vendredi 28 septembre 2012

Le Midi de Papa (5) : comment téléphoner avec une chaise de camping

Du bon  usage des accidents : j'ai enfin converti ma femme aux joies du téléphone portable. " Pour mon anniversaire, m'a-t-elle dit sur son lit d'un hôpital d'une jolie ville de Gironde, où l'avait conduite une fracture, offre-moi un téléphone portable ".

Je me suis donc précipité à l'agence multimédia d'un hypermarché de cette jolie ville de Gironde et y ai fait l'emplette d'un portable et du forfait assorti pour un prix défiant toute concurrence.  " Faites-moi un beau paquet cadeau, avec un beau ruban ". Sitôt dit, sitôt fait.

A l'hôpital, j'ai apporté le cadeau à ma femme et le lui ai fait voir. "On le déballera quand je serai rentrée". Soit. On la transfère à l'hôpital de la ville de l'Est-varois près de laquelle nous résidons, dans un joli village provençal connu pour la qualité de ses Côtes-de-Provence. On l'opère. La convalescence commence. C'est le moment d'ouvrir le paquet-cadeau. Moment émouvant.

Le paquet ouvert dévoile son contenu : une carte-sim, une batterie avec son chargeur, des écouteurs, un mode d'emploi, mais pas de téléphone. Ils ont oublié de l'ajouter.

Palabres téléphoniques, négociations. "On va vous l'envoyer par colissimo". Bien.

J'attends. Une semaine passe. Pas de colissimo  Enfin, un matin, je reçois l'avis. Demain, je pourrai récupérer mon téléphone. 

Justement, l'opérateur m'appelle. Le colis qu'ils m'avaient adressé va leur être retourné  Motif : n'habite pas à l'adresse indiquée. J'y habite depuis trente ans et, de leur côté, ils ont correctement libellé l'adresse. Mystère, mystère. " Rassurez-vous, que je leur annonce, tout joyeux, le colis est bien arrivé ! Demain, je le récupère ! "

Tout à l'heure, à la poste, on me l'a enfin livré, ce foutu téléphone. Dans un colissimo de soixante centimètres de côté, relativement plat mais lourd, à  moi adressé par une personne que je ne connais pas, résidant du côté de Briançon, dans les Hautes-Alpes. Etranges circonvolutions du réseau postal français; Mais bon; ne cherchons pas à comprendre; l'essentiel est que ça arrive.

Avec l'impatience qu'on imagine, j'arrache les multiples bandages beaucoup plus serrés que ceux qu'on met autour du bras de ma femme. J'ouvre ! Enfin ! Oh ! ce moment d'émotion toujours aussi fraîche où le client  fidèle des chaînes de grande distribution (tiens, ça ferait des paroles au poil pour une chanson de Michel Sardou ) découvre, émerveillé, son cadeau !

Et, dans une enveloppe de plastique, je tombe sur une chaise de camping pliante dont l'armature de ferraille quelque peu rouillée tend une toile à rayures moisie : probablement un invendu stocké dans je ne sais quel entrepôt depuis les années cinquante.

L'expéditeur a oublié de joindre le mode d'emploi qui m'aurait dit comment ma femme pourra se servir de l'objet pour téléphoner.

A la poste de notre si-joli-village-provençal- connu-pour-la-qualité-de-ses-Côtes-de-Provence, on ne s'est pas empressé, pour le moment, de me fournir des explications. On louvoie. On biaise. On euphémise.

De mon côté, j'ai ma petite idée. Elémentaire, cher Watson.

Voire...

La case réservée au destinataire, sur l'étiquette collée sur le colis de ma chaise moisie, porte mon prénom, celui de ma femme, et notre nom. Or aucune de nos adresses  -- postale, bancaire, téléphonique, fiscale etc. -- n'est ainsi libellée. Pour l'établir ainsi, il faut connaître le prénom de ma femme.

Nous ne sommes passés qu'une fois, ma femme et moi, par ce hameau de la Vallouise d'où m'arrive cet étrange  (quoique très banal) siège. C'était au temps des moissons. Je me souviens très bien que je laissai ma femme au bord d'une prairie, assise sur un fauteuil de camping, pendant que j'allais reconnaître un itinéraire de moyenne montagne.

La suite est aisée à reconstituer, hélas ! Pendant mon absence, un jeune et beau moissonneur vient à passer. Il l'avise (ma femme). Elle l'avise. Ils s'entre-regardent. Elle répond à son regard concupiscent par un regard enamouré. Il se rue sur elle, culbute la chaise, la culbute. Coït bref et champêtre. Orgasme partagé. Mais déjà siffle une marmotte, avertissant les amants que la silhouette qui se profile sur le sentier, dans les hauteurs soleilleuses, c'est celle du cocu, enfin celle du mari, bref  la mienne. Séparation douloureuse , hélas inévitable ! Hâtif  baiser passionné.

Quarante ans plus tard, au moment de mourir d'un cancer de la prostate (1), il lui renvoie la chaise sur laquelle, près de laquelle... Que c'est beau ! presque aussi beau que du Pascal Quignard ! En tout cas plus palpitant. Ou alors de l'Annie Ernaux. En moins chiant. La petite bourgeoise charentaise initiée aux plaisirs du sexe dans un champ de patates par un moissonneur kabyle aux yeux bleus.

Mais pourquoi qu'il me la renvoie à moi aussi ? C'est qu'il a compris qu'elle ne serait jamais à lui. Pas la chaise ! ma femme ! D'ailleurs la chaise non plus. Ma femme  avait complètement oublié l'existence de cette chaise, et moi-même j'avais oublié que je l'avais oubliée dans la fatale prairie, après le coït.

Quelle solidité, quand même, ces chaises de camping des années soixante. La qualité française de l'époque . Fabriquée chez les bougnoules, probablement. Des gens qui avaient l'amour du travail bien fait. On aurait pu baiser à six, sur des chaises comme ça, sans qu'elles s'affaissent. Du costaud. Du rustique. De l'inusable. La chaise du moissonneur après l'effort. Aujourd'hui on moissonne à la moissonneuse-batteuse, sur des pentes à 45 degrés. Les petits-enfants des bougnoules étudient la linguistique et les romans de Quignard à l'Université. Richard Millet a raison sur toute la ligne : la France de Papa fout le camp.

Mais j'y pense, mon fils cadet (né en 73) a une bonne tête de... une bonne tête de b... Bon Dieu mais c'est bien sûr !

-- Que s'est-il passé en août 72 aux Vigneaux ? , ai-je demandé à ma femme dans sa chambre, à la clinique,  avec un rictus à la Othello, tout en lui heurtant son bras cassé, histoire de la faire avouer plus vite. Mais elle s'est obstinée dans son déni. Ai-je précisé que je suis pour le voile et l'excision ?

En attendant que la gourgandine passe aux aveux, mon beau portable à 81 euros (forfait compris) se balade toujours dans la nature, quelque part entre Grasse et Royan !

Vive la poste privatisée !

Affaire à suivre !


Note . -  ben quoi, faut bien mourir de quelque chose, pas vrai ? Je ne vois pas pourquoi on exigerait de moi que je fasse preuve de plus d'imagination qu'une Annie Ernaux, par exemple. Après tout, je ne suis pas édité chez Gallimard.

Additum  (29 semptembre) . - J'ai bien regardé la chaise. En réalité, c'est un fauteuil de plage, bas sur pattes, beaucoup plus pratique pour baiser. Ou elle m'avoue tout ou je fais un malheur !


( Rédigé par : Guy le Mômô )

Comme c'était simple au temps de la poste aux chevaux !

jeudi 27 septembre 2012

Septembre

Sur le jambon du charcutier

Une guêpe

La première

et jusqu'ici la seule

Espèce

en voie de disparition ?



Escamotage général des cigales



L'automne rôde

sous le micocoulier



Cette nuit

Les nébuleuses lavandières

Ont déversé leurs baquets sur les toits

Leur tablier bleu  claque dans le vent



Adieu vive clarté

de nos étés

trop longs



( Rédigé par : Angélique Chanu )

Sous le micocoulier

mercredi 26 septembre 2012

Annie


Ce matin-là, devant sa tasse, une rose du jardin, et une carte.

La veille, elle avait voulu à toutes forces lui faire un cadeau. Il n'avait pas pu l'en empêcher.

Il lui avait pourtant dit : " Mais je vis, et  c'est à toi que je le dois. C'est cela ton cadeau." . Il avait ajouté : "Mon cadeau, c'est toi".

Mais elle n'a rien voulu savoir.

Elle fait partie de ces élus dont Henri Michaux dit qu'ils ont encore plus mal dans le corps des autres que dans le leur. Surtout quand c'est  le corps de ceux qu'ils aiment.


( Rédigé par : J-C Azerty )


Paul Edel revient

Après avoir fermé son blog quelques semaines, Paul Edel est décidé à ne plus parler que de littérature sur son blog, Près loin...  Voici comment il l'annonce :

ce blog restera de Petrone à Thomas Bernhard, et de Stendhal à Camus, de Barbey d'Aurevilly à Sollers ou Houellebecq celui des auteurs et des questions littéraires et rien que ça.


Pendant que tu y es, Popaul, commence donc par mettre une majuscule au premier mot de la phrase, une virgule après "restera" et un accent aigu à Pétrone. C'est la moindre des choses, sur un blog qui prétend faire aimer la littérature.

Il faut dire que ce brave Paul Edel, qui était déjà incapable de citer trois lignes de Sartre sans oublier des mots et des signes de ponctuation, n'est pas à une approximation près. Le soleil de Sicile n'a pas dû lui arranger ses neurones déjà bien fatigués.

Non, mais qu'est-ce qui m'a fichu un gougnafier pareil ! Même pas la politesse de toiletter ses textes avant de les mettre en ligne. Et ça se pique de littérature !


