mardi 30 juillet 2013

L'enamourée

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Une grosse fille toute nue, débarquée je ne sais d'où, me serre de près dans la cuisine, geignant son besoin d'amour et de caresses. Je lui expose patiemment que ce n'est pas possible, ma femme, n'est-ce pas, dans la maison... Elle en profite pour se rapprocher davantage : c'est qu'elle est appétissante, la bougresse ; en plus, elle sent bon. Je m'autorise un très léger baiser, histoire de goûter, oh mais très léger... Elle s'écroule dans mes bras, elle me tète la langue ! Je peine à me dégager, lui exposant, avec toute la patience dont je suis capable que, ma femme, n'est-ce pas, dans la maison... Je me détourne de sa bouche vorace, elle se suspend à mon dos, me coince contre la cuisinière, je la transporte aux quatre coins de la pièce, elle ne lâche pas. Ses gros seins s'écrasent contre mon dos. Fraîcheur moelleuse...

Je commence à perdre mon sang-froid. Je sens ma femme toute proche, derrière la porte. J'atteins le haut de l'escalier raide qui descend au jardin : et si je l'y basculais ? mais, sangsue comme elle est, je roulerais avec elle jusqu'au bas des marches... Amour, amour, quand tu les tiens ...

Dans cette incertitude, je me réveille avec une érection de concours. Manquait plus que ça !



vendredi 26 juillet 2013

Les morts et moi

955 -


Né le 9 mai 1940, juste  au moment où ça commençait à bastonner grave, j'atteignais à peine l'âge de cinq ans que j'avais déjà enterré un bon demi-milliard de mes semblables, canés dans des conditions rarement catholiques. J'ai calculé que, depuis ma calamiteuse naissance, j'ai conduit (généralement en pensée seulement ou sans y penser) au tombeau l'équivalent de plusieurs fois l'effectif de l'humanité au complet.

C'est impressionnant. Le plus étonnant, c'est que je ne suis pas le seul. Tiens, par exemple, Bernadette Lafont : eh bien, à 74 piges, elle en avait enterré encore plus que moi. Mais pour elle le compte à rebours s'est arrêté. Elle n'est plus dans la course. Elle  ne figurera pas au livre des records, alors que moi, j'ai encore ma chance.

Et je n'ai pas enterré que des anonymes. J'ai à mon actif une sacrée flopée de gens illustres, que j'ai d'ailleurs bien connus : les Picasso, les Camus, les Sartre, les Marguerite Duras, les Samuel Beckett. Tout un paquet de prix Nobel (je ne compte pas les nobélisables, ce serait trop long), des princes de l'église, des artistes de la petite reine, des as de la raquette, des notabilités de la  jaquette, plusieurs fois la chambre des Lords au grand complet, des fournées entières d'Assemblée Nationale, et jusqu'à la totalité de l'effectif de l'U.S. Army. Ah j'en aurai accompagné, des contemporains, à leur dernière demeure.

La vie est une sorte de course de lenteur où il s'agit d'en laisser le plus possible sur le bord de la route. L'écume des jours, c'est nous, les vivants. Tiens, là, sur la plage,  sur mon transat sous mon parasol , en sirotant ma menthe à l'eau, au  centre de mon mètre cinquante de rayon d'espace vital (mais j'ai bon espoir qu'avant la fin de l'été, un bon nombre de celles et ceux qui m'entourent auront cessé de me bouffer la vie ),  je me figure le bord de la mer comme une métaphore de l'existence : les immensités profondes d'eau verte, c'est le réservoir des temps futurs ; la frange d'écume  qui vient mourir à mes pieds, vite évaporée, c'est l'éphémère efflorescence des vivants ; les empilements de coquilles vides dans l'épaisseur du sable, c'est les morts.

S'il est vrai que, comme l'écrit Montaigne, nous portons en nous la forme entière de l'humaine condition, j'ai quelque chose en moi, comme tout un chacun, non seulement  des sept milliards de vivants actuellement répertoriés, mais surtout des milliasses de tous les morts humains depuis les temps lointains de la plus lointaine préhistoire. Ce qu'ils ont ressenti, pensé, dit ou fait, j'aurais pu, moi aussi, le ressentir, le penser, le dire, le faire. Il y a en moi un  peu de Moïse, un peu d'Assourbanipal, un peu de Sophocle, un peu d'Adolf Hitler, un peu de Toussaint Louverture, un petit peu du Christ, un petit peu du docteur Mengele . Et énormément, bien sûr, de l'hominidé lambda. Beaucoup aussi de mon papa et de ma maman, cela va de soi. Ceci dit pour prendre quelques exemples (certains choix et rapprochements m'ayant été dictés uniquement par mon goût de la provoc à deux balles).

Je m'avise qu'au total les morts auront  compté dans ma vie au moins autant que les vivants, et sans doute même beaucoup plus. Les vivants auxquels on a vraiment affaire ne sont pas très nombreux, et puis, même avec ceux-là, on n'est pas tout le temps en contact. Tiens, par exemple,  ma petite soeur, que  j'ai tant aimée, et bien ça fait des mois qu'elle ne m'a pas donné signe de vie. Elle pourrait aussi bien être morte. Ou moi. Sans qu'on le sache ni l'un ni l'autre. Appelle-moi, petite soeur. parce que, si tu comptes que ce sera moi qui décrocherai le premier, ce que tu te goures, petite soeur, ce que tu te goures.

Tandis que les  morts vraiment morts, on aura eu beaucoup à faire avec eux. D'abord, on aura énormément et très concrètement dépendu d'eux, surtout les gens de ma génération. C'est ce que je me disais un après-midi d'été dans le cimetière d'Omaha Beach, devant les tombes de tant de jeunes gens auxquels je dois d'avoir vécu une vie digne d'un être humain. C'est un exemple.

Les morts (les morts authentifiés comme tels), on les a toujours sous la main, on sait d'eux bien plus de choses, et autrement intéressantes, que tout ce qu'on sait des vivants, sur lesquels on n'a pas de prise ou si peu, et dont l'activité est généralement incertaine. Tandis que la biographie des morts est, par définition, fixée, même si elle n'est pas toujours connue dans le détail; c'est d'ailleurs ce qui est si excitant quand on a affaire aux morts : on peut toujours arriver à en savoir davantage. Et quand il s'agit d'un mort célèbre, mort depuis longtemps, on peu fouiner sans que personne y trouve à redire. On entre dans un mort comme dans un moulin, disait Sartre, qui avait la comparaison volontiers brutale. Disons plutôt comme dans un salon ou, à la rigueur, comme dans un musée. Mais on y entre, à l'évidence, comme dans une bibliothèque. Tiens, Robespierre, ou Colbert, ou d'Alembert, ou Bébert (le chat de Céline), quand on pense à toutes les savantes et passionnantes études qui leur ont été consacrées, on se dit qu'on n'en aura jamais fini. Une vie ne suffit pas.

On me dira que je pourrais m'intéresser tout aussi valablement à la vie de mon père, de ma mère ou d'autres parents aujourd'hui décédés. Des gens écrivent des livres très intéressants sur leurs géniteurs, leur lignée, leur tribu. Oui, certes. Mais moi, non. Pas motivé. Alors que parlez-moi de la vie d'André Gide, de Tolstoï ou de Napoléon. Pour ne prendre que quelques exemples. Tiens, la récente biographie de Céline par Godard, ou celle, toute récente, d'Apollinaire par Laurence Campa : quelles mines de découvertes plus passionnantes les unes que les autres. J'attends avec l'impatience qu'on devine les premières biographies de Jack-Alain Léger, de Valérie Lang, de Bernadette Lafont... Et on annonce d'autres morts, encore des morts, toujours  des morts ! Que de récits captivants en perspective ! Que de gouleyantes sagas (1) ! Surtout que le biographe peut arranger les choses à sa façon, embellir les perspectives, inventer d'horrificques détails ! Raconter les morts : le plus sûr remède contre l'ennui !

Les morts, il faut le dire, nous déçoivent rarement, bien moins en tout cas que les vivants.

Qu'y a-t-il de plus agréable que la compagnie des morts ? Morts nourriciers, morts débonnaires, morts inoffensifs, discrets, affables morts, d'humeur toujours égale, toujours prêts à s'effacer, inépuisablement généreux. S'il est vrai qu'un  mode de vie plein de tranquillité, dans un état intérieur de doux contentement, est, comme l'assure Arthur Schopenhauer, une garantie de longue vie, on ne saurait trop préférer la fréquentation des morts à celles des vivants, source permanente de contrariétés, de déceptions, d'amertume, de crainte.

Ainsi les morts illustres auront bien plus compté et continuent de compter bien plus pour moi que la plupart des vivants que je fréquente : quel commerce plus recommandable que celui de Rousseau, de Baudelaire, de Hugo, d'Apollinaire, de Delacroix ou de Beethoven, et de tant d'autres ? Dès l'enfance jusqu'à présent, ma vie en aura été merveilleusement enrichie . Tiens, Schopenhauer -- Arthur Schopenhauer (mort en 1860 ) --,  j'éprouve pour lui une tendresse que je ne peux pas dire. Tendresse jamais déçue . Et Madame Récamier : eh bien je la kiffe. Je la contemple à loisir, alanguie sur son canapé, sans qu'un jaloux vienne me contester mon plaisir. Tandis qu'essayez donc de regarder plus d'une minute une attirante inconnue vivante : quelle intolérable, inguérissable souffrance, dès les premières secondes. Et il n'est pas dit du tout qu'à l'âge des couches les choses s'arrangent : ce serait avoir une excessive confiance en la nature humaine.

Vive les morts : sans eux nous serions bien peu de chose. Bien moins heureux, bien moins en paix, et surtout bien moins humains.

C'est le coup de la forme entière de l'humaine condition dont parlait Montaigne. On n'y échappe pas. Tant mieux.


Je est les morts.


Note 1 -

On aura remarqué que je me place dans le cas de figure où je serai encore assez vivant pour les lire. Je dis "assez vivant car j'ai déjà visité des maisons de retraite.







mercredi 24 juillet 2013

Canicule

954 -


Sur le coup de quatorze heures, à un carrefour où je lui avais vaguement refusé la priorité, un type, affalé derrière son volant, suffoquant, manifestement épuisé, me gratifie, à bout de souffle, d'un "Connard !" poussif, totalement dépourvu  de conviction. De mon côté, presque couché sur mon fauteuil, le nez à la hauteur du tableau de bord, je me fends,  tout en m'épongeant le front d'un kleenex graisseux, d'un  "..Culé !" quasiment éteint, sous le regard vitreux d'un quidam en état de liquéfaction avancée sur son bout de macadam gluant.

Hors d'état de donner un tour plus musclé à un échange pourtant prometteur, nous nous sommes évanouis, chacun de notre côté, dans des miroitements.




lundi 22 juillet 2013

" Par les villages " ( Peter Handke ) : les montées raides sont une affaire d'humeur

953 -


Par les villages est un texte relativement ancien dans l'oeuvre de Peter Handke : publié en 1981, il paraît en français deux ans plus tard, dans la traduction de Georges-Arthur Goldsmith. La même année 1983 voit sa création au Théâtre national de Chaillot dans la mise en scène de Claude Régy. La reprise cette année, au festival d'Avignon, dans la mise en scène de Stanislas Nordey, n'a pas fait l'unanimité tant à cause de la durée du spectacle (plus de quatre heures ! ) que du jeu de certains acteurs ( Jeanne Balibar notamment, titulaire du rôle-clé de Nova, que certains critiques ont trouvée à peu près inaudible).

A la lecture, on se rend compte tout de suite de l'étendue des difficultés qu'un metteur en scène et directeur d'acteurs va devoir affronter s'il envisage de monter la pièce. De fait, le texte est d'une longueur et d'une densité inusitées. Un minimum de trois grosses heures semble inévitable. Stanislas Nordey a été accusé de multiplier les longueurs, avec le résultat d'avoir découragé bon nombre de spectateurs, sortis bien avant la magnifique (et redoutable !) tirade de Nova, adresse au public autant qu'aux autres personnages, qui clôt la pièce : or c'est par elle que la pièce prend son sens, et partir avant la fin vous condamne, non seulement à rater le plus beau moment, mais aussi à ne pas comprendre grand'chose à une bonne partie d'un texte souvent difficile et déroutant. Pourtant je ne pense pas qu'on puisse reprocher sérieusement à Nordey la longueur du spectacle : il faut le temps qu'il faut, tout de même, on n'est pas là pour expédier le texte au galop. Je me suis livrée à la petite expérience de dire quelques pages du texte à haute voix, en prenant le temps mais pas trop. En extrapolant mes moyennes  calculées sur deux ou trois échantillons au nombre total de pages (80 environ), j'ai obtenu trois heures et quart à peu de choses près. Si j'ajoute un peu plus de pauses indispensables à la respiration et aux changements d'état et d'impulsion, plus un peu de mise en scène, on tourne autour des quatre heures, peu plus peu moins. Il n'empêche qu'il faut vraiment, à mon avis, un solide goût du risque et un moral  d'acier pour se lancer dans une pareille aventure, dont on ne saurait se sortir à son honneur, et surtout à l'honneur du texte, qu'au prix  d'une exigeante rigueur. Un travail approfondi sur la dynamique du spectacle -- tous les paramètres (diction, tempi, impulsions, jeux de scène etc.) étant très attentivement pris en compte --, est, me semble-t-il, la clé de la réussite. L'engagement personnel de chaque acteur dans son rôle, son élan le plus intime à chaque instant, me paraissent tout aussi essentiels. C'est le moment ou jamais de mouiller sa chemise ! 

Entre trois et quatre heures de représentation, et pas question que personne, dans le public, quitte son fauteuil, même pour aller pisser, s'agissant d'un texte comme celui-là, voilà un sacré défi ! Nordey et ses comédiens se sont-ils montrés assez rigoureux, assez inspirés ? Assez à la hauteur du texte, de ses silencieuses, de ses humbles, de ses terribles exigences ? Ce n'est pas à moi de le dire. Apparemment, ils ont encore du pain sur la planche. Mais c'est après tout ce qu'il y a d'exaltant dans l'aventure théâtrale. Work in progress... Aucune représentation n'est identique à une autre, et il est souhaitable que chaque représentation soit meilleure que toutes les précédentes. Retroussons nos manches et au boulot !

Les "silencieuses", "humbles", "terribles" exigences du texte ? Qu'est-ce que  je raconte, moi ? Un texte n'a aucune exigence particulière. Il existe, c'est tout. Silencieux (au départ), ça, c'est certain. C'est celui qui le lit qui découvre en le  lisant ses prétendues "exigences", mais elles sont toutes, en réalité, dans le lecteur lui-même. Quelle étrange chose que cet "appel" exercé par certains textes sur certains lecteurs. Cela reste généralement sans conséquences sur le lecteur  ordinaire. Mais quand ce lecteur est un metteur en scène, un comédien, l'affaire se corse. C'est qu'il s'agit de le porter à la scène, ce texte, de le faire exister pour un public, pour qu'il lui fasse accueil et qu'en partant il l'emporte avec lui, dans sa mémoire. C'est alors, tout d'un coup, que le texte manifeste ses exigences, jusqu'alors presque insoupçonnées, innombrables, obsédantes. Si en plus celui qui prend en charge  cette étrange tâche éprouve préférentiellement une fascination pour les textes aux "exigences" presque insurmontables (je soupçonne que c'est le cas de Stanislas Nordey), tout ça pour un public qui se fait la malle  à l'entracte et pour des critiques qui mégotent sur les "longueurs" et "l'intellectualisme", il y a de quoi se fabriquer un bel ulcère à l'estomac. Et quand la lubie d'un seul tourne par étapes à la fièvre collective, Dieu sait où ça peut mener. Mais quoi : quelle étrange espèce, disait déjà à peu près Molière, que les comédiens. C'est leur passion à eux, leur vice impuni, à ces gens. On ne les refera pas.

De qui la lubie, au fait ? Du metteur en scène ? Eh non : de l'auteur. C'est à partir de lui , toutes ces complications. Car on l'avouera : quelle étrange lubie que de mettre en orbite un aussi singulier OVNI que le texte de Par les villages, au risque de déclencher d'imprévisibles réactions en chaîne. A partir de là, tout est possible, ma pauv'dame.  Tout. Jusqu'aux critiques du Figaro. Et même le présent billet. Oui m'dame.

Par les villages est présenté par son auteur comme un poème dramatique . Le poème, à première lecture, semble l'emporter sur le drame. Pourtant, le texte contient nombre de données dramatiques ou potentiellement dramatiques : le plus évident est l'affrontement de trois membres d'une même famille (deux frères, une soeur) à propos de l'attribution et de l'usage de la maison familiale, dans un village d'une région qui ressemble au pays d'enfance de Handke, la Carinthie ; mais le texte fait une large place aussi à la violence faite aux classes populaires (un des frères, Hans, est ouvrier sur des chantiers de construction, la soeur est une modeste employée de commerce), ainsi qu'au conflit entre passé et présent, le village où les protagonistes ont vécu leur enfance se trouvant défiguré à leurs yeux par une modernisation vulgaire et voyante. Chacun des trois personnages principaux se trouve, du coup , la proie de sentiments et de pulsions contradictoires. Gregor, le frère parti pour la ville, et dont on devine qu'il est devenu écrivain, est déchiré entre sa dureté, sa lucidité et sa compassion, entre sa nostalgie et son acceptation du présent ; Hans, le frère ouvrier, entre son envie de vivre et la désespérance où le jette la violence des conditions de son travail sur des chantiers itinérants qui font de lui un déraciné ; Sophie, la soeur, entre le refus des humiliations de son état de semi-esclave et les incertitudes que comporte son nouveau projet de vie. Donner toute leur force à ces tensions dramatiques est un des enjeux majeurs de la mise en scène, sous peine de tomber dans la déclamation statique, défaut rédhibitoire qui risquerait, par exemple, de donner à la dernière réplique de Nova le tour d'une exhortation de cheftaine scout à l'intention des p'tits loups autour du feu. Handke a écrit là un drame, non un oratorio et encore moins un supplément aux discours de Baden Powell.

Le ton général de ce texte à la fois méditatif et lyrique est celui  de la révolte. Révolte de Gregor devant la standardisation vulgaire des modes de vie, révolte de Sophie et de Hans contre l'aliénation de leur condition de prolétaires, révolte de la vieille femme devant le saccage du monde qu'elle a connu. Ces révoltes convergent et se réconcilient dans la forme de révolte positive décrite par Nova dans sa longue tirade finale, sorte de synthèse de ce que les expériences des uns et des autres ont de meilleur. Tout intellectuel et écrivain qu'il soit, Gregor a du mal à admettre que toute la compassion du monde ne saurait vous faire vraiment partager l'expérience des autres, et que chacun reste seul avec ses rêves et sa vie à inventer. La bonne volonté réconciliatrice ne suffit pas, la vieille femme le lui dit : " Je te reconnais : comme autrefois dans les guerres d'enfants, tu prétends qu'on peut se réconcilier, et tu veux la réconciliation. Mais toi non plus tu n'échapperas pas au conflit". Le rêve d'une humanité fraternelle est-il donc pure utopie ? C'est  au fond la question que pose Handke dans cette pièce, et à laquelle la tirade finale de Nova propose une réponse.

Non moins redoutables (pour les comédiens et le metteur en scène bien plus que pour le public) sont  en effet ces tirades d'une longueur inusitée (parfois plus de dix pages de texte serré !) dans lesquelles, le plus souvent, les personnages s'expriment, soit dans le dialogue, soit sous la forme de monologues. Notre théâtre classique devrait nous aider à  admettre sans trop de difficulté l'artifice d'un tel mode d'expression, mais il faut croire que la leçon s'en est perdue depuis longtemps et que nous sommes aujourd'hui bien trop habitués à un découpage plus "réaliste" du discours théâtral pour accepter sans regimber des conventions pourtant pas si nouvelles que cela.

J'ai lu avec surprise (dans le compte-rendu  paru dans le Figaro) que des critiques et des spectateurs avaient été rebutés par " l'intellectualisme " du spectacle d'Avignon. Il est difficile (pas impossible mais difficile) de mettre cet intellectualisme sur le compte de la mise en scène. Le reproche touche donc surtout le texte lui-même. Or rien de moins "intellectuel" que l'écriture de Handke dans cette pièce, écriture intensément poétique, riche d'images et de notations concrètes. Il me semble qu'il y a malentendu. L'écriture de Handke ne va pas de l'abstrait vers le concret ; c'est l'inverse qui est vrai. C'est au lecteur ou au spectateur de faire un effort d'abstraction pour dégager du texte la leçon politique, existentielle, philosophique qu'il  recèle. C'est sans doute cela que certains qualifient d'intellectualisme. Pour un peu, ils reprocheraient à Handke de les obliger, comme on dit, à " se prendre la tête ". Mais s'il n'est pas toujours aisé d'entrer dans un texte parfois très déroutant, du moins à première lecture ou à première audition,  Nova nous rassure : " ne croyez pas aux montées raides, elles sont une affaire d'humeur ". 

Les traductions de Georges-Arthur Goldschmidt, celles de Handke en particulier, ne font généralement guère discussion. Il m'a semblé cependant que celle-là n'était pas une des plus réussies, non pas du point de vue de sa fidélité au texte allemand, mais plutôt de celui du meilleur choix pour la scène. Ce qui passe à la lecture silencieuse peut mal supporter l'épreuve de la rampe. J'ai sous les yeux le texte de l'édition de 1983, dans la collection Le Manteau d'Arlequin, chez Gallimard. Je serais curieuse de savoir si c'est ce même texte qu'a utilisé Nordey.

La tirade de Nova, à la fin de la pièce, propose une résolution aux contradictions et aux conflits des protagonistes. Il est difficile de résumer cette longue et riche profession de foi . On y retrouve une sagesse et un art de vivre que les romans de Handke exposent à plus d'une occasion. Contre la nostalgie, la désespérance, le nihilisme, Nova nous exhorte à rester joyeusement disponibles à l'instant présent, à nous ouvrir à l'inépuisable beauté du monde, à faire confiance à la vaste Nature et à nos propres forces, à accepter notre destinée d'hommes et de vivants. Si nous voulons changer le monde, c'est d'abord notre regard sur le monde et sur nous-mêmes qu'il s'agit de changer :

" Voyez danser les pulsations du soleil et fiez-vous à votre coeur qui bout. Le tremblement de vos paupières, c'est le tremblement de la vérité. Laissez s'épanouir les couleurs. "

Soyons les poètes de notre vie et, tous ensemble, nous poétiserons la vie et, ce faisant, nous l'inventerons et inventerons le monde. Inventeurs, découvreurs. Rappelons-nous que le poète en nous, c'est l'inventeur, c'est le découvreur, celui qui fait, le créateur. Nous sommes responsables de la beauté de notre vie et de la beauté de la vie. Nous sommes les actrices et les acteurs du mouvement qui se prouve en marchant.


Peter Handke,  Par les villages , traduit par Georges-Arthur Goldschmidt  ( Gallimard / Le Manteau d'Arlequin )






samedi 20 juillet 2013

Autobiographie et autofiction

952 -

Le genre littéraire de l'autobiographie est aujourd'hui fortement concurrencé par l'autofiction ce genre nouveau, né officiellement en 1977, quand Serge Doubrovsky inventa le mot pour qualifier son roman, Fils. Mais des autofictions, on en avait écrit bien avant, Céline par exemple, avec ses derniers romans, D'un  château l'autre, Nord, Rigodon, et je le considérerais volontiers comme le véritable inventeur du genre.
On publie sûrement aujourd'hui beaucoup plus d'autofictions que d'autobiographies. Les raisons que j'y vois  me paraissent surtout des raisons de commodité.
En effet, la différence entre autobiographie et autofiction est pour moi la suivante : publier son autobiographie constitue un acte d’immodestie caractérisé et publiquement assumé. D’où la quasi nécessité de fournir une justification de ce passage à l’acte, qui a toujours quelque chose d'un petit peu indécent. De quel droit Monsieur Untel , Madame Unetelle se sent-il/elle autorisé/e  à étaler publiquement l'histoire de sa vie ? L'intéressé s'en tirera généralement avec une explication du genre : c’est immodeste, je sais, mais j’ai cru que c’était nécessaire, voici pourquoi. Le Rousseau des Confessions , le Chateaubriand des Mémoires d'outre-tombe, le Sartre des Mots ne nous laissent pas ignorer les raisons valables pour lesquelles ils ont entrepris de se raconter. 
Dans l’autofiction au contraire, sous prétexte qu’une dose de fiction (non précisée, mais qui peut être minime, par exemple la simple modification d'un nom)  est supposée avoir été introduite, l’auteur s’estime dispensé de fournir de semblables justifications. Cela ne trompe personne, tout le monde sait que c’est bien de lui qu’il s’agit, mais la justification de ce déballage non moins immodeste que s’il s’agissait d’une autobiographie lui est épargnée. Ne me demandez pas pourquoi je déballe, je n'ai pas l'intention de m'en expliquer, je déballe parce que tel est mon bon plaisir et parce que mon déballage a trouvé un éditeur, et d'ailleurs ce n'est pas moi qui déballe, c'est mon alter ego fictif. On voit tout de suite les avantages d'une telle stratégie. On n'est plus obligé de fournir autant que possible des preuves vérifiables de la réalité des faits, on ne s'expose plus au désagrément de se faire traiter de menteur pour avoir embelli, maquillé ou escamoté la vérité. L'autre avantage, peut-être encore plus important est d'éviter que les personnes réelles que vous mettez en scène ( dont dont vous avez éventuellement changé les noms, mais pas toujours ) ne s'avisent de vous chercher des noises et de vous demander des explications devant les tribunaux. C'est ce qui était arrivé à Céline quand une famille allemande qui s'était reconnue dans Rigodon porta l'affaire devant la justice. L'écrivain s'en tira aux moindres frais en changeant le nom des personnes réelles et quelques détails de l'histoire. Christine Angot, quant à elle, s'arrange pour ménager, selon ses propres termes, "l'ombre d 'un doute".
En somme, plus que d'un choix esthétique fortement justifié, l'autofiction me paraît procéder de considérations de confort et de prudence. Le résultat est la prolifération de récits autofictifs non seulement immodestes mais qui procèdent d’une insupportable vanité et de la conviction que, puisque l’on est soi, on est forcément intéressant. Machin a bien exhibé son cul aux moindres frais, pourquoi pas moi ? Il ne reste qu’à trouver un éditeur. Ainsi une autofiction digne d’être prise en considération sera pour moi celle qui, de toute façon, fait comprendre et admettre la légitimité et la rigueur de ses raisons. Un écrivain digne de ce nom ne saurait éluder la question de savoir pourquoi il écrit. Un auteur d'autofiction devrait donc se poser la question : pourquoi est-ce que je déballe ? " Parce que je suis un écrivain connu et que raconter ma vie est une façon commode de défendre ma position dans le champ littéraire " , " Parce que je trouve la formule pratique " ou " Parce que je suis un écrivain débutant et qu'exhiber mon cul est une façon commode d'attirer l'attention sur moi " ne sont pas pas des réponses recevables.
On hésitera à ranger A la recherche du temps perdu dans le "genre" de l'autofiction (on parlera plutôt de roman autobiographique). Il n'en demeure pas moins que Proust est un romancier exemplaire pour avoir clairement cerné et exposé ses objectifs et ses moyens. Parmi nos nombreux producteurs d'autofictions, plus d'un ne pourrait certainement pas en dire autant.


Note

A lire dans le supplément "Culture et idées" du Monde du 20/07/2013 une enquête sur l'autofiction. Le moins qu'on puisse dire après l'avoir lue, c'est que l'autofiction est loin de s'être encore constituée comme genre à part entière clairement identifiable, coincée qu'elle est entre l'autobiographie et le roman autobiographique ; les frontières sont plus que floues; chacun a sa définition qui l'arrange; tout est autofiction et rien ne l'est : à la limite, on  pourrait considérer les Confessions comme une autofiction, en partant du principe qu'une reconstruction mémorielle ne saurait éviter les réarrangements, où l'imagination joue toujours un rôle plus ou moins grand. L'autofiction aura peut-être été surtout une  trouvaille langagière. L'étiquette est commode : elle regroupe des marchandises aussi variées que les pantalons, les jupes, les jupons et les bonnets de flanelle de la célèbre chanson. A vrai dire, la question des genres littéraires a toujours suscité des débats stériles, vu le flou des frontières et des définitions, et si l'on entreprend de dresser une liste des sous-genres du genre romanesque, elle sera plus longue que celle de Leporello. Quant à moi, je tiens pour pertinent  ce que j'en ai écrit  dans ce billet.







vendredi 19 juillet 2013

In non memoriam Jack-Alain Léger ( fantaisie nécrophilique )

951 -


Jack-Alain Léger est mort. Il  s'est défenestré, au risque de blesser un passant. Heureusement, personne ne passait.

Jack-Alain Léger était un écrivain prolifique. Certains de ses livres furent en leur temps des best-sellers. Paraît-il.

Je n'ai jamais rien lu de Jack-Alain Léger. J'ignorais même son existence, jusqu'à ce que j'apprenne sa mort, dans le journal.

Il aurait pu mourir il y a trois ans... ou dix. La différence pour moi n'aurait pas été grande.

C'était comme s'il était mort avant d'être mort. Mort avant d'être né. Mort depuis toujours.

Pareil pour ses livres que je n'ai pas lus, que je ne lirai jamais. Des livres fantômes. Des non-livres.

Mais maintenant je sais que, pendant une durée raisonnablement longue à l'échelle humaine, un tas de protéines biologiquement associées étiqueté Jack-Alain Léger se sera trémoussé, tout comme un autre, dans cet univers aberrant, comme dit si bien Cioran.

J'ai lu dans le journal la notice nécrologico-biographique de Jack-Alain Léger. C'est d'ailleurs souvent en lisant sa notice nécrologique qu'on découvre que l'intéressé a vécu.

Jack-Alain Léger a donc eu une biographie. Jack-Alain Léger a eu une vie. N'en eut qu'une mais en eut une.

Il tenta même de se multiplier, sous divers pseudonymes.

Tout comme moi.

A moins que,  sans cesse en quête d'un nouveau nom, il ne doutât de sa propre existence.

Tout comme moi.

Jusqu'au moment où , fatigué du jeu, il a dit pouce.

Plus de jeu.

Trop c'est trop.

Jeu trop épouvantablement cruel.

Epuisé, comme ses livres.

Et, hop.


Moi j'aime les notices nécrologiques . Allons bon, encore un. Encore un que j'aurai enterré. Toujours ça de pris.

Portons un toast. Funèbre. A nous les petits fours. Crématoires.

J'aime les notices nécrophagiques.

Un nouveau mort, c'est toujours l'occasion de faire la fête.


Léger, léger, tout ça.


Jack-Alain Léger est mort. Ah bon. Vous m'en direz tant.

Pensif, il suça sa plume. Fit l'oeuf. Pondit.

Puis tomba de son perchoir.

Pof.  Splash ?

Tombe.

Ce que c'est que de nous.

Au plumitif inconnu le lecteur méconnaissant.


Allez, allez, à dégager. Place aux jeunes.

Che piacer ! che piacer que sarà !

Profite, mon gars, profite...

A qui le tour ?


J'imagine les réactions d'un couple d'admirateurs très intermittents de Jack-Alain Léger à l'annonce de sa mort  (peut-être, d'ailleurs, se trompent-ils de personne, c'est si vite fait) :

Lui .  -- Tiens ! C'est écrit dans le journal que Jack-Alain Léger est mort.

Elle. -- Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu'il est mort ?

Lui . -- Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien : il est mort il y a un an. On a été à son enterrement il y a un an et-demi.

Elle. -- Ah... si longtemps que ça... Mais alors je ne comprends pas pourquoi toi-même, dans le journal...

Lui.  -- ça n'y était pas, dans le journal. Je m'en suis souvenu par association d'idées . Il y a déjà trois ans qu'on a  parlé de son décès.

Elle. -- Oui ! je me souviens maintenant ! Et quel bel homme ! 

Lui.  --  C'était le plus joli cadavre de Paris ! Il y avait dix ans qu'il était mort, et il était encore chaud . Un vrai cadavre vivant ! Et comme il était gai.


Note 1 -

Je dois reconnaître que j'ai été très content d'apprendre , en lisant la rubrique nécrologique du Monde, la mort de Jack-Alain Léger . Non pas que je nourrisse la moindre animosité à l'égard d'un écrivain dont -- je le répète -- je n'ai rien lu et dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Mais " Encore un que j'aurai enterré ", me suis-je dit avec satisfaction, un peu comme un de mes grands-pères s'exclamait "Encore une que les Boches n'auront pas ", en vidant une fillette. Il faut reconnaître que la mort des autres est une  des grandes consolations de l'existence, et si quelque chose est susceptible de nous remonter quotidiennement le moral et de nous aider à attaquer la journée d'un bon pied (je lis toujours le journal le matin au petit-déjeuner) c'est bien cela. C'est pourquoi je suis un lecteur assidu des notices nécrologiques et autres oraisons funèbres, et puis, c'est une façon de vieillir agréablement, en apprenant toujours ; on y découvre que, pendant que soi-même on s'occupait de toute autre chose, ici et là de par le monde un tas d'énergumènes dont on ne soupçonnait même pas l'existence s'activaient de façon insoupçonnée. J'aurais aimé me spécialiser dans la rédaction de nécrologies : c'est un genre journalistique et littéraire à part entière, qui réclame un dosage sûr d'esprit de géométrie et d'esprit de finesse, une connaissance pointue du sujet, le sens des atmosphères et celui du détail vrai, bien propres à faire revivre les époques révolues, l'art de la concision dense. Et puis quel  bonheur, une fois tapé le point final, de se dire, avec le sentiment du devoir accompli : "Ouf ! encore un ! ".

Note 2 -

 On aura repéré sans peine le modèle de ces variations d'un goût douteux. Ionesco, c'est l'humour absurde, bien entendu. Et si, de façon moins immédiatement voyante mais très évidente à la réflexion, c'était aussi notre Ecclésiaste ? Insignifiance dérisoire de la créature humaine, dévoilée par cet allègre jeu de massacre où les identités, les repères temporels, rationnels, langagiers, se désintègrent : La Cantatrice chauve...

Vanitas vanitatum, et omnia vanitas...


Note 3 -

De quelqu'un qui s'est suicidé, on dit que c'était un désespéré . Mais peut-on dire de quelqu'un , tant qu'il est vivant, qu'il est désespéré ?  " Désespérés, vous seriez morts ", dit un personnage de Par les villages de Peter Handke. Dans la plupart des tentatives de suicide,  sinon dans toutes, entre le début du passage à l'acte et la fin, s'intercale un laps de temps, plus ou moins long -- quelques secondes, quelques minutes --, où l'on peut voir se rapprocher l'instant de la mort ; par exemple, dans une défenestration, le suicidaire, pendant quelques secondes, peut se voir tomber et voir se rapprocher à toute vitesse le macadam . C'est là ce qui me dissuadera jusqu'au bout -- du moins je l'espère --, de me suicider, car dans ces quelques instants, si brefs soient-ils, peut naître le désir fou de se raviser ! C'est ce qui se produit dans la scène finale, si tragiquement drôle, du Pierrot-le-fou de Godard, où le héros, après avoir allumé la mèche de la dynamite, se rend compte qu'il a  fait la boulette de sa vie ! " Merde ! merde! merde ! ", s'exclame-t-il ... trop tard ! Mais le personnage du film de Godard est jeune et apparemment en pleine santé. Qui, à moins de se trouver acculé dans une aussi horrible impasse, peut se représenter combien la souffrance morale, physique, peut devenir si intolérable, être perçue comme si violemment, si affreusement destructrice,  que l'hésitation devient elle-même inconcevable et que -- peut-être -- ces secondes où la mort se rapproche, est imminente, peuvent  -- qui sait ? -- être vécues dans la joie ? Ceux qui choisissent d'en finir ainsi, hier un Jack-Alain Léger, naguère un Gilles Deleuze, en étaient peut-être venus à un point où ils vivaient déjà  leur mort, dans une atrocité sans recours, bien avant l'anéantissement physique.

Note 4 -

Sur la table du Jack-Alain, on a trouvé ce billet : " Ma mère n'a pas réussi à se suicider. Moi si."

Non mais quel connard ! Qu'est-ce que t'en savais de la vocation de ta génitrice au suicide ? Parle pour toi, infecte ordure ! sous-merde pseudo-littéraire ! Je crache sur ta mémoire, ignoble salaud ! Ah ! comme ça aurait été le pied de partir avec manman dans le ventre de manman, hein Jacky, c'est ça que ça veut dire, au fond ? Eh bien tu l'auras eu dans l'os, fiottesque troul du cul. Oedipien usque ad embryonem. Et ton papa, qu'est-ce qu'il  en pensait, ton papa ? Tu lui as demandé son avis à papa ? C'est ton papa qui a baisé ta maman, et toi tu l'auras eu bien au fond et sans vaseline. Chacun son truc.





jeudi 18 juillet 2013

Les jeux de l'été : à la une, à la deux, à la trois !

950 -


Coincée dans la largeur de l'écran avec toute la grâce d'une sauteuse munie de son couvercle sur son étagère entre deux piles d'assiettes (1) , la mère Broccolini  annonçait d'une voix de rogomme à un duo de blondasses au bord des larmes que, le potage ouvrant traditionnellement le  dîner et non le  contraire, elles allaient pouvoir s'accrocher où elle pensait les mille euros convoités. Au bord du désespoir, il zappa sur la 2, au moment où, sous le regard naguilleret d'un animateur calé sur son siège éjectable, une souris de laboratoire en marcel  galopait aux quatre coins d'une cage en plexiglas, s'efforçant, mais en vain, de récupérer des boules bleues dans un éclat de lumière rouge : c'était foutu pour décrocher les cinq mille euros. Tout gémissant et blême, il rezappa sur les actus de la 3, juste pour assister au départ d'une expédition de surfeurs vengeurs partant pour la chasse au requin bouledogue, à moins que ce ne fût l'inverse.

Note 1 -

J'ai cherché une comparaison plus désobligeante, je n'ai pas trouvé.  Potage ou pas, je ne paie pas une redevance pour voir cette grosse soupière s'inviter sur mon écran à l'heure du dîner.

Note 2 -

On dira que, vu le potage, "soupière" aurait été préférable à "sauteuse", que j'ai choisie à cause de son côté puff-pouffe-chplof que n'a pas la soupière, relativement plus élancée, en tout cas moins tassée . Ceci précisé à l'intention des amateurs de métaphores.


Requin bouledogue devenu marteau partant pour la chasse au surfeur. Bonne chance à tous et que le meilleur gagne !

mardi 16 juillet 2013

" Le charme discret de la bourgeoisie " (Luis Buñuel) : Freud revu par Louis Feuillade

949 -


J'ai toujours un peu regretté que les explications du rêve par Freud (dans Sur le Rêve, par exemple) laissent de côté le charme, la drôlerie,  la beauté poétique des rêves ; ce n'est pas le rôle de la psychanalyse, dira-t-on ; elle ne s'intéresse au rêve que dans la mesure où elle peut le démonter pour en faire apparaître les ressorts cachés, lesquels sont, au fond, peu nombreux. Elle aurait même tendance à se méfier des séductions du rêve, comme d'autant de ruses de l'inconscient. Le mérite du mouvement surréaliste est d'avoir au contraire magnifié cette beauté et exploré les ressources poétiques des rêves : c'est le cas du cinéma de Luis Buñuel, depuis Un chien andalou, première manifestation de l'humour passablement féroce du futur auteur de Viridiana et du Charme discret de la bourgeoisie.

" Le Rêve est une seconde vie ", nous dit Nerval au début d'Aurélia. La vogue de la psychanalyse aurait fini par nous faire croire que l'intérêt des rêves se limite aux matériaux qu'il met à notre disposition pour la connaissance de l'inconscient. Cette compréhension du rêve me paraît marquer, à cet égard, un  recul sur celle des Romantiques. Heureusement, les artistes -- et pas seulement ceux qui se sont réclamés du surréalisme -- sont là pour nous dévoiler bien d'autres richesses des mondes oniriques. A chacun d'entre nous, les rêves  permettent de vivre des histoires étranges, bien plus intéressantes et bien plus cocasses, ou au contraire bien plus angoissantes que tout ce que nous vivons à l'état de "veille". La "vraie" vie est ainsi mise en concurrence avec une autre vie, qui n'est pas moins réelle que la première, s'il est vrai que seuls existent, en définitive, les phénomènes psychiques. D'où le vif plaisir de raconter ses rêves à un auditeur complice,  le matin autour du petit déjeuner par exemple ; c'est un exercice auquel, ma femme et moi, nous nous livrons fréquemment. "Où vais-je chercher tout ça ?", se demande-t-elle à chaque fois en riant.

Dans Le charme discret de la bourgeoisie, des personnages viennent aussi raconter leurs rêves, dans des scènes qui évoquent la fameuse scène du pompier de la Cantatrice chauve . L'humour du film a, me semble-t-il, des affinités avec celui d'Ionesco dans cette pièce, dont le cadre est aussi celui d'un salon  bourgeois, où le couple des Smith reçoit le couple des Martin. A l'instar du pompier d'Ionesco, les personnages qui sollicitent la permission de raconter leur enfance ou leurs rêves sont aussi des militaires , d'autant plus cruellement tenaillés sans doute par le désir de se mettre enfin à nu, surtout devant un auditoire féminin à la maternelle sollicitude, qu'ils sont plus quotidiennement corsetés par l'uniforme. A poil, et vite donc, le pioupiou de ces dames.

Mettre à nu angoisses, obsessions et désirs, telle est la fonction du rêve, nous rappelle Buñuel à chaque instant dans ce film où se succèdent des scènes burlesques ou sanguinolentes (ou les deux à la fois), mais où la violence est cependant conjurée par une mise en scène qui montre ce qu'on nous donne à voir non pas comme la "réalité", mais comme l'assouvissement fantasmé des désirs.

L'irruption onirique du désir (ou de la peur, pouvant toujours être interprétée comme contre-désir) joue , au long d'un scénario à la fantaisie plus joyeusement goguenarde que soucieuse de fidélité pédagogique à la vulgate freudienne, le rôle du chien dans le jeu de quilles des conventions sociales, le fil conducteur étant celui du repas ou de la réception mondaine dont les rites se trouvent constamment perturbés par des interventions d'intrus ou des comportements inattendus, aux effets satiriques de plus en plus explosifs. Le charme discret de la bourgeoisie, fait de bonnes manières et de bons usages, moyen et symbole du désir de voir durer ad vitam aeternam l'ordre social existant, se désintègre un peu comme l'univers mental des personnages de La Cantatrice chauve. C'est aussi l'envers de la  (bonne) conscience des gens comme il faut que dévoile plaisamment plus d'une scène, comme celle où s'affrontent le général et le diplomate.

Le charme discret de la bourgeoisie exploite la concurrence entre nos deux vies, celle du rêve et celle de l'état de veille, en les mettant  sur un pied d'égalité : on passe sans cesse de l'une à l'autre, sans que le statut de la scène soit, le plus souvent, clairement identifiable : est-on dans le rêve, ou dans la réalité, ou dans les deux ? Cela  permet en tout cas au metteur en scène de nourrir sans faiblir l'intérêt de son film, grâce à des rebondissements rocambolesques plus improbables et drôlatiques les uns que les autres. Ce croisement de Freud et de Louis Feuillade donne un cocktail délicieux.

La mort (ou l'angoisse de mort) est ici récurrente. Toutefois, on le sait, dans les rêves, on ne meurt jamais, la solution au péril de mort imminente étant... le réveil en sursaut. Une scène particulièrement savoureuse montre cette concurrence entre peur de la mort et désir de vivre : le diplomate, incarné par Fernando Rey, est découvert sous la table par les terroristes venus l'assassiner, une tranche de gigot froid à la main. Sitôt réveillé de son cauchemar, il s'en va récupérer dans le frigo un reste de gigot qu'il attaque à belles dents!

Le jeu des acteurs sert magnifiquement le double parti-pris onirique et satirique du metteur en scène, échappant à toute lourdeur naturaliste, faisant la part belle à toute une série de "tics" ritualisés. Les femmes en particulier (Stéphane Audran, Delphine Seyrig, Bulle Ogier) composent une volière de très convenables perruches particulièrement réussie.

La souveraine merveille de la fiction, c'et qu'elle est notre véritable liberté. Tout y est possible, sans aucune restriction. De même que, chaque nuit, pour nous, le rêve lève les censures et les interdits, de même nous devrions pouvoir savourer le plus souvent possible  dans les arts le plaisir décuplé de la liberté retrouvée . Cependant le cinéma et la littérature sont encombrés de fictions naturalistes asservies à la "réalité" . Ce film de Buñuel n'est pas un documentaire sur le rêve ; il emprunte au rêve ses pouvoirs et sa fantaisie pour affranchir joyeusement la fiction de cette lourde servitude de la fidélité à la vraisemblance et au "réel".

Mais qui rêve, en définitive, dans ce film ? Et si le seul rêveur, c'était l'auteur lui-même ? Racontant ses rêves tout en jouant avec eux, les accommodant  au gré de sa fantaisie imaginante. Noces joueuses du rêve et de la fiction. Belle leçon, en tout cas, d'humour et de liberté, en admettant toutefois que l'humour et la liberté puissent s'apprendre.


Le charme discret de la bourgeoisie, film de Luis Buñuel, avec Stéphane Audran, Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Jean-Pierre Cassel, Fernando Rey,  Paul Frankeur, Claude Piéplu, François Maistre, Michel Piccoli.



J'aime bien le gugusse assis au fond. Et le paravent, qu'est-ce qu'il cache ?

dimanche 14 juillet 2013

Spartacus et le 14 jupillet


948 -

Cette image du Spartacus de Stanley Kubrick montre bien à quel point l'efficacité d'une troupe combattante dépend de la solidarité des compagnons  d'armes. Tous devant, à condition d'avoir quelqu'un (au) derrière. J'aime beaucoup aussi le symbolisme phallique des piques pique pique érigées. Sans compter les cuirs et les charlottes. On dirait un tableau vivant chez Michou.

Si tout ce beau monde n'avait pas aujourd'hui dans les quatre-vingt-dix berges je les aurais bien vus défiler au sein de notre grande parade nationale de ce matin sur les Champs. Sur un roulement de tambours, j'imagine très bien nos fiers clampins abaisser leurs lances et les faire converger vers la rondelle à Kirk, avant de démarrer vers la Concorde au pas de légionnaire et aux accents martiaux de la marche bien connue : "la bite à papa que l'on croyait perdue, c'était manman qui..." (1)

On dira ce qu'on voudra, mais un défilé du 14 juillet, c'est encore plus beau qu'une page du  Notre-Dame-des-Fleurs de Genet . Et quel beau couillonel le baron de Charlus aurait fait, s'il avait eu un brin de chibre militaire !

Vive l'armerdre, mon adjujupanpan la jupette !


Note 1 -

N'oublions pas la musique des équipages de la fiotte.


Additum (29/07/2013) -

Au petit dej, tombé en sidération devant une photo du défilé de la fête de la victoire en Corée du Nord. Un régiment de bombasses de choc, lieutenantes et couillonnelles, défile en levant haut la gambette, sabres et strings au clair. Question révolution cuculturelle, le Kim-Jong-Poum, il se lâche, je te dis pas.


jeudi 11 juillet 2013

Critique musicale et subjectivité

947 -


Dans un article récent publié sur le site de la République des livres, un musicien dont j'ai oublié le nom reprochait au philosophe Michel Onfray le manque de pertinence de ses jugements sur la musique, au motif qu'il était dépourvu d'un minimum de connaissances techniques. La question est donc : est-il totalement illégitime  de  parler de musique et de porter des jugements sur des oeuvres musicales si l'on ne possède pas un bagage technique suffisant (en particulier la capacité de lire la partition de l'oeuvre dont on parle) ?
Rendant compte de l'ouvrage posthume d'Edward W. Saïd, Du style tardif, où il est beaucoup question de musique, Pierre Assouline note que l'auteur vante "l'expressivité ironique du canon en mi bémol du final du second acte de Cosi ".
Mais au nom de quoi peut-on parler de l’expressivité ironique d’un canon en si bémol sinon en faisant intervenir des critères étrangers à la technique musicale ?  Cette opinion d’Edward W. Saïd sur ce canon en si bémol suggère que l’essentiel de nos jugements sur la musique (même quand celui qui les porte maîtrise bien l’écriture musicale) fait appel à des critères non techniques et très subjectifs.
Ce qui me frappe dans la critique musicale en général, c’est le caractère non-nécessaire des associations proposées par le critique entre les descriptions proprement techniques et le compte-rendu des impressions, émotions, images censées être engendrées par la mise en oeuvre des moyens techniques du musicien. Par exemple, dans la phrase d'Edward W. Saïd que je cite, il n’y a pas de lien nécessaire entre « canon en si bémol » et « expressivité ironique ». Tout ce que le critique peut proposer, c’est un simple parallélisme (et non un lien de cause à effet) entre un fait objectivement constatable (le canon en si bémol) et une impression purement subjective (l’expressivité ironique). J’en donnerai un autre exemple, tiré du  Mozart  ( collection  Solfèges ) de Jean-Victor Hocquard. Il y décrit en ces termes la 40e symphonie en sol mineur (K 550) :
 »Toutes les nuances de la douleur se trouvent ici récapitulées, depuis la confidence hâtive et chuchotée du début jusqu’aux lacérations atroces du finale, en passant par les plages désolées de la solitude et de la morne résignation.
   Cette impitoyable remise en question de toute évasion est visible même dans l’andante, pourtant en mi bémol. La caresse ne manque pas ici, par un effleurement presque impressionniste, où le précis à l’imprécis se joint : ce qui est suggéré, c’est le thème de quatre notes qui sera bientôt magnifié dans la « Jupiter ». Le dynamisme impondérable se concentre dans un petit motif de deux triples croches, qui palpite à toutes les hauteurs et qui va prendre des accents lancinants. Jusqu’à ce qu’éclate un développement plus violent que celui de l’allegro initial. Le menuet est le plus impressionnant de tout l’oeuvre mozartien; la souplesse virile avec laquelle joue cette force musculaire est extraordinairement lisse, grâce à l’ondoiement rythmique de ce superbe contrepoint.
   Le thème du finale est la fameuse montée en arpège qui est, chez Mozart, la devise du démonisme. Mais cette montée dépasse cette fois l’octave, et le musicien y a soudé l’inflexion descendante de deux notes. Ce thème donne lieu au développement le plus violent que Mozart ait conçu : comme dans l’ « Ode » la ruée des arpèges vient buter contre la digue des vents, mais ici cette digue (les admirables tenues des cors) est submergée et emportée.
   Le finale de la « sol mineur » marque, dans tout l’oeuvre mozartien, le point extrême de l’exaltation démonique. Certes, il y aura encore des crampes et, en 1790,toute une période de désespoir, mais jamais plus on ne verra sa musique se cabrer avec une telle sauvagerie. Or, dans son paroxysme même, cette ruée se brise et, en se brisant, s’épuise.  »
Cette étude de Jean-Victor Hocquard, excellent musicologue et mozartien, date un peu (1970), mais je ne suis pas sûr que les musicologues d’aujourd’hui y regarderaient à deux fois avant de risquer des analyses du même genre. Bien que parfaitement capable d’une analyse technique détaillée de la symphonie K 550, Hocquard ne donne ici qu’un minimum d’indications techniques, non seulement parce que l’ouvrage est destiné au grand public, mais sans doute parce qu’une description purement technique ne dirait à peu près rien de la valeur musicale et expressive de l’oeuvre. Il est donc obligé d’en passer par une analyse de type littéraire où les métaphores abondent. Tout son discours repose en fait sur ses impressions et ses émotions, ce que lui souffle son imagination, la pente de sa rêverie. En dehors des quelques indications techniques, aucune de ces appréciations n’est objectivement vérifiable. Toute cette analyse, quelque séduisante et suggestive qu’elle soit, est à la merci d’une approche complètement différente émanant d’un autre auditeur dont les impressions, les émotions, la rêverie, auront divergé de celle du critique.
Ainsi, de tous les arts, la musique me paraît-elle celui qui est le plus rebelle à une analyse critique passant par le langage. Je serais tenté de conclure que la musique, on peut en faire, on peut en écouter, mais la sagesse voudrait qu’on n’en parlât pas.
C'est le contraire qui se produit : on en parle énormément, et les études sur tous les grands compositeurs foisonnent, où l'on trouverait aisément des analyses semblables à celle de la symphonie K 550 de Jean-Christophe Hocquard. Elles sont souvent très bien faites, voire inspirées, comme celles que Romain Rolland consacra aux derniers Quatuors de Beethoven ou aux Variations Diabelli. Je leur dois une très grande part de ma culture musicale. Il m'est d'ailleurs arrivé plus d'une fois de me trouver d'accord avec les impressions de tel ou tel critique, par exemple avec celles de Jean-Victor Hocquard dans ce petit livre sur Mozart. Cependant, les grandes oeuvres de la musique réclament avant tout une écoute personnelle aussi attentive et concentrée que possible. Il n'y a pas de grande différence entre les qualités requises d'un bon auditeur de musique et celles d'un bon lecteur. Tout mélomane devrait donc pouvoir se faire son opinion personnelle sur une oeuvre à partir de sa seule écoute, sans être obligé de passer par d'autres éléments d'information, et c'est d'ailleurs généralement comme ça que les choses se passent. Quand j'écoute, par  exemple, un impromptu ou un prélude de Chopin par Livia Rev (1), je chavire tout entier dans ce climat si particulier qui est celui de la musique pour le piano de Chopin, et je suis plongé dans l'émotion que seule cette musique peut me donner. Pour goûter pleinement cette musique, rien d'autre ne me paraît nécessaire que l'écouter.  Cependant, savoir lire la musique devrait en effet faire partie du bagage de l'amateur averti. Et puis toute musique est l'expression d'un être humain, avec son histoire personnelle, sa culture, son environnement : est-ce qu'on peut comprendre pleinement la Fantaisie opus 17 pour piano de Robert Schumann si l'on ignore tout du climat de tension affective extrême qui était le sien à l'époque où il l'a écrite ?

Pour en revenir à la question que je posais au début, je conclurai que, si l'on met à part les données techniques objectivement constatables, un ouvrage de critique musicale peut s'avérer suggestif et convaincant, sans pour autant que l'essentiel des jugements portés par le critique soient le moins du monde vérifiables. On dira que cela vaut tout aussi bien pour la critique littéraire ou la critique picturale, domaines dans lesquels on observe de spectaculaires variations de jugement sur la même oeuvre d'un critique à l'autre, mais s'agissant de jugements portant sur le sens des oeuvres (tout au moins quand il s'agit d'oeuvres purement instrumentales) les écarts sont certainement plus grands en musique qu'ailleurs.

En dépit de leur fort coëfficient de subjectivité, des descriptions comme celle de la symphonie K550 par Jean-Victor Hocquard sont utiles en ce que, traduisant les émotions et les impressions sincères d'un auditeur qui est aussi un spécialiste de la musique dont il parle, elles peuvent initier le lecteur à la beauté et à la richesse de l'oeuvre et proposent un exemple d'écoute attentive et sensible. Faire partager ses impressions et ses émotions, s'agissant de musique (d'art en général mais tout spécialement de musique) passe, en tout cas, par un vrai travail d'écrivain, une mise en oeuvre littéraire qui éloigne forcément  (me semble-t-il) des données techniques de l'écriture musicale (même si on peut, si on doit, étayer cette traduction essentiellement métaphorique par une analyse technique suffisamment développée) . Des plumes illustres comme celle de Romain Rolland et de Vladimir Jankélévitch (sans oublier des compositeurs, comme Debussy) ont donné au genre ses lettres de noblesse.

Cependant, rien ne vaut, pour approcher une oeuvre musicale (même dans le cas d'une première approche), une écoute sincère, attentive, concentrée. En ce qui me concerne, je ne sais plus si j'ai écouté pour la première fois les Variations Diabelli de Beethoven avant d'avoir lu les pages admirables que Romain Rolland leur a consacrées . Il est certain que leur lecture a modifié la perception que j'avais de l'oeuvre, en m'aidant à mieux l'entendre (dans les deux sens du verbe). Cependant, quand je me remémore ma première écoute, il me semble que l'enchantement, l'éblouissement, le sentiment de la puissante originalité de l'oeuvre, de la gravité profonde de l'entreprise, l'émotion très forte née de l'impression d'être introduit, avec une générosité simple et magnifique, par le compositeur lui-même dans le laboratoire de sa création, de son expérimentation, tout cela qui reste, bien des années après, la vérité de cette oeuvre pour moi, je ne le dois qu'à la sincérité naïve de mon écoute, par l'intercession, il est vrai, de l'interprète exceptionnel qu'est Alfred Brendel. Une autre expérience inoubliable pour moi fut d'entendre Rudolf Serkin, en concert radiodiffusé,  dans la sonate op. 106 Hammerklavier : c'était Beethoven soi-même au piano, en train d'improviser, d'inventer sa musique, sans savoir ce qu'il allait jouer l'instant d'après.

Quand j'écoute ces oeuvres contemporaines des derniers Quatuors par des interprètes inspirés, je me dis qu'elles sont un phénomène sans doute unique dans l'histoire de la musique : ce Beethoven-là n'a ni prédécesseurs, ni contemporains ni successeurs. Dans d'autres oeuvres de lui  -- les premières sonates et les premiers concertos pour piano, les sonates pour violon et piano, entre autres -- on perçoit aisément le lien de parenté avec la musique de Mozart et de Haydn. Plus tard les musiques de Mendelssohn, de  Schubert, de Schumann, de Brahms (oeuvres pour le piano, lieder, symphonies, musique de chambre) ont un air de famille accentué. Mais cet altier massif beethovénien des derniers quatuors, des dernières sonates pour piano, et des Variations Diabelli, reste absolument solitaire et  on approche là une expérience sans doute unique dans toute la musique occidentale.


Note 1 -

J'ai découvert récemment Livia Rev, dont jusque là je n'avais jamais entendu parler, à l'occasion d'une série de trois émissions à elle consacrée sur France Musique. Livia Rev, pianiste hongroise, qui vit et enseigne en France depuis de longues années, est une incomparable interprète de Chopin, de Mendelssohn, de Mozart. J'ai rarement éprouvé le sentiment d'une telle justesse, d'une aussi souveraine maîtrise. Elle est âgée de 91 ans. On peut consulter son site sur internet.

Additum (13/07/2013) -

Merci à Elena pour la série de ses riches commentaires., qui méritent d'être lus avec une attention soutenue.  Je ne puis que renvoyer aux ouvrages qu'elle cite. En ce qui concerne André Boucourechliev, son  Beethoven (collection "Solfèges") a été précieux pour moi, comme d'ailleurs quelques uns des ouvrages de cette remarquable collection.

Son dernier commentaire m'a laissé un peu perplexe. Me croirait-elle capable d'écrire des fables susceptibles d'égarer un peu plus mon prochain patouillant déjà lourdement dans son délire ? Quand bien même je formerais un projet aussi malicieux (au sens médiéval de l'épithète), le Seigneur YHWH m'est témoin que mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein !



Beethoven, manuscrit des Variations sur une valse de Diabelli

lundi 8 juillet 2013

Jeanne la Pâle chez les Bonobos

946 -


Pour l'occasion,  j'ai mis mis mon petit ensemble grège à troutrous.  Ma crinière noire de jais torsadée  vient rouler sur mon épaule. Mon petit haut expose mes seins jusqu'au ras des pointes. La jupette moule une croupe digne des magazines spécialisés. Les séances à la plage et à la piscine ont doré sans excès ma peau de satin. Je me suis enveloppée d'un léger voile de mon subtil parfum.

Dix heures du matin. Sur le large trottoir ensoleillé de cette rue commerçante, où tout s'achète et tout se vend, je marche, l'oeil vif, aux aguets, mais point aguicheur. De temps en temps, je m'arrête, devant des chaussures, des petites robes, dans une vitrine.

J'ai élu ce quartier pour cet exercice hebdomadaire que j'affectionne. Autrement je n'y viens jamais. C'est qu'y résident en majorité des populations venues d'ailleurs, encore peu accoutumées à nos usages, en particulier à tout ce qui a trait aux rapports entre les sexes. Je les appelle (les mâles, du moins) : les bonobos.

En voici un. Dans la vitrine du bijoutier devant laquelle je stationne, je le vois qui s'approche, jusqu'à me toucher. Il me susurre dans l'oreille :

" T'as un beau cul, tu sais. Y a un hôtel, pas loin. Je t'emmène ? "

Je souris. Je prends mon temps pour me retourner. Je le toise, froidement, de la tête aux pieds (en finissant par les pieds).. Pas mal, pour une créature inférieure s'entend. Je repars, sans me retourner. Mon sac de cuir souple oscille mollement contre ma hanche.

Celui qui arrive en face ne jouit pas des mêmes avantages physiques. Faciès de néanderthalien attardé, tanné par l'exposition prolongée au soleil que nécessitent certaines tâches subalternes. L'oeil torve, haineux. Juste après m'avoir croisé, il me lâche un "Salope", suivi de borborygmes où je crois discerner quelque chose comme "Sale Française".  Cela s'annonce bien.

Suit un barbu, assez beau, je dois dire, vêtu d'une sorte de sac de bure blanche qui tombe sur ses sandales. Visage émacié, oeil fiévreux. Je suis sûre qu'il jeûne, celui-là et pas qu'un peu. Bientôt deux semaines qu'il se serre la ceinture. Un fou de Dieu de la stricte observance. La bite entre les dents.  Celui-là, je lui sors le grand jeu : je ralentis, j'ondule jusqu'à l'exagération, presque jusqu'à la caricature, les  nichons en léger  ballottage favorable, arborant, sur mes lèvres délicatement fardées d'un rose baiser exquis le demi-sourire en coin de la pétasse qui se sait regardée par un mâle en manque et qui en jouit, ah la sale pute !

Il passe son chemin en marmonnant des imprécations. Dans mon dos, le bruit d'un choc. Couinement. Il vient de se payer un lampadaire.

Deux matrones enchifrenées, empaquetées jusqu'aux yeux dans leurs draps noirs, remontent le boulevard. Coup d'oeil réprobateur. Moue simiesque des lèvres épaisses. Ce n'est évidemment pas avec de pareils spécimens qu'ils peuvent calmer leurs ardeurs, les pauvres.

Je sens dans mon dos des prunelles ardentes. Je commence à être toute excitée. Ils sont deux, cette fois. Je leur sers un de mes  numéros de charme favoris. Tout en  haut de mes longues jambes, perchée sur mes talons , je fais mouvoir mes tendres fesses en une figure que j'ai baptisé : moudre la semoule. La fesse gauche vient empiéter légèrement sur le territoire de la fesse droite, en un mouvement légèrement tournant. A vrai dire, je le fais à peine exprès. Je me sens toute molle, prête à dire oui au premier qui se présentera.

Je me calme un peu, le temps de prendre à la pharmacie mes pilules du lendemain. Coup d'oeil rapide derrière l'épaule : ils m'attendent. En plus, ils sont presque beaux ces cons, si ce n'était pas de bonobos, je me laisserais bien embarquer.

Je  sors de chez l'apothicaire. Ils m'emboîtent le pas. Cette fois, ils me serrent de très très près. Ils reniflent mon parfum. Je sens leur souffle sur mon cou.

Ils m'ont remontée, à défaut de m'avoir montée. Ils m'encadrent. Celui de gauche :

-- Ah ! quelle jolie chienne tu fais ! dix minutes que je te suis et que je te mate . J'ai la bite en feu, tu sais. Rien que pour toi. Tu veux en tâter ?

Celui de droite :

-- A trois, c'est encore mieux. Tu me suces pendant qu'il te nique.

Il est temps que le jeu s'arrête. Je suis toute trempée. De toute façon , j'ai couvert les cinq cents mètres. Bref coup de klaxon. C'est Guillaume. La BMW décapotée est rangée contre le trottoir, à l'endroit convenu. Les deux sont toujours là. Guillaume se penche pour m'ouvrir la portière. Je me renverse sur le siège, en écartant bien les cuisses. Je leur décoche un sourire ravageur.

Ils n'y ont pas répondu. Je crois bien qu'ils ne l'ont pas vu, fascinés qu'ils étaient par la vision bouleversante de l'origine du monde.

C'est alors que je me rends compte que j'ai oublié de mettre une culotte.

Je rougis jusqu'à la racine des cheveux.

Guillaume démarre et s'insère dans le trafic, en esquissant, nonchalant, un doigt d'honneur à la cantonade.

De retour chez moi, il nous restera à mettre en ligne sur YouTube les scènes que j'ai filmées au long de la rue en caméra cachée (dans mon sac), avant de faire longuement l'amour.


La paix de l'après-coït soit avec nous. Et avec nos esprits animaubonobos.


( Rédigé par : Jeanne-la-Pâle nue dans ses châles )


A manipuler avec précautions


jeudi 4 juillet 2013

La grive musicienne

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Sur le pied du grand chêne pluricentenaire,  j'ai posé mon pied. Bienvenu tabouret moussu. Saoulé de marche et de soleil, je délace lentement, l'un après l'autre, mes  croquenauds.

Juste au-dessus de moi, d'une voix énergique et flûtée, quelqu'un m'interpelle :

-- Plus vitt' ! Plus vitt' ! Plus vitt' !

-- Non mais dis-donc ! Occupe-toi de tes affaires !

C'est la grive musicienne. La voilà lancée dans une improvisation stupéfiante de virtuosité, dont l'inventivité laisse loin derrière elle celle du merle, pourtant un champion du genre ; quant au rossignol, n'en parlons pas.

Dans l'épaisse ramure, d'autres voix lui répondent. Il y a là au moins, en plus d'elle, trois ou quatre espèces d'oiseaux que je ne connais pas. Ils me font mesurer l'étendue de mon impardonnable ignorance.

A la fraîche, dans le soleil déclinant, les voilà lancés dans une joyeuse et prolixe conversation entre voisins, où s'impose, par sa force et  sa variété, le chant de la grive musicienne. Le village des oiseaux est sorti sur le pas des nids ; on s'interpelle, on se raconte sa journée, on se moque.

De moi, entre autres, sans doute. Tu l'as vu, l'autre, en bas ? Faut dire qu'avec mon chapeau, ma musette et mes croquenauds (délacés), j'ai l'air malin.

A vrai dire, je ne crois pas qu'ils m'accordent la moindre attention. Forte sensation de compter absolument pour du beurre.

Rien de tel que les oiseaux pour vous faire instantanément comprendre à quel point vous êtes irrémédiablement exclu d'une joie, d'une insouciance, d'une expérience du monde qu'exprime un langage dont vous ne saisirez jamais la clé.

Dieu, dit à peu près la Bible, a confié à l'homme le monde et les animaux pour qu'il règne sur eux. Tu parles. Quelle inepte foutaise. Quelle métaphysique de salauds.

Cette simple rencontre me fait instantanément mesurer l'inanité de tout anthropocentrisme. Ils ont leurs perception du monde à eux, leurs intérêts à eux. Nous ne vivons pas dans la même bulle existentielle. Peut-être, cependant, à l'intersection de la bulle de la grive musicienne et de la bulle de Jeannot Lapin y a-t-il un élément commun, des intérêts communs. Sûrement même. Quand comprendrons-nous que les intérêts des animaux sont nos intérêts, et que lorsque nous défendons leurs intérêts nous défendons les nôtres ?

Olivier Messiaen qui, lui, croyait en Dieu,  a consacré beaucoup de temps à enregistrer les oiseaux, en compagnie de sa femme au nom d'oiseau, et a composé des transcriptions de leurs chants pour le piano. La grive musicienne lui a inspiré une de ses Petites esquisses d'oiseaux, que je ne connais pas (pas encore). Ces transcriptions de Messiaen ne m'ont pas trop convaincu jusqu'ici ; je trouve  que le piano s'accorde mal à la poésie des chants d'oiseaux; trop raide, trop lourd. Jugement à réviser, sans doute, à la faveur d'une écoute plus attentive.

Plusieurs enregistrements de la grive musicienne sont en ligne sut Dailymotion et YouTube


Olivier Messiaen, Petites esquisses d'oiseaux, Roger Muraro (piano)

Olivier Messiaen, Catalogue d'oiseaux, Yvonne Loriod (piano)

Jean-Marie Schaeffer, La fin de l'exception humaine ( Gallimard )


Lire sur ce blog :  Confessions d'un drogué (03/06/2013)







lundi 1 juillet 2013

" Comment j'ai cessé d'être juif" (Shlomo Sand) : c'est encore mieux quand c'est un Israélien qui le dit

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Il paraît qu'en Israël certains scientifiques ( biologistes, généticiens) acquis à la cause du sionisme n'auraient pas tout-à-fait renoncé à démontrer l'existence d'une race juive, ADN à l'appui. C'est vraiment le monde à l'envers ! On imagine l'enthousiasme d'Adolf Hitler s'il avait eu connaissance de leurs travaux. Finies les approximatives méthodes d'identification chères au professeur Montandon. Là, on aurait enfin possédé un moyen imparable de séparer le bon grain de l'ivraie. Sauf que pour les savants sionistes, promoteurs de ce projet, le bon grain, c'est les Juifs, l'ivraie, c'est les autres. C'est déjà cette certitude d'être le sel de la Terre qui justifiait les imprécations bibliques : " Déverse ta colère sur les peuples qui ne te connaissent pas... et anéantis-les de dessous les cieux ".... "Mon ange marchera devant toi et te conduira chez les Amorrhéens, les Hétiens, les Phéréziens, les Cananéens, les Héviens, et les Jébusiéens, et je les exterminerai "... On voit que l'Ancien Testament développait déjà sans complexe une vraie culture du génocide ! Dans l'Ancien Testament, précise Shlomo Sand dans son  livre, Comment j'ai cessé d'être juif, le fameux précepte, "Tu ne tueras point", ne concerne que les Israélites. Ce n'est que dans le Nouveau Testament qu'il acquiert une portée universelle. Rendons à César...

Citoyen israélien , professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand supporte de moins en moins une arrogance qui n'est plus seulement le fait des ultra-religieux, qui ne voient certainement rien à redire à ce qu'on lit dans Lumières, sous la plume d' Abraham Yitzhak Hacohen Kook, qui fut le grand rabbin des colons juifs en Palestine au temps du mandat britannique, et dont la pensée exerce encore, selon lui, une grande influence sur les colons nationaux-religieux installés dans les territoires occupés :

" La différence entre une âme d'Israël, avec son authenticité, ses souhaits intérieurs, son aspiration, sa qualité et sa vision, et l'âme de tous les non-juifs, à tous les niveaux, est plus grande et plus profonde que la différence entre l'âme d'un homme et celle d'un animal ; parmi ces derniers, il n'y a qu'une différence quantitative, tandis qu'entre ceux-ci et les premiers existe une différence qualitative spécifique ".

Et dire qu'il se trouve encore des antisémites attardés qui vont pêcher leur argumentaire dans le faux des Protocoles des sages de Sion ! On voit en tout cas que, parmi les Juifs religieux tout au moins, le mode de pensée essentialiste a encore de beaux jours devant lui. Il existe en effet pour ces gens-là une essence du Juif, voire de la race juive, et des qualités spécifiques qui font partie de l'essence juive et qui assurent aux Juifs une incontestable supériorité sur tous les autres peuples.

Shlomo Sand constate que les groupes religieux pèsent d'un poids grandissant sur la politique de l'Etat hébreu, empêtré dans ses tentatives de promouvoir la fiction d'un judaïsme laïc.

Qu'est-ce en effet qu'être juif et  qu'est-ce que la culture juive ? Pour Shlomo Sand, il est impossible de proposer de l'une et de l'autre une définition qui tienne la route sans passer par le critère tribal et/ou religieux. Un Juif, c'est, ou bien quelqu'un qui a au moins un parent juif ( la mère de préférence ) , ce qui vous intègre ( à condition que cela présente quelque intérêt aux yeux de l'intéressé et sans que cela comporte pour lui aucun devoir ni aucun droit, sinon celui d'être éventuellement accepté comme citoyen israélien ) à une tribu aux contours pour le moins vagues ; ou bien c'est quelqu'un qui, sans nécessairement être né Juif, croit en Jéhovah, pratique scrupuleusement les rites de son culte et respecte ses commandements. Prétendre isoler une culture juive non religieuse, purement laïque, c'est  la voir se diluer fatalement dans un ensemble plus vaste qui n'a plus rien de juif, la culture occidentale par exemple. Les oeuvres d'un Marx, d'un Freud, d'un Einstein, d'un Mendelssohn, d'un Proust ou d'un Svevo, qui d'ailleurs, les uns et les autres, se souciaient fort peu de leurs origines juives, ne sont en rien constitutives d'une fantomatique culture laïque juive. Shlomo Sand observe par ailleurs que, pour de très nombreux Juifs de la diaspora, détachés de toute croyance religieuse et de toute pratique régulière du culte, se dire de "culture" juive revêt à peu près la même signification que, dans des situations analogues, se dire de "culture" chrétienne ou musulmane. Cela veut dire, en pratique, se rendre à la synagogue une fois l'an et observer quelques rites (la circoncision par exemple), dans une perspective de solidarité familiale plus que religieuse. Moi-même, athée convaincu, je pourrais me dire de "culture" chrétienne puisque j'ai été baptisé et me suis marié à l'église, pour faire plaisir à mes beau-parents. La vraie culture, c'est heureusement autre chose que ce genre de mômeries.

C'est pourquoi, très logiquement, dans l'Israël d'aujourd'hui, qui se veut un Etat juif, et se voudrait même l'Etat, au moins potentiel, de tous les Juifs du monde, le critère tribal / religieux intervient de façon décisive dans la définition de l'identité juive. Encore aujourd'hui, en Israël, est juif  "celui qui est né de mère juive ou qui s'est converti selon la loi, et qui accomplit les préceptes essentiels". Shlomo Sand décrit les effets qu'eut cette prise en compte du religieux sur la législation du nouvel Etat : "Dans l'Etat laïc en voie d'être créé, le mariage civil fut donc interdit, seules furent consacrées les unions religieuses. Un juif ne peut qu' épouser une juive, le musulman ne pourra épouser qu'une musulmane, et cette loi durement ségrégative s'applique aussi aux chrétiens et aux druzes. Un couple juif sans enfants ne peut adopter un enfant "non juif" (musulman ou chrétien) qu'en le convertissant au judaïsme selon la Loi rabbinique ". Aujourd'hui encore, selon Shlomo Sand, " si un immigrant identifié comme juif arrive de Russie ou des Etats-Unis avec son épouse non juive, celle-ci aura droit à la citoyenneté, mais ni elle ni ses enfants ne seront jamais considérés comme juifs, sauf à se convertir selon la loi religieuse. " Shlomo Sand montre comment, depuis la création d'Israël, les religieux les plus intégristes ont su tirer parti des contradictions de la politique ethnocentriste de l'Etat.

Dans son souci de préserver la prépondérance juive dans une société de plus en plus mêlée, comportant, de surcroît une population arabe importante, l'Etat d'Israël a élaboré, depuis 1948, une législation inégalitaire qui consacre les privilèges des citoyens reconnus comme juifs, ce qui aboutit à faire des non-juifs (les Arabes notamment) des citoyens de seconde zone. " Être juif en Israël, écrit Shlomo Sand, signifie être un  citoyen privilégié qui jouit de prérogatives refusées à ceux qui ne sont pas juifs, et particulièrement aux Arabes. Si l'on est juif, on peut s'identifier à l'Etat qui se dit le reflet de l'essence juive. Si l'on est juif, on peut acheter des terrains alors qu'un citoyen non-juif n'aura pas le droit de les acquérir. Si l'on est juif, même si on n'envisage de séjourner en Israël qu'à titre temporaire avec un hébreu balbutiant, on peut être gouverneur de la Banque d 'Israël, banque centrale de l'Etat, qui n'emploie aucun citoyen israélien-arabe. Si l'on est juif, on peut être ministre des Affaires étrangères et résider à titre permanent dans une colonie située à l'extérieur des frontières juridiques d'Israël, à côté de voisin palestiniens privés de tous droits civiques et dépourvus de souveraineté sur eux-mêmes. Si l'on est juif, on peut installer des colonies sur des terres qui ne nous appartiennent pas, mais aussi circuler en Judée et Samarie sur des routes de contournements, là où les habitants locaux n'ont pas le droit d'aller et de venir librement, à l'intérieur de leur patrie. Si l'on est juif, on ne sera pas arrêté aux barrages, on ne sera pas torturé, personne ne viendra fouiller notre maison en pleine nuit, on ne sera pas pris par erreur comme cible de tir, on ne verra pas par erreur sa maison démolie... Tous ces actes, qui s'accumulent depuis près de cinquante ans, ne sont destinés et réservés qu'aux Arabes. "

Tableau édifiant des inégalités scandaleuses maintenues au mépris du droit des gens par un Etat qui se prétend démocratique, mais que Shlomo Sand, à juste titre, définit comme un Etat colonial et raciste :

" Dans l'Etat d'Israël du début du XXIe siècle, être juif ne correspond-il pas à ce qu'était la situation du Blanc dans le sud des Etats-Unis des années 1950 ou à celle des Français dans l'Algérie d'avant 1962 ? Le statut du juif en Israël ne ressemble-t-il pas à celui de l'Afrikaner dans l'Afrique du Sud d'avant 1994 ? "

Né d'une mère juive et donc reconnu comme juif par l'Etat d'Israël, Shlomo Sand refuse désormais une identité juive qui le rendrait davantage encore complice d'une situation d'injustice. Citoyen israélien, oui. Juif, non. Profiter des privilèges, non. Combattre  pour faire évoluer la société et l'Etat d'Israël vers plus de justice et de démocratie, oui. Même si l'avenir lui paraît sombre, il ne renonce pas à la lutte. A lui et à ceux des Israéliens qui partagent ses vues, souhaitons bonne chance. Ils sont l'avenir de ce pays, s'il en a un.

Ce livre de Shlomo Sand est intéressant et utile. Je l'ai trouvé cependant souvent un peu rapide et superficiel. Les questions qu'il aborde méritaient une investigation plus rigoureuse. Pour ne prendre qu'un exemple, les comportements racistes et ségrégationnistes en Israël ne touchent pas que les Arabes, mais aussi... des Juifs eux-mêmes, en l'occurrence les Juifs Falachas, originaires d'Ethiopie. C'est ainsi qu'au début de l'année, le gouvernement israélien a reconnu avoir contraint les femmes Falachas qui demandaient d'entrer en Israël à se soumettre à des injections de produits contraceptifs, aux fins de faire baisser le taux de natalité du groupe. Inutile d'épiloguer sur les présupposés racistes d'une telle pratique. Ce n'était pas encore la stérilisation imposée par les nazis à certains groupes humains, mais on était sur le chemin ! Au fait, nos généticiens israéliens en quête de l'ADN de la race juive,  sur quel ADN vont-ils travailler ? Sur celui des Falachas ou sur celui des Juifs allemands ? Tu veux qu'on parie ?


Note -

Les citations de l'Ancien Testament et du rabbin Kook sont empruntées au livre de Shlomo Sand.


Shlomo Sand , Comment j'ai cessé d'être juif  , traduit de l'hébreu par Michel Bilis (Flammarion / Café Voltaire )

Additum (14/07/2013) -

Je salue la mémoire de Ilan Halevi, militant palestinien et laïc exemplaire (voir Le Monde du 12 juillet)