. Ce qui départagera les candidats à cette élection présidentielle, c'est -- espérons-le -- leur capacité à proposer des solutions crédibles pour empêcher de tels dégâts de se reproduire.

Lire dans Le Monde Economie (21/02/2012) l'entretien avec Gabriel Colletis, auteur de "L'Urgence industrielle !"

dimanche 26 février 2012

Menues pincées (8)

Daniel Auteuil : "J'ai envie de vivre très vieux "   (la presse)


Cloué sur son fauteuil roulant par un infarctus, affligé d'un cancer térébrant de la face et, de surcroît, incontinent, un acteur à la retraite, tout juste septuagénaire, suppliait ses infirmières d'abréger ses souffrances. C'était le même qui, dix ans auparavant, tout jeune sexagénaire, clamait à qui voulait l'entendre : "J'ai envie de vivre très vieux ! "

Ô inconséquence humaine !

Ironique et impitoyable, la Mort n'exauça que son premier voeu. Il ne mourut que vingt ans plus tard. Mais, devenu aveugle , crachotant,  tremblotant, gâtouillant,  il ne put trouver de consolation dans la lecture de Schopenhauer.

Je le regrette bien pour lui.


D.S.K. , les pièges de l'instinct

Parler d'addiction au sexe, comme on l'a fait souvent pour caractériser les agissements de DSK, me paraît relever du brassage de vent et ne correspondre à rien de véritablement défini, mais plutôt répondre au besoin de jeter un voile pudique et effrayé sur une réalité que les humains évitent de regarder en face, tout autant que la mort,  à laquelle elle est  étroitement liée. Selon une habitude en progression dans nos sociétés, on médicalise un type de comportement qui fait peur, parce qu'on sait obscurément qu'on ne peut l'éradiquer, et pour cause.

Abandonnons donc le concept aussi vague qu' inutile d'addiction au sexe, et contentons-nous d'observer que DSK  aime baiser, ou plutôt qu'il a besoin de baiser. Observons aussi qu'il a besoin de changer souvent de partenaires. Pour lui, sans aucun doute, baiser est  un des plus grands plaisirs de la vie, et connaître (bibliquement ?) un  nombre aussi grand de femmes que possible augmente considérablement ce plaisir. Notons enfin qu'il adopte volontiers un comportement de prédateur.

Reconnaissons au passage qu'une des supériorités incontestables de la religion musulmane réside dans le fait qu'elle accorde aux hommes le droit d'avoir sept femmes à la fois. Cette religion reconnaît ainsi la force impérieuse d'un des besoins essentiels du mâle humain (comme des mâles de beaucoup d' autres espèces animales). Malheureusement, sur la question du contrôle des naissances, ses responsables se montrent aussi bouchés -- sinon plus -- que leurs confrères des deux autres grands monothéismes. Ce qu'a d'heureux la permission de la polygamie se trouve ainsi neutralisé par divers préceptes d'une religion aussi imbécile que ses concurrentes, et qui consacre la sujétion des femmes et le refus du contrôle des naissances exercé par les femmes elles-mêmes.

Il me suffit à présent de reconnaître que le mâle que je suis éprouve aussi impérieusement les mêmes besoins  que DSK et suis tenté par des comportements analogues, et qu'il en va de même pour l'immense majorité des mâles humains sur cette planète, pour que la catégorie pathologique d'addiction au sexe s'évanouisse en impalpable fumée.

DSK n'est pas plus bête que chacun d'entre nous (il l'est même plutôt moins que la moyenne) : il sait donc très bien que son besoin de baiser, attisé par le plaisir qu'il y trouve, recouvre en fait un instinct : l'instinct génésique, auquel  tous les humains, mâles et femelles, sont soumis. DSK est simplement un mâle sexagénaire chez qui l'instinct génésique reste fort.  Il est loin de faire exception, vu que de très nombreux et très verts octogénaires restent tout aussi  tourmentés que lui sur le chapitre. Simplement, DSK, à chaque fois qu' une puissante  envie de baiser le prend à la gorge, ne se dit pas qu'il cède à un instinct. Moi non plus. C'est pourtant la vérité toute nue. L'instinct génésique, le plus puissant de nos instincts avec l'instinct de survie (envers et endroit de la même médaille) est incontrôlable. L'appétit sexuel, son habillage conscient, est incontrôlable lui aussi. Tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de ne pas passer à l'acte. D'aucuns recourent à la morale puérile et honnête, d'autres au bromure ou à diverses ruses, la branlette par exemple, dont l'éloge n'est plus à faire. Tout le cérémonial dont s'habillent nos conduites sexuelles  est d 'ailleurs là pour nous  faire oublier cette vérité, qui a le tort de nous rappeler notre condition animale. D'où toutes ces manigances, érotiques et sentimentales, qui visent à la masquer,  par exemple en ces temps de Carnaval (de Venise et d'ailleurs) aux approches du printemps. Métaphores, métaphores...

Que les hommes trouvent du plaisir à faire l'amour sert les desseins de la Nature : ils vont ainsi chercher à multiplier les occasions de céder à l'instinct génésique,  donc de se reproduire. Du point de vue de l'instinct génésique, multiplier les partenaires augmente encore les occasions de se reproduire.

DSK , qui saute sur tout ce qui bouge, de la femme de chambre à la journaliste, et qui, en plus, se tape des putes en veux-tu en voilà, et peut-être même, quelquefois sa femme, n'a rien d'un maniaque sexuel. Bien au contraire, il est l'homme selon la Nature. Il est le prédateur sexuel naturel car -- Jean-Jacques Annaud nous l'a  montré dans la Guerre du feu --, sauter sur toutes les femelles qui passent est le jeu favori du mâle dans l'Etat de nature (voir Jean-Jacques Rousseau). Dans l'Etat de Nature, ce type de comportement n'a rien d'un délit : au contraire, il est indispensable à la perpétuation de l'espèce. A l'évidence,  DSK est un attardé du paléolithique supérieur. C'est d'ailleurs le problème de tous les mâles occidentaux évolués : si les techniques modernes leur évitent de laisser des lardons à droite et à gauche, le cerveau reptilien, lui, est resté ce qu'il était aux bienheureux temps de la grotte Chauvet.