Additum . - (20 janvier 2013)  Depuis leur mise en ligne quelques uns de mes billets inspirés par l'ineffable Paul Edel ont été lus, un peu partout dans le monde, un nombre assez considérable de fois. C'est ainsi que, si j'en crois mon compteur Google, Paul Edel ou l'effet Pinocchio a été lu 687 fois, Paul Edel ou le temple du goût 1243 fois et Paul Edel acrostiché jusqu'à 2044 fois ! Le gros des lecteurs se situe, non en France, mais aux Etats-Unis, en Russie, au Maghreb et jusqu'en Somalie ! J'ai même reçu un mail des chabab qui dit : "On a ri beaucoup " , ce qui ne doit pas souvent leur arriver. Pauvre Popaul ! C'est ce qui s'appelle se faire internationalement rouler dans le goudron.

( Rédigé par : John Brown )


 Morpionus Philippus Leuckxii bavotans, parasite peu ragoûtant de l'antrefesses de Paul Edel

mardi 25 septembre 2012

Fatwa au rabais

Le ministre pakistanais des chemins de fer vient de proposer 100 000 dollars à qui tuerait l'auteur du film anti-Mahomet.

Intéressé par sa proposition pour des raisons financières personnelles, j'ai calculé ce que feraient 100 000 dollars convertis en euros. Au cours actuel  ( 1 euro = 1,2971 dollar), cela me ferait 77 000 euros et des poussières. 

Si je déduis le billet d'avion , les frais de déplacement et de séjour, les honoraires des détectives chargés de localiser le gibier, l'achat d'armes, le versement de primes aux divers complices, et divers faux-frais comme l'achat d'une fausse barbe, d'un Coran d'occasion et d'un (très éventuel) billet de retour, il ne me restera même pas de quoi remplacer mes moquettes et mon ordinateur qui donnent des signes de fatigue.

Et en plus, si j'ai bien compris le ministre, il faudra que je fasse l'avance des fonds. Sans assurance d'être remboursé. Si quelqu'un me grille au poteau et fait le travail à ma place, à mon nez et à ma (fausse) barbe, je serai marron. Adieu la prime et la gloire. Bonjour les ennuis.

Il se fout du monde, Monsieur Gunner Ahmed Biloul (c'est son nom ) le ministre pakistanais des chemins de fer.

( Rédigé par : Gerhard von Krollok )


dimanche 23 septembre 2012

L'Islam est-il soluble dans la démocratie ?

Je ne le pense pas. Tout simplement parce que la doctrine de l'Islam n'envisage pas la démocratie -- au sens que nous donnons en Occident au mot  démocratie -- comme une solution au problème du gouvernement des hommes. A la différence du Christianisme qui, à l'origine du moins, sépare le religieux du politique ( Rendez à César...), l'Islam, dès l'origine, ne sépare pas le politique du religieux. Il subordonne le premier au second. La démocratie à l'occidentale fait l'inverse.

Il ne semble d'ailleurs pas que les modernes docteurs de l'Islam portent un grand intérêt à l'examen de cette question. Pour eux, semble-t-il, l'étape de la démocratie à l'occidentale, dans un pays musulman, n'est qu'une transition -- aussi brève que possible -- vers la confiscation du pouvoir par le parti religieux en vue de l'établissement d'une théocratie. C'est ce qu'on a vu en Iran, puis dans l'Afghanistan des Talibans. C'est ce qu'on risque sans doute de voir bientôt en Egypte, en Libye, en Tunisie, et probablement à nouveau, en Afghanistan. Les espérances d'une partie des opinions occidentales quant à l'avenir de la démocratie dans ces pays me paraissent d'aimables illusions.

Dans nos sociétés occidentales, l'Islam n'est pas plus compatible avec la démocratie, du moins telle que nous la concevons, qu'en Iran ou en Arabie saoudite. Rappeler cette évidence est utile mais ne mène pas très loin, tant que, du moins, les musulmans  resteront chez nous très minoritaires. Néanmoins, il importe de ne pas la perdre de vue.

En revanche, poser la question de savoir si une population musulmane est soluble dans une société démocratique et laïque présente beaucoup plus d'intérêt.

La réponse est évidemment : oui, mais à certaines conditions.

On voit en tout cas qu'il importe de ne pas confondre l'Islam et les musulmans, si l'on veut conserver un minimum de clarté au débat.

Qu'est-ce que l'Islam ?

Quelle que soit la définition qu'on en donne ( corps de doctrine révélée par Mahomet, communauté des croyants ), on s'aperçoit que l'Islam n'a de réalité que conceptuelle, sortie toute armée du cerveau d'un descendant de l'Homo erectus. Cela vaut tout aussi bien pour la démocratie (quelle que soit la définition qu'on en donne ) : elle aussi n'a de réalité que conceptuelle.

Quel est le degré de réalité d'un concept ? On pourrait parler d'un degré atténué de réalité. La réalité du concept est une réalité seconde. Une réalité artificiellement obtenue. 

Ainsi, entre un musulman et l'Islam, seul le premier possède d'emblée le plus haut degré de réalité. Sa réalité est une réalité première, indiscutable, tandis que l'Islam n'a de réalité que seconde, discutable, en tant que réalité conceptuelle. On peut en dire tout autant d'un chrétien et du Christianisme.

Ni le Christianisme ni l'Islam n'auraient connu leur fortune historique sans une révolution philosophique qui eut lieu au début du IVe siècle avant le Christ. Cette révolution, c'est celle du platonisme.

Platon, le premier dans l'histoire des idées, osa en effet ce renversement sans lequel les religions monothéistes n'auraient pas triomphé : il accorda au seul concept, à l'Idée, le degré de réalité plein. Le monde des apparences sensibles se trouva ravalé à un degré inférieur de réalité.

Nous vivons, depuis Platon, dans cette aberration, dans ce monde à l'envers : les "réalités" spirituelles, produits de l'esprit humain, se sont vu reconnaître plus d'existence et de valeur que les corps de chair qui leur ont donné naissance et qui les portent. Nous savons pourtant bien que l'Islam n'existe pas en dehors des musulmans, pas plus que le Christianisme  n'existe en dehors des chrétiens, ni le communisme sans les communistes, ni la démocratie sans les démocrates. On dira que les musulmans n'existeraient pas sans l'Islam, mais c'est bel et bien l'inverse qui est vrai : l'Islam n'existe, depuis les origines, et ne continue d'exister, que parce qu'il se trouve des êtres humains pour en proclamer la vérité, le premier ayant été Mahomet.

Pas plus qu'aucune réalité conceptuelle, l'Islam n'atteint donc à un degré entier de réalité. Ce qui existe pleinement et réellement, ce sont des sociétés variées où la majorité adhère aux croyances de l'Islam, et selon des modalités particulières (chiites, sunnites, soufies, alaouites etc.). De même, la démocratie n'existe pas : il n'existe que des sociétés variées se réclamant de la démocratie selon des modalités variées et à des degrés variés.

Les musulmans sont parfaitement solubles dans nos sociétés "démocratiques" à la condition de ne pas confondre leur allégeance à une croyance religieuse avec leur condition de citoyens d'un pays démocratique et laïque.

Démocratique ET laïque. On pourrait dire tout aussi bien : démocratique PARCE QUE laïque. La laïcité, principe de neutralité à l'égard des idéologies et des croyances religieuses, rend la démocratie possible. La démocratie est le dénominateur commun des citoyens ayant fait l'effort de mettre à distance leurs croyances religieuses pour débattre ensemble des affaires de la cité. La laïcité rend possible le vivre ensemble, le débat et l'action politiques selon les modalités démocratiques. Son recul s'accompagne des progrès des communautarismes, des exclusions, des violences. Importer l'Absolu religieux dans le débat démocratique et laïque, c'est faire entrer un redoutable cheval de Troie dans l'enceinte de la cité. La difficulté de certains musulmans à admettre le principe de l'exclusion de l'absolu religieux du débat démocratique rappelle d'ailleurs la difficulté qu'eurent longtemps beaucoup de chrétiens à admettre le principe même de la République.

La laïcité démocratique suppose la tolérance. Tolérance aux idées, aux croyances, aux opinions, aux façons d'être et de vivre, de l'autre. Personne, en démocratie, ne saurait partir en guerre contre les autres au nom d'un Absolu, quel qu'il soit. Personne, en  démocratie, ne devrait agresser l'autre au-delà de limites fixées, certes, par la loi, mais aussi par la décence et le souci de préserver la paix civile. La démocratie et la liberté d'expression ne sont pourtant , pas plus que Mahomet ou que la sainte Trinité, des principes intangibles et sacrés : ce sont des pratiques qui tendent à la réalisation d'un idéal inatteignable. C'est pourquoi, pour ma part, je renvoie dos à dos les islamistes fanatiques et les journalistes de Charlie Hebdo : tandis que les premiers jugent intolérable toute atteinte à la sacralité de Mahomet, les seconds jugent intolérable toute restriction à  la Liberté d'expression, elle aussi sacralisée. Dans les deux cas on sacralise une réalité conceptuelle.

Le concept, l'Idée platonicienne érigée au rang d'Absolu, est l'arme favorite des fanatiques, toujours prêts à sacrifier la chair vivante des hommes sur l'autel des fantasmes de l'esprit. Comme toute réalité conceptuelle, produit de l'esprit humain, l'Islam est discutable. En revanche, la chair vivante des êtres humains réels, dans sa plénitude de réalité, est indiscutable. Elle est l'unique et universel support d'un éventuel sacré.

Rappelons-nous Camus :

" Il avait l'air si sûr, n'est-ce pas. Pourtant aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme ".

