vendredi 30 novembre 2012

" Tout mon amour ", de Laurent Mauvignier : l'irréparable

Un homme est revenu avec sa femme dans leur maison de famille, à la campagne, pour l'enterrement de son père. Leur fils les y rejoint un peu plus tard. Voici qu'apparaît une jeune femme qui est -- peut-être -- la fille du couple, disparue à l'âge de six ans. Mais celle qui est peut-être sa mère refuse de la reconnaître, et elle, de son côté, n'ose pas forcer le destin en prouvant qu'elle est bien celle qu'elle prétend être, et disparaît.

Oedipe disparaît. Puis, des années plus tard, il reparaît. La parenthèse des années à Corinthe a fait de lui un autre que celui qu'il aurait pu être. Il n'est pas reconnaissable.  Il est méconnaissable. D'où le double drame : il tue un père qu'il ne reconnaît pas et qui ne le reconnaît pas ; il épouse une mère qui ne le reconnaît pas et qu'il ne reconnaît pas.

La pièce de Laurent Mauvignier porte à la représentation le thème de l'impossibilité de la reconnaissance, dans les deux sens du terme : reconnaissance d'un fils par son père, reconnaissance d'un fils pour son père ; reconnaissance véritable d'un fils par sa mère, la même qui, à la fin refuse de reconnaître sa fille.

On peut dire aussi que cette pièce montre l'impossibilité d' accomplir le deuil de ce qui n'a pas été vécu. Le deuil est sans résolution, parce que le passé inaccompli revient sans cesse hanter les vivants. Cette hantise torturante affleure aussi bien dans leurs échanges "réels" que dans des affrontements imaginaires : c'est le sens de la présence du grand-père défunt, mais aussi de la fille perdue, et qui n'est peut-être qu'un fantôme. Les fantasmes personnels n'ont pas moins d'importance dans la vie des êtres que les actes visibles et les paroles prononcées. Il s'agit donc, pour le dramaturge, de trouver à  les intégrer en imaginant d'autres solutions que le fameux songe d'Athalie. Sur ce terrain , le cinéma possède quelques longueurs d'avance sur le théâtre et cette pièce de Laurent Mauvignier ne me paraît pas en mesure de les combler. Après tout, peut-être que la bonne veille formule racinienne a encore de l'avenir...

L'impossibilité du deuil pollue et détruit le présent, en interdisant de vivre ce qui aurait dû se vivre. Ce qui n'a pas été vécu au moment où il aurait dû l'être ne le sera plus jamais. Le père et le fils ne pourront jamais faire que l'incompréhension qui les sépara ne soit pas la vérité de leurs rapports. L'amour prématurément perdu de sa fille  a brisé l'amour de la mère pour son fils. Elle le dit à la fin dans une tirade violente, juste avant de rejeter cette jeune femme qui, de toute façon, ne peut plus être sa fille. Dans son  désespoir, elle est, dit l'auteur dans ses commentaires, "impériale et sans pitié ".

Comme le théâtre de Jean Genet, auquel plus d'une fois ce texte fait penser, cette pièce illustre la recherche d'un tragique moderne ; il emprunte volontiers ses sujets au  fait-divers, qui prend valeur de mythe.

On le sait, le théâtre n'est pas fait pour être lu, ou plutôt, la lecture solitaire d'un texte de théâtre n'en fait appréhender que très partiellement, très imparfaitement, la vérité et la force. Dans ses commentaires, Laurent Mauvignier qualifie très justement son  texte de "partition" . Il porte une vive attention à tout ce qui, hors-texte mais en relation étroite avec lui, porte le sens . Il écrit :

" Ce qui travaille d'abord, c'est la notion de frottement : l'intime se joue entre les êtres sur le plateau. Silences, dénis, non-dits, souffles entre les corps ".

La lumière "doit être très travaillée, très insidieuse. Elle doit conduire à la brume et à la nuit des êtres, révéler un monde inconscient de peurs, de fantômes, d'interdits ".

Même attention aux costumes et au jeu. Ces indications riches et fouillées malgré leur caractère relativement succinct, font de l'auteur un partenaire incontournable du travail de mise en scène.


Laurent Mauvignier ,  Tout mon amour  ( les Editions de Minuit, 2012)


Posté par : Angélique Chanu )

Tout mon amour, de Laurent Mauvignier, par le Collectif Les Possédés

jeudi 29 novembre 2012

Le tout-nouveau reality-show interactif (2)

Il est neuf heures seize à ma montre Lip.

Vingt-quatre heures se sont écoulées depuis que j'ai mis en ligne mon appel à la solidarité des intervenautes. Comme on pouvait malheureusement s'y attendre, aucun saint-bernard, aucun terre-neuve ne s'est manifesté.  Mon cri d'angoisse s'est perdu dans le silence des espaces télénautiques. .Je sais bien qu'on fête le centenaire des restos du coeur et que le quarante-cinquième téléthon mobilise déjà les accros des plaisirs solidaires. Je suis tout de même déçu . Très déçu. La prochaine fois qu'on évoquera devant moi l'amour du prochain, j'aurai un rire ; un rire douloureux ; un rire muet (1)

L'irréparable a donc eu lieu dans cette bergerie perdue au fond des forêts de de l'Aveyron septentrional. Aucun hélicoptère n'est apparu en rase-mottes au-dessus des châtaigniers. Aucun commando du Raid n'a cerné la maison. Mes portes blindées sont intactes.

Dans les chaudrons, la cuisson s'achève. Mes ateliers, de superficie modeste, mais ultra modernes, répondent aux normes d'hygiène européennes.

Aucune manipulation directe. Tout se fait par télécommande. Dans dix minutes commencera le remplissage des boîtes. Dans une demi-heure, le sertissage sera mis en route.

Il vous restera alors vingt-quatre heures pour vous précipiter sur votre téléphon et appeler les gendarmes. Car dans une heure, un camion viendra embarquer les boîtes  à destination des supermarchés de la région .

Les étiquettes indiqueront  "veau marengo sauce aveyronnaise". En réalité, les boîtes de 500 grammes contiendront 50 % de viande de porc, 20 % de  viande de veau, 20 % de pulpe de tomates et 10 % de chair humaine (provenance : Grande-Bretagne). Le tout cuisiné selon les normes oecuméniques ( abattage halal et kasher garanti).

50 grammes dans une boîte de 500 grammes, ça fait, si je ne me trompe, un rendement de 1400 boîtes pour une Anglaise de 70 kilos.

Je déclenche le compte à rebours.

Trois... Deux... Un ...   Zéro !

Tous à vos téléphons !



 Quiz . -

A raison de 50 grammes par boîtes, combien de boîtes de veau marengo (recette von Krollok) donnent cent cinquante mille Anglaises adultes à 70 kilos l'unité ?

L'agro-alimentaire : un investissement sûr !


Note -addendum 1 (26/12/2012) . - L'Homme qui rit, c'est moi ! J'allais pas la rater, celle-là. Vive le cinéma de Jean-Pierre Améris et vive Depardieu !


( Posté par : Gerhard von Krollok )

mercredi 28 novembre 2012

Le tout nouveau reality-show interactif (1)

Cette fois, c'est décidé. Cette fois je vais passer à l'acte.

Ficelée de tout son long sur la table de la cuisine, telle un rôti prêt à enfourner, mon épouse roule des yeux égarés tandis que je dispose les accessoires de la cérémonie ; sous le bâillon de papier collant, ses grognements vaguement suppliants ne sauraient troubler ma concentration.

Elle l'aura voulu : ses exigences sexuelles, dépassant de loin mes possibilités, m'épuisaient ; ses piques ironiques à répétition m'exaspéraient ; son refus obstiné de me cuisiner mon plat favori, la tarte aux pruneaux, m'acculait au désespoir ; j'en étais venu à prendre en grippe son éternel parfum,  Amarige, de Givenchy (1); et, pruneau  sur  le gâteau, elle est d'origine anglaise  et faisait un peu trop sonner, ces derniers jours, son cousinage lointain avec le maire de Londres. Fatale erreur.

J'ai soigneusement réglé les éclairages. Six caméras judicieusement disposées enregistreront l'opération. J'ai posé près de la tête de veau vinaigrette de -- mais qu'est-ce que je raconte -- près de la tête de veau de la vedette involontaire du spectacle la tronçonneuse toute neuve,  achetée la semaine dernière chez Leroy-Merlin (2). Son réservoir, rempli de carburant, lui assure une autonomie de deux heures, bien plus que le temps qu'il me faudra pour perpétrer mon sinistre projet (3). Je n'ai plus qu'à tirer sur la bobinette et la chevillette cherra.

Cependant, rien n'est encore fait. J'ai en effet un deal à proposer à mon lecteur. Il ne tient qu'à lui de m'arrêter sur la pente savonneuse du crime ! Voici comment :

Grâce au système de comptage ultra-perfectionné de Google, je suis averti en temps réel si quelqu'un est en train de consulter ce blog. Ainsi, dès qu'un visiteur en poussera la porte, je déclenche le compte à rebours. Si ledit visiteur, s'arrachant pour un instant à la tyrannie de sa drogue informatique (4),  se précipite sur son téléphon pour avertir le Raid et le Samu, il restera cinquante-cinq minutes environ aux héroïques sauveteurs pour : 1/ identifier l'adresse IP de l'ordinateur sur le clavier duquel je tape ce post dément (5) -- 2/ prévenir les chaînes de télévision (6)  -- 3 / poser l'hélico sur la seule clairière de ce vallon boisé de l'Aveyron septentrional qui abrite, parmi les sept bergeries (7), celle où je séquestre ma (future) victime,  -- 4/  repérer ladite bergerie --   5 / y parvenir à pied -- 6 / en faire sauter les portes blindées et, après m'avoir neutralisé --, 7 / désemmailloter (8) la malheureuse de ses liens et de son papier collant juste avant la minute fatidique . Ce sera difficile, mais  le haut niveau de professionnalisme de ces spécialistes des missions impossibles la (9) rend possible, comme tous les amateurs de reality-docucus à trois sous le savent, après avoir maintes fois assisté aux exploits des sauveurs casqués sur M6,  la 1, la 3 ou la 5 (10).

Ainsi, lecteur potentiel, tu sais ce qui te reste à faire. Si ta nature encore cachée de terre-neuve ne te le dictait pas, ta conscience morale (ou ce qui t'en tient lieu (11 ) te l'impose. Décroche ton combiné, et fissa, ou bien mon épouse finira en morceaux prêts pour la salaison, qui tomberont  l'un après l'autre, quasiment sous tes yeux, dans le récipient que j'ai prévu à cet effet.

Hein ?  --- Pas cape ? -- C'est ce que m'a dit ma petite soeur ce jour lointain de notre enfance où je m'apprêtais à découper tout vif sous ses yeux  un triton capturé dans le ruisseau voisin (12). Eh bien elle a vu. Elle a vu aussi l'état du chat qu'elle m'avait mis au défi de peindre en vert fluo, des moustaches à la point de la queue (13).