Nous l'avons déjà oublié -- pourtant cela ne remonte qu'à quelques générations, même dans nos sociétés --  il fut un temps où la nécessité de faire beaucoup d'enfants était la contrepartie d'une effrayante mortalité infantile. Dans beaucoup de familles  -- les pauvres en premier, bien entendu -- pour un enfant resté vivant, on comptait un, deux, voire trois enfants morts. Ma grand-mère maternelle, pieuse épouse d'un paysan aisé, eut dix enfants ; il va de soi que, si elle avait eu vraiment droit au chapitre, elle en aurait eu beaucoup moins; mais, en ces temps pas si reculés ( peu avant la Grande Guerre), la contraception n'existait pas et l'avortement restait une horreur. Les dix enfants survécurent,  grâce aux rapides progrès de l'hygiène et de la médecine; c'est à cela que je dois d'écrire ces lignes.

Dans des sociétés moins évoluées que la nôtre (sur ce point, du moins -- vade retro, Luc Ferry), de tels comportements restent quasiment la règle  : on y fait énormément d'enfants. Beaucoup trop. Car, depuis la jeunesse de ma grand-mère, on a trouvé des moyens beaucoup plus efficaces de faire moins d'enfants, et parallèlement la mortalité infantile a beaucoup régressé. On ne touche pas aux équilibres naturels sans que ça tire à conséquence. La puissance de l'instinct génésique, loin  d'assurer la survie de l'espèce, se retourne contre sa fin naturelle et menace cette survie.

On connaît en effet le résultat : les progrès de la contraception ne parvenant pas à contrebalancer ceux de l'hygiène et de la médecine, la population mondiale  dépasse les sept milliards, avec tous les problèmes que ça pose, et  ça ne va faire que croître et embellir. Ainsi, le "Croissez et multipliez" des religions monothéistes, qui se justifiait parfaitement au sortir du Néolithique, fait figure aujourd'hui de monstrueuse connerie (une de plus).

Si l'on souhaite que les équilibres naturels soient préservés, on admettra que tout ce qui freine une augmentation indéfinie des populations humaines au rythme actuel contribue au salut de l'espèce. Comme les progrès de la science et de la médecine semblent inéluctables, que la force de l'instinct génésique ne diminue pas, une  politique de prévention rigoureuse des naissances à l'échelle mondiale s'impose d'urgence. Mais ce serait verser dans un optimisme béat que de penser qu'elle sera mise en place dans un avenir proche. Pour donner une idée des difficultés, on rappellera que le nombre de catholiques dans le monde dépasse largement le milliard (soit plus d'un humain sur sept) ; or sur la question de la régulation des naissances, le Vatican remportant largement l'oscar de la bêtise, on  a de quoi se faire du souci.

En attendant, faudra-t-il nous résoudre à admettre que, pour le Bien futur de l'Humanité, la seule solution efficace, ce serait de favoriser dans le monde entier l'oeuvre de la Mort, à tout le moins de ne pas la freiner? Faudra-t-il en venir à considérer toutes les campagnes des ONG, si humaines et si émouvantes soient-elles,  comme contre-productives dans ce combat décisif pour l'avenir de l'espèce ?  Faudra-t-il laisser faire la Mort, la grande Régulatrice? La mort des autres, de préférence, on l'aura compris. C'est la Mort en effet qui, depuis la nuit des temps, rétablit l'équilibre incessamment mis en péril par un excès de naissances. Une natalité galopante devrait-elle donc trouver son remède dans une mortalité galopante ?

En viendrons-nous  à souhaiter que les Guerres se multiplient ? Par la Guerre en effet, l'espèce humaine régule de manière non négligeable les effets néfastes d'une excessive fécondité . L'homme en guerre est à lui-même son propre prédateur. Les deux Guerres mondiales ont démontré l'efficacité des folies destructrices collectives, en rayant de l'effectif des millions, des dizaines de millions de mâles en âge de procréer, et dont la Nature n'avait que faire, vu qu'un seul mâle peut suffire à couvrir des centaines de femelles. Les prochaines devraient, pour être vraiment à la hauteur du problème, précipiter dans l'Hadès des centaines de millions de géniteurs potentiels. Quelques épidémies d'ampleur planétaire (celle du Sida n'a pas tenu toutes ses promesses), de grandes famines, des catastrophes naturelles en série et, last but not least, le réchauffement climatique, dont on dit grand bien, pourraient aussi contribuer à rétablir un équilibre gravement compromis : mais n'est-il pas déjà trop tard ? De façon apparemment paradoxale mais logique, le "Croissez et multipliez" de la Bible et le zèle des  natalistes de toutes obédiences risquent de préparer une apothéose grandiose de la Mort.

Enfin, je n'y serai plus, ayant ainsi prouvé ma bonne volonté personnelle et m'étant épargné la peine de souffler aux décideurs les bonnes solutions. Ainsi aurait parlé Sarah Touchedoigt, certainement dans le désert.

Pour en  revenir à D.S.K., je souhaite qu'il soit sévèrement condamné. Non pas que je le trouve si coupable : au contraire, je le considère comme le Mâle Naturel Normal. Mais, en permettant aux gazettes de faire des gorges chaudes de ses coups de bite ( quel style, my God, temps que j'arrête, la surchauffe menace), il a donné à notre jeunesse, déjà bien trop encline à en rajouter sur l'article) un déplorable exemple.

La paix soit avec nous. Mais sûrement pas avec nos esprits animaux.


samedi 25 février 2012

Le belvédère de la femme assassinée

Elle me dit : « Je suis l’impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J’ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.


Alfred de Vigny,   La Maison du berger


La paix soit avec elle.

( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )


Soir de sang sur la Sainte-Victoire

Goncourt : les dix plus grands refusés

Poule de Juif , par Guy de Muppète-Chaud    (une pathétique histoire d'amour dans le Paris de l'Occupation )

Vits de Zob,  par Piotr Patchouline                                     ( sans commentaire)

En t'étendant, connaud !  , par Samuel Taquett   ( un polar à l'ancienne)

Parpuffe, par Jean-Baptiste Volière       ( les dessous de la société du spectacle)

La marche des petits rats à skis,  par Josette Rotte  (les dessous du monde de la danse)

Les Indésirables, le retour,  par Victor Hector  (par l'auteur des Indécrottables )

Poil à ma carotte,   par Jules Bénard      (l'enfance d'un surdoué)

Porcs à crédit,  par Lou Andreas Féline  (le drame du surendettement sur fond de crise agricole)

Les Tiques au mandement,   par Cécile Beudemil   ( Apocalypse now ! )

Les Sèves de Mac Garrett,  par Philippe Ranyanya  ( Mac Garrett au mieux de sa forme)


Tous ces titres disponibles dans notre nouvelle collection : Les Grands Refusés , 75 euros le volume, Franco de porc (sur les presses de l'Université Libre du Haut-Verdon , rue de l'Ancien Poulailler, Châteauneuf-lès-Moustiers (A.H.P.)

La paix soit avec nous. Et avec nos esperitz animaux.


( Posté par : Linda )

Victor Hector visionnant le retour des Indésirables



vendredi 24 février 2012

" Les rêves de Margaret ", de Philippe Minyana

Quatre virages au-dessous de l'endroit où je gare ma voiture avant de partir dans les hauteurs, les touristes s'arrêtent dans l'épingle à cheveux d'où l'on a une si belle vue dans l'Ouest/Sud-Ouest, surtout au moment où le soleil va se coucher sur la chaîne de l' Etoile, là-bas au-dessus de Marseille :  Maures, Sainte-Baume, mont Aurélien, Sainte-Victoire, Luberon.

L'an dernier, au début du printemps, au moment d'appuyer sur le bouton du déclencheur, des touristes furent importunés par une odeur déplaisante qui montait du vallon en-dessous, couvrant les parfums de garrigue ; quelque bête morte, probablement. C'était une femme morte, sous un tas de pierres. Une quasi-voisine, qui habitait à quelques jets de pierre de chez moi.

Il s'en passe des choses, dans mon village. Des fois, c'est du Giono. Souvent, c'est du Pagnol. Parfois du Dickens. Cette fois, c'est  les Misérables.

Odette (c'est son prénom) a été étranglée par sa belle-soeur, possiblement un peu aidée par la tribu. Les gendarmes viennent de coffrer tout ce beau-monde. Histoire de gros sous. Pas si gros, d'ailleurs : 3 000 euros.

Hier après-midi, je pérégrinais  dans mes hauteurs chéries : elles n'y sont pour rien si des criminels viennent y dissimuler leur victime. Là-haut où je vais, le paysage change : dans le bleu-doux hivernal, au-delà de Valensole, la masse sombre de la Lure, puis le Dévoluy tout blanc, Grand-Ferrand, Obiou,  Pic de Bure... Grand silence. La neige fait craquer mes croquenauds. Je rumine sous ma pèlerine. Je songe à Odette.

Odette... Une de mes particularités peu recommandables, c'est une sorte d'humour (j'ose à peine qualifier ça de cet honorable terme), généralement mal-t'à propos ; tout y passe, et particulièrement ce dont on ne devrait pas rire ni même sourire.

Donc, tout en pérégrinant, je songe à la malheureuse Odette,  et voilà que je me fabrique la phrase suivant :

" Odette a passé l'arme à gauche "

Excellente formule pour tester mes capacités respiratoires, vérifier si les découpages de l'an dernier (vide  infra) ne les ont pas diminuées, mobiliser l'énergie,  m'entraîner à porter la voix.

J'ai donc décidé d'éructer soudainement  : "Odette a passé l'arme à gauche", mais avec l'accent sarthois. J'ai pris une bonne goulée d'air frais, me suis concentré, et ai lancé  :

" Audette a paussé larrrmagaôch  ! "  (transcription phonétique approximative - cru : Sillé-le-Guillaume - millésime : 1950)

Un sanglier qui méditait sous un  bosquet s'est soudain levé, flageolant et grognant, et s 'est enfui se réfugier au fin fond des bois.

En réalité, mon "Odette a passé l'arme à gauche" était une réminiscence. Plagiaire enragé, j'ai piqué ma formule au Prologue des Drames brefs, de Philippe Minyana, où une voisine entre et dit :  "Babette a passé l'arme à gauche ".

Ce Prologue des Drames brefs est un magnifique exemple, selon moi, de l'humour pas sortable et déjanté de Philippe Minyana (c'est une des raisons pour lesquelles j'adore ses textes) et de sa science de l'écriture théâtrale. Les Drames Brefs ont d'ailleurs été écrits pour les jeunes comédiens de la troupe "Le Bruit du monde", issue des Ateliers de formation et de recherche du Théâtre Sorano (Lire à ce sujet la belle préface de Jacques Rosner ).

Oh, et puis zut, je livre ici, sans l'autorisation des Editions Théâtrales ni de Minyana, qui ne m'en  voudront pas, j'espère, cet étincelant et désopilant Prologue :


                   "                                       PROLOGUE


1. Une grosse, sa mère, son frère (sorte de gnome) dorment debout. Ronflottent. Respiration rauque. Une voisine entre en pleurant, sort, puis entre à nouveau, toujours en pleurant. Un chien aboie. Elle dit : " ta gueule ". Puis elle dit aussi : " Babette est dans l'coma ". Elle sort en pleurant.

                                                                      Noir bref

2. Eveil de la mère qui dit à la fille : " Karen, va promener ton petit frère ".  La grosse entraîne le gnome. Le gnome, respiration rauque.


                                                                      Noir bref

3. La mère ronflotte. La voisine entre en pleurant et dit : " Babette est dans l'coma ". La mère ronflotte. La voisine  sort en pleurant.

