samedi 30 novembre 2013

Le type européen en 2013

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Avant de réussir à appréhender le tireur de Libération et de BFM TV , les services de police ont abondamment diffusé, photos à l'appui, le signalement d'un individu  " de type européen ".

On sait aujourd'hui que l'individu en question s'appelle Abdelhakim Dekhar. Né en Meurthe-et-Moselle, citoyen français, il est d'origine algérienne.

Que devient, dans ces conditions, le "type européen" du suspect ? Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est difficile de distinguer un type "européen" d'un type "maghrébin". Ces deux types physiques sont fort voisins , pour ne pas dire indiscernables. Si l'on compare le type iranien commun et le type européen, on aboutira à la même conclusion, bien que les Iraniens ne soient pas des Européens mais des Asiatiques. On notera que beaucoup d'Iraniens vivent aujourd'hui en France et en Europe. Ont-ils acquis, du coup , le type "européen" ? Non, puisqu'ils le possédaient déjà.

Qu'est-ce en 2013, que le type européen ? Est-il possible de le définir comme on le définissait à la veille de la Grande Guerre ? Cela paraît difficile, tant les migrations de populations ont brouillé et renouvelé l'image que l'on pouvait se faire d'un Européen. Un Européen né en Europe, titulaire de la carte d'identité d'un des Etats d'Europe, peut bien être originaire d'Afrique du Nord, d'Afrique Noire, de Chine ou de Mongolie, il n'en est pas moins un Européen pur sucre. Quant aux très nombreux métis nés des amours d'une personne de type "néo-européen" et d'une personne de type "archéo-européen", ils et elles pourraient bien préfigurer le type européen du XXIIe siècle. De quoi faire s'étouffer de rage un Richard Millet, un Renaud Camus ou un Finkielkraut ! Qu'ils s'étouffent donc, on ne  les regrettera pas.

En somme, continuer de définir le type européen comme on pouvait le faire au temps de Marcel Proust vous a un petit côté rétro, pour ne pas dire un petit côté raciste et xénophobe. Il serait plus que temps d'appliquer à la définition du type européen à l'usage des humains la souplesse qui prévaut s'agissant du type européen à l'usage des chats !

Oui au type humain multi-types et universel !


Additum  (1/12/2013) -

L'affaire de la petite fille assassinée à Berck-sur-Mer aura donné lieu à de menus dérapages médiatiques qui m'ont rappelé le célèbre "Noir-Noir ?" du sketch de Muriel Robin. Que les services de police signalent qu'on recherche une femme noire, rien que de normal, mais qu'après la diffusion sur toutes les chaînes de télé, dans une série d'émissions d'information, de plusieurs photos de l'intéressée, on ait entendu plusieurs présentateurs et présentatrices de JT éprouver encore le besoin de préciser qu'il s'agissait d'une femme noire, l'effet de redondance devenait quelque peu comique, sinon suspect. Je me suis exclamé une fois, en digne émule de Bigard : "Ben oui, connard, elle est Noire , on le voit bien sur la photo !"



Chat de type européen en situation irrégulière



jeudi 28 novembre 2013

" Vertiges " (W.G. Sebald)

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Les quatre récits qui composent Vertiges, de W.G. Sebald, mettent en scène des voyageurs parcourant sensiblement les mêmes régions de l'Europe, dont Vienne, Trieste, Venise, Vérone et le lac de Garde, Milan, et le village natal de l'auteur , dans le district de Souabe, frontalier de l'Autriche, pointent les limites : Henri Beyle / Stendhal, le Milanais, parcourant l'Italie du Nord entre 1800 et 1820, le Dr K. (Franz Kafka), séjournant sur les bords du lac de Garde en 1913, année mystérieuse et fatale (celle qui précède le début de la Grande Guerre) dont  la fin du quatrième récit (publié en 1990) célèbre à l'avance le centenaire  -- 2013 ; l'auteur lui-même enfin, racontant les deux voyages qui l'ont mené à Vienne, Venise, Vérone, le lac de Garde, Milan, en 1980, puis en 1987, et son séjour, de retour de Vérone, à W., son village natal. Dans les trois cas, il s'agit donc d'écrivains qui, à une distance plus ou moins grande de l'événement et selon des modalités différentes, le transposent dans une expérience d'écriture.

