vendredi 31 mai 2013

" If " ...

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" Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie 
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, 
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties 
Sans un geste et sans un soupir ; 

Si tu peux être amant sans être fou d’amour, 
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre, 
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour, 
Pourtant lutter et te défendre ; 

"  Si tu peux supporter d’entendre tes paroles 
Travesties par des gueux pour exciter des sots, 
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles 
Sans mentir toi-même d’un mot ; 

Si tu peux rester digne en étant populaire, 
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois, 
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère, 
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ; 

Si tu sais méditer, observer et connaître, 
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, 
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, 
Penser sans n’être qu’un penseur ; 

Si tu peux être dur sans jamais être en rage, 
Si tu peux être brave et jamais imprudent, 
Si tu sais être bon, si tu sais être sage, 
Sans être moral ni pédant ; 

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite 
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front, 
Si tu peux conserver ton courage et ta tête 
Quand tous les autres les perdront, 

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire 
Seront à tous jamais tes esclaves soumis, 
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire 
Tu seras un homme, mon fils. "

Ce poème de Kipling, popularisé en France par cette traduction d'André Maurois, est certainement un des plus célèbres de son auteur. Il l'écrivit à l'intention de son fils John, alors âgé de douze ans, et qui fut tué au combat pendant la Grande Guerre.

La question n'est pas de se demander si les conditions énumérées par Kipling pour mériter d'être reconnu comme un homme sont acceptables ou pas. Qui, à la vérité, ne reconnaîtrait qu'elles valent d'être reconnues comme d'éminentes vertus ?

Le problème que pose ce texte, apparemment innocent et bien digne d'être appris par coeur dans les écoles, est ailleurs. Kipling vivait à une époque où beaucoup de gens admettaient sans discussion -- surtout dans son milieu social -- que le rôle d'un père, c'était d'abord de transmettre ses propres valeurs à ses enfants, et que le rôle d'un fils, c'était de transmettre à ses enfants les valeurs qu'il avait reçues de son père. Cette conception de l'éducation et de la vie contient des présupposés idéologiques informulés. Reconnaissons qu'elle dégage un fort parfum de conservatisme.

Le second problème, c'est le nombre de conditions posées. Il est difficile d'en faire un compte précis, mais il y en a au moins une bonne trentaine. La logique du développement est claire : si tu satisfais à toutes ces conditions, tu seras pleinement un homme; si tu ne satisfais à aucune, tu ne seras pas un homme digne de ce nom; si tu ne satisfais qu'à quelques unes, tu resteras un homme inaccompli.

Au moment où il écrivait ce texte, Kipling ne doutait certainement pas une seconde d'être dans le vrai. Il n'y a pas d'apparence qu'il ait admis alors qu'il pouvait exister bien d'autre façons de devenir un homme qu'en remplissant les conditions qu'il énumérait là. Il transmettait donc à son fils une vérité qu'il pensait incontestable. L'idéal de vie auquel il adhérait était, sans aucun doute, le seul qu'il croyait valable.

Pourtant, certaines des conditions posées  appellent la discussion, par exemple celles énumérées dans cette strophe :



" Si tu sais méditer, observer et connaître, 
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, 
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, 
Penser sans n’être qu’un penseur ; "

Car on ne voit pas pourquoi le scepticisme serait indigne d'un homme, pourquoi la destruction serait toujours condamnable, pourquoi on ne devrait pas totalement s'abandonner à son rêve, pourquoi le travail de la pensée n'occuperait pas toute une vie.

On voit sur ces exemples à quel point la sagesse proposée dans ce texte est une sagesse mesurée, à l'écart des extrêmes, une sagesse pour honnête homme, pour loyal serviteur de Sa Majesté. Elle ne convient pas nécessairement à tous les tempéraments. L'amour et l'amitié, oui, mais non les emportements de la passion. 



Jouons un instant au jeu auquel se livre Pierre Bayard dans son dernier livre, Aurais-je été résistant ou bourreau ?  -- qui consiste à essayer d'imaginer ce qu'on aurait fait si on avait vécu telles ou telles circonstances historiques. Si j'avais été le fils de Kipling, je me serais senti écrasé en me voyant mis par mon père, un homme célèbre, une autorité morale incontestée, le plus grand écrivain britannique de son temps, au pied du mur de telles responsabilités. "Et si, quand j'aurai atteint la trentaine, me serais-je dit, mon père me fait comprendre que, décidément, non, je n'ai pas rempli les conditions, qu'est-ce que je ferai ?" De quoi se pendre au premier If venu, is'nt it ? Kipling enchaînait en quelque sorte son jeune fils, de façon implicite et inconsciente ( donc d'autant plus redoutable ) à l'obligation de ne pas se montrer indigne du programme à lui tracé par un père prestigieux.

Si j'avais été le fils de Kipling et que j'avais eu la chance de ne pas être tué à la guerre et d'atteindre la quarantaine, au journaliste venu me demander si j'estimais avoir satisfait aux conditions énoncées par mon père dans son célèbre poème, j'aurais répondu, comme on s'en doute : " Quel poème ? Excusez-moi,  mais je n'ai encore lu aucune des oeuvres de mon père. Je vous promets de combler cette lacune, dès que j'en trouverai le loisir. " . Ce serait d'ailleurs un judicieux conseil à donner à tous ceux qui se sentent écrasés par la personnalité d'un père trop célèbre : surtout, faites comme si papa n'existait pas.

Le monde a bien changé depuis Kipling et nous vivons heureusement dans une société où il est admis que chacun cherche ses valeurs en s'éclairant de sa propre lanterne. Tes valeurs sont belles et bonnes, mon cher papa, mais tu me permettras d'en juger moi-même et de n'en faire qu'à ma tête.

Evidemment, il y a plusieurs façons de lire ce texte. Ou bien on considère qu'il remplit une fonction de transmission de vérités incontestables, ou bien on le prend comme l'énoncé d'une série de propositions soumises à la discussion. Et c'est ainsi que l'éducation, dans le monde ouvert qui est le nôtre, devrait toujours, pour moi, se concevoir : non pas comme un stock de vérités que l'on impose, mais comme des hypothèses que l'on propose. Les valeurs, aujourd'hui, ça ne se transmet pas : ça se discute.

Continuant de jouer au jeu de Pierre Bayard, si j'avais été Kipling, j'aurais transformé l'affirmation finale en une question : " Seras-tu un homme, mon fils ?" .

Question de tempérament , mais pas seulement.

Au fond, j'aurais beaucoup aimé que mon père, après en avoir énuméré les conditions, conclue, sans aucune ironie : "Tu seras une femme, mon fils ". Je suis sûr que j'aurais eu à coeur de réaliser son souhait (si tel souhait il y eût eu tutu turlututu ).





Kipling aurait-il aimé avoir un Diogène pour fils ?




jeudi 30 mai 2013

Cuisine cannibale

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                                         Un rosbif découpé au hachoir,
                                      allons-nous en faire  tout un plat ?



( Posté par : Marcel )



Les Jambruns communiquent :

Marcel, on n'a pas tout-à-fait compris. Veuillez expliciter votre pensée, si pensée il y a.

mercredi 29 mai 2013

Le Midi de papa (9) : Deep South

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" Frenchman's Bend était un coin fertile de terre alluviale au fond d'une vallée à une trentaine de kilomètres au sud-est de Jefferson. Niché au creux des collines, isolé, bien délimité et pourtant sans limites établies, à cheval sur deux comtés et ne devant allégeance à aucun, le lieu était, à l'origine, avant la guerre civile, une concession et le site d'une immense plantation dont aujourd'hui les ruines -- la carcasse d'un énorme bâtiment, avec des écuries délabrées, un quartier d'esclaves et, envahis par les herbes, des jardins, des terrasses de brique, des allées -- portaient toujours le nom d' "Ancien domaine du Français", même si le tracé de ses limites originelles n'existait plus que sur de vieux registres fanés au bureau des hypothèques situé au palais de justice du comté à Jefferson ; certains de ses champs, autrefois fertiles, étaient même redevenus la jungle de roseaux et de cyprès que le premier maître des lieux avait jadis défrichée. "

Eh bien, le moins que je puisse dire, c'est qu'en lisant cette description qui ouvre Le Hameau (The Hamlet) de William Faulkner, je ne me suis pas senti dépaysée.

