jeudi 28 février 2013

Boko Haram

854 -


J'ai décidé d'adhérer aux Boko Haram.

Cette secte islamiste nigériane est spécialisée dans les enlèvements de femmes blanches.

Au bigophone, le grand chef m'a dit :


                                  " Chez les Boko Haram y a beaucoup harem "


C'est  ce qui m'a décidé.


Y a bon Banania !


( Posté par : Marcel )

Un membre des Boko Haram enlevant une femme blanche

Les Jambruns communiquent . -

Marcel ! en dépit de plusieurs observations suscitées par vos posts précédents, vous persistez à faire étalage sur ce blog d'un "humour" dont même le Général Vermot, au temps de sa splendeur, n'aurait pas voulu. Vous savez que vous n'avez été admis à vous épancher ici que sur les instances de votre tante Germaine, aujourd'hui décédée. Sa main charitable ne s'étend plus sur vous . Alors, ou bien vous tentez d'élever le niveau, ou bien vous giclez. Understood ?


mercredi 27 février 2013

Au nom de quoi ? Maurice Papon expliqué par Sternhell

853 -


Le comportement de Maurice Papon sous le régime de Vichy, son procès et sa condamnation en 1998, plus d'un demi-siècle après les actes incriminés, continuent de nous poser des questions à la fois cruciales et gênantes, auxquelles la longue et passionnante préface que Zeev Sternhell a ajoutée en 2012, pour la réédition d'un livre qui fit débat lors de sa parution en 1983, Ni droite ni gauche, l'idéologie fasciste en France, permet d'apporter des réponses largement satisfaisantes, à mon sens.

Parmi ces questions, je distingue, pour ma part, les trois suivantes :

1 / Au nom de quoi, en 1942, Maurice Papon aurait-il pu refuser de contresigner les ordres expédiant les Juifs de Gironde  à Drancy (première étape avant leur transfert à Auschwitz) ?

2 / Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps (56 ans), avant que le procès Papon n'ait lieu ?

3 / Pourquoi Maurice Papon a-t-il fourni à la société française un bouc émissaire finalement peu efficace, l'arbre, comme on sait, ne parvenant généralement pas à cacher la forêt ?

Reprenant ces questions dans l'ordre inverse, je considérerai  d'abord la troisième :

1 /  Pourquoi Maurice Papon a-t-il fourni à la société française un bouc émissaire finalement peu efficace, l'arbre, comme on sait, ne parvenant généralement pas à cacher la forêt ?

Maurice Papon a été présenté pendant son procès par les médias comme un monstre froid, d'une indifférence inhumaine aux souffrances des victimes. Sa mise au ban de la société, à l'issue de sa condamnation -- exclusion de l'ordre de la Légion d'honneur, suppression de ses pensions -- parachevait l'image d'un individu exceptionnellement indigne.

Or, comme le montre Zeev Sternhell dans sa préface, Maurice Papon est loin d'être un cas isolé. Il est au contraire représentatif de la très grande majorité des fonctionnaires de l'administration française (administration préfectorale, police, justice etc.) qui, sans pour autant être des antisémites virulents (lesquels ne furent en effet qu'une minorité), collaborèrent sans beaucoup d'états d'âme à l'application de la politique antisémite de Vichy. Représentatif, plus largement, des élites françaises (écrivains, intellectuels, professeurs d'université, enseignants etc.) qui s'en accommodèrent aussi (ceux qui prirent le risque de protester contre l'exclusion de leurs confrères et collègues juifs furent très peu nombreux). Représentatif, plus largement encore, de la société française dans son ensemble, qui ne s'en accommoda pas moins, le régime de la Révolution Nationale étant accepté par l'immense majorité des Français comme la meilleure solution, ou comme le moindre mal, selon, dans les circonstances du moment.

2 / Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps (56 ans), avant que le procès Papon n' ait lieu ?


La réponse à cette question découle évidemment de la réponse à la question précédente. Dès la Libération, nous dit Sternhell, s'appuyant sur les travaux les plus sérieux sur le sujet, on assiste, dans toute la société, sur tout le territoire, à un travail collectif massif de réhabilitation et de réintégration des personnes compromises dans la collaboration avec Vichy et avec les autorités d'occupation. Innombrables sont en effet les cas de compromission, innombrables leurs formes, innombrables leurs degrés. Comme elle ne pouvait sans graves dommages pour la société frapper trop de gens, l'épuration ne concerna en pratique que les cas les plus voyants, les plus flagrants, qui firent l'objet de condamnations. La plupart des sanctions seront légères et beaucoup, même parmi les plus compromis, y échapperont complètement. C'est ainsi, pour ne prendre que les cas de quelques personnalités très connues, un Marcel Jouhandeau, pourtant antisémite acharné et collaborateur notoire, est à nouveau et très rapidement édité chez Gallimard, grâce à la protection de Paulhan. Plus tard, un Morand, un Montherlant seront sans difficulté reçus à l'Académie française. Dès 1949, alors que les survivants des camps de la mort viennent à peine de rentrer, René Bousquet, organisateur de la rafle du Vel'd'Hiv, reçoit de la Haute Cour un brevet de résistance ; on sait la pérennité des relations amicales du personnage avec François Mitterrand. Ensuite, l'oubli fait son oeuvre, facilitant la réinsertion , dans tous les secteurs de la société (édition, Université, haute administration, entreprises etc.), de très nombreux cadres compromis . Dès la Libération, Maurice Papon commence un brillant parcours dans l'administration préfectorale, puis au gouvernement du général de Gaulle.


3 / Au nom de quoi, en 1942, Maurice Papon aurait-il pu refuser de contresigner l'ordre expédiant les Juifs de Gironde à Drancy (première étape avant leur transfert à Auschwitz) ?


Au nom de quoi, en effet ? Car il fallait bien que ce fût au nom de quelque chose.


Rappelons d'abord qui fut Maurice Papon avant d'être nommé secrétaire général de la préfecture de la Gironde en juin 1942. Ce brillant sujet commença très tôt une carrière politique, dans le giron du Parti Radical. Au début des années trente, il milite dans la Ligue d'action universitaire, républicaine et socialiste, aux côtés de... Pierre Mendès-France. Il sera attaché au secrétariat d'Etat de François de Tessan dans les deux gouvernements Léon Blum. A la même époque il publie des articles  dans des journaux proches de la mouvance radicale comme Le Jacobin, journal bimensuel des jeunes radicaux. Maurice Papon n'a donc rien d'un homme de droite, encore moins d'un fasciste. C'est un homme classé à gauche qui, grâce à l'appui de Maurice Sabatier, membre lui aussi du parti Radical, obtient en 1942 ce poste clé à la préfecture de la Gironde. Voilà notre brillant sujet lancé dans une  carrière de haut fonctionnaire qui s'annonce, elle aussi, brillante. Servir le nouveau régime ne semble lui poser  aucun problème de conscience : pourquoi pas celui-là aussi bien qu'un autre ?  Il n'est pas le seul.

Maintenant, quelques citations s'imposent. Il s'agit de quelques articles, supposés connus de tous, d'un texte très célèbre, fondateur pour tout dire, dans sa première version (1789) :

Article Ier     . - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit.


Article II    . - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression.



Article VI    . - La Loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.



Article X   . - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi.



Article XI  . - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.




C'est au nom de ces articles (et de tous les autres) que Maurice Papon, membre du parti radical, républicain et, en principe, homme de gauche, aurait pu refuser, en 1942, de contresigner l'ordre de déporter les Juifs de Gironde au seul motif qu'ils étaient Juifs. Mais il faut croire que dès 1940, l'année de la promulgation du premier statut des Juifs, dans la conscience collective française, dans la conscience des élites française, et même dans la conscience de beaucoup de Français qui se croyaient peut-être encore républicains et de gauche , les principes de la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen étaient bien peu présents, bien peu actifs, pour que ,  dans leur immense majorité,  ils acceptassent sans broncher que l'on traitât ainsi leurs concitoyens. Pour que Maurice Papon refusât de contresigner les ordres proscrivant ses concitoyens juifs, il aurait fallu de sa part une adhésion profonde, de l'esprit et du coeur, aux principes inscrits dans la Déclaration des Droits de 1789. Ce n'était manifestement pas le cas. On peut penser au contraire qu'à l'instar de nombre de cadres du parti radical et de représentants des élites françaises, il s'en était consciemment détaché.

Une telle adhésion aux principes de la Révolution, après des années de formation des futurs citoyens dans les écoles de la République, aurait dû, en principe, se rencontrer chez l'immense majorité des Français en 1940, et d'abord dans les élites.  Il faut croire qu'il n'en était rien. Ceux des Français, bien rares , qui aidèrent leurs compatriotes Juifs à échapper à la persécution ne le firent d'ailleurs pas au nom des principes de 89, mais simplement au nom de l'humanité qu'ils portaient dans leur coeur. Ce vide idéologique si répandu, dans un pays qui se prévalait pourtant d'être la patrie des droits de l'Homme, a préparé le terrain à Vichy, en facilitant l'acceptation par les Français d'un régime liberticide, qui tournait délibérément le dos aux principes fondamentaux de la République. Cette carence fut sans doute en grande partie le produit d'un travail de sape mené, depuis un bon demi-siècle, contre l'idéologie républicaine et démocratique,  par une mouvance fascisante nombreuse et influente dont le livre de Sternhell étudie les origines, la nature et les composantes.

Sternhell  écrit à ce sujet :  " Isolées de la période de Vichy, les années trente françaises diffèrent énormément de la même période en Allemagne et en Italie. Prises en bloc avec les années quarante, considérées comme un tout, ces années de détresse présentent un aspect quelque peu différent. En l'espace de quelques mois, la France de 1941 se sera considérablement rapprochée des deux grands pays voisins. Incontestablement, l'été et l'automne de 1940 constituent une véritable période révolutionnaire qui change la face du pays. Il ne reste alors que peu de chose de la France de 1789 : la vieille tradition démocratique, battue en brèche pendant un demi-siècle, n'aura pas résisté au choc d'une grande crise nationale, à la défaite et à l'occupation d'une grande partie de son territoire. "


Comme un ultime et involontaire hommage aux institutions et à l'esprit de la République , le régime de Vichy prit soin, au moment où il entreprenait de persécuter les Juifs, de leur retirer arbitrairement la qualité de Citoyens français de plein droit, qui leur avait été reconnue par la Révolution française, et il le fit au moment même où, en Allemagne, on leur retirait la qualité d'Hommes. Il fallait bien, pour justifier la persécution de ces gens qu'on rejetait de la communauté nationale, qu'ils ne fussent plus ni Hommes ni Citoyens.

Ainsi, la promulgation , dès octobre 1940, des premières mesures discriminatoires contre les Juifs par Vichy apparaît comme un acte emblématique et véritablement fondateur : elle sanctionne le reniement des principes fondamentaux de la République et de la démocratie représentative. Elle consacre le triomphe des ennemis jurés de l'idéal révolutionnaire et du régime parlementaire.

