dimanche 29 avril 2012

L'arbre de la connaissance est un pêcher

Les philosophes de l'antiquité païenne furent d'incorrigibles optimistes : ils croyaient que la  vie valait la peine d'être vécue. Qu'ils fussent disciples de l'Académie, du Portique ou du Jardin, ils partageaient au moins la conviction qu'à condition d'atteindre la sagesse et de la pratiquer, on pouvait vivre heureux sur cette terre, dans les limites à l'intérieur desquelles la nature humaine nous permet d'être heureux.

Néanmoins Socrate, dans la République, a tout de même du mal à convaincre ses interlocuteurs que l'homme injuste ne peut pas être plus heureux que l'homme juste. Qu'il les ait tout-à-fait convaincus, et le lecteur avec, cela reste incertain.

Le récit de la Chute, dans la Genèse, premier livre de l'Ancien Testament, dissipe les illusions des antiques sages et dévoile la vérité de notre condition terrestre.

Quelques extraits, pour en rappeler l'essentiel :

Dieu crée l'adam à son image
le crée à l'image de Dieu
les crée mâle et femelle
Dieu les bénit et leur dit
A vous d'être féconds et  multiples
de remplir la terre
de conquérir la terre
de commander
au poisson de la mer
à l'oiseau du ciel
à toutes les petites bêtes ras du sol

[...................................................]

Yhwh Dieu prend l'adam
pour l'installer dans le jardin d'Eden
qu'il travaille et qu'il veille dessus
Yhwh Dieu ordonne à l'adam
Mange librement de tous les arbres du jardin
Ne mange pas de l'arbre de l'expérience du bon et du mauvais
le jour où tu en mangeras tu te condamneras à mort

[...................................................]

Le serpent, plus fin que tous les animaux sauvages que Yhwh Dieu a faits dit à la femme
Dieu vous a donc dit
Ne mangez pas de tous les arbres du jardin

Nous mangeons les fruits des arbres du jardin, répond la femme au serpent, mais Dieu a dit
Le fruit de l'arbre au milieu du jardin vous n'en mangerez pas et n'y toucherez pas ou vous mourrez

Non vous ne serez pas condamnés à mourir, répond le serpent, mais Dieu sait bien que le jour où  vous en mangerez vos yeux s'ouvriront
vous serez comme Dieu
vous aurez l'expérience du bon et du mauvais

la femme voit que l'arbre est appétissant
elle en donne  aussi à son homme avec elle
il mange

Leurs yeux s'ouvrent à tous les deux
Ils  découvrent qu'ils sont nus
cousent des feuilles de figuier
 pour se couvrir les reins

[....................................................]

A la femme Yhwh Dieu dit
Je multiplierai les douleurs de tes grossesses
dans la douleur tu enfanteras des fils
Vers ton homme ton désir 
et l'homme ton maître.

A l'adam Yhwh Dieu dit
Parce que tu as écouté la voix de ta femme
et que tu as mangé de l'arbre
dont je t'ai donné l'ordre de ne pas manger
à cause de toi
la terre malédiction
Tu en mangeras en t'échinant
chaque jour de ta vie
Elle te donnera épines et chardons
Tu mangeras les herbes sauvages
A la sueur de ton visage
tu mangeras du pain
jusqu'à ce que tu retournes à la terre
d'où tu viens
Oui tu es poussière
à cette poussière tu retourneras

[................................................]

Yhwh Dieu dit
l'adam est devenu comme un autre nous-même
qui a l'expérience du bon et du mauvais

Il ne tendra pas sa main désormais
pour prendre aussi de l'arbre de vie
pour en manger et vivre toujours

Yhwh Dieu l'expulse du jardin d' Eden
pour travailler le sol d'où il vient.

                                                               ( Genèse, 2 et 3 )


A partir de ce récit de la Genèse, on doit à Saint-Augustin, interprétant des passages des Epîtres de Paul, l'invention d'un mythe dérivé, celui du Péché originel, mythe dont la signification diffère sensiblement du mythe exposé dans la Genèse. Rappelons que le péché originel, spécialité chrétienne, est ignoré du Judaïsme et de l'Islam.

Saint-Augustin assimile le péché originel au péché de chair. qui se transmet de génération en génération. Depuis le Concile de Trente, l' Eglise catholique a pris ses distances avec cette conception. Les jansénistes, en revanche, adoptèrent dans son intégralité la thèse augustinienne.

Pour qui accepte cette thèse, c'est la chair qui est le péché . Puisque nous sommes faits de chair, nous naissons en état de péché. Or la chair est la partie de notre nature que nous partageons avec les animaux. En condamnant le péché de chair et en le confondant avec le péché originel, les partisans de la thèse augustinienne condamnent l'homme et la femme, coupables de s'être abandonnés à leur animalité.

Il suffit de relire le texte de la Genèse pour constater que rien n'y appuie une telle interprétation. Au contraire.

Dieu défend à Adam de manger des fruits de l'arbre de l'expérience du bon et du mauvais. Le serpent prévient Eve :

Dieu sait bien que le jour où  vous en mangerez vos yeux s'ouvriront
vous serez comme Dieu
vous aurez l'expérience du bon et du mauvais

En désobéissant à son créateur, Adam accède ainsi à la connaissance du bien et du mal, entre lesquels il peut librement choisir. Ce faisant, il s'égale à Dieu; C'est ce que celui-ci constate :

Yhwh Dieu dit
l'adam est devenu comme un autre nous-même
qui a l'expérience du bon et du mauvais

En mangeant des fruits de l'arbre de la connaissance, Adam accède aussi à la connaissance de sa condition terrestre et à la connaissance de la mort.

Dès lors, la faute d 'Adam ne consiste pas à s'être abandonné à la part animale de sa nature, à avoir chu dans sa nature animale. Au contraire, elle consiste à avoir voulu s'égaler à Dieu, donc à avoir voulu  s'éloigner de son animalité, pour devenir un homme connaissant, libre et responsable de ses choix. S'éloigner de l'animal, c'est s'éloigner de l'innocence et de l'inscience, privilèges de l'animal.

Ainsi la signification du récit de la chute dans la Genèse apparaît-elle quelque peu tautologique : le péché originel de l'homme c'est... d'être un homme.

On en conclura avec Calderon que le péché capital de l'homme, c'est d 'être né...

" el delito mayor del hombre es haber nacido "

Faute que Cioran  affaiblit en un simple inconvénient. Trait d'humour ou méconnaissance de l'énormité de la catastrophe ?

Pour ma part, je serais tenté de dire qu'en nous faisant naître la Nature a commis une erreur. Mais la Nature commet-elle des erreurs ? Ce serait absurde de le croire.

Nous voilà donc avec sur nos petits bras les conséquences écrasantes d'une énorme gourance que nous ne savons pas trop à qui imputer. Ce serait injuste d'accuser nos chers parents d 'avoir succombé à la concupiscence, alors que nous-mêmes, hein , on s'en est payé une tranche.  Grouik !


La paix soit avec nous. Et avec nos  (trop) chers esprits animaux.

Note - Rappelons que, sur cette question , la pensée de Saint-Augustin, ancien païen et homme fort cultivé, a été probablement influencée par le platonisme et le stoïcisme. Rappelons aussi que l'inventeur de l'âme distincte du corps (dans la tradition philosophique occidentale tout au moins), c'est Platon .

Additum  -

" Il n' y a qu' UNE SEULE erreur innée, c'est celle de croire que nous sommes là pour être heureux. Elle est innée parce qu'elle coïncide avec notre existence même, et que tout notre être n'en est que la paraphrase, voire notre corps son monogramme : car nous ne sommes précisément que volonté de vivre, mais ce que nous pensons sous le concept de bonheur, c'est la satisfaction successive de tout notre vouloir.
 Aussi longtemps que nous persévérons dans cette erreur innée, et que des dogmes optimistes nous confirment peut-être dans cette erreur, le monde nous apparaît comme rempli de contradictions. Car à chaque pas nous devons faire l'expérience, en gros comme en détail, que le monde et la vie ne sont guère faits pour comporter une existence heureuse. "

              Arthur Schopenhauer, L'ordre du salut, in Le monde comme volonté et représentation (Folio/essais)

Il suffit de voir les mines déconfites de la plupart des gens de mon âge pour vérifier la vérité de ces remarques. Moi-même, en dépit d'un heureux fond de sottise et de naïveté, il m'arrive de faire la gueule.