Le département du Var n'a pas toujours été cette réserve à touristes et à retraités qu'il est devenu aujourd'hui. C'était , il y a encore bien moins d'un siècle, un département essentiellement rural, dont le terroir était partagé entre bon nombre de paysans et de vignerons modestes et de gros propriétaires terriens, à la tête de grands domaines, et suffisamment  à l'aise pour se faire construire de belles demeures, mi-bourgeoises, mi-aristocratiques, encore debout, ici  et là, dans les campagnes. J'en connais quelques unes autour de chez moi. Certaines ont été rachetées par de riches étrangers qui, parfois les habitent, parfois les confient à des gardiens ; beaucoup, faute d'entretien, ont perdu de leur ancienne superbe, et ces constructions trop vastes et devenues peu confortables continuent de se délabrer au fil des automnes et des hivers ; j'en fréquente assez régulièrement une, qui fut le centre, vers le milieu du dix-neuvième siècle, d'un immense domaine de vignobles, de champs, de pâtures et de forêts, et s'étendait, au temps de sa splendeur, jusqu'à la mer, distante d'une bonne quinzaine de kilomètres à vol d'oiseau. De génération en génération, les héritiers s'en sont partagé les terres et les bâtiments, organisés en un vaste quadrilatère, revendus par lots ou loués. L'un des côtés est occupé par la grande maison de maître ; elle s'ouvre, vers l'ouest et les vignes, par un escalier à double révolution,  donnant sur une belle terrasse pavée de larges dalles, bordée d'une pièce d'eau envahie par les roseaux. Il paraît que dans la vase du fond reposent encore les armes qu'y auraient jetées, au moment de leur débandade, les Allemands qui occupaient le domaine, mais personne ne se risque à y aller voir. Le canal qui détournait les eaux de la rivière voisine pour l'alimenter se perd aujourd'hui dans la nature, près d'un monumental pigeonnier aux murs tapissés de lierre, ornés, sous les génoises, de briques de couleur vernissées. Une partie des champs en friche, trop proches de la rocade voisine, ont été progressivement rognés par une entreprise de camions, une station-service, des dépôts de gravats. Heureusement, les vignes, données en location, protègent encore le site, providence de bien des paysages varois ; on s'en rend compte lorsque, après les avoir traversées sur deux ou trois bons kilomètres, par des sentiers bordés de mûriers ( autre ressource aujourd'hui tombée en quenouille, c'est le cas de le dire, et dont témoignent les hautes bâtisses des quelques magnaneries encore debout), on pénètre dans une forêt mitée par les habituels, bien qu'inattendus,  disgracieux lotissements.

Le centre du domaine est donc aujourd'hui devenu un hameau où cohabitent une vingtaine de personnes, dont aucune ne vit de la terre, tout en soignant souvent un bout de potager. L'endroit mériterait, à ce titre, une petite étude sociologique, et l'étude historique de ses avatars au fil de deux bons siècles ne serait pas moins riche d'enseignements. A quelques kilomètres de là, le site de la Bouverie (et, dans les collines de lave rouge qui le surplombent, l'échancrure du Pas de la vache) témoignent d'une autre activité agricole aujourd'hui disparue.

Toutes ces belles bastides, qui, pour la plupart, doivent avoir été construites à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe, mériteraient d'être systématiquement répertoriées et photographiées. Après tout, elles forment une partie non négligeable du patrimoine régional.

La majorité des Varois votent aujourd'hui à droite, et les communes administrées par des équipes de gauche se font rares. Spectaculaire mutation politique d'un département qui, au temps d'un Clémenceau (qui en fut député), faisait figure de bastion rouge, et cela jusqu'aux années cinquante du siècle dernier. Je me l'explique par la prédominance démographique, dans les campagnes, de  paysans pauvres, d'ouvriers agricoles et de petits artisans, et dans les villes, d'employés modestes et d'ouvriers. Située dans les Bouches-du-Rhône, aux limites du département, la ville de la Ciotat, naguère cité ouvrière, est devenue, depuis la fermeture des chantiers navals au milieu des années 80, une banlieue branchée de l'agglomération marseillaise. 

On se rappelle que les campagnes et les villes varoises furent un foyer d'opposition vivace au néo-bonapartisme de Napoléon III : Zola a raconté, dans le premier volume des Rougon-Macquart, leur résistance au coup d'Etat de 1851. Les archives départementales, à Draguignan, conservent une documentation passionnante sur cet épisode.

Emile Zola ,   La Fortune des Rougon

William Faulkner , Le Hameau  ( traduction de René Hilleret, revue par Didier Coupaye et Michel Gresset, Gallimard / Quarto )




mardi 28 mai 2013

Un tweet homophobe ?

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D'après Le Figaro, un tweet homophobe émanant de Canal + aurait gâché la fête de la remise de la palme d'or à Cannes.

Le tweet incriminé  disait :

" Est-ce qu'elles vont se lécher le minou pour fêter la palme d'or ? "

Qu'est-ce qu'il a d'homophobe, ce tweet, franchement, je ne vois pas.

Impertinent peut-être, indiscret sans doute, mais homophobe, non.

La scène qu'il esquisse pour nos imaginations de voyeurs est plutôt adorable, non ?

Et quand je vois les photos deux actrices, je me dis que le minou doit valoir le minois.

En somme, dans cette partie de léchage, si léchage il y a, je donnerais cher pour être en tiers.

En tiers payant, bien entendu.

Quoique, vu mon âge et mon état de santé, il eusse tété juste que je fusse prise en charge  à 100% .

Tu l'as vu, l'imparfait du subjonctif, à mon âge et nonobstant mon état de santé, comment que je jongle avec ?

Rien dans les mains,et même pas de poche.

Patriarcale mais pas gâteux.

Bon pied, bon oeil, bonne qu...

Oui, bon... on va pas non plus faire dans la vantardise.





dimanche 26 mai 2013

" Louis-Ferdinand Céline à Sigmaringen ", de Christine Sautermeister : misère de la réalité, prestiges de la fiction

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C'est à dix-sept ans que j'ai pris de plein fouet le choc Céline. Je n'étais pas un adolescent totalement ignare en littérature et mes premières admirations étaient allées au Hugo de la Légende des siècles, et même des Burgraves, au  Stendhal du Rouge, à Dumas et  à Jules Verne bien sûr, au Bernanos du Journal d'un curé de campagne... Mais, de la littérature du XXe siècle, je ne connaissais pas grand'chose. De Céline, je ne savais à peu près rien. J'étais excusable, il est vrai : on était en 1957, l'année de la publication de D'un château l'autre , et Céline n'était pas encore remis en selle, après l'échec de Normance , son premier titre publié après son retour en France.

Je n'ai pas assisté à l'un des récitals de Fabrice Luchini lisant Céline, mais je suis persuadé depuis longtemps qu'on ne peut vraiment apprécier les textes céliniens, en tout cas tous ceux qui suivent Voyage au bout de la nuit, que si on les fait vivre, ne serait-ce que pour soi, en les disant à haute voix. La fameuse écriture de l'émotion, aux trois points de suspension, court en effet le risque, dans la lecture silencieuse, de paraître monotone à la longue; ce n'est pas le cas, à mon avis, quand on  dit le texte à haute voix, en s'exerçant à  épouser les inflexions, la musique, les nuances multiples d'une écriture toute entière tendue à capter la saveur de l'oralité. Mais il faut prendre le temps ; ce temps, pour peu qu'on se laisse captiver par le jeu, n'est pas perdu.

En 1957, au cours de mon année de terminale, j'ai eu la chance d'en avoir la démonstration grâce à un prof de philo qui sortait de l'ordinaire. Ce Corse aux cheveux plats, à qui nous trouvions un vague air napoléonien, portait  le même nom qu'un célèbre conspirateur dans le portrait duquel j'ai cru effectivement reconnaître ses traits. Il passait pour avoir eu des ennuis à la Libération ; mais nous n'avons jamais rien su de précis. Ce professeur hors-normes auquel je dois  mon initiation à la philosophie de Kant, au cognac, au whisky, à l'art du contrepet et à Céline, savait  rompre la monotonie de ses cours en les entrecoupant de séances para-philosophiques, consacrées notamment à la lecture de passages de Voyage au bout de la nuit. Le jour où, pour la première fois, le génie de Céline s'imposa à moi de façon éclatante, ce fut cet après-midi où il nous lut l'épisode de la traversée de Bardamu de l'Europe à l'Afrique sur l'Amiral Bragueton . Episode emblématique, en effet, du génie célinien du grossissement satirique et burlesque, au service du dévoilement de la chiennerie et de la folie humaines. Le narrateur y découvre sa vocation de bouc émissaire, cible privilégiée de toutes les haines et de toutes les agressions, préfigurant la position du narrateur de D'un château l'autre, telle qu'il nous la décrit dans le prologue du roman.

