mercredi 31 octobre 2012

La tentation de Saint Marcel

J'ai envie de... de ... non, pas de me flinguer, pas vraiment, mais en tout cas, de  beaucoup, beaucoup de repos.

Tiens, au plumard, m'abreuver à la fontaine de Marie l'Irlandaise. Son eau me redonnerait énergie et goût de vivre. Autrement roborative que Vittel grande source.

Ou sinon, au chaud sous la couette avec le dernier Quignard. Ah, dormir...

Et pour une cure de sommeil, Quignard, c'est imparable, tandis que Marie l'Irlandaise, c'est moins sûr. D'autant que c'est une bavarde.





( Posté par : Marcel )

mardi 30 octobre 2012

Beethoven ou l'hédonisme à quinze euros

Il a toujours été fasciné par les quatuors de Beethoven. Il y en a quinze, pas moins (peut-être un de plus, il ne sait plus très bien). La diversité des tonalités, des ambiances  -- depuis les quatuors de charme, tels les Razoumovsky, jusqu'aux ultimes et austères recherches --, un océan de musique.

Or un célébrissime quatuor va en donner l'intégrale, ou quasiment, en quatre concerts donnés dans des églises du coinsteau, en une semaine, entre le lundi et le samedi soir.

Quelle tentation !  D'autant plus que le prix des places ( 23 euros) est raisonnable . S'il prend quatre places, ça lui fait l'intégrale à 92 euros. Plus cher qu'un coffret de CD, mais rien ne vaut le concert. Et quel océan de plaisir pour 92 euros, c'est vraiment donné.

92 euros, il peut encore se payer ça. Cependant, il y a la route à faire (80 bornes aller-retour), donc, disons, au prix ou est le diesel et vu ce que consomme sa pétrolette, 25 euros de carburant pour les quatre .

92 euros + 25 euros =  117 euros. C'est encore dans ses prix.

Cependant, cet investissement culturel dérange frontalement son grandiose (et récent) projet d'économies, visant à fonctionner coûte que coûte, au moins jusqu'au jour de la paye, à raison de 15 euros / jour. C'est vrai qu'il peut piocher dans les sous que la banque vient de lui avancer pour des travaux dans la maison , qu'une inspiration sans doute diabolique lui fait déjà juger superflus. Mais s'il commence comme ça, et surtout s'il continue, il pourra bientôt dire adieu à la cabine de douche hydromassante et à la cuisine Ikea. Les concerts de musique classique, même à l'église, à la longue, ça peut coûter bonbon. Et il y a aussi le jazz. Et le théâtre.

Et puis faire quatre-vingt bornes dans la nuit et le froid pour aller écouter Beethoven, ça va si on est accompagné; autrement, seul, ça risque de tourner au lugubre. Il pourrait emmener sa chérie, tiens c'est une idée celle-là qu'elle est bonne, mais elle est fauchée, et il ne se voit pas lui faisant l'affront de la laisser payer sa place. Il se sait radin et mufle, mais à ce point-là, non...

Donc ajoutons 92 euros pour quatre places pour la chérie. 
Ce qui fait 117 euros + 92 euros = 209 euros.

Il sent qu'il manquera quelque chose... Il a trouvé ce qui manque. Puisque sa chérie est en vacances et lui aussi, pourquoi faire quatre trajets ? C'est idiot. La solution intelligente consiste à louer une chambre dans un hôtel de charme (comme ils disent sur les dépliants). Il n'en manque pas dans la région. Comme ça, ils se promèneraient, ils baiseraient,  se reposeraient, et le soir, ils iraient au concert. A 150 euros la journée (chambre et repas compris), ça donnerait, s'il ne se trompe pas dans ses additions, 750 euros pour un séjour de 5 nuits.

Donc, 209 euros ajoutés à 750 euros font 959 euros. soit mille euros avec les pourboires et les faux frais. Ne mégotons pas.

Ne mégotons pas mais ça commence tout de même à faire cher et il sent que son projet de grands travaux domestiques en prend un coup dans l'aile.

Il lui vient une autre idée.  Il renonce à l'hôtel. Les après-midi, pendant qu'il va voir sa femme dans la clinique où elle se rééduque et se morfond (1),  il droppe sa poule dans un café du village voisin. Puis, le devoir conjugal accompli, il la récupère. Ils se payent une soirée resto (de charme) avant le concert, puis, après le concert, on baise dans la voiture. Comptons 60 euros pour le resto, ça  fait , pour 4 restos, voyons, voyons, 240 euros.

Dans ce cas de figure, il s'en tirerait à 449 euros ( 209 + 240 ). C'est jouable.

C'est jouable mais ça commence à manquer de poésie, sans compter que c'est pas du tout dans l'esprit des quatuors de Beethoven. Et bonjour les remords, le soir venu, tout seul dans son grand lit, entre ses draps roses.

Allons, allons. Comme l'a bien expliqué Michel Onfray, le philosophe bas-normand, l'hédonisme, attitude existentielle sérieuse, suppose qu'on fasse des choix, et qu'on s'y tienne. Et vu qu'il reste peu de places à ces foutus concerts, il urge qu'il en fasse un.

Et s'il se rabattait sur sa vieille version des quatuors de Beethoven par le Quartetto Italiano, hein ? Elle date des années 70 mais elle n'a pas pris une ride . Et puis, celle-là, il la connaît, il ne risque pas d'être déçu. Le diamant de sa vieille platine TD gratte un peu, mais rien ne vaut le bruit de fond des vinyles de la bonne époque  : quelle poésie !

C'est la solution du bon sens, celle qui lui procurera la jouissance d'art qu'il convoite, tout en préservant le programme de grands travaux et l'impératif catégorique de fidélité conjugale, comme n'a pas dit Emmanuel Kant.

Et puis, ces sorties, le soir, dans le froid, la pluie, les mugissements du vent en rafales à 130 km/h, la neige, la glace, les chauffards qui roulent à 150 sur ces petites routes sinueuses de l'arrière-pays, infestées de bandits de grand chemin,  il ne les sentait pas.

Il ne se rappelle plus trop si Michel Onfray a  calculé précisément le budget quotidien de l'hédoniste pur jus. Tout est affaire de goûts personnels, évidemment. Dans son approche de l'hédonisme à lui, il chiffre son budget quotidien à mille euros minimum. A ce niveau-là, il devrait se la couler assez douce et pratiquer un style de vie selon son coeur. Mais même en détournant sordidement l'argent de son emprunt pour travaux, il ne tiendrait pas longtemps. Un mois-et-demi, deux mois au grand maximum. Il se dit qu' Onfray doit financer son propre budget hédoniste à deux mille euros par jour au bas mot, mais c'est Onfray. Lui qui n'est qu'un tout petit hédoniste, qui n'est pas un philosophe grand public, qui n'est pas invité chez Ruquier, doit forcément se résoudre à pratiquer un hédonisme très ordinaire, de bas de gamme pour ainsi dire.

On pratique l'hédonisme qu'on peu  (2),  en fonction de ses moyens. Il n'y a pas que l'hédonisme érotico-culturel. Par exemple, on peut très bien concevoir un hédonisme à 15 euros par jour. Ainsi, lui, pas plus tard que ce matin, eh bien, en ouvrant ses volets, il a caressé la chatte de la voisine. Et pour pas un rond. Voilà-t-il pas un geste authentiquement hédoniste, pour ne pas dire une profession de foi ?

L'hédonisme des uns n'est pas celui des autres.

Mise à part la question des moyens financiers, l'adoption d'un style de vie hédoniste conséquent suppose une réflexion préalable sur le désir. Schopenhauer a bien  montré comment le désir, habillage bariolé du vouloir-vivre, nous bousille incessamment la sérénité, et l'on sait par ailleurs que l'épicurisme authentique ne devient philosophiquement crédible et séduisant qu'au-dessous d'un niveau de ressources très inférieur à 15 euros par jour.

Et puis, il y a l'autre. Comment l'hédoniste doit-il en user avec l'autre ? La présence de l'autre sape incessamment la sérénité sénégalaise de l'hédoniste.

Hier soir, au moment de se quitter, elle lui a dit :

" Fais-moi mon câlin du soir. Si tu pars sans m'avoir fait mon câlin, c'est comme si tu n'étais pas venu. "

Elle aura toujours eu l'art de mettre l'hédoniste qu'il n'est pas dans ses petits souliers. Elle le lave de l'hédonisme, à la place elle met l'innocence. Qui dira qu'il ne gagne pas au change ?

Un pacte entre eux. Ancien. Fondateur. Aussi peu effaçable que le sillon de Romulus.

Au fond, se dit-il, pour se donner un ersatz de bonne conscience, l'hédonisme est une philosophie sérieuse à l'usage des gens qui ne prennent pas la vie au sérieux . Mais justement, lui qui fait profession de ne pas prendre la vie au sérieux, ça devrait lui convenir. Eh bien non,  c'est plus compliqué que ça. En tout cas c'est trop compliqué pour lui. Ce que c'est que de ne pas avoir la tête philosophique.


Notes . 1   -- Tiens, il l'avait oubliée, celle-là. Elle se rappelle à lui à point nommé pour l'inciter aux               économies. C'est bien elle.

