dimanche 31 mars 2013

Une bourde politique

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Mon quasi homonyme François Hollande aurait pu saisir l'occasion de sa récente performance télévisée pour renoncer purement et simplement à cette très mauvaise idée de la taxation des plus riches à 75 % . La décision du Conseil Constitutionnel, jugeant cette mesure confiscatoire, était une perche qu'il aurait dû s'empresser de saisir : puisque le Conseil Constitutionnel en avait décidé ainsi, on n'en parlait plus.

Au lieu de cela, sans doute pour éviter de braquer l'aile gauche de son parti ainsi que le PC et le NPA, il  a fait rentrer par la fenêtre son malencontreux projet, au lieu de le faire sortir définitivement par la grande porte, ce que personne n'aurait regretté, sauf sans doute, les excités du NPA : c'est  cette étrange décision de faire payer aux entreprises la taxe de 75 % au lieu de l'exiger de leurs salariés les plus riches. Laurence Parisot a eu beau jeu de montrer l'absurdité d'une mesure qui contredit l'intention affichée de soutenir l'effort de compétitivité des entreprises, et qui est  probablement contraire au principe de l'égalité de tous devant l'impôt , bien qu'elle se donne , assez vicieusement d'ailleurs, l'apparence de le respecter . On verra ce qu'en dira le Conseil Constitutionnel, s'il est à nouveau consulté. C'est là, en tout cas, de la médiocre politique politicienne et, pour tout dire, une combine assez foireuse. On attendait mieux d'un président déjà suffisamment malmené par les sondages.

Souhaitons que notre Président, éclairé par cette expérience, soumette au Conseil Constitutionnel son projet de mariage pour tous, avant de légiférer. S'il est accepté par le Conseil, rien ne  s'opposera plus à ce qu'il soit adopté par les Chambres. Dans le cas contraire, l'occasion sera toute trouvée pour le retirer sans vagues supplémentaires.

Super-taxation à 75 %, mariage pour tous : ce sont là des promesses électorales. Une fois élu, il faut avoir le cynisme de les faire passer à la trappe, si la conjoncture l'exige. Les vraies urgences ne manquent pas.





samedi 30 mars 2013

" Etouffements ", de Joyce Carol Oates : vitalité de la fiction américaine

881 -


Le rayon librairie de mon supermarché habituel est  un excellent observatoire pour juger du tout-venant de la production littéraire française. Je m'y attarde régulièrement,  le matin de préférence ; à cette heure,  j'ai l'esprit plus dispos et plus libre pour m'exercer à la critique impromptue, en feuilletant quelque nouveauté.

Cette fois , j'ai même pris le temps de recopier sur mon petit carnet le début d'un chapitre du dernier roman de M. Pascal Bruckner, Maison des anges. Voici ce que cela donne :

"  A cette époque, Antonin vivait à mi-temps avec Monika, une grande brune à la peau mate,  d'une trentaine d'années, franco-anglaise, originaire par sa mère d'une famille chrétienne du Kerala, en Inde, rencontrée lors d'une soirée inter-agences. Architecte d'intérieur, ancienne élève des Arts Déco et du Saint Martin's College of Arts and Design à Londres, fascinée par Jean Prouvé et Le Corbusier, elle passait son temps à dessiner, à croquer tables, chaises, objets, sur des feuilles de papier. Elle avait été mannequin à Londres  dans une vie antérieure. ".   Etc.

Tudieu ! Que cela sent donc furieusement son grand chic bobo-cosmopolitan ! Nul doute que lectrices et lecteurs tomberont immédiatement sous le charme d'une rencontre aussi heureuse entre traditions orientales et modernité occidentale, façon omelette norvégienne, mélanges de saveurs, cuisine à la mode.

Voilà ce que M. Pascal  Bruckner appelle un personnage de roman : une marionnette entièrement fabriquée , à l'aide de recettes puisées dans un livre de cuisine littéraire datant au moins de Paul de Kock, barbouillée à la va-vite d'un vernis tendance. Avec quelques bouts de laine, ma petite fille invente en deux temps trois mouvements des fantoches autrement amusants et plus crédibles.

Bon, dira-t-on, pas de quoi pousser des cris d'orfraie. Pascal Bruckner cherche juste à écouler une camelote produite à moindres frais, comme tant d'autres, un Sollers par exemple, en fourguant au bon public ce qu'il croit devoir lui plaire.

N'empêche  : c'est se faire une médiocre idée de ses lecteurs et ne guère se soucier de sa dignité d'écrivain.

Serait-il abusif de prétendre que ce navet est représentatif du niveau moyen de la littérature romanesque française contemporaine et de sa coupable tendance à la facilité et au vite fait ? Il y a Houellebecq, certes; il y a Mauvignier ; quelques autres encore. Tout de même, je suis frappé d'une certaine impuissance de nos romanciers à se saisir des réalités de leur temps pour y puiser la matière de  fictions crédibles et fortes, capables d'émouvoir et de faire réfléchir. Ces lignes de Bruckner me semblent confirmer ce qu'écrit René de Caccaty dans le Magazine littéraire d'avril : "Les règles auxquelles les écrivains se soumettent pour inventer des fictions sont souvent caricaturales. Les travestissements sont  criants ". Cela autorise-t-il pour autant l'inflation  d'une littérature autobiographique d'un niveau souvent navrant, tendance à laquelle la même revue consacre l'essentiel de cette livraison ? Littérature du moi, littérature  trop souvent nombriliste. Etouffant huis-clos... Ernaux, Angot, Jacub, Guibert, Roberts, Ceccaty lui-même : moi moi moi , mes enfances, mes amours, mon cul, mon sida, mon cancer... Mais sortez un peu de vous-mêmes , a-t-on envie de leur crier à tous .

Ce n'est pas le reproche qu'on pourrait adresser aux maîtres actuels, du roman américain, un Russell Banks, un Bret Easton Ellis, un Paul Auster, un Jim Harrison, une Joyce Carol Oates, même si, comme cette dernière, il leur arrive de sacrifier à l'autobiographie. Dans les récits de ces écrivains au contraire, les réalités sociales de l'Amérique d'aujourd'hui , bien souvent dans leurs aspects les plus âpres, sont appréhendées avec vérité et force, en des fiction  émouvantes et riches de sens.

Etouffements, de Joyce Carol Oates (2010) est un recueil de nouvelles. Ce n'est peut-être pas l'ouvrage le plus accompli de  cet auteur. Certains textes m'ont paru un peu faciles (comme Donnez-moi votre coeur), partiellement décevants malgré de grandes qualités ( comme La Chute) ou me sont ( rarement ) tombés des mains, mais plusieurs sont de vrais chefs-d'oeuvre. Joyce Carol Oates excelle à peindre  les ravages mortifères des fantasmes et des obsessions dans les consciences ( Le premier mari , Etouffements ), la difficulté des rapports entre parents et enfants , entre enfants et adultes ( Etouffements, Tétanos, Nulle part ) . Elle campe notamment des portraits d'adolescentes  d'une grande vérité ( la narratrice de Strip poker , ou Miriam dans Nulle part). Ses personnages évoluent fréquemment dans des milieux sociaux modestes qu'elle décrit avec une humanité,  une lucidité généreuse, qui emportent la conviction, comme dans Tétanos, peut-être le plus beau récit du livre, tête-à-tête en forme d'affrontement entre un éducateur de l'administration judiciaire et un gosse à la dérive, en mal de repères, aux frontières de la délinquance. Contrepoint éloquent entre la détresse des enfants et la misère morale des adultes. Chez Joyce Carol Oates, on est loin, très loin du rêve américain, dans une société rongée par la pauvreté , la violence.

Justement, je suis frappé de constater la qualité de la peinture des personnages d'enfants et d'adolescents chez plusieurs de ces romanciers américains, comme Russell Banks (dont  Sous le règne de Bone , magnifique roman d'éducation, m'apparaît comme un équivalent moderne du Tom Sawyer  de Mark Twain), ou Jim Harrison, dont Les Jeux de la nuit proposent des portraits d'adolescents ( tel celui de l'héroïne de La fille du fermier ) assez proches de ceux de Joyce Carol Oates.


Joyce Carol Oates, Etouffements , nouvelles traduites par Claude Seban  ( Philippe Rey )





Joyce Carol Oates

vendredi 29 mars 2013

Mort et résurrection

880 -


Soixante-quinze ans de vie familiale assortis de cinquante ans de vie conjugale suffisent largement à vous convaincre que la vie est un (mauvais) rêve .

Là !

Belle formule. et qui soulage.

" Tout de même, tu avais mieux à faire dans cette vie que d'épouser cette conne ", se dit-il en poussant sur ses bâtons le long de son sentier solitaire . Certes, mais il en aurait sans doute épousé une autre, moins bête peut-être (peut-être...) mais probablement bien plus nocive. Quand on projette d'épouser une femme, songer à bien évaluer d'abord son potentiel de nocivité. Les femmes s'y entendent à la cacher et d'ailleurs, elles ne savent généralement même pas en quoi, pour l'essentiel, elle consiste . Elles tomberaient des nues si on leur démontrait que leur toxicité réside justement dans les "qualités" pour lesquelles on a la folie de les rechercher : l'aptitude à faire des enfants, par exemple, leurs qualités de mères, de maîtresses de maison, etc.

De toute façon, il est un peu tard pour rattraper le coup et il ne se soucie pas de savoir si l'actualisation de sa personnalité virtuelle lui aurait donné l'occasion de bifurquer au bon carrefour pour s'engager sur le chemin d'une autre vie. Jouer au dernier jeu imaginé par Pierre Bayard le  déprimerait un peu plus.

Il a le sentiment d'avoir beaucoup progressé dans la compréhension de la vie conjugale quand il a lu l'Etranger, de Camus. Meursault est intrigué par la relation apparemment conflictuelle entre son voisin, le vieux Salamano, et son chien (vieux, lui aussi). Salamano passe son temps à martyriser et à injurier son chien. Un jour, Meursault lui en demande la raison et Salamano lui répond : "Il est toujours là ". Magnifique parabole de la relation conjugale quand, par malheur, elle dure trop (plus d'un an) .

Elle est toujours là. Donc, lui en faire baver quotidiennement, exercer sur elle les raffinements d'une cruauté toute psychologique ( la plus difficile à repérer de l'extérieur ), la pousser lentement au désespoir et -- pourquoi pas -- au suicide. Il la revoit -- il y a des années de cela -- le visage bouleversé par les larmes, avalant à poignées il ne sait plus quels cachets raflés au hasard dans la pharmacie. Il avait dû l'aider à vomir. Dégoûtant, quand il y pense. Ah, il savait la pousser dans ses derniers retranchements, alors ;  on peut même dire que c'est aujourd'hui qu'elle mange son pain blanc. Mais cette fois, en utilisant habilement internet, un blog spécialement dédié à son entreprise de démolition, les réseaux sociaux, il pourrait retrouver l'inspiration du bon vieux temps. Il combine déjà tout un plan , aussi vache qu'imparable. Publier des billets dégueulasses où il crachera sa haine et son mépris, pour elle, pour tous ceux qu'elle aime. Puis les tirer sur l'imprimante. Puis les laisser traîner, qu'elle les lise. Détruire ce qui lui reste d'espoir, de joie.

Tout en marchant, il continue de ruminer. Mérite-t-elle le traitement qu'il se dispose à lui infliger ? Si conne que cela ? Pour en décider équitablement, il lui faut d'abord s'éloigner suffisamment de sa colère. Cela devrait lui prendre encore une bonne heure de marche. Pour l'instant il traîne la pierre dure de la rancune. Faut le temps qu'elle s'émousse. Après, il verra. Peut-être daignera-t-il se radoucir. Mais, avec cette race de nuisibles, on n'est jamais trop sur ses gardes.

Quand il rentre, elle est allée se coucher, sans préparer le repas. Bon signe. C'est qu'elle en a gros sur la patate. Si un des stents qu'elle a dans la poitrine pouvait péter, une bonne fois. Après, on incinère, et bon vent !

En attendant, lui massacrer son lundi de Pâques avec ses enfants. Excellent début.

A soixante-quinze ans, il se sent aussi salaud qu'à vingt-cinq. Le goût du meurtre est toujours là . La haine brûle en lui, toujours aussi vive, aussi flamboyante, aussi lumineuse. On a bien raison de dire que le coeur ne vieillit pas.

Il l'a à la pogne.

Aller jusqu'au bout de la haine.

Elle paiera pour toutes les autres.

Un mariage, ça se saccage. Une famille, ça se bousille.


                                                                         *


S'il ne se vient pas en aide avant qu'il ne soit vraiment trop tard, s'il ne sait même pas comment faire pour s'aider, qui l'aidera ?


Avec lui- même, qui le réconciliera ?


Ah !

Ah! Ah !

Ah ! Ah ! Ah !

Ah !


Ah ça mais c'est que


                                                                        *


Fumées


Tout ça absolument sans force contre la résurrection simple d'un baiser matinal


De quel côté du portail est-il ?

mercredi 27 mars 2013

Vive le mariage pour tous, le vrai mariage moderne !

879 -


-- Les enfants, quelqu'un peut-il me dire ce que c'est qu'un mariage ?

-- Moi, M'dame !...--  Moi !... -- Moi !... -- Moi !

-- Jeannot, à toi. Qu'est-ce qu'un mariage ?

-- Un mariage, c'est un contrat librement consenti entre deux personnes majeures (sauf dérogation) qui désirent s'unir par les liens... du mariage.

-- Et quels sont ces liens ?

-- Un ensemble de droits et de devoirs réciproques fixés par la loi.

-- Peux-tu nous en citer quelques uns ?

-- Le droit de bénéficier des secours (financiers notamment) de son conjoint. Le droit d'hériter de son conjoint au décès de celui-ci. Le droit (mais pas l'obligation) de porter son nom. Le devoir de porter assistance à son conjoint.

-- Parmi ces liens définis par la loi et créant des obligations, faut-il compter l'amour ?

-- Non. Deux personnes peuvent se marier sans amour.

-- Faut-il compter les relations sexuelles ?

-- Non. Deux personnes mariées peuvent vivre dans une totale chasteté. Elles gardent aussi le droit d'avoir des relations sexuelles avec d'autres partenaires que leur conjoint.

-- Faut-il compter la fidélité ?

-- Evidemment non.

-- Faut-il compter la cohabitation ?

-- Non. Deux personnes peuvent être mariées et ne pas vivre ensemble.

-- Faut-il que les mariés soient de sexe différent ?

-- Non. Deux personnes du même sexe peuvent être mariées.

-- Existe-t-il des différences  entre un couple hétérosexuel et un couple homosexuel à l'égard des droits et des devoirs du mariage ?

-- Aucun. Tous les couples mariés ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, notamment en ce qui concerne les enfants.


Félicitons Jeannot. Il a très bien compris, malgré son jeune âge, que l'institution du mariage gagne à être régie par une législation simple, minimale, universaliste. C'est la seule façon de la réconcilier avec la raison, en la débarrassant des présupposés irrationnels , des préjugés et des archaïsmes, des relents fétides de religiosité et de sacré, qui la polluent encore. Quant aux enfants  -- puisqu'en général, mais pas toujours, les couples qui se marient souhaitent avoir des enfants --, ils ont besoin d'être protégés et guidés par un couple d'adultes responsables, affectueux et unis. Un point c'est tout. On ne voit pas pourquoi un couple de parents homosexuels ne serait pas dotés de ces qualités à un degré moindre qu'un couple hétérosexuel. L'attention à l'autre, l'intelligence, la délicatesse, la générosité, l'énergie, la rigueur, cela n'a rien à voir avec les préférences sexuelles.

Le moment est proche où la  légalisation du mariage homosexuel fera franchir à notre société une étape importante dans le sens d'une institution du mariage réconciliée avec la justice et le bon sens. Pas trop tôt ! Cette avancée est dans le droit fil de la logique du mariage laïc, comme le démontre a contrario l'hostilité des croyants de tous bords, qui n'ont jamais renoncé à réinjecter dans celui-ci le poison de leurs a priori idéologiques.

Paradoxalement, légaliser le mariage homosexuel n'aboutit pas à sur-valoriser le facteur sexualité dans l'union matrimoniale, mais au contraire à en réduire l'importance, au point de préparer une étape ultérieure où le mariage sera complètement déconnecté de la sexualité. Le mariage civil laïc de l'avenir ne sera pas une union entre un homme et une femme, entre deux hommes ni entre deux femmes. Ce sera une union entre deux personnes. Ainsi pourra-t-on voir dans l'avenir deux êtres humains unir leurs destinées, sans considération de sexe, non pour forniquer plus facilement,  ni même pour "fonder une famille" et avoir des enfants, mais motivés par la seule affection, voire la seule estime pour le partenaire, voire même par le seul intérêt. Unis par un contrat d'une  durée définie, fixée à l'avance et modulable (cinq ans, dix ans, vingt ans etc.), renouvelable par tacite reconduction, résiliable par simple lettre recommandée à l'expiration de la période convenue.

Il faut insister sur ce point capital : dans une société démocratique, le mariage civil est un contrat et n'est que cela. La nature et la forme de ce contrat, les modalités de son application doivent satisfaire à une exigence prioritaire : l'universalité. C'est pourquoi la considération du sexe ne devrait pas être prise en compte et, de fait, dès l'adoption de la loi, elle ne le sera plus. C'est cela, la grande avancée que constitue la légalisation du mariage "homosexuel", en réalité du mariage pour tous, pour adopter une expression décidément heureuse. Le mariage civil doit pouvoir se définir comme un contrat d'association entre deux personnes, et non pas comme une union entre deux personnes de sexe différent. Ce faisant, il se dissociera enfin radicalement des diverses formes du mariage religieux et ne subira plus la contamination des préjugés et des tabous des diverses religions. Au vrai, ce mariage laïc new look sera purgé de toute référence au sacré, de quelque façon qu'on le définisseLes dispositions du code civil napoléonien, dont on sait à quel point il est marqué de l'influence des traditions d'une société patriarcale imprégnée de catholicisme, ont considérablement évolué en  deux siècles : assouplissement progressif des dispositions sur le divorce, égalité des droits entre les époux,  Pacs, en ont progressivement corrigé les archaïsmes. Le mariage pour tous est un progrès de plus.

Le jour où Jeannot pourra exposer à son institutrice les principes d'un mariage réconcilié avec la raison, plus personne (pas même sans doute les intéressés) ne comprendra la fureur qui, quelques années avant, avait poussé tant de gens à s'en aller affronter -- souvent accompagnés d'enfants en bas âge -- les gaz lacrymogènes et les matraques des CRS dans les rues de Paris, pour défendre une conception du mariage et de la famille qui, certes, était la leur, mais n'était plus depuis longtemps celle de la majorité des Français.

Car enfin, qui, dans la France d'aujourd'hui, pense sérieusement que la légalisation du mariage homosexuel met en péril la vénérable institution, mise à mal d'une façon autrement redoutable par le divorce et les diverses formes de l'union libre  ?  D'autres pays que le nôtre ont fait ce pas en avant sans que la société s'écroule et sans danger pour qui que ce soit. Les couples d'homosexuels mariés ne formeront jamais qu'une faible minorité et se montreront, soyons en sûrs, tout aussi capables que les couples hétérosexuels d'élever correctement leurs enfants. On peut même penser que la pratique, aujourd'hui banalisée, du bébé congelé restera une spécialité exclusivement hétérosexuelle. Mais il existe encore en France des malheureux qu'obsède l'horreur du péché de Sodome et qui voient des gouines et des pédés partout comme Céline voyait des Juifs ou des Chinois partout. On a les obsessions qu'on peut.

Ainsi, hétérosexuels et homosexuels auront-ils également droit au mariage civil. Une base toute simple, et une multitude d'options . Les croyants s'arrangeront comme par devant avec les rites de leurs communautés respectives et l'on continuera de passer devant le curé, le pasteur, le rabbin ou l'imam. Et chacun  apportera dans son union ce que les convives apportent dans la fameuse auberge espagnole : amour s'il veut et s'il peut,  galipettes s'il en a envie, cohabitation s'il le souhaite, fidélité si ça lui chante. Ce sera -- souhaitons-le -- le début de  la fin des modèles, dans le bonheur de la diversité.

Où donc est le problème, vraiment ?

Le problème est qu'il y a encore des gens dans ce pays -- catholiques pratiquants pour la plupart, mais aussi juifs et musulmans -- qui s'imaginent posséder une sorte de privilège et de priorité sur les questions de métaphysique et de morale. Malheureusement pour eux, leurs croyances et l'idée qu'ils se font du bien et du mal, la grande majorité de leurs concitoyens s'en tartine le pourtour de l'anus. Papa François est un bien brave homme mais ce n'est pas à lui que nous irons demander des conseils de vie. Nous sommes assez grands pour  la mener  comme nous l'entendons. Son autorité morale, il peut.... bon ; restons calme. En tout cas, que ses ouailles se  gardent donc  leurs certitudes pour elles sans se croire obligées d'aller les brailler dans la rue. Que ces bien-pensants mal intentionnés ( envers ceux qui ne partagent pas leurs convictions à la noix de coco )  cessent donc de brandir l'étendard Du Mariage et de La Famille, comme s'ils étaient les incontestables propriétaires de La Vérité en ces domaines. Qu'ils s'occupent donc de leur mariage et de leur famille à eux, ça leur posera suffisamment de problèmes : à chacun suffit sa peine.






mardi 26 mars 2013

Un silencieux

878  -


J'ai toujours été un amoureux du silence. Je fuis les enfers urbains peuplés de chacals motorisés, glapissants, hurlants, grognants. Je hais les stridences enfantines retentissant sur le pavé des cours . Le retour de l'hiver est pour moi une bénédiction, avec la fin de l'obsédant martèlement automnal  des feuilles mortes tombant sur la pelouse.

Je me suis patiemment efforcé d'améliorer l'isolation phonique de mon logis. Certes, l'épaisseur métrique des murs de béton, la rareté et l'étroitesse des ouvertures, me ménageaient déjà une relative tranquillité. Même au plus fort des tempêtes d'équinoxe, le fracas des brisants ne parvient pas vraiment à offenser  la délicatesse de mes oreilles. Cependant, dans ce domaine, le mieux n'est pas pour moi l'ennemi du bien. C'est ainsi que je viens de faire installer des fenêtres en polypropylène carboné et  triple vitrage à l'épreuve des balles, avec remplissage de gaz xénon hydrofugé.

Le résultat est stupéfiant. Dans un silence de cathédrale après l'extinction du Christianisme, on sursauterait au moindre mouvement d'antenne d'un cafard. Pour éviter de rompre l'enchantement, je me meus avec d'infinies précautions : j'entends distinctement craquer mes os . J'ai la sensation, un peu glaçante tout  de même, d'évoluer prématurément dans ma propre tombe. Mon silence tout neuf atteint un tel niveau de qualité qu'il ouvre à ma chasse aux décibels des perspectives encore insoupçonnées, exaltantes, quoiqu'un peu inquiétantes : prendra-t-elle jamais fin ? Peut-être  -- histoire de garder le contact avec le monde extérieur -- devrais-je faire installer dans  les murs un système de tuyaux qui réinjecteraient à l'intérieur un peu du bruit ambiant. L'idée m'en est  venue au souvenir d'un de nos profs de lycée que nous avions affublé du sobriquet de Pouère, peut-être en raison d'une lointaine ressemblance avec le roi Louis-Philippe. La salle où Pouère officiait donnait sur une coursive de circulation ; des travaux de rénovation avaient laissé subsister de vieux tuyaux de chauffage central qui traversaient les murs. De temps en temps, un galopin en transit s'arrêtait, embouchait un de ces tuyaux et glapissait un " Pouère, t'es un con !". Sans se démonter, Pouère allait à l'autre bout et répondait un sonore " Toué aussi ! " (1)

Sur mes chaussons de lisière, je glisse jusqu'à mon lit, et m'y ensevelis dans la tiédeur de la couette. Mais la lecture de L'Alchimiste, de Ben Jonson, devient vite un supplice : tombé au milieu du charivari endiablé mené par cette bande d'hystériques imaginés par l'auteur élisabéthain, les mots résonnent insupportablement dans ma tête. Je n'ai d'autre solution, pour retrouver la paix, que de refermer le livre ;  bientôt, dans le profond silence retrouvé, mes paupières se ferment sans bruit et je glisse au sommeil.

J'en suis brutalement tiré par un tintamarre épouvantable , d'une obscène vulgarité.  Montant du rez-de-chaussée, je reconnais les accents sirupeux de Tino Rossi chantant Petit papa Noël. D'énormes claquements de talons, des bruits surdimensionnés de chaises qu'on remue dénoncent la coupable : c'est ma femme. La garce ! Elle a rompu l'enchantement, avec ce sûr et diabolique instinct qu'elle a toujours eu de tout ce qui peut me faire souffrir. Pour m'achever se déchaînent les miaulements hystériques du chat réclamant sa pitance.

Il va donc falloir les traiter eux aussi ! Je descends en catimini l'escalier, glissant sur mes chaussons de lisière. Elle me tourne le dos, s'étant mis mis en tête d'effacer d'une vitre une trace de doigt, avec un chiffon qui couine atrocement !   Dans la téloche, la voix de maritorne de Sophie Davant a remplacé celle de Tino Rossi. Avec la rapidité de l'éclair prêt à frapper, j'arrache la prise, je brandis au bout de mes petits bras le poste d'un modèle ancien et de marque Philips (50 kilos, mais ma fureur me dote d'une force herculéenne), et je le lui écrase sur le crâne ! Voilà, insensée perturbatrice de mon repos, ma juste réponse à ta provocation !

Je m'affaire à effacer toute trace de mon forfait. A l'aide d'un marteau-piqueur surpuissant de marque Boche, je creuse dans le mur de la salle de séjour une cavité aux dimensions du corps de ma femme. Je l'y introduis tout debout, avant de la refermer hermétiquement à l'aide d'un quadruple vitrail garni de gaz inerte Zyklon B,  serti au plomb, selon la technique des maîtres verriers du temps des  cathédrales toutes retentissantes de la foule immense des fidèles, quand elles faisaient le plein, à l'apogée du Christianisme. Ainsi pourrai-je contempler à volonté, l'esprit serein, l'objet désormais agréablement mutique de ma saine vengeance, sans être importuné par le vacarme des explosions de bulles de gaz organiques échappés du cadavre en décomposition. Par mesures de précaution et pour éviter les questions gênantes de visiteurs indiscrets au spectacle de la satanique apparition derrière son quadruple vitrage anti-effraction, j'ai déplacé l'horloge comtoise héritée de ma maman (2) devant la niche, la dissimulant entièrement.

Quelques semaines après la disparition de ma femme, une troupe d'agents de police est très inopinément venue à la maison et a procédé à une investigation des lieux. Ai-je besoin de dire que l'horloge comtoise dissimulait parfaitement l'horrible vitrine. Tandis que je les accompagnais, mon coeur battait paisiblement, comme celui d'un homme qui dort dans l'innocence. La police était pleinement satisfaite et se préparait à décamper. La jubilation de mon coeur était trop forte pour être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu'un mot, en manière de triomphe.

-- Gentlemen, ai-je dit à la fin, je suis enchanté d'avoir apaisé vos soupçons. Je vous souhaite à tous une bonne année et un peu plus de courtoisie. Soit dit en passant, gentlemen, voilà -- voilà une maison singulièrement bien bâtie (dans mon désir enragé de dire quelque chose, d'un air délibéré, je savais à peine ce que je débitais ); -- je puis dire que c'est une maison admirablement bien construite. Les murs, -- est-ce que vous partez, gentlemen ? -- ces murs sont solidement maçonnés.

Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement le mur avec une canne que j'avais à la main (3) juste à côté du vitrage derrière lequel (derrière l'horloge comtoise) se tenait le cadavre de l'épouse de mon coeur.

Ah ! qu'au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de l'Archidémon ! -- A peine l'écho de mes coups était-il tombé dans le silence, qu'une voix me répondit du fond de la tombe ! -- une plainte, d'abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d'un enfant, puis bientôt s'enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout-à-fait anormal et antihumain, -- un hurlement, -- un glapissement, moitié horreur et moitié triomphe, -- comme il en peut monter seulement de l'Enfer, -- affreuse harmonie jaillissant à la fois des gorges des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation.

Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir, et je chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les officiers de police restèrent immobiles, stupéfiés par la terreur. Un instant après, une douzaine de bras robustes s'acharnaient sur l'horloge comtoise. Elle tomba tout d'une pièce et se fracassa sur le carrelage, dans le tintamarre de ses moulures pulvérisées (4), de ses cuivres martyrisés. Dans la lumière glauque du vitrail, le corps de mon épouse, déjà grandement délabré et souillé de sang grumelé, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa tête, la gueule rouge dilatée et l'oeil  flamboyant, était perché le chat dont l'abominable miaulis m'avait induit à l'assassinat et la voix révélatrice m'avait livré aux pandores. J'avais muré le monstre dans la tombe ! (5)

A la prison, ça cantine dur pour des cigarettes ou des barrettes de hasch. Moi, je me languis d'une boîte de boules Quies, sans jamais l'obtenir. Les télés passent Petit papa Noël en boucle, ça gueule dans les cellules, les chiottes bouchées font des borborygmes, les rots et les pets des matons ébranlent les murs des coursives, et, en plus, j'ai des hallucinations auditives : j'entends distinctement le bruit de la mer et le morne Pou Pou des sirènes des tankers perdus dans la brume le long de la côte chilienne.

 J'aurai connu l'Enfer, de mon vivant.


Notes . -

1 /   Prononciation sarthoise millésime 1956 garantie

2 /  Y a pas que Sartre à avoir été analysé par Lacan.

3 /  J'adore marcher dans la rue avec une canne. Je fais des moulinets, j'esquisse un  pas de danse à la Fred Astaire, je fais glisser délicatement un tas de crottes jusqu'au caniveau, je crève au passage l'oeil d'un chat ou d'une vieillarde ,  j'ouvre à l'improviste un oeilleton de surveillance dans une porte d'entrée (voir note suivante).

4 /   C'est en 1935 que, dans cette région de France renommée pour ses huîtres et ses fortifications de Vauban, les termites firent une première apparition discrète. Depuis, à l'instar de ces populations non invitées qui encombrent nos HLM et nos commissariats, ils y ont fait souche, au grand désespoir des propriétaires et des agents immobiliers.

5 /  Dis donc, il me semble bien avoir déjà lu ça quelque part... Dans un roman de Paul Massé-Scarron, peut-être ? Un carambar à qui identifiera le larcin.

Edgar Allan Poe,  Le Chat noir, in Nouvelles histoires extraordinaires, traduction de Charles Baudelaire ( GF Flammarion )







lundi 25 mars 2013

Comme il vous plaira

877 -


Chez Nadine, ma boulangère chérie.

Une cliente, plutôt gironde et appétissante, ma foi, a attaché son chien de berger devant la porte.

Nadine, attendrie, à la dame    -- Oh ! il aboie et il remue la queue.

Moi, dédaigneux                       --  Bof !  J'en fais autant.

Dame, enthousiaste                   --  On veut voir !

Moi, urbain                               --  Mais ce sera comme il vous plaira, chère Madame.

Autre cliente                       -- Et mon bâtard, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?

Moi, en sortant, au chien          -- On ne saura bientôt plus où donner de la queue.

Chien                                          -- Ouah !




Notre ami Fr. de Hollande à l'issue de sa rencontre avec  Msieur Mittal

( Posté par : Fr. de Hollande )

dimanche 24 mars 2013

Amor fati

876 -


Selon un récent sondage, 92% des Français sont "contents de vivre en France".

On imagine que les 8% restants sont formés de ceux qui ont choisi d'aller vivre en Belgique, en Suisse, au Royaume-Uni, à Monaco ou au Luxembourg , pour des raisons "de convenances personnelles", comme on dit. Sans doute faut-il compter aussi dans ces 8%  ceux de nos concitoyens qui, n'ayant pas pensé à aller s'installer à l'étranger, vivent dans la rue.

N'empêche que cette quasi-unanimité interpelle.

Il est vrai que le canari enfermé depuis sa naissance dans la même cage n'imagine pas qu'il pourrait vivre plus heureux ailleurs. Le basset accoutumé à sa gamelle en trouvera toujours le contenu succulent.

Mais les Français ne sont pas des canaris. Ils sont informés de l'état du monde. Dans les très grandes lignes, certes, mais ils le sont. Ils le sont aussi de l'état de notre pays et, mis à part quelques points fâcheux -- l'état de nos prisons, celui de nos hôpitaux, notre déficit public, la galopade du taux de chômage, la montée de la pauvreté,  j'en passe forcément --, ils pensent que mieux vaut vivre en France qu'en Syrie, au Bangladesh, à Gaza ou au Congo. Difficile de démontrer qu'ils ont tort.

Ces 92% signifient surtout, sans doute, que notre pays fait encore partie des 8% de pays les plus riches. Si bien que même la pauvreté vous y a un goût de richesse, comparée à ce qu'elle est ailleurs. Va donc voir chez les Somalis si t'y trouveras du gras de jambon, dans les poubelles.

Tout est relatif.

Estimons-nous heureux d'être Français. Ceux qui veulent émigrer en Somalie, levez la main. Personne ? Qu'est-ce que je disais.

Etendu à toute la planète , un tel sondage -- à supposer qu'il puisse être organisé sans pressions ni fraudes -- donnerait sûrement des résultats fort intéressants, et probablement surprenants. Qui sait, par exemple, si 92 % des habitants de la Somalie ne sont pas sincèrement contents d'habiter leur pays. Les raisons qu'on avance pour se déclarer content de son sort sont souvent  bien déroutantes pour qui en a reçu un autre en partage.. L'irrationnel a ses raisons que la raison connaît. Un mystère de plus à verser au dossier de la condition humaine.

C'est ainsi qu'à l'instar d'un Somalien de base, je ne suis pas trop mécontent d'être né Français. J'aurais pu, en effet, connaître bien pire. Je ne me suis jamais dit que j'aurais aimé naître Chinois, Japonais, Américain, Saoudien ou Russe. Cela n'implique cependant aucune dévotion de ma part à ma patrie de naissance. Le patriotisme est un sentiment qui, je crois, m'est étranger. J'ai lu récemment l'interview d'un écrivain togolais, qui se disait content et fier d'être né Togolais, et à jamais reconnaissant à l'Etat togolais et à la société togolaise de l'avoir aidé à devenir ce qu'il était. Il y avait de la ferveur dans ses propos. Elle m'a fait penser à l'attitude de Socrate refusant de s'enfuir de sa prison, au motif qu'il ne peut désobéir à la Cité qui, même injuste envers lui, a fait de lui ce qu'il est et à laquelle il doit tout. Je suis incapable d'une telle ferveur et d'une telle reconnaissance inconditionnelle.  La patrie ou la cité ne sont pour moi que des entités abstraites, envers lesquelles je ne me sens aucun attachement affectif . Ce que je suis, je le dois -- en partie -- à des lois (changeantes) édictées par des hommes, et surtout, sans doute, à un  certain état (transitoire) politique, économique, culturel, de cet endroit du monde où je suis né. Je me conforme aux lois de ce pays, qui m'obligent à  des devoirs de solidarité tout-à-fait naturels envers mes concitoyens, mes concitoyens européens et mes concitoyens du monde. Conduite raisonnable qui n'implique aucune espèce d'attachement ni d'engagement affectif. Je l'ai adoptée et je m'y tiens en vertu d'un contrat. Affaire de raison, non de coeur. On peut toujours rompre le contrat pour aller ailleurs voir si l'herbe est plus verte. C'est le droit imprescriptible de tout être humain.

Cette pente, si répandue parmi les hommes, à s'estimer pas si mal loti, dès qu'on se compare à d'autres, le sociologue Pierre Bourdieu l'appelait amor fati , adhésion plus affective que raisonnée à son propre destin. On peut penser que l'amor fati exerce une puissante fonction régulatrice chez les espèces vivantes socialisées, les humains aussi bien que les abeilles ou les fourmis . La volonté de vivre, moteur de notre existence, selon Arthur Schopenhauer, s'appuie sur cet amor fati qui tient dans la pensée de Nietzsche une place si importante.



Douce France... (air connu )

vendredi 22 mars 2013

Une bonne tête

875 -


Ma chérie Marie-George m'a dit ce matin :

" C'est vrai que t'es pas beau, mon Jeannot, mais t'as une bonne tête."

Tout content, je suis allé à la salle de bains me regarder dans la glace.

Eh ben oui, tout compte fait, on peut le dire : j'ai une bonne tête.

Plein de gratitude, j'ai fait la bise à Marie-George.

Je ne suis pas comme ce mari de Courteline, un petit teigneux susceptible, qui, au retour d'un bal où elle a  dansé avec un bel officier qui lui a fait la causette, lui demande :

-- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

-- Il m'a dit, il m'a dit : "Votre mari, il a une bonne tête..."

-- Une bonne tête ? C'est tout ?

-- Il a dit  : "... Une bonne tête de... Une bonne tête de... "


Eh bien le mari, il le prend mal. Question compliments, y en a qui sont difficiles.


Ce n'est pas mon cas.


" Et puis, mon Jeannot, m'a dit Marie-George, il vaut mieux avoir une bonne tête  de... que  ne  plus avoir toute sa tête ".

Ou même plus de tête du tout.


Une bonne tête...

Une bonne tête de...

Une bonne tête de...

Une bonne tête de n....

Une bonne tête de c..

Une bonne tête de co..

Ah de coco

Ah de cocon

Ah de cocon con bel oeil


Merci Marie-George. je te

Je t'm

Je t'em

Je t'emme

Je t'mmenera

Sur l'eum

Sur l'eumma

Sur l'eummanège

Sur l'eu

Sur l'eumon

Sur l'eumon manège à moi




jeudi 21 mars 2013

" Ni droite ni gauche / L'idéologie fasciste en France" , de Zeev Sternhell

874 -


Je suis né le 9 mai 1940, autant dire à une date charnière de l'histoire de la France au XXe siècle. Ce jour-là est morte la France paisible de l'entre-deux guerres et, quelques mois plus tard, la IIIe République a cédé la place à l'Etat français du maréchal Pétain.

Nous vivions dans un village de la Sarthe. Mes parents étaient de condition modeste, lui préparateur en pharmacie, elle directrice d'école. La politique ne semblait pas les intéresser particulièrement, ils ne militaient dans aucun parti. Leurs opinions devait les classer dans une gauche républicaine très modérée, plutôt anticléricale, mais sans excès.

A la Libération, j'étais un bambin. J'ai commencé à m'intéresser à la politique l'année de mes seize ans, sous la pression des événements : l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques, l'affaire de Suez les tomates d'Alger et leurs suites. J'ai un peu revécu cette époque en suivant les épisodes de l'excellent téléfilm anglais The Hour . Mais nous n'avions pas la télévision. A la maison , on écoutait Radio Luxembourg ou Europe 1 et on lisait Paris Match . Le début de mon initiation politique s'est fait à travers les articles de Raymond Cartier ! Deux ans après, j'ai eu droit à mon initiation sexuelle avec une pute de la rue Saint-Denis. On a les initiations qu'on peut.

Je ne sais trop pourquoi, je n'ai presque jamais interrogé mes parents sur leur vie dans les années trente, sur leurs réactions à des événements aussi retentissants que le 6 février 1934, le Front populaire ou les accords de Munich.

Au cours de mes études, j'ai acquis des connaissances solides sur l'histoire de la France, de la Révolution à la première guerre mondiale. Mais jusqu'à une époque récente, j'étais certainement beaucoup plus calé sur la Convention, le Premier et le Second Empire, voire sur la Restauration, que sur les deux décennies qui avaient précédé ma naissance.

Vers 1975, trente ans après la fin  de la guerre, alors que la France savourait encore la prospérité des trente glorieuses, je découvrais avec enthousiasme le Précis de décomposition d'Emil Cioran, écrivain dont, jusque là, j'ignorais tout.  Je lisais dans le Monde avec un vif intérêt les analyses du distingué politologue Maurice Duverger. Même si je n'avais rien lu de lui, je savais que Bertrand  de Jouvenel était un éminent économiste, pionnier de l'écologie politique et de la prospective. Je suivais avec intérêt les publications des honorables historiens Jacques Benoist-Méchin et Alfred Fabre-Luce , les évocations télévisuelles d'un André Castelot. J'admirais les réalisations de l'architecte Le Corbusier. En ce temps-là, le prestige intellectuel d'un Emmanuel Mounier restait grand. L'Académie française s'honorait d'avoir accueilli dans ses rangs un Thierry Maulnier (en 1964), un Paul Morand (en 1968). Mon plaisir à lire Chardonne et Jouhandeau, même s'il n'atteignait pas celui que me donnaient les romans de Céline, était sans mélange . D'ailleurs François Mitterrand, l'éternel challenger du Général de Gaulle, François Mitterrand, dont tout le monde, à commencer par moi, avait oublié qu'il avait été le garde des sceaux de la bataille d'Alger, proclamait son admiration pour les livres de Chardonne, quand il ne dînait pas en ville avec un certain monsieur Bousquet, que personne, sauf lui, ne semblait connaître. Pierre Péan n'avait pas encore publié Une jeunesse française et Maurice Papon s'apprêtait à devenir ministre du budget dans le gouvernement de Raymond Barre. Mais, du passé, antérieur à 1945, de tous ces gens-là, je ne savais à peu près rien et ne m'en souciais aucunement. Pas plus que la quasi-totalité de mes compatriotes, d'ailleurs.

Pourtant, de la période des années noires qui avait été celle de ma petite enfance, je croyais avoir une connaissance suffisante. J'avais lu les Mémoires de guerre du Général, j'avais vu Nuit et brouillard, j'étais allé à Auschwitz. Sur les comportements des uns et des autres à l'époque, mes connaissances restaient, à la vérité, très sommaires : Brasillach fusillé, Doriot mitraillé dans sa voiture,  Déat dans son couvent italien, Drieu suicidé... Mais de ces affreux de la collaboration, du rôle qui avait pu être le leur avant 1940, je ne savais, à la vérité, à peu près rien.

En 1983 parut un livre qui aurait pu, sur bien des points, éclairer ma lanterne. Mais je dois avouer, à ma grande confusion, que je ne sus même pas que ce livre existait, et n'eus pas vent non plus de la polémique qu'il souleva ni du procès que l'éminent économiste Bertrand de Jouvenel intenta à l'auteur qu'il accusait de l'avoir diffamé. J'avais sans doute d'autres chats (d'autres chattes ?) à fouetter.

Ce livre, c'est Ni droite ni gauche / L'idéologie fasciste en France, de Zeev Sternhell. Il vient d'être réédité dans la collection Folio/Histoire, précédé d'une longue préface inédite ( pas moins de cent cinquante pages, passionnantes !) par l'auteur. Et comme, disciple en cela de Jean-Jacques, "je deviens vieux en apprenant toujours", je l'ai lu, ce livre qui, en 1983, fit date parce qu'il remuait le contenu poussiéreux de vieux placards presque oubliés que d'aucuns auraient préféré qu'on ne rouvrît pas.

Et en quelques heures d'une lecture passionnante et passionnée, c'est tout un pan, jusque là insoupçonné de moi, de l'histoire de mon pays qui m'a été révélé. J'y ai découvert que le distingué politologue et juriste Maurice Duverger, ancien membre du PPF de Jacques Doriot, avait publié en 1941 un intéressant article sur "La situation des fonctionnaires depuis la révolution de 1940" où le fameux statut des Juifs était présenté comme "une mesure de nécessité publique". J'y ai appris que le distingué économiste Bertrand de Jouvenel, le talentueux romancier Drieu la Rochelle, affichaient sans complexes, à la fin des années trente, leur admiration pour l'Allemagne nazie et l'Italie mussolinienne. J'ai découvert avec plus d'étonnement les tentations fascisantes d'un Le Corbusier et même les hésitations troublantes d'un Emmanuel Mounier. L'importance, dans le débat intellectuel, politique, éthique de ces années-là, de livres et d'articles publiés  par un Déat (un des jeunes loups de la SFIO au début des années trente), un Drieu la Rochelle, un Thierry Maulnier, un Bertrand de Jouvenel, m'est apparue. J'ai découvert l'existence d'un certain Georges Valois, fondateur, en 1925, du Faisceau, équivalent français du Fascio mussolinienoù militèrent, entre autres, Philippe Barrès, le fils de l'écrivain, Jacques Debû-Bridel, future grande figure de la Résistance et du gaullisme, Philippe Lamour, le futur père de l'aménagement du territoire, Le Corbusier,  Paul Nizan ...

Zeev Sternhell montre avec brio que  "l'idéologie fasciste" (cette dénomination, à mon avis, fait problème) est née en France, entre 1880 et 1914, par les apports croisés d'intellectuels "nationalistes" ( Maurice Barrès, Charles Maurras...) et de théoriciens du socialisme révolutionnaire, engagés dans une critique du marxisme, comme Georges Sorel ou, plus tard, Henri de Man. Le fascisme prétendra concilier l'apologie de la nation et la dénonciation du capitalisme, en une synthèse qui prendra tantôt le nom de socialisme national, tantôt celui de social-nationalisme, tantôt celui de national-socialisme...

Ainsi s'est affirmée, à la fin de la première guerre mondiale, une idéologie dont se réclameront dans les années suivantes des gens aussi différents que le communiste Jacques Doriot, le socialiste SFIO Marcel Déat, le maurrassien Thierry Maulnier. Le livre de Sternhell détache avec netteté les traits caractéristiques de cette idéologie, reparaissant d'un idéologue à l'autre, d'un livre à l'autre, d'une revue à l'autre, d'un mouvement à l'autre : rejet radical de la démocratie représentative, des valeurs républicaines universalistes nées de la Révolution de 1789, du libéralisme individualiste ; affirmation de la nécessité d'un Etat fort, hiérarchisé, gérant l'économie de façon planifiée ; condamnation du grand capitalisme et de la haute banque, mais pas de la propriété privée ni de l'économie de marché ; exaltation des valeurs "viriles" (courage physique, énergie, discipline, solidarité) ; culte de la jeunesse ; refus du "matérialisme". L'antisémitisme et le racisme, souvent affichés de façon virulente par ceux qui se réclament de ces valeurs, ne sont pas pour autant des ingrédients obligés de la nouvelle idéologie, qui se veut une idéologie révolutionnaire : il s'agit de faire table rase du passé, afin de promouvoir la société nouvelle, l'homme nouveau.

"Idéologie fasciste" : on peut contester cette dénomination proposée par Sternhell. Elle présente l'avantage de faire apparaître, par-delà les nuances et les variantes locales, la permanence d'un noyau dur de revendications, d'idées, de valeurs. Cependant, stricto sensu, l'idéologie fasciste ne saurait être que l'idéologie du fascisme mussolinien (et, à la rigueur, du Faisceau de Georges Valois). Vouloir englober dans une même catégorie des démarches aussi différentes que le fascisme mussolinien, le national-socialisme hitlérien, le franquisme, c'est ne pas faire assez de cas des spécificités de tous ordres, du poids des histoires nationales. En France, des mouvements aussi divers que le Faisceau, le PSF de Déat, le PPF de Doriot, les Croix-de-Feu ou l'Action française participent, certes, peu ou prou, de l'idéologie fasciste, mais en présentent à chaque fois un visage singulier. Les contradictions et les variantes d'une idéologie fasciste moins monolithique que le suggère l'ouvrage de Sternhell expliquent d'ailleurs les choix variés des acteurs entre 1940 et 1944 : tandis qu'un Georges Valois rejoint la Résistance et meurt en camp de concentration, un Brasillach, un Darnand finissent sous les balles d'un peloton d'exécution; d'autres, tel Jouvenel, gèrent leur parcours avec assez d'habileté pour se relancer  en douceur après 1945.

Quoi qu'il en soit, ce livre qui, en 1983, ouvrait une période de réexamen de notre histoire récente qui devait conduire à la révélation des responsabilités d'un Bousquet et au procès Papon, reste un livre extraordinairement passionnant. La richesse de son érudition, la précision et l'intelligence de ses analyses le rendent  incontournable pour qui s'intéresse à l'histoire des idées et pour qui veut mieux comprendre ce qui s'est passé en France entre 1900 et... 1983.

Jusqu'en 1983 en effet : car entre 1918 et 1940, un assaut violent contre les valeurs républicaines, contre la démocratie parlementaire, pour l'instauration d'un Etat fort et d'une société nouvelle, sur le modèle du fascisme italien et du national-socialisme allemand,  fut conduit par des hommes politiques, des journalistes, des écrivains et des intellectuels brillants. Il explique le ralliement enthousiaste, après la défaite, de nombre d'entre eux à la Révolution nationale et à la collaboration. Il facilita grandement la mise à mort de la République en juillet 1940. Dans les décennies qui suivirent la Libération, beaucoup de ces partisans et sympathisants des fascismes, qu'ils aient été, entre 1940 et 1944, les serviteurs zélés de l'Etat français, ou qu'ils aient au contraire rejoint les rangs de la Résistance, retrouvèrent dans la société une place enviable et jouèrent un rôle politique ou intellectuel considérable. Leur passé, en même temps qu'un large pan du passé de la société française, fut alors massivement occulté. Ce fut , à la vérité, comme s'il n'avait jamais eu lieu.

Nous sommes apparemment sortis de l'ère du non-dit. En revanche, nous ne sommes pas sortis (en sortirons-nous jamais ?), en matière d'action politique et de lutte des idées, de l'ère de l'anathème et des visions manichéennes, simplistes et infantiles. Aujourd'hui et pour longtemps sans doute encore, les fusillés et les condamnés à mort de 44/45, un Brasillach, un Degrelle, restent des réprouvés, des pestiférés. Il reste toujours hors de question, pour la plupart d'entre nous, d'admettre que certaines, au moins, des raisons de leur engagement furent estimable, voire nobles. Le livre de Sternhell nous aide à  sortir de l'anathème et à progresser vers une compréhension et une pratique adultes de l'histoire, de la politique et du débat d'idées. Il nous aide aussi à entrevoir la cause du négationnisme obstiné de certains de ces adeptes du fascisme et du nazisme, incapables jusqu'à leur dernier souffle d'admettre la réalité des chambres à gaz ; il ne me semble différer en rien, par sa nature, de l'incapacité, dont furent jusqu'au bout frappés nombre de  vieux militants communistes, d'admettre la réalité des camps soviétiques et les crimes de Staline. Quand on a voué à une cause le meilleur de soi-même , ou ce qu'on croit être le meilleur de soi-même, quand on a sacralisé cette cause, il est très difficile d'admettre l'existence de faits qui en  ruinent ou ternissent la respectabilité . Les événements du monde nous donnent, presque au quotidien, des exemples de cette paralysie de l'esprit, dont les causes sont, on fond, de nature religieuse.

Zeev Sternhell ,  Ni droite ni gauche / L'idéologie fasciste en France , avec une préface inédite de l'auteur  ( Gallimard, Folio/Histoire, 2012)



6 février 1934 à Paris

mercredi 20 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (11) : fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)

873 -


Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)


Loup -

Figure centrale du roman. Dès le début, Narrateur1 trouve dans la bibliothèque de Sazerat une importante iconographie sur le loup-garou, ce monstre mythique omniprésent dans les légendes et dans l'imaginaire des campagnes jusqu'à une époque récente. Le comportement du tueur évoque celui du loup : l'hiver le fait sortir de son repaire ; il s'en prend à des proies isolées, qu'il emporte ; il semble mû par une cruauté gratuite et par le goût du sang ; la disparition de Bergues déclenche au village "une terreur de troupeau de moutons ". Après la mort de M.V., c'est avec le titre de commandant de louveterie que Langlois reparaît au village. Le retour de l'hiver qui suit, particulièrement glacial, fait sortir les loups du  bois. Langlois en abat quelques uns mais voici que s'en manifeste un tout-à-fait exceptionnel. Son comportement rappelle celui de M.V. : même habileté diabolique, même "prodigieuse confiance en soi ", même cruauté apparemment gratuite : " Treize brebis étaient éventrées, semblait-il, pour le plaisir de s'agacer les dents dans la laine ". D'emblée, le vieillard-narrateur le personnifie : " c'était certainement un monsieur dont il fallait éviter les brisées au coin d'un bois ". Son imagination le transfigure en un être mythique, sorte de dragon : " ça ne devait plus être un loup. Savez-vous comment je me l'imaginais ? ça n'a pas de sens commun. Je me l'imaginais comme une énorme oreille à vif, où toute notre musique tournait en venin, et ce venin elle ne le versait pas dans un loup. Ah ! mais non, j'imaginais que cette oreille était comme un entonnoir embouché dans les queues d'un paquet de mille vipères grosses comme le bras, et que c'est dans ces vipères que le venin était bourré comme le sang dans un boudin ". Le vieillard-narrateur pressent aussi que, pas plus que M.V., ce concentré de la méchanceté du monde qu'est devenu, dans son imagination, le loup, ne songe à échapper au sort qui l'attend : " Est-ce que par hasard le Monsieur n'attendrait pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ? " . L'exécution du loup par Langlois est la répétition de celle de M.V. : " ainsi donc, tout ça pour en arriver encore une fois à ces deux coups de pistolet tirés à la diable, après un petit conciliabule muet entre l'expéditeur et l'encaisseur de mort subite ! " . Mais cette fois, comme Saucisse s'en aperçoit, Langlois regrette d'avoir dû en venir là : " Il se rendait bien compte que ça n'était pas une solution. " Une solution à quoi ? Encore une question à laquelle le texte n'apporte pas de réponse claire. Tuer M.V., tuer le loup, c'est peut-être comme donner un coup de pied dans une fourmilière. C'est peut-être, pour Langlois, comme tuer une part de lui-même. Son tour est venu, en effet, de découvrir le loup qu'il porte en lui. Et c'est à nouveau Saucisse qui le comprend. A Saint-Baudille, lors de la fête que Madame Tim a préparée pour lui, dans l'espoir de l'apprivoiser, Saucisse imagine les pensées secrètes de son ami : " C'est pourquoi, à pattes pelues, avec les belles ondulations de reins qui rampent et les sauts dans lesquels je me déclenche comme un long oiseau gris, je vous souris, Madame Tim, d'un sourire où sont peints tous les charmes de cette belle journée, depuis les lointaines montagnes de perles sur tapis de blés roses jusqu'à ces faux espaces libres en lin gris que vous avez eu l'intelligence de faire serpenter autour de la chambre où l'on  a déposé mon petit bagage de loup ". Ainsi la poésie vient-elle au secours de la raison pour tenter de dire quand même ce que, peut-être, on ne peut pas dire avec les mots des hommes.

Montagnes -

Aucune explication n'est donnée du retour de Langlois dans ce village des montagnes du Trièves. La première fois qu'il y est monté, c'était en mission officielle. La seconde fois, c'est lui seul qui a décidé d'y revenir. Comme poussé par une irrépressible nécessité ? par une invincible fascination ? Ce qui est sûr, peut-on se dire, a-t-il pu se dire, c'est que ce n'est pas à Grenoble qu'il pourrait percer le mystère de M.V. ; que ce n'est pas à Grenoble non plus qu'il pourrait trouver des réponses à d'autres questions, plus graves encore.

Retour de Langlois au monastère des montagnes... Retour de Giono aux mêmes montagnes:

" J'allais à Prébois.
Le car me laissa à la croisée des chemins. Il me restait trois kilomètres à faire à pied, mais j'étais enfin revenu dans les montagnes.
Le silence était étendu dans tout le Trièves. Un bûcheron travaillait là-haut dans la forêt. Il ne faisait pas plus de bruit qu'un oiseau qui tape du bec contre l'écorce d'un arbre.
Je commençais à descendre vers le village. J'étais enfin dans la maison désirée des montagnes. J'étais enfin dans ce cloître des montagnes, seul dans ces grands murs de mille mètres d'à-pic, dans les piliers des forêts. Maison sévère, milliard de fois plus grande que moi, juste à la mesure de mes espoirs, me contenant avec ma paix, ayant une paix faite d'ombre, d'échos, de bruit de fontaines. Richesse austère de tous les cloîtres. Acheter la compagnie de dieu. Il marche avec moi le long des couloirs. L'enseignement du silence. "

                                            ( Possession des richesses  /   L'Eau vive )

Permanences -

C'est un des propos essentiels de ce roman que de mettre en lumière des traits permanents, aussi bien dans la Nature que dans les comportements humains. Autour du village, en un siècle, le paysage n'a pas changé. Aujourd'hui comme au temps de Langlois et de M.V., l'automne déploie ses fresques ensanglantées. Le hêtre de la scierie est toujours debout, aussi beau en 1946 qu'en 1843. La venue de l'hiver efface toujours sous la neige les contours du paysage , faisant renaître les peurs ancestrales ( "dehors, dans des temps qui ne sont pas modernes mais éternels, rôdent les menaces éternelles " ) ; et les lecteurs du roman auraient intérêt à se rappeler que "la vie ne manque, pas plus qu'hier, d'assassins à foulards, de découpeurs d'hiéroglyphes de sang, d'hivers 1843 ". Permanences aussi des communautés humaines : dans le village, à peu près inchangé depuis 1843, le Cercle des travailleurs, fondé vers 1845,  existe toujours ; la bâtisse de l'auberge se dresse toujours sur le col, agrémentée seulement d'une dérisoire réclame pour Texaco, seule concession apparente à la modernité. L'un ou l'autre des descendants des villageois de 1843 possède une maison, une grange, héritée de ses ancêtres, une écurie dont la voûte n'est que l'extrapolation architecturale de la caverne préhistorique : "on n'a rien inventé, [...], on n'inventera jamais rien de plus génial que la voûte ". Permanence de l'humain dans l'humain, mise en valeur par la place accordée aux dynasties villageoises. Frédéric II survit dans son petit-fils Frédéric IV, actuel propriétaire de la scierie, et qui conserve chez lui le portrait de son aïeul, comme Honorius conserve les photos d'Anselmie et de Callas Delphin-Jules dans leur maison dont il a hérité par sa femme. La femme de Raoul, descendante de Marie Chazottes,  conserve dans ses traits le souvenir de ceux de la première victime de M.V. , et Ravanel devait ressembler au Ravanel qui conduit les camions en 1946. Quant à l'histoire tragique de M.V.et de Langlois, elle met en lumière la permanence en l'homme de tentations incontournables et puissantes, d'une irrépressible et ancestrale nostalgie de liberté  et d'union intime avec le monde. A ce titre, Un roi sans divertissement est une réponse à tous ceux qui voudraient voir en Giono un chantre du retour à nos bonnes vieilles traditions campagnardes, un cousin de ces romanciers régionalistes et conservateurs, amateurs de bourrée auvergnate et de farandoles. L'imaginaire puissamment ensauvagé de l'auteur de Colline n'a cessé de proclamer que le désir de l'âme humaine ne la porte pas vers les veillées au coin du feu avec accompagnement de vielle, mais vers ces "merveilleux nuages " que chantait déjà Baudelaire.

Sang -

Motif récurrent et associé à des épisodes- clés, le sang attire et fascine. Voir couler le sang constitue sans doute le premier mobile de M.V. Il entaille "de partout" le cochon de Ravanel, " de plus de cent entailles " , " faites avec plaisi r". Quand Ravanel frotte la bête avec de la neige pour la nettoyer, "on voyait le suintement du sang réapparaître et dessiner comme les lettres d'un langage barbare, inconnu ".  Callas Delphin-Jules, "construit en chair rouge, en bonne viande bourrée de sang", est une victime toute désignée.

Le sang rouge qui coule d'une blessure fraîche offre un spectacle d'une rare beauté. C'est la plus belle de toutes les couleurs. Dans la forêt à l'automne, " l'ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu'ils étaient d'ordinaire roses satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d'été ". Mais  c'est quand vient la neige que, se détachant sur sa blancheur, en un contraste de couleurs pures, le sang est le plus beau. Cette association émouvante apparaît dès le début du récit quand le narrateur évoque l'ombre des fenêtres : " le papillonnement de la neige qui tombe l'éclaircit et la rend d'un rose sang frais ". Après avoir blessé le tueur d'un coup de fusil, Bergues le suit çà la trace de son sang sur la neige : "C'était du sang en gouttes, très frais, pur, sur la neige ". Il en est fasciné, au point d'en reparler le soir, dans l'égarement de l'ivresse : " le sang, le sang sur la neige, très propre, rouge et blanc, c'était très beau". Le motif du sang sur la neige reparaît dans l'épisode de la mort du même Bergues . A l'endroit où il a été tué, Langlois retrouve "une grande plaque de neige agglomérée avec du sang ". Plus loin,  lorsque les chasseurs cernent le loup qui vient d'égorger le chien de Curnier, au pied de la falaise de Chalamont, " la neige est pleine de sang ". Sur un mode indirect et mineur, l'association du rouge et du blanc, mais aussi du chaud et du froid, reparaît incidemment à propos de Madame Tim qui, jeune fille, a été pensionnaire d'un couvent " près d'un volcan et d'un glacier ". Tous ces moments préparent la scène finale où Langlois descend chez Anselmie pour lui demander de sacrifier pour lui une de ses oies.  " Il l'a regardée saigner dans la neige ". Puis il  reste longuement immobile, dans la contemplation du sang sur la neige. Ces moments ont valeur d'initiation à une vérité essentielle. Dès le début du récit, quand Bergues " délire " à propos de la beauté du sang sur la neige, le narrateur évoque la scène célèbre du Conte du Graal de Chrétien de Troyes où Perceval reste en extase devant le spectacle du sang d'oies sauvages blessées se détachant sur la neige. Extase mystique à résonances chrétiennes. Chez Giono, la même extase ouvre sur une autre vérité : celle de l'alliance profonde et sacrée de la vie et de la mort, celle aussi de la cruauté fondamentale, inévitable, nécessaire, du monde : les enduits sanglants des fresques du "monastère des montagnes " qu'y déroulent les forêts à l'automne " facilitent l'acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords ". Alors se dévoile  " un autre système de références "  , dans lequel " les couteaux d'obsidienne des prêtres de Quetzacoal s'enfoncent logiquement dans des coeurs choisis. Nous en sommes avertis par la beauté. "


Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article rédigé par moi en février-mars 2006 pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia )



Photo : Jambrun

mardi 19 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (10) : fragments d'un dictionnaire amoureux

872 -

Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)


Lacunes -

Un roi sans divertissement est un roman construit selon une structure délibérément elliptique et lacunaire. Pour le comprendre, il faut d'abord se rappeler que l'histoire de M.V. et de Langlois nous est racontée par plusieurs narrateurs, transmettant une tradition entièrement orale, et parlant pour la plupart de nombreuses années après les événements. Par exemple, le récit de Saucisse a lieu "au mois vingt ans" après la mort de Langlois, alors qu'elle a près de quatre-vingts ans. Cinquante ans environ séparent son récit de celui des vieillards qui, outre leur propre récit, transmettent ceux de Saucisse, de Frédéric II et d'A. Enfin , le premier narrateur (qui est chronologiquement le dernier) parle une trentaine d'années après les vieillards. Tout concourt donc à conférer à l'ensemble un caractère lacunaire : l'éloignement dans le temps, la diversité des points de vue.

Les lacunes du récit peuvent avoir trois origines :

- l'utilisation de l'ellipse, procédé qui consiste à exclure du récit des éléments qu'on aurait pu y inclure mais qu'on choisit d'écarter pour diverses raisons;

- le non-dit, résultat de réticences ou d'arrières-pensées des locuteurs, ou simplement de leur pente au laconisme ;

- l'absence d'informations nécessaires à la compréhension du récit et des personnages.

L'ellipse  est abondamment utilisée dans ce roman.  Elle touche notamment l'utilisation du temps. Des périodes, parfois longues de plusieurs mois, sont passées sous silence ou donnent lieu à une relation fortement condensée, soit parce qu'il ne s'y passe rien d'intéressant, soit parce que le narrateur manque d'informations sur cette période. Par exemple, on saute directement du 17 décembre 1843 à un jour (non précisé) du printemps 1844, puis de ce jour à un autre jour (non précisé) de l'été de la même année. Ellipse aussi de la période qui va du jour de février 1846 où Langlois tue M.V. et donne sa démission au jour de printemps où il revient au village. Période pourtant importante pour la compréhension du personnage puisqu'il y prend la décision de revenir. L'ellipse peut ici se justifier par le fait que les vieillards narrateurs, restés au village, étaient sans nouvelles de lui. Rien non plus sur la période qui sépare le jour de la chasse au loup (au début de l'hiver 1846) du printemps de l'année suivante. La période d'environ six mois où Langlois et Delphine vivent ensemble au bongalove est résumée en moins de trois pages (ce qui suggère qu'entre les deux partenaires, il ne s'est pas passé grand-chose de palpitant !).

 Le principal effet de ces ellipses temporelles est de concentrer l'intérêt sur un petit nombre d'épisodes de courte durée mais de forte intensité, et qui, ainsi rapprochés les uns des autres, s'éclairent mutuellement d'une lumière plus vive. Mais elles contribuent aussi à nous dérober des informations qui auraient pu nous éclairer sur les motivations et l'évolution de tel ou tel personnage (Langlois surtout).

Le non-dit est plus difficile à cerner. On en a un premier exemple dans les réticences de Sazerat à évoquer l'histoire de M.V. . Il est vrai que le narrateur ne le pousse guère aux confidences. Des conversations entre Saucisse et Langlois sur "la marche du monde", on ne saura finalement pas grand-chose. La plupart des dialogues ont d'ailleurs un caractère laconique prononcé. Saucisse, Madame Tim , le procureur royal s'entendent souvent à demi-mot avec Langlois qui, de son côté, n'aime guère s'étendre en longues explications, quand il consent (rarement) à en donner. C'est ce laconisme qui a d'ailleurs frappé les vieillards à son retour : " Maintenant, il ne parlait presque pas". Le procureur royal parle encore moins. Ni lui ni Madame Tim, la meilleure amie de Langlois après Saucisse, ne font d'ailleurs partie des narrateurs, pas plus que Delphine. Autant d'éclairages utiles qui nous sont refusés. Sur cette question des narrateurs, les choix de Giono ne sont d'ailleurs pas très clairs : pourquoi Saucisse et pourquoi pas Delphine, personnage dont il confessera dans Noé n'avoir pas exploité toutes les potentialités ?

L'absence d'informations laisse de nombreuses questions en suspens. M.V. reste un personnage particulièrement mystérieux. Qu'il soit bien l'assassin de Marie Chazottes, de Bergues, de Callas Delphin-Jules et de Dorothée ne semble guère faire de doute. Pourtant il n'est jamais pris sur le fait. Est-on sûr seulement qu'il soit l'assassin ? Un simple complice, peut-être... On ne saura jamais comment il tue ni pourquoi. Qui est-il ? Quel est son statut social ? Qui vit avec lui dans la maison de Chichilianne ? Pourquoi accepte-t-il l'exécution sommaire que lui inflige Langlois ? Aucune de ces questions ne trouve de réponse explicite dans le roman. Aucune confession, aucun interrogatoire de ses proches, aucun procès ne viendra préciser les responsabilités et les mobiles du personnage. On a beau être sous la Monarchie de Juillet, une enquête aussi bâclée est difficilement vraisemblable ! Quant à la "brodeuse" réfugiée dans un village du Diois, c'est probablement sa veuve, mais aucune confirmation ne vient confirmer cette hypothèse très plausible. Tout se passe comme si Giono avait pris le parti de se moquer des attentes d'un lecteur rationaliste, amateur de romans policiers bien ficelés.

Langlois n'est pas entouré d'un voile de mystère moins épais : que s'est-il passé au juste entre lui et M.V. dans la maison de celui-ci ? Pourquoi prend-il le risque de cette exécution sommaire ? Quelles sont les conséquences pour lui de ce qui, après tout, est un assassinat ? A-t-il été protégé ? Si oui, par qui et pourquoi ? Pour quelles raisons choisit-il de revenir quelques mois après dans ce village de montagne ? Pourquoi transformer une battue au loup (un loup particulièrement dangereux) en un cérémonial de fête, avec participation des dames ? Que vient-il chercher au juste chez la "brodeuse" ? Se marie-t-il avec Delphine, comme il en avait formé le projet ? Quelle sorte de vie mène-t-il avec elle au bongalove jusqu'à cette étrange visite à Anselmie ? Quant à son suicide, il peut donner lieu à diverses explications, à jamais invérifiables.

Que peut-on connaître d'un homme ? Pour tenter de répondre à cette question, Sartre, dans L'Idiot de la famille, mobilisait, sur le cas Flaubert, toutes les ressources des sciences humaines. A la même question, le roman de Giono répond : pas grand-chose. Pas grand-chose de sûr, en tout cas. Mais cette démonstration sceptique, loin d'être un inconvénient pour l'amateur de romans, rend pour lui l'oeuvre bien plus passionnante que si elle lui mâchait la besogne en lui livrant tous les tenants et aboutissants. Giono compte manifestement sur une participation active de son lecteur, sur sa réflexion, sur son expérience de la vie, sur son imagination. Devant le mystère M.V., devant le mystère Langlois, devant tous les mystères de ce roman singulier, le lecteur se retrouve investi de la même mission que Langlois et dans la même position que lui. Il devient à son tour l'enquêteur perplexe et fasciné. A l'opposé de ces romans policiers classiques où la sagacité de l'habile détective dissipe à la fin tous les mystères, Un roi sans divertissement reste ouvert sur l'insondable mystère des âmes.

( A suivre )

Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article rédigé par moi en février-mars 2006 à l'intention de l'encyclopédie en ligne Wikipedia  (voir l'historique de l'article disponible sur le site de Wikipedia).


Photo : Jambrun

lundi 18 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (9) : Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)

871 -


Fragments d'un dictionnaire amoureux ( suite )


Frontières -

Elles sont constamment brouillées, transgressées, effacées, par le jeu des métaphores, des comparaisons, des personnifications, qui jettent des ponts, suggèrent des alliances et des affinités, posent des équivalences et des identités, entre les éléments (terre, eau, air, feu) et les règnes (minéral, végétal, animal, humain, divin ). Dès la première page, la présentation du hêtre inaugure cette circulation incessante : sa nature est triple, à la fois végétale, humaine et divine. On retrouve ce mélange des règnes dans la description des montagnes et de la forêt à l'automne, et dans bien d'autres passages. Le personnage de M.V. semble incarner ce rêve d'abolir les frontières entre les règnes : il est l'homme-loup, l'homme-animal. Mais c'est aussi un dieu : quand il l'aperçoit sous le hêtre, parfaitement tranquille dans le déchaînement de l'orage, Frédéric II voit en lui un homme dénaturé, qui semble ignorer la peur, révélant ainsi sa nature divine. Sur les traces de M.V., le même Frédéric II vit une expérience initiatique du même ordre : il connaît l'ivresse de se sentir tour à tour renard, oiseau, esprit, et ce n'est pas sans peine qu'il se dépouillera d'une "peau de renard qui était presque une peau de loup". Langlois connaît la même tentation, mais il y résiste. En tuant M.V., puis le loup, il réaffirme la nécessité de frontières qu'un homme ne doit pas franchir sous peine de se perdre. Son suicide revêt une signification ambiguë : ultime barrière dressée contre la tentation de devenir loup à son tour, mais aussi moyen de rejoindre l'unité perdue, là où les contraires s'effacent : " c'était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers ". Mais ce choix tragique, pas plus que les exécutions de M.V. et du loup, n'est une véritable solution; ce n'est que la sanction de son échec. La résolution des énigmes et l'abolition des frontières ne sont vraiment possibles à l'homme sans risque de ruine que dans l'expérience poétique. Langlois n'est pas le véritable héros du roman : ce héros, c'est le prince des métaphores, le premier narrateur, le Conteur, figure emblématique de l'écrivain.

Initiation -

Un roi sans divertissement peut se lire comme le récit d'une -- ou plutôt de plusieurs expériences initiatiques. A l'instar de Baudelaire dans le sonnet des Correspondances, Giono invite son lecteur à participer à ces initiations en découvrant ce qui se cache sous les apparences ou ce qu'elles révèlent à qui sait lire leur langage. Les nombreuses connotations  religieuses présentes dans les premières pages du roman l'y préparent. ainsi le hêtre de la scierie est assimilé avec insistance à une divinité : il évoque d'abord au narrateur la figure de l'Apollon citharède, puis il est décrit plutôt comme une divinité du panthéon hindou ( Shiva ). Même abondance de connotations religieuses dans la description des forêts à l'automne : nous sommes invités à déchiffrer dans "les fresques du monastère des montagnes" les vérités qu'elles proclament et à les méditer.

On peut considérer M.V. comme l'initiateur de Langlois à  des vérités dont il ne prendra une pleine conscience qu'à la fin du récit. Le travail d 'investigation policière auquel il se livre d'abord lui permet de franchir (sans vraiment s'en rendre compte) les premières étapes de son parcours initiatique. Méditant sur les mobiles du tueur inconnu, il prend d'abord conscience que celui-ci n'est "peut-être pas un monstre", qu'il est donc un homme comme lui, en qui il peut se reconnaître, de qui il peut apprendre quelque chose d'essentiel. Il a l'intuition du mobile profond de l'inconnu, le divertissement, lié à une soif d'évasion dans la beauté qui trouve momentanément à s'apaiser dans  le spectacle du cérémonial de la messe de minuit. Cela suffit pour que Langlois réserve à M.V. une exécution "sommaire" qui peut se comprendre comme un geste de respect, voire de complicité  inavouée : il lui évite ainsi les suites infamantes et dégradantes de l'arrestation, de la prison, du procès, de la condamnation à mort. Il lui permet ainsi  de partir "en beauté", en gardant son mystère.

A ce stade, Langlois n'a encore fait qu'effleurer le mystère et son initiation doit se poursuivre. Là est sans doute la vraie raison de son retour au village et à la montagne, sur la double piste du mystère de M.V. et de celui de la Nature. Aux témoins de son retour, il apparaît transfiguré. Tous sont frappés par sa réserve silencieuse, par son austérité monacale : " Il était comme ces moines qui sont obligés de faire effort pour s'arracher d'où ils sont et venir où vous êtes. "  Dès lors les temps forts du récit sont autant d'étapes de l'initiation délibérément poursuivie par le héros, et la référence explicite au Conte du Graal, de Chrétien de Troyes, autre grand roman initiatique, nous éclaire sur le sens du projet de Giono dans ce livre. Il s'agit pour Langlois, dans une quête "pascalienne", de peser la valeur et la puissance des formes du divertissement (chasse, fêtes, mariage, meurtre). Cette quête s'effectue dans une ambiance de cérémonie religieuse (la chasse au loup), de contemplation méditative, voire extatique : chez la "brodeuse", il s'abîme dans la contemplation silencieuse du portrait de M.V. , véritable icône. La scène est d'ailleurs riche de connotations religieuses : dans cette salle d'un ancien couvent, des objets précieux  évoquent des ornements sacrés brillant d'un faible éclat dans une obscurité de sanctuaire. Rituel de communion, puisqu'il s'agit pour Langlois, comme il l'avoue à Saucisse et à Madame Tim, de "se mettre dans la peau" :  de qui, sinon dans celle de M.V. ? En tout cas, il a été bouleversé par cette visite ; en témoigne l'inquiétude de ses amies qui craignent alors de le "perdre". Le comble de l'extase contemplative et le point crucial de l'initiation sont atteints (comme pour le Perceval de Chrétien de Troyes) dans l'épisode du sang de l'oie sur la neige. Dans cette scène capitale, le rituel d'initiation  semble se muer en rituel de possession.

Qui dit rituel dit répétition de gestes et d'actes à forte valeur symbolique. Ils sont nombreux dans le roman. L'exécution du loup répète celle de M.V.; le face-à-face de Langlois avec le portrait de M.V. chez la "brodeuse" répète son tête-à-tête avec M.V. chez lui à Chichilianne ; la contemplation du sang de l'oie sacrifiée renouvelle des scènes analogues, elles-mêmes répétées, mais auxquelles Langlois n'a pas assisté.  

La fonction d'initiateur dévolue à M.V. ne concerne pas que Langlois. Sur un mode mineur, elle concerne aussi le braconnier Bergues, profondément troublé par la beauté du sang sur la neige. Frédéric II, lui, va beaucoup plus loin. Poursuivi par lui, M.V. ne s'enfuit pas, il s'éloigne tranquillement, laissant à son poursuivant la possibilité de ne jamais le perdre, d'accorder son pas au sien, sachant probablement qu'il est suivi. Entraîné dans cette poursuite, Frédéric II accède à une expérience du monde et de lui-même absolument inédite pour lui. Ne pensant qu'à "mettre ses pas dans les pas"  de l'inconnu ( ce qu'en somme Langlois fera tout au long du roman ), "il était devenu renard". " Tout gros qu'il était, il était devenu silencieux et aérien, il se déplaçait comme un oiseau ou comme un esprit. Il allait de taillis en  taillis sans laisser de traces. (Avec son sens primitif du monde, il dira : "Sans toucher terre"). Entièrement différent du Frédéric II de la dynastie de la scierie ; plus du tout sur la terre où il faut scier du bois pour gagner de quoi nourrir Frédéric III ; dans un nouveau monde lui aussi ; où il fallait avoir des qualités aventurières. Heureux d'une nouvelle manière extraordinaire ! ". Ayant pénétré, sur les traces de M.V. , dans un monde sauvage dont nous portons, nous aussi, le souvenir obscurci et la nostalgie, Frédéric, approchant de Chichilianne, restera "souffle coupé, un long moment à attendre que revienne l'accord avec le toit et la fumée. "


( A suivre )

Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article écrit par moi en février-mars 2006 à l'intention de l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia).


Photo : Jambrun

dimanche 17 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (8) : fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)

870 -


Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite) -



Evénements historiques -



Les références aux événements historiques contemporains de l'action sont très rares. Seules interviennent quelques allusions à des épisodes de la conquête de l'Algérie, simples occasions pour Saucisse de faire valoir la détermination et le courage de Langlois en des circonstances périlleuses. La seule allusion au régime de la Monarchie de Juillet, sous lequel a lieu  l'essentiel de l'action, est la présence d'un buste de Louis-Philippe dans la salle de la mairie de Chichilianne, buste désigné par Langlois à Frédéric II avec une désinvolture qui en dit long sur son dédain (partagé sans doute par Giono) pour les puissants du jour et  pour l'action politique. Plus frappante encore est l'absence de toute allusion à la Révolution de 1848, qui débute en février, peu de temps avant le voyage de Langlois et de Saucisse à Grenoble. Dans cette ville, personne ne semble se soucier ni même être au courant de l'agitation parisienne. Histoire rime à peu près avec transitoire ; or, ce que le romancier veut mettre en lumière, c'est la permanence et la répétition à travers le temps d'expériences sur lesquelles l'Histoire n'a pas de prise. Cette impasse marquée faite sur les événements historiques et les péripéties de la politique signifie certainement aussi que, pour Giono, l'essentiel de la vie se situe  ailleurs. A une époque où, sous l'influence de Sartre, de Camus, de Beauvoir, le mot d'ordre est à l'engagement, Giono pratique de façon presque hautaine une littérature du désengagement. Il lui arrivera de se moquer de l'engagement sartrien, comme dans telle pique ironique d'Ennemonde.


Femmes -


Sympathiques et impuissantes.


Voir dans Un roi sans divertissement un roman féministe serait sans doute très exagéré. En dehors de Langlois cependant, les personnages les plus sympathiques et les plus riches du roman sont deux femmes, Saucisse et Madame Tim, la "garde rapprochée" de Langlois. Dotées toutes les deux d'une forte personnalité, intelligentes, lucides et attentives, elles échoueront cependant à détourner Langlois de son destin. L'agrément de la compagnie des femmes, intelligentes ou, comme Delphine, agréables à regarder et à manier, est un des plaisirs non négligeables de la vie. Mais, pour l'essentiel, elles comptent pour du beurre. Ni Saucisse ni Madame Tim n'aident Langlois à progresser d'un pouce dans la résolution des énigmes fascinantes, ni à rompre le cercle d'une solitude radicale.

Figures du discours -

Métaphores, comparaisons, personnifications, appliquées aux paysages et aux personnages, visent à nous faire accéder à une expérience poétique du monde qui en révèle l'unité, masquée par les distinctions artificiellement établies par l'intelligence rationnelle (voir, notamment, les articles Frontières et Initiation).

Focalisation -


Le terme technique de "focalisation" renvoie au choix d'un point de vue qui détermine, dans un texte narratif, la teneur et la tonalité des récits et des descriptions concernant les événements, les lieux, les objets, les personnages et êtres animés. On distingue habituellement trois modes de focalisation :


- la focalisation externe


On ne sait d'un personnage que ce qu'il laisse voir de lui, que ce qu'il dit, que ce que d'autres personnages disent de lui. A aucun moment on n'entre dans sa conscience. C'est au fond le mode de focalisation du cinéma et du théâtre. Des souris et des hommes, de John Steinbeck, est un des romans où la focalisation externe est systématiquement employée.


Dans Un roi sans divertissement, la focalisation externe ne devrait pas exister en principe, puisque tout est raconté par des narrateurs successifs, dont la subjectivité vient colorer la narration (focalisation interne). On peut cependant parler de focalisation externe  pour tous les personnages qui sont vus par les autres sans jamais prendre à leur tour la position de narrateurs, sans qu'on entre jamais dans leur conscience. Ces personnages sont Langlois, M.V., le Procureur royal, la "brodeuse", Madame Tim, Delphine. Sauf peut-être Madame Tim, que son intimité avec Saucisse rapproche de nous, ces personnages, les deux premiers surtout, ont un "coefficient" de mystère élevé. Leur personnalité, l'histoire de leur vie, ce qu'ils pensent, ce qu'ils ressentent, ce qu'ils projettent et font, tout cela pose nombre de questions non résolues par le récit. En fait, tout se passe comme si le romancier faisait appel à la sagacité de son lecteur pour tenter de les résoudre à partir des données délibérément fragmentaires et d'interprétation plus d'une fois équivoque disséminées dans son récit. Le lecteur est ainsi appelé à prolonger le travail de réflexion et d'interprétation auquel se livrent les narrateurs.

- la focalisation interne 

Ce qui est décrit et raconté l'est à travers la conscience privilégiée d'un narrateur qui parle à la première personne (du singulier en général, du pluriel parfois).  La Symphonie pastorale, d'André Gide, peut servir d'exemple des romans utilisant systématiquement cette focalisation.

Dans Un roi sans divertissement, chaque fois qu'un  narrateur prend la parole ( Narrateur 1, Frédéric II, groupe des vieillards -- en particulier le narrateur anonyme de la chasse au loup --, Saucisse) , on passe en focalisation interne. La narration est alors plus ou moins fortement colorée par les pensées, impressions, émotions du narrateur, et limitée à ses souvenirs. De ce point de vue, le roman se rapproche des oeuvres où les changements de narrateur permettent de diversifier les points de vue sur le même événement, comme dans Le Bruit et la fureur de Faulkner ou dans la suite de récits de L'Ecole des femmes, de Gide.

- la focalisation zéro 

Un narrateur omniscient, anonyme ( qu'on est tenté de confondre avec l'auteur lui-même) adopte successivement et à sa guise les deux points de vue précédents. Il entre quand il le juge bon ( "comme dans un moulin", disait Sartre, à propos de la technique romanesque de Mauriac ) dans la conscience de ses personnages, nous dévoilant leur vie intérieure. C'est la technique employée par les grands romanciers français du XIXe siècle (Balzac, Stendhal, Flaubert).

Dans Un roi sans divertissement, à condition d'admettre que le premier narrateur (Narrateur 1) ne se confond pas avec l'auteur mais qu'il est un personnage à part entière du roman, la focalisation zéro n'est pas utilisée. Cependant, il est évident que Narrateur 1 ne rapporte pas les récits des autres personnages (Frédéric II, les vieillards, Saucisse) dans leur forme initiale mais les transforme et les "ré-écrit", en fonction d'exigences de beauté et de vérité. Peut-on pour autant parler de focalisation zéro ? Il s'agit bien en fait de focalisation interne. 

A la fin du roman, reprenant la parole pour raconter les dernières heures de Langlois, Narrateur 1 a soin de donner un caractère hypothétique à son récit, respectant ainsi jusqu'au bout le choix de la focalisation externe pour ce personnage central : "Eh bien ! voilà ce qu'il dut faire ". On peut toutefois s'interroger sur le sens précis de ce "dut", ce qui nous conduirait à réfléchir sur le rôle de l'imagination et de l'intuition comme moyens d'accès à la vérité. On se rappellera qu'un moment décisif du roman, c'est lorsque Narrateur 1 décide de ne pas s'en tenir à la documentation réunie par Sazerat et même de la négliger délibérément, pour tenter de reconstituer, par d'autres moyens, dont ceux de l'imagination, l'histoire véridique de M.V. et de Langlois.

Un roi sans divertisssement a donc été conçu selon le principe d'une focalisation interne dominante et d'une focalisation externe subordonnée, ce qui correspond, après tout, à la perception que nous avons de nous-mêmes et du monde. Les choses se compliquent un peu du fait qu'on a affaire  à un système de focalisations internes emboîtées, le point de vue de Narrateur 1 englobant tous les autres et les colorant tous. Toute analyse du roman devrait tenir le plus grand compte de cette disposition, si l'on considère que le vrai sujet de ce roman énigmatique, c'est la vérité, qui, en définitive, échappe toujours.


( A suivre )


Note - 

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article écrit par moi en février-mars 2006 à l'intention de l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia)


( Posté par : Jambrun )

Photo : Jambrun