-- Tu t'en bats les couilles ? -- Et ce qui te tient lieu de conscience morale, où c'est que tu te le mets ? L'oeil était dans la tombe et regardait Pépin (14). Pas besoin d'avoir lu la Bible pour savoir ça, il suffit d'avoir lu le Code Pénal.

-- Elle est Anglaise et ça ne plaide pas en sa faveur ?  Et  dans l'Aveyron septentrional, si l'envie me prend de la remplacer ce ne sont pas les Anglaises qui manquent ? -- Outre que je te laisse l'entière responsabilité de ces propos xénophobes, tu ne vas pas me faire le coup du talion oeil pour oeil : l'affaire de la Pucelle est close et prescrite depuis longtemps. Cold case, comme on dit à Manchester.

-- Quoi ?... Tu n'es pas en train de me lire ? Mais qui alors ?.... -- Damned ! Et si j'avais oublié de désactiver le suivi de mes propres consultations ? Ce serait alors moi qui me lirais moi-même. Je serais donc enfermé dans le cercle d' un affreux solipsisme (15) !

Alors, ainsi soit-il ! Tirons la bobinette  ! Elle l'aura voulu !

Allez, je vais quand même déclencher le compte à rebours. Et la vie de mon épouse ne tiendra plus, lecteurs potentiels, qu'à votre lointaine hérédité de saint-bernard (16) .

Je vous offre l'opportunité de sauver une innocente vie et surtout -- qui sait ? -- de passer aux actualités de 20 heures. Qui passerait à côté de pareille chance sans la saisir ?

Il est neuf heure quinze à ma montre Lip. Je vous laisse une heure.

Trois... deux... un ... ... zéro ! 

A vous de jouer !


Notes .  -

1 . - Publicité gratuite

2 . - Contre-publicité gratuite

3 . - Si vous n'avez pas encore compris en quoi il consiste, c'est que vous êtes vraiment bouchés !

4 . - Effort quasi surhumain, je le reconnais. La malheureuse est pour  ainsi dire condamnée.

5 . - Je n'en serai pas pour autant identifié car l'ordi est au nom de mon fils qui me l'a bricolé voici des années de ça (je revois les pièces en désordre et les emmêlements de câbles sur son lit); il continue, l'innocent, de payer l'abonnement internet à ma place, ça en dit long sur l'aveuglement de l'amour filial . Le temps que les services secrets lui arrachent sous la torture le nom et la localisation précise du lieu-dit de l'Aveyron où j'ai séquestré sa malheureuse mère (depuis le 28 août 1965 exactement, date de notre mariage, elle l'aura bien voulu (18)), et voilà un paquet supplémentaire de précieuses minutes de perdu.

6 . - Et la couverture médiatique de l'événement, t'en fais quoi ? D'ailleurs, je consens à épargner ma victime si Sophie Davant m'invite à venir confesser mes souffrances à Toute une histoire .

7 . - Le chiffre sept, ça ne te dit rien ? Non ?  Inculte avec ça.

8 . - " Désemmailloter ", voilà qui me paraît à la limite de la correction orthographique, mais bon...

9. -  Eh ben,  la mission.  Apprenez à lire, foutre cul !

10 . - Je sais, moi aussi je m'y perds, dans tous ces chiffres. Tout le monde n'a pas la chance d'être né autiste et d 'être capable de compter par coeur jusqu'à 2500 à l'endroit et à l'envers.

11 . - " ce qui t'en tient lieu ", c'est pas joli ? Faudra vous en contenter.

12 . - Un triton. Jamais vu un triton ? Personnellement, je n'ai jamais vu que celui-là. Mes efforts pour le découper  tout vif en rondelles à l'aide d'un vieux couteau de cuisine ébréché furent d'ailleurs vains. Ces bestioles ont l'échine sacrément dure. Dégoûté, je lui fis grâce et le renvoyai au ruisseau, d'où mon fugitif intérêt  l'avait un instant tiré.

13 . - Mes rapports avec ma petite soeur furent toujours excessivement ambigus.

14 . -  Le Bref .  " L'oeil était dans la tombe et regardait Pépin", écrit  Augustin Thierry dans Récits des temps mérovingiens.

15 . -  Si vous ne savez pas ce que c'est qu'un solipsisme, bande d'ignares, consultez le Vocabulaire de la philosophie, de Lalande et Pomerol.

16 . - Je suis bien sûr qu'aucun de mes hypothétiques  lecteurs n'aura levé le petit doigt pour sauver la malheureuse de l'horrible trépas qui l'attend. Quant à moi, dégonflé comme je suis, qu'on n'attende pas  que je me livre à la police avant de m'être abandonné à mes fantasmes et d'avoir perpétué mon épouvantable forfait. C'est heureux, d'ailleurs car, si personne ne me dénonce dans l'heure qui vient, ça me laisse la possibilité d'écrire une suite à ce qui s'annonce comme un époustouflant scénario de feuilleton télévisuel ; j'ai déjà trouvé le titre : Plus atroce la vie...

Note sur les notes . - Il est clair qu'en multipliant ces notes d'un intérêt douteux, je ne cherchais qu'à faire perdre un temps précieux à mon lecteur. On sait que l'immortel auteur de A la recherche du temps perdu noircit le bas des pages de son manuscrit de notes inutiles, aux fins de retarder un peu plus le dévoilement de   la signification d'un propos d'ailleurs passablement fumeux.

Note 18 (dans la note 5, il faut suivre, tas de nazes) -

Cette note m'a été dictée par une  admiration qui ne s'est pas démentie depuis au moins quarante ans. Cette fidélité devrait m'être créditée à titre de circonstance atténuante. Je cite intégralement ce texte immortel :

   " Si, le jour de vos noces, en rentrant, vous mettez votre femme à tremper la nuit dans un puits, elle est abasourdie. Elle a beau avoir toujours eu une vague inquiétude...
   " Tiens, tiens, se dit-elle, c'est donc ça, le mariage. C'est pourquoi on en tenait la pratique si secrète. Je me suis laissé prendre en cette affaire. "
  Mais étant vexée, elle ne dit rien. C'est pourquoi vous pourrez l'y plonger longuement et maintes fois, sans causer aucun scandale dans le voisinage.
   Si elle n'a pas compris la première fois, elle a peu de chances de comprendre ultérieurement, et vous avez beaucoup de chances de pouvoir continuer sans incident (la bronchite exceptée) si toutefois ça vous intéresse.
   Quant à  moi, ayant encore plus de mal dans le corps des autres que dans le mien, j'ai dû y renoncer rapidement.  "

                                       ( Henri Michaux, La Nuit remue )

A-t-on jamais écrit sur le mariage quelque chose de plus profond ?

" Quant à moi, ayant encore plus de mal dans le corps des autres que dans le mien "... Hein ? ... Moi ? ... Eh bien non. Nature ne m'a que médiocrement doté, qu'y puis-je ? -- Et elle ? ... Eh bien oui. A un degré tel qu'on peut parler de provocation à mon égard, provocation qui mérite sanction, surtout que je la supporte depuis près de cinquante ans. On conçoit qu'il est temps pour moi d'agir.



Dans ce cimetière perdu aux lisières de l'Aveyron septentrional reposent quelques unes de mes victimes


( Posté par : Gerhard von Krollok )


mardi 27 novembre 2012

"Parfum de femme" , de Dino Risi , ou comment surmonter ses handicaps

On a souvent besoin d'un plus petit que soi : en dépit de la différence de taille entre Vittorio Gassman et ses partenaires, Alessandro Momo, son poisson-pilote, et Agostina Belli, son élue autoproclamée, cette sentence de notre fabuliste conviendrait mal pour condenser la moralité de la parabole filmée par  Dino Risi, Parfum de femme, qu'Arte avait la bonne idée de rediffuser hier soir. Ce beau mélo poétique et subtil nous embarque, aux côtés d'un Vittorio Gassman époustouflant, du Nord au Sud de l'Italie, de la froide  Turin à Naples l'ensoleillée, pour un voyage en train dont le caractère initiatique se révèle progressivement. Cet infirme flamboyant, catéchumène en costume blanc, aveugle en quête de lumière, part, sans tout-à-fait le savoir, en quête de sa vérité, une vérité qui n'est pas celle à laquelle il s'était presque résigné, mais que démentait l'énergie superbe de cet athlète  affamé de vie et de femmes. On ne découvre jamais sur soi que ce qu'on savait déjà, ce qui aide considérablement le spectateur à faire sienne la leçon de vie simple et universelle de ce film religieux, s'il est vrai que le religieux, c'est étymologiquement, ce qui nous relie : tant que nous n'échappons pas à notre solitude et  n'acceptons pas de nous relier à l'autre pour  qu'il nous aide à exister, nous ne sommes que des handicapés de la vie. Thème repris par Audiard dans son dernier film, De Rouille et d'os, et que nos deux branquignols politiques, Coyon et Flippé, auraient intérêt à méditer avant qu'il ne soit trop tard. Et puisqu'on en est au handicap politique, sans doute serait-il utile que les responsables italiens de la Ligue du Nord revoient Parfum de femme, un film qui comporte aussi une leçon politique : car l'Italie ne serait sans aucun doute qu'un pays handicapé sans ce Mezzogiorno qui est peut-être le royaume de la combinazione mais aussi et surtout celui de l'humain.


Parfum de femme, film de Dino Risi, avec Vittorio Gassman, Alessandro Momo, Agostina Belli




( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

dimanche 25 novembre 2012

UMP : guerre des chefs, déroute des troupes

La bataille qui se livre à l'UMP évoque celles où s'affrontèrent, dans un passé lointain, des armées que ne fédéraient que la fidélité à un chef ; celui-ci disparu, elles se débandaient.

Il est trop tôt encore pour voir si l'UMP survivra à la guerre des fillonistes contre les copétiens, qui rappelle ces luttes inexpiables entre factions qui déchirèrent les cités italiennes de la Renaissance. L'épisode a en tout cas le mérite  de remettre en lumière la nature profonde de l'UMP.

L'UMP n'est que le dernier avatar du parti fondé par le général de Gaulle en 1958, l'UNR. Depuis, ce parti a changé de nom trois fois. Après d'être appelé UDR, puis RPR, il est devenu l'UMP. Mais derrière ces sigles, sa nature est restée la même.

Sous ses diverses appellations, ce parti n'a jamais été qu'un rassemblement hétéroclite au service des ambitions et de la politique d'un homme. Ce fut d'abord de Gaulle, puis Pompidou, puis Chirac,  Sarkozy enfin. La raison d'être du parti, c'est d'être une machine de conquête du pouvoir par un homme, et c'est la seule. Ce qui le cimente, c'est la personnalité de ce leader ; plus elle est forte, plus son charisme est grand, et plus la cohésion du parti est assurée. Cet homme, seul lien véritablement fédérateur, disparu, le parti est menacé dans son existence même, si toutefois un successeur "naturel" ne se manifeste pas aussitôt. C'est le cas dans la conjoncture présente. Sarkozy, encore sous le coup de sa défaite, et d'ailleurs très contesté par une grande partie de ses anciens soutiens, n'a désigné aucun successeur. Orphelin d'un chef, le parti se retrouve immédiatement au bord de l'implosion.