Notre professeur de lettres, en charge de l'hypokhâgne nouvellement créée, assurait, de son côté, les deux heures de français en terminale, enseignement d'entretien  dépourvu de sanction au bac. Il en profitait pour nous faire découvrir des écrivains contemporains encore très peu connus du grand public, dont il nous lisait de larges extraits. C'est ainsi que je découvris Ionesco, dont il nous lut Les Chaises, Adamov et Beckett, dont il nous lut Fin de partie, En attendant Godot, et des extraits de Molloy et de Murphy. Nous ignorions que ce jeune professeur s'imposerait, quelques années plus tard, comme un des maîtres de la théorie de la littérature en France. Nous vivions dans le luxe, sans le savoir...

A dix-sept ans, en 1957, j'ignorais complètement l'antisémitisme de Céline, l'existence des pamphlets, les tribulations de l'écrivain entre 1944 et 1951. Notre prof de philo n'y fit pas la moindre allusion, et c'est grâce à cette ignorance que je me trouvai placé dans les meilleures conditions pour apprécier sans préjugé le génie de l'écrivain. L'empreinte durable de ce premier contact m'a convaincu définitivement de l'importance d'aborder une oeuvre littéraire sans attacher aucune importance, du moins en une première approche, à des considérations étrangères aux seules considérations artistiques. L'heure des nuances et des réserves, appuyées sur des éléments biographiques ou autres, viendra ensuite, s'il y  a lieu.

Christine Sautermeister, universitaire spécialisée dans l'étude du corpus célinien et traductrice de Casse-pipe en allemand, vient de publier Louis-Ferdinand Céline à Sigmaringen, où elle se propose de préciser la relation entre la réalité du séjour qu'y fit l'écrivain-médecin à la fin de 1944 ( telle qu'on peut la reconstituer à partir des documents administratifs, des témoignages de celles et ceux qu'il y côtoya,  des indications de sa correspondance, des entretiens qu'il a accordés... etc...) et le récit qu'il en fait dans D'un château l'autre. Très vite, quand on lit son étude, s'impose l'évidence que Céline a systématiquement manipulé, déformé, réinventé la réalité vécue, presque toujours dans le sens d'un grossissement satirique et burlesque. La confrontation entre la réalité des faits, tels qu'elle les reconstitue à partir de la relation d'autres témoins, et le récit célinien, par exemple pour l'épisode particulièrement développé des obsèques de Bichelonne (dernier épisode du récit de Sigmaringen dans le roman), ne laisse aucun doute là-dessus . Christine Sautermeister insiste sur quelques motifs particulièrement récurrents et significatifs : le caractère dérisoire et farcesque de l'agitation des exilés,  l'hostilité des autorités allemandes et de la population à leur égard, la figure du médecin à la fois dévoué, désintéressé, distant et lucide.

L'auteur finit par conclure à la valeur de D'un  château l'autre en tant que document pour l'histoire. Conclusion quelque peu surprenante, tant son livre a montré à quel point les affabulations céliniennes s'éloignaient de la réalité historique. Certes le roman donne une idée juste et saisissante des conditions de vie des réfugiés et de leur état d'esprit, de l'ambiance de panier de crabes, travaillés par l'angoisse jusqu'à frôler la paranoïa, qui était celle où baignait cette "communauté réduite aux caquets", telle que la définit un jour, en un mot féroce, Alain Laubreaux, le journaliste de Je suis partout , bien placé pour savoir de quoi il parlait puisqu'il en faisait partie. Mais les éléments psychologiques de la situation peuvent certainement être reconstitués à partir des nombreux témoignages émanant des réfugiés eux-mêmes ou d'Allemands présents à Sigmaringen, sans passer par la peinture historiquement sujette à caution de D'un château l'autre. Aussi bien, attend-on vraiment de Céline qu'il nous apporte des documents utiles à une reconstitution scrupuleusement historique des faits ?

L'étude de Christine Sautermeister est  pleine d'intérêt quand elle précise la réalité du cadre, des événements, du rôle et de la personnalité des gens que fréquenta Céline pendant les cinq mois (de fin octobre 1944 à fin mars 1945) que dura son séjour à Sigmaringen. Elle précise, chaque fois que c'est possible, la réalité des faits et gestes du docteur Destouches et de ses rapports avec les uns et les autres. Mais sur l'art de l'écrivain, elle ne nous apprend pas grand'chose d'autre que ce qu'on savait déjà. Elle le confirme, c'est déjà cela. Mais elle laisse ouvert le chantier d'une étude interne serrée de D'un château l'autre, au nom de critères et de considérations exclusivement artistiques. Ce travail, à ma connaissance, n'a pas encore été entrepris.

A l'époque de la publication de Nord , Céline lui-même défendait son droit à l'affabulation. Il déclarait  :

"  Des faits bruts, vous n'en trouverez pas ; les reproduire, c'est sans intérêt. Même les chroniqueurs, Froissart, Joinville, tous ils ont laissé une petite place à l'affabulation, à la force des mots, à leur musique. C'est très important tout ça, l'émotion comme le style ; voilà pourquoi j'ai appelé ce livre un roman ".

Certes. Mais Froissart et Joinville sont tout de même très loin de pousser aussi loin que Céline le bouchon de l'affabulation. Aussi bien Céline n'est en rien, dans D'un château l'autre, comme dans les deux autres volumes de la trilogie "allemande", le chroniqueur de sa propre vie ni des événements dont il a été le témoin. Il ne l'est pas plus dans ce livre que dans Voyage au bout de la nuit ou que dans Mort à crédit. La vocation de Céline n'était en rien celle d'un chroniqueur mais celle d'un romancier. Dans D'un château l'autre comme dans ses autres romans, l'expérience vécue est refondue, réorganisée, transfigurée, pour prendre place dans la vaste fresque, continuée d'oeuvre en oeuvre, où Céline met en scène ce qu'il n'a cessé de peindre : l'épopée burlesque, sinistre et dérisoire, d'une humanité en proie à ses démons et à son incurable folie. Les modèles littéraires de Céline n'ont jamais été ni Froissart ni Joinville, mais bien plutôt Shakespeare et Dante.

Il était essentiel, au demeurant, que Céline qualifiât de roman un livre qui s'inspirait d'une période de sa vie beaucoup plus récente que celles qui lui avaient inspiré Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Guignol's band ou Casse-pipe . C'était rappeler à ses lecteurs que, quelle que fût la distance temporelle séparant le moment de l'expérience vécue de celui de sa transposition romanesque, l'écrivain avait définitivement choisi les pouvoirs de la fiction comme moyen de mise au jour de la vérité. De quelle vérité ? Entendons-nous. D'une vérité qui n'a que peu à voir avec la vérité des historiens ni avec la vérité des philosophes ni avec les vérités de la science : la vérité de l'art. Chaque grand artiste a sa recette pour atteindre la vérité qu'il lui était réservé de porter au jour. La recette de Céline, c'est sans doute l'hallucination. La description hallucinée du réel que ses romans imposent est la condition de sa compréhension visionnaire de ce réel. On ne reproche pas à un Bosch, à un Van Gogh, à un Edvard Munch, à un Gance, à un Griffith, leurs visions hallucinées; au contraire, on y reconnaît sans difficulté la marque de leur génie : pourquoi en irait-il autrement de Céline ?