                                                                      Noir bref

4.  La grosse entre. La mère s'éveille et dit : " Où est ton petit frère ? "  La grosse, tête baissée. La mère dit à nouveau : " Où est ton petit frère ? " La grosse, respiration rauque et petits pas, va parler à son oreille. la mère pousse les hauts cris et s'exclame : " Tu l'as jeté dans la rivière ! "  Elle sort épouvantée. La grosse pleurniche.

                                                                     Noir bref

5.  La grosse ronflotte, s'éveille et appelle son chat. Un grand chat entre. La grosse montre son contentement, hèle le chat, se blottit contre lui, s'endort et ronflotte. Puis s'éveille, puis le chasse, puis ronflotte. La mère apparaît. a petits pas, s'approche de sa fille, brandit de grands ciseaux de couturière. elle plante les ciseaux dans la poitrine de la fille qui s'éveille, hurle et s'écroule. Le corps de la fille gît et tressaute. La mère l'achève à coups de ciseaux. Le gnome trempé, couvert  d'algues, respiration rauque, entre, voit la scène, dit à deux reprises : " Mam "  " Mam ". La mère qui s'acharne encore sur le corps mort de sa fille, s'interrompt, et voyant le gnome, qu'elle croyait noyé dans la rivière par les bons soins de sa fille, laisse tomber les ciseaux, porte les mains à son coeur, émet d'affreux gargouillis et meurt. Crise cardiaque. Le gnome, respiration rauque et grommellements, va près de son corps mort. Le vent souffle. Sanglots de la voisine, qui entre et dit : " Babette a passé l'arme à gauche ". Le chien aboie. Elle dit : " ta gueule ". Puis sort. Et on entend ses sanglots.

FIN DU PROLOGUE       "


Odette comme si on y était, quoi.

Chaque fois que je relis ce texte, je rigole davantage. Je ne devrais peut-être pas.

Hommage parodique au répertoire du Grand-Guignol ? Auto-parodie aussi, peut-être ? Le théâtre de Minyana est riche de références discrètes.

Mais quel outil magnifique que ce texte pour faire travailler en atelier des apprentis comédiens. Tout y est . Art de mobiliser l'énergie. Dormir VRAIMENT debout et vraiment ronflotter (pas ronfler!) : démarrage sur les chapeaux de roues ! pas question de se planter ! Un comédien entraîné, c'est comme un moteur de formule 1 : à plein régime en un dixième de seconde , d'entrée à fond la caisse, on n'a rien à faire de mollassons. Tuer VRAIMENT sa fille à coups de ciseaux : pas y aller de main morte. A la fille : Tu ne TRESSAUTES pas vraiment : fais-nous voir ça ! Recommence ! On croirait que tu fais l'amour ! je ne vois pas que tu agonises ! fais-le moi voir ! mieux que ça ! recommence ! Mobiliser le souffle, porter la voix : "ta gueule !". Mettre en place les tempi, les rythmes, les changements de rythme. Et y mettre cette forme spéciale de folie douce  qu'il y a toujours dans le théâtre  -- surtout dans celui-là, faut le reconnaître.

Mais une fois tout cela mis en place, tout cela vraiment travaillé, quel bonheur au résultat. Bonheur des comédiens. Bonheur du public, surtout.

Avec les monologues magnifiques de Chambres, Drames brefs est un des textes de Minyana que je préfère. Minyana ,  inventeur incomparable d'écritures et de formes. Chez lui, c'est toujours la surprise. On n'est pas dans un théâtre qui se contente de resservir les vieux plats, comme chez Jean-Claude Brisville ou chez Eric-Emmanuel Schmitt. Chacun ses goûts.

L'intérêt, l'affection de Minyana pour les paumés, les "exclus", les "marginaux", voire les "monstres" façon Barnum, sont une constante de son théâtre. Il affectionne tout autant les comédiens de théâtre, ces autres marginaux. Il est un peu notre Pippo Delbono.

Dans les Rêves de Margaret, un de ses textes les plus récents, il nous sert un de ses monstres les mieux  gratinés :

" On  toque à la porte. le père va ouvrir. Les Freiburger se tiennent sur le pas de la porte
     Ce sont des crocus ! Dit la Freiburger, qui tient un bouquet de crocus. Grand Chien noir mange des chips mexicaines
     Ah chère Margaret merci pour l'invitation ! Braille la Freiburger. Margaret et son père sont sans voix.
     Qu'est-ce qu'il a mitonné pépère ? Braille la Freiburger tout en soulevant le couvercle d'une casserole
     C' est du boeuf ! Braille la Freiburger
     Aimes-tu le boeuf ? Demande la Freiburger à son fils qui fait oui avec la tête
     Ah chère Margaret ! Braille la Freiburger
     Mangeons le boeuf ! Braille la Freiburger, qui se met à table
     Assieds-toi Kevin  !  Braille la Freiburger. Grand Chien noir se met aussi à table . Ils mangent avec les doigts
     File-moi ta serviette.  Braille la Freiburger au père, tout en lui piquant sa serviette
     Je peux prendre une douche ?  Demande Grand Chien noir
     Mange tu te laveras après  !  Braille la Freiburger
     Je vais me laver les pieds  ! Crie Grand Chien noir, qui va à la salle de bain et puis sort de la salle de bain
     Je me laverai une autre fois.  Crie-t-il
     Bonsoir  !  Braille la Freiburger qui se lève de table lisse sa robe ses cheveux rote reprend ses crocus, et sort. Grand Chien noir sort aussi. Et silence. Margaret et son père sont  abasourdis.   "

L'énormité du comique de cette scène tient évidemment à l'écriture. Il fut un temps où Minyana travaillait beaucoup sur des bribes de dialogues de la vie quotidienne, notés sur le vif, au café, dans la rue. "Qu'est-ce qu'il a mitonné pépère ? "  a la saveur inimitable d'une phrase enregistrée sur le vif. Mais le texte a aussi la fraîcheur et la spontanéité d'un texte écrit par un enfant. Minyana serait-il notre Dubuffet de l'écriture ?