Voilà une façon toute simple mais imparable de ravaler le monde des Idées, des concepts et des croyances à leur statut de réalité seconde. Et de lui accorder une importance et une valeur toutes relatives. Ne pas continuer de sacraliser les fientes intellectuelles des descendants d'Homo Erectus, quelles qu'elles soient, religieuses, idéologiques, scientifiques, politiques ou ce qu'on voudra, me paraît une condition essentielle du processus d'hominisation cher à Edgar Morin. L'épisode des nouvelles caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo illustre l'effet salubre de la caricature et de la dérision : elles restituent leurs véritables dimensions à nos grandes Idées, nos grands Mots, nos grandes Poses. Elles me rappellent un jeu qui faisait fureur dans les fêtes de village de mon enfance : le chamboule-tout. Il s'agissait de déquiller, à l'aide de grosses boules remplies de sable, diverses têtes de turc disposées sur une étagère. J'y aurais très bien  vu Mahomet à côté de Moïse, de la statue de la Liberté (d'expression), de Marx et de Platon. Table rase garantie pour cinquante centimes . Mais en priorité, c'est Platon qu'il aurait convenu de déquiller : car c'est de lui qu'est venu tout le mal.


Rédigé par : la grande Colette sur son pliant )

Les roustons du père Platon eurent une réalité éphémère mais intense.  Ses idées, en revanche, jouissent d'une réalité durable, mais seconde.

vendredi 21 septembre 2012

Bravo Charlie Hebdo !

En publiant des caricatures de Mahomet, l'équipe de Charlie Hebdo n'a fait qu'exercer un droit depuis longtemps inscrit dans la loi et les coutumes de notre vieille société démocratique : celui de se moquer  de n'importe qui et de n'importe quoi, dans les limites fixées par la loi. Le droit à l'impertinence et au rire est un droit fondamental, dans toute démocratie vraie et saine.

Depuis quand serait-il interdit de brocarder un vieux prophète mort il y a bien plus qu'un millénaire ? Depuis quand faudrait-il consentir une exception pour des gens qui n'admettent pas qu'on se moque de leur sacré ? Si l'on y consentait, on n'aurait pas fini ! Refuser à Charlie Hebdo ou à l'auteur du film  L'Innocence des musulmans le droit de se moquer de Mahomet, c'est mettre le droit dans un engrenage sans fin. La démocratie n'en sortirait pas indemne.

Que les caricatures publiées par Charlie Hebdo, que le film L'Innocence des musulmans soient de mauvais goût, c'est possible. Le mauvais goût des uns n'est pas celui des autres.

Au demeurant, ces égratignures dérisoires devraient laisser de glace les croyants (ils sont tout de même l'immense majorité) que le fanatisme n'a pas égarés. Très sensé m'a paru le conseil donné aux musulmans de France par Tariq Ramadan : ignorez la provocation. Les chiens aboient, la caravane passe. Très sensés également les commentaires des journalistes de Charlie Hebdo : Il faudra bien que les musulmans (au moins ceux qui vivent en Europe et en France) s'habituent à voir moquer leur religion et leur prophète. Encore une fois, on ne voit pas pourquoi ils bénéficieraient d'une  exemption spéciale. Ces moqueries n'ont rien à voir avec l'appel à la haine. En revanche, l'appel renouvelé au meurtre de Salman Rushdie, sans que le gouvernement iranien y trouve à redire, cela est inacceptable et suffirait à mettre l'Iran au ban des nations civilisées.

Se moquer de Mahomet, du Christ ou de Moïse, ou, d'ailleurs, de n'importe quel personnage révéré, même quand la moquerie reste gentille et anodine, c'est immanquablement provoquer la rage convulsive des fanatiques, des cagots, des bigots et des sectaires de tout poil. Touche pas à mon grand homme. L'impertinence d'Alfred Jarry et de sa Passion considérée comme course de côte, de Voltaire dans son Mahomet restent pour nous des exemples lumineux.

Les croyants ont droit au respect. En revanche, on ne compose pas avec le fanatisme haineux.


( Rédigé par : Toinou chérie )


jeudi 20 septembre 2012

"Le Bonheur conjugal" de TolstoÏ : surmonter le désenchantement

Combien nos affects et l'image intérieure que nous nous faisons de la personnalité de quelqu'un influent sur la perception immédiate que nous avons de lui, comme si nous l'apercevions dans un miroir déformant, et peuvent gravement et durablement altérer nos rapports avec lui,  c'est une vérité qui peut paraître banale mais qu'on ne saurait trop rappeler. Une femme que j'étais persuadé de ne pas aimer, et que j'aimais, il m'a fallu un long examen de moi-même, avec l'aide éclairée d'une autre femme,  pour qu' un jour les oeillères me tombent  et pour qu'enfin je la voie ( pas sa personnalité, mais physiquement ) comme j'avais cessé de la voir ou, peut-être, comme je ne l'avais jamais vue. Je n'ai jamais oublié cette révélation et ce choc. Je me revois, m'approchant de la terrasse de ce café, au bord du bois de Vincennes, où elle m'attendait, et la voyant, enfin, dans la fraîcheur d'un regard lavé. L'oeil n'est pas seulement un merveilleux instrument d'optique, il est directement connecté à l'inconscient. Il n'est pas seulement un outil de réception, il émet de la pensée et des affects et les projette sur l'objet regardé. Doux objet de mes voeux... , Rome, l'unique objet de mon ressentiment... (1)

J'ai pensé à cette expérience personnelle en lisant la nouvelle de Tolstoï, le Bonheur conjugal . La narratrice, jeune épousée, a pour la première fois un différend avec l'homme dont, jusqu'à ce moment, elle était passionnément amoureuse. Lors d 'un séjour à Saint- Petersbourg, elle ne tarde pas à goûter les plaisirs de la vie mondaine, dont son mari désapprouve la frivolité. Il ne cache pas son hostilité à son projet d'une sortie à un raout. L'échange est vif :

" Plus il parlait, plus il s'échauffait aux sons de sa propre voix, et cette voix résonnait, venimeuse, rude grossière. Jamais je ne l'avais vu et jamais je ne me serais attendue à le voir ainsi ; le sang m'afflua au coeur, j'avais peur, mais en même temps un sentiment de honte imméritée, d'amour-propre outragé m'agitait et je désirais me venger de lui ."

Et, un peu plus loin :   "  son visage me parut soudain vieux et déplaisant ".


Ce qui affecte ainsi notre regard sur les êtres que nous "aimons" ( ou croyons aimer ) peut aussi bien affecter le regard que nous portons sur le monde  de retour, après une longue absence, à la campagne, où elle a vécu ses premières années de mariage, la narratrice porte sur le décor de ses amours défuntes un regard désenchanté :

" Tout était pareil : j'apercevais par la fenêtre le même jardin, le même parterre, le même sentier, le même banc là-bas, au-dessus du ravin, les mêmes chants de rossignol me parvenaient de l'étang, c'étaient les mêmes lilas en pleine floraison, la même lune se tenait au-dessus de notre toit : et cependant tout avait changé de façon si effrayante, si impossible ! Tout ce qui aurait pu être si précieux, si proche, était si froid ! "

On devine aisément dans cette nouvelle  les réserves, sinon l'hostilité de Tolstoï à l'égard du mariage. Elle a été publiée en 1859, donc avant le mariage d e l'auteur avec Sophie (1862), et bien avant la Sonate à Kreutzer (1889) où cette hostilité est encore plus manifeste.

Le récit se développe en deux parties antagonistes, séparées justement par le mariage de la narratrice. Le travail de désenchantement commence dès le lendemain de la cérémonie. Tolstoï y explore les effets d'une donnée qui donne tout son poids de sens à cette histoire : la différence d'âge. Macha, l'héroïne, orpheline de père et de mère, fait la connaissance d'un voisin, Serguei Mikhaïlovitch, un ami intime de son père et le parrain de sa petite soeur Sonia. Elle ne tarde pas à tomber éperdument amoureuse de cet homme plein de bonté, de finesse, de sagesse, qui lui manifeste une attention de plus en plus dévote et tendre. C'est un des plus beaux moments de l'oeuvre que les pages où Tolstoï décrit les progrès rapides d'une passion partagée.

Lors de leur première rencontre, Macha n'a que dix-sept ans. Serguei Mikhailytch, lui, en a trente-six (ce sera, quelques années plus tard, à peu près la différence d'âge entre Tolstoï et sa jeune épouse). Il est persuadé qu'il a passé l'âge de se marier, et ses réticences à répondre ouvertement  à l'amour de Macha s'expliquent par là, comme il le lui avouera. Cette conscience d'avoir passé l'âge "normal" du mariage va peser d'un poids secret sur la suite de leur relation.

Serguei Mikhailytch joue auprès de la jeune fille le rôle d'un initiateur, et l'aide à s'épanouir, à devenir adulte, en la faisant profiter de son expérience et de ses réflexions sur la vie. Cette influence bienfaisante est à la source de la passion que  Macha éprouve bientôt pour lui. Il ne lui reste, à lui, qu'à s'abandonner à la séduction de Macha et à l'appel de sa propre jeunesse pour que tous deux vivent à l'unisson l'exaltation fusionnelle de leur amour, pendant quelques semaines, pour la première et la dernière fois.