             2   -- Certaines fautes d'orthographe sonnent aussi juste qu'un beau lapsus.


Beethoven,   Quatuors   , par le Quartetto Italiano ( un coffret de 5 vinyles Philips )


( Rédigé par : John Brown )




lundi 29 octobre 2012

Aragon ou les réputations usurpées

Pierre Assouline, dans un billet récent de sa République des livres, se fait l'écho d'un conflit entre Jean Ristat, exécuteur testamentaire d'Aragon, et Daniel Bougnoux, éditeur des Oeuvres romanesques dans la Pléiade . Le premier prétend s'opposer à la publication de la relation par le second d'une rencontre avec Aragon dans sa villa de vacances, où l'illustre, entouré d' "éphèbes analphabètes", sort de sa chambre fardé comme un camion et le fion enduit de vaseline, prêt à se faire empapaouter par son jeune admirateur.

Cette scène dont Bougnoux fut le témoin mais non l'acteur n'est que la confirmation d'un secret de polichinelle : cela faisait longtemps qu'on savait que, sur ses vieux jours, l'amoureux fou d'Elsa s'était abandonné au plaisir de jouer enfin  à fond le rôle de vieille tante histrionique auquel sa nature profonde le destinait depuis longtemps. Après tout, c'était son affaire, à cet ... homme. Si son bonheur c'était de se faire énergiquement ramoner le plus souvent possible, la belle affaire.

Pour l'instant, Ristat a obtenu gain de cause, ayant agité la menace de poursuites, et le livre de Bougnoux est paru sans le chapitre incriminé. Sur les détails de cette affaire, se reporter au billet d'Assouline.

L'inquiétant dans cette histoire, c'est sans doute que, pour la deuxième fois en quelques semaines, après l'affaire Richard Millet, la maison Gallimard fricote avec Anastasie, aux dépens d'un de ses auteurs. Le Ristat ne fait pas belle figure dans cette nouvelle affaire et son souci  de préserver l'image d'Aragon frise le ridicule.  Son grand homme était aussi une grande folle, ce sont des choses qui arrivent, il devra bien s'y faire. Juridiquement d'ailleurs, je ne vois pas bien comment il pourrait s'opposer à la publication d'une "chose vue". Dommage quand même que Bougnoux n'ait pas cru devoir accepter l'invite à lui adressée par le Maître. Son récit n'en aurait eu que davantage de... sel, -- que dis-je : de vaseline. Bougnoux englué dans la vaseline :   scène de haute graisse ...

Assouline prend le parti de Bougnoux contre Ristat et il  a bien raison. Cependant, indépendamment de cet incident, tous trois communient dans une même ferveur à l'égard d'Aragon, "un homme extraordinaire", pour Ristat, l'auteur d' "une des oeuvres les plus envoûtantes que nous ait donné l'autre siècle", pour Assouline, "l'auteur le plus intéressant et le plus excitant du XXe siècle", selon Bougnoux.

Rien que ça. On rappellera tout de même à ces thuriféraires enthousiastes qu'Aragon eut pour contemporains  Michaux, Céline, Giono, Beckett, Queneau , Duras, Simon, et quelques autres. Ni Bougnoux ni Assouline ni Ristat ne semblent mesurer  combien, pour cet écrivain souvent si complaisant, la concurrence fut rude, et la comparaison cruelle. Il a beaucoup écrit, c'est entendu. Il eut du talent, qui le contestera, mais à l'égard d'une personnalité aussi ondoyante (et ondulante) et d'une oeuvre aussi inégale, la prudence et la réserve devraient s'imposer.

Aragon est  très représentatif d'une époque heureusement révolue, où trop d'écrivains -- les Malraux, Drieu, Brasillach, Char, Camus ou Sartre (j'allais oublier Mauriac, planqué dans son coin de sacristie)   --  incapables d'admettre, sinon  de comprendre la leçon proustienne, furent, les uns et les autres, des adeptes de l'engagement-rengagement au service d'une cause -- fût-elle des plus douteuses -- ou d 'un idéal, plus ou moins bancal, au point d'y inféoder leur plume. Ce bâtard perpétuellement en quête de légitimité que fut Aragon se vit sauvé le jour où il se dégota un papa dans le PC et une maman en Elsa. Dès lors il se crut autorisé à tourner le dos sans risque à sa nature de tapette anarchiste qui lui avait pourtant inspiré ses meilleurs textes. Sa conversion à l'ineptie réaliste-socialiste le condamna à pisser du sous-Hugo et du sous-Zola, quitte à tenter de prendre en marche, sur ses vieux jours, le train du Nouveau Roman, mais c'était bien trop tard et le mal était fait. A l'invention, il avait en effet trop tôt préféré le ressassement des clichés, et à la nouvelle cuisine, la ratatouille à l'ancienne. Il connut l'infortune de vivre assez longtemps pour mesurer l'étendue des dégâts quand il n'était plus temps pour lui pour les réparer. Négligeant l'avertissement de Benjamin Péret, il avait cru pouvoir confondre la littérature avec la distribution de tracts et le prêchi-prêcha. Il n'était  certes pas le seul en ces années où le goût pour l'emphase du bla-bla politico-idéologico-philosophico-humanistico-niguedouille en conduisit plus d'un à enfiler un costard beaucoup trop grand pour lui, quitte à y gagner  la réputation usurpée d'écrivain de talent, mais ce n'est pas une excuse. Les écrivains  exemplaires de ce temps-là ne sont pas ceux qu'on cite communément. Heureusement, il y eut Henri Michaux. Il y eut Beckett. Il y eut Giono. Confrontées aux textes de ces Maîtres, l'enflure, les mièvreries et les facilités aragonesques ne font absolument pas le poids.


L' erreur d'Aragon (erreur qui est à l'origine de l'aberration réaliste-socialiste et qui fut celle aussi des Malraux, Drieu, Brasillach, Camus ou Sartre) est d'avoir cru qu'un écrivain -- un artiste -- pouvait, sans se renier, ambitionner de toucher un lectorat plus large que celui des happy few pour lesquels écrivait Stendhal, comme si le pourcentage d'ignorantins en matière de littérature et d'art et leur degré d'abrutissement avaient été moins élevés dans les années trente ou cinquante qu'au temps de Flaubert, et qu'il était moins élevé aujourd'hui qu'au temps de Marguerite Duras. L'idée qu'on peut démocratiser l'art -- qu'il s'agisse des créateurs ou du public -- est une idée insane, et ce fut un des grands torts des Surréalistes que d'y avoir cru. L'un des rares de leur mouvance à l'avoir catégoriquement rejetée comme intenable et  démagogique fut un certain Aragon.... Merde alors, ce type n'a pas écrit que des conneries. Malheureusement pour lui, pour des raisons extra-littéraires, il n'aligna pas sa propre création sur cette position saine.

On reconnaîtra cependant que, d'un point de vue strictement commercial, Aragon avait tout-à-fait raison d'écrire une poésie mirlitonesque dans le goût de Lamartine et de Hugo, et d'offrir au public, avec la série des Communistes, puis, plus tard, avec la consternante Semaine Sainte, des sous-produits de Zola. Il était même dans le sens de l'histoire et fut, à sa manière, un précurseur. Car, en dépit de la révolution proustienne et des louables tentatives de Butor, de Claude Simon, de Pinget, de Duras et de la mouvance du Nouveau Roman --  des gens, en somme, qui eurent du problème du réalisme en art et spécialement dans le roman, et des problèmes de forme, une compréhension et une pratique infiniment plus intelligentes que la sienne -- , on voit bien ce qu'est devenu le roman, sous la pression du public et des éditeurs : un art moyen, pour reprendre l'expression dont se servait Bourdieu pour définir la photographie. Nous sommes inondés, aujourd'hui, de ces productions standard qui font le bonheur du grand public et de la critique, et ce ne sont pas les oeuvres d'un Modiano ,d'un Echenoz ou d'un Michon qui parviendront à cacher la forêt.

L'allégeance d'Aragon au réalisme-socialiste aboutit à accepter de soumettre la forme et le contenu de sa production d'écrivain aux exigences de théoriciens et apparatchiks politiques dont les compétences, dans leur domaine de compétence, pouvaient se discuter, mais qui, dans le domaine de la littérature et de l'art, n'étaient que des macaques (et encore, dire les choses ainsi, c'est faire injure aux macaques). Le XXe siècle aura été celui d'une incroyable et massive régression : on aura vu des chiens politiques prétendre imposer aux artistes la matière et la forme de leurs oeuvres, et se donner les moyens d'atteindre leur but. La bête immonde n'est d'ailleurs pas morte : en Iran aujourd'hui, des chiens religieux nourrissent les mêmes prétentions, et ce n'est pas le seul cas.. Même l'Eglise catholique, au temps de sa plus grande puissance n'imposa jamais aux artistes une liste incontournable de sujets.