Christine Sautermeister note à juste titre que le récit du séjour à Sigmaringen est déclenché, dans D'un château l'autre, par une vision délirante et hallucinée, prélude à un accès de paludisme, celle de ce bateau-mouche fantôme, la Publique, en  fait la barque de Caron, où Le Vigan, mystérieusement revenu d'Argentine, déguisé en gaucho, encaisse les oboles des morts.  Elle ne parle pas du long prologue qui précède cet épisode, dont il éclaire encore mieux l'importance : Céline s'y décrit comme un écrivain en panne d'inspiration, harcelé par son éditeur qui lui réclame un nouveau livre tout en doutant qu'il soit capable de retrouver le souffle des précédents, en proie aux difficultés matérielles et financières, hanté par la crainte d'une possible agression ; or il ne peut sortir de ce marasme et retrouver sa puissance créatrice que par le retour de l'inspiration. Ce retour, c'est une vision hallucinée qui en est le signal et qui le rend possible. Jean-Yves Tadié, dans Le Lac inconnu, rappelle que, chez Proust, la plongée dans le sommeil déclenche la remontée des souvenirs. L'hallucination, chez Céline, tient le rôle qui est celui du sommeil chez Proust. Christine Sautermeister rapproche judicieusement le début de D'un château l'autre de celui de Mort à crédit, où la remontée des souvenirs était déjà rendue possible par un accès délirant. Comment, chez Céline, la crise créatrice engage, après une période de latence, un travail, à forte teneur hallucinatoire, de recombinaison et de transfiguration du matériau mémoriel, voilà qui mériterait d'être étudié de près. Le délire de fièvre du narrateur en proie à une crise de paludisme alterne et s'entrelace avec la vision de la collectivité elle-même délirante de Sigmaringen . Le bateau-mouche de La Publique, barque du nocher Caron prépare l'embarquement du lecteur, guidé par Dante-Céline, sur une nef des fous plus grandiose encore et non moins funèbre. D'emblée nous y croisons des personnages étranges,  telle cette improbable Hermilie de Hohenzollern, sorte de Carabosse, suivie de sa dame de compagnie, émergées toutes les deux d'on ne sait quel sous-sol, ou l' "amiral" Corpechot qui monte la garde au bord du Danube, dans l'attente des sous-marins russes ! D'autres suivront. De presque tous les personnages du roman, Christine Sautermeister montre que leur comportement et leurs propos entretiennent de fort problématiques rapports avec ceux de leur modèle réel, quand ils en ont un. Il est dommage que son travail ne comporte pas un index des personnages imaginaires, en plus de celui des personnages réels. La vieille Hermilie de Hohenzollern, l' "amiral" Corpechot, le cinéaste Orphize, le chef de la police von Raumnitz et sa femme Aïcha, les Delaunys, vieux couple de musiciens , le commissaire Papillon, sans oublier un  évêque... cathare, y figureraient, mais aussi l'éditeur Achille Brottin, son collaborateur Norbert Loukoum, ou encore l'infâme Tartre, copies très peu conformes de Gaston Gallimard, Jean Paulhan, Jean-Paul Sartre. Il n'y a pas que l'auteur de la Comédie humaine à avoir mêlé, sur un pied d'égalité, personnages réels et personnages imaginaires. Le Vigan avait parfaitement compris et admis cette annexion de personnages réels (dont lui-même) au royaume de l'imaginaire célinien. Dans D'un château l'autre, Otto Abetz, Alphonse de Chateaubriant, Laval ou Brinon deviennent des personnages de roman à part entière. Mais tous, autant qu'ils sont, personnages réels, semi-réels, imaginaires, tiennent leur rôle dans une farandole de pantins en  mal de déguisement, toujours prêts pour la mascarade.

L'historien serait donc mal venu de reprocher à Céline de malmener la réalité des faits, sous le prétexte qu'il aurait été le témoin et l'acteur des scènes qu'il décrit. C'est aussi  que -- on ne le dira jamais assez -- le narrateur de D'un château l'autre n'est pas le romancier qui l'a écrit.

Pas plus qu'on ne  saurait identifier Marcel, le narrateur de A la recherche du temps perdu, avec Marcel  Proust lui-même, le personnage du narrateur Céline, en effet, ne doit pas être confondu avec le romancier Céline. Ce personnage du narrateur est lui aussi un personnage romanesque à part entière,  entité fictive de la fiction dont il est un élément essentiel, conçu selon des critères et des exigences qui ne sont pas ceux de la reconstitution historique, mais qui sont d'ordre purement artistique. Le Céline narrateur agit, parle et, surtout, raconte  autrement que n'a fait le romancier dans la vie réelle. C'est ainsi qu'il accompagne la délégation des ministres de Pétain aux obsèques de Bichelonne à Hohenlynchen (Hohenlychen dans la réalité) , alors que le Céline réel était resté à Sigmaringen. Il nous en brosse une scène puissamment burlesque, fort éloignée de ce qu'en relatent les témoins qui participèrent au voyage.

Prendre pleinement en compte ces évidences, c'est, pour le lecteur, conclure avec le livre un pacte de lecture trop souvent encore brouillé par les circonstances de sa première réception, les préventions des uns et des autres à l'égard de l'homme Céline et de son passé, et les malentendus qui s'ensuivirent, au détriment de la compréhension du roman en tant qu'oeuvre d'art. Il m'a semblé que l'étude de Christine Sautermeister était encore loin de s'affranchir de cette nuisible ambiguïté. Sans doute sa thèse peu tenable d'une valeur de D'un château l'autre en tant que document pour l'histoire en est-elle largement responsable.

Le génie de Céline doit donc largement sa puissance à ses accointances avec un "délire" très consciemment et attentivement mis en scène et amplifié par le romancier, dont la personnalité était effectivement marquée de dispositions délirantes (un livre comme Bagatelles pour un massacre le montre ).  Il était sans aucun doute l'artiste le plus apte à peindre, dans la trilogie "allemande", une réalité elle-même puissamment délirante : celle de l'agonie de l'Allemagne nazie.

Pour sinistres que nous  apparaissent les nazis et leurs collaborateurs, ils n'en étaient pas moins, à leur manière, des humanistes. Entendons par là qu'ils croyaient à l'humanité, à son avenir, à sa grandeur, et qu'ils se voulaient porteurs d'un message d'espoir, quelle que fût la monstruosité, à nos yeux, du contenu de ce message.  Céline, dans D'un château l'autre, raille férocement leur aveuglement, comme aussi celui de leurs vainqueurs, les Truman, Staline, ou le personnel politique de la IVe République française qui, à le lire, ne valent pas mieux qu'eux. On comprend, en lisant D'un château l'autre, que Céline n'ait pas eu que des amis dans le camp des antisémites et des collaborateurs. C'est que, des hommes en général, il nous brosse une peinture presque désespérée. Il nous montre une humanité  asservie à ses besoins animaux les plus  élémentaires, la bouffe, la défécation, la fornication, en proie aux marottes les plus dérisoires, aux enthousiasmes comme aux fureurs les plus insanes, et à toutes les passions les plus basses, la vanité, la malveillance, la violence, la haine, et par-dessus tout la trouille, incapable qu'elle est de s'élever durablement au-dessus de sa misère, telle cette poule qui voudrait bien voler, mais qui "reboume" sans cesse dans la crotte, à laquelle il la compare dans un autre de ses livres. La force comique de tant de scènes ferait presque oublier ce qu'a de terrible cette vision de l'existence ; une vision pas tout-à-fait désespérée pourtant, puisqu'il y a  Lili, et qu'on croise de temps en temps quelqu'un de digne d'estime, et, parfois, d'amitié. Et  bien sûr, les animaux, Bébert en tête. Et puis il y a cet absurde, peut-être, mais joyeux et animal goût de vivre qui jette les uns sur les autres, dans la gare de Sigmaringen, soldats et réfugiées, à grand renfort de ganetouzes et de Lili Marlene entonnée en choeur, avec accompagnement de piano ; ou qui, à la dernière page du roman, fait adresser au cancer le pied de nez de Madame Armandine : " Elle se lève du banc, elle part au milieu de la pelouse... et là, elle se retrousse ! et hop! ... jupe, jupons ! et elle se renverse !... à la  renverse ! pont arrière ! en souplesse !... et là comme ça une jambe en l'air, toute droite, dardée !... comme la Tour Eiffel !... " .

Un très grand livre, d'une incomparable force, pour peu qu'on le lise en tenant à l'écart des considérations et des critères extérieurs à la littérature et à l'art. D'un château l'autre restera exemplaire de la puissance unificatrice de l'art d'un grand écrivain au service de sa vision. Ce n'est pas chez les écrivains mais plutôt chez les peintres qu'il faudrait chercher des équivalents à l'art de Céline, chez un Van Gogh ou chez certains expressionnistes allemands, comme Otto Dix. Ce que Van Gogh obtient par le trait et la couleur, Céline l'obtient par les mots, par la fameuse phrase exclamative aux trois points de suspension.