Pour la première et la dernière fois. C'est que, pour Macha, le mariage n'est pas seulement le couronnement de son élan amoureux, c'est aussi l'instant de son accession au statut d'adulte. Elle qui, jusque là, était heureuse de subir l'ascendant intellectuel et moral de Serguei, se sent à présent l'égale de son mari et s'impatiente de le voir la tenir à l'écart de certaines de ses affaires. Le voyage à Saint-Petersbourg et la découverte des séductions de la vie mondaine, la découverte qu'elle peut être admirée et courtisée par d'autres que par son mari, installent entre eux durablement distance et froideur. Serguei, dans cette seconde partie de la nouvelle, est surtout et veut être un témoin, bien décidé qu'il est à laisser sa jeune femme vivre seule des expériences dont, pourtant il sait et condamne la vanité :

" Le monde est une calamité, reprit-il, mais les désirs mondains inassouvis c'est à la fois mauvais et inélégant. Il faut absolument y aller, et nous irons, conclut-il d'un ton catégorique. "

De cette situation fausse, entre une femme très jeune portée par son élan vital et bien décidée à vivre les expériences et les plaisirs que lui ouvrent sa jeunesse, sa beauté, et sa condition sociale, et un mari assez lucide et généreux pour ne pas s'y opposer, mais plus assez jeune moralement pour s'y associer pleinement et pas assez détaché pour ne pas en souffrir, ne peuvent naître que malentendus et amertume :

" A partir de ce jour-là, notre vie et nos relations changèrent complètement. Nous n'étions plus aussi heureux de rester l'un en face de l'autre. Il y avait des questions que nous évitions et, en présence d'un tiers, nous parlions plus facilement que seul à seule.  [...] Il y avait déjà longtemps que nous avions cessé d'être l'un pour l'autre les êtres les plus parfaits du monde : nous faisions des comparaisons et nous nous jugions mutuellement en secret.  [...]  Chacun de nous manifestait des intérêts, des soucis séparés et nous n'essayions plus de les mettre en commun. Nous avions même cessé de nous émouvoir du fait que chacun eût son monde à lui, étranger pour l'autre. Nous étions accoutumés à cette pensée et, au bout d'un an, notre vue cessa même de se troubler  lorsque nous nous regardions ".

A ce stade, l'adultère apparaît comme l'option logique et la tentation s'en présente en effet lorsque Macha est sur le point de se laisser séduire par un beau marquis italien en quête d'aventure, éprouvant significativement pour lui un mélange d 'attirance et de répulsion aussi violentes l'une que l'autre :

" Soudain, je sentis un baiser sur ma joue et, glacée, frémissante, je m'arrêtai et le regardai. Hors d'état de parler ou de bouger, remplie de crainte, j'attendais et désirais... Tout cela ne dura qu'un instant. Mais cet instant fut horrible ! Je le vis si bien tout entier pendant cette minute. Je compris si bien son visage : ce front bas et droit, semblable à celui de mon mari, que j'apercevais sous son chapeau de paille, ce joli nez droit aux narines dilatées, ces longues moustaches en pointe légèrement pommadées, cette barbiche, ces joues rasées de près,ce cou hâlé. je le haïssais et le craignais : il m'était tellement étranger ! Mais en cet instant le trouble et la passion de cet homme haïssable et étranger trouvaient en moi un écho puissant. J'éprouvais un désir irrésistible de m'abandonner aux baisers de cette belle bouche vulgaire, aux pressions de ces mains blanches aux veines fines et aux doigts chargés de bagues, de me jeter, à corps perdu, dans l'abîme soudain ouvert et attirant des plaisirs défendus...."

Tout, dans ce passage dit l'ambivalence de l'attitude de la narratrice, mais aussi très probablement de Tolstoï lui-même, à l'égard du désir sexuel : haïssable et irrésistible, et d'autant plus haïssable qu'il est irrésistible. Le sexe, c'est l'aliénation et c'est la perdition; c'est la perdition parce que c'est l'aliénation. : se " jeter, à corps perdu, dans l'abîme"...

Cette rencontre est, dans la nouvelle, la première occurrence de la sensualité, dont la narratrice, jusque là, n'a soufflé mot. Il est clair que son mari, si heureux initiateur de sa future femme dans le domaine de l'esprit et du coeur, n'a pas joué le même rôle sur le terrain des caresses... Ils auront pourtant fait deux enfants...

Rien ne dit que ni Macha ni Serguei regrettent qu'il en ait été ainsi. Il y a un temps pour tout, et des occasions pour tout, telle est sans doute une des principales leçons de cette nouvelle. Un temps pour aimer passionnément. Un temps pour vivre le plaisir. Il ne sert à rien de regretter les émotions qui ne reviendront plus. Il serait absurde de tenter de vivre à trente ou quarante ans les expériences qui sont faites pour les gens de vingt ans . c'est la leçon de sagesse que Serguei, reprenant dans les dernières pages son rôle d'initiateur, tire pour sa femme et pour nous :

" N'essayons pas de recommencer notre vie, poursuivit-il. ne nous mentons pas à nous-mêmes. Si les angoisses, les émotions de jadis ont disparu, Dieu en soit loué ! Nous n'avons pas à chercher, à nous tourmenter. Nous avons trouvé, et nous avons assez de bonheur en partage. Maintenant, il faut nous effacer et laisser la place à ceux-ci, dit-il en montrant la nourrice qui était descendue avec Vania et qui s'était arrêtée sur le aps de la porte-fenêtre et de la terrasse. C'est comme ça, chère amie, conclut-il, en inclinant ma tête vers lui et en y déposant un baiser. ce n'est pas un amant, mais un vieil ami qui t'embrasse."

Cette nouvelle relativement peu connue de Tolstoï esquisse à divers égards la thématique des grands romans à venir, Anna Karénine, bien sûr, mais aussi Guerre et paix , qu'un beau passage sur les moissons, magistralement orchestré, annonce.

"  -- Dites-moi, est-ce que tout va bien, dans le domaine ? lui demandai-je pour dissimuler la joyeuse confusion qu'avaient fait naître en moi ses paroles.
-- Très bien. Ce peuple est remarquable. Plus on le connaît, plus on l'aime.
-- Oui, dis-je, aujourd'hui, avant que vous arriviez, j'ai regardé les travaux depuis le jardin, et tout d'un coup j'ai eu honte qu'ils travaillent, alors que j'étais si bien, que...
-- Ne faites pas la coquette avec cela, mon amie, m'interrompit-il, en me regardant soudain dans les yeux avec un air sérieux mais affectueux. C'est une chose sacrée. Dieu nous préserve de faire parade de beaux sentiments à ce sujet. "

Qu'est-ce qui est "une chose sacrée " ? Le mystère d'un ordre social monstrueusement inégalitaire qui ne peut guère se justifier, peut-être, aux yeux de Tolstoï à cette époque, que par la volonté de Dieu ? Quoi qu'il en soit, l'homme de Iasnaïa Poliana s'interrogera jusqu'au bout sur l'énormité terrible de ce mystère.

Note 1 . - Je trouve un écho à ces remarques dans un article d'Angela Sirius ( cahier Science et techno du Monde daté du 01/01/2012 ) : une expérince menée à l'Université Northeastern de Boston montre qu'un  visage associé à un ragot négatif accède à la perception plus vite qu'un objet non associé à ce ragot. On le sait de mieux en mieux : notre perception est cosa mentale .



( Rédigé par : SgrA° )






mardi 18 septembre 2012

Mahomet : c'est qui ?

C'est vrai : je devrais sans doute me tenir davantage au courant. Ma femme me l'a souvent reproché. Moi, en dehors des résultats sportifs des clubs locaux, je ne m'intéresse pas à grand chose dans Var Matin, et à la  télé, à l'heure du journal, je zappe. J'ai tout de même entrevu qu'à travers le monde des foules nombreuses avaient manifesté leur mécontentement parce que quelqu'un avait insulté Mahomet.

Je ne connaissais pas ce Monsieur Mahomet. Jamais entendu parler de lui. Je ne savais pas ce qu'il fait dans la vie jusqu'à hier, où, dans le bus, j'ai surpris une conversation entre quatre barbus d'origine étrangère qui, avec un fort accent, évoquaient avec véhémence cette affaire des insultes à Monsieur Mahomet. J'en ai  profité.

-- Excusez-moi d'interrompre votre conversation, ai-je dit aux barbus, mais ce Monsieur Mahomet dont vous parlez, c'est qui ?

Il m'ont toisé d'un air interloqué et vaguement courroucé.

-- Eh ben, le Prophète, a fini par me répondre l'un d'eux.

-- ??????

-- Le Prophète ! Celui qui nous a rapporté la parole de Dieu, les commandements de Dieu...

-- Ah ? ... Bien. Merci. Merci bien.

Avec ça, je ne suis guère avancé. Non seulement je n'en sais pas beaucoup plus sur ce Monsieur Mahomet et sur ses activités, mais voilà qu'on me dit qu'il prend ses ordres d'un Monsieur Dieu, dont je n'avais jamais entendu parler non plus. Qui c'est encore, celui-là ? Où crèche-t-il ? Que fait-il  dans la vie ? Je n'ai pas osé le demander aux barbus car je sentais que je les importunais.

En tout cas, beaucoup de gens semblent s'intéresser à Monsieur Mahomet et à Monsieur Dieu. Je les envie de trouver encore du temps pour des tas de choses, une fois réglées les affaires courantes. Quant à moi, ma curiosité n'est guère excitée par les ennuis  de Monsieur Mahomet. Déjà que ma femme vient de m'annoncer qu'elle me quitte et que j'ai trouvé dans la boîte aux lettres la facture EDF et les impôts, faire l'effort, en plus, de m'enquérir des tenants et des aboutissants de cette sombre histoire, c'est trop pour un  seul homme.

-- Et alors, m'a dit un voisin à qui je faisais part de mes étonnements, vous ne vous êtes jamais demandé ce qu'il y avait après la mort ? Vous n'êtes vraiment pas curieux.

Eh bien non. Déjà que  s'informer de ce qu'il y a pendant la vie, et encore sans aller enquêter bien loin, cela demande des efforts considérables, alors chercher à savoir, en plus, ce qu'il y a après la mort, il sera bien temps d'y penser le moment venu.