Voyage : déplacement . Le déplacement du corps dans l'espace induit d'autres déplacements, psychiques ceux-là, dont les quatre récits du recueil esquissent l'inventaire. Le déplacement à pied, à cheval ou en train ne laisse pas indemne celui qui se déplace, lui faisant vivre des expériences mentales inédites, singulières, insolites, dérangeantes. Il  peut plonger le voyageur dans l'émerveillement -- celui qu'éprouve Beyle découvrant l'Italie -- ou dans l'angoisse. All'estero, le second volet du recueil, et sans doute le plus riche et le plus troublant des quatre, montre un voyageur déstabilisé par sa confrontation avec l'étrangeté du monde, qui l'amène à se découvrir étranger à lui-même. Les expériences les plus banales et les plus quotidiennes y concourent : se réveiller à l'aube dans un wagon de chemin de fer, traverser la foule dans une station, croiser le regard de deux inconnus,  etc. Le récit s'inscrit d'emblée sous le signe de l'inquiétant et de l'étrange, dès la première promenade du narrateur dans les rues de Vienne, en compagnie d'un ami soigné depuis de longues années pour troubles mentaux. Hallucinations, visions saisissantes, généralement sinistres, funèbres, coïncidences singulières, ambiances oppressantes, lourdes d'obscures menaces... Le sentiment de l'instabilité, de la fragilité de l'existence humaine, promise au  néant et à l'oubli, hante ces pages. L'auteur excelle à rendre une expérience fragmentée, aléatoire, discontinue du réel, où le rêve nocturne, le surgissement inopiné du souvenir, l'impression de l'instant, la singularité d'une atmosphère, ont une égale valeur  de dévoilement.

Impermanence des choses humaines : la confrontation des souvenirs avec le présent ( lui-même incessamment au bord de sa réduction en souvenir) a la charge de la constater et d'en mesurer les effets, en particulier dans le dernier volet , intitulé ( avec sans doute une pointe d'ironie liée à une allusion probable au titre du dernier opéra de Monteverdi), Il ritorno in patria . Aucune nostalgie, d'ailleurs, n'y préside, même si les rives du lac de Garde au temps où Stendhal les foulait au bras d'une Mme Gherardi, personnage peut-être sorti de son imagination, avaient sans doute plus de charme qu'à notre époque de tourisme de masse, quand les estivants déboulent en cohorte serrée sur le port de Limone , "faces de lémures brûlées et peintes oscillant au-dessus d'un enchevêtrement de corps" : la danse macabre n'est pas loin ! Le propos de Sebald, posant son sac pour quelques jours dans le village bavarois où il vécut son enfance, au début des années 50, n'est pas de s'attendrir sur un passé révolu, mais simplement d'en reconstituer ce qui peut l'être à partir de ses propres souvenirs et du témoignage de ceux qu'il interroge, tout en pointant les changements qu'a entraînés le passage de ces quarante années.

Ainsi voyage l'écrivain, carnet de notes et crayon toujours à portée, soucieux de fixer, d'une expérience du monde et de lui-même multiforme et déroutante, les éléments qui lui paraissent mériter d'être décrits, dans sa manière à lui, une manière qui leur assurera, peut-être, une durable survie. Telle est sans doute une des tâches de l'artiste, celle qu'un Pisanello lui paraît avoir dignement assumée : " rendre la présence de toutes choses, que ce soient les personnages principaux ou les comparses, les oiseaux dans le ciel, la forêt verte et bruissante aussi bien que la moindre feuille, sans que rien ne songe à leur contester le moins du monde le droit d'être là ." A ce titre, le paysage mental d'un instant vaut qu'on s'y arrête, tout autant que le paysage d'un beau lac italien, qui, lui aussi, d'ailleurs, ne dure qu'un instant.