J'aurais préféré naître arbre. Un olivier, tiens. Planté à l'époque d'Auguste, je serais toujours vivant à l'heure qu'il est.. D'éphémères bergers viendraient se reposer à mon ombre. Ils tenteraient de déchiffrer d'ambigus oracles dans mon feuillage bruissant.

Additum (2)  -  Pour reprendre l'expression de Paul Ricoeur, que me signale Elena, le mythe adamique, parmi ses diverses significations, me paraît rendre compte du passage de l'animalité à l'humanité, tout en l'occultant. Je ne suis aucunement un expert en mythologie comparée, mais existe-t-il des mythologies où l'homme est doté d'une ascendance animale ? si oui, laquelle et de quelle culture ces mythologies relèvent-elles ?



La Genèse, traduction de Frédéric Boyer et Jean L'Hour , in La Bible  ( Bayard, éditeur)

Calderon ,    La Vie est un songe (GF Flammarion)

Arthur Schopenhauerle Monde comme volonté et représentation   ( Folio / essais )

Richard StraussDaphné,   Renée Fleming, Johan Botha, Orchestre symphonique de Cologne , Semyon Bychkov

( Rédigé par : Angélique Chanu )

Masaccio,  Adam et Eve chassés du Paradis Terrrestre











Un philosophe incomplet : Blaise Pascal

L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.

                            ( Pascal, Pensées, édition Brunschvicg, fragment 358 )

Il aurait pu ajouter, en toute équité  : " qui veut faire la bête fait l'ange ".

Mais sa croyance lui interdisait de renverser l'ordre des compléments dans la proposition.

Avons-nous  jamais su deviner l'ange dans les bêtes ? Avons-nous jamais admis que c'est quand nous faisons la bête que nous sommes le plus près de l'ange ?

( Rédigé par :  Toinou chérie )

Entrevu à la télé

Un gonze qui soulève dans ses mains une coupe et qui dit comme ça :

" Il a dit : buvez car ceci est mon sang ".

Et à ce moment-là, il se fend d'un sourire extatique qui lui découvre une de ces putains de paires de canines que je te dis pas.  Enfin, c'est ce que j'ai vu.

Et il boit.

-- J'ai cru entendre un bruit de suceuse, que je dis à ma femme et à mon fils, mais c'est peut-être le poste qui ronfle un peu.

-- Midi, c'est l'heure des conneries, confie ma femme à mon fils. Faut le comprendre : depuis qu'il est privé de vin de messe, quand l'heure du repas approche, il est un peu nerveux.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits de vin.

( Rédigé par : J.-C. Azerty )

Cène, par Juan de Juanes (Prado)







Sonates pour violon et piano de Beethoven

Les sonates pour violon et piano, c'est l'adret de la montagne beethovenienne, son versant ensoleillé, plus facile, plus aimable. A l'ubac, on situerait volontiers les escarpements des Variations Diabelli,  de la Sonate opus 106, et des derniers quatuors. Quoique, avec Beethoven, ce genre de classement n'ait guère de pertinence : l'oeuvre est un bloc. Bloc de rigueur, de gravité virile, d'énergie. Rien de délibérément plaisant, rien pour la séduction. On n'est plus chez Mozart, on est encore moins chez Massenet.

La sonate n° 8, en sol majeur opus 30 n° 3, est assez connue ; cependant, en l'écoutant, je 
suis surpris de la connaître si bien, anticipant avec exactitude le discours des deux parties. Je ne l'ai pas écoutée si souvent  que cela, mais cette musique, si clairement architecturée, si évidente tout en étant pourtant si savante, est facile à mémoriser, du moins il me semble.

Je suis frappé en écoutant l'allegro assai qui ouvre l'oeuvre, à quel point les deux instruments sont proches en hauteur, rarement séparés par plus d 'un octave, ce qui renforce certainement le sentiment d'une cohésion sans faille; il est rare, d'ailleurs, dans les oeuvres retenues pour ce concert, que le violon s'échappe beaucoup vers l'aigu, et le piano vers l'extrême grave; l'effet doit être plus sensible encore quand le piano de concert moderne cède la place au pianoforte, pour lequel ces oeuvres ont été écrites. Peu d'effets de pédale, bien entendu.

Première pause. Applaudissements nourris. Les deux jeunes femmes assises à ma gauche paraissent un peu déconcertées. J'ai l'impression qu'elles attendaient autre chose : un Beethoven plus "romantique" peut-être ? Mais le romantisme de Beethoven, si tant est que Beethoven soit un romantique, n'a rien à voir avec celui de Schumann et encore moins de Liszt, surtout dans sa musique de chambre. Affaire de génération, d'abord. Cette musique reste difficile, même dans ces sonates pourtant si chantantes. L'émotion y est presque toujours purement musicale. La musique n'y renvoie jamais directement à des affects extra-musicaux, comme plus tard dans la Fantaisie opus 17 de Schumann ou dans la Symphonie fantastique de Berlioz.

Sonate n° 5, en fa mineur "Le Printemps" opus 24.  J'ai encore un peu dans l'oreille les amoncellements de fleurs blanches de la version Perlman / Ashkenazy. Ce soir, outre la perfection technique, bien sûr, beaucoup d'énergie, beaucoup d'allant, beaucoup d'engagement dans le jeu des interprètes, dont la gestuelle, en revanche, est des plus sobres. C'est tant mieux. Tout pour la musique, rien que la musique.

Entr'acte. Je bavarde avec ma voisine de droite, dame d'un certain âge, avec de beaux restes.

- Prépuçon , me dit-elle, il est avec Ferrari.

- Capuçon ? ...

- Capuchon, c'est ça. Il est avec Ferrari.

Je ne savais pas que Renaud Capuçon avait des moeurs. Il vivrait donc avec l'héritier des autos... A moins qu'il ne soit sponsorisé par la firme de Modène. J'ai quand même un fort doute. Heureusement, la mémoire me revient à temps. Bon Dieu, mais c'est bien sûr :

- Avec Lolo Ferrari, la strip-teaseuse ?

- Non, avec Laurence Ferrari, de TF1.

Ah bon. Faudrait tout de même que je me décide à regarder d'autres chaînes qu' Arte.

Je m'abstiens de lui dire que Renaud Prépuçon a trouvé un partenaire idéal en Frank Branlette. Je ne suis pas sûr que ma voisine apprécierait. Je lui confie avoir écouté Renaud Capuçon, voici quelques années, dans la cathédrale de Brioude.

- Brioude-les-Bains ?

Euh... Je crois qu'elle confond avec Bride-les-Bains, mais j'acquiesce, car son corsage n'est pas dépourvu d'attraits. Elle me raconte qu'elle fait donner des leçons particulières de philo à sa fille qui prépare son bac. Elle a oublié le nom du professeur.

Retour des musiciens.

Sonate n° 7, en ut mineur opus 30 n° 2

Celle-là est plutôt moins connue. Je me laisse prendre par les savants effets d'échos et de reprises décalées entre le violon et le piano. Soudain, ma voisine se penche à mon oreille :

- Martinez.

- ???

- Martinez : c'est le nom du prof de philo de ma fille...

Je fais un "ah! " parfaitement silencieux.

- Vous le connaissez ?

Dénégation frénétique, toujours silencieuse.

Elle se renfonce dans son fauteuil , et ne tarde pas à s'endormir. Heureusement, elle ne ronfle pas.

Mouvement de danse populaire, le scherzo est déjà du Brahms tout pur, mais en plus distancié tout de même que chez Brahms.

Dans le miroir de bois noir du Steinway, je regarde les mains de Frank Braley courir sur le clavier. Les coups d'archer de Capuçon sont aussi limpides quand on les regarde que purs quand on les entend.

A la sortie, une dame derrière moi :

" J'ai trouvé ça un peu long, tout de même".

Pas assez de frénésie tzigane, peut-être...