( Rédigé par : Marcel )


Remonter à pied la Durance ( 4) : de Mirabeau aux Mées

Au défilé de Canteperdrix ( ou de Mirabeau ), le cours de la Durance change brusquement de direction : de O/NO - O/SO, on se dirige maintenant N/NE. A l'horizon commencent d'apparaître les hautes cimes des Alpes. La vallée s'élargit, limitée par les premières pentes du Luberon, à l'Ouest, et celles de Valensole, à  l'Est.

Ces changements de direction de la Durance et du Verdon m'intriguent. Grosso modo, ce sont des changements E/O - N/S. Les hasards du relief visible et la nature des roches les expliquent sans doute largement. Par exemple, le coude que fait la Durance à Briançon trouve une explication solide dans sa rencontre avec le môle de roches dures du massif du Pelvoux. Une trentaine de kilomètres plus loin, la rivière reprend brutalement un cours à nouveau E/O, qui s'aligne sur celui du Guil, descendu des monts du Queyras. Mais les géologues ont repéré dans ce secteur une faille importante E/O, dite faille de la Durance. Le Verdon  fait lui aussi un crochet majeur  E/O un peu au sud de Castellane : c'est le secteur du Grand Canyon ; or il aurait pu tout aussi bien continuer vers le Sud , au  lieu de cisailler la masse de roches jurassiques dures qui lui barrait le passage. La preuve, c'est qu'une partie de ses eaux continuent vers le Sud sous le plateau de Canjuers, pour ressortir dans des sources des parages de Tourtour. Je soupçonne ces changements de direction d'être liés à des  accidents majeurs de l'écorce terrestre, eux-mêmes contraints par la rotondité de la Terre. On ne connaît pas encore bien le détail de ce qui se passe dans la profondeur de la lithosphère subalpine.

Ce défilé de Mirabeau, c'est quelque chose. La Durance s'y engouffre entre les parois de calcaire. A l'origine, le passage de la rivière se faisait en bac. Ce n'est qu'au XVe siècle qu'un premier pont fut jeté. Des crues monstrueuses en emportèrent successivement quatre, le dernier en 1881. Les piles monumentales qu'on voit sur chaque rive sont celles du pont construit en 1831, détruit en 1843.

Le village de Mirabeau, tout proche, vaut bien qu'on s'y arrête, ne serait-ce que pour jeter un coup d'oeil au château des Riqueti, et pour repérer les lieux du tournage des deux films de Claude Berri, Jean de Florette et Manon des sources. Il faudrait faire la liste de tous les films qui ont été tournés aux abords de la Durance , elle serait sûrement longue ! Après Pagnol à Mirabeau, ce sera le tour de Giono, à Serre-Ponçon, où fut tourné l'Eau vive . Mirabeau connut une ère de grande prospérité au début du XIXe siècle, grâce au bac sur la Durance.

De Saint-Paul-les-Durance aux Mées, le cours de la rivière est presque rectiligne, en dépit de nombreux mini-méandres et de bras plus ou moins morts au milieu de la pierraille de galets blancs, en tout cas l'été. On peut le trouver assez monotone et pas très attachant, d'autant qu'il est défiguré par l'emprise de l'autoroute de Gap. Peu après les constructions du centre nucléaire de Cadarache, c'est le confluent avec le Verdon.  Les splendeurs des basses gorges sont toutes proches,  mais ce sera pour un autre voyage.

Parcours monotone ? Voire... Peut-être ne savons-nous pas regarder, savourer; et puis il faut trouver le bon moment, la bonne saison :

" Ce matin-là, c'est septembre et, par conséquent, il fait clair, vert et rose. Les grands ormes d'un petit parc que mon chemin longe pendant cent mètres sont bondés de mésanges et de rossignols ; dans les mûriers du ruisseau, des pelotes de rouges-gorges se battent, font un bruit et du tumulte de feuilles remuées comme s'ils étaient le vent. Les prés fument ; l'herbe est vernie des premières rosées de fin d'été. Le soleil est tout-à-fait sorti des Alpes, sur lesquelles dort le bleu des lointaines forêts. Il y  a beaucoup d'échos dans le matin vide, surtout dans cet endroit que je traverse, car il porte, contrairement à l'habitude des terres de ce pays, de très grands arbres épais.  [...] 
  Il y a généralement de la place dans cette micheline de sept heures du matin. Elle ne vient que de Digne et elle n'a pas le temps de ramasser beaucoup de monde. J'ai un bon fauteuil,  et à côté de quelqu'un qui ne craint pas les fenêtres ouvertes.
  Je sens l'odeur de la vallée et sa fraîcheur quand nous nous approchons du lit de la Durance. On va jusqu'à toucher des bords où le feuillage un peu mûr des peupliers, les saules épais et les aulnes rouges sentent le martin-pêcheur et le silex mouillé. Puis on remonte vers des collines toutes cendrées de romarin et de sarriette. Des vols de grives éclatent de chaque côté de nous. [...]
  Le chemin que nous suivions, où est installée la voie ferrée de Manosque à Marseille, descend d'abord tout le long de la Durance ; à certains endroits il la frôle à un mètre. On  est à côté des grandes eaux grises, on les voit se nouer et se dénouer dans les limons, puis, par la porte de rochers de Mirabeau, on entre dans une des premières plaines du Vaucluse. [....]    "

Celui qui parle ici, c'est le Maître des lieux, c'est Jean Giono, dans un de ses plus beaux livres, Noé. Il y raconte notamment comment il a écrit Un roi sans divertissement. L'édition de la Pléiade classe Noé parmi les oeuvres romanesques, bien que ce récit soit presque toujours directement autobiographique. Pourtant c'est un choix judicieux, si étroite est l'union du réel et de l'imaginaire chez Giono , union qui, d'ailleurs fait tout le sujet et toute la beauté de Noé.

Notons que la Durance que nous fait voir Giono dans Noé (1947 ) est la rivière antérieure à la construction du barrage de Serre-Ponçon (achevé en 1961 ).

Justement, on est maintenant tout près de Manosque, où nous attendent les expositions et les conférences du Centre Jean Giono.

Manosque a dû bien changer,  depuis le temps où Giono s'en allait, accompagné de sa femme et de sa fille, cueillir ses olives dans les restanques. La ville d'aujourd'hui étale des zones commerciales et industrielles pas bien belles, loin le long de la route de Sisteron.

Encore des tentations à refuser : à droite, la vallée de l'Asse ; à gauche, Forcalquier et la crête de la Lure,  blanche et pelée au-dessus de son écharpe de fraîches forêts.  Les amateurs s'attarderont à retrouver, dans les parages de la gare de Lurs, l'emplacement du fameux crime. Mais un détour alors s'impose : c'est Ganagobie, ses mosaïques romanes, sa vue imprenable sur la vallée  et les montagnes, et, sur le plateau, les vestiges d'une antique agglomération perdue dans la forêt.

Bientôt les Mées et l'alignement spectaculaire de ses Pénitents roses, juste avant que la Durance ne s'encaisse à nouveau jusqu'à Sisteron.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits Dominicaux .


Jean Giono ,  Noé   ( Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade )

Jean Giono ,  Manosque des plateaux   ( Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade )

Jean Giono ,  Notes sur l'affaire Dominici  ( Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade )


( Rédigé par :  la grande Colette sur son pliant )

Le bac de Mirabeau , avant 1831



lundi 17 septembre 2012

Béatitude




On m'a raconté que Cioran , pour calmer son spleen, avait coutume de regarder des photos de nourrissons morts, auxquels, à tort ou à raison, il trouvait généralement l'air béat .

( Rédigé par : Momus )



dimanche 16 septembre 2012

" Eloge littéraire d'Anders Breivik ", de Richard Millet : éloge littéraire de Richard Millet !

Il sera bref. On trouve infiniment plus de plaisir et de profit à lire Richard Millet qu'à lire Madame Annie Ernaux, Jean-Marie-Gustave Le Clézio (notre ineffable prix Nonosse-Bébelle des chiens couchants) ainsi que la plupart des gens qui ont cru bon d'apporter leur soutien au texte publié par Annie Ernaux dans Le Monde du 11 septembre 2012 , sous le titre : Le Pamphlet de Richard Millet déshonore la littérature. La dame a-t-elle jugé qu'en choisissant cette date, elle trouverait en même temps l'occasion de célébrer la gloire de Ben Laden ?

Qu'on partage ou non ses idées, l'écriture de Richard Millet est autrement vive, acérée, excitante, amusante, colorée, que le bouillon fadasse, fond et sauce, spécialité des  Ernaux, Le Clézio et consorts. C'est ce qui les fait enrager, tous ces laborieux .

Le pamphlet de Richard Millet déshonore la littérature  :  quel titre imbécile, vraiment !

Comment peut-on, en effet "déshonorer " la littérature ? Elle en a vu d'autres, la littérature. Et quelle littérature ? Quelle définition Madame Ernaux peut-elle bien proposer de la littérature qui nous fasse avaler l'idée qu'on puisse la "déshonorer" ? Eh bien, la littérature selon le coeur à sa mémère,  une littérature  femelle, bien couchante et bien pensante, idéologiquement correcte, c'est-à-dire en accord avec les préférences tiers-mondistes, multiculturalistes, droitsdel'hommistes et démocratistes d'Ernaux et de ses pareils. Toute autre littérature ne pouvant être que "fasciste" et répugnante, selon ses propres termes.