Tous ceux qui, en France, s'accommodèrent du statut des Juifs et ne levèrent pas le petit doigt pour défendre leurs concitoyens arbitrairement privés de leurs droits ne s'avisèrent pas que, ce faisant, ils renonçaient eux-mêmes à revendiquer leurs propres droits.

Il est bien vrai que, comme le dit un personnage du Danton de Wajda , "l'homme a des droits tant qu'il sait les défendre ".


Additum . -

Des historiens français ont vivement contesté l'existence entre les deux guerres d'un fascisme français. et reproché à Sternhell de ne pas avoir cerné avec assez de rigueur le concept de fascisme, à partir d'une analyse du fascisme mussolinien. Mais Sternhell montre que le fascisme italien se réclame d'une idéologie qui s'est progressivement constituée en France à partir des années 1880, dont les principaux inspirateurs, tels Georges Sorel et Maurice Barrès, sont Français, et dont tous les éléments sont en place en France à la veille de la Grande Guerre. Son livre décrit, de façon pour moi très convaincante, l'étroite parenté idéologique entre le fascisme italien et les Croix de feu du colonel de la Rocque, les "chemises vertes" de Dorgères ou le PPF de Doriot qui, les uns et les autres, exprimaient d'ailleurs à toute occasion leur admiration pour l'action de Mussolini et leur adhésion à ses idées politiques. Il existe bien, dans la France des années trente, un puissant courant fascisant qui se nourrit du discrédit dans lequel la démocratie parlementaire est tombée aux yeux d'une grande partie de l'opinion pour laquelle, à la veille de la guerre, l'alternative n'est plus entre cette démocratie parlementaire qui semble à bout de souffle et le fascisme, mais entre le totalitarisme fasciste ou nazi et le totalitarisme communiste.

Un des éléments essentiels de l'idéologie fasciste, c'est le nationalisme, associé à une éthique volontiers guerrière. C'est ainsi que les fascistes ou fascisants français, engagés dans la collaboration avec l'occupant nazi, vont se retrouver pris dans la contradiction née de leurs propres principes. Ils rêvaient d'une alliance d'égal à égal avec l'Allemagne nazie au sein de l'Europe nouvelle. Mais le nationalisme allemand tel que le concevaient les nazis ne prévoyait pour la France vaincue qu'un rôle étroitement subordonné aux intérêts du vainqueur, sur tous les plans, notamment économique. Ces promoteurs inconséquents de la grandeur de leur pays finirent logiquement dans la peau de traîtres. Leur racisme au moins latent, souvent ouvertement revendiqué, se retourne également contre eux : aux yeux des nazis, la supériorité raciale des Aryens sur la race gauloise était évidente. Vae victis !


Zeev Sternhell ,  Ni droite ni gauche , l'idéologie fasciste en France  (Gallimard , folio/histoire)

Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789)  : www.assemblee-nationale.fr





Maurice Papon en 1945





mardi 26 février 2013

Tueur en série

852 -


                                                  Sous les tuiles

                                                  au bord du toit

                                                  l'hiver a suspendu

                                                  ses couteaux. 


                                                  Effilés

                                                  affûtés .


                                                  A leur pointe


                                                  goutte


                                                  la lymphe

                                                  de quelque nymphe.



( Texte et photographie : Arthur Bimbo )




lundi 25 février 2013

Wolfgang Sawallisch : requiem pour des musiciens disparus ?

851 -


Wolfgang Sawallisch vient de mourir à l'age de 89 ans. Il fut un des plus grands chefs d'orchestre de son temps, au long d'une carrière de plus de soixante ans, et un pianiste accompagnateur exceptionnel.

Sawallisch chef d'orchestre, c'est pour moi la finesse, alliée au  dynamisme, à l'élan, à l'éclat, quelque chose de scintillant, comme en témoigne son enregistrement des symphonies n° 1 et  n° 4 de Schumann (1973), à la tête de la Staatskapelle de Dresde. En 1973 -- date  de l'enregistrement --, la ville, située alors en R.D.A., se relevait de ses ruines. La reconstruction de quelques uns de ses monuments et les concerts de la Staatskapelle faisaient oublier un peu aux habitants la tristesse du quotidien.

L'orchestre possédait les qualités idéales pour traduire la conception que le chef avait de la musique de Schumann, des qualités qu'on retrouvera plus tard dans ses interprétations de Bruckner, toutes de légèreté et de grâce, cette fois sous la direction d'Eugen Jochum.

En 1973, Sawallisch avait 49 ans. Je m'avise que, si la moyenne d'âge des membres d'un orchestre chevronné comme la Staatskapelle de Dresde doit être d'une bonne quarantaine d'années, la plupart des musiciens qui interprétèrent ces deux symphonies de Schumann sous la direction de Sawallisch doivent être, pour la plupart d'entre eux, au moins octogénaires, et les autres au moins septuagénaires. Bon nombre  ont déjà dû précéder leur chef dans l'autre monde.

Voilà donc un enregistrement historique à tous égards. Mais la véritable admiration est historique, comme on sait, à commencer par la mienne, véritable monument historique de l'admiration mélomaniaque dans les années 70 du siècle dernier. Et il est vrai que ma mémoire conserve, comme de précieuses reliques, les émotions même pas fanées de mes découvertes de ces années-là . Ah ! ma première audition de la 4e Symphonie de Malher (par James Levine et Judith Blegen) ! Ah ! mon premier Orfeo (celui de Corboz, avec le grand Philippe Huttenlocher) ! mon premier Pierrot Lunaire (celui de Pierre Boulez et Helga Pilarczyk) ! De temps en temps, elles émergent à ma conscience, dans toute leur fraîcheur. Je les savoure à nouveau, et puis je passe à autre chose, d'abord parce que cela ne dure qu'un instant, et puis il me semble qu'elles ne recèlent d'autre secret que celui de ma vibration singulière au choc de ce qui était alors pour moi quelque chose d'absolument nouveau, dans l'ambiance qui était alors celle de ma vie, avec la réceptivité qui était alors celle de mon corps. Ce qui n'est pas rien tout de même, puisqu'elles me restituent celui que j'étais alors, me font le coup de la madeleine... Très mystérieux, au demeurant, tout ça, et quasiment indicible. Beaucoup plus compliqué, je crois, que la relation qu'on a avec un livre ; un livre, c'est quand même essentiellement pour la tête ; la musique, elle, entre en résonance avec tout l'être ; elle vous travaille beaucoup plus en profondeur.  La compréhension que j'ai aujourd'hui de ces musiques, c'est autre chose, c'est quelque chose qui s'est construit et a évolué avec le temps, c'est beaucoup plus intellectualisé ; l'émotion première, elle, reste comme un joyau unique.


Schumann, Symphonie n° 1 en si bémol majeur, "Le Printemps " / Symphonie n° 4 en ré mineur  -- Staatskapelle, Dresden / Wolfgang Sawallisch      (1 vinyle EMI)

Schubert , Lieder, Margaret Price / Wolfgang Sawallisch     (1 vinyle Orfeo)


Additum . - Après-midi, le tableau de Caspar-David Friedrich ici reproduit, me paraît s'accorder à merveille à la poésie schumanienne.




Caspar-David Friedrich ,  Après-midi

dimanche 24 février 2013

Hommage à Mondrian

850 -


Au Mondrian première manière. A moins que ce ne soit à Carzou. Bien oublié Carzou, ce me semble. Dommage. Il y avait chez lui une poésie du trait, de la griffure, que j'aimais. Trop de lithos en série, peut-être ?

Impossible, aujourd'hui,  pour le Varois moyen, de ne pas appuyer sur le déclencheur. Tous les villages se sont donné rendez-vous sur Facebook. As-tu vu mon clocher sous la neige ? mon jardin ? mon chat ?  ma petite dernière ? Je ne saurais me dérober à cet innocent rituel.


Cliquer sur la photo pou l'isoler et l'agrandir





samedi 23 février 2013

Le Midi des écrivains (2) : Maupassant à Agay

849 -


Grâce au succès de se nouvelles et de ses romans, Maupassant se fit construire dans un chantier naval d'Antibes un yacht, le Bel ami. A son bord, il croisa le long de la côte, entre Antibes et Hyères. Sur l'eau, publié en 1888, se présente comme un journal de bord où s'entremêlent choses vues, rêveries et méditations. Parti d'Antibes, le yacht jette l'ancre devant Agay :

"  La rade d'Agay forme un joli bassin bien abrité, fermé d'un côté, par les rochers rouges et droits, que domine le sémaphore au sommet de la montagne, et que continue, vers la pleine mer, l'île d'Or, nommée ainsi à cause de sa couleur ; de l'autre, par une ligne de roches basses, et une petite pointe à fleur d'eau portant un phare pour signaler l'entrée.

   Dans le fond, une auberge qui reçoit les capitaines des navires réfugiés là par les gros temps et les pêcheurs en été, une gare où ne s'arrêtent que deux trains par jour et où ne descend personne, et une jolie rivière s'enfonçant dans l'Estérel jusqu'au vallon nommé Mal Infernet, et qui est plein de lauriers-roses comme un ravin d'Afrique.

   Aucune route n'aboutit, de l'intérieur, à cette baie délicieuse. Seul un sentier conduit à Saint-Raphaël, en passant par les carrières de porphyre du Drammont ; mais aucune voiture ne le pourrait suivre. Nous sommes donc en pleine montagne.

   Je résolus de me promener à pied, jusqu'à la nuit, par les chemins bordés de cistes et de lentisques. Leur odeur de plantes sauvages, violente et parfumée, emplit l'air, se mêle au grand souffle de résine de la forêt immense, qui  semble haleter sous la chaleur.

  Après une heure de marche, j'étais en plein bois de sapins, un bois clair, sur une pente douce de montagne. Les granits pourpres, ces os de la terre, me semblaient rougis par le soleil, et j'allais lentement, heureux comme doivent l'être les lézards sur les pierres brûlantes, quand j'aperçus, au sommet de la montée, deux amoureux ivres de leur rêve.

   C'était joli, c'était charmant, ces deux êtres aux bras liés, descendant, à pas distraits, dans les alternatives de soleil et d'ombre qui bariolaient la côte inclinée.

   Elle me parut très élégante et très simple avec une robe grise de voyage et un chapeau de feutre hardi et coquet. Lui, je ne le vis guère. Je remarquai seulement qu'il avait l'air comme il faut.  Je m'étais assis derrière le tronc d'un pin pour les regarder passer. ils ne m'aperçurent pas et continuèrent à descendre, en se tenant par la taille, sans dire un mot,  tant ils s'aimaient..

   Quand je ne les vis plus, je sentis qu'une tristesse m'était tombée sur le coeur. Un bonheur m'avait frôlé, que je ne connaissais point et que je pressentais le meilleur de tous. et je revins vers la baie d'Agay, trop las, maintenant, pour continuer ma promenade.