Christine Sautermeister ,  Louis-Ferdinand Céline à Sigmaringen ( Ecriture, éditeur)



Sigmaringen : le château des Hohenzollern

samedi 25 mai 2013

Eros transcendantal (d'après La (femme) Fontaine)

924 -


Don Juan intercommunal,
Il pratiquait le coït buccal,
Interlabial, intermammal,

Usait du coït intercrural
Mais il le jugeait très banal,
Et préférait le coït anal.

Las des techniques ancestrales,
Il testa des voies radicales.

"Ah  que c'est bon, mais ça fait mal",
C'est pire que quand tu m'empales,
Confie Nénette à son vieux mâle
Pendant un coït intercostal
Qui l'expédie à l'hôpital.

"Défonce-moi, gros animal !
J'aime  quand c'est expérimental !"
Crie, pas en reste, sa rivale
Qu'il a méchamment  mise à mal
Au cours d'un coït intrapleural.

Mal lui en prit, car l'effet fut létal.





vendredi 24 mai 2013

Barbara et moi

923 -


Dans les années soixante, ça ne nous rajeunit pas, j'ai été un grand fan de Barbara. J'avais tous ses disques, je connaissais toutes ses chansons par coeur, je suivais ses concerts, c'était ma reine, ma divine, je tapissais ma chambrette avec ses posters , je me touchais à la folie en les regardant. Ces yeux d'allumeuse sous la tignasse afro, cette bouche de suceuse, cette pogne de branleuse, ce cul callipyge, j'étais dans tous mes états. Il faut dire qu'à l'époque, le ciné X, on connaissait pas. On faisait avec ce qu'on avait.

Les concerts de Barbara, c'était quelque chose. Elle avait un larbin spécialement chargé de régler la hauteur de son tabouret de piano, à 61,07 mm exactement, elle était maniaque sur l'article. Un soir à La Rochelle, il s'est gouré d'un quart de millimètre. Elle entre en scène, elle s'assied, elle se relève, elle te lui balance une de ces mandales qui l'expédie direct dans les fauteuils d'orchestre : il faut dire qu'avec ses biscottos de déménageur, souvenir du temps où elle marnait comme catcheuse, on avait pas intérêt à la chercher. Une tête de piaf sur une carcasse charolaise, c'est d'ailleurs comme ça que la décrit Pierre Assoulinovitch, l'envoyé spécial du Miroir des sports à l'Elysée-Montmartre, en 55.

En fait, cette histoire de hauteur de tabouret, c'était surtout pour se donner un genre, parce que, le plus souvent, elle jouait debout, comme Ray Charles ; avec les lunettes noires,  on aurait  d'ailleurs pu s'y tromper. Je la revois en concert, en duo avec Monk, un soir que tous les deux avaient un peu abusé du Jack Daniel's ; tous les deux jouaient assis par terre. Elle nous sortit ce coup-là un numéro de scat sur "Round Midnight", à tomber.

Ce que j'ai toujours préféré chez Barabra, c'est son sens du swing. Du gospel aussi. Son côté Aretha Franklin. Sa version de "We shall overcome" ( avec le Golden Gate Quartet ) est une  référence absolue.

Sa gestuelle en scène me fascinait. La sensualité que c'était. Elle s'enroulait  autour du pied du micro, telle une couleuvre en chaleur (t'as tâté une fois une couleuvre en chaleur ? Torride...), elle le tétait littéralement. Je me souviens de ce concert à Bourges où la célèbre robe noire s'est envolée par-dessus ses épaules (sculpturales, une acharnée du body-building) . Dessous, elle était en petite culotte et en sous-tifs à fleurs. La transe que c'était dans la salle. On s'est même un peu battus quand elle nous les a lancés. J'ai réussi à récupérer un bout de culotte, tu penses, accro de la reniflette comme je suis, plutôt canin sur l'article, j'allais pas rater ça. Je l'ai encore : cinquante ans après, tout éventé, tout usé qu'il est, c'est un morceau de la vraie croix. Ce soir-là, elle nous avait achevés sur un "Dis, quand reviendras-tu" d'anthologie : les riffs fantastiques des souffleurs, je les ai encore dans l'oreille. Satriani était à la guitare...

Qui ne l'a pas écoutée goualant de sa voix rauque, pour les 70 ans de Giscard, "Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous", accompagnée par André Rieu et ses violons enchantés, ne sait pas ce que c'est que l'émotion en musique. Pourtant, André Rieu, d'habitude c'est pas ma tasse de thé, même au Sahara (1). Ensuite c'est vrai, elle a un peu baissé, faut dire qu'elle allait sur ses 85. Le clip publicitaire pour Harley-Davidson sur "l'Aigle noir", avec les cuirs et les tatouages, c'était peut-être pas sa meilleure idée, mais il lui fallait des brozoufs pour payer sa came et ses gigolos. Ce qui me touche le plus chez elle, c'est quand elle perd complètement les pédales : elle joue du piano debout, elle chante le blouse du dentiste en blouson noir et rien dessous, elle se fait tatouer la tête de Johnny juste au-dessus de la... Déchirant. Le tatouage, je l'ai racheté après sa mort. Pas cher d'ailleurs, elle était déjà complètement oubliée, Madonna régnait sans partage.

Il faut lire les pages bouleversantes dans lesquelles Francis Marmande décrit sa descente aux enfers dans les dernières années. C'est dans Sexe et musique, les grandes folles du music-hall, de Fréhel à Britney Spears. Il raconte aussi sa nuit d'amour (pas la sienne, celle de Barbara) avec Konrad Adenauer en 58 à Göttingen. C'est lui qui donne la clé de son nom de scène,  du verlan reverlandisé en fait, poignante confidence sur ses origines ethniques et son addiction aux alcools forts : arabarabra (2), il faut comprendre, en fait. Josette me dit que c'est plutôt "arabracadabra", allusion à son bégaiement chronique. D'où son art du scat, d'ailleurs, destiné à masquer ses bredouillis  tout en les utilisant.

Une grande artiste , et une grande dame.


Notes -

1 -  Et encore moins chez Berlusconi. Capito ?

2 -  Le barabra a eu son heure à la même époque que la pompe à bière à bras.


Prochain épisode : Moustaki et moi .




L'air méchant qu'elle a, c'est dingue ! Oh oui, fouette-moi, chérie !


mercredi 22 mai 2013

" Fatigue du sens ", de Richard Millet : portrait de l'artiste en vieux fasciste morose

922 -


"  Comment être le citoyen d'un pays dont Yannick Noah est la "personnalité préférée" ? Comment expliquer l'immense dégoût qui m'envahit devant cet histrion du Bien, miroir de l'insignifiance française, symbole de l'idéologie mondialiste : sportif, métis, chanteur de variétés, bienfaiteur de l'humanité, donneur de leçons, parfaite expression de la niaiserie perverse du Culturel. "

Cet entassement d'injures et de sarcasmes se passe de commentaires, dira-t-on. Il me semble qu'il n'est pas inutile d'en esquisser un commentaire, ne serait-ce que  pour faire mieux apparaître les petites habiletés et les gros sous-entendus de cette charge.

Richard Millet se flatte d'être un défenseur de la belle langue française classique, jusque dans l'usage qu'il fait de la ponctuation ; par exemple les deux points qui suivent "idéologie mondialiste" : ils font comprendre que l'auteur ne jette pas l'anathème sur Yannick Noah parce qu'il est métis mais parce que la valorisation du métissage fait partie de cette idéologie mondialiste dont il est le symbole. Soit. Le lecteur n'en retiendra pas moins que les Français ont tort de proclamer Yannick Noah leur personnalité préférée ; ils ont tort parce que, entre autres choses, il est métis.

Le lecteur qui prend la peine d'aller jusqu'au bout des imprécations et des lamentations entassées par Richard Millet dans ce livre s'aperçoit très vite que la question du métissage lui tient à coeur. Elle lui tient à coeur parce que la question raciale lui tient à coeur, comme, avant lui, elle tenait à coeur à Céline : "Céline, malgré ses erreurs, écrit-il, avait bien vu que la politique ne cesserait de se heurter à la question raciale".

Richard Millet semble ignorer que, si  Yannick Noah est la personnalité préférée des Français, c'est peut-être en raison de qualités personnelles qu'il ne s'est pas soucié de rechercher. Mais passons.