La traduction de Patrick Charbonneau m'a paru rendre justice à la qualité du texte original, même si, n'étant pas germaniste, je ne puis valablement en juger. En revanche, la mise en français demanderait, dans le détail, une révision. Voir l'inutile "ne" explétif dans la phrase citée plus haut : " sans que rien ne songe ". Occasion de rappeler que "sans que" est une tournure négative, qui n'a donc pas besoin d'être redoublée. Il est vrai que presque tout le monde ou presque a oublié cette petite finesse de la syntaxe du français.



W. G. Sebald ,  Vertiges , traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau  ( Actes Sud / Babel )



Le lac de Garde (gravure ancienne)




lundi 25 novembre 2013

La femme sang

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Elle est belle. Ses cheveux noirs en bandeaux serrés encadrent un visage plein, hâlé, séduisant et volontaire.  Ce genre de femme qu'on ne peut aimer que d'un amour passionné. D'un amour mortel. L'enjôleuse, l'étrangleuse, la poignardeuse. Femme peste, femme cancer, femme fatale.

Elle  m'accompagne à la grande ville. Dans la chambre de l'hôtel-pension de famille-hôpital public, avons-nous dormi ensemble ? Je ne m'en souviens pas. Ce n'est pas l'essentiel.

Au matin, elle est allée prendre une douche. Je l'y retrouve couchée en chien de fusil, roulée dans le rideau de plastique, la tête sur la margelle du bac; on dirait qu'elle a saigné. Par discrétion, je me retire.

Revenu peu de temps après, la petite pièce est pleine de gens  en blouse blanche. Ils m'expliquent qu'ils l'ont trouvée gisant dans une mare de sang. Du jardin voisin, l'un a entendu le bruit violent d'une transe : les murs en tremblaient. On me laisse entendre que cette femme est dangereuse, qu'elle s'est déjà introduite dans des familles, pour les détruire.

Je m'entretiens de médecins que je connais avec divers médecins bavards et moroses que je ne connais pas. L'un d'entre eux (que je connais) doit prendre la direction de l'hôpital voisin dont on aperçoit sur la colline la masse blanche trouée de fenêtres.

Je la retrouve dans la salle à manger. Elle m'y accueille,  souriante, détendue, suave. Comme je l'aime. Comme je suis fou d'elle. Elle est vraiment la femme de ma vie et de ma mort.

Elle me propose de me conduire à notre voiture qu'elle a garée par discrétion dans la rue d'un autre quartier. Nous nous y rendons. Dans un anonyme caboulot, nous prenons notre petit déjeuner, servis par un couple sans visage. Je mange une salade verte avec mes doigts que je trempe dans une huile d'olives poisseuse comme du sang.

Mon bol de café à la main, je caresse Chaussette, le chat blanc de la voisine. Il ronronne, puis soudain gronde, bondit de la table, et poursuit furieusement à travers le jardin dans le matin gris un chat blanc, son sosie. Un chaussette court après l'autre. Les deux ne font pas la paire : l'un a les yeux verts, l'autre a les yeux bleus. L'un  mange les croquettes, l'autre pas.

Du moins, c'est ma femme qui le dit.

Je ne sais plus quel con a dit que le rêve est une seconde vie. C'est faux. Le rêve est plusieurs vies à la fois. La vie est plusieurs rêves à la fois.


                                                                *

Poisseuse comme du sang...



Venue masquée hanter mon rêve,

C'était donc toi ?

Seul et désolé j'erre sur la grève,

Attendant d'embarquer à mon tour sur la nef

Qui t'emporta.