   Jusqu'au soir, je m'étendis sur l'herbe, au bord de la rivière, et , vers sept heures, j'entrai dans l'auberge pour dîner.

   Mes matelots avaient prévenu le patron, qui m'attendait. Mon couvert était mis dans une salle basse peinte à la chaux, à côté d'une autre table où dînaient déjà, face à face et se regardant au fond des yeux, mes deux amoureux de tantôt.

   J'eus honte de les déranger, comme si je commettais là une chose inconvenante et vilaine.

   Ils m'examinèrent quelques secondes, puis se mirent à causer tout bas.

   L'aubergiste, qui me connaissait depuis longtemps, prit une chaise près de la mienne. Il me parla des sangliers et du lapin, du beau temps, du mistral, et d'un capitaine italien qui avait couché là l'autre nuit, puis, pour me flatter, vanta mon yacht, dont j'apercevais par la fenêtre la coque noire et le grand mât portant au sommet mon guidon rouge et blanc.

   Mes voisins, qui avaient mangé très vite, sortirent aussitôt. Moi, je m'attardai à regarder le mince croissant de lune poudrant de lumière la petite rade. Je vis enfin mon canot qui venait à terre, rayant de son passage l'immobile et pâle clarté tombée sur l'eau.

   Descendu pour m'embarquer, j'aperçus, debout sur la plage, les deux amants qui contemplaient la mer.

   Et comme je m'éloignais au bruit pressé des avirons, je distinguais toujours leurs silhouettes sur le rivage , leurs ombres dressées côte à côte. Elles emplissaient la baie, la nuit, le ciel, tant l'amour s'exhalait d'elles, s'épandait par l'horizon, les faisait grandes et symboliques.

   Et quand je fus remonté sur mon bateau, je demeurai longtemps assis sur le pont, plein de tristesse sans savoir pourquoi, plein de regrets sans savoir de quoi, ne pouvant me décider à descendre enfin dans ma chambre, comme si j'eusse voulu respirer plus longtemps un peu de cette tendresse répandue dans l'air, autour d'eux.

   Tout à coup une des fenêtres de l'auberge s'éclairant, je vis dans la lumière leurs deux profils. Alors ma solitude m'accabla, et dans la tiédeur de cette nuit printanière, au bruit léger des vagues sur le sable, sous le fin croissant qui tombait dans la pleine mer, je sentis en mon coeur un tel désir d'aimer, que je faillis crier de détresse.

   Puis, brusquement, j'eus honte de cette faiblesse, et ne voulant pas m'avouer que j'étais un homme comme les autres, j'accusai le clair de lune de m'avoir troublé la raison. "

Guy de Maupassant, Sur l'eau   (1888)


A l'époque, Agay n'était qu'un hameau , relié à Saint-Raphaël et à Cannes par des chemins à travers l'Estérel. Toutefois, la ligne de chemin de fer existait déjà, et empruntait le tracé actuel. L'actuelle route touristique du bord de mer, qui relie Cannes à Saint-Raphaël par Théoule, Anthéor, Agay et le Dramont, et la route de l'intérieur, par Valescure, furent construites plus tard. Malgré l'urbanisation du bord de mer, l'aspect de la côte, entre Agay et Théoule, n'a pas trop changé depuis l'époque de Maupassant grâce à la création de la forêt domaniale de l'Estérel, célèbre pour ses roches rouges, des rhyolites qui sont effectivement la forme éruptive de ces "granits pourpres" dont parle Maupassant. On peut y faire encore de longues promenades solitaires "par les chemins bordés de cistes et de lentisques", aux alentours du vallon du Mal Infernet, un des plus beaux sites du massif de l'Estérel, reste de l'immense volcan actif au permien, il y a quelque deux cent cinquante millions d'années, et dont les coulées les plus éloignées de la caldeira primitive viennent mourir au Nord du village du Muy.

On se dit que le couple rencontré par Maupassant, image de l'amour heureux, aurait pu figurer dans un de ses romans ou de ses contes. Pourtant Maupassant n'est guère un peintre de l'amour heureux, et ces deux jeunes gens épris l'un de l'autre incarnent plutôt un rêve inaccessible, pour l'auteur d'Une vie. Le passage fait aussi apparaître la nature dépressive de Maupassant, souvent sujet à des accès de sombre tristesse, comme ici. L'épisode de l'agonie de Forestier, au milieu des splendeurs de la baie de Cannes, traduit puissamment, dans Bel ami, le pessimisme foncier de Maupassant.

Agay se recommande aux amateurs de littérature à un autre titre. La famille d'Agay, propriétaire d'une ferme en bordure de la rade, est en effet apparentée à Antoine de Saint-Exupéry, qui fit de nombreux séjours à Agay, chez sa soeur, madame d'Agay.

Le site d'Agay fut occupé dès l'antiquité. Le nom d'Agay vient de Portus Agathonis, qui fut un comptoir massaliote. Au large d'Agay ont été repérées et fouillées plusieurs épaves antiques, notamment aux abords de l'îlot de la Chrétienne.




La retenue du lac de l'écureuil, en haut du vallon du Malinfernet, n'existait pas au temps de Maupassant.

vendredi 22 février 2013

Sur moins d'un octave

848 -


Plus précisément, sur moins d'un octave à la main droite, et bien moins qu'un octave à la main gauche, s'égrène paisiblement la mélodie tendre, sereine, lumineuse. Mais que de richesses dans si peu d'espace, que d'insaisissable émotion, que d'allégresse. Variations, variations, dont on ne se lasserait jamais si le compositeur n'avait souverainement décidé (mais pourquoi ?)  que, voilà, maintenant, on va passer à un autre thème.

Il a composé cette musique pour le pianoforte, mais sur un Steinway ou un Bösendorfer, surtout joué par Brendel, on se dit que le piano moderne rend merveilleusement justice à cette musique à la fois si simple, si subtile, et si chantante, une musique qui vous réorganise l'âme autrement, vous change et le monde avec vous, en vous enchainant à sa loi vous libère de celle du temps, vous met si magiquement à l'unisson de son pas. Même là-haut, dans les déchirures des nuages, tandis que le pianiste fredonne doucement, le ciel, bleu-tendre, écoute.

Et, tandis que je tape ce texte, ma frappe se fait légère et (presque) sans fausse note.


Wolfgang Amadeus Mozart , Rondo en la mineur,  K 511Sonate en la majeur , K 331 / Sonate en si bémol majeur, K 570 / Sonate en ut majeur,  K 330 ,  Alfred Brendel, piano ( BBC live recording )







Gao, répétition générale ?

847 -


Les récents combats de Gao démontrent ce que les responsables français auraient bien dû savoir avant de lancer l'armée dans l'équipée malienne, à savoir que la rapide avancée des djihadistes dans le Nord-Mali jusqu'au verrou de Konna n'a été possible que parce qu'ils ont bénéficié du soutien et des complicités d'une forte partie de la population, y compris dans le Sud et jusqu'à Bamako. Après leur repli tactique du mois de janvier, ils n'ont eu aucun mal à lancer des contre-attaques surprises dans les villes supposées reconquises par les soldats français et maliens. Venus de la banlieue de Gao ( entendons le mot "banlieue" dans le sens qu'il avait au temps de Jean-Jacques, quand Ménilmontant était une banlieue de Paris), quelques rebelles déterminés et surarmés se sont infiltrés jusque dans le centre-ville et ont occupé des centres administratifs (la mairie notamment) qu'on aurait pu croire particulièrement protégés.

Adeptes d'actions spectaculaires largement répercutées par les médias, les djihadistes pourraient bien être tentés d'en organiser d'autres, pas seulement au Mali, mais, cette fois, en France même. Dans les banlieues et certains quartiers de nos grandes villes, à Paris, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, des groupes salafistes acquis à l'action violente et actuellement fondus dans une population musulmane partiellement acquise à leur cause pourraient se lancer à l'assaut de quelques bâtiments officiels. Les cibles ne manquent pas, et, en un premier temps tout au moins, ce ne sont pas un ou deux cars de C.R.S. qui suffiraient à leur barrer le passage. On mesure aisément la pagaille que sèmeraient des actions coordonnées, dans la capitale notamment. Qu'on imagine un instant l'Assemblée Nationale, la Mairie de Paris et quelques commissariats investis simultanément par quelques uns de ces groupes.

N'en doutons pas : de telles actions ne sont  pas une vue de l'esprit ; elles se préparent en ce moment même, elles sont imminentes, et le plan Vigipirate constitue une bien faible protection.

Si elles se produisaient (et elles se produiront), elles auraient malheureusement l'effet de démontrer la dangerosité de la présence de populations musulmanes nombreuses et regroupées en des régions fortement urbanisées et d 'importance politique majeure de notre territoire. L'islam en tant que tel restera perçu chez nous, comme dans d'autres pays, comme une religion dangereuse pour la démocratie, tant que ses fidèles n'auront pas accepté massivement et de façon significative le principe de la laïcité, tant qu'en son sein des instances régulatrices n'auront pas imposé un code de conduite entièrement compatible avec la démocratie. On en est loin. Le résultat, c'est que la population musulmane reste dans notre pays, aux yeux de beaucoup, une population à risque; nombreux sont nos concitoyens qui restent persuadés que son effectif doit coûte que coûte rester limité et ses conduites  étroitement surveillées; en l'absence d'une surveillance efficace par les services officiels de renseignement et de police, plus d'un  pense qu'il reviendrait à la population non-musulmane d'exercer, ville par ville, quartier par quartier, une surveillance permanente  et de se préparer à participer aux côtés des forces de l'ordre et de l'armée à une éventuelle action répressive à grande échelle contre les factieux et tous leurs complices, sans indulgence ni pitié excessives . Il est des circonstances historiques, estiment certains, où la guerre civile elle-même peut exercer sur une communauté une action purgative salutaire. Dans une première étape, des milices officieuses de surveillance et de délation, formées de bons citoyens, organisées sous une forme paramilitaire, aptes à mener des actions ponctuelles de représailles, actives dans tous les secteurs de la société ( police, armée, écoles, universités, administrations, quartiers, immeubles) pourraient faire la preuve de leur efficacité, sans compter qu'elles seraient tout naturellement amenées à surveiller aussi d'autres populations dont on sait fort bien qu'elles alimentent la délinquance et la criminalité . Une  société panoptique en somme où, selon le voeu de Michel Foucault, les vrais Français seraient chargés d'encadrer pour leur bien ceux qui ne le sont pas, ou pas encore. L'Inquisition médiévale a légué à l'Europe le modèle d'une société sainement gérée et les moyens efficaces pour la promouvoir et la maintenir. Pourquoi ne pas suivre son admirable exemple ? C'est du moins ainsi que d'aucuns voient l'avenir de nos sociétés encore insuffisamment réarmées à leurs yeux, sur le plan moral et idéologique .