Qu'est-ce que le métissage ? C'est un mélange de races (supposées "pures" à l'origine). Qu'est-ce que c'est au juste qu'une race ? On ne trouvera pas la réponse à cette question dans le livre de Richard Millet, qui doit supposer qu'elle va de soi. Cette omission fait partie des non-dits qui lui évitent de se retrouver entraîné dans un examen délicat. Au fond, ce qui compte, c'est que le lecteur sorte de son livre en ayant l'impression que les races existent et que le nier, c'est faire preuve d'ignorance et de niaiserie. La preuve :

" Dans Ramuntcho, roman oublié de Pierre Loti, l'écrivain ( qui ne mérite pas le purgatoire où il est tombé et que son métier de marin avait rendu curieux de toutes les civilisations, à commencer par l'islam) donne le récit, transposé, de la réalisation d'un fantasme qui le conduisit au Pays basque pour y trouver une femme capable de lui donner des enfants de race pure et forte. Ce qui paraît incompréhensible, aujourd'hui, voire inadmissible, je le comprends fort bien ; mais les imbéciles et les aveugles ne comprendront pas ce souci de pureté ; incompréhension toute idéologique et néanmoins paradoxale en une époque aussi soucieuse d'hygiène, de jeunesse, de force, de bonheur . "

Admirable, morbleu, du dernier admirable. Voyez comme ce "je le comprends fort bien" arrive à point nommé pour maintenir à distance ceux qui seraient tentés d'accuser l'auteur de se livrer, par le biais de cet éloge de Loti, à une apologie discrète du racisme, quoique la charge qui suit immédiatement, dirigée contre "les imbéciles et les aveugles" incapables de comprendre  "ce souci de pureté", ne laisse guère de doute à ce sujet. Notre époque, pourtant  " aussi soucieuse d'hygiène, de jeunesse, de force, de bonheur ", ne voit pas qu'en récusant ledit  "souci de pureté" (raciale) elle se met en contradiction avec elle-même. C'était pourtant simple à comprendre, merdre à la fin. Osons traduire, en mettant les points sur les i, la pensée de Richard Millet : si vous voulez mener une vie hygiénique, rester jeunes et vigoureux, et connaître le bonheur, n'épousez pas une négresse, et encore moins un nègre.

On aura beau objecter à Richard Millet que le métissage commence dès qu'un homme et une femme entreprennent de faire un enfant et que cela a commencé avec Adam et Eve, on aura du mal à le convaincre, lui qui se sent Blanc et Français de sang :

" A l'expression "Français de souche", je préfère "Français de sang" ; non que je renie l'idée de racines ; mais celle-ci est trop restrictive : le sang est plus noble, et mobile, généreux et exclusif tout à la fois. "

Qu'est-ce que c'est au juste qu'un "Français de sang" ? On ne trouve pas non plus une réponse bien claire à cette question dans son livre. mais des Français de sang, ça doit bien exister, puisqu'il le dit.

La preuve qu'il en existe, c'est qu'il existe bel et bien une race française, quoique menacée d'extinction :

" La parfaite synthèse réalisée par le peuple français entre le nord et le sud, les Celtes, les Germains et les Latins, cette synthèse millénaire, ce merveilleux équilibre à nul autre pareil, cette civilisation ne peut qu'entrer en conflit avec une immigration extra-européenne qui s'en remet au multiculturalisme et au différentialisme suscité par l'antiracisme. Le corps naturel français, devenu incapable d'assimiler les corps étrangers, est un corps malade ; et cette bête malade est désormais incapable de mordre. "

Mais qu'allez-vous lui chercher des poux dans sa tignasse gauloise ? Vous voyez bien qu'il ne s'agit pas de race, mais de civilisation, de culture ! A la vérité, notre Richard national entend bien associer le plus étroitement "le corps naturel français", entendez  cette race française, harmonieux dosage d'éléments celtes, germains et latins (produit d'un métissage certes, mais il y a si longtemps, il y a prescription) et la civilisation produite par ledit corps naturel. L'idée est d'une force et d'une beauté si stupéfiantes qu'elle en ferait presque oublier, pour le coup, les assertions ronflantes  -- "parfaite synthèse" , "merveilleux équilibre à nul autre pareil" --, les approximations -- et les Basques, Millet, les Basques ? à quoi il sert le Loti ? --, les affirmations dépourvues de l'ombre d'une preuve -- "le corps naturel français, devenu incapable d'assimiler les corps étrangers " --, les connotations douteuses : "cette bête malade est désormais incapable de mordre". Mordre QUI au juste, hein, Richard ? Ôte-nous d'un doute, si doute il  y a.

Doute il n'y a point, puisque l'ennemi mortel de cette brillante civilisation, celui qu'elle mordrait à coup sûr s'il lui restait de la force et des dents pour le faire, a été nommé : c'est "l'immigration extra-européenne", dont Richard Millet n'est jamais fatigué de dénoncer les nuisances et les dangers, au long des quelque 150 pages de Fatigue du sens.

L'immigration extra-européenne ? Qu'est-ce à dire ? eh ben, les nègres et les bougnoules, pardi. Mais halte là ! ah ah ! halte là ! Richard Millet n'emploie point de ces mots vulgaires; Richard Millet est un défenseur de la pureté de notre belle langue française. Désignons-les donc  des mots dont il use : il s'agit des Noirs et des Maghrébins. Nuance.

L'immigration extra-européenne fait peser une menace mortelle  sur notre belle civilisation en agissant de plusieurs façons :

D'abord parce qu'elle est une immigration de masse. Si nos frontières sont devenues des passoires, c'est grâce au triomphe du "métissage comme idéologie".  L' "antiracisme d'Etat" favorise le racisme antiblanc : "Comment, vous êtes encore Blanc !"  Bientôt, Millet nous l'annonce, il n'y aura plus en France et en Europe, que des nègres et des métis. C'était déjà le fantasme de Céline dans les années 30.   Millet, on le verra, nous ressert dans ce livre une vieille soupe à peine pimentée d'ingrédients modernes.

" Il n'y a plus de coiffes bretonnes, dans la froide nuit de Rennes, ni de voiles de religieuses ; on n'y rencontre que l'ombre de musulmanes enfoulardées, au regard plus inaccessible encore que celui des Japonaises, et hostile, ces femmes sachant qu'elles ne seront jamais bretonnes ni même françaises, mais des ombres, de plus en plus nombreuses, que l'on regardera s'accroître comme la nuit, et ajoutant à la ruine de la province comme territoire où était conservée l'essence française, autre mythe balayé par la mondialisation : tout est province, les capitales n'étant plus élues qu'au gré des marchés financiers ".

On ne dira jamais assez quelle influence a exercé le film Alien sur la vision sociologique de certains intellectuels français, comme Richard Millet. Quelle vision, mes aïeux ! " Ma nuit chez les mortes-vivantes" !

Nous découvrons ici la deuxième raison pour laquelle l'immigration extra-européenne est si dangereuse : ces gens-là refusent de s'assimiler :

" [...] des populations racialement, ethniquement, religieusement différentes et refusant de s'assimiler à la nation qui les accueille, quand elles ne lui sont pas franchement hostiles"

Et la preuve la plus flagrante de ce refus de s'assimiler, de cette hostilité délibérée, c'est... le refus de changer de nom et, en tout cas, de prénom :

" Est-ce que Mohammed Ben Barka peut être français, par exemple ? Que signifie le fait de se nommer ainsi à la troisième génération ? Quel est le sens de ce refus de se franciser, francisation onomastique pourtant rendue possible par la loi ? [...] Mohammed Ben Barka a beau avoir un passeport français, et vivre depuis toujours en France, il me semble qu'il n'est pas français : le nom est ici plus important que la peau et même la religion. [...] Mohammed Ben Barka ne participe pas de l'essence française, de ma vision de la France, de la nation, du rapport si singulier entre le sang et le sol. [...] Les immigrés, en France, surtout les Maghrébins, refusent presque tous ce mouvement de naturalisation véritable. Ils ne sont donc français qu'en partie, ou par défaut. On ne peut dès lors parler d'intégration,  encore moins d'assimilation. Une nation est aussi un paysage sonore ; les immigrés constituent une grave altération de ce paysage. On ne saurait être français par la seule vertu du Droit, autre pôle, avec le Marché, de la globalisation du monde. Il y faut autre chose -- ce supplément d'âme qui fait aujourd'hui tant défaut, même aux Français de souche, ignares, veules, abrutis et à ce point conditionnés par l'antiracisme qu'ils sont devenus eux aussi à leur histoire et à leur propre sang ".

Quand on songe à tous ces Mohammed, ces Mourad, ces Khaled et autres Hocine morts pour la France et qui encombrent nos cimetières militaires, sans pour autant être d'authentiques Français, ma pauvre dame, hein, quel scandale ! Sans compter tous les Mohammed, Mourad, Khaled et autres Hocine, médecins, profs de collège, ouvriers, employés, artisans, chercheurs, et même chômeurs -- hein, ma pauvre dame, quel scandale -- qui se baladent, depuis leur naissance, avec une carte d'identité française dans la poche, j'en frémis. Frémissons-en. Peut-être que, quand même, quelques uns font l'effort qu'attend d'eux le Millet. Mais il a dit "presque tous", qu'il a dit le Millet. alors, ma pauvre dame, vous imaginez bien ce qui attend not pov' France.

Mais attention ! Une telle énormité n'est  pas présentée ici par Richard Millet comme parole d'évangile : soyons sensibles aux nuances ! De la nuance avant toute chose, disait déjà Verlaine. Richard a écrit : "il me semble qu'il n'est pas français ". "Il me semble" : ce n'est là qu'une opinion, une simple impression. Ouf...

Mais le principal danger que fait peser sur notre beau pays la présence de tous ces Mohammed et autres Mounir, c'est évidemment qu'ils sont musulmans. Nous assistons en effet, selon Richard, à une islamisation rampante mais néanmoins galopante de la France :

" Selon Le Point du 2 septembre 2010, il y a aux Etats-Unis 7 millions de musulmans pour une population de 305 millions d'Américains et 1900 mosquées, tandis qu'en France, pour 65 millions d'habitants, on compte 5,5 millions de musulmans et 2368 mosquées. Je me méfie des chiffres, des statistiques, du journalisme; ces chiffres-là posent néanmoins la question de l'islamisation de la France [...] ".

L'islamisation de notre société, Richard Millet nous en administre des "preuves" sous la forme de "chose vues", comme la scène récurrente du barbu au poils hérissés, la tête couverte d'un bonnet musulman" sur le quai de la gare de Bezons ou de Gonesse, ou de l'enfoulardée de fraîche ou ancienne date toujours prête à  exsuder sa haine de l'Occident. Le jour où il verra "se dresser des minarets sur le plateau de Millevaches" s'approche inexorablement. Ce jour-là, quand le Djihad aura atteint même les ploucs du Limousin profond, on sent que l'ancien militant phalangiste pètera les plombs et tiendra son rang dans la guerre civile larvée (elle a commencé, selon lui, aux environs de 1789, et même sûrement bien avant) qui opposera le dernier carré de Français de souche, authentiquement Limousins, authentiquement Français et Catholiques (authentiquement Français parce qu'authentiquement Catholiques) à la marée des hordes islamistes.

" Il est si évident que l'Islam est incompatible avec l'Europe, tant par ses signes extérieurs que par le terrorisme auquel il donne naissance et qui est sans doute indissociable de son essence, qu'il faut toute la puissance du Droit et celle du Capitalisme international pour l'imposer aux anciennes nations chrétiennes, c'est-à-dire en intimidant leurs populations, celles-ci vivant dans la double terreur du juridique et du chantage islamique [...] "

La pensée de Richard Millet est une pensée essentialiste : le terrorisme est dans l'essence de l'islam. L'Europe est, par essence, chrétienne. Il est de l'essence du bon Français de se prénommer Pierre, Paul ou Jacques, mais pas Mohammed.

L'Islam ne progresserait pas à cette allure en France si la déchristianisation n'y progressait pas à une allure plus grande, véritable reniement  de son essence :

" Le pire porte aussi le nom de déchristianisation, c'est-à-dire l'oubli de soi, le reniement [...]"

C'est que, par essence, la France de Richard Millet est la fille aînée de l'Eglise. Plutôt que de déchristianisation, il faudrait parler de décatholicisation , puisqu'au contraire progresse l'idéologie protestante, alliée objective de l'idéologie antiraciste, de la religion du Droit, de l'américanisation et du Marché, toutes alliées de fait de l'idéologie mahométane.

" Villiers-le-Bel, Montfermeil, Saint-Thibault-des-Vignes : jamais il n'y eut une telle dissonance entre la beauté de certains noms de  villes et les populations  étrangères qui les peuplent et s'y maintiennent, hors de l'essence française, par le nombre et par le Droit "

Mon Dieu, qu'y sont pas beaux ! Pour mieux altérer, et finalement détruire, "l'essence française", ils peuvent compter sur leur nombre, toujours plus grand, puisqu'ils peuvent se prémunir sur le Droit pour mieux nous envahir.

Le Droit ? mais quel Droit ? eh bien le droit, avec un petit d, l'arsenal juridique de nos lois, lesquelles sont inspirées du Droit avec un grand D . Quel Droit ? Eh bien celui qui est inscrit dans notre Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, inspiratrice de la Déclaration Universelle des droits de l'Homme. C'est cette "religion des droits de l'Homme", ce "nouvel Ordre Moral" que Millet désigne comme le ferment démobilisateur qui assurera à terme le triomphe de l'islam et la disparition de la race française noyée dans un métissage généralisé , " par la rencontre du Droit et du marché qui fonde l'Europe postchrétienne ".

Votre esprit commence à s'éclairer ? Ce discours vous en rappelle un autre ? Mais voyons, voyons, vous demanderez-vous, cette "idéologie" des droits de l'Homme n'est-elle pas le fondement de notre démocratie, de la démocratie telle que nous la concevons en Occident ? Au fait, qu'est-ce qu'il en pense, Millet, de la démocratie ?

Eh ben, justement, la démocratie, Millet, il aime pas. Le présent de la France et de l'Europe achève, selon lui , "l'accomplissement de la farce démocratique ".  La démocratie, c'est la loi du nombre, et Millet n'aime pas se sentir noyé dans le nombre :

" Le système démocratique ne me représente pas, ou il le fait si peu que je reste à la lisière de ma propre signification. Je suis l'irreprésentable -- l'absent de toute citoyenneté comme de toute politique, n'ayant jamais été inscrit sur une liste électorale, et donc n'ayant jamais voté [...] par méfiance envers l'illusion démocratique comme par l'horreur que m'inspire l'innombrable de l'espèce humaine. ". 

Eh bien voilà. Voilà la boucle presque bouclée et notre esprit éclairé. Ce discours, si cohérent jusque dans ses obsessions et son délire, il nous semble l'avoir déjà entendu. Cet opprobre jeté sur les prétendus méfaits de la démocratie représentative et des principes de la Déclaration des droits, associés à ceux du libéralisme économique, du Marché , du Capitalisme international et du protestantisme, cette mise en cause haineuse des immigrés, artisans de notre perte, cet éloge d'une France et d'un  Français authentiques, aux antipodes de la France et des Français réels, on nous a déjà servi tout cela. Mais qui ?  -- Marine Le Pen ? Vous n'y êtes pas. Il y a beau temps que le Front National s'est rallié aux principes de la démocratie parlementaire. Ce discours, c'est, presque à l'identique, celui que tenaient les idéologues fascistes et fascisants des années trente. Il n'y manque que la dénonciation des Juifs. Mais chez Millet, l'immigration extra-européenne tient le même rôle de bouc émissaire que les Juifs pour les fascistes de l'entre-deux guerres, dont l'argumentaire antisémite ressemble au sien : même rejet à connotation raciste, même dénonciation d'un prétendu refus de s'assimiler.

Manquerait-il par hasard un thème récurrent de la littérature fasciste de cette époque-là : la dénonciation de la déchéance d'une France qui, à force d'avachissement démocratique et de droitdelhommisme, a renié ses valeurs et son âme ? Eh non. Chez Millet, cette dénonciation est omniprésente :

" Il est possible qu'être français consiste à n'avoir plus d'illusions au sujet de la France."

" Nous vivons dans les ruines de la France. "

" La France se nie elle-même comme nation dans l'abjecte contemporanéité de sa langue. "

" La France : un grand corps épuisé, comme les autres nations européennes. Une idée qui a cessé de se percevoir comme telle dans le consentement à elle-même. Une négation permanente de soi : un des beaux noms du nihilisme. "

Etc.