La règle d'or, pour un artiste, en matière d'art, est de ne prendre conseil que de lui-même. Même un Claudel savait ça. Si un Boulgakov, un Pasternak, un Chostakovitch, n'eurent pas vraiment le choix et durent, bon gré mal gré, manger leur soupe avec le Diable,  Aragon, lui, l'avait, le choix, mais il n'eut jamais les couilles de faire le bon. Il n'y a pas lieu de lui accorder de circonstances atténuantes.

Littérairement et humainement, Aragon est un contre-exemple : pourvu de dons exceptionnels, il en fit un usage médiocre ; il reste le poète mort-né de "Feu de joie", du "Mouvement perpétuel" et du "Traité du style", et l'inventeur du "Paysan de Paris" et d' "Anicet ou le panorama".  Mais tout de même, quel gâchis.


Additum . -  Quelles que soient les réserves qu'on puisse légitimement émettre à l'égard de la production aragonesque,  il n'empêche que le lascar occupe une position-clé, centrale, dans le paysage littéraire du XXe siècle. Position d'autant moins contournable que sa longévité fut grande. A cet égard, le choix fait par Gallimard d'éditer à part dans la Pléiade les oeuvres romanesques -- même si cette édition n'est pas inutile --- ne fut pas des plus heureux. Il est impossible, en effet, de séparer, dans l'abondante production d'Aragon, les romans des oeuvres poétiques et des divers textes en prose. Une édition de tous les textes recensés, présentés dans le plus strict ordre chronologique, aurait été autrement éclairante et passionnante. Il est vrai qu'à ma connaissance, une telle approche éditoriale, dans le cadre de la Pléiade du moins, n'a jamais été tentée. J'ai toujours regretté qu'elle n'est pas été retenue pour l'édition des oeuvres de Giono, tant, chez lui, la frontière entre le roman et l'essai  est poreuse. Dans le cas d'Aragon, elle aurait  probablement été aussi un gouffre financier. Gallimard a les reins solides, c'est entendu, mais la crise frappe tout le monde. Il n'empêche que le classement par genres est une facilité qui interdit bien des éclairages. Je serais curieux de savoir  ce qu'en pense le dénommé Bougnoux.


Déjà publié sur ce blog : Relire Aragon ?  (23/01/2011)


( Rédigé par : Jambrun )









vendredi 26 octobre 2012

Giovanna Marini : le goût et l'art de rendre justice

Trois cents personnes tout au plus s'étaient déplacées pour ce concert du quatuor vocal de Giovanna Marini .  Les absents ont toujours tort mais, ce soir-là, c'était encore plus vrai que d'habitude. J'aurais pu en faire partie car, n'ayant, je le confesse, jamais entendu parler auparavant de Giovanna Marini, j'avais failli renoncer, par pure paresse, à me rendre au théâtre.

Trois cents personnes seulement, mais enthousiastes. Ce public-là en valait un trois fois plus nombreux. Il faut dire que Giovanna Marini et ses trois amies s'y entendent pour chauffer une salle.

A soixante-quinze ans, Giovanna Marini n'a, semble-t-il, rien perdu de la qualité de son humour, de son jeu de guitare, de son art du chant. L'Italie doit à cette amie de Pier Paolo Pasolini, d'Italo Calvino et de Dario Fo la préservation d'une grande partie de son patrimoine musical traditionnel.

Ce soir-là, Giovanna Marini présentait et commentait (dans un français plein de finesse , de drôlerie et de saveur) en s'accompagnant à la guitare de bien beaux exemplaires de l'art vocal du peuple italien au long des siècles. Cela allait d'un extrait d'un processionnal grégorien du XIVe siècle à un poignant chant de mineurs des mines de soufre, en passant par telle polyphonie sarde, très proche des polyphonies corses.

Chants traditionnels mais aussi compositions de Giovanna, qui, évoquant le culte des saints, si fort dans toutes les régions d'Italie, et donc si présent dans sa musique populaire, rendait aussi hommage à ceux qu'elle appelle les "saints laïques", telle Myriam Makeba qui, bien que très gravement malade, vint chanter pour défendre les ouvriers agricoles africains pourchassés par la Camorra.

L'art de Giovanna Marini, qu'il s'agisse de droits de l'homme ou de musique populaire , " è un'arma di progresso di giustizia ", pour reprendre les paroles de Ignoranti senza scuole, un des chants populaires politiques de son récital. Et pour rendre justice aux combattants de la justice, comme pour rendre justice à la beauté de ces musiques traditionnelles, il faut être au sommet de son art. Cette exigence de perfection était immédiatement perceptible à chaque instant de ce concert, qui exposait une inventivité polyphonique époustouflante servie par  un engagement et une présence intenses des quatre chanteuses.

Giovanna Marini a formé, avec trois de ses élèves, Patricia Bovi, Francesca Breschi et Patrizia Nasini, un quatuor vocal d'une originalité et d'une qualité exceptionnelles. D'où l'émotion qui étreignit le public du début à la fin de ce récital magnifique et exemplaire.


Dal punto di vista dei serpenti,  par le quatuor vocal de Giovanna Marini   ( 1 CD Egea Music )

Festival des Musiques Insolentes , du 19 au 27 octobre 2012 à Draguignan, Toulon, Hyères, Barjols .


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )


J'ai perdu mon parapluie

J'ai ouvert la fenêtre en grand sur le rideau de pluie.
Rideau sur rideau sur rideau de pluie.
Le vent rabat la pluie sur le papier peint  délavé. Il se déchire et pend.
Le plâtre se met en colle de plâtre.
Les parpaings descellés commencent à fondre.
Le décor se démantibule.
L'espace
nu
reprend ses droits.
Je l'ai occupé naguère. J'ai bougé là et là.
Là j'ai nagé là .
Espace sans mémoire.
Je n'y suis plus.
J'y suis encore
Pour un temps
Au coin de la scène vide.
Là.

Moi je.
Ancien élève de.
Ex-pensionnaire de.
Peu expansif fils de
Ayant émargé à
Fonctionné en tant que
Père de
Epoux de
Amant éconduit de
Pensionnaire de la comédie humaine,  rien que ça, ça vous pose.
Petits rôles brefs dans décors successifs.
Habillages.
Rhabillages.
Nuit à l'opéra.
Ah aaah ah
Has been

Seconde guerre  Guerres de et de
Paix en
Révolutions
J'en fus témoin
Tout ça important, provisoirement
S'efforçant à l'importance, au sens
Bavardages. Grands mots.
Petits riens.
Du pain
et la Constitution de l'an II
Prolétaires de tous
Et s'il n'en reste qu'un
No pasaran


Tous ces ex-vivants, vécu pour rien morts pour rien, morts d'un rien,
Figurants
Intermittents intérimaires
du spectacle permanent.
J'en suis
J'en étais
J'en fus
J'en eus été.

No pasaran pasaran pasaran.
Ils sont passés.
Ils sont repassés.
Construire déconstruire.
Echafaudages précaires, échafaudages versés.
Vieux décors défraîchis entassés aux réserves.
Vieilles reliques de l'Histoire
qui ne se répète pas.
L'envers du décor ouvre sur le vide.
Vieilles trames de bouts de sens jusqu'à la corde usées .
On voit rien au travers rien sinon la poussière
Des siècles.
Le seul problème historique sérieux, c'est celui du suicide
Collectif.

Aragon, t'es un con.

A ma fenêtre je prends l'eau.
Effilochages de pluie
Autos s'en vont on ne sait où.
Nuages gris glissent.
J'ai perdu mon parapluie.
J'ai un trou de mite à mon veston.
ça goutte dans mon pantalon.
Sous l'averse me morfonds.

Petit tas de fibres là-bas
Dans le ruisseau dérive et glisse au caniveau.


( Posté par : Guy le Mômô)




mercredi 24 octobre 2012

Scientifiques : halte aux prédictions !

Il s'est trouvé en Italie un tribunal  pour condamner à six ans (!) de prison,  pour homicide par imprudence, les sept membres de la commission Grands risques, accusés d'avoir sous-estimé le risque d'un séisme meurtrier survenu le 6 avril 2009 à l'Aquila, dans les Apennins. La commission, réunie quelques jours avant le séisme meurtrier du 6 avril 2009, avait analysé les données des secousses sismiques survenues à l'Aquila dans les mois précédents et, insistant sur l'impossibilité de prévoir la date d'un séisme important avec exactitude, avait recommandé de respecter les normes de construction antisismique. Que pouvait-elle bien faire d'autre ?

Mais, le désastre survenu, il a fallu fournir à la population de l'Aquila, aux familles des victimes et à l'opinion italienne des boucs émissaires . Ils étaient tout trouvés ! Ce sont donc les scientifiques qui en tiendront lieu. Et parmi eux, quelques éminentes pointures italiennes de la géologie et de la géophysique.

Quelle misérable régression ! Tout le monde sait que, dans l'état actuel des connaissances, il est absolument impossible de prédire avec exactitude, même à quelques jours de distance, la date d'un séisme important. 

Dans ces conditions, pourquoi les scientifiques accepteraient-ils de siéger dans des commissions officielles chargées d'évaluer les risques de catastrophes naturelles, en Italie et ailleurs ? Ce jugement devrait faire jurisprudence, même au plan international. Les scientifiques, qu'ils soient géologues, vulcanologues ou climatologues, devraient se le tenir pour dit.