Espérons toutefois que nous n'aurons pas à en venir à ces extrémités. Ce serait dommage pour tout le monde, encore que... Au fond, ce serait aux musulmans eux-mêmes de mettre clairement au ban de leur communauté les éléments fanatiques adeptes de la violence, démontrant ainsi par les actes que l'Islam est bien la religion de paix que d'aucuns affirment qu'il est.


Terminator 2 , film de James Cameron , avec Arnold Schwarzenegger

( Posté par : Myriam Ben Rataboum )



Les Jambruns communiquent . -

Saluons, avec ce premier billet, l'arrivée parmi nous de notre nouvelle collaboratrice Myriam Ben Rataboum, plus spécialement chargée  des questions de prospective dans les champs politiques, sociaux, idéologiques et religieux. Il va de soi que nous lui laissons l'entière responsabilité de ses propos et de ses opinions, notamment ici d'une interprétation séduisante mais spécieuse de la pensée de Michel Foucault, ainsi que de prédictions et de suggestions dont notre optimisme  foncier et notre nature charitable nous tiennent éloignés.

Valeria von Rataboum a cru devoir classer ce billet dans la catégorie humiaour. Il appartiendra au lecteur d'y repérer les parts respectives  de l'humour, de l'amour et du miaou. Pour notre part, sur une échelle de 1 à 100, le dosage suivant nous semble correct : humour = 1 / amour = 0 / miaou = 99 .



jeudi 21 février 2013

Perfection de Saintonge

846 -


Dans la douceur d'une fin d'après-midi de septembre,  l'église de Talmont. Calcaires blancs sur calcaires blancs. L'eau immense, paisible. Les arcatures du porche veillent sur les tombes usées du petit cimetière. Célébration du silence, à perte de vue sur les collines porteuses de vignes, sur l'estuaire miroitant ; au bas des petites falaises, les cabanes des pêcheurs s'y aventurent prudemment, en tâtant bien le fond, de guingois sur sur leurs échasses.

Cliquer sur la photo pour l'agrandir et l'isoler

mercredi 20 février 2013

Philippe Sollers : portrait de l'artiste en vieux faiseur

845 -


 Portraits de femmes est le dernier Sollers en librairie. Je ne le lirai pas. Le dernier Sollers que j'aie lu, c'était Passion fixe , en 2000. Je m'étais juré alors qu'on ne m'y reprendrait plus. On ne m'y reprendra plus. Depuis le pesant et indigeste Femmes (1983), je n'étais pas, il est vrai, un fan de cet écrivain, mais là, j'avais trouvé qu'il dépassait les bornes de l'imposture. Sollers m'apparaissait sinon comme l'inventeur, du moins comme le plus remarquable représentant d'une technique plus mercantile que littéraire qui consistait à se fendre d'une cinquantaine de pages plutôt bien torchées, voire brillantes, sur à peu près n'importe quel sujet (en l'occurrence dans ce livre-là, il s'agissait, si je me rappelle bien, de peinture chinoise ) pour accrocher le lecteur et lui refiler  le reste, c'est-à-dire un pseudo roman insignifiant, ennuyeux et long, où l'auteur échouait piteusement à faire exister quoi que ce soit, histoire et personnages, après  avoir pourtant commencé par tambouriner le caractère exceptionnel de l'une et des autres. Risibles pitreries de camelot de foire cherchant à fourguer sa marchandise, à peine dissimulées sous le clinquant de l'écriture.

Sollers, c'est pour moi la facilité au service de l'esbrouffe. Au temps où il n'y  en avait que pour lui dans le Monde des livres, où, chaque fois qu'il pondait -- et c'était souvent -- il pouvait compter sur les  indécentes flagorneries d'une Josyane Savigneau, il se fendait d'un panégyrique hebdomadaire consacré à une nos vieilles gloires littéraires, sorte de supplément mondain au  Lagarde & Michard. L'originalité de ses vues critiques n'y dépassait pas en effet les poncifs éculés vulgarisés par ce bon vieux manuel. Là encore, les afféteries de l'écriture masquaient mal l'indigence du fond.

Ce petit maître dont l'insignifiance littéraire n'a d'égale que sa certitude de compter parmi les grands écrivains de son temps s'est constitué, grâce à son entregent et à ses relations dans les médias, une claque de fidèles toujours prêts à se récrier d'admiration chaque fois qu'il sort un livre -- et c'est souvent puisqu'en une bonne cinquantaine d 'années de carrière il a une soixantaine de titres à son actif, soit près d'un titre par an. L'art de faire carrière suppose celui d' occuper le terrain.

Avec le temps, toutefois, le concert d'applaudissements n'est plus aussi nourri que naguère. C'est ainsi que, parmi les habituels dithyrambes, Portraits de femmes a fait l'objet , dans le Figaro littéraire, d'un article sévère, signé d'Alice Ferney. La critique y constate qu'après l'inévitable soixantaine de pages destinée à servir d'accroche,  le livre "se délite en catalogue" . Sollers s'y voudrait moraliste mais le niveau de la pensée n'est pas à la hauteur de ses ambitions  : "en voulant être lapidaire, voire elliptique, Sollers devient ennuyeux : ses commentaires sont faibles, le tout venant de la pensée  [...] Les formules toutes faites abondent ". Ce mélange de prétention et de suffisance produit l'inverse du résultat  escompté : "l'intelligence du lecteur attend quelque chose qui ne vient jamais". Alice Ferney dénonce le dilettantisme d'un écrivain, doué peut-être, mais qui a depuis longtemps fait le choix de ne pas se fatiguer plus que nécessaire : "L'auteur, écrit-elle, se devrait à lui-même d'avoir travaillé davantage ". Mais à quoi bon travailler davantage quand on a pour ses lecteurs un mépris à peine voilé, qu'elle ne manque pas de pointer.

Au fond, ce qui aura manqué à Sollers, c'est la force d'un authentique projet littéraire qui signale toujours les grands écrivains, un Modiano, un Claude Simon ou un Pierre Michon par exemple. En 1999 déjà, Régis Debray, dans un article repris fort opportunément dans son dernier livre, Modernes catacombes (uniquement des reprises d'articles, conférences et allocutions diverses), constatait cette fadeur et ce manque de souffle, ce manque de hauteur :

" Le Sollers avait tout pour devenir un vrai bon, et non le faux grand qu'il a mis en circulation sous le masque. Que lui a-t-il manqué ? De  savoir se quitter à temps, sans doute. [...] On peut être un type bien sous tous rapports et un écrivain exécrable, et un salaud peut faire un écrivain considérable. Le Sollers n'est pas un méchant bougre, mais enfin, le problème n'est pas, n'a jamais été type bien ou  pas bien, ce catéchisme-ci ou celui-là. [...] Ce qui importe, c'est la fibre, et le voltage du courant qui passe ou non dans les fibres. Electricité spirituelle ou temporelle. Sur la terre comme au ciel rien de grand ne se fait sans mystique, et les petites passions font rarement de grandes oeuvres. Faire entendre une voix, c'est plus que faire écouter des notes. Et la voix suppose un souffle, que la virtuosité ne remplace pas."

Le bilan est sévère : " Effets d'annonce, rideau de fumée. Moins on porte de richesse en soi, plus on cherche à faire du bruit. L'occupation du terrain médiatique lui donne une grande présence, mais l'oeuvre, où est-elle passée ? Des livres en série, qui ne sont plus des livres ; des articles bien troussés -- à moi Bossuet, à moi saint Augustin, à moi Mallarmé --, mais savoir parler de la littérature (ce qu'il fait avec talent) n'est pas exactement faire oeuvre de créateur. Au départ, on avait une grande ambition, et des moyens. A l'arrivée, satisfait d'éblouir, on a une forte position, et les médias ". On voit que pour le Sollers critique littéraire Debray est nettement moins sévère que moi -- et c'est moi qui ai raison.

Au total un écrivain à la mode, doté d'une "accorte disponibilité au majoritaire", "à tu et à toi avec tout ce qui se présente", expert à "additionner les publics opposés, le b-a-ba du commerce" -- ce qui ne l'empêche pas -- bien au contraire --, de prendre la pose -- c'est même sa favorite -- de l'écrivain maudit, et, pourquoi pas, du génie persécuté .

Mais au fond l'image que Sollers donne de l'écrivain n'est-elle pas celle qui convient le mieux à notre société du spectacle ?  "En gestion de carrière donc, 20 sur 20. La preuve : excellent à l'oral, de plus en plus télégénique avec les ans, et de plus en plus médiocre à l'écrit, bâclé, banal, survolant. C'est que, pour le public, l'image conduit au livre, non l'inverse; les prestiges du livre s'étiolent, et l'image décide. Peu importe le texte pourvu que l'auteur en parle bien. Le hâbleur a compris, dans la foulée de mai 1968, avec vingt ans d'avance sur le gros de la troupe, qu'un écrivain qui compte serait désormais un personnage public et qu'un homme public ne se juge pas seulement à ses actions, pas plus que l'écrivain à ses écrits, mais à l'image et au spectacle qu'il donnera de lui-même. D'où suivait une nouvelle hiérarchie des urgences : se faire vite une tête, un look en logo, et des amis. Flatter les mieux placés, un copain dans chaque case du jeu de l'oie. "

On ne s'étonnera pas de ne pas trouver dans cette "hiérarchie des urgences"  la qualité des oeuvres. Le lecteur devra donc se contenter de ce que, "dans l'urgence", le Sollers se contente de lui servir, de cette "cabriolante frivolité" où se devine pourtant aisément "le pontifiant sous le sautillant", de ces poncifs et de ces fausses audaces, spécialité de l'inventeur du "conformisme transgressif", de ces rodomontades, cache-misère d'une pensée indigente : " "Relisons Etre et  temps, livre capital pour le XXe siècle " -- injonction faite au débotté, et hop ! on tourne ".

Portrait férocement lucide  d'un histrion médiatique et d'un faiseur. Certes Debray y sacrifie par trop, quant à lui, à  son goût pour les cascades de formules qui tendent à devenir sa marque de fabrique ; formules abusivement ramassées, trop souvent réductrices, faussement brillantes, agaçantes et stériles, inconsistantes à force de se vouloir futées, n'étreignant plus que du vide à force de vouloir trop étreindre (c'est plus voyant encore et plus ennuyeux dans les pages qui suivent, consacrées à Foucault).   Style coincé. Musiquette monocorde. Les méandres proustiens ne sont pas du goût du Régis ; il enchaîne ses bouts de phrase avec l'obstination d'une poule monomaniaque alignant des brindilles. Ses recettes d'écriture  ne sont finalement pas moins voyantes ni moins lassantes que celles de Sollers. Tous deux, très ordinaires pondeuses de notre modeste poulailler littéraire, si provincial. Seconds couteaux, seconds rôles. Il faut dire que les vrais premiers rôles s'y comptent sur les doigts d'une seule main.