Renaud Capuçon (violon ) et Frank Braley (piano)

Sonate pour violon et piano n° 8, en sol majeur opus 30 n° 3
Sonate n° 5en fa mineur "le Printemps" opus 24
Sonate n° 7 en ut mineur opus 30n° 2
en bis : adagio de la  Sonate n° 6

Par les mêmes interprètes : intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven  (Virgin Classics)


Rédigé par : Gérard )








samedi 28 avril 2012

Trop d'étrangers en France ?

Plateau de télévision

David Butagas   -  Monsieur le Hollandais, vous vous défilâtes à plusieurs reprises quand on vous posa la pertinente et cruciale question : pensez-vous qu'il y a trop d'  étrangers en France ?

Hollandais         -   Il me semble que j'ai déjà répondu clairement à cette question.

David Butagas   -  Que nenni, que nenni !  je vous rheuppose donc la quéquestion : pensez-vous qu'il y a trop d' étrangers en France ?

Hollandais         -J'ai déjà répondu : comment faut-il vous le dire ?

David Butagas   - Mais votre sentiment personnel , en quelque sorte?

Hollandais         - Je n'ai pas à avoir de sentiment personnel. Y a les faits et la loi , point final.

David Butagas   - Mais la vostre conviction très intime ? Tout Français a sa conviction très intime, quelque part entre son intestin grêle et son ampoule rectale. Vous ne sauriez échapper à la commune règle franco-française, tout Hollandais que vous estes.

Hollandais         - Ma conviction intime ?.... En y regardant de plus près, votre question est pleine d'intérêt. Elle mérite qu'avant d'y répondre, on y réfléchisse attentivement....

David Butagas   - Rraaaah ! nous y voilà.

Hollandais         - Y a-t-il trop d'étrangers en France ?.... Mais QUELS étrangers ?  Y a-t-il trop de Suisses en France ? Y a-t-il trop de Suisses en France, monsieur Butagas ?

David Butagas   - Je ne...

Hollandais         - Vous ne le pensez pas ? Moi non plus. Alors, trop de Bataves ? Trop de Bataves, monsieur Butagas ?

David Butagas   - Boooh... non.

Hollandais         - Trop de Germains peut-être ? Réfléchissez, Butagas.

David Butagas   - Euh...

Hollandais         - Peut-être alors trop de Canadiens ?... de Yankees ?...de Brésiliens ?... de Russes ?... de... Chinois ?  Les Chinois, vous y avez pensé,  Butagas ?

David Butagas   - Je ne crois pas que les Chinois...

Hollandais         - ... constituent une réelle menace pour notre identité nationale ? Je ne le pense pas non plus. Même Céline ne le pensait pas vraiment. Alors quels estrangers ? les Roumains peut-être ?

Pâle sourire de Butagas.

Hollandais         -  Ah ah ! Il y aurait donc trop de Roumains ?

Energique signe affirmatif de Butagas

Hollandais         - Qui d'autre encore ?.... Quoi !!  Monsieur Butagas, vous n'allez pas me dire que vous pensez qu'il y a trop de.... ( Frénétique signe affirmatif de Butagas ) ... Et aussi trop de.. ( Gestuelle sans équivoque de Butagas )  Oooh non ! pas ça, monsieur Butagas ! pas vous !

David Butagas, pétant les plombs en direct  - Eh ben oui, na ! Oui je le pense et que je suis pas le seul ! Oui je pense qu'il y a tlop d'Bignoles et tlop d'Nigloos dans l'nôt biau pays ! Bouhouhouhou ! Beuheuheu ! Gniack !

Il s'effondre en pleurs sur la table. Nathalie Sainte-Clique lui fait passer un mouche-moi-ça.

Hollandais        - Pleurez, monsieur Butagas : ça fait du bien d'être sincère. Et précis. Pour une fois.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Additum  1/   Facile de me moquer des angoisses de ce pauvre Butagas. Quand je pense que moi-même, je vis depuis plus de quarante-cinq ans avec une épouse Russe, Tatare, Espagnole, Dauphinoise, arrière-petite fille de rabbin et, last but not least, née à Casablanca, je me demande par quelle aberration je.... enfin bon... De toute façon il est beaucoup trop tard pour adopter une conduite authentiquement nationale et me choisir une compagne sarthoise pur sucre.

Additum  2/    La blague laciste de l'année :  c'est un Nigloo lécemment débalqué en Flance et en situation  lelativement peu légulièle  et qu'on le soumet à un test de maîtlise de la langue flançaise :

Pléposé      - Qu'est-ce qu'un lapide ?

Nigloo       - C'est un tlain qui va tlès tlès vite.

Oui, je sais, elle  est pas nouvelle, mais poule une fois qu'on peut Lille (comme dit Maltine Aubly)...

(rédigé par : John Brown )


Melde ! Encole un laté !





vendredi 27 avril 2012

Présomption de légitime défense

Ce policier mis très normalement en examen (étant donné les résultats de l'enquête) pour homicide volontaire bénéficie, comme tout mis en examen, de la présomption d'innocence. C'est-à-dire, en l'occurrence, de la présomption d'avoir agi en état de légitime défense.

Eût-il bénéficié des dispositions d'une loi nouvelle instituant la présomption de légitime défense, à l' usage d'une seule catégorie de citoyens, les policiers, qu'il n'en eût pas moins été mis en examen pour homicide volontaire, tout en bénéficiant de... la présomption d'innocence.

Se précipitant à son habitude sur le premier fait-divers venu et récupérant avec cynisme une proposition de celle qui, décidément, est devenue sa principale inspiratrice, le tout petit Nicolas propose donc une mesure qui serait simplement inutile si elle n'était pas scandaleuse et nocive, instituant une catégorie de citoyens privilégiés à l'égard de la loi, et potentiellement productrice de dérives qu'il n'est pas difficile d'imaginer.

En admettant qu'elle soit votée un jour par une Assemblée Nationale dont on frémit d'imaginer la composition, cette mesure aurait fort peu de chances d'être agréée par le Conseil Constitutionnel. Démagogie, ultime bouée de sauvetage d'un  président menacé de noyade, toute honte bue.

En tout cas, dans l'attente du verdict , il lui sera difficile d'invoquer l'état de légitime décence.

Mais je m'aperçois que je m'abandonne à l'indignation et au mépris, ces passions tristes si justement stigmatisées par l'autre Onfray..

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

 Additum  - Aligner le régime juridique des policiers sur celui des gendarmes, n'est pas une solution, les seconds étant des militaires.
              - Ce fait-divers réactive en tout cas le débat sur l'utilisation d'armes non-létales. Et pourquoi ne pas équiper les policiers de ces munitions- somnifères qu'on utilise pour endormir les fauves, quand on veut les soigner ? Ma proposition se justifie d'autant plus aisément que, comme les statistiques nous le rappellent constamment, les délinquants sont une espèce en voie de disparition. Les prisons de l'avenir seront d'ailleurs en tous points comparables à des zoos modèles.

( rédigé par : Babal )


mercredi 25 avril 2012

Un philosophe approximatif : Michel Onfray et les "passions tristes"

Dans un point de vue récent publié par le Monde, Michel Onfray écrit :

" L'élection présidentielle au suffrage universel direct représente une formidable fête pour les passions tristes. Rappelons ce qu'elle sont pour Spinoza : haine, honte, mépris, douleur, mélancolie, horreur, aversion, dérision, désespoir, dédain, crainte, humilité, déception, respect, pitié, appréhension, indignation, pudeur, envie, stupeur, colère, vengeance, blâme, cruauté, repentir, dépréciation de soi, jalousie.

Commentant Spinoza, dans un entretien avec des étudiants, Gilles Deleuze dit :

"Il y a des passions qui augmentent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de joie. Il y a des passions qui diminuent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de tristesse."


 Il ajoute  :

" J’ai des passions tristes, d’accord. Je m’efforce "autant qu’il est en moi", comme il dit suivant sa formule, d’éprouver le plus de passions joyeuses possibles et le moins de passions tristes possibles. Bon. Je fais ce que je peux. Tout ça c’est très pratique. Je fais ce que je peux. Vous me direz ça va de soi, ça se fait tout seul. Non. Parce que, comme le signale très bien Spinoza, on ne cesse pas.... les gens, ils ne cessent pas de s’empoisonner la vie. Ils ne cessent pas de se vautrer dans la tristesse. Ils ne cessent pas, ils ne cessent pas. "

Onfray, de son côté, écrit :

" On  peut préférer les passions joyeuses, celles qui augmentent la puissance d'exister, qui créent, assemblent et rassemblent, fédèrent "

D'accord. Le problème est que, comme le remarque Deleuze, les passions tristes, je les ai  en moi, je ne les choisis pas, au départ du moins ; j'ai des passions tristes et des passions joyeuses. Les unes et les autres me sont ( la plupart du temps ?  toujours ?) imposées de l'extérieur.