En réalité, c'est la croisade d' Ernaux contre Millet qui est répugnante, car il s'agissait bel et bien d'obtenir de l'éditeur Gallimard des sanctions d'ordre professionnel à l'encontre de Richard Millet pour la publication (chez un autre éditeur ! ) d'un texte d'idées. Ernaux et ses cosignataires ont d'ailleurs enfin obtenu partiellement gain de cause puisque, sous la pression d'Antoine Gallimard, Richard Millet a dû démissionner du comité de lecture de la maison, bien que, depuis des années, son travail, de l'avis général, donnât pleine satisfaction.

Qu'en France en 2012, un intellectuel se voie sanctionné dans sa vie professionnelle pour ses idées, cela peut certes être mis au compte des progrès de ce fascisme dont la dame Ernaux et ses affidés se font objectivement les agents.

J'ai eu la curiosité de vérifier sur le site des éditions Gallimard la composition du comité de lecture. En dehors de Le Clézio qui, selon Ernaux, a trouvé le texte de Millet "répugnant", aucun de ses membres n'a, semble-t-il,  jugé bon de manifester son soutien à la pasionaria. Millet quitte son siège au  comité de lecture , lieu de pouvoir convoité dans le petit monde de l'édition française. Il avait dû faire quelques jaloux. Qui va le remplacer ? Ne me dites pas que ce sera Annie Ernaux, je ne vous croirais pas. Attendons avec une curiosité patiente mais vive l'issue de cette révolution de palais.

Le coup de force d'Annie Ernaux est le produit d'un habile travail de désinformation destiné à faire croire que Richard Millet dit ce qu'il ne dit pas. Comme toujours dans ces cas-là, un compte-rendu biaisé, fragmentaire, malhonnêtement orienté, nous est présenté comme une " lecture "  "objective" destinée à légitimer la chasse au "sorcier fasciste". Taïaut !

Comme je l'ai expliqué dans un précédent billet, en dépit d'un titre ironique (si, si Madame Ernaux, ce titre est ironique, mais l'ironie n'est pas votre fort), Eloge littéraire d'Anders Breivik ne fait nullement l'éloge du tueur d'Oslo. Le propos de Richard Millet, dans ce court opuscule, où il présente plutôt Breivik comme un pauvre type, est de pointer les dangers d'une guerre civile dont la politique laxiste des Etats occidentaux en matière d'immigration extra-européenne, notamment d'immigration musulmane, l'échec des politiques d'intégration, la montée subséquente des communautarismes, seraient, selon lui, les causes principales. Richard Millet ne fait que redire là ce qu'il avait souvent déjà dit (notamment dans l'Opprobre ) et ce que beaucoup d'autres que lui ont dit. On est d'accord avec lui ou pas, mais ces positions n'ont rien de fasciste, terme, d'ailleurs, beaucoup trop galvaudé, mais qui garde son  utilité dans une polémique malveillante et déloyale.

Mais en disant sa crainte d'une guerre civile, Richard Millet est en retard. De fait, elle a déjà commencé. Les actes d'Anders Breivik ne sont-ils pas des actes de guerres civile ? Et que dire des actes de Khaled Kelkal, de ceux de Mohammed Merah ?  Annnie Ernaux a-t-elle déjà oublié les actes et les déclarations édifiantes de Mohammed Merah ? Ignore-t-elle les préparatifs d'activistes islamistes aux quatre coins du pays ?  Actes isolés ? Pour l'instant. Mais quels débordements, en France et en Europe, les actions des groupes salafistes, les récents délires de populations musulmanes à propos d'un film que personne n'avait vu vont-ils provoquer ?

Pierre Jourde, dans un récent billet de son blog, souligne, tout en prenant ses distances avec les thèses de Millet, l'aveuglement et l'irresponsabilité d'une certaine gauche intellectuelle à l'égard du comportement d'une large fraction de la population immigrée musulmane en France. Richard Millet n'appelle nullement à mettre dehors ces gens, qui sont des citoyens français, mais seulement à mettre des freins à une immigration non souhaitable et à privilégier une immigration d'origine européenne. Est-ce là faire acte de fascisme ? S'il en est ainsi, il y a beaucoup de fascistes en France, moi compris.

Et si la fameuse guerre civile qui, selon Richard Millet, déchire l'Occident depuis 1789, finissait par éclater au grand jour avant la fin du siècle -- ce qu'à Dieu ne plaise --, les uns et les autres devraient faire le choix d'un camp.  Le texte de Madame Ernaux cosigné par une centaine d'écrivains et publié dans le Monde à la date symbolique du 11 septembre 2012 aurait eu au moins cette utilité : désigner les portes que, le jour venu,  certains iraient marquer  d'une croix. Quelle Saint-Barthélémy en  perspective pour Ernaux et ses supporteurs ! Quelle revanche pour le proscrit ! A supposer, bien entendu, que tout ce petit monde soit encore vivant quand ça deviendra vraiment chaud. En attendant, accrochons-nous ferme aux ridelles et gare aux cahots !




Pierre Jourde,  Pourquoi je n'aurais pas signé le texte d'Annie Ernaux ( blog Confitures de culture )


( Rédigé par : John Brown )
Déjà le dos au mur , ou l'art d'anticiper le pire



samedi 15 septembre 2012

Extensions de mémoire

L'année 1879 marque un étape majeure dans l'histoire de l'humanité. Nous la devons à une petite fille de huit ans qui s'appelait Maria.

Ce jour-là, Maria Sanz de Sautuola, qui accompagnait son père dans sa visite de la grotte d'Altamira, aperçut, au plafond de la grotte, des toros : l'art préhistorique venait d'être découvert. Il fallut encore une bonne vingtaine d'années et d'autres découvertes pour que soit admise l'authenticité des peintures d'Altamira.

Avec la découverte des peintures magdaléniennes d'Altamira, l'humanité se  découvrait un passé vieux de quinze mille ans. Depuis, on est remonté beaucoup plus haut.

Songeons qu'avant la découverte d'Altamira et depuis plus de deux millénaires, la limite la plus haute de l'âge de l'humanité avait été fixée par la Bible à moins de sept mille ans.

Avant que que la petite Maria ne lève les yeux vers les peintures, seuls les récits mythologiques et ceux des historiens avaient reconstitué l'histoire de l'espèce humaine. Depuis,  les préhistoriens et les paléontologues lui ont ajouté une mémoire vieille de trois millions d'années.

Mais l'histoire de notre espèce est inséparable de celle des primates, celle-ci de l'histoire des vertébrés, cette dernière de l'histoire de la vie ;  l'histoire de la vie ne se  sépare pas de celle de notre planète, et l'histoire de notre planète fait partie de l'histoire de l'Univers. Géologues et astrophysiciens ont écrit les chapitres antérieurs à ceux qu'avaient écrits préhistoriens et paléontologues, jusqu'à plus de quatorze milliards d'années. Cette Histoire-là ne s'écrit plus sur des témoignages, sur des récits, sur des récits de récits, mais sur des observations et des raisonnements.

Insignifiants animalcules que nous sommes, nous sommes pourtant solidaires, comme les insectes, comme les virus, de l'immensité de l'espace et du temps dévoilée par les avancées de la science. Ce que savait déjà Pascal est devenu une évidence pour tous.

C'est aussi une autre façon de concevoir l'Histoire qui est née, au miliieu du XIXe siècle, avec les recherches de Boucher de Perthes et les travaux de Darwin.  Jusqu'à leurs contemporains, Augustin Thierry, Michelet, l'Histoire est exclusivement le récit des actes des hommes. Avec L'Origine des espèces (1859), Darwin ouvre la voie d'une Histoire du vivant, un peu après qu'avec les Principes de géologie (1830), Charles Lyell ait jeté les bases d'une Histoire scientifique de la Terre. L'introduction de la dimension temporelle dans les sciences de la Nature a profondément transformé notre connaissance de celle-ci et notre conscience de notre rapport au monde. Nous ne pouvons plus aujourd'hui concevoir l'Histoire de l'humanité indépendamment de celle de son environnement naturel. Nous savons aujourd'hui que les modifications de celui-ci conditionnent notre existence et la conditionneront comme elles ont conditionné l'existence de nos ancêtres. L'Histoire de l'humanité est englobée dans une Histoire universelle qui la dépasse et la déborde infiniment.

" Car la mémoire et la profondeur sont la même chose, ou plutôt la profondeur ne peut être atteinte par l'homme autrement que par le souvenir . " (Hannah Arendt)


Emmanuel Leroy Ladurie  ,   Histoire du climat depuis l'an mil    ( Champs / Flammarion )

Jacques Debelmas, Georges Mascle,   Les grandes structures géologiques   ( Dunod )

Charles Darwin  ,   L'Origine des espèces   ( GF / Flammarion )

André Leroi- Gourhan , Préhistoire de l'art occidental   ( Mazenod )

Jean-Pierre Luminet ,  Le Destin de l'Univers   ( Fayard )


( Rédigé par : SgrA° )

peinture d'Altamira

vendredi 7 septembre 2012

Précocité




Si les bébés avaient conscience de ce qui les attend, nul doute que beaucoup s'arrangeraient pour en finir, par exemple en s'étouffant pendant la tétée.


( Rédigé par : Guy le Mômô )


Encore un inconscient !

jeudi 6 septembre 2012

The right time

" Le bonheur n'est pas chose aisée, il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs ".

J'ai mis en exergue de ce blog cet admirable aphorisme de Chamfort, découvert récemment . Son optimisme raisonnablement modéré m'a séduit et m'a paru propre à éclairer ce qui me reste de vie. C'est bien tard, sans doute, mais pas vraiment trop tard. Si le temps des grandes décisions est passé pour moi,  il reste le quotidien, et j'ai appris que c'est au jour le jour, et le plus souvent dans l'instant, que le bonheur se saisit, se savoure, ou vous échappe.