Victime de quelques méchants coups de bec de la poule Sollers, la poule Debray s'est rebiffée : combat de vieilles poules (1) susceptibles. Sous le coup du dépit, notre médiologue autoproclamé a pondu . Le produit de sa fureur est cette analyse fielleuse mais lucide : sous son éclairage cruel, on voit mieux ce qu'au-delà de la valeur d'un écrivain, le cas Sollers nous révèle de l'état actuel de la littérature dans la société du spectacle.


Régis Debray ,  Modernes catacombes  (Gallimard )

-  A lire, sur le site de La République des livres, le papier de Pierre Assouline : " Régis Debray veut être Chateaubriand ou rien "

Note 1 . -  Sollers, 76 ans ; Debray, 72 ans. On se croirait dans Les Burgraves ! J'ai vu un reportage sur les maisons de  retraite : c'est fou ce que les vieux peuvent être teigneux entre eux.






mardi 19 février 2013

Une pédagogie de rêve

844 -


Je pénètre dans une pièce vaste et claire comme la salle de contrôle d'un aéroport, où m'attendait, en papotant paisiblement, un auditoire fort clairsemé. Sur les tables, des ordinateurs flambant neufs. Apparemment que les restrictions budgétaires n'ont pas encore touché tout le monde.

Je présente mes voeux de santé, de bonheur et, bien entendu, de réussite à l'examen, puis m'enquiers des absents (nombreux). On m'informe que ce grand garçon, qui ressemble à mon copain Guillaume, dont les incertitudes touchant au désespoir nous avaient si fortement alarmés à la veille de la trêve des confiseurs, passe le plus clair de son temps à chanter :  justement, il donne en ce moment même un concert dans les parages. Quelques autres ont trouvé eux aussi leur voie, parfois inattendue, comme cette brillante étudiante qui, après avoir vécu une passion torride avec une de ses camarades, entretient à présent une liaison orageuse avec un homme.

Fort opportunément, la voici penchée sur mon fauteuil-lit de repos et, tout en m'entretenant de choses et d'autres, elle couvre mon visage de léger baisers,  frais et parfumés, parfaitement exquis. Elle s'appelle Margot. Je me rends bien compte que je la kiffe à max.

Du reste, l'ambiance est vraiment hyper-cool, comme disait ce champion de basket-ball (la personnalité préférée des Français juste après son papa) entrevue hier soir à la télé. Un jeune homme  inconnu, sans doute nouvellement inscrit, à moins qu'il ne se soit trompé d'étage, m'interroge sur l'utilité de suivre une classe de seconde : débouche-t-elle directement sur une insertion professionnelle réussie ou sert-elle seulement à préparer l'entrée dans la classe supérieure ? C'est plutôt cette seconde option que je lui conseille de retenir,  bien que je ne méconnaisse pas le niveau de haute technicité de la classe de seconde.

Tandis que l'auditoire regroupé au fond de la salle continue son aimable papotage, je m'aperçois qu'il est temps de l'éclairer sur le programme des deux trimestres à venir. Les développements théoriques sur l'unique type d'épreuve au programme de l'examen ayant occupé le premier, il est temps maintenant de passer aux exercices. Ce sera sans doute un peu fastidieux et répétitif à la longue, mais ils m'en sauront gré le jour où ils auront  décroché leur diplôme.

Il me semble bien que les textes réglementaires prévoyaient à l'origine un second type d'épreuve, dite "synthèse de dossier", mais je crois me rappeler qu'elle est tombée depuis longtemps en désuétude, les restrictions budgétaires imposant des économies de papier. J'ai en  tout cas fait  l'impasse dessus, un peu imprudemment peut-être, mais toutes les erreurs sont rattrapables; restons zen .

Mieux vaut cependant en avoir le coeur net et je me promets d'interroger là-dessus ce sympathique collègue souriant et hyper-cool croisé tout-à-l'heure dans le hall.

Pour le moment, il me reste trois bons quarts d'heure à tenir mon auditoire en haleine ; n'ayant rien préparé et ayant vraiment épuisé au trimestre précédent mon réservoir de considérations théoriques, ce sera rien dans les mains rien dans les poches, tel Poulou dans les Mots.

Mais, à condition de maintenir la coolitude du tempo, je devrais y arriver.




lundi 18 février 2013

Faut-il prendre la vie au sérieux ?

843 -


Faut-il prendre la vie au sérieux ?

--  Soyons sérieux !

Quelques années à se trémousser au  sein de cet univers aberrant, comme disait à peu près Cioran, quelques années de fonctionnement biologique, vaille que vaille et cahin caha, quelques années de conscience clignotante intermittente, et puis le basculement définitif dans le monde de l'inscience, en attendant que cesse de vibrer (ce n'est pas pour demain) le dernier des derniers atomes.

L'attachement à la vie est imbécile, non seulement parce qu'elle est dérisoirement brève, mais parce qu'elle est synonyme de souffrance et d'agitation stérile. Schopenhauer, Cioran et bien d'autres l'ont dit : la sagesse est de travailler à éteindre en soi le vouloir vivre, à rompre tous attachements à ce monde de phénomènes dans lequel nous sommes immergés, elle est dans le détachement, dans le consentement au Néant d'où nous sommes sortis et où nous allons  retourner.

J'ai longtemps pris au  sérieux les doctrines religieuses de l'Occident, l'Ancien et le Nouveau Testament, le Coran. Aujourd'hui, je n'ai plus pour ces augustes textes que la sympathie attendrie qu'on a pour les contes de ma mère l'Oye. Ceux qui les écrivirent m'apparaissent comme de grands naïfs -- ce qui ne veut nullement dire qu'ils étaient stupides, on peut être très intelligent et très naïf.

En quoi consistait la naïveté d'un Moïse, d'un Jésus, d'un Mahomet ? En ce qu'ils prirent la vie terriblement au sérieux. Pour croire en Dieu, il faut prendre la vie au sérieux. Les fidèles de ces religions prennent la vie au sérieux. Sinon, ils s'en seraient depuis longtemps détournés.

Les doctrines religieuses m'apparaissent comme de savants efforts pour donner du sens à ce qui n'en a pas, pour rendre supportable l'insupportable, pour tenter d'organiser le chaos. Pourquoi pas, après tout ? Toute la question est de savoir si l'on décide ou pas que le jeu en vaut la chandelle, qu'il vaut d'être pris au sérieux.

Tous les intérêts, tous les attachements, toutes les entreprises qui occupent les vivants ne sont que jeu. Divertissements "sérieux", en attendant de faire son paquet et de prendre congé,  dit sagement La Fontaine. " Toutes nos vacations sont farcesques", écrivait Montaigne, et l'analyse pascalienne du divertissement reste fondamentale. Tout, en effet, dans l'expérience humaine, peut s'interpréter en termes de divertissement, au sens étymologique du mot. Tout l'effort aveugle et désespéré des hommes consiste à tenter de prendre au sérieux ce qui n'est jamais que divertissement et d'en masquer la vanité. "Travaillons sans raisonner, dit Voltaire à la fin de Candide, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable." Rendre la vie supportable, voilà bien en effet l'enjeu. Mais le travail n'est qu'un divertissement parmi les autres. Gravons dans notre mémoire le slogan des Pensées : " Sans divertissement, il n'y a point de joie. Avec le divertissement, il n'y a point de tristesse. " Il n'a pas pris une ride, puisque la grande affaire est toujours et sera toujours de nous détourner de ce Vide que l'Ecclésiaste nous force de regarder en face : Vanitas vanitatum et omnia vanitas .

S'il est impossible de prendre la vie au sérieux, faut-il pour autant prendre la  Mort au sérieux ? Pas davantage, puisque nous n'y avons nul accès. Nous n'avons nullement à nous y préparer . Que philosopher, ce n'est certainement pas apprendre à mourir puisqu'on ne peut pas apprendre à mourir. On meurt, voilà tout, chacun à sa façon et tout  le monde de la même façon. Mais sachons au moins que nous n'avons rien à craindre d'elle, puisqu'elle nous délivre à jamais des souffrances, des petites mesquineries de l'existence. "J'aurai plus jamais mal aux dents" dit la chanson. Elle dit tout. Quant aux châtiments ou récompenses qui nous attendraient dans l'au-delà, permettez-moi de sourire avec Lucrèce de pareilles mômeries.

Dès cette vie, il faut savoir se détacher de tout ; cela veut dire, pour moi, vivre sur deux plans. Je sais que le coeur, le noyau de mon être sorti du néant est néant, consentement au néant, appel du néant; pour lui, tout ce que peut éprouver et désirer un être humain vivant n'a aucun sens ni aucune valeur ; l'amour, la tendresse, l'amitié, la colère, la haine, la peur n'existent pas pour lui. Il possède la sérénité et l'impassibilité du néant. Il s'apprête à s'y fondre à jamais. Et pourtant, pour l'être vivant que je suis provisoirement, amour, affection, tendresse, amitié, solidarité continuent d'exister et d'avoir de la valeur, tant que je suis vivant. Une valeur provisoire . Il y a simplement au fond de moi cette distance et ce détachement qui me rappellent que tout cela n'a aucun sens  ni aucune valeur au regard de l'éternité sereine du Néant silencieux, impassible et pur, où je vais bientôt me réfugier. Enfin !

Notre âme -- c'est-à-dire ce qui, en nous, nous rappelle incessamment à notre néant -- aspire à la sagesse, et la sagesse implique sérénité et détachement, le second étant la condition de la première . Or  vivre, c'est subir d'innombrables dépendances, c'est baigner incessamment dans le trouble où elles nous jettent. Ne parlons pas des  formes matérielles de la dépendance, qui impliquent toutes des dépendances psychiques. Dépendance de la pauvreté. Dépendance de la richesse. Nous dépendons de nos organes qui dépendent du moindre virus. Toutes nos affections impliquent la dépendance. L'amour est une dépendance; l'amitié est une dépendance; la colère est une dépendance; la peur est une dépendance; dépendance, le respect; dépendance le mépris; dépendance, la solidarité; dépendance, la compassion... N'espérons pas, tant que nous vivons, nous affranchir totalement d'aucune de nos dépendances. Nous devons les vivre et les assumer, ne serait-ce que pour ne pas basculer dans l'inhumain. Mais au moins pouvons-nous travailler à augmenter notre distance, au moins intérieure, à l'égard de nos diverses dépendances. Certains divertissements peuvent nous y aider : pour moi le divertissement de la lecture, de l'écriture, celui de la promenade dans la beauté du monde.... Et, par exemple, ceci :

               Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
               Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
               Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
               Aux uns portant la paix, aux autres le souci .

               Pendant que des mortels la multitude vile,
               Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
               Va chercher des remords dans la fête servile,
               Ma Douleur, donne-moi la main, viens par ici,

               Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années
               Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
               Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

               Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
               Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
               Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.


Quel sublime rejet, n'est-ce pas ?



Etre à l'unisson de l'insciente sérénité du monde.



dimanche 17 février 2013

Comme dans un rêve

842 -


" Les monts Kou ye sont situés sur une île du "fleuve marin". Dans ces montagnes habitent des Génies. Ils hument le vent, boivent la rosée et ne se nourrissent jamais des cinq céréales. Leur coeur est une source profonde, leur corps est celui d'une vierge.