A ce propos, Deleuze, commentateur de Spinoza, dit  :

" Les passions tristes, c’est l’effet sur mon corps d’un corps qui ne convient pas avec le mien, c’est-à-dire qui ne compose pas son rapport avec mon propre rapport. Dès lors, la passion triste, elle est l’effet sur mon corps d’un corps qui est saisi sous l’aspect où il n’a rien de commun avec le mien. Ce même corps, si vous arrivez à le saisir sous l’aspect où il a quelque chose de commun avec le vôtre, à ce moment là, il ne nous affecte plus d’une passion triste. "  

Dès lors, la passion triste pourrait muter en une passion joyeuse.

 Deleuze dit un peu plus loin :

"la passion joyeuse qui est l’effet sur moi d’un corps qui convient avec le mien, m’induit à former la notion commune aux deux corps."

Donc, dans la passion triste, le corps qui influe sur moi me reste étranger. En revanche, dans la passion joyeuse, je m'unis au corps qui influe sur moi.

Il suffit de comparer les effets respectifs sur moi du mépris  (passion triste) et de l'admiration (passion joyeuse) pour comprendre cela.

Un problème,  (parmi quelques autres), c'est qu'il y en a qui éprouvent de l'admiration pour ce qu'ils devraient mépriser, ou pour  ce que d'autres méprisent. Aïe aïe aïe. Comment s'en sortir ? En sortant des passions sans doute, ce qui est une autre paire de manches.

Ce qui m'intrigue  dans cette histoire de passions tristes, c'est la possibilité d'un lien dialectique entre passions tristes et passions joyeuses. Deleuze, on l'a vu,  suggère cette possibilité.

Si la mutation de certaines passions tristes (la haine, la vengeance, la cruauté , entre autres) en passions joyeuses paraît fortement problématique (sauf à faire dire à Spinoza ce qu'il ne dit pas), d'autres passions tristes me semblent susceptibles d' ouvrir l'accès à des passions joyeuses : l'horreur, l'humilité, le respect, la pitié, l'indignation , la pudeur, la colère, le repentir...  Admettons (ce qui ne me paraît pas évident) que l'indignation soit une passion triste (l'indignation selon Stéphane Hessel est-elle une passion triste ?) : elle ne m'en paraît pas moins une  condition  souvent nécessaire, soit pour me réconcilier avec une passion joyeuse, soit pour éviter de sombrer dans quelque autre passion triste (le découragement, par exemple). Vivre fortement certaines passions tristes, ne serait-ce-ce pas, d'ailleurs, le signe de la prédominance, en soi, des passions joyeuses ? Je n'oublie pas non plus que je peux partager certaines passions tristes (l'indignation, la pitié...) avec d'autres "corps" qui ont, par le biais de ces passions "tristes", quelque chose de commun avec moi (pour reprendre la description de Deleuze). Ce seraient donc des passions... joyeusement tristes !

Ce que Michel Onfray, appliquant à la vie politique cette distinction faite par Spinoza entre passions tristes et passions joyeuses, oublie, c'est, me semble-t-il que ces passions tristes (les passions joyeuses aussi, d'ailleurs) sont, pour la plupart, un produit de notre existence sociale. C'est le "corps" social, pour parler comme Deleuze, qui faisant effet sur nous, induit passions tristes et passions joyeuses. Nous n' en partageons que quelques unes avec les animaux (la crainte, par exemple, et, sans doute, la joie d'exister). Toutes les autres sont inséparables de notre humanité, c'est-à-dire de notre condition d'animaux socialisés conscients de l'être. On se condamne à ne pas comprendre la dignité, l'utilité, voire la nécessité, de certaines passions "tristes" comme l'indignation , la colère, le blâme, le repentir, voire le mépris, si on ne voit pas en elles le produit des contradictions de la vie sociale et de l'affrontement d'être humains combattant pour des valeurs.

Qu'elle soient  "tristes" ou "joyeuses", les passions ne peuvent acquérir de signification  et de valeur, être affectées d'un signe positif ou négatif que si on les relie au jeu social qui les fait naître. Autrement on se condamne à ne pas comprendre le rôle qu'elles n'ont pas cessé de jouer dans l'Histoire en général et dans l'histoire des idées en particulier. Les passions "tristes" ont exercé plus d'une fois une influence positive sur le cours de l'Histoire... Sur le terrain de la vie pratique en général, politique en particulier, cette réduction des passions à une valeur morale fixée une fois pour toutes aboutit à une sorte d'irénisme qui m'est, personnellement, étranger, mais que d'aucuns doivent trouver bien confortable...

C'est d'ailleurs cet irénisme qui amène Michel Onfray à la conclusion suivante : les passions joyeuses, "celles qui augmentent la puissance d'exister, qui créent, assemblent et rassemblent, fédèrent" [...], " ne se trouvent pas dans la politique politicienne, mais dans la politique citoyenne. Voilà pourquoi on peut ne pas voter ou voter blanc ".

Il faudrait demander à Michel Onfray ce qu'il  entend au juste par "politique citoyenne" et en quoi elle diffère essentiellement de la "politique politicienne" (en particulier par quel miracle elle exclurait les passions "tristes"). Il ne nous dit pas non plus clairement s'il entend pour sa part s'abstenir ou voter blanc; on est tenté cependant de conclure qu'il choisira une de ces deux  options. Ce qu'on a alors encore  envie de lui demander, c'est en quoi le fait de s'abstenir ou de voter blanc fait avancer en quoi que ce soit la cause de la politique "citoyenne". Contentons-nous de lui rappeler que la possibilité de faire avancer cette cause dépend très largement, dans notre pays, des décisions prises par les détenteurs élus des pouvoirs  législatif et exécutif. Mais le philosophe, n'est-ce pas, entend se situer au-dessus de cette crasseuse mêlée de la "politique politicienne" ; c'est d'ailleurs pourquoi on n'a pas beaucoup entendu Michel Onfray donner son avis sur les enjeux de l'heure, pas plus que sur les propositions des uns et des autres.

"Politique citoyenne" : pourquoi pas, après tout. Mais le fait, pou un citoyen, de choisir ses représentants au niveau communal, cantonal, départemental, régional, national, européen, n'est-ce pas de la politique citoyenne ? En réalité, il semble bien que ce concept de "politique citoyenne" mis en avant par Onfray dans cet article ne soit guère plus qu'une noix creuse. La moindre des choses, pour un philosophe, serait de définir les concepts qu'il utilise avec un minimum de rigueur. Mais Onfray est-il un véritable philosophe ? Il est un de ces semi-philosophes qui, comme BHL, comme Glucksmann et d'autres, font , dans la presse, à la télévision, dans l'édition, de l'agitation culturelle plutôt que de l'authentique philosophie. Pour donner un contenu rigoureux au concept de "politique citoyenne", il faudrait un effort soutenu de réflexion et d'enquête ciblé sur un domaine précis : la philosophie politique. Mais quand on est surtout, comme Onfray, un batteur de l'estrade intello-médiatique, on en est bien incapable.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Spinoza,   Ethique   ( GF Flammarion)

(Rédigé par : SgrA°)

Baruch Spinoza




















Le Pen Club

Une rue de banlieue ordinaire, dans le XVIe arrondissement de Paris  (1) . Attroupement.

Un tout petit homme     -  Vouloir donner le droit de vote à tous ces étrangers, n'est-ce pas leur donner droit de cité dans notre belle cité ?

Un grand monsieur bien  - Ce serait leur donner la possibilité de réduire encore les effectifs de notre police municipale, pour plus impunément nous détrousser ensuite dans nos demeures.

Le tout petit homme  - Donner des papiers en règle à ces innombrables étrangers en situation irrégulière...

Nathalie Polacko-Marysette  - Illégale, monsieur le président, illégale...

Le tout petit homme  -  C'est ça :  illégale. Cela ne nous rappelle-t-il pas le temps, pas si lointain, où des éléments anti-français fournissaient de faux papiers à des Juifs en  situation... en situation...

Une dame très bien   - C'est bien simple, Monsieur Narkozy, quand je pense à tous ces basanés qui rôdent, je n'ose plus aller jusque chez mon coiffeur. Faudra-t-il que je me résolve à porter une burqa ?

Le tout  petit homme - Régulariser tous ces bronzés, n'est-ce pas porter atteinte à notre identité nationale ? Notre identité Naationaale !

Carla Pruni-Narkozy  - Calme-toi, Nicolas, ô mon beau capitaine, il faut garder des forces pour affronter le Hollandais volant !

Le tout petit homme   - Ah celui-là ! avec lui, on peut être sûr que ce sera le Zambèze avant la Corrèze !

Nadira ben Baraka, tout juste descendue de son seizième, à la dame très bien   - Bonjour, madame  von der Broucksohn, je pars faire les courses.

Evita von der Broucksohn  - Vous n'oublierez pas de passer chez l'Italien, pour les brocolis.

Nadira  - Bien Madame.

Evita von der Broucksohn  - Et faites attention : n'oubliez pas qu'il a les doigts crochus et qu'il compte dessus.

Nadira  -  Oui Madame.

Evita   - Et le couscous marocain chez le traiteur roumain !

Nadira  -  Ce sera fait, madame.

Le monsieur très bien  - Stylée, cette maghrébine. Vous lui confiez vos intérêts ?

Evita  - Rassurez-vous : seulement mon porte-monnaie.

Carla Pruni-Narkozy    - Notez, ils sont capables d'être honnêtes :  suffit de les dresser et d'avoir l'oeil dessus. C'est ce que disait toujours Papa.

Un couple de grouiks mal identifié et très approximativement naturalisé passe par là. bras dessus bras dessous, s'arrête. Passe aussi, tout vrombrissant et brinqueballant, un camion poubelle. Il s'arrête aussi. Mohammed Ben Basculante saute souplement de ladite.

Mohammed, au monsieur très bien   - Bijour, Missié Lopez-Barinardoquiojust.

Rhésus Lopez-Barinardoquiojust  - Bonjour mon ami.

Le tout petit monsieur  - Tous ces envahisseurs !

Le grouik  - Excusez-moi de m'intercaler, mais dites-moi, Monsieur Narkozy , il me semble que votre famille, il n'y a pas si longtemps...

Narkozy   - J'ai la mémoire qui flanche... Je m'souviens plus très bien...

Le grouik , à la cantonade (2) - D'ailleurs, pardonnez-moi de vous le rappeler, mais tous autant que vous êtes...

Les interpellés , en choeur   - Oui, mais nous au moins, on n'est pas des bougnoules !

La grouikesse  - CQFD ...

Narkozy   - Casse-toi, pauv' connasse !

Tous en choeur   - Aux frontières, sales métèques !

Carla Pruni-Narkozy,  coup de pied de l'ânesse     - Moustachis ! 

Les grouik s'éloignent sans demander leur reste.

Narkozy , sur sa lancée  - Grosse Polacke !

Nathalie Polacko-Marysette   - Hola, président, un peu de respect pour ma famille, siouplait.

Narkozy , micro-crise d'amnésie  - Fumier de rital !

Carla Pruni-Narkozy    -  Nicolas, calme-toi, pense à Papa !

Narkozy  -  Connard basco-béarnais !

Rhésus Lopez-Barinardoquiojust   - Hola, le hungaro-sémite, faudrait voir à voir.

Narkozy  - Salmigondis de dano-germano-batave !

Evita von der Broucksohn   -  Salmigondis toi-même !

Elle l'estourbit d'un coup de sac à main. Bagarre générale. Une voiture pie (3) pile (4). En descendent Mehmet Patatürk et Bobo Dioulasso, agents assermentés.

Narkozy  - Un négro ! Tous aux abris ! 

Bobo Dioulasso  - Injure raciste à fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions . Voilà qui laisse bien  augurer de la suite.
.
Mehmet Patatürk  - Justement, en guise de suite, vos papiers !

Tous , en choeur   -  On les a pas !


                                                         Rideau

Notes  -

(1)  - on ne va pas me chicaner pour une question  de frontière
(2)  - aucun rapport avec la poule à Eric.
(3)  - version pie XII
(')  - modèle hybride.


La paix soit avec nous.Et avec nos esprits animaux (croisés de fox-terrier et de berger belge)

( Rédigé par : Momus )

Et ils chantent, en plus !




mardi 24 avril 2012

Une France nationale et socialiste ?

27,18 %  des voix : ce sera tout de même une consolation pour Nicolas Sarkozy, lorsque, battu par François Hollande et sur le point de se retirer de la vie politique, il pourra se dire que plus d'un quart de l'électorat lui aura tout de même renouvelé sa confiance au premier tour des présidentielles. Ce sera bien sa seule consolation avant le retour aux joies de la vie privée. On doute en effet qu'après la défaite, ses petits camarades lui fassent beaucoup de cadeaux. La tête de Juppé à l'annonce des résultats était assez éloquente.

Ont été éliminés, avec les scores qu'ils méritaient, les figurants de ce premier tour, dont Franz-Olivier Giesbert se moquait sans trop d 'élégance mais non sans raison : l'insignifiant Jacques Cheminade, Nathalie Arthaud, néo-pasionaria rescapée du stalinisme, Philippe Poutou, joyeux boute-en-train de l'anarcho-syndicalisme, Eva Joly, victime de ses défauts d'élocution (quand on cause dans le poste, faudrait se faire comprendre) et surtout des contradictions de l'électorat écolo, sinon de l'état-major d'Europe-écologie, où l'on semble tout de même avoir fini par comprendre, mais un peu tard, que l'avenir d'un parti écologique en France ne se conçoit qu'au sein d'une coalition de gauche.

Beaucoup plus intéressant est le  cas de Nicolas Dupont-Aignan, en dépit de son score modeste. Ce qui retient l'intérêt, outre son physique de jeune premier, c'est son parcours politique . Jeune premier mais vieux briscard : ancien élu du RPR, puis de l'UMP , aujourd'hui candidat "souverainiste", proche du FN. Sous-marin ou franc-tireur ? En  tout cas l'intermédiaire rêvé entre le FN et l'UMP. Il faudra surveiller son rôle de près dès le lendemain du second tour et dans la perspective des législatives : la passerelle Dupont-Aignan devrait être assez souvent empruntée au cours du mois de mai.

Bayrou ? Dans son rôle de prédilection : j'écouterai les deux candidats, puis je me déciderai, en mon âme et conscience. Comme s'il ne connaissait pas par coeur leur programme. Le coeur de Bayrou penche à droite, on le sait depuis longtemps, celui de nombre de ses associés à gauche : éternel dilemme du Centre; cela fera 50/50, comme d'habitude.

Le flop Mélenchon : ce n'est pas le vote utile qui l'a fait plonger, puisque Hollande est à peu près au niveau prévu par les sondages. C'est bien Marine Le Pen qui lui a pris des voix. Donc certains clients de la boutique Mélenchon sont aussi clients potentiels de la boutique Le Pen, Cela pourrait s'expliquer par la convergence de certaines positions : méfiance à l'égard de l'Europe, tendance à faire vibrer la fibre patriotique... L'irréalisme des positions économiques de Mélenchon a fait le reste. Au moins aura-t-il eu le mérite de ne pas se tromper d'adversaire : son  échec n'enlève rien à sa lucidité; il la souligne même cruellement.

Marine Le Pen triomphe. D'elle dépend le sort de Sarkozy. Elle le sait, savoure sa revanche, le papa aussi. "Il est mort", a-t-il commenté sobrement. Non seulement la stratégie néo-frontiste de notre nain de jardin très provisoirement national n'a pas payé, mais en plus il en est réduit à implorer de son bourreau un délai de grâce; encore faudrait-il que le bourreau y trouve son intérêt : ce n'est pas le cas.  Exit donc le petit Nicolas le soir du 6 mai.

Ses 17,90 % ont conféré à Marine une légitimité que papa n'avait jamais obtenue. On a entendu Maître Collard (futur ministre de la Justice ?) clamer haut et fort que, non, les militants du FN n'accepteraient plus de se faire traiter de fascistes, de racistes et d'antisémites car ils ne sont rien de tout cela. Par bonheur, François Brigneau est mort juste à temps. Quant à Bruno Gollnisch, on a dû lui conseiller de se faire oublier pour un temps. On s'évertue donc avec succès à débarrasser définitivement le FN du boulet qu'il traîna si longtemps et si injustement. Et puis le temps passe, l'oubli vient vite, tout change de pôle et d'épaule, comme disait Aragon.

Que faire de cette légitimité et de cette respectabilité toutes neuves ? Le meilleur usage :

1/  liquider Sarko : c'est comme si c'était fait.

2/  sur la base des quelque 360 circonscriptions dans lesquelles le FN serait en mesure de se maintenir (selon Marine), rallier un maximum de gens de droite déçus du sarkozysme et en pleine crise existentielle, afin d'esquisser cette grande force d'opposition à la gauche dont Marine a annoncé qu'elle comptait prendre la tête.

3/ dans la mesure du possible, cartonner aux législatives.

4/  dans la foulée de celles-ci, créer le nouveau grand parti de droite, qui succédera au Front National, et dont le nom reste à trouver : "Parti National Populaire" ? "Parti Populaire National" ? "Front National Populaire" ? "Front Populaire National" ? (!!!) . Cela suppose ( cela exige) l'explosion (ou l'implosion) de l'UMP, dernier avatar du gaullisme, à moins que Marine ne s'en revendique comme l'authentique héritière, ce qui n'aurait rien d'étonnant. Quelques vieux débris de la défunte UMP en seront réduits à former un parti-avorton, quelque chose comme les Indépendants-Paysans du XXIe siècle.

4/ faire élire triomphalement, en 2017, la première femme Présidente de la République : Marine Le Pen. Si elle a obtenu près de 19 % des voix à partir d'une quasi-absence de programme, on peut penser qu'avec celui que lui concocteront divers experts, elle sera en position de l'emporter dès le premier tour en 2017.

Quant à François Hollande, notre nouveau Président de la République à compter du 6 mai, il a intérêt à ne pas se louper, et ce dès les prochaines législatives : une cohabitation, ça s'est déjà vu ; mais une cohabitation Hollande / Marine Le Pen devrait faire reculer les bornes du pittoresque.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Additum  (25 avril 2012)  - Tout en chassant de façon éhontée l'électorat de Marine, Sarkozy exclut toute entente électorale avec le FN en vue des législatives. On dira que c'est tout à son honneur. Peut-être, mais  c'est surtout la seule tactique qui ne soit pas suicidaire pour lui et surtout pour son parti. S'il gagne, il espère qu'il n'aura plus besoin d'une alliance électorale avec le FN. S'il perd, c'est la seule façon de sauver, en partie du moins, l'UMP du naufrage et du reniement. Mais en faisant ce choix, il sait que, dès à présent, il peut faire une croix sur le renouvellement de son mandat. J'attends avec curiosité le discours de Marine le 1er mai : la consigne pourrait ne pas être l'abstention ni le vote blanc ; pas non plus un franc "votez Hollande",  faut pas rêver ;  un "votez contre Sarkozy", en revanche, serait fort plausible. Pauvre petit Nicolas : comme ce doit être dur... Pour un peu, je compatirais, tiens.

Additum (28 avril 2012)  - Lire sur Le Monde.fr, l'article de Caroline Fourest : L'Extrême droite décomplexée  (27 avril 2012)

( Rédigé par : Babal )


lundi 23 avril 2012

Lendemain d'élection

Un léger mistral a chassé les nuages. Le soleil blanchit le ciel ; le bleu profond encastrant l'ocre clair des façades, c'est pour la fin de la matinée.

Devant son thé, ma femme rayonne. Belle comme à vingt-cinq ans. Rieuse aux yeux noirs, pas une ride, pas un cheveu blanc et toutes ses boucles. Elle vient d'écouter le beau Montebourg à la télé, l'a trouvé excellent, constate que F.O. Giesbert est tout d'un coup gentil avec Hollande ; times are changing...

-- Tu te rends compte, le Sarko réclame trois débats. il rêve.

-- Comme si c'était lui qui avait la main.

-- Hollande devrait lui faire le coup du mépris : pas de débat du tout. Comme Chirac avec Le Pen.

-- Ce serait logique, vu comme il a chassé sur les terres de la Marine.

On revient à l'essentiel : la visite de Guilhem, l'affaire du petit pot d'abricots. Marseille, c'est loin et on n'a pas tant d'occasions de le voir. Alors, comme papa n'a toujours pas demandé son transfert et reste inscrit chez nous, on le reverra dans quinze jours. Et puis deux fois pour les législatives. à moins que la petite soeur n'arrive entre les deux tours.

-- Agathe, c'est joli, Agathe...

-- J'aime bien Laure...

Vive les élections


Guilhem parle énormément. On ne comprend pas toujours ce qu'il  dit mais c'est qu'on manque de subtilité. Ce n'est déjà plus le babil de l'autre jour, des fantômes de mots s'articulent et se laissent reconnaître. Et il sait écouter.

Ce n'est pas comme Dati, Copé, Yade ou K.-Morizet : eux, on dirait des lapins Duracell suralimentés ; rien à dire, mais alors, tout d'une traite ; c'est Sarko-démago pour soirs d'élections ; je ne t'écoute pas mais je cause, je cause à perdre haleine. Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire, dirait le perroquet de Gabriel.

Elle me sourit, heureuse. Guilhem transportant deux oranges passe dans son regard. Je prétexte une miette égarée, me penche sur son corsage. Elle rit.

Vive les érections.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : John Brown )

Manif, par Juliette, artiste invitée


dimanche 22 avril 2012

C. et la démocratie

Ce matin au bureau de vote. La queue s'allonge sous le préau de l'école maternelle. Juste derrière moi, C. charmante blonde, depuis fort longtemps repérée de moi comme quelqu'une que j'en ferais bien mes dimanches d'élection. Yeux bleus, queue de cheval comme je les aime (pas trop courte ni trop longue), douce, réservée, juste la gravité un tout petit peu douloureuse qu'il  faut (C. n'a pas toujours eu la vie drôle, il y a beaucoup plus de brutes et de cons que l'on n'imagine). L'air de s'être attardée par mégarde à ses vingt-cinq printemps. Pourtant C. est grand-mère, comme moi, ce qui nous rapproche et m'aide à engager la conversation. Que c'est bon, parfois, d'attendre.

Dans l'isoloir, j'hésite longuement entre Eva Joly et Marine Le Pen, pour des raisons de strictes convenances sexuelles.  Pour finir, je vote François Hollande, malgré l'absence de toute attirance érotique.

A la sortie, je retrouve C. Nous convenons de nous retrouver à 18h, pour le dépouillement. Ah, le dépouillement avec C. ... Que c'est dur, parfois, d'attendre.

Vive la démocratie !

( Rédigé par : Guy-Mômô )


samedi 21 avril 2012

Au supermarché

Queue à la caisse. Caddies surchargés, ménagères harassées. Parfums d'ambiance : poisson pas frais,  entrefesses mal tenues, poireau moisi.  Au téléphone depuis cinq bonnes minutes, la caissière tente de régler un épineux problème d'étiquetage.

Le monsieur qui nous précède nous installe obligeamment la réglette de séparation.

Ma femme se retourne vers moi :

--  J'ai lu dessus  :  "client survivant ". Tu crois que c'est normal ?

J'ai bien peur que oui.

( Rédigé par : John Brown )

dessin de Juliette, artiste invitée


vendredi 20 avril 2012

" Le Cid " et la métaphysique de l'amour sexuel

Peut-on écrire une suite au Cid ? Pourquoi pas ? Jacques Rampal a bien  écrit une suite au Misanthrope, avec Célimène et le Cardinal. suite plutôt heureuse, d 'ailleurs.

"Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi ": ce vers qui clôt le Cid ouvre en effet les perspectives d'une suite. La fin du Misanthrope, elle aussi,  laisse ouverte la porte de l'avenir :

 " Allons, Madame, allons employer toute chose
   Pour rompre le dessein que son coeur se propose. "

Rapprochement qui, entre parenthèses, suggère que la thèse apparemment fantaisiste qui voudrait que Corneille eût écrit les comédies de Molière n'est pas aussi absurde que cela. D'ailleurs, a-t-on remarqué la parenté des prénoms des deux héroïnes , Chimène / Célimène ? Troublant, non ? (1)

Mais il existe une différence de tailleEntre Alceste et Célimène, la carotte n'est pas cuite (si j'ose dire). Entre  Chimène et Rodrigue, elle l'est bel et bien. Différence de la taille d'une carotte (grosse).

Pour le Cid, je verrais donc une suite nettement plus hard et tragique.

" Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi " : ce conseil lénifiant, qui semble ouvrir les perspectives d' un avenir encore incertain, ne peut rassurer qu'un spectateur naïf  amateurs de dénouements tout en rose, façon "ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Mais le spectateur plus réfléchi mesure sans peine les effets désastreux que ce conseil aura..

Voici donc ce dénouement différé, tel que je l'imagine, très légèrement actualisé,  dans ses grandes lignes :

 Le temps, les ardeurs d'une passion toujours partagée, les instances répétées du Roi, les intérêts des  deux familles, ont le résultat attendu. Rodrigue épouse Chimène. Tout est bien qui va finir très mal.

Quelques années passent.

Chimène se décide enfin à consulter pour frigidité. De son côté Rodrigue consulte pour impuissance.

Comme on pouvait s'y attendre, le couple n'a toujours pas d'enfants.

Les consultations des spécialistes n'ayant eu -- on s'en doute -- aucun résultat, la solution du désespoir devient fatale.

Rodrigue part pour l'Afghanistan où il ne tardera pas à trouver une mort digne de son courage.

Pour Chimène, j'hésite encore entre la solution barbituriques, la solution Ophélie ou la solution Virginia Woolf ; cette dernière a pour l'instant ma préférence.

Bien qu'il n'en soit jamais directement question dans le texte, mais en revanche sans cesse entre les lignes, le Cid est une tragédie sexuelle, exactement comme Oedipe-Roi. Le manque d 'imagination des commentateurs, l'inscription de la pièce dans les programmes scolaires  ( et bien entendu, le Cid est généralement étudié dans les petites classes, faut le faire ! ), ont complètement occulté cette dimension pourtant évidente et essentielle de l'oeuvre.

J'entends les objections : Le Cid, tragédie sexuelle ? Vous plaisantez. Mauvais esprit, comme toujours. De la part de l'obsédé sexuel que vous êtes, ça ne nous étonne pas. Et d'ailleurs, le Cid n'est pas une tragédie, c'est une tragi-comédie, tout le monde sait ça.

Commençons par la première objection. Une tragi-comédie, ce serait donc une pièce d'un ton tragique mais dont le dénouement ne l'est pas. C'est la définition purement formelle qu'on en donne généralement.  Le Cid répond formellement à cette définition, si l'on considère que le dénouement, c'est celui de la dernière scène de la pièce. Mais qui ne voit que ce dénouement est un faux dénouement, un dénouement provisoire, tandis que le vrai dénouement est reporté dans le temps, ou, si l'on préfère, étalé dans le temps à venir ? Or ce vrai dénouement, si l'on prend en compte sérieusement la situation à la fin de la pièce, ne peut être que tragique.

Et l'essence de ce tragique, c'est le sexe.

Le Cid, tragédie sexuelle ? On ne l'admettra jamais si, dès qu'on entend le mot sexe, on imagine aussitôt galipettes, grimpettes aux rideaux, clubs échangistes et cunnifellations. Comme s'il s'agissait de cela. Comme si l'enjeu n'était pas d'une toute autre importance que celui de quelques galipettes.

Notre époque,  habituée à la facilité des échanges sexuels, a un peu oublié combien ces échanges sont l'objet d'un enjeu crucial, dès lors que l'amour, et surtout l'amour partagé, s'en mêle. Il s'agit d'un choix vital et décisif, où le désir sexuel joue un rôle essentiel. Heureusement, on continue de tuer par  amour, de se suicider par amour, de bouleverser sa vie par amour, de risquer le tout pour le tout par amour : autant de piqûres de rappel.

En Rodrigue, Chimène a découvert le partenaire d'amour idéal : il a toutes les qualités morales et physiques qu'elle attend de l'homme qui partagera sa vie. Pour Rodrigue, Chimène est la partenaire d'amour idéal : elle a toutes les qualités morales et physiques qu'il attend de la femme qui partagera sa vie. La réciprocité est parfaite. Dès lors une passion fatale les unit. Qu'on ne vienne pas nous parler d'amour libre. Cette passion établit entre eux, non pas un contrat, mais une contrainte, au sens le plus positif du terme. Qu'on ne vienne pas nous raconter non plus que, si ça ne marche pas entre eux, chacun pourra aller ailleurs voir si l'herbe est plus verte. Si ça ne marche pas entre eux, ça ne marchera jamais avec personne d 'autre. Parce que c'est elle, parce que c'est lui. Point final.

Il reste à préciser l'enjeu de cette attirance passionnée et fatale. Si on était dans le registre de la comédie, je dirais que c'est l'arlequin dans le tiroir. Mais trêve de plaisanterie. L'enjeu de cet élan passionné, irrésistible, exclusif, c'est l'enfant (les enfants) qu'est en droit d'espérer ce couple idéal. C'est la progéniture (qu'ils rêvent elle-même idéale) à travers laquelle ils prolongeront leur propre essence, par-delà leur propre mort. C'est elle qui se dessine déjà dans le filigrane de leur amour. Quels amoureux me démentiront ? Cela peut se passer aussi bien dans un château en Espagne au XIIe siècle que dans un HLM de la banlieue parisienne au XXIe.

Je reviens à ma tragédie sexuelle, et je pose la question :

Quelle femme un peu bien née pourrait offrir sans répugnance son corps aux baisers, aux caresses, à l'étreinte d'un homme qui serait le meurtrier de son propre père ?

Quel homme un peu bien né pourrait approcher sans frémir le corps d'une femme dont il: a tué le père ?

Bonjour l'orgasme.

Entre Chimène et Rodrigue, ce n'est pas un cadavre dans le placard qu'il y a, c'est un cadavre dans le plumard.

Bonjour l'orgasme... encore une plaisanterie de mauvais goût ? Mon cul, oui. Pour concevoir la progéniture dont ils rêvent, celle qui comblera leurs voeux en matérialisant charnellement leur amour, Chimène et Rodrigue ont besoin de vivre leur amour dans toute sa plénitude heureuse. Donc d'une relation charnelle sans réserve, sans ombre, lumineuse. Donc d' orgasmes  partagés et répétés.

Or comment imaginer  un instant que cela soit possible quand on se rappelle ce qui s'est passé ? Chimène et Rodrigue ne feront pas l'amour ensemble, ils n'auront pas d'enfants. Ou bien, s'ils y arrivent, et s'ils ont des enfants, leur progéniture sera maudite. Exactement comme les enfants d'Oedipe et de Jocaste dans Oedipe-Roi, prototype de la tragédie sexuelle. Il n'est pas difficile d'imaginer comment. D'ailleurs, je l'ai imaginé, dans le goût d'Ibsen :

Un château, quelque part en Espagne ou ailleurs. Une de ces longues soirées d'hiver où l'on peine à tuer le temps. Dans un fauteuil, Chimène tricote inlassablement un pull auprès duquel le travail de Pénélope fait figure de petit haut. Debout près de la cheminée, Rodrigue épluche consciencieusement dans le journal les résultats du second tour, département après département, chef-lieu de canton après chef-lieu de canton, en s'efforçant de mémoriser les scores et les pourcentages. Sur la moquette, le petit Kevin (cinq ans) et la petite Malvina (quatre ans) jouent au playmobil.

Le petit Kevin , s'arrêtant de jouer    - Maman, pourquoi que Papy il vient jamais nous voir ?