J'aimerais bien l'interroger aussi sur l'absence systématique du point à la fin des mini-séquences qui constituent la scène. Je ne trouve pas vraiment d'explication ; ce serait plus clair pour moi si les "didascalies" n'étaient pas aussi fortement intégrées, comme elles le sont, au texte.

Traditionnellement, les didascalies sont des indications destinées à aider le metteur en scène et les comédiens. Elles portent essentiellement sur la scénographie et sur le jeu. On sait la pauvreté des grandes tragédies et comédies classiques en didascalies; les drames de Hugo, en revanche, contiennent souvent de longues didascalies (décrivant notamment costumes et décors). Certains auteurs contemporains n' en usent pratiquement pas, ou même pas du tout. Ce n'est évidemment pas le cas de Minyana, dont le travail d'écriture accorde une très grande importance aux didascalies.

Personne ne s'est avisé, me semble-t-il, avant Philippe Miniyana, que les didascalies occupent, dans un texte de théâtre, une position sensible et stratégique. Elles campent en effet d'un côté de la frontière entre ce qui est fait seulement pour être lu et ce qui est fait pour être dit et joué ; à la frontière aussi entre deux types de texte : le texte de théâtre tel qu'il est traditionnellement identifié (les répliques) et le texte narratif-descriptif. Travailler à effacer la frontière entre les deux, comme le fait Minyana, c'est tendre à faire d'un texte comme Les Rêves de Margaret un texte fait aussi bien pour être lu que pour être joué, c'est laisser à son destinataire le choix de le lire silencieusement, de l'écouter dit par des comédiens, ou par un conteur (solution qui devrait faire merveille). Les Rêves de Margaret fonctionne aussi bien comme un  texte de théâtre que comme un conte, une nouvelle (ou comme un poème).

Pour un metteur en scène, cette fusion répliques/didascalies est riche de possibilités, car il s'agit de décider où va passer exactement  la frontière entre ce qui doit être dit en scène et ce qui ne doit pas l'être . Cette frontière devient très incertaine et de multiples solutions sont possibles. D'où une source neuve de magie théâtrale. Les Rêves de Margaret renvoient  à l' Opéra de quat'sous ou à une comédie musicale moderne (Starmania, pourquoi pas) ; plusieurs passages du texte (peut-être tout le texte) sont d'ailleurs explicitement prévus pour être chantés ; mais le texte évoque tout aussi bien les Contes de Perrault :

"  Et en trois apparaît un drôle d'animal un prédateur on dirait qui est efflanqué qui a l'air aux abois. Et sans qu'on y comprenne grand chose l'animal est entré
     A l'aide ! Crie la Freiburger
     N'ayez pas peur chéries  Dit l'animal qui est poli et c'est alors que Margaret perd la tête
     Je suis contente de vous voir / Faites-vous du tourisme / Faites comme chez vous.  Chante-t-elle
L'animal ne se le fait pas dire deux fois il déambule pique une chaîne en or et des CDs et apercevant des restes de tortilla les dévore
     J'adore la tortilla. Pleurniche la Freiburger
L'animal lui jette un morceau de tortilla que la Freiburger avale
     Inutile de vous dire qu'on est dans une drôle de société ! Qui ne connaît pas l'humiliation ? Dit l'animal qui furète
     On vous oblige à mendier à faire des manifs. Dit-il encore
     Où en est la démocratie ? Soupire-t-il et il pique une cuiller
     Oh vous avez le coeur lourd ! Dit-il à Margaret qui cependant est sur un nuage et il pique une autre cuiller et par mégarde il griffe Margaret
     Oh du sang  / Oh pardon / Oh me voilà blessée / Oh oui du sang / Le ciel était immobile et tu l'as assombri / Je suis si maladroit que je ne trouverai jamais ma place dans la vie / Oh tais-toi
Ils ont chanté ensemble ça les rapproche
     Encore une qui est seule abandonnée sur le bord du chemin. Se dit l'animal qui flaire une proie
     Qu'est-ce qu'il mijote ? Se dit la Freiburger. Cependant Margaret semble rajeunir à vue d 'oeil
     Tu es belle fille ! Dit l'animal à Margaret tout en lui subtilisant sa petite broche
     Chante-moi quelque chose. Propose l'animal et Margaret chante

     Je suis ci / Je suis ça / Je suis ci et ça / Si je suis pas ça je suis ci / Si tu cherches ça tu trouves ci / Si je suis ci et ça / C'est parce que c'est comme ça

Et l'animal en profite pour dévorer miel et confiture et fruits confits puis s'ébroue fait le beau et enlace Margaret

     Je suis si chatouilleuse. Fait-elle

La Freiburger qui voit venir ce qui va suivre se fait toute petite. Et puis le temps s'arrête. Et l'animal séduit Margaret. Elle est à lui il est à elle. Coït rapide et bruyant. Le passant au pansement qui passe qui voit la scène hurle et s'enfuit. La Freiburger est dans tous ses états

     Où est le Kevin où est le Kevin ? Crie-t-elle. Et elle part en courant

     Je suis dans l'idée d'un bonheur éternel Se dit Margaret

     Bon j'y vais ! Se dit l'animal

     Attends attends ! Crie Margaret. Et elle court après l'animal qui s'enfuit

     Merci merci merci . Crie-t-elle

     Salut ! Dit l'animal. L'animal a disparu

     Est-ce que je lui ai dit assez  merci ? Se demande Margaret. Et Margaret court à la fenêtre mais la rue est comme d'habitude    "


Une autre question que j'aimerais poser à Minyana : est-ce que certains textes de Slawomir Mrozek l'ont influencé ? Question probablement incongrue.