L'idéologie a mauvaise presse. L'avenir de l'UMP dira pourtant si ce parti pouvait à ce point se passer d'idéologie. Le "gaullisme" lui en tint lieu jadis, mais qu'en reste-t-il aujourd'hui, à part quelques slogans privés de substance réelle et hors d'état de lui procurer une identité distincte ? L'existence d'une idéologie structurante est peut-être nécessaire à la pérennité d'un parti politique . Le PS a lui aussi connu ses rivalités de chefs. Mais un minimum de bagage idéologique, commun à ses militants, l'a sans doute grandement aidé à les dépasser et à y survivre.

Rien de tel à l'UMP. Ce parti de notables ne fédère que des intérêts. Le clientélisme et le népotisme menacent incessamment de le gangrener. Son appareil de militants est fragile. Sa culture démocratique est superficielle. Sous la Ve République, la droite française n'aura pas réussi à mettre en place une organisation politique aussi solidement structurée que l'est le parti républicain aux Etats-Unis ou le parti conservateur en Grande-Bretagne qui, eux, sont en mesure de survivre à la disparition d'un chef.

Tout cela, la farce des récentes élections le dévoile crûment. Les structures régionales et nationales du parti ont été incapables d'en gérer le déroulement avec un minimum de sérieux et de compétence. On évoque, sans trop insister, la tenue d'un nouveau scrutin. Mais personne ne peut assurer qu'il ne tournera pas, lui aussi, à la mascarade.

Idéologiquement et politiquement, l'opposition des copétistes et des filloniens ne recouvre à peu près aucune opposition de fond sérieuse. Mais entre ces deux ambitieux et leurs cliques respectives, des accusations graves ont été portées, des mots injurieux ont été prononcés, la volonté de mettre la main sur le pouvoir dans le parti reste intacte. La réconciliation n'est pas pour demain.

Dans ces conditions, comment vont se comporter les troupes ? La tentation de quitter le navire à temps et de rejoindre, pour les uns le centre de Borloo, pour les autres le FN de Marine Le Pen, est sans doute grande chez beaucoup. Fillon et Copé réussiront-ils à conserver sous leur bannière respective assez de troupes pour soutenir leurs ambitions ? Rien n'est moins sûr. Quant à l'UMP, son identité risque de devenir à peu près illisible.

Dans les propos que Jean-François Copé a tenus ce soir devant les caméras de télévision, le mot "parti" n'a jamais été prononcé. En revanche, l'expression " famille politique " revenait avec insistance. Cette vision "familiale", aux contours incertains, de l'action politique en disait long sur le processus de régression clanique dans lequel son mouvement est engagé.



Additum ( 1er décembre 2012) . - Lire sur le site du Monde.fr de ce jour l'entretien avec Jean-Claude Monod

Additum 2  ( 4 décembre 2012)    - Le processus d'implosion se poursuit. Deux groupes parlementaires, et bientôt trois si les non-alignés s'organisent. A quand le retour des villepinistes ? Sarkozy, toujours sous le coup de sa défaite, et à plus de quatre ans de la prochaine échéance présidentielle, n'a guère les moyens d'imposer une réunification. On attend avec impatience le moment où l'un de ses anciens lieutenants lui rivera son clou, à celui-là. Pour le moment, la révérence est encore de rigueur, mais ça ne saurait durer. Tu vas voir comment que ça va saigner.




( Posté par : SgrA° )

samedi 24 novembre 2012

Le Midi de Papa (6) : racisme ordinaire

Début des années 70, dans cette cité balnéaire du Var, où nous venons de débarquer de Bourgogne, ma petite famille et moi, nous avons loué un appartement dans un quartier résidentiel, comme disent les agents immobiliers. Un matin, en ouvrant la fenêtre, j'entends un habitant de la résidence voisine apostropher de son balcon un jardinier ; c'est un ouvrier maghrébin ; l'autre l'engueule sans ménagements, en le tutoyant avec un mépris brutal, avec l'assurance d'un supérieur morigénant un inférieur. Il a un accent qui n'est pas celui de la région, un accent que je ne connais pas encore; c'est l'accent pied-noir.

Je me figure que l'étonnement d'Armstrong, au moment de poser le pied sur la Lune, a dû ressembler à celui  que j'ai éprouvé ce matin-là en ouvrant ma fenêtre. Je n'avais jamais assisté à pareille scène, ni dans cette région de l'Ouest de la France où j'avais vécu ma jeunesse, ni à Paris, ni  dans cette ville moyenne de Bourgogne que nous venions de quitter et où, à la vérité, on ne rencontrait guère de Pieds-Noirs ; des Maghrébins, en revanche, si ; nous en croisions  dans les rues avoisinantes; on se saluait, on se parlait à l'occasion ; il ne me serait jamais venu à l'idée de tutoyer l'un d'entre eux sans le connaître.

Mais ici, c'était autre chose. Ces gens fraîchement débarqués avaient apporté dans leurs bagages leur mépris des "bougnoules", ou des "ratons", ou des "rats", ces mots répugnants dont ils se servaient pour désigner les Maghrébins , et ils l'étalaient innocemment au soleil, comme si c'était naturel .

Il faut dire qu'au début des années 70, les Pieds-Noirs du coin n'avaient pas encore vraiment digéré l'humiliation d'avoir dû faire leurs valises en catastrophe. Un de mes collègues l'avait appris à ses dépens. Il s'était rendu un soir à un meeting tenu par un des généraux félons du "quarteron" dénoncé par de Gaulle, et qui venait de sortir de prison. Surpris par le calibre des énormités proférées à la tribune,  et applaudies avec enthousiasme par un auditoire survolté,  il interroge un des assistants à la sortie : " Et vous êtes d'accord avec ce que nous avons entendu ? " . Il n'a pas eu le temps de finir de poser sa question qu'il s'est retrouvé par terre, sonné par une  droite que venait de lui administrer un des Pieds Noirs  venu acclamer son héros.

Ah, c'est donc ça, le Midi, me suis-je dit ce matin-là. Il y a des jours, comme ça, où on comprend d'un coup qu'être Français, c'est une notion très abstraite. Entre le Français des doux pays de Loire que j'étais encore à l'époque (ou que je croyais être ) et ces Français des bords de la Méditerranée que je trouvais passablement braillards et mal élevés, je mesurais l'étendue du gouffre. Du moins, c'est ce qu'à mes mauvais moments je m'efforçais de croire . Il faut du temps pour se faire aux manières des autres, pour les considérer avec indulgence, les comprendre, voire les aimer.

Ce n'était pas le Midi. Ce n'étaient pas non plus les Pieds-Noirs . C'était juste un butor injuriant un de ses semblables. Toute réduction du multiple à l'un est une imposture, quelque forme qu'elle prenne. Cette opération nourrit tous les communautarismes, tous les racismes, tous les simplismes, toutes les violences . Fuyons les dénominateurs communs. Guérissons-nous de la manie unificatrice. Dans l'immense océan, pas une sardine ne ressemble à une autre, et si nous ne le savons pas, c'est qu'on ne nous a pas appris à regarder. La seule façon de l'apprendre, c'est d'y aller voir, de près. Si l'essentiel, sur la Terre, c'est  d'apprendre à aimer, on ne peut aimer vraiment que le singulier (1). Mêlons-nous .

"Un butor injuriant un de ses semblables" : deux démentis à ma thèse en une si courte phrase ... Tu vois comme c'est difficile de ne pas passer du multiple à l'un... Sans doute est-ce aussi une fatalité du langage, généralisant par nature . Mais il est certain que l'amour, c'est le triomphe du singulier.

Quelques années plus tard, cherchant à acheter un appartement dans une ville voisine, j'en visite un sous la conduite d'un agent immobilier local. Il me vante les commodités du quartier, sa tranquillité. "Et puis, ajoute-t-il, y a pas de melons ". Je n'ai  pas eu la présence d'esprit de relever cet argument décisif ; c'était pourtant facile. Peut-être avais-je déjà commencé à trouver presque normaux les us et coutumes des autochtones ou semi-autochtones. Je n'ai dit mot ce jour-là... Etais-je sur le chemin du consentement ?

Un de mes voisin, lui aussi un semi-autochtone, comme le sont à présent la majorité des habitants de la région, désigne les Maghrébins d'un terme que je ne connaissais pas encore : " les gris ". Je retrouve dans sa voix la même nuance de mépris haineux que chez mon pied-noir d' il y a quarante ans.

C'est quotidiennement que dans les rues de mon village j'entends de braves gens exprimer leur hostilité à l'égard des "Arabes", qui n'ont même pas l'élégance de nous remercier pour notre bonté, alors que, n'est-ce pas, nous les nourrissons, mon bon monsieur, ces fainéants, tout ça c'est racaille, terroriste et compagnie.

D'ailleurs, y a qu'à les voir s'entasser dans leurs quartiers pourris, tiens comme la cité Berthe à la Seyne-sur-mer, quel nid à gris ma bonne dame, ils ne sont bien qu'ensemble, eux, leurs mouquères et leurs chiards à la con.

" Si vous saviez ce qu'on s'entend dire toute la journée ", me dit un matin, cette maman que j'étais allé voir chez elle, dans l'immeuble voisin . De loin, je l'avais traitée d'analphabète. Elle m'avait souhaité le cimetière. J'étais venu m'excuser. Une histoire de territoire, comme presque toujours. Il m'arrive, à moi aussi, sous le coup de la colère, de ne pas faire dans la dentelle, d'avoir des réflexes de molosse.  Je la vois encore, encadrée de ses deux bouts de chou qui me regardaient avec curiosité. J'étais là, debout devant elle, dans une espèce de nudité. Je  l'entends encore me dire ça. Une belle femme, aux beaux yeux fiers. J'en suis encore tout retourné. Il y a pourtant bien vingt ans de cela.

Ensuite, il y a eu Kader, Saïd, Linda, Sapéra et les autres. Mon Dieu, quand j'y pense, que de joies vécues ensemble, que d'émotions, que de beaux moments. Ils n'ont pas dû les oublier,  moi non plus. Valère leur avait dit qu'il avait mieux compris sa pièce après les avoir vus la jouer. Somptueux compliment. Je les ai perdus de vue, presque tous les autres aussi d'ailleurs. Mais tiens, Armand ce matin, rencontré  au détour d'une rue. J'avais oublié son prénom, mais pas son visage, toujours aussi beau, son sourire toujours aussi rayonnant.. Il s'en allait déjeuner chez sa copine qui doit être aussi belle que lui. . Quinze ans qu'on ne s'était pas vus. Il vit dans une cabane dans la forêt, heureusement que ce n'est pas celle de Notre-Dame-des-Landes, sinon bonjour les gaz lacrymogènes. Mes amis, mes aimés, est-ce que je vous reverrai jamais ?