(Un  moment de silence pesant. Rodrigue pose lentement son canard sur un guéridon, avec un geste (retenu, mais d'autant plus terrible) --  quel défi pour l'interprète ! -- qui signifie : "Fallait bien que ça arrive un jour" )

Rodrigue (tronche de cake, voix légèrement tremblante et sépulcrale, ton mémoriel, en rapport avec la circonstance --  quel défi pour l'interprète ! )  -  Ton grand-père est mort, Kevin.

La petite Malvina   -  Il a été malade ?

Chimène (une maille à l'endroit, douze mailles à l'envers )  - On peut dire ça, ma chérie...

Le petit Kevin       -  Raconte !

Rodrigue ,   son mâle visage secoué de tics convulsifs, signes d'un profond désespoir , à la régie,             -  Rideau !



La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.



Note 1 -

On pourrait d'ailleurs repérer d'autres ressemblances entre les deux pièces : dans les deux cas, il s'agit d'une histoire d'amour partagé / impossible. Alceste et Oronte sont au bord du duel. Philinte peut être assimilé au roi réconciliateur. Dans les deux cas une autre femme aimerait bien prendre la place de l'héroïne dans le coeur du héros ...


Pierre Corneille   Le Cid 
Arthur SchopenhauerMétaphysique de l'amour sexuel, in Le Monde comme volonté et représentation

( Rédigé par : J.-C. Azerty )


Le Cid, mise en scène de Declan Donnellan

jeudi 19 avril 2012

Jean-Marc le monstre

Dès qu'elle est entrée dans la maison, elle a senti sa présence. Elle inspecte les pièces. avec circonspection. Elle est bientôt en possession d'informations importantes : il  s'appelle  Jean-Marc, c'est un monstre, il est marié, père de deux enfants,  et il est invisible, avec, en plus, une vitesse de déplacement stupéfiante.

On n'a pas encore inspecté l'étage. On y va.

Dans mon bureau, elle frissonne visiblement d'angoisse. Elle SENT la présence de Jean-Marc. Soudain, elle se retourne vers la fenêtre.Dans le feuillage tout neuf du micocoulier d'en face, elle a VU Jean-Marc. Enfin, elle a eu le temps d'apercevoir sa main, c'est déjà ça . Elle me propose de m'enfermer dans mon bureau, comme ça, au moins, une pièce sera à l'abri des incursions du monstre. S'il se montre dans le micocoulier, je le prendrai en photo. S'il tente d'entrer, je l'assomme avec le pot à crayons.

D'un commun accord, nous décidons de communiquer à l'aide d'une feuille de papier glissée sous la porte, pendant que, de son côté, elle continue ses recherches.

Elle me confie d'abord, sous le sceau du secret, qu'elle a onze amoureux. Le dernier s'appelle Salim, il ne se lave jamais, il pue, il lèche son blouson et il pète en classe. Je lui suggère de l'éliminer de la liste de ses prétendants ; j'ose émettre l'opinion que cette liste, même réduite à dix.... Sous la porte, la feuille circule :

--  Je sais mais c'est la nature qui est faite comme ça.

--  Pas du tout. La nature se contente d'un seul.

--  Dacord, mais y en a qui sont sexy et laids.

--  Faut garder les beaux et sexy.

--  Mais le plus beau, c'est Bastien, on est amis... et Jules ! aussi !

--  Joue à pile ou face.

--  Ques que tu dis, g joue ! avec un j !

--  C'est comme ça que j'écris J : J J   Jean

--  Bon, papi, je dois te dire un secret et de pas le dire, même à mamie. J'ai vu un passage secret dans ta chambre.

--  Ah bon ?

--  Oui au sol !

--  Où ça exactement ?

--  Sous ton lit !

--  Pas possible ! Qui passe par là ?

--  En fait, sous le tapis, y a de la cire. et j'ai revu un trou de tunel !

--  Pas de doute, c'est Jean-Marc.

--  Papi, crois-moi ! je rigole pas ! enfin crois-moi !

--  Mais je te crois, ma chérie. Je suis sûr que Jean-Marc a creusé ce tunnel.

--  Oui mais... tu peux même venir voir ! j'ai tout informé ! "

Je vais voir. Effectivement, sous le lit, dans ce qui fut naguère la chambre de son oncle, un carré de moquette a été très soigneusement découpé, probablement au cutter. Eh bé, on en découvre de belles dans cette maison, même vingt ans après, comme dans les Trois mousquetaires. Je lui en toucherai un mot, à l'oncle. Ce qui me ramène au projet récurrent de les changer, ces moquettes.

Nous reprenons notre dialogue sous la porte.

"-- Maintenant on va chercher dans toute la maison et on se donne rendez-vous à ton bureau.

--  D'accord O.K.

--  Bon ben je me lance.   3... 2... 1... O  !  "

Elle ne tarde pas à m'apporter des indices du passage de Jean-Marc : deux écailles de savon sur un kleenex, preuve qu'il s'est servi de la salle de bains, une feuille de papier toilettes qui porte le message : CE MOI JeAN MARC.

Elle entre en trombe dans mon bureau : elle a croisé Jean-Marc dans le couloir.  Cette fois, elle peut en tracer un rapide croquis : Jean-Marc ressemble à une méduse, avec un oeil unique : dans quelle Odyssée sommes-nous embarqués ?

J'émets l'hypothèse que, vu sa platitude, Jean-Marc peut se glisser entre les doubles cloisons et dans les planchers, ce qui lui permet de circuler comme il l'entend, pour ressurgir dans la cuvette des W.C., dans le vide sanitaire etc.

Mais soudain, mon esprit s'éclaire, hélas !  Cela fait bien une heure qu'on n'a pas entendu Mamie au rez-de chaussée. Et si Jean-Marc était le coco de Mamie, planqué dans un placard, et qu'elle ressort quand elle en a envie, et surtout quand je ne suis pas là ?

L'hypothèse la fait sourire, mais pourquoi pas, après tout ?

Nous déboulons en hâte au rez-de-chaussée. Dans son fauteuil, avec sa revue, Mamie offre l'apparence de l'innocence au-dessus de tout soupçon. Tu parles !

Nous remontons au pas de course à l'étage. Elle me conseille de faire une recherche sur Internet. Je tape "Jean-Marc le monstre". Je tombe sur  "Non, Jean-Marc n'était pas un monstre" et sur "Le monstre sous le lit, par Jean-Marc".

Nous nous entre-regardons, médusés (c'est le cas de le dire).

Bises à Mamie. Je lui chuchote : "laissons-la avec son Jean-Marc". Elle rigole.

Dans la voiture, elle me conseille de divorcer d'avec Mamie : "elle va te lâcher pour Jean-Marc, au moins pendant cinq ans". Cinq ans, c'est long...Tiendrai-je jusque là ?

-- Et puis comme ça, tu pourrais épouser Janine : elle a ton âge et elle perd la tête, tu lui rendrais service.

J'objecte qu'à mon âge, les divorces, c'est chiant, je n'aurais pas l'énergie, et puis c'est cher.

-- Tu ne le répèteras pas à Mamie, ma chérie, mais moi aussi je sens que je perds la tête.

-- Dans ce cas...

De retour, seul dans la voiture, je pète de trouille. Vais-je trouver le sommeil, dans cette chambre, avec un  passage secret juste sous mes fesses ?   Et si je prenais une chambre d'hôtel ?

Je suis tout de même rentré chez moi, me suis saisi d'une mini lampe torche (Maglite, pub gratos) et j'ai rampé sous mon plumard. Le carré de moquette enlevé, j'examine le béton avec le plus grand soin .A première vue, rien d'anormal, quoique, quoique, attends voir, là au N/NO, on dirait comme...on dirait comme... un trou de ver...

Un trou de ver ! Je vois la suite comme si je n'y étais déjà  plus ! Le trou de ver aspirant, sous le coup de minuit, la totalité de ma matière ! Mamma miam ! Et moi qui ne suis nullement équipé pour vivre dans un univers parallèle, pour ne pas dire virtuel !

En  tout cas, je tiens le thème de mercredi prochain. J'ai même trouvé un titre : " Jean-Marc le monstre et l'énigme du trou de ver  " !

Vous avez le bonjour d'Hitchcock.


La paix soit avec nous. Et avec notre esprit es-tu là .

( Rédigé par : Jambrun )

Monster's wife, by Juliette, guest artist