La lecture de Sous les arbres renforce mon sentiment que ces textes conviendraient parfaitement à un conteur ou plutôt à un groupe de conteurs (à la condition cependant qu'ils soient rompus au jeu théâtral). A nouveau on est très près de l'univers du conte, d'un merveilleux noir, avec des personnages à la fois monstrueux et innocents, une sorte d 'improbable mélange de Perrault et de Dickens. Il me semble que ces textes proposent une solution à la question : qu'écrire pour le théâtre à une époque où le cinéma a définitivement frappé d'obsolescence le théâtre réaliste/naturaliste (qui survit pourtant sous diverses formes) et où la réalité dépasse souvent la fiction : dans Sous les arbres, le fait-divers et une certaine désespérance sociale contemporaine sont traités dans une tonalité fantastique.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Philippe Minyana , Les rêves de Margaret  /  Sous les arbres  / De l'amour  ( L'Arche, éditeur )

Philippe MinyanaDrames Brefs   (Editions Théâtrales)

Les Rêves de Margaret a été créé au Théâtre de la Ville en février 2011 dans une mise en scène de Florence Giorgetti



       



jeudi 23 février 2012

Dominante : dominé

Elle me fait l'amour avec la plus grande douceur. Etendu sur le dos, béat, je la laisse faire. De temps en temps, ses grands yeux se lèvent sur moi, jugeant de l'effet produit. Sa science des caresses est divine. Sa domination sur moi, sans partage. Elle me possède tout entier. Elle m'a.

X. , un ami de longue date, un intellectuel, un savant qui a écrit des livres, la méprise un peu. Il la juge peu intelligente, peu cultivée. Il ne va pas jusqu'à prétendre qu'il la trouve moche, mais c'est tout juste.

Elle change totalement de stratégie. Elle lui tient des discours érudits. Elle soutient avec lui des conversations philosophiques de haut niveau. Elle a toujours le dernier mot. Elle le bluffe. Elle le subjugue. Elle le domine total. Elle couche avec lui. Ils couchent ensemble. Elle lui fait l'amour encore mieux qu'à moi. Je suis content pour lui, mais surtout pour elle.

Elle me quitte pour vivre avec lui. Peut-être me reviendra-t-elle. Peut-être...

Des gens qui pensent me connaître disent que, si j'entretiens complaisamment mon rêve d'un amour pour une femme idéale que je retrouve la nuit, tout seul dans mon petit lit, c'est pour me dispenser d'aimer aucune femme réelle. J'assouvirais ainsi à bon compte mon fantasme de soumission effrénée.

Mais pas du tout, ça n'empêche rien. Je vis depuis longtemps avec une femme que j'aime -- quantum est in me --  et qui n'était pas spécialement dominatrice. Au départ.

Mais elle avait quelques dons. Et je l'ai dressée. Je suis maintenant devant elle, malgré mon âge avancé, comme un galopin qui n'en rate pas une et qu'il faut toujours recadrer.

Grâce à elle, j'ai fait de gros progrès, dans beaucoup de  domaines. Je conduis maintenant à allure très modérée, en respectant scrupuleusement le code de la route. J'ai appris à manger proprement, sans m'enfourner d'énormes bouchées à toute allure, mais en respirant et en reposant de temps en temps mon couvert. Je ne me ressers pas, surtout au dessert. J'écoute désormais les autres à table, sans accaparer la conversation ; j'attends d'ailleurs qu'elle me fasse signe pour prendre timidement la parole ( elle m'a fait comprendre que, vu les âneries que  je sors, il vaut bien mieux que je me taise; j'en tombe d'accord) . J'ai appris à ne plus faire la vaisselle à ma façon anarchique mais selon sa méthode à elle, et j'aime ça. Je téléphone aux enfants selon des codes qui marquent bien toute mon affection pour eux et l'intérêt que je prends à leur vie ; je glousse systématiquement d'extase devant les photos des petits-enfants. Etc.

Des amies se moquent de moi en disant que j'ai peur d'elle. Eh bien oui, j'ai peur d'elle. D'ailleurs, je m'en trouve bien. Je dirais même que ça me fait jouir. C'est toujours comme ça que j'ai compris ma relation avec une femme.

Mais qu'on se rassure : j'ai toujours su faire la différence entre le rêve et la réalité.


Elle a plaqué son intello et, pour nos retrouvailles, elle m'a invité ce soir à participer à un bal masqué, à  l'Oeuf de pou.

Je me déguise en conséquence.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux (domestiqués).

Dessin de Bruno Schultz

mercredi 22 février 2012

Quand Schopenhauer voyage au centre de l'être

22/02/2012


Si la raison ni la science ne peuvent y aller, alors que la rêverie poétique y aille.

C'est l'entreprise qu'illustrent ces lignes d'Arthur Schopenhauer :

" Pourquoi notre conscience devient-elle plus claire et plus nette à mesure qu'elle se dirige vers l'extérieur, puisque sa plus grande clarté réside dans l'intuition sensible, laquelle appartient déjà pour moitié aux choses qui nous sont extérieures ? et pourquoi à l'inverse devient-elle plus obscure à mesure qu'elle se dirige vers l'intérieur et conduit, si on la poursuit jusqu'en son tréfonds, dans des ténèbres où toute connaissance  s'arrête ? -- Parce que, dis-je, la conscience présuppose une individualité, laquelle relève déjà du seul phénomène, puisqu'elle est conditionnée, en tant que pluralité des êtres de même espèce, par le temps et par l'espace. Notre intérieur, en revanche, a ses racines dans ce qui n'est plus phénomène, mais chose en soi, point que les formes du phénomène n'atteignent plus, si bien que les conditions principales de l'individualité font défaut et qu'avec celle-ci disparaît aussi la conscience claire. C'est en ce point radical de l'existence que s'arrête la diversité des êtres, tout comme les rayons d'une sphère s'arrêtent en son centre ; et de même que dans celle-ci, la surface existe là où les rayons finissent et se brisent, de même la conscience n'est possible que là où l'essence en soi trouve son issue dans le phénomène, dont les formes rendent possible la séparation de l'individualité, sur laquelle repose la conscience, limitée, pour cette raison, aux phénomènes. C'est pourquoi tout ce qui dans notre conscience est concevable de manière claire et intelligible n'est toujours situé qu'à la surface de cette sphère et tourné vers l'extérieur. Mais, dès que nous nous retirons entièrement de cette surface, la conscience nous abandonne -- dans le sommeil, dans la mort, et en quelque sorte aussi dans l'action magnétique et magique : eux tous passent par le centre. Or c'est précisément parce que cette conscience claire, conditionnée par la surface de la sphère, n'est pas dirigée vers le centre, qu'elle reconnaît assurément les autres individus comme des êtres de même espèce, mais non comme identiques, ce qu'ils sont pourtant en eux-mêmes . L'immortalité de l'individu pourrait être comparée au départ d'un point de la surface vers la tangente ; mais l'immortalité en vertu de l'éternité de l'essence en soi du phénomène tout entier serait le retour de ce point par le rayon vers le centre, dont la simple étendue est la surface . La volonté, en tant que chose en soi, est présente en chaque être, entière et indivise, tout comme le centre est partie intégrante de chaque rayon ; alors que l'extrémité périphérique de ce rayon est emportée dans un mouvement de rotation des plus rapides avec la surface, qui représente le temps et son contenu, son autre extrémité reste au centre, là où se trouve l'éternité, dans la plus profonde quiétude, parce que le centre est le point dont la moitié ascendante n'est pas distincte de sa moitié descendante. Aussi est-il dit dans la Bhagavad-Gitâ : Haud distributum animantibus et quasi distributum tamen insidens animantiumque sustentaculum id cognoscendum, edax et rursus genitale  [ Indivisé dans les êtres et pourtant pour ainsi dire divisé, il est leur support et doit les connaître, il les dévore et à nouveau il les engendre ] -- Sans doute sommes-nous ici en train de verser dans une langue imagée et mystique, mais c'est la seule langue qui permette encore de dire quelque chose de ce thème tout à fait transcendant. C'est pourquoi on me passera une dernière métaphore : on peut s'imaginer l'espèce humaine comme un animal compositum, forme de vie que présentent bien des polypes, en particulier les flottants, veretillum, funiculina, et autres. De même que, chez ceux-ci, la partie de la tête isole chaque animal singulier, alors que la partie inférieure dotée d'un estomac commun à tous les relie tous dans l'unité d'un processus de vie, de même le cerveau doté de sa conscience isole les individus humains, alors que la partie inconsciente, la vie végétative, avec son système ganglionnaire où pendant le sommeil s'évanouit la conscience du cerveau, pareille à un lotus qui, la nuit, sombre et plonge dans les flots, représente une vie commune à tous les individus, laquelle vie leur permet même, par exception, de communiquer, ce qui se produit, par exemple, lors de la transmission directe des rêves, lors du transfert de pensées du magnétiseur à la somnambule, enfin dans l'action magnétique ou, de manière générale, magique, émanant d'un vouloir intentionnel "

Ne lisez pas trop vite ce texte magnifique. Prenez le temps de le savourer, de vous en imprégner. Relisez-le.

Comme il est beau. Gerbe dorée de pensées et d' images fermement liées. Couronne rayonnante dérobant le centre obscur : c'est le soleil. Nous sommes des astres, notre cohésion est gravitaire, gravitationnelle; notre force de pression interne équilibre la force de gravité ; un astrophysicien  moderne ne désavouerait pas cette vision. Nous sommes efflorescence multipliée, variable, portée par une racine puissante, intemporelle, unique, cachée. La conscience, tournée vers la diversité des phénomènes, voile de Maya, s'enracine dans un inconscient commun à l'espèce, dont Jung se souviendra. Et puis la conscience "pareille à un lotus qui, la nuit, sombre et plonge dans les flots" : quelle inoubliable  vision !

La profondeur d'un texte est en raison directe de la richesse de ses connotations. Là, on est à la fête.

Sans compter que Schopi-Schopo s'offre le luxe de citer la Bhagavad-Gitâ en latin (j'ai modifié un peu la traduction qu'en donne l'édition Gallimard ). Quel plaisir !


La paix soit avec nous. Et avec nos pensées-images.


Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Sur la volonté comme chose en soi (II/25)    - Gallimard / Folio essais (traduction de la citation latine de la Baghavad-Gitâ modifiée par moi -- j'ai conservé la traduction de "cognoscendum" mais j'ai un gros doute -- autre traduction possible : "il doit être reconnu comme indivisé dans les êtres vivants et pourtant comme pour ainsi dire divisé, et comme leur support ; il les dévore et à nouveau il les engendre ")  - Traduit de l'allemand par Christian Sommer, Vincent Stanek et Marianne Dautrey.




mardi 21 février 2012

DSK sacer-maso

Maso ?  J'y ai presque cru un temps : car comment expliquer qu'un homme si remarquablement doué, si séduisant, bousille sa carrière et sa notoriété pour de minables histoires de cul ?  Mais le comportement de M. Strauss-Kahn révèle surtout le solide sentiment d'impunité que le pouvoir et l'argent donnent à ceux qui en ont. Donc, pas maso.

Sacer ? Peut-être bien. Ce mot latin, qui a donné en français "sacré" et "sacerdoce", était, à l'époque de Cicéron, l'équivalent de "tabou". Celui qui , pour avoir commis des crimes gravissimes, était déclaré "sacer", se trouvait exclu de la communauté. On ne devait plus avoir aucun commerce avec lui. On devait le laisser mourir de faim (hi hi! laisser mourir de faim DSK comme Danglars dans Monte-Cristo, lui faire acheter très cher sa pitance quotidienne avec les sous de la Sinclair, comme j'aimerais ! mais ne rêvons pas). On avait le droit de le tuer. Il était devenu le plus misérable des parias, intouchable même par les intouchables.

Il existe, dans nos sociétés, bien des façons, moins cruelles et plus masquées, d'exclure de fait quelqu'un de la vie sociale, ou tout au moins de certaines de ses formes. Certaines sont codifiées par la loi (l' inégibilité par exemple), la plupart non.

Il serait envisageable de déclarer DSK sacer, au moins au plan politique. Il suffirait que les diverses formations politiques de ce pays (à commencer par la sienne) s'entendent pour le déclarer de fait inéligible et inemployable (même comme employé municipal chargé de ramasser les crottes de chien -- éventualité qui, je le reconnais, semble éloignée dans le cas de DSK), qu'elles se mettent d'accord pour exclure toute forme de contact avec cet individu, ainsi qu'avec  bon nombre de politiciens à la réputation  notoirement douteuse. Ce qui ferait du monde.