 Le seul tort des géologues et géophysiciens italiens aujourd'hui condamnés est de s'être risqués à fournir une caution aux instances gouvernementales et administratives, en exerçant une fonction d'experts-conseils auprès de l'Etat, des collectivités locales et de la population. Ce n'est pas leur rôle. Ils sont sortis de leur domaine de compétence, celui de la recherche fondamentale et désintéressée. Celle-ci n'a rien à voir avec la prévention des risques. Il existe pour cette tâche des fonctionnaires et des moyens spécifiques.

Les scientifiques condamnés paient les conséquences de ce mélange des genres. Au lieu qu'en se contentant de fournir à qui les leur demanderait les résultats de leurs recherches, en matière de causes, d'effets et de probabilités d'évènements, ils ne risquaient absolument rien.

La leçon que les scientifiques devraient tirer de cette mésaventure de leurs collègues, c'est d'aller travailler dans des pays où on ne leur demandera pas d'endosser la responsabilité de catastrophes qu'ils n'ont pas été en mesure de prévoir. Un géologue italien peut très bien aller faire de la géologie, et même travailler sur la géologie de l'Italie, ailleurs que dans la Péninsule, par exemple aux Etats-Unis, où les services de l'U.S.G.S., entre autres, mènent des études poussées et fournissent des informations très fiables sur l'activité sismique et volcanique de toutes les régions du monde.

Nous vivons une époque où l'on n'admet plus que soit invoquée la simple fatalité naturelle, sur une Terre où le fait de vivre est pourtant toujours risqué, dès qu'on sort dans la rue et même si l'on reste calfeutré chez soi (à l'Aquila, d'ailleurs, le 6 avril 2009, il était préférable de sortir dans la rue). On veut absolument dénicher les responsables de ses malheurs, afin de pouvoir les traîner devant la justice. Mais après tout, les responsables de la catastrophe de l'Aquila, ce sont les architectes et les entrepreneurs qui ont construit sans respecter les normes sismiques, ce sont les services officiels qui n'ont rien fait pour les faire respecter, ce sont, en définitive, les habitants de l'Aquila eux-mêmes, qui n'ont pas exigé qu'on leur construise des habitations sécurisées et qui, surtout, ont choisi en toute inconscience de vivre dans une région à hauts risques sismiques, au lieu d'aller s'établir ailleurs, histoire de voir si la Terre y bouge moins. La Terre... J'allais oublier la Terre ! Traduisons la Terre en Justice ! Et Dieu, tiens, pendant qu'on y est. Dieu devant les tribunaux, ce serait farce. Et ce ne serait que justice. Car c'est à Lui, après tout, que nous devons  les innombrables misères de notre existence .

Je regardais l'autre soir un documentaire sur le groupe de gendarmerie de haute montagne de Chamonix. Ce sont des gens très bien, qui risquent quotidiennement leur vie pour aller sauver celle de gens égarés ou accidentés dans les hauteurs. Rien qu'en 2012, ils ont à leur actif un bon millier d'interventions, et l'année n'est pas finie.

En France, ces interventions sont gratuites et l'on admettra qu'il serait fort immoral de les faire payer. Les auteurs du docu n'ont pas eu l'impudeur d'évaluer leur coût. Rien qu'en songeant au prix de l'heure de vol d'hélico, on se dit que la facture doit être salée. Salée pour qui ? Eh bien pour l'Etat, donc pour le contribuable, donc pour moi.

On apprenait que la célèbre descente de la Vallée Blanche, à partir de l'aiguille du Midi, est effectuée chaque année par pas moins de 400 000 personnes, du vieillard déjà bien refroidi au nouveau-né en instance de congélation ! Que tous ces gens prennent le risque de finir leur vie dans les profondeurs glacées d'une crevasse, c'est bien leur affaire, et je n'en ai strictement rien à cirer. Je ne vois donc pas au nom de quoi on me demande de contribuer, si peu que ce soit, à les tirer d'affaire en cas de pépin.

Si un jour je suis élu Président de la République -- ce qu'à Dieu ne plaise --, une de mes premières mesures sera de supprimer le groupement de gendarmerie de haute montagne de Chamonix et de tout organisme public de secours en montagne. Les ensevelis des avalanches, les engloutis des crevasses, les dévissés des parois sauront qu'en cas de malheur, ils ne devront compter que sur eux-mêmes ou sur leurs petits copains, s'il s'en trouve pour oser partir à leur recherche. Après tout, c'est ce qui se passait dans le massif du Mont Blanc il y a guère plus d'un demi-siècle, et c'est ce qui se passe encore dans l'Himalaya. L'Etat népalais, entre autres, ne commet pas la sottise de débourser des mille et des cent pour envoyer ses fonctionnaires  à la récolte des macchabées congelés.

Croit-on qu'une telle mesure nuira au tourisme local ? Bien au contraire !  La réputation de la Vallée Blanche, rebaptisée Vallée de la Mort Blanche, ne fera que croître et embellir. On se battra pour embarquer dans les cabines du téléphérique de l'aiguille du Midi, sachant qu'on va affronter la seule montagne d'Europe où, en cas de chute dans une crevasse, on ne disposera que d'un seul recours : appeler  sa maman, éventuellement sur son portable.


( Rédigé par : SgrA° )

Chère Maman, je te téléphone depuis ma crevasse, approximativement située...





mardi 23 octobre 2012

"Une nuit balinaise" : des singes, des hommes et des dieux

Je n'ai pas lu le Ramayana mais je me propose de combler au plus vite cette lacune de ma culture, depuis que j'ai assisté à la représentation de l'épisode de l'enlèvement de Sîta, épouse de Rama, par l'affreux Ravana, puis de sa libération par Rama, assisté du roi des singes, Hanuman. Cette alliance des singes et des dieux me paraît de grand sens et sagesse.

Sur scène les acteurs-danseurs, vêtus d'oripeaux somptueux et masqués, incarnent humains, singes et divinités. Les masques grimaçants, surchargés et assez monstrueux des personnages contrastent avec les masques blancs, harmonieux et souriants de Rama et de son frère. Au milieu des gesticulations de ses adversaires et alliés, Rama évolue avec une extrême lenteur mais, de son arc, il décoche une flèche foudroyante : la durée presque immobile des dieux interfère, dans un éclair de flèche, avec la temporalité fiévreuse, cahotique et discontinue des demi-dieux et des humains. Voilà une image de théâtre qui vaut à elle toute seule de longs développements théologico-métaphysiques. Sans compter une belle leçon de relativité.

Ce drame sacré ritualisé est peut-être l'équivalent des mystères de nos parvis médiévaux. Il y entre sans doute du comique et du  grotesque, à en juger par les évolutions pataudes des affreux et par leurs éructations et grognements, mais le dialogue des personnages et le commentaire d'un musicien-récitant m'était malheureusement incompréhensible dans le détail, étant réduit à un résumé projeté.

Le spectacle se voulait un hommage à Antonin Artaud qui, en 1931, assista à la première représentation parisienne donnée par un groupe de musiciens-danseurs-acteurs venus de Bali. En fait, on put lire, projetée sur le rideau de fond, une déclaration à peu près dépourvue d'intérêt du futur timbré de Rodez. Après quoi, on se passa sans inconvénient de toute référence à Artaud.

Le patronage d'Artaud ( dont on peut lire, dans le Théâtre et son double, les pages délirantes et enthousiastes que lui inspira cette représentation ) a dû surtout permettre aux producteurs de donner une  allure de nouveauté à un programme qui a dû déjà beaucoup tourner en Europe et ailleurs.Voici une quinzaine d'années, j'avais assisté dans le même théâtre à un spectacle très proche, probablement donné par la même troupe, et qui se terminait par le même rituel, fort spectaculaire et entraînant, de conjuration : conjuration des mauvais esprits et, surtout peut-être, des fantasmes de la représentation.

Je me demande quand ces paysans-artistes du village de Sebatu, dans l'île de Bali, trouvent le temps de cultiver leurs terres et de rentrer leurs récoltes car, outre leurs tournées un peu partout dans le monde, la virtuosité dont ils font preuve dans tous les aspects de leur art (musique, danse, théâtre) suppose de multiples et longues répétitions.

Disposés sur trois côtés d'un trapèze dont le quatrième est la rampe, les musiciens encadrent les danseurs-acteurs. Vêtus de costumes traditionnels, leurs visages sombres sous les bonnets-calots m'ont évoqué le profil de médaille de je ne sais plus quel roi sur un bas-relief égyptien ou aztèque. Les Balinais, descendants des Egyptiens du temps de Ramsès ou ancêtres des Amérindiens, voilà une hypothèse ethnologique hardie qui devrait me valoir une chaire à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.

Disposés en ligne sur les longs côtés du trapèze, des pupitres ouvragés et dorés dissimulent des métallophones, sur les lames desquels une escouade d'amérindo-égypto-balinais ( à la cour) tape avec une fascinante précision à l'aide de marteaux courbes, tandis qu'une autre escouade (au jardin) anime d'autres métallophones, à l'aide de baguettes. Le troisième côté (au fond) est réservé aux percussions, d' impressionnants gongs et deux longs tambours horizontaux dont les desservants font figure de maîtres du cérémonial. J'allais oublier un flûtiste, modulant sur son léger instrument. En dépit des impressionnantes stridences des métallophones placés à la cour, cette musique est beaucoup moins monotone et beaucoup plus subtile qu'une oreille occidentale inexpérimentée ne pourrait en juger à première écoute, tant au point de vue rythmique, qu'au point de vue harmonique qu'à celui du registre (très étendu, des plus profondes basses aux stridences suraiguës). C'est le genre de musique qui, vers le milieu du XIXe siècle, inspirait à un Berlioz des considérations hasardeuses sur la supériorité de la musique occidentale, mais il est vrai que Berlioz n'avait pas dû lire Montaigne.

Non moins fascinantes sont les évolutions des danseuses et danseurs dans l'espace réservé entre les musiciens. Les évolutions des danseurs balinais manifestent, bien plus que la danse occidentale classique, l'alliance de la danse et du théâtre : frontalité générale des évolutions, expressivité des visages et des regards, des mains et des pieds, en somme de toutes les parties du corps laissées découvertes par les costumes rutilants. Mouvements coordonnés des yeux, de la bouche, des poignets, des doigts, des orteils, tout est soumis à des codes précis dont le spectateur peu initié ne parvient à déchiffrer que de vagues rudiments. Le travail des pieds nus cambrés, reposant sur les talons, orteils redressés en éventail est assez extraordinaire. Les danseurs bondissent et virevoltent dans des évolutions très précisément accordées aux rythmes des instrumentistes.

Une forme de danse particulièrement spectaculaire est une danse sur place, développant le corps verticalement de la position assise à la position debout, si bien qu'une souriante et mystérieuse petite danseuse de quatorze ans passe en un instant du statut de naine à celui de géante. Danses profanes ou danses sacrées, toutes sont d'une envoûtante beauté.

Le spectacle se terminait par un rituel de conjuration et de désenvoûtement exécuté par les musiciens torses nus. Energique, tonique et  joyeux cérémonial,  bien nécessaire pour parvenir à échanger quelques mots, dans le hall du théâtre, avec la petite danseuse souriante chargée de vendre le CD de la troupe.


Une nuit balinaise, par la troupe des artistes de Sebatu  / conception du projet  : Jacques Brunet et Jean-Luc Larguier  / direction artistique et musicale : Nyoman Jaya et Gede Adhi


( Rédigé par : Angélique Chanu )




dimanche 21 octobre 2012

Barbara Carlotti : abondance de biens ne nuit pas

Au milieu du concert, elle chante -- admirablement -- la chanson de Michel Berger interprétée par Françoise Hardy, Viens me retrouver. Elle lui donne la force et la lumière de sa voix, elle l'interprète avec une sincérité  et une séduction exceptionnelles. Et c'est comme si le concert décollait, comme si cette musique et ces paroles inoubliables lui permettaient de révéler pleinement toute la force de son talent. Et du talent, elle n'en manque pas. La voix, d'abord, d'une somptueuse plénitude, d'une justesse constante, dans une tessiture large, deux bons octaves du grave à l'aigu, pleinement à l'aise dans le registre d'alto. Rien que cette voix impose, au centre de la scène -- place qu'elle ne quitte presque pas, une présence magnétique. Sobrement vêtue de noir, le regard et une gestuelle simple, efficace et belle, elle efface petit à petit la frontière entre la scène et la salle et noue une connivence avec son public qu'elle fera danser et chanter avec elle, le moment venu. Son accord avec ses musiciens, répartis en demi-cercle autour d'elle, est parfait. A certains moments, j'aurais bien apprécié le renfort d'un ou deux sax et d'un trombone, histoire de magnifier son lyrisme.

Elle chante essentiellement l'amour, avec force et simplicité, dans des textes personnels et prenants, qu'on regrette de ne pas toujours saisir dans le détail, surtout dans la première partie du concert, très hard rock, avec des percussions amplifiées presque au point de rupture et qui vous résonnent dans la poitrine. Musique souvent presque austère jusque dans sa transe rythmique.

Tout cela donne un cocktail musical vraiment très original et attachant, et l'on se dit qu'avec une pareille palette de dons, Barbara Carlotti n'a pas fini de faire parler d'elle.

Hier soir, la sortie du public se fit d'une manière inattendue. Je suppose que c'était une idée à elle car la gamine de quatorze ans qu'elle est restée ne semble pas répugner à mêler le réel et l'imaginaire. Mais attention : on ne joue pas impunément avec les allumettes. La prudence voudrait qu'elle ne réédite pas ce coup-là, même s'il lui permit de retrouver le public à la sortie du théâtre. J'aurais dû en profiter pour l'interroger sur le choix de la chanson de Michel Berger et sur son effet révélateur : à quel moment une ambiance rock saturée de décibels devient-elle incompatible avec la chanson à texte ? Barbara a dû se poser cette question. Elle y répondrait peut-être en arguant que, dans sa musique, le texte est un des ingrédients d'un ensemble, ni plus ni moins important que la section rythmique ou qu'une mise en scène aux jeux de lumière sophistiqués. C'est du moins la réponse que j'aurais faite : dans une musique comme celle-là, les  multiples coulures de texte n'on pas individuellement plus d'importance que les coulures de rouge ou de gris dans une toile de Jackson Pollock. La comparaison vaut ce qu'elle vaut. En tout cas,  la suite de la carrière de Barbara  nous dira si ce mélange détonant est viable à terme. Peut-être n'est-ce, finalement, qu'une question de dosage. Et le dosage, hier soir, semblait s'être fait au détriment de la subtilité du travail de la chanteuse-compositrice ; ce sont  les aléas des concerts et des salles ;  l'écoute du disque dont le concert reprenait le programme m'a paru confirmer cette hypothèse.


Barbara Carlotti ,  L'Amour, l'argent , le vent    (  1 CD )


( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )


samedi 20 octobre 2012

En retard d'un support



Jamais (du moins de son vivant) les livres de Milan Kundera ne seront publiés sur tablette numérique. Jusqu'au  bout il restera fidèle à l'édition papier. Il le veut ainsi.

Frilosité de vieillard. Incuriosité d'octogénaire cacochyme. Laissons ce Kundera à ses nostalgies. Moi je rêve d‘une tablette légère, légère…presque impondérable. Presque plus de support, presque plus de matière : presque rien que le texte. Toute l’histoire de l’écrit est celle d’une lutte  contre la pesanteur, des tablettes d’argile mycéniennes au rouleau de papyrus, au parchemin , au gros Plutarque à mettre mes rabats, puis au livre de poche, enfin à la puce de silicium capable d’enregistrer les textes par milliers, par centaines de milliers. Laissons l’attardé Kundera à ses lourdes bibliothèques, vieux meubles pesants, bouffés par les ans, vieux papiers cornés, déchirés, tachés, collés par le sperme (du précédent propriétaire, un quelconque Kundera peut-être, singulier autographe), quelle horreur, à nous la pureté du tout numérique.

( Rédigé par : Toinou chérie )


vendredi 19 octobre 2012

Bricolage onirique

                      

           Le bout de ma queue de rat trempant dans la bouillaque, je fixe un pif-paf avec des chevilles-cochons.


( Rédigé par : Marcel )





jeudi 18 octobre 2012

Jacky Terrasson à mes funérailles !

Au funerarium de ***, près d'ousque j'habite, j'ai assisté l'autre jour au service d'un vieil ami. Il y  eut quelques allocutions, pas trop réussies, bien que sincères. Puis l'ordonnateur de la cérémonie, en costard gris et cravate, annonça, avec des trémolos censés exprimer une vive émotion, qu'on allait procéder à la crémation. Ce rituel bâclé aurait presque fait regretter l'église, où, tandis que le curé débite son baratin, on a au moins le recours d'admirer les chapiteaux (s'il y en a). Rien ne vaut en effet un choeur roman de bonne facture pour relever ce banal rituel de passage. Heureusement, la famille avait choisi de nous faire écouter le célèbre New Orleans Function, avec Louis Armstrong à la trompette, Barney Bigard à la clarinette et Teagarden au trombone. Je ne les avais pas écoutés depuis près d'un demi-siècle, je ne devais pas être le seul ; ces funérailles permirent au moins ces émouvantes  retrouvailles.

Lorsque  -- ce qui ne saurait tarder --, je me retrouverai à mon tour à la place du mort, au funerarium de ***, près d'ousque j'habite, les allocutions seront proscrites, l'ordonnateur sera prié d'éviter tout trémolo et de mettre un polo.

Et, tandis que mon corps, support désormais inutile d'une conscience défunte, sera réduit par la flamme à un insignifiant dépôt cinéraire, les ceusses qui auront fait le déplacement seront invités à écouter Smile, par Jacky Terrasson au piano. Au début, Jacky égrène les notes d'une  mélodie à tirer les larmes et dont je me plais à croire qu'elle fut effectivement conçue dans les larmes. Puis doucement la rythmique s'installe, ça balance de plus en plus et ça se termine par un frénétique et endiablé motif ressassé à n'en plus finir , mais c'est, en réalité, très court. Rituel initiatique musical qui, en moins de cinq minutes, vous convoie de la tristesse au rire et des larmes à la joie. On en sort plein d'allégresse et requinqué pour le reste de la journée.

Puis dans la lumière de la vie retrouvée, tous se retrouveront pour un apéritif champêtre, dans une prairie que j'ai déjà repérée, au bord de l'Aille, où j'imagine que les couleuvres de Montpellier doivent s'en donner à coeur joie, sous les yeuses et dans les hautes herbes. De l'autre côté de la rivière, un âne (loué pour la circonstance) braira, on pourra même le voir à travers les feuillages agités par le vent d'est, car je voudrais trépasser à l'automne, juste au moment où l'été se fait la malle et où les premières pluies s'annoncent.


Additum . -- Si on ne met pas la main à temps sur un enregistrement de Smile, par Jacky Terrasson, on pourra se rabattre sur la Marche au supplice, extrait de la Symphonie fantastique de Berlioz, par Igor Markevitch, à la tête de l'orchestre des concerts Lamoureux . Le morceau me paraît de circonstance, et puis quel chef, vingt dieux, quel chef ! Les conviés seront priés de se déguiser en diablotins. Une chorégraphie ad hoc serait souhaitable. Charivari par toute la troupe !


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )

Chauvigny, église Saint-Pierre


mardi 16 octobre 2012

Surveillance rapprochée

Il sait bien qu'il est fragile et doit être surveillé comme lait sur le feu, mais tout de même.

Ou es-tu ? Où vas-tu ? Qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que tu vas faire ? Qu'est-ce que tu comptes faire ?

Quand comptes-tu faire ?

Qu'est-ce que tu manges encore ? Qu'est-ce que tu bois en douce ? Tu manges trop.

Tu bois bien trop.

Tu manges beaucoup trop vite.

Tu recommences à boire. Tu bois ?

Tu bois !

Tu conduis trop vite.  130 !...  90 !... 50 !... 30 !... Quand comptes-tu ralentir ?  Tu l'as vu, le gendarme ? Tu l'as vu, le flash ? Tu l'as vu  le trottoir ? Et le piéton !... le piétooôn....

Maman !

Eh bien avance, pépère ! Quelle mariée !

As-tu pris tes médicaments ? Tu n'as pas pris tes médicaments. Tu as encore oublié de prendre tes médicaments.

Qu'est-ce que  tu vois ? Qu'est-ce que tu regardes ? Qu'est-ce que tu surveilles ?

Quand comptes-tu téléphoner à ta soeur? Et l'anniversaire de ton aîné, tu y penses ? Et à celui de ta petite fille ?... Pas elle, l'autre ! Tes enfants, tu t'en fous.

Tu te fous de tout. Tu ne fous plus rien. A part foutre le désordre.

Tu as balayé ? Tu n'as pas balayé ! Tu as repassé ? Tu n'as pas repassé ?

Faut toujours que je repasse derrière toi.

Et à l'argent, tu y as pensé ? Tu as encore oublié d'y penser.

A quoi tu penses ? Je me le demande.

Et ta tête, tu l'as encore oubliée ?

Heureusement que je suis là.


C'est vrai qu'elle est là. Et bien là.

Heureusement qu'elle l'aime.

Quelle chance il a de l'avoir.

Il peut dormir sur des deux oreilles.

Elle a raison sur toute la ligne.

Elle veille.

C'est à elle qu'il doit d'être encore en vie

Combien d'accidents de mauvais coups de maladies

Ingrat

Difficile de la prendre en défaut.

D'ailleurs le souhaite-t-il ?

Difficile de tromper sa surveillance.

D'ailleurs le veut-il ?


Il ne pourra bientôt même plus la tromper du tout.

Il ne le souhaitera bientôt même plus.

Le pied.


( Rédigé par : Guy le Mômô )

NGC - 7293



dimanche 14 octobre 2012

" 14 " , de Jean Echenoz : Bouvard et Pécuchet s'en vont en guerre, ou le hasard et la nécessité

Parmi les nombreuses expérimentations scientifiques et techniques de Bouvard et Pécuchet , je ne me souviens pas que figure l'art de la guerre : ni la stratégie ni la tactique ni la poliorcétique ne semblent avoir retenu leur intérêt; ils ne se sont pas souciés de lire ni de méditer Clausewitz. Il est vrai qu'on voit mal comment ils auraient pu passer de la connaissance livresque à l'expérience réelle, sauf à user de soldats de plomb.

Tout le monde a en mémoire l'incipit de Bouvard et Pécuchet :

" Comme il  faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. "

La première phrase de 14 , le dernier roman de Jean Echenoz, est celle-ci :

" Comme le temps s'y prêtait à merveille et qu'on était samedi, journée que sa fonction lui permettait de chômer, Anthime est parti faire un tour à vélo après avoir déjeuné. "

La ressemblance est ténue, mais elle existe. Outre la circonstancielle initiale, on est en plein été, en août dans le roman d'Echenoz, probablement en août chez Flaubert ; un jour chômé ( un dimanche chez Flaubert, un samedi chez Echenoz ).

On sait que le roman de Flaubert met en scène un couple masculin, celui de deux retraités qui se rencontrent au   premier chapitre et deviennent inséparables. Le roman d'Echenoz développe lui aussi cette donnée d'un couple masculin, mais chez lui il s'agit de deux frères, que les événements vont rapidement séparer : cependant, Anthime s'efforce de retrouver son frère, sans y parvenir.

On ne peut pas dire que le roman d'Echenoz s'inscrive explicitement dans l'héritage de Bouvard et Pécuchet. Tout au plus peut-on parler de réminiscences. Pourtant ces réminiscences nous mettent sur la piste d'un des thèmes majeurs de 14 ; ce thème, c'est bel et bien celui de l'expérimentation en grandeur réelle d'un savoir jusque-là essentiellement scolaire et livresque : celle de la guerre. Comme tous les Français mobilisés, Anthime et Charles vont être contraints de mener l'expérience de la réalité de la guerre. Mais à la différence de Bouvard et Pécuchet, qui restent libres de mettre  fin à une de leurs expériences pour passer à une autre dès que la lassitude et la déception s'installent,  les deux frères devront mener celle-là jusqu'au bout.

Avant de se lancer dans une de leurs expériences de chimie ou d'agronomie, Bouvard et Pécuchet prennent soin de réunir tout le matériel nécessaire. La description par Echenoz de l'équipement du fantassin Anthime et de ses compagnons est d'une tonalité tout-à-fait bouvard-et-pécuchettienne :

" Puis on mangeait, dormait, repartait au clairon après s 'être harnachés de son fusil,  sa musette et son bidon en bandoulière, ses cartouchières au ceinturon après avoir rendossé son havresac, modèle as de carreau 1893 et dont l'infrastructure était un cadre en bois couvert d'une enveloppe de toile épaisse, du vert  wagon au brun cachou. On le fixait sur son dos par deux bretelles en cuir articulées en leur milieu par un dé en laiton.
  Le sac ne pesait d'abord, vide, que six cents grammes. Mais il s'alourdirait vite par un premier lot de fournitures réglementaires, soigneusement réparties et consistant en matériel alimentaire -- bouteilles d'alcool de menthe et substitut de café, boîtes et sachets de sucre et de chocolat, bidons et couverts en fer étamé, quart en fer embouti, ouvre-boîte et canif --, en vêtements -- caleçons court et long, mouchoirs en coton, chemises de flanelle, bretelles et bandes molletières --, en produits d'entretien et de nettoyage -- brosses à habits, à chaussures et pour les armes, boîtes de graisse, de cirage, de boutons et de lacets de rechange, trousses de couture et ciseaux à bouts ronds -- en effets de toilette et de santé -- pansements individuels et coton hydrophile, torchon-serviette, miroir, savon, rasoir avec son aiguisoir, blaireau, brosse à dents, peigne -- ainsi qu'en objets personnels -- tabac et papier à rouler, allumettes et briquet, lampe de poche, bracelet d'identité à plaques en maillechort et aluminium, petit paroissien du soldat, livret individuel. "

Méticuleux et attendrissant inventaire qui me rappelle tout-à-fait les précautions que prenait ma mère à l'époque de mes seize ans, quand je partais, l'été, en longues randonnées vélocipédiques et campeuses. On imagine aisément ce qu'il adviendra de cet attirail soigneusement réparti dès les premiers accrochages dans les avoines, puis dans la boue des tranchées.

Ce que montre le roman de Jean Echenoz, c'est l'incroyable naïveté avec laquelle tout un peuple s'embarque, en août 14, la fleur au fusil, dans une affaire dont tout le monde pense qu'elle sera réglée en quinze jours et qui va durer quatre ans. De ces illusions, tout le monde va rapidement tomber, et de haut : le chapitre où l'on assiste, dès les premiers jours de la guerre, à la mort de Charles, le frère d 'Anthime, que des protections haut placées avaient fait muter dans l'aviation, arme supposée moins risquée, revêt à cet égard une fonction tout-à-fait symbolique :

" Un seul coup part alors du fusil d'artillerie : une balle traverse douze mètres d'air à sept cents d'altitude et mille par seconde pour venir s'introduire dans l'oeil gauche de Noblès et ressortir au-dessus de sa nuque, derrière son oreille droite et dès lors le Farman, privé de contrôle, reste un moment sur son erre avant de décliner en pente de plus en plus verticale et Charles, béant, par-dessus l'épaule affaissée d'Alfred, voit s'approcher le sol sur lequel il va s'écraser, à toute allure et sans alternative que sa mort immédiate, irréversible, sans l'ombre d'un espoir -- sol présentement occupé par l'agglomération de Jonchery-sur- Vesle, joli village de la région de Champagne-Ardennes et dont les habitants s'appellent les Joncaviduliens. "

Le frère de Charles s'appelle donc Anthime. "Mais où donc avez-vous trouvé ce prénom ? " demandait l'autre soir à Echenoz l'animateur de la Grande Librairie. Echenoz répondit qu'il l'avait lu sur un monument aux morts. Moi, j'ai pensé au prénom d' un personnage des Caves du Vatican, d'André Gide, roman qui parut, justement, en 1914, peu de temps avant le début de la guerre. A l'instar des joyeux pioupious d'août quatorze, le naïf Anthime Armand-Dubois y  part, plein d'optimisme, pour la croisade, délivrer le vrai Pape, retenu prisonnier par les Francs-Maçons dans les caves du Vatican. On sait qu'il n'y parviendra pas, ayant été expédié brutalement dans l'autre monde par la portière d'un train par Lafcadio. Acte gratuit, donc libre, ou conditionné par une causalité quelconque ? On s'est beaucoup posé la question, à la suite de Gide. Les meurtres de masse de la Grande Guerre procèdent de la même ambiguïté, à la fois nécessaires et gratuits :

"  Anthime a vu, cru voir encore des hommes en trouer d'autres juste devant ses yeux, tirant aussitôt après pour dégager leur lame des chairs par effet de recul. Lui-même crispé sur son fusil se sentait maintenant apte à perforer, embrocher, transfixer le moindre obstacle, des corps d'hommes, d'animaux, des troncs d'arbres ou tout ce qui se présenterait -- disposition fugace mais absolue, aveugle, en excluant toute autre -- , toutefois l'occasion ne lui en a pas été donnée. "

Le comique, dit Bergson, dans Le Rire (1900), c'est du mécanique plaqué sur du vivant. Il y aurait donc quelque funèbre comique dans le spectacle de la transformation de ces Français moyens, dont Anthime est un spécimen, en mécaniques à tuer L'autre soir, François Busnel évoquait l'humour d'Echenoz, suscitant l'étonnement de l'intéressé. De fait, dans 14, Echenoz ne s' abandonne jamais à la tentation  - qui serait, en l'occurrence, mal venue -- de l'humour. En revanche, l'ironie est partout présente dans ce roman. Mais cette ironie n'est pas celle du romancier. C'est celle de la réalité qui, pour reprendre un mot d' Aragon, l'entend d'une autre oreille que les naïfs et inconscients humains, dont elle dément les attentes et les rêves. Pour dire cela, l'écriture d'Echenoz paraît l'instrument idéal : elle tire sa densité  de sa force de sa sobriété précise et objective, de son goût du concret, du mot juste pour le dire. Une écriture sans chichis, sans afféteries "littéraires", savoureuse et juste.

Les critiques que j'ai lues jusqu'ici de ce roman (celles de Florence Bouchy dans le Monde des livres et de Pierre Assouline sur son blog) louent Echenoz pour sa sensibilité, sa délicatesse, son empathie avec ses personnages. J'avoue ne pas avoir trouvé non plus dans ce livre "la douceur du ton Echenoz" dont parle Assouline. Ces éloges, même s'ils ne sont pas infondés, me paraissent quelque peu convenus. Je ne dis pas que, dans ce roman, Echenoz ne fasse pas preuve de ces qualités, mais son propos essentiel est autre. Il est, me semble-t-il, de faire apparaître nettement les caractères généraux d'une réalité encore inouïe et très vite monstrueuse. De là, dans l'ensemble, une tonalité d'objectivité froide, glacée, et un souci de précision entomologique, la vérité générale du réel ne pouvant être atteinte que si, à la manière de l'historien soucieux de dégager des lois, l'artiste consent, comme on dit, à mettre le nez dedans, et c'est le cas de le dire, puisqu'un de ces traits généraux est le triomphe d'une puanteur engendrée par le pourrissement d'innombrables viandes humaines et animales dans un espace restreint. Un autre trait caractéristique et associé au précédent est le progrès galopant du parasitisme : puces, poux, tiques et rats s'en donnent à coeur joie, tandis que les humains transforment en viande consommable tout ce qui passe à portée de fusil ou de couteau, du cerf au hérisson en passant par le sanglier et le chien errant. Ce parasitisme gagne aussi l'arrière puisque la maison Borne-Sèze prospère en vendant à l'armée des godillots d'une qualité de plus en plus douteuse, aux dépens de la sécurité du soldat.  Le roman montre aussi l'extraordinaire concentration de l'activité guerrière à l'intérieur d'une "ligne de front" longue de plusieurs centaines de kilomètres, mais profonde seulement de quelques kilomètres, voire parfois de quelques centaines de mètres, ce qui contribue largement à expliquer l'étendue des pertes, vu l'invraisemblable entassement de combattants dans les limites de cet étroit ruban de boue, de sang, de vomi et de merde, à l'arrière duquel les forces de gendarmerie forment un cordon étanche visant à empêcher quiconque s'y trouve pris de s'en éloigner :

"  Or on ne quitte pas cette guerre comme ça. La situation est simple, on est coincés : les ennemis devant vous et, derrière vous, les gendarmes. "

Pour avoir cédé à la tentation d'aller "faire un tour" à l'arrière, Arcenel, un des compagnons vendéens d'Anthime, découvrira à ses dépens l'efficacité de ce dispositif de bouclage. Presque aussi naïf que le Candide de Voltaire, il s'en va faire un petit tour, un peu en arrière des lignes, histoire de se dégourdir les jambes, croyant sans doute, lui aussi "que c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir". Mais aucun roi d'un grand génie ne passera par là, à point pour le tirer d'affaire, et même si Clémenceau s'était trouvé là, on doute qu'il aurait obtenu la grâce du coupable.

C'est dans le ciel de Jonchery-sur- Vesle qu'eut lieu le premier combat aérien de la Grande Guerre; un avion français abattit ce jour-là un avion allemand. En inversant le résultat, Echenoz suggère qu'à la guerre, la mort joue aux dés :

"  En se relevant à l'issue de l'affrontement, Anthime a observé que sa gamelle et sa marmite avaient été trouées par balles, ainsi que son képi.  "

Chaque jour, pendant quatre ans, à chaque heure de chaque jour, la faucheuse aura ainsi joué aux dés le sort de millions d'hommes. 

Hasard et nécessité des enchaînements mortels : l'épisode de l'explosion meurtrière d'un obus dans la tranchée où se terrent Anthime et ses compagnons suggère qu'une reconstitution précise des processus physiques et balistiques responsables de la mort subite de plusieurs dizaines d'hommes à la fois serait envisageable. On dirait une photographie des trajectoires des particules issues d'une collision dans un accélérateur, une photo qui se serait croisée avec le Guernica de Picasso.

A la fin du roman, dans une scène parfaitement inaffective (pour reprendre l'épithète appliquée par Echenoz à Charles) , Anthime, substitut de son frère mort, rejoint Blanche dans sa chambre :

" Il s'est couché près d'elle et l'a prise dans son bras, puis il l'a pénétrée avant de l'inséminer ".

On ne fait pas plus   "empathique", pour parler comme Florence Bouchy. " Il l'a prise dans ses bras" devient, sous la plume d'un Echenoz férocement décidé à la précision : "Il l'a prise dans son bras" , le personnage n'en ayant plus qu'un depuis l'ablation de son bras droit par un éclat d'obus.

Le roman s'achève juste après cette scène d'amour bouleversifiante, sur la phrase suivante :

" Et à l'automne suivant, précisément au cours de la bataille de Mons qui a été la dernière, un enfant mâle est né qu'on a prénommé Charles . "

Ce Charles second aura  vingt-deux ans en 1940, juste à temps pour participer aux festivités de la prochaine. Les humains et la guerre ont en commun la faculté de se reproduire.

Cela tient, peut-être, au fait que, comme celles des particules élémentaires dans une chambre à bulles, les trajectoires des spermatozoïdes et celles des éclats d'obus  paraissent soumises à la fois aux caprices d'un insondable hasard et aux lois d'une implacable nécessité. Du reste, confinées qu'elles sont dans l'enceinte étanche du "théâtre des opérations", ces innombrables particules élémentaires que sont projectiles divers, combattants humains, poux, tiques, rats, chiens et chats errants, n'apparaissent-elles pas comme les ingrédients d'une gigantesque expérience de physique qu'on ne saurait qualifier d'amusante ?

Voilà qui me ramène, sans trop le vouloir, à Bouvard et à Pécuchet. Convaincus, comme beaucoup de leurs contemporains, de la nécessité des lois scientifiques, les deux anti-héros de Flaubert s'obstinent à les vérifier, tandis que la réalité s'obstine malignement à ruiner leurs efforts...

La lecture est une opération mystérieuse, qui tient de la transfusion sanguine, de la greffe d 'organes et de l'échange amoureux. Des transferts se font ; des rejets ont lieu, ou pas. Chaque livre noue avec chaque lecteur de multiples liens intimes. C'est le cas pour moi de ce roman d'Echenoz, qu'une seule lecture ne suffit certes pas à épuiser.

A propos de lecture, Florence Bouchy écrit dans son compte-rendu (Le Monde des livres du 12 octobre ) :

" Et si son titre ne laisse d'abord aucun doute sur la période à laquelle il renvoie, on ne peut manquer de s'étonner ensuite qu'il se limite à cette première année de combat. "

Ce n'est pas exactement le cas. Au début du dernier chapitre, Echenoz écrit en effet :

" On connaît la suite. Pendant la quatrième année de guerre, les offensives du printemps ont consommé en deux mois une très grande quantité de soldats. "

Florence Bouchy aurait-elle quelque peu survolé la fin du roman ?


( Rédigé par : La Grande Colette sur son pliant )









Ne pas s'enquiquiner

Pour Marie de la verte Erin

J'ai toujours eu tendance à prendre les gens qui valorisent quoi que ce soit qui dépasse leur petite existence, Dieu, Humanité, Travail, Famille, Patrie, Amour, Idéal, quelque contenu qu'on lui assigne  --,  pour des cons et même pour des salauds (au sens sartrien, bien entendu). Dans mes meilleurs moments, j'alignerais bien, ne serait-ce qu'imaginairement, quelques uns de ces jeans-foutre dans la mire de mon fusil de chasse (je n'en ai pas mais je compte bien en acheter un). Je ne parle que des hommes, bien entendu, les femmes ayant une  foule d 'excuses recevables (suivez mon regard) . L'anecdote sur Alfred Jarry, rapportée par André Breton dans son Anthologie de l'humour noir, me ravira toujours : comme il s'exerçait à tirer au revolver dans son jardin,  sa voisine  lui représenta quels dangers mortels il faisait courir à ses enfants. "Rendez-vous  compte, Monsieur Jarry, si une balle perdue venait à atteindre mon petit Sosthène..."  -- " Qu'à cela ne tienne, chère Madame, lui répondit Jarry, toujours imperturbablement urbain, nous vous en ferons d'autres". C'est le même qui, amateur de virées à vélocipède, raconta la passion du Christ  relouquée en course de côte, s'aliénant ainsi pour jamais les dévots de toute obédience. Le Dom Juan de Molière, quant à lui, a réglé depuis longtemps son compte, pour mon plus grand plaisir d'incroyant en la matière, à l'Amour- Toujours : quand "tout le beau de la passion est fini", il n'y a plus grand chose à  à espérer de cet incomparable divertissement.

Je ne puis cependant tout à fait condamner tous ces fervents, quel que soit l'objet de leur ferveur, Dieu, Amour ou Petits Enfants etc. .  J'adhère en effet sans réserve à l'analyse définitive que fit Pascal de la nécessité et de la puissance du Divertissement,  qui seul rend l'existence supportable. Le Diable, c'est l'Ennui, et pas seulement au théâtre (à moins de considérer les phénomènes multiformes de la vie comme un théâtre permanent), et nous sommes incessamment guettés, en ce monde par l'Ennui. L'angoisse d'exister sans aucune autre occupation que celle d'attendre la mort serait, bien entendu, intolérable, et c'est  à elle que le salubre radicalisme pascalien entend porter remède par la foi en Dieu. Malheureusement (ou heureusement ) pour moi, il n'est pas question que j'en use.

En réalité, Nature nous a dotés d'une puissante aptitude à nous divertir en nous intéressant, à chaque instant de notre vie, à tout et à n'importe quoi . C'est ainsi que, pour ma part, je suis à peu près incapable de m'ennuyer, courant sans cesse à droite et à gauche, formant mille  projets, m'amourachant du dernier jupon qui se présente, m'extasiant au moindre pin d'Alep, fondant de tendresse pour Chaussette, le chat de la voisine quand il me rend visite, me jetant sur le dernier roman d'Echenoz, reniflant dans l'extase la culotte de ma maîtresse quand les préliminaires l'ont conduite à épancher en abondance sa divine liqueur etc. etc. J'en passe énormément, et de bien plus  convenables. Je  sens qu'elle va rire en me lisant, et cette idée constitue un divertissement de plus.

Le seul problème philosophique sérieux, dit à peu près Camus au début du Mythe de Sisyphe, c'est celui du suicide. C'est peut-être un problème philosophique mais ce n'est sûrement pas, en règle générale, un problème existentiel, et surtout pas vers vingt ans, âge auquel on aurait tendance à prendre pour argent comptant ce genre de rodomontade proférée sur un ton aussi pontifiant  qu'une bulle par un pape. A mon âge, on en rigole franchement. La question de savoir si la vie a un sens et lequel ne présente en effet aucun intérêt, vu que la vie n'a aucun sens. Elle EST, c'est tout. La seule question intéressante, et autrement passionnante, c'est de savoir, comme Voltaire le pensait,  comment la rendre supportable. Ne pas s'enquiquiner, sans enquiquiner les autres, voilà un projet authentiquement humain et qui vaut qu'on s'y consacre,  tout au long de la vie. Les solutions, individuelles et collectives, sont innombrables : inépuisable diversité, sans laquelle, par exemple, l'émerveillement de l'amour (1) serait impossible.

En somme, Pascal avait raison, sauf que le remède proposé était, non seulement inefficace, mais, en plus, dangereux.

Vive le divertissement, qui fait rire et pleurer Margot.


Note 1 . - "l'émerveillement de l'amour" :  Merde, voilà que je me mets à parler comme Alain Badiou Sot, n'as-tu point de honte ? Ah j'étouffe de rage et voudrais m'arracher un côté de cheveux !



vendredi 12 octobre 2012

L'ascèse de l'instant

Travailler à évacuer à chaque instant la moindre bouffée d'espérance. Travailler à évacuer l'attente, l'appréhension, la crainte. Ni passé ni avenir n'existent. Rien n'existe que ramassé dans la pointe si fine de la conscience du présent. Tout mon passé, tout le passé de l'humanité, de l'univers, n'existe que s'il est présent à ma conscience, hic et nunc. Mon avenir, l'avenir de l'humanité, l'avenir de l'univers, n'est qu'inconsistante fumée.

Extraordinaire, si l'on y pense. Totale irresponsabilité. Infinie responsabilité. Dieu, ou la conscience.

Je baigne dans l'indestructible joie de l'instant. Je vis l'éternité, à chaque instant renaissante, de l'instant.

Joie intense. Insondable joie. Plus insondable que les profondeurs de la mer.

La joie de l'instant est une ascèse de chaque instant. Un entraînement sans cesse repris. La mélancolie du passé, l'obsession de l'avenir, nous guettent et nous happent incessamment. A chaque instant que je vis, j'oublie que je vis l'instant. Passé et avenir se liguent contre le présent, le polluent. C'est ainsi que nous fonctionnons. Notre machine est ainsi conçue. L'humain s'enracine dans cette aliénation, dans cette illusion patiemment construite et maintenue. S'abandonner à l'extase de l'instant , c'est ruser avec notre humaine condition, notre humaine socialité, notre humaine co-dépendance.

Ruse déloyale mais ruse vitale. En nous soustrayant au   machinal , elle nous redonne vie.

Car dans la joie de l'instant tout est surprise, sans cesse renouvelée. Surprise d'un regard. Surprise d'un visage. Surprise d'un feuillage. Surprise d'un bruit. Surprise du silence. Surprise d'une pensée, d'une émotion, d'un mot. Le temps de l'instant est le temps de la merveille, lumineuse ou terrible, selon. Mirabilia.

Totale irresponsabilité. Tout existe sans moi. Rien ne dépend de moi. Je n'ai de prise sur rien.

Totale responsabilité. Rien n'existe sans moi.

L'ascèse de l'instant me rend amortel.

Comme on se secoue d'un mauvais rêve, du passé et de l'avenir tu prendras congé à chaque instant. Car c'est ainsi qu'on accède à la vraie vie.

Ben mince. Qu'est-ce que ça rupine là-dedans, des fois. On dirait presque du Pascal Quignard. En mieux (1)

( Rédigé par : John Brown )

Note 1 .  - Si personne ne se propose pour vous cirer les pompes, cirez-vous les vous-même (2)

Note 2 .  - Si vous voulez vous les cirer vous-même, voulez-vous vouloir vous servir du cirage Lion Noir ? Vous voulez-t-y ou vous voulez-t-y pas ? Si vous voulez-pas, nous voudrions vouloir pour vous mais, voyez-vous, c'est vous qui voyez. C'est pas nos oignons, voyons. A la revoyure.

Dans la co-existence de l'instant