 Pas "le" bonheur"  mais un bonheur , différent du précédent et du suivant. Le bonheur n'est pas pour moi un état continu mais une succession discontinue d'états, de nature et d'intensité variables. Il a partie liée avec le hasard, avec la chance. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le mot bonheur désigne un coup de chance, une occasion favorable, une circonstance heureuse. Chamfort est un des premiers à l'utiliser dans son sens usuel moderne.

J'ai dû lire Chamfort pour la première fois vers trente ans. En chemin j'ai rencontré cette sentence, mais j'ai dû sauter à pieds joints par-dessus, sans en saisir la justesse ni la profondeur. C'est pourtant à cette époque-là qu'elle m'aurait été utile, si j'avais été capable de la comprendre et si, surtout, j'avais eu la force de  m'en inspirer pour vivre.

On dit souvent que la lecture des écrivains et des philosophes nous fait gagner du temps, en nous apprenant par avance ce que l'expérience vécue ne nous révélera que plus tard. Malheureusement, il faut souvent avoir assez vécu pour enfin les comprendre, et lorsqu'il ne reste presque plus de temps pour mettre à profit leurs leçons.

Faut-il le regretter ? Pour être sage avant le temps, il faudrait pouvoir faire l'économie des passions de la jeunesse. Et cela serait-il sage ?

Chamfort

mercredi 5 septembre 2012

Morale laïque dans le goût de Richard Millet




                                                   Ne soyons pas racistes !

                     Marquons sympathie et respect à nos lointains cousins .



Portrait de mon cousin , par Jean Culex la Mouche


( Rédigé par :   Momus )

mardi 4 septembre 2012

Morale laïque dans le goût de Jack Lang

Prié hier soir, sur les lumineuses lucarnes, de livrer son sentiment sur les articles de la morale laïque,  Jack Lang, après avoir mûrement réfléchi, cita la liberté, puis l'égalité. Il s'arrêta là. 

Manifestement, il n'avait pas en tête le troisième volet de notre devise.

Le mot de fraternité, il est vrai, sonne excessivement ringard par les temps qui courent. Et puis, qu'est-ce que la fraternité a à voir avec la morale ? Hein  ? Je vous le demande.

J'ai du mal à imaginer Jack Lang fraternisant avec ses concitoyens lambda autour d'un plat de caviar. Question de look, probablement.


( Rédigé par : Toinou chérie )



lundi 3 septembre 2012

Un peu d'eau au moulin de Richard Millet

Temps gris.

Demain, c'est la rentrée des classes.

Sept heures trente du soir. 

Au pied de l'immeuble proche de ma maison, j'observe les enfants en train de jouer. Ils se poursuivent, se bagarrent, font du vélo, grimpent aux arbres, avec force de piaillements.

Aucun signe des parents. Aucune fenêtre ne s'ouvre. Personne ne sonne le rappel.


Il me semble que, de mon temps, pas si lointain, après tout, ça ne se passait pas comme ça. La veille de la rentrée, nous passions la journée dans les papeteries, puis nous nous occupions à recouvrir les cahiers, coller des étiquettes, affûter les crayons, recenser le matériel, ranger le cartable, éventuellement cirer les chaussures.

Aujourd'hui, il semble que pour beaucoup  d'enfants et pour leurs parents, faire une rentrée scolaire, c'est aussi anodin que d'aller pisser.

La magie s'est perdue. Car il y avait un brin de magie, comme toujours quand quelque chose qu'on attendait et à quoi l'on attache de l'importance se réalise. Un premier jour de classe, c'était le moment d'un passage, un des pivots de l'année, comme Noël, cela se préparait, on y mettait toujours un peu de solennité et de soin.

C'est aussi que l'école, c'était important. Personne, à l'époque, ne mettait en doute son rôle éminent d'ascenseur social.

Richard Millet a raison. Le sens et le goût de la transmission, de la tradition, se perdent.

Triste, tout de même. Comme ce temps gris.


Rédigé par : Guy le Mômô )


"Langue fantôme", de Richard Millet : rêveries d'un promeneur solitaire

Dans le monde de l' "horizontalité"  triomphante où, selon Richard Millet, nous vivons, l'échange et la communication sont devenus des leurres. Il se refuse donc, pour sa part, à "échanger" et à "communiquer". Il veut  se borner, écrit-il, à "la seule affirmation de ce que je suis".

Il poursuit : 

" Ecrire, ce n'est donc ni échanger ni communiquer. C'est même tout le contraire. Le débat, le dialogue, au sens qu'ils prennent au sein de l'espace prétendument démocratique, sont des manifestations fallacieuses ou illusoires de l'échange. Du moins ont-ils le mérite d'identifier l'ennemi : celui que je suis devenu au sein du monde horizontal et , par conséquent, celui que l'Autre devient pour moi dans la mesure où il me dénie la qualité de témoin. L'horizontalité n'est pas seulement ce qui résulte de l'effondrement d'un monde déjà ancien et qu'on pouvait dire vertical ; elle est, cette horizontalité, le lieu, privilégié et infiniment prévisible, de la communication généralisée, de l'échange perpétuel, de la transparence absolue, d'une surveillance panoptique au sein d'un monde où, en réalité, le dialogue a disparu avec la valeur, la critique, le goût, la dialectique, le dialogue -- depuis le dialogue platonicien jusqu'à ce qu'on a appelé "dialogue entre les peuples", c'est-à-dire la culture, laquelle ne relève plus aujourd'hui que de l'idéologie du métissage global ou du placebo politique : la globalisation comme effondrement de la réciprocité au sein d'un fantasme d'inclusivité absolue, de la même façon que la communication est le mode d'existence falsifié de l'échange ; car il ne s'échange rien, ne se communique rien, dans le monde horizontal, où le Marché et le Droit définissent l'espace apparemment infini mais en réalité restreint, mesuré, surveillé, sinon perverti, de l'échange, dans lequel l'Autre est devenu le Même sous la forme de simulacres, le faux ayant remplacé le vrai, la vérité n'étant plus que le prétexte du faux, et la transparence l'ombre du mensonge. C'est pourquoi l'Autre peut devenir la métastase d'un narcissisme proliférant au sein de la grande maladie du sens dont la littérature peine à diagnostiquer les effets. "
                                                                     ( Langue fantôme, p. 52/53 )

On reste perplexe devant ce déluge d'assertions aussi péremptoires et catégoriques les unes que les autres. Le propos de leur auteur est-il de décrire, prenant la suite d'Aldous Huxley dont, ailleurs dans le même texte, il fait l'éloge, un nouveau Meilleur des Mondes ? Auquel cas on ne saurait reprocher son caractère fantasmatique à une analyse qui s'abandonne sans frein à sa propre logique. Ou bien prétend-il nous décrire ici le monde réel , comme le suggère au passage la phrase : " [...] la culture, laquelle ne relève plus aujourd'hui que de l'idéologie du métissage global  [...] " ? Dans ce second cas de figure, on constate l'absence de la moindre preuve, de la moindre nuance, de la moindre ouverture à une possible contradiction. Discours fermé sur lui-même, solipsiste, paranoïaque.

Si Richard Millet prétend en effet décrire le monde réel, c'est peut-être  la catégorie du paranoïaque qui permet le mieux de faire apparaître l'intérêt de son texte. Le discours paranoïaque, comme ce fut déjà le cas chez Rousseau ou chez Artaud, a des chances, par son outrance grossissante, de faire apparaître un aspect occulté de la réalité, et peut acquérir ainsi une portée prophétique, en même temps qu'il nous renseigne sur l'état mental de son auteur.

De livre en livre, Richard Millet ressasse un réseau d'assertions toutes également invérifiables, péremptoirement assénées, et formant système. Parallèlement , il construit l'image d 'un écrivain persécuté : "J'aurai tout entendu, j'aurai été traité de tous les noms ". La solitude à laquelle ses ennemis l'acculent, il la revendique orgueilleusement . En faut-il davantage pour suggérer un diagnostic de paranoïa ?

" La seule affirmation de ce que je suis " : c'était déjà le propos de Jean-Jacques à la fin de sa vie, lorsque, désespérant de se faire entendre de ses contemporains, renonçant à l'espoir trompeur d'un authentique échange et d'un authentique dialogue, il décide de ne plus écrire que pour lui-même. L'heure d'écrire ses Rêveries du promeneur solitaire a-t-elle sonné pour Richard Millet ?

C'est sans doute ainsi qu'il faut lire les derniers textes de Richard Millet. Prophète à-demi aveugle, auquel il arrive pourtant d'éclairer le réel, c'est surtout un autoportrait fragmenté qu'il nous livre. L'éclat de l'écriture ferait presque oublier la fragilité des analyses. Décidément, Richard Millet est notre Jean-Jacques Rousseau. Un Rousseau qui aurait lu Kierkegaard, Adorno, Baudrillard et Thomas Bernhardt.

Mais lire, n'est-ce pas, souvent, se laisser fasciner par un délire ?

C'est sans doute quand il réfléchit sur l'acte d'écrire que Richard Millet est le plus convaincant. On lit là-dessus dans Langue fantôme des pages vraiment magnifiques. La longueur des extraits interdit de les citer, sous peine de tomber dans l'abus; leur densité, leur cohérence empêchent de les tronquer. C'est le cas, notamment, de pages 56 à 59.

Allons-y tout de même, la citation qui suit étant nécessaire à la compréhension de ce que je vais dire ensuite.