Je repense à cette femme et à notre altercation. Une histoire de territoire, comme presque toujours. Le territoire ... Avec la réduction du multiple à l'unique, c'est la principale source du communautarisme et du racisme. Touche pas à ma terre ! Touche pas à mon quartier ! Touche pas à ma clôture ! Il n'y a qu'à voir comment le délire raciste enivre le peuple d'Israël, obsédé par la défense de son territoire, acharné à grappiller des bouts de terre pour arrondir son espace vital comme d'autres arrondissent leur pécule. Ces Arabes et ces Musulmans qui  ont le front de vivre tout autour, comme il les hait, comme il les méprise. Ses malheurs auraient pourtant dû lui servir de leçon, mais non. Sa terre, sa langue, sa religion, sa famille, sa culture, sa cuisine, voilà ce qui définit couramment un être humain, voilà comment tant de gens aspirent à se définir. Et si on se débarrassait de ce bric-à-brac collectif ? Et si, naturistes de l'humain, on se mettait tout nus , sardines dans l'océan ?


Note 1 . -  Mais qu'est-ce que c'est que cette réflexion à la con ? On dirait du Badiou ! J'hallucine.
Mais je suis tout nu, ou presque : ça ne m'empêche pas d'avoir mon territoire, moi aussi, et de le défendre !


Posté par : J.-C. Azerty )

vendredi 23 novembre 2012

L'amour au forum du Mans (suite)


 Dans un compte-rendu plus sucré qu'un loukoum, le fade Jean Birnbaum dresse , pour le Monde des livres de ce jour, le bilan de ce forum du Mans organisé par le Monde et consacré à l'amour (1) . Sujet inépuisable autant que rebattu. Il y constate que,  " durant ces journées de réflexion et d'échanges " (quelles sortes d'échanges, au fait ?),  où chacun y alla de son trémolo, " on cita davantage de poètes et de romanciers que de philosophes attitrés " . C'est reconnaître le rendement philosophique à peu près nul de la question, l'amour n'ayant , depuis le père Platon et ses glorieux roustons, guère retenu l'attention des philosophes. "Il y a moins une pensée de l'amour qu'une histoire d'amour", reconnut d'ailleurs le théologien Fabrice Hadjadj, tirant en douce la couverture  vers sa paroisse, par le biais de ce singulier, qui escamote le fait que des histoires d'amour, ça n'a jamais pu se réduire à une histoire d'amour. Penser l'amour, c'est forcément ramener la pensée à hauteur de braguettes et de petites culottes . On avait donc invité pour en causer Christine Angot et Camille Laurens, toutes deux connues au moins autant pour leurs histoires de cul , qui leur fournissent le plus clair de leur inspiration, que pour les livres où elles les racontent. Elles furent pourtant  loin de faire preuve sur le sujet du même niveau de compétence qu'une quelconque Sophie Davant.

Au cours de ce forum ni plus ni moins médiatique et bidon que n'importe quel salon provincial du livre, personne ne semble avoir soulevé la question du rendement historique de l'amour. Il est clair qu'il est presque aussi insignifiant que son rendement philosophique ; dans les affaires humaines, l'amour n'aura jamais joué, au long des âges, qu'un rôle tout au plus anecdotique, et la remarque de Pascal sur le nez de Cléopâtre est très exagérée. L'Humanité n'a jamais eu besoin de l'amour pour se reproduire, un stock adéquat de spermatozoïdes et d'ovules y pourvoyant largement. Casser quelques gueules a toujours été historiquement autrement productif que mille déclarations d'amour. Sans compter le bonheur qu'il y a à les casser. Autrement plus jouissif que toutes les jouissances de l'amour. Demandez à tous ceux qui ont essayé. L'essentiel est de se trouver autant que possible dans le camp des casseurs et  pas dans celui des cassés. Evidemment.

En somme, qu'est-ce que l'amour a apporté de positif aux humains depuis les origines ? Un peu  de douceur dans un monde de brutes, comme dit la pub de je ne sais plus quel chocolat ? Etait-ce bien la peine d'organiser à grands frais un forum sur les bords de la Sarthe pour en arriver à cette maigre et banale conclusion?

Et puis tout de même, sur la question de l'esclavage amoureux, nos philosophes seraient bien inspirés de méditer ces beaux vers  de Corneille, dans  la Place royale, et que nous autres, qui plaçons la liberté plus haut que tout,  savons depuis longtemps  par coeur , les ayant élus pour une de nos devises :

                  " Je vis dorénavant puisque je vis à moi,
                    Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre,
                    C'est de moi seulement que je prendrai ma loi. "



Note 1 . - Sur ce micro-événement de la pensée frantzouèze, on lira sur ce blog :

                -  L'amour au Mans : Alain Badiou chantre de la passion Ginette ( vendredi 9/11/2012)
                -  Hors de prix : une scène de la vie privée d'Alain Badiou  ( lundi 12/11/2012)




( Posté par : Jambrun )

L'âge d'or

J'ai trente-deux ans. je suis célibataire. La question de la femme m'occupe. Je me donne jusqu'à trente-cinq ans pour dégoter l'élue de mon coeur. Au-delà de cette limite, mon ticket ne sera plus valable. Il sera temps alors de penser et de passer à autre chose.

Tout en appuyant mes poings au bord du lit pour réaliser l'opération toujours un peu délicate de l'extraction, je me dis, tout content, que ma décision est frappée au coin du bon sens. On fera comme ça.

On aurait fait comme ça si quelques craquements aux jointures et l'odeur du café qu'on  a préparé pour moi en bas ne m'avaient rappelé qu'il s'en faut de quarante ans pour qu'on puisse faire comme ça.

A la douche !


( Posté par : Jambrun )


jeudi 22 novembre 2012

Israël assassin

Depuis quelques jours, sur un mur de mon village, à un endroit où passent beaucoup de gens, s'étale,  en grosses lettres tracées à la peinture bleue, l'inscription suivante :

                                                 "  ISRAEL ASSASSIN "

L'auteur de cette forte déclaration a fait l'économie du tréma. Petite négligence orthographique, parmi celles qu'il a semées sur les murs des rues et des places environnantes dans d'autres slogans manifestement inspirés par sa sympathie pour les habitants de Gaza et sa colère contre Israël, mais non au premier chef par une attention respectueuse aux normes grammaticales de notre langue. L'émotion, sans doute.

Les récents événements  ont échauffé les esprits. Ce devrait être une raison suffisante pour que chacun fasse preuve, dans ses actes, d'un minimum de retenue, et, dans ses propos, d'un minimum de précision .

 " Israël " :  ce singulier désigne-t-il  l'Etat d'Israël ?  L'auteur du tag accuse alors cet Etat d'utiliser l'assassinat (de militants, de combattants, de civils) pour les fins de sa politique. Si telle est bien son intention, il s'agit d'une accusation politique. Ce point de vue peut se discuter. L'Etat d'Israël lui-même se défend à peine d'avoir recours à l'assassinat ciblé quand il estime ses intérêts ou la sécurité de ses citoyens menacés par tel ou tel activiste palestinien.

Mais il peut désigner aussi le peuple d'Israël . Auquel cas, ce peuple est accusé d'être collectivement un peuple d'assassins. C'est là une accusation à caractère xénophobe et raciste.

Bien entendu un pareil slogan joue sur son ambiguïté, puisqu'il il peut s'appliquer à la fois à l'Etat et au peuple que cet Etat représente. Le slogan politique sert alors de paravent à un message antisémite. Un tel amalgame est intolérable.

Le maire a porté plainte  contre l'auteur encore anonyme de cette série de tags pro-palestiniens, parmi lesquels celui-là . On ne peut que lui donner raison. Pas besoin d'être juif et sympathisant d'Israël pour ne pas accepter cette manifestation de racisme antisémite s'étalant au vu de tous sur les murs de la ville. Contre ceux qui s'en rendent coupables, même et surtout si nous admettons les raisons de leur colère, pratiquons la tolérance zéro.

A en juger par les réactions des habitants recueillies au hasard des rencontres et des conversations, la décision du maire est presque unanimement approuvée. Quant aux auteurs des tags, ils sont spontanément  et furieusement identifiés, mais sans preuve, par la plupart de mes concitoyens comme appartenant à la "communauté" de ceux que, par ici, on qualifiait naguère de "melons" ou de "rats" et que mon voisin désigne du terme guère moins haineux et injurieux de "gris". Ce racisme-là, quasiment ancestral dans la région, trouve quotidiennement  de multiples occasions de se donner libre cours et ne semble pas près de disparaître.

L'amateur d'inscriptions à la peinture bleue n'avait sans doute pas escompté ce dommage collatéral.

Si les services municipaux ne se bougent pas pour faire disparaître l'infamant slogan, demain, c'est dit, j'achète une bombe  de peinture bleue et je m'en vais, à la faveur du crépuscule, ajouter un D au début et un I à la fin, ce qui donnera :

                                                   " DISRAELI  ASSASSIN "

Accusation innocemment rétro, celle-là. Et puis, même si c'était vrai, il y a prescription.

Ensuite, pour brouiller les pistes, je me glisserai incognito jusqu'aux toilettes d'un restaurant aussi huppé et hors de prix que surfait,  et j'y laisserai ce cri de triomphe, emprunté au répertoire des graffiti pompéiens :

                                                   " FUTUI CAUPONAM "

Ce qui peut se traduire par : " J'ai baisé la bonne " .

A moins de l'écrire juste sous " Israel assassin "... Bon Dieu, mais c'est bien sûr...


Note . - Rien de plus amusant que de  détourner de son sens initial un slogan quel qu'il soit. Il y suffit d'un pot de peinture, et quelquefois de rien du tout, comme dans le cas illustre de cette inscription qu'on pouvait lire sur les murs des villes d'Italie, au temps de la jeune gloire de l'auteur de Nabucco, quand l'unité italienne était encore à faire :

                                                           " VIVA VERDI "

Déclaration d'amour adressée à la fois à Giuseppe mais aussi à celui en qui beaucoup (surtout du côté du Piémont) mettaient leurs espérances :

                                           " Viva Vittore Emmanuele Re D' Italia "


Additum  . -  Pour détourner le tag injurieux, j'ai trouvé mieux que "Disraeli assassin" : " DISRAELI HASCHICHIN " , ce qui présenterait l'avantage de rappeler aux ignorants l'étymologie, d'ailleurs controversée, du mot "assassin". Bienvenue au club , aurait dit Théophile.

Sur l'étymologie du mot "assassin", se reporter à l'article passionnant (comme toujours) du Dictionnaire étymologique de la langue française, d'Alain Rey.

Tout compte fait, je trouve à ce tag un faux air d'imprécation biblique
( Posté par : Linda )




mardi 20 novembre 2012

Gare là-bas dessous : ça va percuter !

Hier, au JT de 13 heures sur la 2, Elise Lucet avait invité Jean-Pierre Luminet. J'adore Jean-Pierre Luminet. Il passe largement autant de temps à écrire des poèmes, des romans ou des ouvrages d'excellente vulgarisation que derrière son télescope à chercher à apprendre des Cieux les divers mouvements inconnus à nos yeux, les noms et les  vertus de ces clartés errantes par qui sont nos destins et nos moeurs différentes (admirons au passage cet accord au plus proche à la mode latine, un carambar à qui trouvera la référence exacte, concours interdit à Joseph Macé-Scaron), mais je serais certainement le dernier à m'en plaindre. Je conserve avec soin sur mes étagères son magnifique Destin de l'Univers (publié chez Fayard) et je m'y replonge avec délices chaque fois que j'éprouve le besoin de raviver mes lumières (Luminet, quel nom prédestiné !) sur l'insondable simplicité des trous noirs ou sur le charme érotique des naines blanches, rouges ou brunes.