  Ils n'éprouvent ni aucun sentiment de partialité, ni aucune affection particulière. Ils ont pour serviteurs des Immortels et des Saints. Ils ignorent la crainte et la colère. Les "bons" et les "simples" sont leurs messagers. Ils ne font ni libéralités, ni largesses et les êtres se suffisent à eux-mêmes . Ils n'amassent ni n'épargnent et ils ne connaissent pas la disette. Le Yin et le Yang sont toujours en harmonie, la lune et le soleil ne cessent de briller, les quatre saisons de se dérouler dans l'ordre, la pluie et le vent sont toujours modérés. les soins et la nourriture viennent immanquablement en leur temps, la moisson annuelle est toujours abondante et la terre ne souffre pas d'épidémies, les hommes ne meurent pas d'une mort prématurée, les êtres vivants sont sans maladies, les démons ne se manifestent pas. "

Tout se passe en effet comme dans un rêve dans ce conte de ... génies qui propose aussi une sagesse à l'usage des hommes.


Lie-tseu ,   Le Vrai classique du Vide Parfait,  traduit du chinois par Benedykt Grynpas ( Connaissance de l'Orient , Gallimard / Unesco )




Pastorale américaine

841 -


A travers le vaste hall de Paul Edel Airport, une hôtesse me guide vers les toilettes où me pousse un besoin urgent. Le local tout blanc où elle m'introduit est tapissé de casiers fermés. A l'aide de la clé qu'elle m'a confiée, j'en ouvre un, assez grand pour y loger un attaché-case de dimensions standard. Mais, en dépit de ma bonne volonté et de mes efforts répétés, je n'arrive pas à m'y introduire suffisamment pour m'y satisfaire. De guerre lasse, je m'en vais explorer d'autres pièces dont la porte s'orne d'une  pancarte indiquant "toilettes" mais elles ont plutôt l'allure de débarras et il y manque toujours quelque chose, soit la cuvette, soit la chasse d'eau, soit les deux. Je finis tout de même par en trouver une à peu près en état et me mets en devoir de produire.

Au-dessus du lavabo est fixé un séchoir automatique. En prenant appui d'un pied sur le bord du lavabo et de l'autre sur la poignée de la porte, je parviens à présenter mes arrières pour les sécher.  La peste soit de ces étranges et inconfortables coutumes hygiéniques américaines . 

A la sortie, je planque sous un radiateur le kleenex merdeux dont je me suis torché en l'absence de papier Q, sous le regard réprobateur de l'hôtesse. Je lui confie celui qui vient de me servir à m'essuyer les doigts et je file m'embarquer dans le moyen courrier des Costa Airlines à destination de Capri c'est fini.

Nous longeons une riviera escarpée. Le pilote explore à toute allure les contours de la côte et ses moindres échancrures, tout en braillant une scie napolitaine immortalisée par Tino. Placé comme je suis à l'avant de l'appareil, profilé comme celui d'un tramway sorti d'un livre de Claude Simon, s'il rate un virage, je serai le premier à en profiter.

Au sommet de crêtes pelées se profilent les silhouettes bancales de chalets de nécessité à l'ancienne. Comme j'émets le désir d'en rejoindre un d'urgence, l'hôtesse m'avertit que le détour n'est pas prévu dans mon forfait et que, si je veux m'y rendre, il faudra que ce soit à pied.

Au secours Jacques Lacan.







samedi 16 février 2013

Maître Eckhart : le Lao-tseu de l'Occident chrétien

840 -


Ouf ! Il est passé sans nous toucher, à quelque 27 000 km au-dessus de nos têtes. Autant dire qu'aux échelles cosmiques, il s'en est fallu d'un cheveu. Mais justement, le cheveu , il y était .

Il y était même de toute éternité. Aucune chance que le vilain caillou  vienne nous percuter. L'ordre impeccable des causes et des effets ne le permettait pas. Il était écrit que cela se passerait ainsi. De toute éternité.

Vilain caillou informe, même pas rond, très imparfait. Il est vrai que notre Terre elle-même ne l'est pas. Patatoïde. Il paraît.

Nous voilà loin de la musique des sphères. Cosmos imparfait . Terre imparfaite. Univers aberrant, c'était l'opinion de Cioran.

Si le monde naturel est imparfait, que dire du monde humain ! Imparfait lui aussi. Impur . Nos  désirs sont impurs, nos pensées impures, nos affects impurs, impurs nos actes, notre souffrance elle-même est impure. Créatures imparfaites et impures au sein d' une création imparfaite et impure. Imperfection, impureté sont inhérentes à tout le créé.

Otez l'imperfection, l'impureté de la création et des créatures, vous obtenez la perfection, la pureté, vous obtenez Dieu. Dieu s'obtient par soustraction de tout ce qui est impur dans la création, et comme dans la création tout est impur, Dieu s'obtient par soustraction de toute la création. Il est le contraire de  la création. Dieu est éternel, infini, parfaitement immobile, parfaitement silencieux, parfaitement impassible.

Le coeur de notre être est à l'image de Dieu. Il aspire à se fondre en lui, à ne plus faire qu'un avec lui. Pour nous rapprocher de Dieu, nous devons nous détacher de toutes choses imparfaites et impures. Le détachement est la plus haute vertu du croyant. Il est au-dessus de l'humilité, au-dessus de l'amour, bien au-dessus de la compassion, vertus secondes, parce que tournées vers l'extérieur impur, et qui ne sont que des chemin vers le détachement. Rien de plus impur que la compassion, à bien y réfléchir, puisqu'attentive à des souffrances impures, donc forcément contaminée par leur impureté. L'humilité, en revanche, est la voie royale vers le détachement. L'homme intérieur, l'homme détaché, tourné seulement vers Dieu, se ferme aux tentations venues de l'extérieur, du monde impur. Car " être vide de tout le créé, cela veut dire être plein de Dieu, et être rempli du créé, cela veut dire être vide de Dieu ".

" Le vrai détachement signifie que l'esprit se tient impassible dans tout ce qui lui arrive, que ce soit agréable ou douloureux, un honneur ou une honte, comme une large montagne sous un vent léger. Rien ne rend l'homme plus semblable à Dieu que ce détachement impassible . Car que Dieu est Dieu, cela repose sur son détachement impassible : de là découlent sa pureté, sa simplicité et son immutabilité. "

Dieu est donc le détachement parfait . "Or le détachement frôle de si près le néant qu'entre le détachement parfait et le néant il n'y a aucune différence. " L'Etre, c'est le Néant.

Les mots étant eux-mêmes choses créées et ne désignant que des choses créées, cette logique de la soustraction entraîne qu'on ne peut rien dire de la nature de Dieu, sinon dire ce qu'il n'est pas : " Tout ce qu'on peut dire de Dieu, Dieu ne l'est pas. " Dieu est "une essence sans nom ". " Voyez ! Dieu, tel qu'il est en soi , a l'essence ; et l'être habite dans une paix inviolée ; c'est pourquoi il est immuable ; il ne s'exprime pas, il n'aime pas, il ne produit pas. Et pourtant il met en mouvement ce qui se meut . " (1)

Cette théologie négative (apophatique, disent les savants), nous entraîne bien loin du brave Dieu anthropomorphique de la fresque de Michel Ange. Loin du Dieu compatissant, loin du Dieu-Amour.

Stupéfiante théologie que celle qui, en somme, identifie Dieu au Néant (2). Elle fut formulée au début du XIVe siècle en Allemagne par un savant dominicain, Maître Eckhart. En 1329, une bulle du pape Jean XXII condamna dix-sept sentences tirées des sermons et des traités de Maître Eckhart.

Partant de la doctrine chrétienne, Maître Eckhart développe, notamment dans son traité Du Détachement , une pensée toute proche de celle des maîtres du taoïsme, telle qu'elle s'exprime dans le Tao Tö King ou dans le Vrai Classique du Vide Parfait : pour les taoïstes, le sage doit se détacher du monde des apparences, pratiquer l'impassibilité, le non-agir, pour se rapprocher du Tao, principe ineffable créateur de toutes choses.

On ne s'étonnera pas que Schopenhauer se soit intéressé à la théologie du maître rhénan, qu'il rapproche pour sa part du bouddhisme. Lui qui nous exhorte à nous détacher de la volonté de vivre trouva un frère spirituel en ce penseur chez qui le mot abnégation prend tout son sens et toute sa force, comme on le voit dans l'admirable conclusion du sermon pour la fête de sainte Madeleine : Fortis est ut mors dilectio . L'abnégation, c'est-à-dire la négation absolue de soi, permet seule de s'unir à ce Néant qui est le Tout et de se perdre en Lui.

Le sermon De la perfection de l'âme (qu'on imagine que le maître prononça devant un auditoire d'initiés !) donne une idée des difficultés dans lesquelles une telle conception du divin jeta un théologien soucieux de concilier ses vues avec la doctrine chrétienne et qu'il tenta de surmonter à coups d'intuitions  magnifiques (Le Christ comme métaphore de Dieu) et de subtilités parfois très absconses. Jusqu'en ses obscurités cependant, la pensée de Maître Eckhart m'apparaît conduite par une exigence profonde, rigoureuse et puissante, de logique . Le malheur (mais sans doute aussi la chance) de ce grand esprit fut d'être né chrétien dans une Europe chrétienne et d 'avoir dû s'accommoder du carcan de l'orthodoxie. Mais il était dit qu'il en serait ainsi. Cela était écrit, de toute éternité. Sinon, Maître Eckhart n'aurait pas été Maître Eckhart, et je ne serais pas moi, en train de le lire.

Note 1 . - Les passages en italiques sont des citations de Maître Eckhart

Note 2 . -

  "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?", demande Heidegger à la fin de Qu'est-ce que la métaphysique ? . Et si Dieu, c'était le Rien primordial ? Les physiciens se demandent toujours ce qu'il y avait avant le Big Bang. L'idée de Dieu que proposent les textes de Maître Eckhart, notamment ce sermon sur le détachement, procède,  me semble-t-il, d'une démarche toute logique, mais peut-être aussi d 'une étonnante intuition. Je pense à cette fameuse énergie du vide dont peut-être, est né le cosmos. A vrai dire, la théorie des fluctuations quantiques me dépasse un peu.

  Il me semble qu'à l'intention des âmes sensibles, Maître Eckhart sauve le Père éternel, dieu bon, compatissant, en ménageant une subtile chaîne de décalages métaphoriques . Ne désespérons pas Billancourt . Le Dieu des esprits rigoureux n'est pas celui des coeurs saignants,  et pourtant c'est le même ! Ô miracles de la théologie !