Quant aux Français, Millet n'a pas de mots trop durs pour stigmatiser leur déchéance et cracher le mépris qu'ils lui inspirent :

" Le peuple ? Nous le méprisons dans la mesure où il n'est plus  authentique, territorial, immémorial, en un mot : français, mais erratique, simple fils du Nombre : un conglomérat d'associés, comme dirait Sieyès, et en perpétuelle instance de divorce ou se séparant de soi au sein d'une impossible union. Une fiction social-démocrate. Un marché aux esclaves du consumérisme relooké à la mode ethnico-éthique. "

" Comment survivre en un pays dont on ne supporte plus la population, ni l'abaissement moral, ni la déchéance culturelle ? "

Dans ces "Français de souche, ignares, veules, abrutis", Richard Millet ne voit plus  que des "néo-français" auxquels il refuse de s'identifier, tant la caricature que ces "animaux" donnent du Français tel qu'il se le figure lui donne la nausée.

Une telle détestation de la France et des Français réels au nom d'une mythique essence de la France et des Français, on ne l'avait plus entendue s'exprimer avec autant de clarté depuis Drieu et Brasillach. Millet est bien l'héritier de ces fascistes emblématiques, à ceci près que son fascisme à lui est un fascisme triste. Le ressassement morose de ses obsessions et de ses marottes, à mi-chemin de la propagande des Croix-de-Feu et du PPF d'antan, lasse rapidement le lecteur de Fatigue du sens. Nos fascistes de l'entre-deux-guerres avaient, eux, le fascisme joyeux. C'est qu'ils y croyaient dur comme fer. Ils appelaient de leurs voeux la révolution nationale qui purgerait la France démocratique de ses miasmes impurs et ils y  travaillaient, dans l'espoir et dans la joie. Millet, lui, n'y croit plus. Les jeux sont faits, les carottes cuites, et la cabane est tombé sur le chien. Son fascisme est à celui des années trente ce que Snoopy est à Tarzan.

N'importe. Nous aurons découvert, en le lisant, quelques traits essentiels de l'Essence du Français : il est de race harmonieusement pure (celtique + germanique + latine), il est catholique (tendance Saint-Nicolas-du-Chardonnet) et résolument anti-démocrate.

Voilà de quoi éclairer nos lanternes pour nous guider dans la guerre civile que nous promet l'auteur.

Et, pour le reste, qu'un sang impur abreuve nos sillons.

Poil aux cons.


Richard Millet,  Fatigue du sens  ( Pierre Guillaume de Roux )


Additum - 

Ce livre récent (2011) reprend, en la durcissant et en l'inscrivant dans une perspective presque exclusivement politique et idéologique, une thématique déjà présente, quoique de façon moins voyante et moins polémique,  dans un ouvrage comme L'Opprobre (2008). Quand un intellectuel publie un livre de la nature de celui-ci, c'est bien évidemment dans le but d'agir sur la conscience de ses lecteurs,  sinon il ne le publierait pas. Dans Fatigue du sens, Millet adopte la posture relativement confortable de l'observateur consterné et du prophète apocalyptique . En dépit de son pessimisme voyant, ce livre, qui n'est qu'un tissu d'assertions grossières dont aucune ne résiste  à l'analyse,  n'en poursuit pas moins le but de dissuader le lecteur qu'un traitement réaliste des problèmes sociologiques de la France d'aujourd'hui soit possible dans le cadre de nos institutions démocratiques et dans le respect des principes universalistes de la Déclaration des Droits de l'Homme. Aujourd'hui sexagénaire, et, de surcroît marginalisé après le scandale soulevé par son Eloge littéraire d'Anders Breivik , Richard Millet tente de se fabriquer sur le tard une image d'intellectuel persécuté pour avoir voulu affirmer des vérités gênantes. Mais ce à quoi on assiste, quand on lit Fatigue du sens, c'est au naufrage d'un écrivain , exposant sans vergogne, avec une hargne presque suicidaire, la misère de sa pensée.











lundi 20 mai 2013

Frankenpouffe

921 -


C'est une poupée.

Une poupée pas bien grande, et même plus petite que la moyenne. On peut la glisser dans un sac sans difficulté, même dans un sac à main.

Une poupée pour l'amusement des grands garçons. Talons hauts, fardée comme un camion,  faux cils démesurés à y accrocher sa casquette, la jupe au ras du bonbon, fringuée faux cuir et fanfreluches, bijoux en toc. Une vraie cagole, comme on dit du côté du Vieux Port.

Si peu faite pour l'amusement des petites filles qu'à l'origine on ne la trouvait que dans des magasins spécialisés pour messieurs, parmi d'autres toys, comme on dit en anglais.

Mais  il arrive souvent que les petites filles fouinent dans les affaires du grand frère ou du copain du grand frère, et voilà qu'elles la trouvent à leur goût, cette poupée de mauvais goût. La cagole devient vite fait la coqueluche des cours de récréation. On se la prête. On se l'échange. On commence à en trouver d'occasion en vente sur les sites internet. Et comme l'offre ne suit pas une demande qui grandit, les prix montent.

Pour ouvrir un nouveau marché, les trafiquants de drogue commencent par saupoudrer le public visé d'une petite quantité de marchandise, faisant de nouveaux accros, puis encore de nouveaux. La rareté du produit affole les nouveaux consommateurs et fidélise, sans même qu'ils le sachent, une foule de consommateurs occasionnels. Puis, le moment venu, on ouvre le marché , on livre la came en grande quantité.

Du côté de la Silicon Valley ou ailleurs, on en connaît plus d'un qui s'est retrouvé milliardaire avec une technique  de marketing aussi simpliste.

C'est le calcul qu'ont fait les concepteurs de notre cagole. Ils ont attendu patiemment que les petites filles entichées des poupées des grands frères leur préparent un marché juteux. En attendant de l'ouvrir, ils ont fabriqué et stocké le produit en grandes séries, déclinées dans des apparences diverses. Le prix de revient est ridicule, mais, ceci compense cela, le prix fixé à la vente est étonnant. Un beau jour, la monstresse s'est retrouvée dans les rayons de jouets des supermarchés et des magasins de jouets. Il y a eu la monstresse halloween (gros succès), la monstresse fin du monde (succès planétaire). Une récente livraison l'emballe dans un cercueil à l'intérieur duquel, grâce à un mini-bloc opératoire, on peut lui faire subir toutes sortes de tourments, par exemple lui imprimer sur la tronche ou le bide des décalcomanies variées. En plus, la bête est entièrement désarticulable, on peut greffer les membres ou la tête de l'une sur le corps de l'autre . C'est Frankenpouffe à l'école primaire. Peut-être quelques vocations de criminelles en série vont-elles se dessiner. Un site internet avec jeux vidéo et divers produits dérivés contribuent à transformer une foule de petites filles enthousiastes en autant de sectatrices fanatiques d'un temple du mauvais goût enfantin.

Mais au royaume des jouets, tout passe, tout lasse et, heureusement, tout casse. Et puis, les petites filles grandissent, et il est rare que celles qui prennent la suite aient en la matière les goûts des grandes soeurs. Ouf ! 

Tout de même, asservi qu'il est aux exigences du commerce,  le paradis des jeux enfantins est de moins en moins vert et de plus en plus glauque.


Additum  (17/07/2013) -

En somme, notre frankenpouffe peut être considérée comme l'archétype de la catin. Nos amis Canadiens français n'en disconviendraient pas, eux pour qui le mot catin désigne une  poupée, sans aucune connotation péjorative. Quand ma mère disait à ma petite soeur : " ramasse ta catin ", cela ne voulait pas dire autre chose, et c'était pour elle l'occasion de rappeler son ascendance paysanne. Cela ne l'empêchait pas de qualifier de catin la fille des voisins dont la  réputation n'était plus à faire, preuve qu'elle était passée par les écoles. Si j' avais insinué qu'elle confondait les deux, elle m'aurait dit que je l'achalais (= l'importunais), autre mot que nos paysans de l'Ouest emportèrent avec eux quand ils s'en allèrent peupler l'Acadie et le Québec, et qui s'est aussi conservé là-bas.



Reviendra-t-il, l'heureux temps du celluloïd ?