 Mais peut-on empêcher les pensionnaires d'une léproserie (symbolique) à s'unir pour tenter un come-back ?

 On voit d'ici le film gore qu'un cinéaste avisé en tirerait.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Leopold von Sacher-MasochLa Vénus à la fourrure

"tout calembour sera rentabilisé par le blogueur avisé" (Les Dix Commandements du blogueur). Et puis c'est autrement plus intéressant que les productions récentes du tandem DSK/Sinclair.

Additum  (22/02/2012)  - Deux jours de garde à vue pour le Menotté de Manhattan, avec nuit coquine au mitard, comme cela doit être humiliant pour celui  que ses plus enthousiastes supporters rêvaient déjà en prix Nobel de l'économie. J'avoue que j'en jubile. Rabattre l'arrogance du personnage et le caquet de ses thuriféraires, quelle noble entreprise ! merci, ô juge d'instruction de mon coeur !

Ecr. l'inf. , comme disait Voltaire.

L'annonce de la prochaine mise en examen du Menotté de Manhattan m'a un peu calmé mais j'ai toujours la fureur d'un  bousier à qui on aurait boulotté sa boulette de bouse.

Allons, que la paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Vide infra : "Un nouveau complot antisémite ?" (28/11/2011)

scarabeus sacer, alias bousier




lundi 20 février 2012

Molière plagiaire de Corneille

Il n'est pas le Macé-Scaron du XVIIème siècle, mais on n'en est pas loin. D'un Scaron l'autre, justement : l'histoire d'Arnolphe et d'Agnès, dans l'Ecole des femmes, est directement tirée d'une nouvelle de Scarron intitulée La Précaution inutile. Quant à Dom Juan, on sait que, pour l'écrire, Molière a pillé Tirso de Molina et quelques autres, moins connus. Que Molière ait outrageusement pompé Plaute pour écrire son Amphitryon, passons. Il y avait prescription, et puis Giraudoux en fera autant dans son Amphitryon 38 ( en plus original, cependant).

Plus grave : Molière va jusqu'à piquer au moins un vers entier à un de ses contemporains. Et quel contemporain ! Corneille soi-même !

Un vieux serpent de mer de l'histoire littéraire, c'est la thèse qui voudrait que ce soit Corneille qui ait écrit les comédies de Molière. Personne n'y croit vraiment, mais ce qui est  vrai, c'est que Molière a "emprunté" à Corneille le vers suivant :

                                        "   C'est assez.
Je suis maître, je parle. Allez, obéissez.  "

C'est dans l'Ecole des femmes, à la fin du second acte.

Encore l'Ecole des femmes !!! Mais qu'est-ce qui est de Molière  dans cette malheureuse pièce ?

Ce passage est "emprunté" au Sertorius de Corneille, joué et édité la même année que l'Ecole des femmes (1662) ! Quel  aplomb ! Quel cynisme ! Tiens, le vieux Corneille me fait tout d'un coup penser à la pauvre Catherine Breillat escroquée par son Rocancourt. (vide infra).

Et l'insolence que c'est ! Ces vers sont tirés d'une tragédie ! Ils ont le ton tragique ! Dans Sertorius, le grand Pompée adresse cette injonction à Perpenna au moment où il l'expédie à la mort.

Et voilà l'ordre terrible re-cuisiné à la sauce burlesque, mis dans la bouche du bouffon Arnolphe ! Et la destinataire est Agnès, jeune gourgandine et pimprennelle, en rébellion contre son bon tuteur. Ah ! c'est du propre !

Ouais ouais ouais... Ouais.

Il y a plagiat et plagiat.

Pas besoin d'être Pierre Bayard pour constater que cet emprunt est en réalité une ré-écriture. Ce vers de Corneille devient un vers de Molière pur sucre. Molière l'a ré-écrit mot pour mot, et l'a fait sien.

Tout est dans le changement de situation, évidemment. Pompée est un général célèbre; on lui obéit au doigt et à l'oeil. Perpenna est un homme, un adversaire dangereux. Il doit mourir.

Arnolphe est un "tuteur" en déroute, incapable d 'imposer silence à sa "pupille" Agnès, à qui il prétend interdire de revoir le jeune Horace, dont elle est tombée amoureuse. Il essaie de s'en tirer par l'argument d'autorité :

                                             C'est  assez.
Je suis maître, je parle : allez, obéissez.

On imagine aisément que, lors de la première de l'Ecole des femmes, quelques spectateurs, qui avaient assisté quelques temps auparavant à celle de Sertorius, durent rigoler comme des bossus en reconnaissant l'emprunt.

C'est que tout est dans la ponctuation. On entend très bien l'interprète de Pompée dire ça. On entend aussi très bien celui d'Arnolphe  le dire. Molière, qui créa le rôle, le joua en bouffon, dans la tradition de la Commedia dell' arte. Le public riait aux larmes. A ce moment-là, en particulier. Moment important :  ce sont les derniers mots de l'acte. Il s'agit de ne pas louper l'effet. Molière jouait un gros coup, comme acteur et comme auteur, sur ces mots-là.

Dans la version cornélienne, la ponctuation ne joue qu'un rôle rythmique et respiratoire. Le ton est uniforme.

Dans la version moliéresque, la ponctuation joue un  rôle essentiel. Elle correspond à des pauses, à des silences; elle installe une gestuelle, des mouvements, des émotions et des intentions. Pas seulement pour l'interprète du rôle d 'Arnolphe. Mais aussi pour celle du rôle d'Agnès. Un joli travail de mise en place pour les deux comédiens. De la belle répétition en perspective, rien que sur ce passage-là.

 Molière n'est pas Macé-Scarron.

Quoique.... Corneille ou le Grand Pompé, c'est terrible (j'allais pas me la refuser, celle-là) !

Il y a plagiat et plagiat.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux (autre plagiat).

Molière à Edimbourg : l'Ecole des femmes, acte V, scène 3