Maître Eckhart ,  Sermons et traités , traduits de l'allemand par Paul Petit  (Gallimard)

Lao-tseu, Tao-Tö King, traduit du chinois par Liou Kia-hway   (Gallimard)

Lie-tseu ,  Le Vrai Classique du Vide Parfait, traduit du chinois par Benedykt Grynpas  (Gallimard)









vendredi 15 février 2013

Réinitialisations

839 -


Cela nous submerge . Nous l'organisons . Cela tombe en morceaux.
Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux.

                                                                               RILKE


La compréhension du rêve n'est plus tout-à-fait ce qu'elle était à l'époque des premiers travaux de Freud et la théorie psychanalytique est aujourd'hui concurrencée par d'autres interprétations, fruit des travaux des neurophysiologistes, ethnopsychiatres etc. Selon Michel Jouvet, dans Pourquoi rêvons-nous ? Pourquoi dormons-nous ?  , les rêves du sommeil paradoxal auraient pour fonction de maintenir notre contact avec notre singularité spécifique, pour qu'à l'aube d'une journée nouvelle nous la retrouvions intacte.

S'il en est bien ainsi , le rêve s'apparenterait à ces processus de réinitialisation courants en informatique. Dans le rêve du sommeil paradoxal, la personne réinitialiserait ses données de base dans une période (le sommeil profond) où elles risqueraient d'être perdues.

En fait, de nombreux comportements individuels et sociaux pourraient s'interpréter en termes de réinitialisation. Le phénomène est bien connu dans le domaine des religions : prier, surtout si c'est en compagnie de coreligionnaires, dans une église, une synagogue, une mosquée, un temple, c'est réinitialiser sa croyance, c'est se réinitialiser en tant que croyant. Tout rituel religieux réinitialise la divinité elle-même et la fait exister selon son seul mode d'existence possible, dans les consciences. D'où l'importance, pour toute religion, de rituels répétés, suffisamment fréquents . De la même façon, les cérémonies laïques de toutes sortes (14 juillet, 11 novembre etc. ) permettent la réinitialisation du sentiment d'appartenance nationale. L'affaire Dutroux, celle des caricatures de Mahomet, ont provoqué des phénomènes de réinitialisation collective spectaculaires.

Cette fonction de réinitialisation éclaire sans doute aussi la distribution des informations dans les médias. Ce n'est pas pour rien qu'on parle de "la grande messe du 20 heures", mais la journée comporte d'autres moments de célébration, comme le journal de 13 heures sur TF1 ou Antenne 2. Le retour fréquent, "en tête de gondole", d'informations dont l'intérêt en soi est pourtant extrêmement mince pourrait s'expliquer par cette fonction. Par exemple, très souvent, la première information proposée (avec la tête et le ton de circonstance) est un fait-divers concernant un enfant ou un adolescent (enlèvement, viol, assassinat, suicide) . En elle-même, cette information ne devrait intéresser que les proches et les voisins de la victime, à la rigueur les habitants de la localité, et ne devrait figurer que dans la presse locale. Les événements de ce type sont tout de même très rares et il ne devrait pas y avoir là de quoi alarmer les populations de l'hexagone. On peut faire confiance à l'efficacité de la police et de la justice. On peut penser qu'une telle information pourrait sans inconvénient laisser la place à des informations concernant d'innombrables autres événements d'une réelle importance qui se sont produits en France et de par le vaste monde.

Ce serait ridicule de se dire que de telles informations ont une valeur incitative , leur rôle étant en somme de nous dissuader d'agir de la même façon que les criminels. Il est évident que l'immense majorité d'entre nous n'a aucunement besoin de tels rappels à l'ordre !

Les réactions des téléspectateurs et auditeurs nous éclairent sur la véritable fonction de ces informations. Cela va, en gros, du "Mon Dieu, quelle  horreur!" au "Ces gens-là, il faudrait les tuer". En somme, la raison d'être de l'information, dans ce cas particulier, ce n'est pas l'importance (très mince encore une fois) de l'événement qu'elle relate, c'est la réaction émotionnelle qu'elle vise à susciter. Il s'agit, en vérité, de nous réinitialiser (au début de la séquence informative) en tant que braves gens, braves Français moyens, de nous faire éprouver, par l'expression de ces émotions basiques, notre appartenance à la communauté des gens ordinaires-mais-normaux (ordinaires-donc-normaux), de nous faire renouveler notre contrat d'appartenance à cette communauté. Ce re-paramétrage initial ne saurait être sans conséquence sur notre façon de réagir aux informations qui suivront.

Un autre genre de message placé "en tête de gondole" (ce rapprochement avec les techniques de vente de la grande distribution me paraît éclairant), ce sont les informations sur le temps qu'il fait. Il faut bien reconnaître qu'en réalité nous nous contrefichons de savoir s'il pleut à verse en Normandie ou si la neige s'accumule dans les rues de quelques villages pyrénéens, alors que nous vivons dans une autre région à l'abri de ces intempéries. On nous a récemment abreuvés de reportages sur la neige dans les Pyrénées,  mais il aurait pu tomber trois fois plus de neige sur le versant espagnol que nous n'en aurions rien su. Mais quel intérêt en vérité, pour nous, de savoir quel temps il fait sur les villages espagnols situés pourtant à quelques kilomètres seulement de la frontière ? Là encore, s'agissant de ces informations liminaires (elles ne sont pratiquement jamais programmées à l'intérieur du journal), il s'agit de réinitialiser notre sentiment d'appartenance à la communauté nationale, en tant que Français "moyens" censés être solidaires de leurs compatriotes vivant à quelques centaines de kilomètres de chez eux.

On pourrait repérer d'autres types d'informations (le dernier gros gagnant du loto, etc.) dont le rôle est le même. Constatons leur fréquence et leur régularité, comme s'il s'agissait de parer  un danger réel et permanent de perte de leurs données communautaires basiques par des millions d'individus au cours d'une journée, comme s'il s'agissait de maintenir au quotidien une sorte de dénominateur commun des opinions et des affects, dans une sorte de consensus réconciliateur, mou mais bien réel.

" Français moyens, êtes-vous là ? " demande à la masse des téléspectateurs l'info sur le bébé congelé, l'ado pendu ou les inondations en Basse Bretagne, un peu à la manière de ces animateurs de concerts chargés de chauffer la salle en lui criant : " Je ne vous entends pas ! Est-ce que vous êtes là ? Faites du bruit !".  A quoi la foule, bonne enfant, répond sans se faire autrement prier : "Ouais ! On est là !".  On s'en serait douté.

Elargissant la perspective, on peut se demander si toute notre existence biologique et psychique ne pourrait pas s'analyser en termes de réinitialisation. De la vie cellulaire aux diverses manifestations de notre activité psychique, notre organisme serait engagé, de la naissance à la mort, dans un processus permanent et ininterrompu de réinitialisation. Des maladies organiques comme le cancer, des maladies psychiques comme les psychoses ou la maladie d'Alzheimer pourraient être comprises comme des perturbations de ce processus vital de réinitialisation.







jeudi 14 février 2013

La saison des exploits paralympiques

838 -


Cette fin d'hiver est en effet fertile en étonnantes performances handisport . Après le carton plein de Pistorius, saluons le douloureux mais d'autant plus méritoire geste de solidarité de Carlos Ghosn, un de nos grands paralytiques du portefeuille. Geler une modeste partie de ses mirifiques émoluments jusqu'en 2016, ce n'est certes pas comme y renoncer purement et simplement, nuance. C'est encore moins Job retournant à son fumier. Mais tout de même, tout de même.

Conscient que l'Etat doit donner l'exemple de la rigueur et  des sacrifices, notre ami Fr. de Hollande, actuellement en voyage officiel en Inde, a décidé de renoncer à l'avion et de revenir en France par ses propres moyens. Il a envoyé à sa compagne, Valeria Kahnweiler, le SMS suivant :


                                              " J'arriverai à pied par la Chine ".


D'avance, toutes nos félicitations pour ce bel exploit.


Posté par : Fr. de Hollande )




Les Jambruns communiquent :

Que notre collaborateur cause de lui-même à la troisième personne, soit. Mais c'est bien parce que c'est la Saint Valentin que nous tolérerons (une fois n'est pas coutume) que soient mises en ligne sur ce blog qui a sa dignité  (quoi ? mais si, si) des  vannes aussi moisies. Zi, zi.



mercredi 13 février 2013

" Sallinger ", de Bernard-Marie Koltès : l'interlocuteur absent

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Sallinger n'est pas la pièce de Bernard-Marie Koltès la plus renommée ni la plus jouée. Elle a été écrite en 1977 avant les textes qui feront vraiment connaître Koltès , Combat de nègres et de chiens et Quai Ouest, grâce aux mises en scène de Patrice Chéreau. Depuis la création de 1977 par Bruno Boëglin, les mises en scène de Sallinger sont restées peu nombreuses.

Sallinger est librement inspiré des romans et nouvelles de J.D. Salinger, notamment l'Attrape-coeurs et Franny & Zooey

Trois thématiques se croisent dans la pièce : la thématique personnelle de Salinger, la thématique personnelle de Koltès, telle qu'on peut la dégager de ses autres pièces, et une réflexion du même Koltès sur la guerre du Vietnam et sur la guerre en général.

Les romans et nouvelles de Salinger sont étrangers à la guerre du Vietnam, et pour cause : ils ont été publiés avant l'entrée en guerre des Etats-Unis, en 1964. Quant à la guerre, même si Salinger a combattu dans les rangs de l'armée américaine entre 1942 et 1945, elle tient dans ses récits une place mineure. En revanche, c'est pendant la guerre du Vietnam, en 1966, que Koltès découvre New-York et les Etats-Unis.

Un des axes de la réflexion de Koltès dans cette pièce, c'est justement l'articulation entre plusieurs problématiques : une problématique individuelle, une problématique familiale, une problématique de société, et une problématique politico-militaire impliquant la même société. Les textes de Salinger ( par exemple dans Franny & Zooey, un de ses plus beaux récits) articulent la description d'une problématique individuelle avec celle d'une problématique familiale. En revanche, les deux autres problématiques ne sont guère abordées par lui. Dans le roman américain des années 60/80 la quadruple articulation koltésienne, je la verrais plutôt chez un Norman Mailer ( par exemple dans Pourquoi sommes-nous au Vietnam ? , publié en 1967) ou chez un Philip Roth .

Dans Franny & Zooey, le roman de Salinger auquel la pièce de Koltès fait le plus penser, l'auteur peint, de façon émouvante et fine, la difficulté de très jeunes gens à trouver leur voie au sein d'un environnement familial à la fois privilégié, protecteur, sympathique et étouffant. Dans la pièce de Koltès, la personnalité de Leslie, le frère cadet du Rouquin, l'aîné surdoué qui s'est suicidé, ressemble à celle de Zooey, comédien  comme lui, et ses rapports avec sa soeur Anna évoquent ceux de Zooey avec Franny. Ce n'est là cependant qu'un point de départ pour Koltès : la peinture caricaturale et violente du groupe familial où évolue Leslie n'a plus grand-chose à voir avec le climat d'indulgence et de tendresse   qui est celui du roman de Salinger.

La violence des rapports inter-individuels est en effet permanente dans la pièce. Elle est d 'autant plus intense qu'elle est le fait de très jeunes gens dans une situation de crise décisive : il s'agit pour eux  de décider qui ils sont, s'ils parviendront à affirmer leur singularité malgré les contraintes du groupe restreint de la famille et du groupe élargi de la société (les parents ayant intégré jusqu'à la caricature les normes du groupe social). Koltès nous fait comprendre que la radicalité de la jeunesse est la réponse proportionnelle à la radicalité des choix qui sont exigés d'elle. La violence des individus apparaît comme l'effet de la violence exercée  sur eux par le groupe. Il s'agit de savoir jusqu'à quel point l'individu peut composer avec les exigences du groupe sans sacrifier ses chances de se réaliser autrement que comme une marionnette sociale standardisée. L'imminence d'un départ pour la guerre du Vietnam somme Leslie, Henri, son confident,  le Rouquin, son frère, de donner à cette question une réponse  dans l'urgence. Anna, la soeur vit d'une autre façon, tout aussi mortifère (son amour incestueux pour son frère) les conséquences de son enfermement dans la "normalité" du groupe familial. L'intensité du conflit peut déboucher sur des issues extrêmes : le suicide du frère aîné, celui de Henri, la folie de la soeur ; quant à Leslie, il se situe à mi-chemin de ces deux "solutions" ; c'est probablement celui des trois qui "s'en sortira", mais à quel prix ?

Koltès a certainement mis beaucoup de sa propre jeunesse dans une étude qui reconnaît sa dette envers  la lecture de Salinger, mais doit aussi sans doute beaucoup à  d'autres grands écrivains américains tels que Norman Mailer, Philip Roth, voire Tennesse Williams. Mais la confession romantique n'est pas son genre. Il est un adepte, à sa manière toute personnelle, de la distanciation brechtienne (1). Il ne cherche pas à susciter l'émotion, il vise à toucher la vérité. La violence qu'il déchaîne dans sa pièce a quelque chose de glacé, conséquence sans doute de cette volonté de lucidité.

J'ai toujours été frappée, en pratiquant son théâtre, de sa façon de réutiliser, en les renouvelant, les formules du théâtre classique, sans parler du classicisme de sa langue. On trouve par exemple, dans Sallinger, des "confidents" : Henri, confident de Leslie, et June, confidente d'Anna. Confidents d'ailleurs aussi impuissants qu'une Oenone dans Phèdre, ne serait-ce que parce qu'ils auraient bien besoin eux-mêmes d'un confident.

L'usage fréquent de la tirade ou du monologue fait partie de cette parenté de la dramaturgie de Koltès avec celle des classiques. Mais il faut s'entendre sur le statut de ces longs discours. Parfois, ce sont des tirades, adressées à un autre personnage (comme celles que Henri adresse à Leslie -- au point qu'on finit par se demander lequel est le confident de l'autre !  -- je m'aperçois que ma remarque pourrait suggérer une relation normale et apaisante d'échange de confidences, mais justement aucun des deux ne trouve dans l'autre l'empathie qu'on escompte d'un confident attentif) . Parfois, ces longs discours ne sont apparemment adressés à personne de précis. S'agit-il pour autant de monologues, voire, comme on le dit parfois, de soliloques ? En tout cas, le trait commun à ces discours, c'est qu'ils ne reçoivent pas de réponse, ou seulement de vagues réponses, totalement insatisfaisantes. Dans Sallinger, les personnages sont constamment renvoyés à l'évidence de leur solitude et de l'impossibilité de communiquer vraiment. Une image récurrente dans le texte est celle de la vitre qu'il faut briser pour établir un contact avec l'autre :

" Ne craignez rien, laissez-vous faire, vous avez en face de vous un être qui veut seulement entendre une autre respiration, écouter un autre coeur qui bat ; j'ai cassé toutes les vitres et sauté par la fenêtre pour pouvoir toucher un autre être. "

 Le coup de téléphone que passe le Rouquin dans la dernière scène, tandis que sa femme s'endort, le laissant seul face à lui-même, face aussi à son intransigeance radicale, est symbolique de cette incommunicabilité : y a-t-il quelqu'un au bout du fil ? Rien n'est moins sûr. D'où le côté désespéré de ce texte sans concession. Le seul problème existentiel sérieux, c'est celui du suicide, serait-on tenté de conclure, paraphrasant Camus, après avoir assisté à sa représentation.

Monologues ou soliloques ? On serait tenté de répondre : ni l'un ni l'autre; et de conclure qu'en réalité si ces discours ont bien un destinataire, ce ne peut-être que le public. Dans la mise en scène que j'ai vue, celle de Catherine Marnas, ces discours sont effectivement adressés au public. Mais ne disposant pas du texte de la pièce, je n'ai pu vérifier si elle s'est conformée à des didascalies explicites de l'auteur ou si, parmi d'autres choix restant possibles, elle a fait celui-là. En tout cas, dans cette mise en scène, ces adresses au public dont Brecht ou Handke ont fait usage avant  Koltès ont une grande force,  le texte confiant successivement ces tirades-professions de foi à Leslie, au père, à Anna. Si, dans l'univers où se meuvent les personnages, aucun interlocuteur valable ne se présente, il ne reste que le public pour faire de lui le dépositaire de la vérité qui doit, coûte que coûte, se dire. La salle devient l'exutoire de la scène. C'est un peu comme si, dans l'Antigone d'Anouilh, l'héroïne, au lieu de cracher sa vérité à Créon, nous la jetait à la figure. Cette pièce nous propose donc aussi une réflexion sur la fonction du théâtre et sur son rôle de catharsis. Discours lancés comme autant de bouteilles à la mer par l'auteur et ses personnages, par le metteur en scène et les acteurs, vers le public. Que fera-t-il de ces déclarations parfois énigmatiques adressés à lui par des personnages au pied du mur de leur propre énigme ? C'est son énigmatique responsabilité... Belle mission, en tout cas, pour un auteur, pour des gens de théâtre, que de lancer ainsi à la mer des bouteilles que personne, autrement, n'aurait peut-être osé lancer...

A la vérité de ce théâtre et à son climat si particulier, la présente mise en scène de Catherine Marnas rend une remarquable justice. J'avais reproché naguère à ses Fragments Koltès de proposer un Koltès trop consensuel et convivial. Rien de tel ici. Sa mise en scène épurée, dure dans ses lignes, ses couleurs, ses éclairages, ses déplacements et sa gestuelle, est au diapason de l'intensité cruelle de la pièce. De la force au service de la force. Les jeunes comédiens du TNS, appuyés par l'équipe de la Compagnie Parnas, à commencer par ce vieux briscard de Franck Manzoni, servent admirablement sa conception et le texte de Koltès. Mention spéciale à Fred Cacheux (TNS), magnifique dans son interprétation de Leslie.   

" J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie " : ce début d'Aden Arabie, de Paul Nizan , Bernard-Marie Koltès aurait pu l'écrire.


Note 1 . - Distanciation oui, mais il la pratique en effet à sa manière plus qu'à celle de Brecht. Chez lui, la distanciation s'opère essentiellement au plan du langage et de la dramaturgie. Il est clair que ce théâtre diffère radicalement de celui de Brecht en ce qu'il n'est pas un théâtre réaliste. Personne dans la vie n'a jamais parlé comme on parle dans les pièces de Koltès. Ses personnages font du langage , que ce soit dans les échanges ou dans les "monologues", un usage non seulement différent de l'usage qu'on en fait dans la vie de tous les jours mais différent aussi de tous les langages utilisés dans le théâtre français avant lui. A une exception près, significative : son langage et (jusqu'à un certain point) sa dramaturgie s'apparentent à ceux du théâtre français classique, plus précisément de la tragédie racinienne ; son goût de la tirade et du long monologue en dérivent manifestement. Or le théâtre de Racine tourne le dos au réalisme : personne n'y parle et n'y "fonctionne" comme dans la vie. Après Racine, le théâtre français se convertit peu à peu, pour plus de deux siècles, au réalisme ; cela commence avec Marivaux et Beaumarchais ; cela continue avec Musset , Labiche, Feydeau, puis, au XXe siècle, avec de nombreux auteurs ( Jules Romains, Giraudoux, Mauriac, Sartre, Camus, Anouilh pour ne citer que quelques uns des plus connus ). Il faut attendre Beckett et Ionesco ( sans oublier le précurseur Claudel) pour que les choses changent vraiment. Koltès est de ces auteurs de théâtre qui redécouvrent la productivité de l'artifice. L'artifice, au  théâtre, est, de toute façon, un chemin plus sûr que la copie du réel pour toucher le vrai. Ce qui m'avait gêné dans les Fragments Koltès, présentés, voici quelques années, par la même Catherine Marnas, c'est qu'elle nous faisait entendre un Koltès aisément "écoutable" : trop aisément. La formule des morceaux choisis l'y incitait sans doute. Dans cette mise en scène de Sallinger au contraire, l'irréductible singularité, la forte étrangeté du discours koltésien s'imposent à l'auditeur. De ce point de vue, le refus de tout réalisme dans la scénographie et le jeu des acteurs est heureux . Les personnages (leurs évolutions, leurs costumes, leur maquillage) m'ont parfois fait penser à de grandes marionnettes : peut-être aurait-il été productif d'aller plus loin dans ce sens.

Notre difficulté à entrer dans l'univers de Koltès  (car, qu'on ne nous raconte pas d'histoires, la difficulté pour le spectateur d'entrer immédiatement dans la compréhension d'une pièce comme Dans la solitude des champs de coton , même défendue par un metteur en scène d'exception comme Chéreau, est très grande) , je la mettrais pour ma part au compte du fait... qu'on n'est plus au XVIIe siècle ! A l'époque de la création de Phèdre les codes langagiers et dramaturgique qui sont ceux du théâtre de Racine sont parfaitement assimilés par les spectateurs ; un bon siècle de pratique théâtrale les a mis au point et imposés. Ils auront des adeptes, tel Edmond Rostand, jusqu'à la fin du XIXe siècle .  Rien de tel à notre époque où, depuis le début des années cinquante du siècle dernier, tout dramaturge novateur doit imposer ses propres codes dans un paysage théâtral mondialisé en perpétuelle remise en question.


Bernard-Marie Koltès ,  Sallinger , mise en scène de Catherine Marnas / co-production Théâtre National  de Strasbourg et Compagnie Parnas / scénographie : Carlos Calvo / lumières : Michel Theuil / création sonore : Madame Miniature, Lucas Lelièvre / costumes : Dominique Fabrègue /  avec Muriel Inès Amat (Anna), Fred Cacheux (Leslie), Marie Desgranges (Carole), Antoine Hamel (le Rouquin), Franck Manzoni (le père), Olivier Pauls (Henri), Cécile Péricone (June), Bénédicte Simon (Ma)







Sallinger, de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Catherine Marnas