Interrogé par la belle Elise sur les astéroïdes,  auxquels il a consacré son dernier livre, Jean-Pierre Luminet nous a rassurés : aucun d'entre eux ne menace de percuter notre planète, au moins pendant quelques siècles; ça nous laisse du temps pour nous retourner.

Pourtant, Jean-Pierre Luminet n'a que partiellement raison. Il existe bel et bien une catégorie d'astéroïdes qui percutent, et plus souvent qu'à leur tour, ce sont les astéroïdes de la connerie. Rien que sur Antenne 2, l'émisson de Sophie Davant, Toute une histoire, en lance au moins un par jour.

Hier, juste après l'interview de Luminet par Elise, Sophie Davant est venue nous présenter Cindy . Ce serait injuste de parler de contraste, comme du jour et de la nuit . Au contraire, rien qu'en la voyant, on a compris  qu'on restait dans le haut niveau et que Cindy possédait elle aussi un sacré surplus de neurones. Pas besoin d'être astrophysicienne pour faire partie du club des illuminées. A défaut d'avoir inventé  la poudre, elle a  d'ailleurs sûrement inventé les feux grégeois. En tout cas, elle a contribué à alimenter ceux de l'amour. Car Cindy avait un gros, un  très gros secret à nous confier. Elle allait s'en délester sous nos yeux ébaubis, pour notre instruction et notre édification. Sophie Davant, qui a le sens du titre-choc qui dit tout, fait comprendre tout ( ça vaut mieux, c'est l'heure de la digestion), a résumé le propos de son invitée dans la formule lapidaire suivante :

 " J'ai  eu un enfant sans que personne le sache ".

Ben dis donc maman le scoop.

Personne  le savait, mais maintenant ça va se savoir, je te le dis.

C'est ce qui s'appelle cracher le morceau.

S'il existait un prix Goncourt de la couillonnade télévisuelle, un 7 d'Or de l'émisson cuculturelle, sûr que Toute une histoire l'aurait déjà décroché haut la main, et même plusieurs fois. S'il existait une Académie des niguedouilles, Sophie Davant en serait la secrétaire perpétuelle. Dans le domaine de la nunucherie médiatique, elle me paraît  imbattable, malgré la concurrence que lui font nombre de con-soeurs et de con-frères.

Il est vrai que,  pour maintenir le niveau, elle surfe sur l'idée de génie du créateur de l'émission, feu Jean-Luc Delarue  : faire appel au volontariat du bon peuple . Depuis qu'il a ouvert  son annexe du bureau des pleurs, le succès ne s'est pas démenti . On continue de venir s'inscrire en foule et surtout  en famille, dans l'espoir d'être admis à l'honneur de déballer ses petits et grands secrets devant les caméras de   ce club des adorateurs de l'Andouille qu'est  Toute une histoire, sous l'oeil bienveillant de Sophie, la Grande Prêtresse. C'est tout de même vachement plus excitant et gratifiant que d'aller à con-fesse. C'est  moins cher que chez le psy. Et puis, rendez-vous compte, quel  doux frisson de plaisir et de fierté vous parcourt l'échine lorsque, de retour au logis, l'ancienne copine de collège qui vous a toujours jalousée vous avoue : " C'est pas pour dire, mais tu m'as fait pleurer quand tu as raconté comment, le jour  de tes douze ans, ton père t'avait mis la main au cul aux applaudissements de ta mère".

D'ailleurs, je puis bien dévoiler, à mon tour, un petit secret : ce sera le sujet de la prochaine émission. Le titre en sera : "Le jour où mon père m'a mis..."

Cons se le disent : ça va percuter !


Additum (1er février 213) - ça continue de percuter très fort chez Sophie Davant, qui recueillait aujourd'hui les confidences de Jeanneton : " J'ai couché avec le plombier ! " . Du reste, elles étaient plusieurs à venir nous raconter comment elles avaient succombé aux charmes de l'artisan (pas le même pour toutes ! ) venu déboucher je ne sais quel tuyau. Y en a plus d'un qui , après avoir vu l'émission, va regretter de ne pas avoir préparé un CAP de plomberie au lieu d'un CAPES.


( Rédigé par : Toinou chérie )


En dépit de son air très con, cet astéroïde n'a pas été lancé depuis la plate-forme de Toute une histoire.

UMP : trois hommes dans un bateau



Coyon et Flippé sont dans un bateau.  Coyon et Flippé  tombent à l'eau. Qu'est-ce qui reste ?





( Mis en ligne par : Marcel )

Additum  ( 21/11/2012) - Lire sur le blog de Françoise Fressoz , Le 19 heures de Françoise Fressoz, le billet daté du 21/11/2012 : Derrière la guerre Fillon Copé, le triomphe de Patrick Buisson

lundi 19 novembre 2012

Précisions

Au dos de l'enveloppe de ma facture de téléphone,  je lis l' information suivante :

" Orange s'engage en utilisant une enveloppe en papier certifié "

En papier certifié comme quoi ? eh ben, en papier certifié comme papier, je suppose.

Que voilà donc une information utile. Des fois que mon enveloppe ait été en acier inoxydable ou en placoplâtre. On ne sait jamais. Ou alors, peut-être que j'aurais pu ne pas m'en apercevoir, qu'elle était en papier. On peut se tromper.

Dans une toute petite case, un peu plus bas, je lis :

" Papier issu de sources responsables "

Issu de sources ! ah ben dis donc ! des sources de papier !  quel mystère! quelle magie !

Mais il y aurait des sources irresponsables ? ah quelle angoisse ! Viens chez moi goûter à ma source irresponsable, chéri,  y a du papier, du beau papier vergé (1)

Mais chez Orange, on ne mange pas de ce papier-là. Et, de source responsable, on tient à m'informer que mon enveloppe en papier est bien en papier. Enfin, c'est ce que je crois comprendre.

J'apprends aussi que tout ce charabia a été concocté avec le soutien du WWF. Waf ! ça décoiffe ! WWF, ça veut dire World War Fuck, c'est une organisation pacifiste. Enfin, je crois. Je ne suis pas sûr.

Mon esprit ne demande qu'à s'éclairer. Peut-être qu'en me connectant à l'espace-clients on m'en dira davantage.

Je ne sais pas si la cause de l'écologie fait des progrès, mais celle du langage me paraît en recul. Sans co:mpter celle du bon sens.


Note  1 . - ça dérape, c'est plus fort que moi.


( Rédigé par : Babal )




dimanche 18 novembre 2012

La peur

Dans un récent billet de la République des livres, Pierre Assouline examine comment l'historien britannique Ian Kershaw, dans son dernier livre, La Fin, tente de répondre à la question de savoir pourquoi l'agonie de l'Allemagne nazie a été si longue et "pourquoi le régime a continué à fonctionner jusqu'à la toute fin", alors que depuis longtemps déjà (dès 1942 sans doute) l'issue ne faisait plus de doute.

Parmi les raisons qu'on peut invoquer, il y a certainement la peur. Peur des Allemands de s'exposer aux représailles des agents du pouvoir, dont le zèle pour débusquer les "traîtres" et les défaitistes ne faiblit pas jusqu'aux derniers jours. Peur des représailles que ne manqueraient pas d'exercer les Soviétiques vainqueurs, pour venger les innombrables atrocités commises par les troupes allemandes.

Sans aucun doute en effet la peur a-t-elle puissamment concouru à sauver le régime nazi d'un effondrement prématuré. Il faut dire qu'il en avait fait, dès ses origines, son arme principale et qu'il pouvait légitimement compter sur elle. 

Parmi les multiples tyrannies qu'a connues l'humanité au cours de sa longue histoire, la tyrannie nazie n'a guère comme originalité que d'avoir fait un usage plus méthodique, plus systématique, plus massif, de la peur. Mais toutes y ont eu recours et en ont fait un des deux principes de leur pouvoir, avec l'adhésion d'une partie au moins des populations.

Du reste, la peur n'offre pas un puissant secours aux seules tyrannies. Tous les régimes politiques, y compris nos démocraties modernes, en font usage pour se maintenir.

Mais il n'y a pas que les régimes politiques qui peuvent compter sur l'arme de la peur pour se perpétuer. Toutes les institutions sociales se servent d'elle. Et légitimement car, sans la peur, aucune organisation sociale ne pourrait exister.

C'est que la peur, sous de multiples formes, semble inhérente à la condition humaine. Et si l'animal humain est un animal sociable, c'est qu'il a trouvé dans la vie sociale un moyen très relativement efficace de se prémunir contre la peur.

Nous passons notre vie à avoir peur, à nous débattre avec la peur. C'était le lot de nos premiers ancêtres, c'est toujours le nôtre. La peur ronge notre existence, individuelle et collective, à chaque instant, de notre naissance à notre mort. Elle est notre plus pesant fatum. Voilà pourquoi on dit que c'est un malheur que d'être né.

Il semble que, depuis les origines, aucun progrès dans la lutte contre la peur n'ait été réalisé. C'est, toujours et partout, la multiforme violence, la guerre de tous contre tous, dont la guerre armée n'est que la forme la plus visible . La misère menace, la faim menace,  l'exclusion menace, la maladie menace, la mort guette, partout et toujours. Le pire est , en fin de compte, toujours sûr pour les dérisoires vivants.

Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), Jean-Jacques Rousseau décrit un état de l'humanité qu'il considère comme l'époque la plus heureuse qu'elle ait jamais connue. Il le situe à la fin de l'état de nature. Dans cet état, l'homme ne connaît pratiquement pas la peur. Il n'éprouve en effet que trois besoins : "la nourriture, une femelle, le repos" et, sans doute, à ce stade de l'évolution humaine, ces besoins étaient-ils faciles à satisfaire. La considération de l'avenir  est alors si faible  que la peur ne trouve guère d'occasions d'envahir les consciences. Plus tard, dans Les Rêveries, Rousseau fera à nouveau de la jouissance de l'instant présent, sans aucune appréhension de l'avenir, la condition d'un  authentique bonheur. Toujours est-il qu'une fois ce moment d'équilibre révolu, le progrès ultérieur de la société organisée signe le retour  de la peur et du malheur parmi les hommes.

Mais rien ne dit que l'humanité ait jamais connu cette parenthèse idyllique. Rien ne dit qu'en ces temps où elle était encore proche de l'animalité primitive elle se soit jamais libérée, même momentanément, de la peur.

Que nous restions soumis à la tyrannie de la peur est un des signes les plus évidents de la persistance de l'animalité en nous et dans nos sociétés . Nous continuons de partager avec les animaux  la soumission de tous les instants à la peur. Inhérente au fait même d'exister, elle est la malédiction de tout organisme vivant, quel que soit son degré d'évolution, en même temps qu'une arme de survie. Car la peur est aussi le principe moteur de la dynamique vitale. Qui n'est pas taraudé par la peur n'avance pas, ne progresse pas. Qui avance et progresse fait reculer les anciennes peurs, mais c'est pour en voir naître de nouvelles.

Il faut  être exceptionnellement inconscient et imbécile pour ignorer la peur. Toute joie authentiquement humaine  est au contraire une conquête inestimable consciemment gagnée sur les territoires de la peur . 

La peur est à la source du sentiment tragique de la vie. Feindre d'ignorer sa présence c'est favoriser l'action paralysante de son venin. Ce qu'il faut, c'est s'entraîner à la reconnaître, chaque fois dissimulée sous de nouveaux oripeaux . Savoir qu'on rencontrera partout sa face de méduse, c'est le meilleur moyen de s'habituer à la regarder dans les yeux. Le plus insouciant , joyeux, dynamique et salvateur fatalisme naît de la conscience que, telle une chienne fidèle,  la peur est la compagne inséparable de l'animal humain.


Ian Kershaw, La Fin , traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat   (éditions du Seuil)

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

Clément Rosset,   Logique du pire ( PUF, collection Quadrige )

Clément Rosset,   L'Anti-Nature   ( PUF, collection Quadrige )


( Rédigé par : SgrA° )

Le Caravage, Tête de Méduse (1598)



samedi 17 novembre 2012

Une toile inconnue de Francis Bacon, bientôt à la vente ?

Ce portrait de Lucienne Freud, attribué à Francis Bacon et récemment retrouvé dans le grenier d'un retraité azuréen, devrait bientôt passer aux  enchères chez Drouot.

L'Etat exercera-t-il son droit de préemption ?

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Note . - Lucienne Freud, petite nièce du fondateur de la psychanalyse,  égérie de Bernard-Henri Lévy, est l'auteur de Mes poires d'angoisses, confessions d'une déprimée, livre-culte de toute une génération. Traite par Jacques Lacan, elle publia, à la suite de sa cure, le célèbre ça bichebiche mézigue ça bichebiche beaucoup.


( Rédigé par : Momus )



vendredi 16 novembre 2012

Nazis : un grand merci quand même !

On aura beau dire : un certain cinéma français a contracté une belle dette envers les Nazis, leurs SS tortionnaires et leurs auxiliaires de la Wehrmacht, sans lesquels il aurait eu du mal à exister. Les chefs-d'-oeuvre du genre restent évidemment à ce jour La Grande vadrouille et Papy fait de la résistance qui, sans chercher à jouer la carte de la crédibilité, réussissaient  à nous faire rire. C'était au moins du comique volontaire. On a beaucoup ri aussi, hier soir, mais du metteur en scène, Jean-Paul Salomé, en regardant  sur la 3  Les Femmes de l'ombre,  avec  Sophie Marceau, en improbable infirmière chef d'un commando de nanas (Julie Depardieu, Marie Gillain...) parachutées en France en 44 pour y prendre tous les risques, y compris et surtout celui du ridicule. Il faut reconnaître à ce film le mérite d'avoir repoussé les bornes de la nullité (si tant est que ce soit possible) dans tous les domaines (mise  en scène, scénario, dialogues, direction d'acteurs, montage). Heureusement, les affreux nazis étaient au rendez-vous, abominablement sadiques et haïssables à souhait, et en nombre suffisant pour se faire déquiller à la demande, un peu à la façon des Chinois dans Les Barbouzes, par nos héroïnes jacassantes et survoltées, jouant de la pétoire comme je joue de la mandoline. Il était tout de même gênant que les personnages de nazis fussent les plus crédibles dans ce film qui prétendait exalter leurs adversaires. Le moins tolérable, du reste, dans ce navet affligeant, sorte de soupe mal mixée pour cause d'ingrédients peu compatibles,  était qu' au lieu de se borner à assumer le statut de résidu de sous-BD auquel il peinait à se hisser, il se voulût, de façon insistante et indécente, un hommage aux vraies Résistantes. Ô mânes de Melville , que j'imagine révoltées par un pareil scandale, puisse votre colère s'apaiser !

 Frédéric Taddei, présentant le film, ne songea pas à évoquer le cinéma de Lautner : ça valait mieux, la comparaison aurait été désobligeante dans les deux sens. En revanche il situa avec le plus grand sérieux ce nanard dans la mouvance des Sept mercenaires et des Douze salopards , oubliant que John Sturges et Robert Aldrich sont de grands metteurs en scène, alors que ce Jean-Paul Salomé  n'est qu'un gougnafier sans talent . Rendons hommage tout de même aux comédiennes et comédiens qui, comme d 'hab, faisaient avec conviction le boulot qu'on leur avait demandé de faire. Heureusement qu'ils sont là pour rattraper le coup  à des incapables qui  se mettent derrière une caméra  et prétendent faire du cinéma : on se demande ce qu'ils réussiraient à faire sans eux. Leurs besoins, probablement.


( Rédigé par : La grande Colette sur son pliant )




jeudi 15 novembre 2012

Lev Dodine et Tchékhov : redécouvrir ou réinventer ?

La langue française est pleine de pièges. Quelle différence y a-t-il, par exemple, entre découvrir et inventer ? Aucune, à l'origine, puisqu' inventer (du verbe latin  invenire = trouver) veut dire découvrir, comme en témoigne le sens spécialisé d' inventeur , qui désigne, en archéologie, celui qui, le premier, a fait une découverte. Mais dans le langage courant d'aujourd'hui, inventer contient une connotation de création que ne contient pas découvrir. Découvrir, c'est mettre au jour dans le monde ce qui s'y trouvait déjà. Inventer, c'est introduire dans le monde ce qui ne s'y trouvait pas. Un artiste original n'est jamais un simple découvreur, c'est toujours un inventeur.

Dans le Monde du 15 novembre 2012,  Fabienne Darge écrit que le metteur en scène russe Lev Dodine "fait redécouvrir" Les Trois soeurs de Tchekhov. La formule ne me paraît pas bonne ; elle implique en effet, mine de rien, une conception de l'oeuvre théâtrale à laquelle je n'adhère pas, et d'autant moins qu'elle me paraît mener à une contradiction.

Redécouvrir signifie découvrir à nouveau ce qu'on avait déjà découvert une fois (par exemple à la création des Trois soeurs) , puis qu'on avait oublié. Si Lev Dodine fait redécouvrir Les Trois soeurs, serait-ce donc que, loin d'innover, sa mise en scène nous restituerait la signification et l'ambiance initiales de la pièce, celles de la création ? Cela voudrait dire qu'une oeuvre théâtrale (une oeuvre littéraire en général aussi bien) posséderait une signification ne varietur que Lev Dodine aurait eu le mérite de retrouver. Là se bornerait l'originalité de sa mise en scène.

Ce n'est certainement pas ce que Fabienne Darge veut montrer. La lecture de son article nous convainc au contraire que la mise en scène de Lev Dodine éclaire la pièce de Tchékhov d'une lumière radicalement nouvelle, qu'elle lui apporte une signification inédite.

Mais on pourrait objecter que cette signification inédite ne l'est que parce que, jusqu'à ce travail de Lev Dodine, personne n'avait encore su la déceler dans l'oeuvre, alors que, dès l'origine, elle s'y trouvait. Redécouvrir Tchékhov, ce serait simplement découvrir un aspect de Tchékhov encore entièrement méconnu.

Cette façon de voir les choses consiste, à mon avis, à tenter d'établir une position de repli à partir de la position précédente ; car il s'agit toujours de sauvegarder les prérogatives de l'auteur, et de réduire au minimum le rôle du lecteur-interprète. Elle ne me convainc pas plus que la précédente.

Pour moi, Lev Dodine ne fait pas simplement redécouvrir la pièce de Tchékhov, il enrichit sa signification initiale à partir des potentialités contenues dans le texte. On doit considérer que, ce faisant, il la réinvente .

Dira-t-on que c'est la même chose ? Sûrement pas. Réinventer une oeuvre littéraire, c'est, en somme, la ré-écrire autrement qu'elle avait été écrite à l'origine. Toute lecture fortement personnelle d'une oeuvre du passé la ré-écrit autrement. C'est un des immenses mérites du théâtre de nous faire accéder à cette vérité parce que, au théâtre,  les éléments concrets de la mise en scène et, notamment, les divers aspects de l'incarnation physique de l'oeuvre par les acteurs, exposent et rendent puissamment présente cette ré-interprétation, véritable ré-écriture de l'oeuvre, qu'est la lecture du metteur en scène. De même, en musique, ce n'est que par une facilité de langage et de pensée que nous considérons que le concerto pour violon de Beethoven interprété par Menuhin est le même concerto que le concerto de violon de Beethoven interprété par Milstein (par exemple). En fait, on a bel et bien affaire à deux oeuvres différentes : le concerto de Beethoven / Menuhin et le concerto de Beethoven / Milstein. Cette vérité que le théâtre et la musique nous font assez aisément entrevoir reste beaucoup plus difficile à faire admettre, s'agissant de la littérature. Les réticences de beaucoup de gens à accepter l'idée que toute-lecture-interprétation d'une oeuvre est une réinvention renvoient à l'attachement de nos cultures à une métaphysique de la création artistique et à une mythologie du créateur jamais réellement remises en cause.

Ecrire que Lev Dodine "fait redécouvrir" Les Trois soeurs, c'est rester discrètement prisonnier d'une conception traditionnelle et fausse de la relation de l'oeuvre littéraire en général, de l'oeuvre théâtrale en particulier, avec son lecteur-interprète.

On dira qu'en écrivant cela, Fabienne Darge ne fait que réutiliser une formule si souvent utilisée avant elle qu'on ne s'avise plus qu'elle est porteuse d'une signification implicite à laquelle son utilisatrice n'adhère pas forcément. Raison de plus pour ne pas l'employer. Les formules les plus banales sont les plus piégeuses.

Il est vrai qu'écrire tout de go que "le grand metteur en scène russe réinvente Les Trois soeurs" devrait être perçu illico par quelques tenants de la Tradition comme une intolérable provocation et les amener à sortir du bois pour crier au loup !

Additum . -

Dans son commentaire, JC souligne avec raison l'importance des interactions réciproques entre objet observé et observateur, dans les sciences comme dans l'art. La linguistique classique a le tort de figer ces relations dans un système de relations binaires à sens unique  ( émetteur / récepteur, destinateur / destinataire, locuteur / auditeur, scripteur / lecteur ) . La complexité des échanges entre un texte et son lecteur, une oeuvre musicale et son auditeur / interprète, reste encore à éclairer.


( Rédigé par : Angélique Chanu )

Des corps vivants dans la lumière
Quand la représentation est terminée, que les acteurs ont quitté la scène, mais que, derrière le rideau refermé, les lumières de service ne sont pas encore éteintes, on constate un phénomène étrange : l'air vibre encore de la rémanence charnelle des comédiens ; des présences, des mouvements, des trajectoires sont partout perceptibles, gravés dans l'espace scénique comme dans une eau transparente et lumineuse.

Francis Bacon ? Bof...




Soit un Ipad du modèle le plus courant, équipé du logiciel adéquat (fourni en série sur certains modèles).

Soit un retraité du modèle standard, passant par hasard à proximité de l'objectif.

Clic ! Et voilà un  nouveau Francis Bacon sur le marché de l'art.

( Rédigé par : Momus )




mardi 13 novembre 2012

L'arnaqueur

Dix heures ce matin au marché. Ma femme et moi passons devant un mendiant du genre pas trop vieux et encore présentable, agenouillé au bord du trottoir. Il tient  contre sa poitrine comme une offrande un écriteau qui dit : " S'il vous plaît, une petite pièce. J'ai faim ". L'expression douloureuse de son beau regard vert en fera sûrement craquer plus d'une avant la fin de la matinée.

Sous ses genoux, il a glissé deux coussins.

Quel manque d'humilité.

Onze heures. Sans ma femme, je repasse au même endroit. Il n'y est déjà plus.

Quel défaut de constance.

Midi. Ma maîtresse et moi nous nous installons à la terrasse de ce restaurant dont les tarifs ne sont pas ceux d'une cantine populaire. Surprise ! Je le reconnais, attablé un peu plus loin. Avec ma femme.

Quel manque de discrétion.

Je m'interroge. Va-t-il payer leur repas avec ses gains à lui ou avec ses économies à elle ?

Quel dilemme pour lui.

Quelle incertitude pour moi..


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )


Quiz photographique (photo-ci-dessous) :

Ce personnage prosterné est-il en train de :

a /   faire la manche
b/    implorer le Tout-Puissant
c/    s'offrir pour une sodomie
d/    examiner l'anatomie d'un cafard mort
e/    tout cela à la fois
f/     autres propositions




lundi 12 novembre 2012

Hors de prix : une scène de la vie privée d'Alain Badiou

Toujours à sa  recherche de l'Absolu, Alain Badiou, le vieux philosophe sorbonagre, est tombé amoureux fou de Coralie, un de nos plus célèbres rats, spécialisée dans le retraitement des retraités. Dans le cabinet particulier du Bec Jaune, le restaurant mansois à la mode, où il l'avait régalée d'une somptueuse partie fine qui avait englouti les avances de son éditeur pour son prochain opuscule, la vénérable relique métaphysique, tombée aux genoux de la belle, lui a déclaré :

" Mon adorée, je prends la décision de réinventer l'amour pour toi et je fais le serment d'accepter que toi, si parfaitement inconnue de moi il y a pas plus de huit jours, je t'accepte désormais en ton entièreté, sans restriction ni condition, dans mon existence. L'amour, l'amour vrai, l'amour fou, est précisément l'archétype de mon exposition périlleuse au type de joie excessive que j'escompte connaître dans tes bras. Ma passion pour toi sera hors de prix. (1) "

" Hors de prix, tu l'as dit bouffi, répétait en riant Coralie à son amie Esther Gobseck venue la retrouver au Mans. " Cette fois, le vieux maquereau est bien ferré, il a gobé si voracement l'hameçon qu'il ne risque pas de se détacher. S'il escompte connaître dans mes bras des joies excessives, elles le seront toujours moins que les lettres de change que je lui escompterai en échange de mes gentillesses. Je vais faire danser l'animal et lui apprendrai des tours qui feront rire en société. Au reste, il faudra mener vivement les choses et vuider la bourse du barbon au pas de charge avant de le jeter car il pue de la gueule, bande mou et m'assomme déjà de ses radotages philosophiques. Après quoi, ma chérie, nous nous amuserons bien toutes les deux, je te le promets. "

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" Foyez-fous, mon cher, fit Nucingen au Badiou, accouru, tout flageolant d'angoisse, quémander un nouveau crédit, " zette lettre de change édait de drop. Thésormais les brojaines (et che gache gu'il y en aura peaugoup, peaugoup drop) zeront refusées à nos guijets. Endre nous, zi nous galgulons à gombien l'amour revient aux fieillards gue nous zommes, gonvenons que zest un luxe hors de brix. Et tanz ces afendures, les gonzeils d'un banquier avisé valent mieux que tous les zesgours de la vilozovie. Zi en gore fous m'aviez dit gu'il z'agissait de Goralie, che gonnais un beu zette gourgandine : à drois, on aurait bu drouver un arrangement endre fieux amis...." . Une lueur froide  glissa, fugitive, sous les paupières lourdes du vieux loup-cervier.

" .. Mais gue foulez-fous, les dents sont dures (2) pour doux le monde, conclut-il en reconduisant le solliciteur jusqu'au palier. Il suivit des yeux le vieux prophète de l'amour fou qui tanguait fort en redescendant les marches.

" A l'afenir, ma borde resdera vermée pour ce fieux goguin ", dit-il au valet de pied, en la refermant.


Note 1 . - Mais si, mais si : ce discours délirant est presque textuellement de l'Alain Badiou pur sucre (voir Le Monde des livres du vendredi 9 novembre  2012) .

Note 2 . - " les dents sont dures pour doux le monde" : la vemme est une louve bourre l'homme, c'est gonnu.


( rédigé par Honoré de B., rédacteur invité)





dimanche 11 novembre 2012

11 novembre




Ancien combattant de la grande guerre des sexes,  j'attends toujours ma médaille et ma pension !


( Rédigé par : Marcel )



vendredi 9 novembre 2012

Alain Badiou au forum du Mans : vive la passion Ginette

Ainsi ma bonne ville accueille-t-elle philosophes et écrivains pour débattre de l'amour. Vaste et inusable sujet. Le Monde des livres du 9 novembre présente ce 24e forum philo Le Monde / Le Mans.  C'est Alain Badiou qui doit en prononcer la leçon inaugurale. On peut s'attendre au pire. Son Eloge de l'amour (2009) avait déjà tenté, sans  y parvenir, de relouquer en trouvailles métaphysiques les lieux communs de rigueur sur le sujet. Badiou est à la philosophie ce que Sollers est à la littérature ou ce que la fanfare est au défilé (1). Il a le goût des formules ronflantes et définitives, l'instinct des poses avantageuses, avec un côté Cyrano attendrissant.

Cette fois, le mot d'ordre de Badiou, c'est : réinventons  l'amour, afin de libérer "l'énergie de l'Idée", seule voie pour atteindre la vérité car " toute vérité, étant universelle, est aussi ce qui interdit à l'individu qui s'y confronte de maintenir comme règle de vie la simple persistance de ses appétits propres, dont il s'imagine spontanément -- étant, entre autres choses , un animal -- qu'il suffit à son bonheur de les satisfaire". Mais, pas de chance pour  Badiou, on peut justement admettre comme vérité universelle que chacun, en ce bas monde, poursuit la satisfaction de ses appétits propres et qu'il suffit à son bonheur de les satisfaire, l'amour étant d'ailleurs un moyen usuel d'y parvenir, du moins au niveau de l'humanité courante . C'est même la vérité universelle la plus immédiatement perceptible. Dans ce cas, la contradiction imaginée par Badiou disparaît. Je crois personnellement à cette vérité universelle  et je la mets en pratique. J'ai toujours eu des choses  plus urgentes et plus intelligentes à faire que de me lancer dans l'aventure chimérique de l'amour-passion à la mode de Badiou. L'occasion ne s'en est d'ailleurs pas présentée et j'en remercie ma nature et le destin, ma nature surtout, allergique à ce genre de fariboles. J'ai fait et continue de faire de  ce qu'on désigne habituellement, faute d'un vocable plus adéquat, de ce mot fourre-tout, l'amour,  l'usage  ordinaire et banal qui exclut les grandes extases mais aussi les grandes angoisses et les gros problèmes . J'en touille tant bien que mal les ingrédients dans la marmite du quotidien. Ce n'est pas  la haute  cuisine saupoudrée de fine amor que vante Badiou, on est plutôt chez Tricatel, mais on fait avec les moyens du bord, n'est-ce pas, et pour le sentiment, loin de tout romantisme échevelé, c'est quantum est in me, et à la fortune du pot . Ce faisant, je n'ai pas le sentiment de m'éloigner beaucoup de la pratique la plus courante de la chose . J'évite d'ailleurs autant que possible d'employer  le mot "amour", car ma maman m'a bien défendu de dire des gros mots. Et celui-là est devenu obscène à force d'avoir été  galvaudé, aussi crasseux et puant qu'une vieille serpillière à éponger les chiottes. Avant de réinventer la chose, il faudrait déjà trouver un autre mot, moins ringard.

Quant à la recherche de la vérité, elle se passe fort bien de toute confusion avec la recherche de l'amour et gagne à être dépassionnée, purgée en tout cas de cette passion-là.  L'amoureux transi fait un quêteur de vérité très médiocre, en général, car l'excès d'émotion le déconcentre, le pauvret, on s'en doute bien.

Missionnaire de "l'amour, l'amour vrai, l'amour fou", Badiou serait-il en somme à la philosophie ce que Céline Dion est à la chansonnette ? Comparaison outrageusement moderniste. En réalité, ce micro-entrepreneur septuagénaire de la pensée française (ou de ce qu'il en reste par ces temps de crise) s'est bricolé à grand peine un branlant échafaudage conceptuel, aussi vermoulu que l'armoire de mère-grand, à l'aide de refrains d'Edith Piaf renforcés de quelques chevilles mao-spontex, le tout badigeonné du contenu d'un vieux pot de vernis Platon. C'est ce qu'un brocanteur appellerait de la philosophie vintage.

Badiou définit l'amour vrai comme "la décision d'accepter qu'un(e) autre, au départ parfaitement inconnu(e), fasse désormais, en son entier, sans restriction ni condition, partie de notre existence". Quel curé bénisseur d'alliances désavouerait ce programme-là ? C'est dans de très vieux pots que Badiou concocte ses formules. Tout pour Ginette, en somme, et advienne que pourra . Pourquoi pas, après tout ? Aux innocents les mains pleines... Sur le terrain théorique où  se cantonne généralement le philosophe, voilà une définition qui en vaut une autre. Peu importe que, dans la réalité, il n'y ait pas plus de chance de rencontrer  l'amour version Badiou que de croiser une Idée platonicienne Cela vaut mieux d'ailleurs, quand on songe aux risques insensés qu'une aussi délirante conception des rapports humains ferait courir aux gens. Notre philosophe a-t-il un instant songé aux ravages d'une crise des subprimes sentimentales à l'échelle mondiale ? On imagine sans peine les obligations pourries cachées sous l'enveloppe rose-bonbon de l'amûr tûjûrs. Quelles saignantes déconvenues attendraient les innombrables petits-porteurs séduits par le chant des sirènes badiousiennes ! Heureusement, le militantisme amoureux de l'effervescent Badiou ne risque guère de multiplier les vocations. La nature humaine, les contraintes de l'existence et le hasard en limiteraient de toute façon drastiquement le nombre. " La passion ? En a qui peut... En conserve qui peut..." aurait froidement observé le sceptique Neveu de Rameau. Quant à Badiou lui-même, à 75 piges révolues, il ne prend guère de risques personnels à plaider la cause de l'amour fou. Quand bien même craquerait-il pour une charmante (ce qu'on lui souhaite, ça l'occuperait et lui éviterait d'écrire de la mauvaise philosophie) qu'aurait-t-il à perdre à son âge ? Ses dernières illusions, à supposer qu'il lui en reste ? Il jouit de cette sécurité existentielle qui est celle des vieillards parvenus aux rives  de la mort . Elle lui permet de se payer le luxe d'un radicalisme qui n'est que de mots. Soyons sûrs que l'immense majorité des jeunes gens y regarderaient à deux fois avant de jouer la carte de la passion sans recours. C'est qu'à vingt ans, les enjeux sont autrement plus compliqués et plus graves que pour un septuagénaire qui a son avenir derrière lui.

Tout à sa manie de l'Unique, Badiou passe à côté de la vérité de l'amour. Car l'amour vrai n'a rien de cet engagement sans restriction ni recours Au contraire. L'amour, c'est le royaume de la fantaisie ! Toutes les formes d'arrangement y sont possibles ! Toutes les clauses de conscience sont admises ! Toutes les échappatoires sont envisageables ! Toutes les rétractations sont délectables ! Toutes les apostasies sont souhaitables. Badiou ignore les délices du ménage à trois, à quatre, à douze ! Il méconnaît les émerveillements de l'adultère ! Variété et variations : voilà les deux vraies lois de l'amour. Aussi l'amour est-il le royaume de l'universelle combinazione. Il se nourrit d'intrigue. Il se réinvente par la trahison. Heureusement, car le diable, dans l'amour, c'est l'ennui, et l'ennui naquit, là plus que partout ailleurs, de l'uniformité. Trompons donc avec constance l'être aimé.  Trompons-le avec fureur, jusqu'à plus soif ! Bafouons-le sans vergogne ! Arrachons pour lui les trente-deux dents du mensonge (2) ! L'amour, comme la vie, se perpétue par le changement, il y puise des forces nouvelles, il dépérit dans la constance. L'embrouille met un peu de piment dans ce fadasse brouet dont l'humanité fait son ordinaire depuis qu'il y a des hommes et qui bandent. Plat unique et très peu spécial. L'amour-fou à la sauce Badiou est bête comme une religion, assommant comme un dogme. Et puis, mon brave Badiou, réfléchis donc un peu : est-ce qu' un être humain, surtout une femme, avec toutes ses limites, ses insuffisances, ses petitesses, mérite qu'on se voue ainsi à lui, corps et âme, et surtout corps et biens ? Allons, mon Badiou, tu verses dans l'aberration, camarade.

Raillons donc sans répit le Badiou-Sganarelle. Roquet platonicien. Ganache idéaliste.  Grotesque Tartarin de la passion Ginette(3). Ce Toulousain d'occasion, vague et indigne héritier des troubadours occitans, aura osé venir bêler l'amour chez  les peuplades sarthoises, les mieux remparées de réalisme qui soient, ancestralement vaccinées contre les effets délétères de semblable rhétorique. Ah! comme il m'aurait plu d'écumer les pays de langue d'oc à la tête d'un parti de soudards de Simon de Montfort  (mon village d'origine). J'aurais fait sauter à foison les têtes, les oreilles et les queues.  Ces paltoquets n'auraient pas infecté de leurs transes lyriques leurs lointains descendants. Interdire  la dissémination de la semence badiouesque par l'ablation prématurée des couilles du potentiel ancêtre, quelle originale et radicale contribution à l'histoire de la philosophie ! Mais rien n'est perdu peut-être : à moi la machine à remonter le temps !

Les délires de Badiou me remémorent  l'aphorisme célèbre de  La Rochefoucauld : " Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu ". Nous ne sommes plus au temps de La Rochefoucauld. Personne ne croit plus aux esprits, sauf peut-être une poignée d'illuminés, parmi lesquels Badiou. Quelques uns d'entre eux se sont donné rendez-vous au Mans, parmi eux une certaine Catherine Malabou selon qui  " on peut perdre sa faculté à être amoureux, et par là ce que nous sommes au plus intime de nous-mêmes". Allons donc. N'est-ce pas Chamfort qui résumait l'amour au "contact de deux épidermes" et à  " l'échange de deux fantaisies"  ? Nous voilà bien loin des profondeurs de l'intime. " Le problème, c'est l'indifférence", déclare Catherine Malabou. "Ce qui détruit le plus profondément l'identité d'un homme, c'est la perte des émotions qui le relient aux autres ". Elle oublie que les émotions qui nous relient au monde naturel, aux animaux, définissent tout aussi sûrement notre identité. Quelle est donc cette rage de vouloir toujours faire passer "les autres", "nos semblables", avant tout le reste ! Comme si la gueule de mon voisin, et même celle de ma voisine (serais-je tenté de faire une  exception pour ma voisine ? il est vrai qu'elle m'excite, cette salope) était nécessairement plus intéressante que le museau de mon chat !

Catherine Malaubout semble résumer dans l'amour les émotions qui relient un homme à ses semblable ou, tout au moins, négliger les autres . Mais que fais-tu, ma Catherine, de la haine, incomparable instrument de connaissance de l'autre , par la découverte patiente et subtile de toutes les possibilités de lui en faire chier des ronds de chapeau ? Que fais-tu de  la merveilleuse jouissance sadique de la manipulation, que fais-tu de la souffrance méthodiquement et savamment infligée à l'autre, de préférence à la canaille amoureuse, ne serait-ce que pour la rappeler au sens des réalités ? On n'a pas assez  reconnu les vertus pédagogiques du sadisme ; si je t'en fais baver, c'est pour ton bien, c'est pour le progrès de l'humanité éclairant sa marche au flambeau de la connaissance, dont la divine Cruauté m'ouvre toutes grandes les portes. Ô Bienveillantes muses de la férocité, inspirez-nous !

Si Catherine Malaubout profère des conneries aussi grosses qu'elle, c'est  qu'elle n'a pas dû lire Baudelaire. Et puisque Badiou entend mener une guerre en l'honneur de l'amour, déclarons à l'amour une guerre sans merci ! Foin des discours stériles ! Cultivons de mille et une façons le non-amour. Mieux : contre l'amour, menons des actions  concrètes. Par les voies les plus délicieusement déloyales, par les tortueux chemins de l'hypocrisie, faisons-nous aimer, puis désespérons méthodiquement l'amoureuse et l'amoureux ! Opposons à leurs élans de brutales et répétées fins de non-recevoir. Administrons-leur d'innombrables nasardes. Tu n'es rien. Je te méprise. Je me ris de toi. Je conchie ta grande passion. Tu pues l'altruisme exalté, charogne. Va te laver !

Avec qui ose nous souiller de son amour, profitons sans vergogne de son incommensurable et stupide naïveté, et montrons-nous  immensément vaches. Cravachons sa niaiserie, mais jusqu'au sang ! Essuyons avec application nos semelles sur le paillasson de sa gueule.

C'est ainsi que j'en ai écoeuré plus d'une. Elles y laissèrent d'innombrables plumes et l'une d'elles, la vie. J'ai son suicide sur le tableau de chasse qui me sert de conscience. Elle pleura des larmes amères. Elle maudit le jour où elle m'avait connu. Incapable de se libérer d'une passion que l'inconscient et irresponsable Badiou eût approuvée, elle conçut le soulagement d'en finir. J'encourageai ce penchant. Il y eut non-assistance à personne en danger.

Au demeurant je m'en tape :  il y a prescription.

 " Il n'est qu'un seul moyen de connaître, c'est d'aimer", prétendait  cette vieille salope chrétienne de Georges Bernanos. Foutaise. La haine, la haine attentive, perspicace, la haine soigneusement dissimulée sous le masque d'une affection habilement feinte, est un moyen de connaissance de l'autre bien plus efficace que l'amour. Va-t-en donc relire les Liaisons dangereuses, ma bonne Catherine Malaubout. Quant à l'indifférence, si  nuisible aux rapports humains, selon la Catherine, elle ne saurait nuire à la connaissance de l'autre si l'on songe aux étonnantes possibilités d'une curiosité entomologique à froid, que j'ai personnellement beaucoup pratiquée, avec succès, et pas seulement en disséquant des grenouilles en TP de sciences-nat  au lycée du Mans, où je fis mes études. Arracher à une amoureuse ses illusions une à une, comme on arrache une à une ses ailes et ses pattes à une mouche, pour observer ce qui en résultera, voilà une entreprise vraiment digne d'un esprit avide de science, comme le mien.

Badiou et sa clique d 'allumés  s'en sont venus chanter les délices de l'extase de l'amour (qui n'est pas l'orgasme, souligne un autre de ces ineffables gugusses, ne confondons pas) dans ma bonne ville du Mans où, de mémoire de Sarthois, on n'avait jamais entendu parler de cte bête-là, pas plus d 'ailleurs que dans les espaces sublunaires, de la Terre de Feu au Kamtchatka et de Dunkerque à Tamanrasset. Convenons-en, 99, 999 % des humains sur cette planète ( moi le premier) n'ont jamais éprouvé "la sublime et dangereuse passion", ne savent point du tout à quoi ça peut ressembler, et se soucient comme d'une guigne de mener cette "guerre en l'honneur de l'amour" que Badiou, Clausewitz des alcôves, appelle de ses voeux.

L'amour ? Si l'on s'en tient à ce qu'en dit Badiou, qu'est-ce d'autre qu'un gadget à l'usage de l'intellectuel  occidental mao-bourgeois ?

Roquet aboyeur d'idéal, Badiou s'en va flairant les fesses de la vieille chienne platonicienne. Vieux guru mytheux de l'amûr tûjûrs, va-t-en donc prêcher les Tupinambous. Les réalistes Sarthois, grands amateurs de rillettes et de chapons bien gras, seront toujours allergiques à tes élucubrations.

" L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches ", disait Céline. On ne saurait trop conseiller à ces  fervents croyants de l'amour  de prendre rendez-vous chez le toiletteur pour s'y faire friser.  Mais qu'on ne compte pas sur moi pour les caresser. A la niche !


Notes

1 . - Au fait, pourquoi ne pas ouvrir ce forum par un défilé des participants en costumes de clowns blancs ou d'augustes, au choix, à travers les rues de la ville, avec Badiou en tête, tapant sur sa grosse caisse et soufflant dans son hélicon ? Le grand public ne trouve la philosophie ennuyeuse que parce que les philosophes (terme, lui aussi, abusivement galvaudé) se prennent beaucoup trop au sérieux.

2 . - Trente-trois. Dites trente-trois. Tant qu'on y est... une de plus ou de moins...

3 . - L'indignation pousse à l'alexandrin, c'est connu. Si j'avais le temps, je te torcherais de ces Châtiments de Badiou-Badinguet à entrer dans la légende des siècles futurs !



Mariella Righini ,  La passion, Ginette   ( Grasset )


( Posté par : Jambrun )



Cupidon et Psyché, par William Bouguereau, ou l'infini mis à la portée des caniches
( Posté par : Jambrun )