Vers la fin de ce paragraphe, Richard Millet écrit :

" [...] l'écriture n'implique pas forcément un dialogue avec le lecteur comme figure possible de l'Autre ( cet Autre fût-il un écrivain dont la rencontre me détruirait, le surgissement du double étant signe de damnation autant que de l'impossibilité du dialogue ). L'écriture est l'absence même de dialogue  [...] "

Bon. Malheureusement, partant de ces considérations, les pages suivantes vont s'engluer dans une épaisse contradiction. Millet écrit en effet :

" L'écriture ne peut donc  relever que de ce que j'appellerai l'échange solipsiste, paradoxe intenable, bien sûr, et dont la théorisation, si elle est possible, supposerait un texte antithétique ; un récit, probablement, une exploration de la nature fondamentalement autistique de l'écrivain : un autisme dont la clôture est, paradoxalement, le champ du possible. C'est une des raisons pour lesquelles il n'y a plus de dialogue entre écrivains, aujourd'hui, pas même de querelles, comme celle qui opposa au XVIIe siècle les Anciens et les Modernes (et qui a pris, dans les siècles suivants, parfois sous d'autres noms, une valeur paradigmatique ) : l'horizontalité y a mis fin, les vrais dialogues ayant toujours eu lieu entre les vivants et les morts [...] ". (p. 59/60)

Si je suis bien Millet, "la nature fondamentalement autistique de l'écrivain" exclut tout dialogue authentique avec l'Autre, qu'il s'agisse du lecteur ou d'un autre écrivain. Il enfoncera le clou un peu plus loin en affirmant que les vrais dialogues ont toujours eu lieu entre les vivants et les morts. S'il en est ainsi, il n'y a pas lieu de constater qu'aujourd'hui, " il n'y a plus de dialogue entre écrivains ", vu qu'il n'y en a jamais eu, et il est absurde d'affirmer que "l'horizontalité y a mis fin", puisqu'il n'a jamais commencé ! Le plus comique est que Millet parvient à faire exploser la contradiction dans une seule et même phrase : " l'horizontalité y a mis fin, les vrais dialogues ayant toujours eu lieu entre les vivants et les morts " !

A ce niveau d'inconséquence, on est en droit de se demander si l'auteur a toute sa tête ou bien s'il se paie la nôtre !

De ce livre inégal, je préfère retenir cette belle formule :

" [...] écrire est une insurrection contre la communication, la transparence, le consensus ".

Voilà une définition que Mallarmé n'aurait pas reniée !





Richard Millet,           Langue fantôme   ( Pierre-Guillaume de Roux )


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )

Tombeau de Rousseau à Ermenonville, gouache de J. Moreth (Musée Carnavalet)



Liberté, liberté chérie

Il aurait préféré ne pas naître. Pas à ce moment-là, en tout cas.

On ne lui a pas demandé son avis.

....................................................

Quelques années plus tard.

Je ne me sens pas prêt à être papa.

Soit . Soit.

Considérons, certes,  son envie frénétique de baiser, son envie non moins frénétique à elle, son désir bien légitime d'être mère, dopé par tous les marmots qui passent, les pressions discrètes des parents, son propre désir, à lui, plus ou moins conscient, d'assurer sa descendance, le fait qu'il n'est pas Jean-Paul Sartre et  qu'elle n'est pas Simone de Beauvoir, la difficulté quasi insurmontable de se passer de se frotter (dans tous les sens du terme) quotidiennement à la féminité, eh bien tout cela lui laisse tout de même une chance raisonnable de se préparer tranquillement à passer le cap de la paternité, comme il le souhaite, dans une vingtaine d 'années environ. Non ?

-- Si...

Sinon ..., ... sinon :

...................................................


Une vingtaine d' années plus tard.

Je ne me sens pas prêt à être papy.

Ben alors là, mon pote, si tu crois qu'on va te demander ton avis , ce que tu te goures, mon pote, ce que tu te goures.

..................................................

Quelques dizaines d'années plus tard.

Depuis longtemps, lassé de la vie, podagre et cacochyme, il souhaitait mourir.

Vint le moment tant souhaité.

Voilà qu'il ne voulait plus !

On ne lui a pas demandé son avis.


Au suivant !


( Rédigé par : la grande Colette sur son pliant )


dimanche 2 septembre 2012

Musique populaire, musique savante

Qu'y avait-il de plus génialement juste ? La mélodie plaintive, ouverte comme une question, comme une blessure ? le tempo un peu boîteux, le débit un peu traînant ? l'art de faire voir, de faire exister  en quelques mots la silhouette de cet ado paumé, encore tout gamin, pas du tout homme ? l'expression d'une solitude familière, d'une désespérance banale que nous reconnaissons si aisément, si immédiatement comme les nôtres ? l'humour amer du texte, l'inimitable grain de la voix  du chanteur ? son visage, sa dégaine ? tout cela aussitôt identifié, des années après,  par des millions de gens qu'il a émus, au hasard d'une radio, en un tournemain ?


J'march' tout seul le long d'la lign'de ch'min d'fer

Dans ma têt' y a  pas d'affaire
J'donn' des coups d'pied dans un'p'tit' boîte en fer
Dans  ma têt' y a rien à faire
J'suis mal en campagne et mal à la ville
Peut-être un p'tit peu trop fragile
Allô Maman bobo
Maman comment tu m'as fait j'suispas beau
Allô Maman bobo
Allô Maman bobo....


Maman ? Elle n'est pas au bout du fil, Maman. Y a-t-elle jamais été ?


Les gens qui disent que la chanson est un art mineur ne savent pas ce que c'est que l'art. Quand, comme dans ce cas, elle  montre une telle perfection, elle égale les plus beaux poèmes. Est-ce qu'un René Char, un Apollinaire auraient été capables de ce genre de performance ? Menuhin, quand il s'y est frotté, n'a jamais atteint à la qualité du swing de Grappelli .

Il n'y a pas de prix Nobel pour la chanson. D'ailleurs il n'y a pas non plus de prix Nobel pour l'opéra ni même pour la musique. Peut-être qu'aux futurs Jeux Olympiques de Rio on pourrait décerner des médailles aux compositeurs et aux interprètes . Et faire interpréter leurs compositions à la place des sempiternels hymnes nationaux. Un bon coup de Steve Reich à la place du  Stars and stripes, ça en serait une idée qu'elle est bonne. Ou un bon Phil Glass bien répétitif. Au fait, Einstein on the beach, quelle pure merveille ! Mais ne nous égarons pas.

Musique populaire, musique savante, où est la frontière ? Où commence la musique "savante" ? Richard Millet, dans l'Opprobre, regrette l'inscription de Jimi Hendrix au programme du baccalauréat ; cela participe, selon lui, de la "destruction de la  verticalité"... Verticalité... Beethoven en haut, en somme, et Jimi Hendrix en bas. On appréciera les sous-entendus saumâtres de ce genre de classement.

Plus loin dans le même ouvrage, Richard Millet nous confie :

" Le fait d'écouter de la musique savante allongé dans le noir, les yeux clos : un acte d'affirmation absolue, qui ne ressortit ni au divertissement ni au psychologisme, encore moins à l'effusion sentimentale ".

Une telle remarque repose sur des a priori des plus fragiles, sur des préjugés qu'un examen, même rapide, fait voler en éclats. Qu'est-ce que Richard Millet appelle au juste de la "musique savante" ? J'aimerais bien jouer de la guitare comme Chico et les Gypsies, de l'accordéon comme Richard Galliano. Ces virtuoses de leur instrument jouent une musique tout aussi "savante" qu'une autre. Il y a belle lurette que le jazz a fait exploser la frontière entre musique populaire et musique savante. Ecouter Bernard Lubat ou Keith Jarrett au piano, Miles Davis à la trompette, Médéric Collignon au cornet, c'est écouter de la musique très savante.

Et quelle musique ne relève pas du divertissement ? Toute musique est une musique de divertissement, y compris la musique religieuse. Mozart écrivait de la  musique de divertissement, musique de chambre, concertos, opéras... Aller au concert, c'est se divertir. Ecouter de la musique religieuse, c'est se divertir au sens fort, au sens pascalien du terme ;  la :musique religieuse a été écrite pour soutenir et orner la parole sacrée du divertissement de l'art . C'est bien pour cela d'ailleurs que les intégristes musulmans voudraient bannir toute forme de musique. Il y a, dans les jugements de Millet sur la musique, quelque chose de cet intégrisme.

On traitera avec le sourire le dédain de Richard Millet pour "l'effusion sentimentale". Cela revient à condamner la musique de Schumann, les chefs-d'oeuvre de l'opéra, et le Magnificat de Jean-Sébastien Bach. Où Richard Millet place-t-il au juste la frontière entre l'émotion et ce qu'il appelle l'effusion sentimentale ? La grande Fantaisie opus 17, de Robert Schumann, sublime expression de l'émotion amoureuse, est-ce de l' "effusion sentimentale" ?

" La parcellarisation de la culture" : c'est la hantise de Richard Millet. Au vrai, ce qui se cache derrière ce slogan, c'est le refus des cultures autres que la culture européenne. Un tel refus est le masque d 'une  certaine inculture, malheureusement assumée. Or un râga de l'Inde est une musique tout aussi savante et fermée à "l'effusion sentimentale" que l'Art de la fugue. On n'en est plus aux préventions de Berlioz. Inversement, je ne suis pas musulman, mais l'art effusif,  lyrique, exalté de Nusrat Fateh  Ali Khan me transporte.

En matière de littérature et d 'art , Richard Millet semble considérer l'Europe comme une forteresse assiégée. Par malheur pour lui et heureusement pour nous, pour les musiciens et pour les artistes, il y a beau temps que la forteresse a été démantelée. Son attitude me rappelle le jugement d'un critique connu des années cinquante, qui, dans le Larousse de la musique, prétendait que la musique de Mahler serait toujours, à cause de son germanisme par trop prononcé, insupportable à des oreilles françaises. Le chauvinisme européocentrique de Richard Millet me semble aussi borné que ce chauvinisme d'antan, à ceci près que c'est un chauvinisme étendu au reste du monde. 

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits musicaux.


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois ).