samedi 31 août 2013

Symphonies en gris majeur

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Cinquante nuances de grey , c'est le titre d'un roman à la mode. Mais il y a bien plus que cinquante nuances de gris. A la vérité, elles sont innombrables.

Le cinéma qu'on dit en noir-et-blanc fut en réalité un cinéma en gris majeur. Il me semble que, les progrès techniques aidant, notamment la qualité des pellicules, le cinéma des années 60, juste avant que la couleur ne s'impose presque sans partage, fut l'âge d'or du noir-et-blanc, et donc du gris. C'est un peu l'équivalent de ce qui s'est passé pour le disque micro-sillon, dont l'apogée technique, au début des années 80, fut en même temps le chant du cygne. Dans certains films de cette époque, américains notamment, la gamme des gris atteint des sommets de finesse délicate; les nuances sont rendues de façon exceptionnelle. C'est notamment le cas de certains films de John Ford. Je gardais le souvenir du costume gris (une merveille de gris) que porte James Stewart dans L'Homme qui tua Liberty Valance. J'ai voulu en avoir le coeur net et j'ai consulté la banque d'images de Google. Effectivement les images de ce film profondément tragique, un des plus émouvants de John Ford, sont vraiment d'une exceptionnelle beauté. Symphonie en gris majeur. Le directeur de la photographie, William H.  Clothier, qui travailla souvent avec Ford (notamment pour les Cavaliers, la Taverne de l'Irlandais, les Cheyennes) y est certainement pour beaucoup. La qualité poétique des gris valorise pour moi d'autres films de la même époque, comme L'Avventura, de Michelangelo Antonioni, ou La Nuit du chasseur, de Charles Laughton.

De tels films (on pourrait citer aussi les films d'Orson Welles) ont imposé le gris comme couleur à part entière et en ont fait un objet de jouissance esthétique. Bien sûr, les grands photographes ont leurs titres de gloire dans ce domaine, mais ils sont peut-être moins nombreux qu'on pourrait le croire à avoir travaillé consciemment et pour elle-même la qualité de leurs gris. La peinture, en revanche, ne les a jamais beaucoup valorisés. Il y aurait d'ailleurs une étude à faire sur le gris en peinture. Une rareté, à coup sûr.

Ces grands artistes qui nous ont éduqués à voir et à aimer le monde en gris sont, au fond, peu nombreux. Dans le cinéma français, la qualité des gris sera restée massivement indifférente, médiocre. Quelques metteurs en scène font exception : Resnais (L'année dernière à Marienbad), Melville. C'est aussi que peu de réalisateurs du temps du noir-et-blanc attachent assez d'importance à la beauté des images, sans pour  autant tomber dans l'esthétisme.

Bien entendu, c'est aux limites techniques des médias de l'époque que nous devons cette découverte, cette exploration des ressources du gris : c'est parce que le cinéma et la photographie n'avaient pas encore "conquis" la couleur que les gris se sont trouvés valorisés, par défaut, en somme. A quelque chose malheur est bon.

Vive les gris !


L'Homme qui tua Liberty Valance

jeudi 29 août 2013

Comment juguler la criminalité à Marseille (et ailleurs ) : une expérience de pensée

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" Il est temps d'imaginer d'autres méthodes "  ( Jean-Paul Sartre )

J'emprunte ici aux sciences de la  nature (les sciences usuellement dites "dures") une méthode à laquelle elles ont souvent recours : l'expérience de pensée. Conduite hors de toute visée vérificative ou expérimentale, l'expérience de pensée permet de décrire in abstracto des situations et des processus ne se rencontrant pas dans la nature.

Il s'agit ici, hors de toute préoccupation réelle d'application, d'imaginer un ensemble de  mesures propres à juguler la criminalité et la délinquance qui sévissent, chacun le sait, dans l'agglomération marseillaise. Ces mesures, si elles se révélaient efficaces, pourraient, bien entendu, être étendues à l'ensemble du territoire.

La première mesure pourrait être de lancer une étude sur la dangerosité de la démocratie et des droits de l'homme pour la sécurité publique. 

Une fois cette dangerosité démontrée (ce qui ne devrait pas être bien difficile -- songeons par exemple aux calamiteux effets des tentatives d'installation de la démocratie en Libye, Irak, Egypte, Syrie, Afghanistan), on (1) pourrait prendre un certain nombre de mesures d'urgence :

1/ Limitation  des "droits de l'homme" et des droits civils aux individus et aux groupes jugés dignes d'y accéder. Certains groupes sociaux, religieux, ethniques (2) et, bien entendu les criminels et délinquants (surtout récidivistes) en seraient exclus. 

2/ Aménagement de la démocratie. Le droit de vote, par exemple, serait supprimé ou réservé aux citoyens satisfaisant à un certain nombre de conditions : niveau d'éducation (à fixer) suffisant, casier judiciaire vierge, emploi, etc. Les pouvoirs des assemblées représentatives (représentatives de quoi d'ailleurs, au juste ?) seraient très fortement réduits et encadrés. Le pouvoir réel pourrait être exercé par une oligarchie de "sages" ( un tiers de militaires, un tiers de policiers, un tiers de civils jugés compétents, sûrs et peu regardants sur les moyens, chimiques compris ) se renouvelant par cooptation. Les partis politiques seraient interdits (à l'exception du seul parti de l'ordre autoproclamé).

3/  Réglementation de la circulation sur le territoire. On imposerait à certaines populations considérées comme suspectes l'obligation de résider dans certaines portions précisément délimités du territoire (réserves) et l'interdiction d'en sortir (3).

4/  Réforme du système éducatif, sur un modèle militaire. Suppression de la mixité. Enseignement d'une morale virilement citoyenne. Rétablissement des châtiments corporels. Institutions d'établissements disciplinaires, sur le modèle des anciens Bat' d'Af'.

5/  Réforme de la législation pénale. Légalisation du lynchage en cas de flagrant délit. Rétablissement de la peine de mort et de la torture (lors des enquêtes et à titre punitif). Rétablissement des exécutions publiques, de la décimation en cas d'émeute . Mise en place de camps d'internement, de redressement et de liquidation, destinés à remplacer les anciennes prisons, sur le modèle de ce qui se fit naguère dans ce domaine en Allemagne (4).

6/  Distribution d'armes aux bons citoyens peu regardants sur les moyens (voir plus haut), organisés en milices de salut public, spécialement chargées des interventions dans les cités et quartiers sensibles, avec permission de tirer à vue en cas d'agression ou d'émeute. La peine de mort pour tous les autres en cas de détention illicite d'armes.

6/  Organisation d'une police secrète chargée de réprimer préventivement les agissements d'individus et de groupes jugés dangereux, qui seraient liquidés avant toute nuisance. La police officielle étant largement impuissante, et d'autant plus que l'efficacité de ses interventions est largement bridée par une législation inadaptée, ce n'est pas à un courageux retraité, tel que celui qui vient d'y laisser sa peau, d'arrêter les braqueurs. Le modèle de ces groupes d'intervention pourrait être celui des fameux "escadrons de la mort" brésiliens ou du NKVD soviétique de la bonne époque.


Il va sans dire que de telles mesures pourraient être adoptées par d'autres pays d'Europe. En Italie, par exemple, des "comités d'accueil" pourraient se charger de la gestion de l'afflux de migrants venus d'on ne sait où, débarquant sur les plages de la péninsule (5).

Les vertus de l'expérience de pensée ne se limitent pas à la possibilité de tester in abstracto des procédures difficiles à mettre en place dans la réalité : ses capacités à délivrer de grandes satisfactions au plan fantasmatique ne sont plus à prouver.

Note 1 -

On désigne évidemment les acteurs du coup d'Etat dirigé contre les institutions démocratiques .  Une des premières mesures d'urgence du nouveau pouvoir serait l'arrestation de tous les politiciens et membres de la société civile suspects de tiédeur, voire de complicité idéologique avec les scélérats.

Note 2 -

Pour ceux qui souhaiteraient plus de détails, un dessin est à leur disposition à l'accueil.

Note 3 -

Dans les forêts du Massif Central, ça leur rappellerait la Transylvanie, moi je te le dis !

Note 4 -

Consulté par nos services, notre ami Kim Jong-un, Très Haut Responsable des destinées de la Corée du Nord, s'est dit extrêmement intéressé par nos propositions, qu'il juge cependant un peu timides.

Note 5-

Il est absurde d'attendre que tous ces gens soient sur le point d'aborder aux côtes au moment où ils se noient enfin sous les yeux des baigneurs. Déplorable contre-publicité pour le tourisme local. Il convient de les noyer bien avant, en haute mer, loin des regards indiscrets.

Additum -

Les récentes expériences menées en Syrie prouvent l'efficacité de l'utilisation des gaz neurotoxiques contre les éléments antisociaux.

Additum 2  (15/11/2013) - La série des "règlements de comptes" continuant à s'allonger à Marseille, je commence à avoir comme un petit doute. De toute façon, un malfrat de moins, c'est pain bénit pour tous les croyants de l'ordre social, dont je suis. J'irai cracher sur leurs tombes.

Additum 3      (15/11/2013) -

Les méthodes ici décrites pourraient être étendues avec profit à la répression de menées anti-françaises, comme celles des autonomistes bretons.

( Posté par : Quenelle de Brest)


Les Jambruns communiquent -

Salut à Quenelle de Brest, notre tout nouveau collaborateur, qui a choisi de se spécialiser dans les analyses para-fascistoïdes à chaud.

Oh bonne Mère !



samedi 24 août 2013

Une chienne astucieuse

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Creuser un trou dans la glace pour pêcher, voilà une pratique dont on conviendra qu'elle fait partie intégrante de la culture des Esquimaux, pour peu qu'on définisse le contenu de cette culture, comme de toute culture , non pas seulement par les croyances, pratiques sociales, artistiques, linguistiques, de ce peuple, mais aussi par les aspects matériels de leur mode de vie, habitat, façon de s'habiller, usages culinaires, techniques de pêche et de chasse, outillage...). C'est l'aspect de la culture que Jean-Marie Schaeffer définit comme la culture agentive, c'est-à-dire "l'ensemble des séquences motrices, socialement réglées et apprises, et dont font partie des faits aussi divers que les gestes et séquences techniques d'un côté, les rites, la danse, le chant ou encore la musique, de l'autre".

J'ai partagé une douzaine d'années de ma vie avec la chienne Mirabelle, à qui je dois beaucoup et de qui j'ai beaucoup appris. Elle fut la compagne d'innombrables balades.

Un matin d'été, voici quelques années de cela, nous gravissons, elle et moi, les pentes assez raides conduisant au col Albert, sur la crête qui sépare le Queyras de la haute-Ubaye, au-dessus de Ceillac. Nous rejoignons une randonneuse accompagnée de son chien, un jeune doberman. Mirabelle est une grande chienne croisée de labrador et de berger belge, c'est du moins ce qu'on m'a dit au refuge où je l'ai adoptée. Tandis que les maîtres engagent la conversation, les chiens cheminent côte à côte, observant une réserve circonspecte.

Il fait chaud. Les chiens ont soif. Heureusement, nous parvenons au pied d'un de ces gros rochers laissés en plan sur les pelouses depuis la disparition du glacier. Dans l'ombre d'un surplomb, sur un lit clair de petits graviers, de l'eau sourd, peu abondante.

Le doberman se précipite et se met à lécher les graviers. De quoi s'user rapidement la langue pour un rendement des plus médiocres. La chienne l'observe sans broncher. Mais la patience a ses limites. Elle remonte à sa hauteur, l'éjecte d'un coup de reins bien senti, puis se met à creuser, de la patte, un trou dans le gravier. Aussitôt creusé, le trou s'emplit d'eau claire. Elle s'y désaltère.

Sur le moment, la maîtresse du doberman et moi, nous avons ri de l'astuce de la chienne et de la mine déconfite de son compagnon. En y  réfléchissant beaucoup plus  tard, à la lumière des considérations développées par Jean-Marie Schaeffer dans la Fin de l'exception humaine , le geste de Mirabelle ne m'a pas paru aussi anodin que cela.

Voyons, voyons, me suis-je dit, s'agit-il d'un comportement inné, génétiquement induit ? A l'évidence, non, puisque, si c'était le cas, le doberman aurait creusé le trou avant ma chienne. Si ce n'est pas un comportement inné, il est donc appris , ou inventé. 

Plutôt que de parler de "geste", comme je viens de le faire, il me paraît plus juste de parler de technique : car il s'agit bien de la mise en oeuvre d'une technique, adaptée à un but bien précis ( " la culture agentive est téléologique ", écrit Schaeffer ).

Trois interprétations me semblent possibles (1) :

1/ Ma chienne a inventé cette technique et l'a mise en oeuvre pour la première fois ce jour-là, sous mes yeux.

2/ Elle a répété une technique qu'elle avait inventée et utilisée précédemment.

3/ Elle l'a répétée après l'avoir apprise par imitation d'autres chiens (par exemple au refuge d'où je l'ai sortie).

Dans le troisième cas seulement, on pourrait parler de pratique sociale (liée à la maîtrise d'autres techniques, de chasse notamment), impliquant apprentissage par imitation, mais je ne le saurai jamais. 

 A Koshima, au Japon, des éthologues observant un groupe de macaques découvrent qu'une femelle du groupe s'est mise à laver les patates avant de les manger. Jean-Marie Schaeffer, dans La Fin de l'exception humaine, décrit ainsi cette invention assez sensationnelle :

"  Un exemple qui démontre bien la dépendance de la culture par rapport à l'existence d'une structure sociale est l'invention du lavage de patates chez les macaques japonais de Koshima. Selon les éthologues, il s'agit bien d'une innovation culturelle, et c'est en tant que telle qu'elle est  transmise à l'intérieur du groupe, c'est-à-dire par voie exosomatique, en l'occurrence par apprentissage social ou imitation.Comme toute innovation culturelle, sa source ultime est individuelle et mentale. En l'occurrence son inventeur a été une inventrice, Imo, une jeune femelle âgée d'un an et demi. La façon dont l'invention essaima au sein du groupe social montre la dépendance de la diffusion culturelle par rapport à la structuration sociale. La mère de l'inventrice fut la première à l'apprendre, suivie du frère de l'inventrice et ensuite de ses copains (copines) de jeu. Parmi les adultes âgés de plus de huit ans, seules deux femelles (dont la mère d 'Imo) acquirent le comportement. En revanche les mâles adultes contemporains de l'invention ne l'acquirent pas du tout. Cette particularité de la diffusion se comprend aisément dès lors que l'on sait que la société des macaques est matrilinéaire et que les jeunes forment des groupes de jeu. "

Cette description donne grande matière à réflexions, par exemple en ce qui concerne l'influence de facteurs affectifs favorisant l'apprentissage à l'intérieur du groupe. Il s'agit ici non seulement d'une pratique sociale mais d'une pratique culturelle, puisque l'innovation technique a non seulement été acquise par un membre du groupe mais transmise à d'autres membres de ce groupe, au point de constituer un acquis transgénérationnel pour le groupe, et non plus seulement pour un individu, mais pouvant donc être réutilisée d'autant plus aisément par un seul individu : le savoir du groupe est intégré mentalement par chaque individu.

Les chiens n'étant pas des animaux moins sociaux que les macaques, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ma chienne ait répété un geste appris par imitation auprès d'autres chiens. Aucun dresseur de chiens ne trouvera là de quoi s'étonner.

Il serait imprudent, en l'absence d'informations auxquelles je n'aurai jamais accès, de qualifier le geste technique de ma chienne de pratique sociale, et encore moins  de pratique culturelle.

Je me bornerai à noter les points suivants :

a) ma chienne est une femelle ;

b) dans la circonstance, elle n'est pas seule, mais avec un autre chien ;

c) avant d'intervenir, elle observe la technique peu efficace mise en oeuvre par  l'autre chien ;

d) le doberman (un mâle) ne paraît tirer aucun enseignement de la scène à laquelle il vient d'assister. Il ne profite même pas du trou qui vient d'être creusé !

Je me demande ce qui se serait passé si ma chienne avait été accompagnée d'autres chiens, notamment de ses petits, notamment de femelles.

Note 1 -

On pourrait m'objecter que, les deux chiens n'étant pas de même race, ma chienne profitait peut-être d'une disposition génétique absente chez l'autre chien. Dans ce cas, il pourrait s'agir d'un geste inné chez elle, impossible chez son compagnon d'une journée. Je ne le saurai jamais. Toutefois, ce que j'ai vu ce jour-là ne me paraît pas de nature à conforter cette hypothèse. D'autre part en admettant même que ce geste n'ait pas été pas chez elle le produit d'un apprentissage ni une pure invention, remonter jusqu'à un ascendant serait , me semble-t-il, reculer pour mieux sauter : sauf à admettre que les pratiques sociales et culturelles puissent être le produit mécanique, ou spontané, de dispositions génétiques, il a bien fallu qu'un beau jour, quelqu'un, profitant d'une disposition génétique favorable,  invente cette technique . De même pour l'homme, des mutations génétiques ont rendu possibles des transformations anatomiques qui ont elles-mêmes rendu possibles la bipédie, puis le langage articulé. Le passage à la bipédie et au langage articulé était-il pour autant fatal ? L'invention , l'innovation, ne sont pas l'apanage des seuls humains. Sinon, d'ailleurs, le dressage (qui n'est pas autre chose qu'un apprentissage) serait impossible.

Aucune invention, aucune innovation ne sort ex nihilo ; elle reste impossible sans un ensemble de conditions qui la rendent possible. Elle ne se comprend qu'en situation . Cela vaut pour les hommes comme pour les chiens, pour la théorie de la relativité comme pour le geste de ma chienne grattant de sa patte un lit de gravier pour y creuser un trou où elle sait que l'eau va s'accumuler.

Le fait que, manifestement, elle sache que le trou qu'elle creuse va se remplir d'eau peut aussi bien être imputé à une compréhension intuitive de ce qui va se passer qu'à une expérience acquise par apprentissage. La première hypothèse est pour moi la plus fascinante parce qu'elle suggère fortement  (si j'exclus l'hypothèse d'une vision béatifique à elle adressée par le Dieu des chiens) l'intervention d'un raisonnement analogique (tout ce qui est creux est susceptible de se remplir, donc...). Du reste, même si ma chienne n'est pas l'inventrice de la technique, l'hypothèse d'un raisonnement analogique ayant conduit à l'invention reste tout aussi valable.

Je me suis imaginé gravissant, seul et sans eau, sans aucun récipient, sous un soleil de plomb, tenaillé par la soif, cette plate fortement inclinée. Parvenu au pied du rocher, aurais-je eu l'idée de creuser le gravier pour m'abreuver plus facilement ? Rien ne me paraît moins sûr. Il est vrai que je n'ai jamais songé non plus à laver mes patates avant de les manger...

J'ai toujours pensé que ma chienne avait du génie : et pourquoi les chiens n'auraient-ils pas leur Archimède ?.


Jean-Marie Schaeffer,  La Fin de l'exception humaine  ( Gallimard / nrf essais )




Photo : Jambrun

" Souterrain-blues " ( Peter Handke ) : ne pas mourir les yeux secs

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Comme le temps passe. Il aura fallu attendre dix ans pour que cette pièce superbe de Peter Handke, publiée en Allemagne en 2003, paraisse enfin en français, en 2013, après avoir été créée à Paris en 2012 au Théâtre du Rond-Point, dans la mise en scène de Christophe Perton, avec Yann Collette et Sophie Sernin.

Il y aura bientôt cinquante ans qu'avec Outrage au public (1966), Handke abordait le théâtre, déjà avec un monologue périlleux, mais qui pouvait être interprété successivement ou collectivement par plusieurs  acteurs. Ici c'est un monologue non moins périlleux qu'il confie à l'interprète de "l'Homme sauvage". Périlleux, mais sa  vitalité, son  énergie, la diversité des tons et des couleurs, oscillant entre la verve satirique et l'amertume cruelle, proposent un magnifique défi au comédien et à la comédienne interprètes des deux seuls rôles ! La critique du spectacle du Théâtre du Rond-Point, parue dans Télérama , parle d'un spectacle "lisse", tournant souvent "à vide" : on se demande comment, avec un texte aussi dynamique, le metteur en scène et les comédiens sont parvenus à une pareille contre-performance ! Mais on sait que, d'un critique à l'autre, les avis divergent considérablement !

Il serait bien hasardeux de voir dans ce personnage de "l'Homme sauvage" le porte-parole de l'auteur. D'ailleurs les didascalies ne lui donnent aucun âge précis. On est tenté, cependant, en l'écoutant, de se dire que l'homme n'est plus tout jeune. Quand il publie ce texte, Handke s'approche de la soixantaine et son regard sur les hommes n'est certainement plus le même que celui qui était le sien à l'époque où il publiait ses premiers livres. Il n'est pas impossible de discerner dans ce texte une part de confidence personnelle, à laquelle l'intervention de "la femme sauvage", à la fin de la pièce, donne le tour d'une autocritique.

La scène est un wagon d'une rame de métro parcourant un trajet qui relie plusieurs stations portant chacune plusieurs noms, déconcertants, tels que : " HOBOKEN - BIR HAKEIM " -  SCHÖNHEIDE " --, ou " SANTA FE - DORNGRUBE - PYRAMIDES ". On se dit que ce métro relie des lieux du monde et des points du temps éloignés les uns des autres mais associés par de mystérieuses règles. A notre imagination de les découvrir ! Autant d'invitations au voyage, peut-être... Le wagon s'ouvre vers le public, sa paroi virtuelle passant à la hauteur des premiers fauteuils d'orchestre. Cette disposition permet au spectateur de se sentir lui-même passager de ce métro "fantôme" et aux deux comédiens de s'adresser à lui aussi bien qu'aux  passsagers montant et descendant à chaque arrêt. Ainsi le public reçoit-il, de la part de l'Homme sauvage, son paquet d'invectives et de sarcasmes.

Car il s'agit bien, comme dans la pièce de 1966, d'outrages (le mot se trouve, du reste, dans les didascalies) adressés principalement aux passagers de la rame, accessoirement au public, et, au-delà, aux hommes en général. "L'homme sauvage", que pour ma part j'appellerais volontiers "l'Imprécateur" ( Handke nous laisse la liberté de lui donner d'autres noms que ceux qu'il propose, "le Tribun", "le Rabat-joie", "l'Ennemi du peuple") dit à ses compagnons de voyage leurs quatre vérités -- du moins ce qu'il croit être leurs vérités --, sans d'ailleurs que ceux-ci l'entendent et sans que la description qu'il fait d'eux corresponde nécessairement à ce que le spectateur voit : de là, d'une part, une foule de possibilités de réglages et de combinaisons pour le metteur en scène, et, d'autre part, un doute jeté sur la crédibilité des propos de l'Homme sauvage / Imprécateur. Cette façon simple de relativiser son discours me paraît essentielle pour la compréhension de la pièce. Si j'avais à la mettre en scène, je travaillerais beaucoup sur ce problème du degré de crédibilité des appréciations portées par l'Homme sauvage ; leur violence injuste, parfois provocatrice, est la contrepartie de leur lucidité.

Handke est parti, semble-t-il, d'une expérience que font quotidiennement nos contemporains habitants des villes, la nécessité de côtoyer de près dans les transports en commun une foule de "semblables" qui ne leur inspirent pas a priori une sympathie spontanée ; c'est même plutôt le contraire qui généralement se passe, et cela saute aux yeux du provincial de passage, effaré par l'ambiance sinistre de ces rames de métro où l'on s'entasse aux heures de pointe. Ce que les uns peuvent penser des autres manque  sans doute généralement de la plus élémentaire charité et d'un souhaitable sens de la nuance ; en somme, le dramaturge n'aurait eu qu'à  faire dire de vive voix par son Imprécateur ces commentaires que chaque voyageur garde pour soi pour obtenir son texte.

Ce n'est pas aussi simple que cela car le texte de l'Imprécateur n'est en rien un montage-collage d'impressions empruntées aux uns et aux autres, comme il arrivait à un Apollinaire d'en collecter dans les cafés qu'il fréquentait, ou comme il est arrivé à un Philippe Minyana de faire, en retravaillant des propos entendus. Il s'agit bien des réactions d'un personnage suffisamment individualisé pour qu'on ne s'y trompe pas.

Ce que l'Homme sauvage reproche à ses compagnons de voyage, c'est d'abord d'être là. Il supporte mal la promiscuité de ses semblables, d'avoir à tolérer leur société dès qu'il sort de sa chambre. Il éprouve, leur dit-il, "de la répugnance pure et simple devant le rengorgement de votre existence physique". Il leur jette au visage leur laideur physique ("même dans vos habits du dimanche, vous avez la laideur du quotidien " ) , leur vulgarité physique, leur morosité, leur soumission aux médiocres rituels quotidiens, les rôles minables dont ils se contentent, "singeurs aux coins de rues" de modèles de bazar. Cela nous vaut au passage quelques féroces portraits-charges tels que celui du scientifique pérégrinant de séminaire en séminaire ou du fonctionnaire international, "figure nouvelle au Grand Théâtre mondial". Réquisitoire rageur qui énumère les multiples formes d'une quotidienne comédie dérisoire qui masque mal échecs et frustrations.

A mesure qu'en vieillissant l'expérience s'accumule, la capacité de s'étonner, de se laisser séduire, diminue. Le sentiment du déjà-vu s'installe. Le seuil de tolérance s'élève considérablement. L'indulgence s'absente. Ce n'était donc que cela ? Comment a-t-on pu se laisser prendre à tout cela ? Comment a-t-on pu croire qu'il pouvait y avoir de la beauté dans tout cela? Il n'y a plus que la misère de la comédie humaine. Telle est peut-être l'infirmité de l'Homme sauvage, malédiction de l'âge. On touche peut-être là ce que cette pièce laisse affleurer de confidence personnelle. Son auteur l'écrit à l'approche de la vieillesse et après avoir vécu des expériences amères ; il a encaissé de rudes coups, des attaques violentes et injustes... Cette pièce est peut-être une façon de sortir d'une crise qui touche à la nature de ses relations avec ses semblables. Mes semblables ... Est-ce que c'est si évident que cela de parler de "ses semblables" ? mais n'est-ce pas le péché d'orgueil par excellence, l'aberration majeure, que de refuser de se reconnaître semblable à tous les autres ?

Le besoin de beauté est au coeur de cette pièce comme il est au coeur de l'oeuvre de Peter Handke, au coeur de sa vocation d'écrivain. Qui se détourne de la beauté manque à ses yeux une part essentielle de son humanité, et les reproches furibards que l'Homme sauvage adresse à ses semblables sont légitimés par leur apparent reniement d'une vocation humaine majeure. Mais le besoin de beauté, quand il atteint un degré de radicalité fanatique, isole celui qui s'y abandonne et lui fait aussi trahir son humanité. C'est là que l'intervention de "la Femme sauvage" prend tout son sens et toute sa force. Elle est elle-même la Beauté : toujours sidérante, toujours  inattendue. Elle apparaît là on on ne l'attendait pas. Elle vient quand on ne l'attendait plus, quand on ne la cherchait plus. Elle apostrophe rudement l'Homme sauvage :  "Espèce de chercheur de beauté : as-tu perdu ton coeur pour ça ? Ou ta folie l'a anéanti. "

La soif de la beauté dont se grise le fanatique de la beauté risque de lui faire perdre de vue un besoin non moins vital pour l'homme : la compagnie et la fréquentation de ses semblables, aussi médiocres qu'ils paraissent être : " Sur ton étoile solitaire : tout te paraîtra infiniment beau et infiniment terrible. Tu pleureras la vision d'un chapeau cloche sur le crâne ratatiné d'une vieille. Tu prieras à genoux pour croiser un loden couleur de crotte. Tu auras soif d'entendre les braillements des habitués du café. Tu gémiras d'entendre le couinement d'une valise à roulettes. Tu  sangloteras en pensant aux volets vert-vomi du voisin . "

Et puis, de quel droit ? A quel titre ? Au nom de quelle fanfaronnade de supériorité ? Tu es comme tous les autres, après tout. " Espèce de moche. Le plus moche  de tous, qui emmochit tout de ton regard moche. "

A la dernière station, le wagon, où l'Homme sauvage était resté seul, se remplit à nouveau de tous ceux qui en étaient descendus, mais tous se sont mis sur leur trente et un et parés, au point que c'est l'Homme sauvage qui paraît le plus terne et le moins présentable de tous. La soif de beauté est présente en tout homme. La dénier à l'autre, c'est laisser s'installer en soi la laideur.

Et sans doute cette valorisation excessive de la beauté par l'Homme sauvage -- porte-parole de l'artiste Handke ? -- était-elle une mauvaise piste. Ce qui comptait vraiment, c'était sans doute la soif de vivre, l'aventure de la vie :

" Hé, le plus beau, c'était quand on ne savait pas où le train allait ; à quelle station on descendrait; à quoi, là-bas, ça ressemblerait ; ce qui nous y attendrait. C'était une belle époque. C'était une grande époque. C'était la plus belle époque. "

Cette belle époque, c'était celle de la jeunesse. Cette fin tendre, nostalgique, ambiguë, ne dit pas que vient un âge dans la vie qui sonne le glas de cette époque ; mais cette disponibilité à l'inconnu qui est la vertu de la jeunesse, il faut à présent l'entretenir en soi, et ce n'est pas une mince affaire.

" Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d'aucun arbre, d'aucune eau. entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n'y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux. " ( Par les villages )

Vient-il un jour où un tel art de vivre n'est plus de saison ? Vient-il un temps dont la seule saison soit la saison de la nostalgie ? Il n'y faut pas songer.


Peter Handke, Souterrain-blues, traduit par Anne Weber  ( Gallimard / Le Manteau d'Arlequin )

Peter Handke, Par les villages, traduit par Georges-Arthur Goldschmidt ( Gallimard / Le Manteau d'Arlequin )


Note -

Un point commun entre Par les villages et Souterrain-blues : c'est à une femme ( Nova / la Femme sauvage ) que Handke confie le soin de formuler, à la fin de la pièce, une sagesse, un art de vivre .





Peter Handke sur ce blog :

" Par les villages", de Peter Handke : les montées raides sont une affaire d'humeur (22/07/2013)

Peter Handke ou les premières fois (11/05/2012)

Le printemps Handke  (14/01/2011)

Yann Collette dans Souterrain-blues



jeudi 22 août 2013

Le Midi de Papa (10) : 65 000 euros tombés à l'eau !

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Le fait-divers aura dignement tenu sa partie dans le feuilleton de l'été . La presse locale vient d'en fournir le bilan financier : les recherches entreprises pour retrouver les naufragés du Verdon auront coûté au contribuable la somme de 65 000 euros.

Il s'agit de savoir qui porte la responsabilité de ce gaspillage .  Les disparus ?  Voire...  Le quatuor s'aventure, à bord d'un canoë de location, dans le Grand Canyon, jusqu'à une zone réputée dangereuse. Chavirage. Personne dans le coinsteau. Nos touristes aventureux ne sont pas obligatoirement munis d'un portable. De toute façon, on ne capte rien.  Je le  sais d'expérience, m'étant moi-même baladé dans les parages, en canoë ou à pied. Que faire ? Une seule solution : remonter jusqu'à la route, en abandonnant le canoë. J'aurais fait la même chose. Là où, effectivement, ils ne sont  pas malins, c'est quand ils ne préviennent personne, ni le loueur de canoë (procédé pour le moins indélicat) ni les secours, surtout à partir du moment où ils se savent recherchés.

Les sauveteurs ne sont pas très malins non plus : ils arrivent sur les lieux, retrouvent le canoë, vide. Aucune trace des occupants. Facile de les repérer sur les rives escarpées, où les possibilités de cheminement sont réduites. S'ils n'y sont pas, de deux choses l'une : ou bien ils ont rejoint la route au-dessus, ou bien ils sont au fond de l'eau. S'ils y sont, il n'y a plus grand'chose à faire pour eux, et ils peuvent bien y rester quelques heures ou quelques jours de plus, sans dommage pour personne. Pour s'assurer qu'ils ont bu le bouillon , il suffit d'attendre que soit diffusé un avis de recherche pour disparition inexpliquée. Si personne ne signale la disparition de personne, c'est qu'il n'y a personne au fond de l'eau. Quatre  noyés d'un coup, ça fait tout de même beaucoup ; apparemment, ce détail n'a mis la puce à l'oreille à personne. Enfin, en mettant les choses au pire, c'est bien le diable si, sur les quatre, au moins un ne refait pas surface. Attendons qu'il se décide. L'important, si l'on adopte cette manière ( cool ? ) de gérer l'incident, c'est de rester discrets. Si ça se sait et qu'on n'a rien fait, bonjour le tollé ! Au fond, ce qui a provoqué l'affolement général et la mobilisation des grands moyens, c'est que les uns et les autres ont craint de se faire taper sur les doigts. Notre ministre de l'Intérieur ne plaisante pas avec son image de marque ! Aucun sacrifice n'est superflu quand il s'agit d'assurer la sécurité de nos concitoyens. On s'en apercevra, d'ailleurs, au moment de la réception des avis d'imposition, à la fin de la période des réjouissances.

La hâte abusive des sauveteurs, leur manque de discrétion, et par conséquent le déploiement de moyens disproportionnés auront donc coûté au contribuable une bonne partie de la facture.

Disons : moitié-moitié ?

Ah qu'on nous rende le bon vieux temps, sans hélicos, sans zodiacs, sans équipes de sauveteurs dûment entraînés, sans caravanes de touristes inconscients, sans aménagement touristique et même sans lac de Sainte-Croix.

Si vous créez un lac artificiel, que vous y autorisez la baignade et le canotage, que vous y attirez en été des hordes touristiques, que pour surveiller tout ce monde vous déployez aux alentours gendarmes, pompiers, sauveteurs, brigades cynégétiques, avec accompagnement d'hélicos et de véhicules tous-terrains, vous ne vous attendez pas à ce que les finances publiques ne soient pas mise à contribution ? Non ? Alors, vogue le canoë !

Question à vingt francs : en l'absence  de tout chavirage, de toute noyade, de tout accident de la route, de toute bagarre au camping, combien coûte à l'Etat une journée de surveillance des abords du lac de Sainte-Croix, un des plus  grands lacs de France  ? Certainement beaucoup plus que vingt francs, surtout si on ajoute la surveillance du grand canyon, un des terrains de jeux dangereux les plus courus de France pendant l'été. Le jour où je remontai en canoë le grand canyon jusqu'à l'endroit où l'on retrouve le cours naturel du Verdon, j'en vis déboucher une dizaine de types casqués, à plat-ventre sur une planche de plastique, tête en avant, l'air passablement hagard, qui venaient de se payer le chaos de l'Imbut. Apparemment, aucun crâne n'avait malencontreusement heurté un caillou. Heureusement, parce que je te dis pas le montant de la facture des secours.

Additum -

Pour avoir une idée de la vallée du Verdon avant la mise en eau du barrage de Sainte-Croix, consulter, notamment, le site Les Salles-sur-Verdon.com (avec, notamment, des photos de la résurgence vauclusienne de Fontaine-l'Evêque )



Sous ces eaux scintillantes, un village dominant une jolie vallée qui fut fort pittoresque

mercredi 21 août 2013

Religion et métaphysique

968 -


La religion, ça consiste à affirmer péremptoirement qu'on sait ce qu'on ne sait pas.

La métaphysique, ça consiste à causer péremptoirement de ce qu'on ne sait pas tout en laissant entendre qu'on le sait.

Virez-moi tous ces péremptoires.


" Ce qu'on ne peut pas dire, il faut le taire ", a dit Wittgenstein. A cette forte parole, j'ajouterai cette sentence : " quand on ignore quelque chose, il est préférable de la fermer que d'en jacter à tort et à travers".


Je ne sais rien, donc je cause



dimanche 18 août 2013

L'Egypte et la France au péril de l'islamisme

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Les réactions des gouvernements occidentaux (Etats-Unis, Union Européenne) aux événements d'Egypte traduisent une méconnaissance aveugle des réalités, une négligence inquiétante de leurs propres intérêts, des contradictions politico-stratégiques flagrantes.

Il y a cent ans, une affaire du genre de celle qui occupe aujourd'hui l'Egypte se serait réglée entre quat'zyeux, ou presque, sans témoins ni commentaires apitoyés des pleureuses mondialisées, moyennant sans doute quelques massacres d'envergure sans commune mesure avec les modestes tueries auxquelles ont procédé l'armée et la police égyptienne, mais nous n'en aurions rien su. Personne, en Occident, n'aurait songé à s'inquiéter de l'avenir d'une démocratie dont les acteurs sur le terrain n'auraient d'ailleurs,  pour la plupart, jamais entendu parler. Elle est de toute façon presque aussi introuvable aujourd'hui qu'au temps des sultans, confisquée qu'elle a été, à peine née, par les islamistes, puis par les militaires. Il est vrai que les uns et les autres ne cessent de l'invoquer à grands cris, relayés par les pleureuses internationales. Quel tintamarre pour un fantôme !

Ce qui compte dans cette affaire, ce n'est pourtant pas la démocratie : c'est, outre une stabilité régionale déjà grandement compromise par les événements de Libye et de Syrie, l'avenir de l'Egypte. Face aux partisans de Morsi et des Frères musulmans, on trouve l'armée et  tous ceux qui, dans la société égyptienne soutiennent son action et qui regroupent l'essentiel de la population utile, socialement, économiquement. C'est d'eux que l'Egypte a besoin, c'est en eux que s'incarne son avenir. C'est pourtant eux que nos gouvernements seraient prêts à  sacrifier  sur l'autel d'une démocratie à l'occidentale qui n'aurait pourtant aucune chance de survivre durablement, dans l'état actuel de la société égyptienne.

Il est possible que le présent affrontement cache un clivage qui, en d'autres temps, aurait pu  virer à la guerre de classes. D'un côté les forces sociales utiles, classes éduquées, intégrées aux circuits économiques, agents de la vie économique, fonctionnaires, militaires, bourgeoisie, petite bourgeoisie, fraction des classes populaires pourvue d'un emploi. De l'autre, les pouilleux, chômeurs et crève-la-faim des villes, fellahs des campagnes arriérées . Par malheur pour eux, les leaders marxistes-léninistes sont introuvables sur le marché idéologique. Ils ne peuvent plus guère compter que sur Allah. Ce n'est pas Allah qui les sortira de la mouise, mais le temps qu'ils s'en rendent comptent, les islamistes auront fait leur beurre de leurs illusions.

Le miroir aux alouettes d'une démocratie parlementaire à l'occidentale a été utilisé par les Frères musulmans pour parvenir à leurs fins : la mainmise sur la société égyptienne. Ils ont failli toucher le jackpot. On mesure aisément leur rage et leur frustration.

Du côté des extrémistes radicaux, des sectataires d'al Qaida, la démocratie telle que nous la concevons en Occident n'a jamais été un objectif. Pour ces gens-là, le peuple, c'est le peuple d'Allah. La volonté du peuple,  c'est la volonté d'Allah. Ein volk, ein führer. Voilà, au moins, qui est clair.

En effet, le projet islamiste radical présente l'avantage de montrer en clair ce que les Frères musulmans se proposaient d'imposer progressivement à toute la société égyptienne. Le paquet-cadeau est le même, seule diffère la stratégie. C'est le même programme rétrograde et obtus dont les points forts sont, comme chacun sait, de faire la prière cinq fois par jour, de voiler les femmes, de ne pas manger de cochon et de ne boire que de l'eau. Voilà à peu près les seules solutions que les uns et les autres aient à opposer aux défis de la modernité. On ne voit pas, en tout cas, ce que peut avoir de moderne et de démocratique le projet de contraindre l'ensemble d'une société à se soumettre à un programme religieux affublé en programme politique, projet qui, au surplus, menace directement la liberté de pensée, de croyance et d'expression. Une telle entreprise n'a de chances d'aboutir que dans des sociétés pénalisées par un lourd retard de leur développement, du moins on voudrait le croire. L'état caricatural de misère et de sous-développement où les islamistes ont plongé la Somalie devrait pourtant sonner comme un avertissement pour tous les pays musulmans.

Dans certains pays où les musulmans sont très majoritaires, la Turquie, la Tunisie, l'Iran, l'Irak, l'Egypte, les islamistes (qu'ils soient sunnites ou chiites) ont donc entrepris d'instrumentaliser la démocratie de type occidental, c'est-à-dire en réalité de la confisquer à leur seul profit. Il est plus que probable qu'en Egypte comme en Syrie, compte tenu de l'urgence, la seule façon efficace de les en empêcher, c'est de les éloigner du pouvoir par des moyens non démocratiques, et s'il le faut, de leur casser massivement la gueule, comme ont entrepris de le faire les forces armées égyptiennes, qu'il faut féliciter pour leur détermination, au lieu de leur mettre des bâtons  dans les roues, à quoi s'emploient actuellement les gouvernements occidentaux, qui font comme si, compte tenu de l'état d'arriération, d'ignorance et de misère des masses populaires de ces pays, la solution démocratique  à l'occidentale ne courait pas immédiatement le risque, à peine installée, d'être court-circuitée par sa confiscation et sa dénaturation islamiste. On ne voit pas que les mêmes gouvernements déploient autant de zèle quand il s'agit de dénoncer le caractère peu démocratique des institutions politiques chinoises ou russes, ou de réclamer un peu plus de démocratie en Arabie Saoudite ou dans les Emirats, dont la prospérité  et la stabilité politique reposent, comme chacun sait, sur les revenus du pétrole et du gaz, et non sur les vertus supposées d'un Islam hyper-traditionnaliste. Alors que  nous vivons dans la crainte permanente d'actions violentes perpétrées par les islamistes contre nos villes, nos voies de communication, nos centrales nucléaires, en un temps où un chien d'Allah s'en va mitrailler les enfants d'une école juive, allons-nous faire la fine bouche quand un gouvernement arabe prend les mesures appropriées pour faire barrage au danger dans son pays ? C'est tout le bassin méditerranéen, auquel il faut ajouter plusieurs pays d'Afrique, qui est sous la menace de la peste islamique, et l'on chipoterait sur les moyens à mettre en oeuvre  au motif que les droits de l'homme, vous comprenez, les droits de l'homme. Qu'on arrête de nous bassiner avec les droits de l'homme. Et ces bâtards, ils les respectent, les droits de l'homme ? Pas de droits de l'homme pour les ennemis des droits de l'homme, pas d'humanité pour les ennemis du genre humain, c'est pourtant simple à comprendre !

Le père Voltaire doit se retourner dans sa tombe : cela fera bientôt trois siècles qu'il a écrit son sublime Mahomet, et le monde n'en a toujours pas fini avec les dégâts causés par les intégrismes religieux. Et s'il n'y avait que les islamistes ! L'affaire du mariage homosexuel nous a rappelés que nous avons, nous aussi, nos fous de Dieu, tout aussi déterminés que les islamistes à faire obstacle par tous les moyens aux évolutions progressistes. Eux non plus n'ont pas renoncé à leur prétention d'imposer à toute la société la primauté de leurs valeurs religieuses et de leurs présupposés métaphysiques. Heureusement, ils ne disposent pas dans la population de soutiens aussi larges que ceux sur lesquels peuvent compter les partis et activistes islamistes dans divers pays musulmans.

Les religions monothéistes révélées -- christianisme, islam, judaïsme -- campent globalement sur des positions de résistance à la modernité et au progrès. Rien d'étonnant à cela puisque leur prédication se heurte aux évolutions des sociétés modernes et aux enseignements réitérés de la science. Leurs capacités de nuisance sont évidemment fonction de la solidité de leur implantation dans les sociétés où elles sévissent. En Occident, elles ont fini par accepter peu ou prou et bon gré mal gré les principes de la laïcité et de la démocratie. L'existence, en Allemagne, d'un parti comme la Démocratie Chrétienne n'inquiète personne car tout le monde sait bien que ce parti respecte le principe de l'alternance. Mais la quasi-totalité des pays musulmans (à l'exception notable de la Turquie et du Pakistan) n'a jamais fait l'expérience de la démocratie laïque de type occidental et du pluralisme des partis. Les espérances que fit naître l'influence marxiste sur des dirigeants des décennies 60/70 en Palestine, en Algérie, en Egypte, sont aujourd'hui bien mortes. C'est pourquoi des solutions politiques non démocratiques, telles que la monarchie marocaine ou saoudienne, la dictature de l'armée en Egypte, du parti Baas en Syrie et, naguère, en Irak, le régime de parti unique en Algérie, apparaissent comme les plus adaptées aux réalités sociales, économiques, religieuses de ces pays. On ne peut que croiser les doigts pour que le régime de Bachar al Assad, régime laïc, rappelons-le, se sorte à son avantage de la mauvaise passe qu'il traverse. On ne peut souhaiter à la Syrie de se retrouver dans l'état désastreux où l'initiative imbécile de Sarkozy a plongé la Libye.

Bonne chance, donc, à l'armée égyptienne et à tous ceux qui, dans le pays, se reconnaissent en elle et se sentent défendus par elle. Tous les Egyptiens qui comptent, les Egyptiens éduqués, les Egyptiens économiquement utiles, les Egyptiens épris de liberté, les Egyptiens qui sont l'avenir de l'Egypte, sont derrière leur armée. La synergie des bons citoyens et des forces armées unis contre les salopards est exemplaire et fondatrice.

Du Caire à Alep,  de Bamako à Trappes et à Toulouse, l'engeance islamiste est la même, universellement détestée, universellement jugée digne d'être abandonnée au pire. Pourquoi, se demandent la plupart de nos concitoyens, nous soucier du sort de ces fanatiques bornés, de leurs femelles voilées, excisées, illettrées, de leur progéniture grouillante ? Qu'avons-nous de commun avec ces misérables ? Nos semblables, nos compatriotes, nos concitoyens, ça ?

Nos prochains, ça ? Aimons-les, certes, pensent-ils,  mais alors, exclusivement, saignants.

Les Français jugent pour la plupart que les événements récents, en Egypte, en Syrie, au Mali, en Tunisie, mais aussi, plus ponctuellement, en France ( Toulouse, Trappes) ont montré que la meilleure -- sinon la seule -- manière de contenir les islamistes, c'est de leur entrer dans la viande, de leur casser (au sens le plus concret, le plus effectif du terme) la gueule. Une violence collective à la fois débridée et organisée, éventuellement préventive, impliquant  non seulement les forces de l'ordre, mais aussi tous les citoyens épris de progrès, leur apparaît de plus en plus souvent comme le plus efficace traitement de la lèpre islamiste dans les situations d'urgence. Ils ne jugent pas inenvisageable que nos sociétés, dans un avenir plus ou moins proches, soient amenées à recourir à des actions éradicatrices, purificatrices, salvatrices, ponctuelles (assassinats préventifs) ou massives, que préfigure la chasse que la police et l'armée égyptienne, mais aussi les comités de quartier, formés de civils dévoués, mènent actuellement contre les scélérats. Les musulmans, dans leur immense majorité, sont des citoyens honnêtes, pacifiques, tolérants. Ils n'ont rien à voir avec ces activistes fanatiques et haineux que sont les islamistes, ces terroristes qui sont une caricature impie de l'Islam . Pour l'immense majorité de nos concitoyens, le bien public exige qu'ils soient éliminés (de préférence dans le respect d'une légalité éventuellement aménagée).

Additum -

A partir des réflexions qui précèdent, on peut aisément se livrer à l'expérience de pensée de ce que pourrait être une campagne d'éradication des islamistes dans un pays comme la France . Elle nécessiterait que soient précisées les réponses à un certain nombre de questions :

a)   comment identifier et délimiter des zones suspectes à traiter en priorité ( Trappes, Toulouse, Bobigny, Neuilly, Sion-sur-l'Océan, Porquerolles, etc.) ?

b)   doit-on envisager la participation des populations civiles ? Non musulmanes ? Musulmanes ? Participation spontanée ? participation forcée ?

c)   selon quelles modalités repérer et classer les éléments à réprimer en fonction de leur degré de culpabilité et de dangerosité : islamistes avérés ? islamistes suspectés ?  islamistes potentiels ?

d)    quelles classes d'âge  traiter en priorité : jeunes ? moins jeunes?

e)   à quels traitement  recourir : représentations amicales ? admonestations ? amendes forfaitaires ? emprisonnements ? liquidations individuelles ? fusillades ? mitraillages ? canonnades ? lance-flammes ? camps (de transit (1)) ?

f)    faudra-t-il mettre aux normes  la législation existante : suspension ou suppression des lois censées protéger les prétendus droits de l'homme, lois proclamées liberticides et antinationales ?

g)    comment réprimer les complices de fait (défenseurs des "droits de l'homme" etc.)

Reconnaissons que, compte tenu de la lourdeur des diverses procédures à envisager et de l'état de fatigue générale au sortir des chaleurs de l'été, il serait sans doute préférable d'en rester (provisoirement ?) au statu quo ante, tout au moins de surseoir ....jusqu'à la Noël ?

En faire trop ? Ne pas en faire assez ? Rien de trop, en tout cas, disait l'oracle de Delphes. C'est ce que doit se dire le policier du Caire soucieux d'économiser ses munitions, avant de balancer une rafale. On ne sait pas de quoi demain sera fait...

Note 1 de l'additum -

Dans tout camp de transit, le transit se fait d'un point A vers un point B. Le point A étant connu, il reste à déterminer le point B.

( Posté par : John Brown )


Les Jambruns communiquent -

Nous laissons à notre collaborateur occasionnel John Brown l'entière responsabilité de ses propos que, faut de mieux, nous avons décidé de classer dans la catégorie humiaour : passablement hum! et fortement miaou !

Une mise au point de John Brown -

Tel Richard Millet, je dis tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Enfin... tout bas...

Tiens, prends toujours ça dans les couilles, foutu connard !

samedi 17 août 2013

Laissons aux martyrs le temps de pourrir un peu

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Hier, au moment de partir en balade, j'ai écrit :

" Le temps de nouer mes grolles, d'empoigner mes bâtons, de grimper la pente raide, de photographier les papillons, de poursuivre de quelques pages ma lecture en cours à côté des chamois, de redescendre, léger, léger , et quelques centaines de frérots musulmans auront sans doute rejoint le paradis d'Allah. Tandis que, paisiblement, j'enchaînerai les virages du retour en savourant les échappées sur le lac, les familles, là-bas, en seront déjà aux lamentations. Pas la peine vraiment d'aller vérifier sur Mars le sens du mot "dépaysement" ."

J'ai noué mes grolles, basculé ma musette sur l'épaule et empoigné mes bâtons vers 15h15 (heure locale), au moment où, dans les rues du Caire, ça commençait à  canarder. J'étais de retour vers 18h45, soit 210 minutes, plus tard. Là-haut, j'ai fait une pause de 45 minutes pour lire 35 pages du livre que j'avais emporté.

De retour à la voiture, j'ai tourné le bouton de la radio. J'ai appris qu'au Caire les affrontements avaient fait 70 morts parmi les manifestants. En rapportant ce chiffre au temps de ma balade, j'ai calculé que ces 210 minutes correspondaient à 3  Cairotes morts à la minute, et à quinze morts pendant ma lecture, soit un peu moins d 'un-demi mort par page ; certains, du reste, devaient n'être qu'à demi morts.

Calcul plaisant : il s'agissait, après tout, de charognes religieuses; le bonheur de savoir qu'elles se faisaient défoncer la gueule pendant que moi, je jouissais innocemment de cette belle journée au sein de l'innocente nature, n'était pas à dédaigner. Il y  a une justice immanente (par répartition). Mais calcul un peu macabre tout de même. Il y a cent ans, il aurait été impossible de s'y livrer. La radiodiffusion n'était pas encore entrée dans les moeurs et nous aurions été avisés du massacre avec quelques jours de retard, pour le moins. Mais aujourd'hui, c'est, comme on dit, en temps réel que nous suivons le détail des empoignades. Le macchabée n'a pas eu le temps de refroidir, il n'a souvent même pas eu le temps d'être tout-à-fait mort qu'il nous est servi saignant, avec assaisonnement de commentaires sur nos écrans plats. La possibilité de zapper à tout moment des étripades du Caire aux mondiaux d'athlétisme ou à Plus belle la vie fait de notre pratique télévisuelle quotidienne une expérience hallucinante, hallucinatoire et hallucinogène. Personne ne s'en rend plus compte depuis longtemps, c'est sans doute mieux pour tout le monde.

Il semble, en effet, que ce soit mieux pour presque tout le monde, à commencer par les adversaires des islamistes qui, toutes nations confondues, se réjouissent grandement, sans trop oser l'avouer ouvertement, d'assister en direct aux séances de mise à mort. Tout le monde n'a pas l'occasion d'aller à la corrida. Les islamistes eux-mêmes escomptent de grands profits de cette profusion de martyrs martyrisés en direct ; les militaires transforment, eux aussi en direct, les prétendus martyrs en affreux terroristes; les amants de la démocratie se repassent les images en boucle pour bien se persuader des vertus du régime parlementaire bien compris ; et tous les amateurs de parlotes et de palabres y trouvent du grain à moudre avec relance garantie du débat toutes les trois minutes (en moyenne).








jeudi 15 août 2013

Phantômasse

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Pas plus tard que tout à l'heure, je descends faire mes courses en service semi- commandé . Sur la place de la mairie annexe, le curé s'affaire aux derniers préparatifs de la messe de  l'assomption de Marie mère de dieu. Des paroissiens attendent sagement sur leurs chaises. " Dieu n'existe pas, tas de connards ! " que je leur confie aimablement en passant. Un vieux se lève en brandissant sa canne, se prend les pieds dans un prie-dieu, s'étale. Je ricane, tout en recoiffant mon haut-de-forme et mon masque.  A la maison de la presse, un gros con chapeauté d'un canotier de clown  a étalé l'Equipe, le quotidien des crétins, sur mon journal  favori. "Ôte de là ta feuille de choux, enfoiré, que je l'apostrophe, ou je te passe ton galurin autour du cou. -- De quoye de quoye, qu'il me rétorque d'une voix de châtré. Ni une ni dieux, je te lui tresse un collier de paille .   -- Au meurtre ! ", qu'il s'égosille, pendant que je m'escape en  rigolant, tout en remettant mon huit-reflets et mon masque. Chez ma boulangère favorite, " Vous voulez quoi ? , qu'elle me demande.  -- Toi, que je lui  réponds, et aussi sec je saute par-dessus le comptoir  et je te lui roule une méga pelle baveuse. Et je sors en me pourléchant. J'ai pas plutôt renquillé mon masque et mon tuyau de poêle que je tombe sur Marie-Do, ma paroissienne favorite.  " Dieu est mort, que je lui fais, j'ai lu l'avis de décès dans le journal. -- Arrête ton char, Jeannot, qu'elle se gausse, et ôte ton masque, Phantômasse je t'ai reconnu.


Au mois d'août, fais ce qu'il te ploute.







mercredi 14 août 2013

La paix par la guerre ?

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Ce qui fait le charme et l'intérêt des textes en prose de Péguy, ce sont les digressions. Ces longs textes parus dans les Cahiers de la Quinzaine abordent souvent plus d'un sujet, et leur titre ne reflète pas toujours leur diversité. C'est le cas de Victor Marie, comte Hugo, qui ne se réduit pas aux brillantes, quoique contestables, analyses de la poésie de Hugo. L'auteur y parle au moins autant de Racine et de Corneille que de l'auteur de Booz endormi, et aborde d'autres sujets que littéraires.

On lit, à la fin de Victor-Marie, comte Hugo, des remarques sur la paix qui me paraissent frappées au coin de la lucidité et du bon sens, même si elles ne sont pas faites pour plaire aux amateurs du consensus par la négociation et le dialogue. Voici ce qu'écrit Péguy , évoquant son ami Daniel Halévy, qui effectue, à l'époque, une période militaire comme sous-officier en Mauritanie :

"  Pacificateur, qui faites la paix à coups de sabre, la seule qui tienne, la seule qui dure, la seule enfin qui soit digne ; la seule au fond qui soit loyale et d'un métal avéré ; vous qui savez ce que c'est qu'une paix imposée, et d'imposer une paix, et le règne de la paix; vous qui maintenez la paix par la force; vous qui imposez la paix par la guerre ; bello pacem qui imposuisti ; et qui savez que nulle paix n'est solide, n'est digne qu'imposée; que gardée par la guerre ; l'arme au pied ; vous qui faites la paix par les armes, imposée, maintenue par la force des armes ".

" Nulle paix n'est solide, n'est digne qu'imposée; que gardée par la guerre; l'arme au pied ", affirme Péguy. Il ne s'agit donc pas seulement des campagnes de "pacification" menées par les troupes françaises en Afrique. Il s'agit de toute paix. On est en 1910, à moins de trois ans de la guerre. Péguy n'a garde d'oublier que la paix qui dure depuis 1871 a été imposée par l'armée prussienne et qu'elle est maintenue par la puissance de l'armée allemande, qui a jusqu'alors dissuadé la France de se lancer à la reconquête des territoires perdus. Si la France veut instaurer une nouvelle paix à son avantage, il faudra pour cela qu'elle ait recours  à la force des armes.

Si on regarde l'état du monde depuis Péguy, et notamment l'époque contemporaine, on est tenté de se dire qu'il avait (au moins partiellement) raison. Depuis 1945, aucune paix n'a été imposée ni maintenue que par la force armée , ou par le poids des rapports de force. Cette distinction (non faite par Péguy) est essentielle : ainsi, le FLN peut être considéré comme le  vainqueur incontesté de la guerre d'Algérie, sans l'avoir gagnée militairement. Aucune paix n'a été obtenue (et encore moins maintenue) directement par la négociation, qui n'est jamais qu'une résultante. Dans une guerre, on ne négocie, en général, que lorsqu'il n'y a plus grand'chose à négocier. L'interminable "négociation" entre Israéliens et Palestiniens, péripéties destinées à amuser le public, alors que la réalité des faits, c'est, depuis des années, la paix imposée par l'armée israélienne, semble vérifier jusqu'à la caricature la dure loi formulée par Péguy. Les Palestiniens (et les Arabes) ne pourront vraiment  contester les termes de cette paix que lorsqu'ils seront en mesure, ou bien de faire à nouveau la guerre à Israël, en se donnant les moyens de la gagner, ou bien de faire évoluer suffisamment le rapport de forces en leur faveur, pour arriver au même résultat, en faisant l'économie d'une guerre.

Ce qui est vrai de la paix entre les peuples l'est tout autant de la paix civile. Nous oublions aisément que la paix civile dont nous jouissons depuis 1945 a d'abord été imposée par les armes des vainqueurs et qu'elle dure depuis grâce à l'existence de nos forces armées et de maintien de l'ordre. Ce serait une illusion de croire qu'elle resterait longtemps préservée sans l'existence de cette dissuasion. Les passions politiques et les factions auraient tôt fait de la ruiner :

" Car Paris a ses familles comme Florence eut les siennes, et ses maisons non couronnées de tours n'en abritent pas moins des factions guerrières  ", écrit Péguy dans une France tout juste sortie des affrontements passionnés de l'affaire Dreyfus.

On ne cesse de vérifier combien fragile et menacée est  en effet une paix civile quand la force armée n'est pas en mesure de tenir en respect les factions politiques ou religieuses; on a mesuré le danger, en France, au moins à deux reprises après la Libération, en 1958 et en 1968 ; on en voit aujourd'hui les effets  en Syrie, en Egypte, en Libye, en Afghanistan. L'idéalisme niais des pays occidentaux confrontés aux événements d'Egypte et de Syrie, après l'imbécile coup de pied dans la fourmilière libyenne, méconnaît cette fragilité, au nom d'une démocratie probablement incompatible pour longtemps avec les réalités de ces pays. La chute de Saddam Hussein a plongé l'Irak  dans un cycle de violences dont on n'entrevoit pas la fin. Le fétichisme démocratique des gouvernants occidentaux les rend aveugles à cette évidence : la prétention d'introduire la démocratie à l'occidentale, en Libye, en Egypte, en Syrie, en Afghanistan, a déchaîné les violences de la guerre civile.

" Nulle paix n'est digne qu'imposée ". Qu'est-ce que Péguy entend par "digne" ? Le sens de cette affirmation, qui nous paraît aujourd'hui étrange, s'éclaire sans doute partiellement par le contexte de l'époque. La France qualifiait volontiers de "pacificatrice" l'action de ses troupes en Afrique . Mais selon Péguy, c'est le cas de toute paix. Ce "digne" veut-il dire "digne de ce nom" ? On voudrait le croire (1). On a du mal en effet à considérer comme "dignes" certaines paix, comme la "paix" imposée par l'Allemagne nazie aux pays d'Europe vaincus, ou encore la paix qu'un tyran impose à son peuple, parfois pendant des années, comme ce fut le cas d'un Saddam Hussein, aujourd'hui d'un Bachar al Assad . Pourtant, avec le recul, les dégâts causés par la rupture de ces paix "injustes" les feraient presque regretter. Péguy ne considérait certainement pas comme juste la paix imposée par l'Allemagne à la France, aux conditions qu'on sait. Le nationaliste en lui appelait certainement de ses voeux une nouvelle  guerre qui permettrait à la France d'imposer une nouvelle paix, cette fois à son avantage. C'est ce qui se produisit, en effet, mais la France, travaillée par les illusions du pacifisme, ne sut pas la maintenir, comme dit Péguy, "par la guerre; l'arme au pied ".

On voudrait croire que les progrès (actuellement bien relatifs) des institutions internationales feront un jour échec à cette loi d'airain des relations entre les hommes, qui veut que la paix ne se gagne que par la guerre, ne se maintienne que par la force. Mais depuis la nuit des temps jusqu'à nos jours, c'est bien ainsi que les choses se passent. Si vis pacem, para bellum...

La paix vaut mieux que la guerre et, généralement, dure plus longtemps que la guerre. Dans l'immémoriale dialectique de la paix et de la guerre, la guerre apparaît comme le passage obligé vers la paix. La guerre accouche toujours d'une paix, imposée par le vainqueur. Quel que soit le vainqueur, et même si le vainqueur est peu recommandable.

Dans ce passage comme ailleurs dans son oeuvre, Péguy instruit le procès de l'idéalisme en politique, qui emprunte ses principes à l'idéalisme kantien : " Le kantisme a les mains pures, écrit-il, mais il n'a pas de mains. "  Une constatation qui annonce le débat de Hugo et de Hoederer, dans Les Mains sales, de Sartre.


Note 1 -

" Nulle paix n'est digne qu'imposée " : la concision de l'expression la rend surprenante. Une fois n'est pas coutume, Péguy ne se soucie pas de l'éclairer de répétitions en formes de variations si fréquentes dans ses oeuvres en prose. C'est quasiment un oxymore : "digne" et "imposée" semblent s'exclure. En fait, "digne" s'éclaire" par le sens qu'on donne à "imposée" : une paix imposée ne l'est, ne peut l'être que si ceux à qui on l'impose acceptent leur défaite, renoncent à contester sa victoire au vainqueur, reconnaissent sa supériorité, acceptent ses conditions ; ce n'est qu'ainsi qu'une paix peut être considérée comme "digne" (pour le vaincu). Par exemple, en 1940, pour le gouvernement de Vichy, reconnaître la défaite de la France revenait à accepter la paix imposée par l'Allemagne et à la proclamer comme une paix digne : c'est le sens de l'entrevue de Montoire. A cette vision des choses, de Gaulle oppose son affirmation célèbre : "La France a perdu une bataille, elle n'a pas perdu la guerre". Pour lui, la France ne se confond pas avec le gouvernement de la France, et la partie n'est pas terminée. En juin 40, l'attitude de Pétain est réaliste, celle de de Gaulle relève plutôt du pari. En Egypte actuellement, les Frères musulmans n'ont pas accepté leur défaite, ne se sont pas résolus à négocier aux conditions de l'armée, dont la victoire reste contestée et qui ne voit, semble-t-il, d'autre solution que de poursuivre la répression. La question, de son point de vue -- question toujours délicate -- est de savoir comment ne pas en faire trop ni trop peu.

Aucune ère de paix ne s'ouvre qu'à l'issue d'une guerre. Aucune paix n'est possible que si la victoire n'est pas contestée par les vaincus eux-mêmes. Aucune paix ne dure que tant que le vainqueur a les moyens de continuer de l'imposer. Tels pourraient être les enseignements, de cet aphorisme de Péguy. Toutefois, comme bien des aphorismes, celui-ci est par trop simplificateur. Une paix est, plutôt, toujours le produit d'un rapport de forces . L'état des forces en présence exige une analyse fine, la force armée n'étant qu'une de ces forces . Dans leur conflit avec l'armée égyptienne, les Frères musulmans peuvent compter sur d'autres soutiens que sur le dévouement de leurs militants; en ce qui les concerne, la partie est loin d'être jouée.


Le Caire, août 2013




mardi 13 août 2013

Trop belle pour être honnête



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Considérant cette photographie où l'on voit un Bernard Berenson propret contemplant la Pauline Borghese en Vénus Victrix, par Canova (à la galerie Borghese), je me dis que l'art du sculpteur aura consisté, durant de longs siècles, dans la représentation des apparences aimables, volontiers idéalisées. Nous le devons au premier chef au grand art de la Grèce classique , sans doute, mais pas seulement : la même tendance se retrouve dans l'art antique du proche Orient, égyptien, hindou etc. Seule peut-être la sculpture amérindienne fait exception.

Je tombe sur ce texte de Péguy, dans Victor-Marie, comte Hugo, texte inspiré, il est vrai, non directement par la sculpture, mais par les tragédies de Racine, qu'il aurait tendance à trouver formellement trop parfaites :

" Mais nous avons quarante ans, je crois l'avoir dit. Nous savons de la vie, nous connaissons, nous avons éprouvé de la vie. Nous sommes plus exigeants. Il ne nous suffit plus qu'un marbre soit impeccable. Il ne nous suffit plus qu'un vêtement de marbre. Nous voulons, nous devons rechercher plus avant. Plus outre. Sous le grain parfaitement fin, parfaitement pur de ce marbre, sous les plis impeccables, parfaitement harmonieux de ce vêtement, de ce revêtement, sous les plis antiques, inimitables, sous la draperie antique nous voulons savoir si un coeur bat pur, ou si ce ne serait pas un coeur cruel; sous cette patine invinciblement dorée nous voulons savoir quel sang coule dans ces veines; et si ce sont des veines pécheresses, au moins de quel péché; tâche ingrate, proposition ingrate, propos ingrat; exigence ingrate, exigence virile; requête ingrate, réquisition ingrate; exigence quarantenaire nous voulons savoir comment sont articulés ces muscles de marbre, comment ils sont insérés dans l'épaule et dans la hanche, comment on leur a mis le bras dans l'épaule. Pour parler assez grossièrement. Sous ces plis harmonieux, sous ces plis de vêtement incomparables, il faut, nous voulons savoir si la construction organique est correcte, s'il y a une construction organique, si l'être est correct, s'il est organisé, organique ".

Même si le texte de Péguy est à entendre métaphoriquement (il s'agit en réalité de la tragédie racinienne), il s'applique d'une façon étonnante à l'oeuvre de Canova. Sa Pauline Borghese est trop belle pour être honnête, et quand Péguy parle de "veines pécheresses", on sait que, dans le genre pécheresse, la soeur préférée de Napoléon se posait un peu là ! Mais qu'il s'agisse de littérature ou de sculpture, Péguy prend ici position pour un art qui ne sacrifie pas aux séductions de la forme, de la surface, des apparences, la vérité des êtres. Dévoiler la vérité intime des êtres, montrer comment, réellement ils "fonctionnent", c'est, comme il le dit, une tâche ingrate, mais c'est celle que nous sommes en droit d'exiger de l'artiste, si ne nous contentons pas nous-mêmes des grâces faciles.

Dans l'histoire de la sculpture, depuis le milieu du XIXe siècle, l'art d'un Rodin, plus près de nous celui d'un Giacometti, sont des étapes importantes vers une sculpture qui, renonçant aux séductions faciles, se veut avant tout une quête de vérité. Plus qu'aucune forme d'art, sans doute, la sculpture, au service des pouvoirs  religieux et politiques, eut, au long de plusieurs millénaires, partie presque exclusivement liée avec le sacré, ainsi qu'avec la commémoration, d'où cette pente à l'idéalisation monumentale, au détriment de la vérité ; le réalisme n'est pas un souci prioritaire de cet art avant les temps modernes. Les statuettes d'un Degas sont, à cet égard, des oeuvres pionnières (1). Nous n'en avons du reste pas fini avec cette sacralisation des statues : les rassemblements au pied de la statue équestre de Jeanne d'Arc, pourtant si hideuse sous sa dorure tape-à-l'oeil, en sont une survivance (2).

Tiens ! Et si j'allais faire un tour du côté de la galerie Borghese avec une masse de carrier dissimulée sous mon blouson, histoire de voir ce qu'elle a dans le ventre, la Pauline ! Mais, peut-être,  dézinguer la Jeanne d'Arc de la place des Pyramides serait une tâche plus urgente, pas seulement pour des motifs esthétiques... On se rappelle qu'au long de l'Histoire, ce sont certainement les oeuvres sculptées qui auront payé le plus lourd tribut aux entreprises vengeresses et purificatrices de toutes sortes, des martelages de Tell el Amarna aux déboulonnages des statues de Saddam Hussein, en passant par les décapitations de 93 et la colonne Vendôme. Normal : elles sont les emblèmes publics et trop voyants des puissances déchues. A la voirie !


Ce cliché de David Seymour devrait figurer dans toutes les anthologies sérieuses consacrées à l'art de la photographie. Ce qui en fait l'intérêt et la qualité, c'est la richesse des lectures possibles, des plus révérencieuses aux plus impertinentes. Ma préférence va plutôt à la seconde catégorie. Ce face-à-face des protagonistes, aux tailles disproportionnées, tous les deux sur leur trente-et-un, le côté caniche toiletté de Berenson, m'inspirent des réflexions que je préfère garder pour moi. Quoi qu'il en soit, sur la relation entre l'oeuvre d 'art et son public, cette photo a pas mal de choses à nous dire. Enfin... on peut lui faire dire pas mal de choses. L'art du photographe a ceci de commun avec celui du contrepet qu'il est impossible de tenir l'auteur pour l'éditeur responsable des significations qu'on prête à son oeuvre. C'est vrai aussi de la peinture, mais beaucoup moins.

Le choix du cadrage, en photographie, oriente puissamment la signification. Imaginons un instant notre Berenson  au premier plan, vu de dos (ou de trois-quarts arrière), contemplant la gouleyante chute de reins de Pauline : eh bien, les associations ne se font plus préférentiellement de la même manière, l'éventail des sens n'est plus le même, surtout si, mettant à profit l'opportunité du miroir du fond pour organiser une mise en scène en abyme, le photographe nous fait voir le regard de faune de Berenson (avec une vue en plongée, on pourrait même discerner dans le miroir un début d'érection, sans compter que dans le miroir on pourrait voir aussi ce que font les mains de Berenson , alors que sur le cliché de Seymour on ne voit pas du tout ce que fait la main gauche de Berenson, et c'est bien regrettable).


Note 1 -

A moins qu'elles ne renouent avec le très ancien art des tombeaux de la Vallée des Rois.

Note 2 -

Il s'agit de la statue de la place des Pyramides. Mais rien qu'à  Paris, il en existe deux autres. Combien dans toute la France ?

samedi 10 août 2013

En remontant le Paillon

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On ne saurait s'entourer de trop de précautions avant de s'aventurer dans le labyrinthe de méandres et de bras morts de l'immense delta du fleuve Kaâ, dont la cartographie reste à ce jour très lacunaire.  Dans ses eaux boueuses plongent les gigantesques racines de la mangrove, refuge des redoutables perçants-caïdants, figés dans une immobilité minérale, mais dont la pupille écarquillée, d'un vert intense, guette inlassablement l'imprudent intrus. On n'est pas non plus à l'abri des flèches empoisonnées à l'anis étoilé -- poison lent mais toujours mortel -- décochées par l'un de ces sauvages Rôms coupeurs de têtes, seuls habitants de ces contrées inhospitalières depuis des millénaires. A supposer qu'on échappe aux griffes acérées des cruels tikhrons ocellés errant en quête d'une proie sous les frondaisons de la forêt primaire, on abordera enfin les premières rampes continentales, au sol moins instable et plus sec, où le  fleuve a creusé son lit dans des couches de roche  tendre. Sur ses bords couverts d'une savane plus aérée, dans les senteurs lourdes des Hisbicuts, on pourra établir un campement relativement sûr, en prenant garde toutefois de tenir à distance par un feu de bois mort les dangereuses araignées  Schfnouf , si véloces sur leurs douze pattes, et au venin quasiment toujours mortel.

Le site, on le sait, est devenu célèbre dans le cercle des paléontologues, depuis la découverte, il y a quelques années, par l'expédition Roux/Combaluzier, dans des strates géologiques datant de l'homonien inférieur ( environ cinq cent cinquante millions d'années ) de fossiles osseux et d'étranges concrétions, malheureusement excessivement déformées, que certains interprètent comme les vestiges d'objets fabriqués par des êtres intelligents qui nous auraient donc précédés sur cette planète au protérozozoïque final. Malheureusement, les couches rocheuses qui les contiennent, entraînées dans la subduction potomaniaque, ont subi un degré de métamorphisme élevé qui  rend difficilement interprétables les objets en question, si objets il y a. Il peut très bien s'agir de formations minérales naturelles.Toutefois, la découverte récente d'une plaque schisteuse  fortement métallifère a relancé le débat : on y discerne en effet, imprimés dans la roche, les "motifs" suivants : NICE 3 KM GRASSE 40 KM BARCELONNETTE 120 KM . Selon Iktijo Bonsouschan, de l'Université de Phlon III, il s'agirait d'une inscription rédigée dans une langue à ce jour inconnue, et à destination probablement votive. Elle prouverait l'existence, sur les rives du fleuve Kaâ (qui d'ailleurs n'existait pas encore) d'une "civilisation" d'un niveau relativement avancé. Mais on connaît l'imagination débordante de l'auteur de La Mémoire des roches , et aucune découverte nouvelle n'est venue étayer cette hypothèse. Comment croire, du  reste, que des êtres d'une intelligence comparable à la nôtre aient vécu en ces temps si lointains, bien avant la grande extinction d'espèces de l'homonien supérieur ?

Remontant vers le Nord, on rencontre bientôt les premières pentes, bientôt plus accentuées, du petit massif du Pôpôpô, dont les schistes et les gneiss, restes de la grande chaîne alcooïque progressivement arasée à l'homonien moyen, ont été exhaussés,  à l'entierozozoïque supérieur, par le contrecoup de l'orogenèse mammamiamienne. C'est là que le Kaâ prend sa source, dans une modeste vasque envahie de baragnes spongieuses.

Au-delà, s'ouvrent les espaces de l'immense steppe nordanienne, où, sous le couvert intermittent d'une végétation semi-tropicale, vaguent des troupeaux de biquetons à cornes souples, jusqu'aux rivages déserts et mélancoliques de l'océan nordien.




Un être intelligent à l'homonien inférieur ? (vue d'artiste)

mercredi 7 août 2013

" Emeutes en Espagne " ( Henri Béraud ) : fin de règne...

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Le nom d'Henri Béraud n'éveille plus gère aujourd'hui que les souvenirs nauséabonds du temps de la collaboration. Condamné à mort en 1944 pour intelligences avec l'ennemi, il fut gracié par le général de Gaulle. A vrai dire il payait surtout son acharnement contre les Juifs, les Francs-Maçons et l'Angleterre,  cibles de ses articles dans Gringoire. Il était même allé jusqu'à publier (en 1935) un "Faut-il réduire l'Angleterre en esclavage ? " que les bibliophiles amateurs d'ouvrages publiés dans ces années-là doivent s'arracher ! Libéré en 1950 après une attaque d'hémiplégie, Béraud mourut en 1958 sans avoir eu l'opportunité, à l'instar d'un Céline ou d'un Morand, de relancer sa carrière d'écrivain.

Or Henri Béraud aurait pu connaître une destinée bien différente. Jusqu'à ce qu'en 1934 il prenne ouvertement parti pour les émeutiers du 6 février, Béraud faisait figure d'homme de gauche. Romancier de talent (il décrocha le prix Goncourt en 1922, non pas pour un, mais pour deux romans : le Martyre de l'obèse et le Vitriol de la lune !), il fut un des rédacteurs les plus en vue du Canard enchaîné , de 1917 à 1934 :  c'est même à lui  que l'on devrait l'intronisation du juliénas comme bibine officielle du Canard ! De ses voyages à travers l'Europe dans les années trente, il rapporta des reportages qui conservent aujourd'hui un grand intérêt. C'est ainsi qu'en 1930, après la chute de Primo de Rivera, il part pour une Espagne en pleine déliquescence politique couvrir les événements mouvementés qui déboucheront, l'année suivante, sur le départ du roi Alphonse XIII et la proclamation de la République.

Béraud parcourt l'Espagne, de Madrid à Séville, rencontre des hommes politiques de tous bords, comme le général Berenguer, premier ministre d'Alphonse XIII, ou le républicain Alcala Zamora, futur premier président de la République espagnole. Mais il rencontre aussi des gens du peuple comme cet ouvrier agricole d'Ecija, dans la province de Séville, Fernando Sanchez Lopez, dont il trace un portrait émouvant et révélateur. Il décrit les forces politiques et sociales en présence, stigmatise l'aveuglement et l'incapacité d'une aristocratie accrochée à ses privilèges, la faiblesse d'une opposition républicaine apparemment dépourvue des moyens de faire triompher ses vues, et qui sera la première surprise de sa victoire électorale de 1931, les progrès relatifs des organisations syndicales, les divisions de l'armée : le frère cadet du futur Caudillo, Ramon Franco, participe en 1930 à une tentative de coup d'Etat républicain par un groupe d'officiers, qui sera aisément matée par les troupes restées fidèles au pouvoir.

Béraud trace un tableau assez lucide d'un certain nombre des maux de l'Espagne au tournant des années trente, dont le moindre n'est pas la misère quasiment médiévale des campagnes, surtout dans le Sud, entretenue par le régime de grande propriété et un système d'exploitation du prolétariat agricole aussi parfaitement rodé que parfaitement cynique, avec ses conséquences : immensité des terres cultivables laissées en friche, chômage endémique, salaires dérisoires. Les régions mieux loties du pays ont vu s'estomper, la crise de 1929 aidant, la prospérité artificielle née de la neutralité de l'Espagne pendant la Grande Guerre, qui avait favorisé son commerce. Le cours de la peseta s'est effondré. La politique économique de Primo de Rivera  pendant les huit années de sa quasi-dictature a surtout consisté, selon Béraud (peut-être trop sévère sur ce point) en palliatifs insuffisants : politique de grands travaux sans efficacité autre qu'immédiate, modernisation de surface d'un pays qui, en 1930, reste foncièrement sous-développé et sous-peuplé, protectionnisme abusif aux effets négatifs connus.

Le livre nous dépeint une situation de transition d'extrême fragilité, où le pouvoir  maintient son autorité  en s'appuyant sur la brutale Guardia Civil, dont Federico Garcia Lorca fait à la même époque le sinistre portrait dans son saisissant Romancero de la Garde Civile, dans un pays offrant les contrastes les plus extrêmes,  de la misère des campagnes andalouses à cette prison-modèle où Alcala Zamora est incarcéré, et dont le régime ultra-libéral ferait rêver n'importe quel pensionnaire (même très privilégié) de Fleury-Mérogis ou de  la Santé. Ne parlons pas des Baumettes !

Au moment de conclure, Henri Béraud définit, dans une page étonnante, les conditions, selon lui, de la réussite d'une révolution en Espagne :

"  Nulle révolution ne sera possible en Espagne, tant qu'un chef véritable et indiscuté n'aura pas groupé en "front unique" les trois forces révolutionnaires de l'Espagne :

  1° Ceux qui possèdent l'esprit et peuvent seuls construire le régime nouveau, c'est-à-dire les intellectuels républicains ;

  2° Ceux qui commandent la main-d'oeuvre et peuvent seuls décider la grève générale, c'est-à-dire les leaders syndicalistes ;

  3° Ceux qui détiennent la force armée et peuvent seuls briser la résistance du pouvoir, c'est-à-dire les militaires. "

Quelques mois plus tard, la République était proclamée en Espagne. Dans un appendice à son livre, Béraud en salue l'avènement. " Il faut, écrit-il, bénir le sort qui semble épargner à nos amis et voisins les cruelles vicissitudes de la guerre civile. " . Les débuts du nouveau régime furent en effet prometteurs mais bientôt les difficultés s'accumulèrent et les violences reprirent. Emeutes en Espagne" décrit quelques uns des ingrédients déclencheurs de la future guerre civile. Béraud passe cependant sous silence la virulence de certains antagonismes, sur le terrain religieux notamment. En 1931, les républicains modérés ou même radicaux n'imaginent pas encore qu'ils seront bientôt débordés par les communistes et les anarchistes. La synthèse révolutionnaire esquissée par Béraud ne sera pas réalisée : il y manquera l'émergence d'un "chef véritable et indiscuté" (sur le modèle de Lénine ? de Mussolini ?) ; il y manquera une entente suffisante entre les forces révolutionnaires ; il y manquera le concours de l'armée. Béraud rend un hommage émouvant aux capitaines républicains fusillés en 1930, Fermin Galan et Garcia Hernandez. Ce sont finalement les militaires favorables aux secteurs de la société les plus conservateurs et les plus réactionnaires qui l'emporteront à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, mais dans un contexte bien différent de celui de 1931.

Les qualités d'écrivain et de reporter de Henri Béraud sont patentes dans ce livre : il  excelle à raconter, à faire voir. Certains moments, comme le récit de sa visite à Alcala Zamora dans sa prison sont d'une justesse aiguë. Redécouvrons Henri Béraud !


Henri Béraud,  Emeutes en Espagne  ( Les Editions de France, 1931)