Les surprises du masque, ou les avatars de la féminité

vendredi 22 novembre 2013

" La société du spectacle ", de Guy Debord : l'imposture à la sauce gaucho

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On lit, dans La Société du spectacle

" 161

  Le temps est l'aliénation nécessaire, comme le  montrait Hegel, le milieu où le sujet se réalise en se perdant, devient un autre pour devenir la vérité de lui-même. Mais son contraire est justement l'aliénation dominante, qui est subie par le producteur d'un présent étranger. Dans cette aliénation spatiale, la société qui sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe, le sépare d'abord de son propre temps. L'aliénation sociale surmontable est justement celle qui a interdit et pétrifié les possibilités et les risques de l'aliénation vivante dans le temps. "

On a toujours le droit --  c'est presque toujours inévitable -- de raisonner à partir de la pensée d'autrui. Cela n'implique évidemment pas qu'on fasse nécessairement siens les postulats et les conclusions de cette pensée. Or tout se passe ici comme si Debord reprenait à son compte, sans le discuter, un postulat métaphysique de Hegel. Il est clair que, pour celui-ci, le sujet préexiste à son aliénation, à toute aliénation, autrement on se demande comment cette aliénation pourrait bien avoir lieu. En reprenant ce postulat à son compte, Debord suppose résolu ce qui justement fait problème. Et ce qui fait problème, c'est le sujet lui-même. Que faut-il entendre par sujet ? En éludant toute enquête préalable sur cette question, Debord fragilise tout ce qu'il dit de l'aliénation. Pour qu'un sujet "se réalise en se perdant", comme il l'écrit, dans le temps, il faut nécessairement qu'il se soit perdu une première fois, ce qui présuppose qu'il existait avant cette première fois. Et si rien n'existait avant cette "première fois", parler d' "aliénation vivante dans le temps" devient inutile et frôle l'absurdité.

Ce qu'on peut supposer avec vraisemblance, en revanche, c'est qu'aucun sujet ne peut apparaître ni s'incarner ni se perpétuer ni, éventuellement, se transformer, hors du temps. Contre Hegel, j'oserai soutenir que le sujet ne saurait se perdre pour se réaliser dans le temps, puisqu'il n'existe qu'à la faveur de son incarnation dans le temps. Si, par le mot aliénation, on veut simplement rendre compte de l'évolution du sujet dans le temps, du fait qu'à travers le temps, il devient, le plus souvent de façon insensible, autre que ce qu'il était, le mot perd, en tout cas, toute connotation dramatique et négative, puisque le sujet peut revendiquer cette "aliénation" comme un progrès bénéfique, donnant naissance à un autre soi-même plus accompli, plus harmonieux, plus heureux, plus en accord avec son environnement, que celui qu'il était précédemment. Dans une telle perspective, parler d'aliénation devient, en tout cas, inadéquat.

Affirmer d'autre part, comme le fait Debord, que la société " sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe " , cela revient à escamoter, sans l'avoir examinée, la question de savoir si un sujet humain est seulement concevable hors de toute socialisation, et s'il peut se soustraire à toute contrainte à lui imposée par la société qui l'a constitué comme sujet. Comme le temps, la socialisation apparaît, non comme la responsable de l'aliénation d'un sujet qui n'existait pas avant elle, mais comme la condition même de sa constitution et de son existence. La "société" que Debord met ici en accusation  n'est d'ailleurs pas seulement la "société du spectacle", mais, à la limite, toute forme de société.  La critique adressée par Debord à la société est d'essence anarchiste...

Debord manipule  donc ici sans précaution -- c'est-à-dire sans questionnement préalable -- des notions auxquelles il n'assigne -- et pour cause -- aucun contenu clair : la notion de sujet et celle d'aliénation. Polluées qu'elles sont par des présupposés métaphysiques discutables, elles perdent du coup toute consistance sur le terrain qui, peut-on supposer, intéressait  Debord au premier chef : le terrain politique.

Dans ce fragment, comme dans beaucoup d'autres de La Société du spectacle, la pensée de Debord apparaît pour ce qu'elle est : une pensée scolastique, dogmatique, dépourvue de l'ombre d'un authentique questionnement. Se réfugiant constamment dans la citadelle mal fortifiée d'une abstraction sans rigueur et dans l'éclat factice de formules creuses, elle  exhibe son incapacité à affronter la complexité du réel et à en rendre compte; elle préfère de loin l'escamoter. Le tout se présente comme une interminable et assommante suite d'assertions absconses poussées à un tel degré de généralité qu'elles ne sont jamais vérifiables. Peu importe d'ailleurs, puisqu'il n'y a rien à vérifier. On dira que Debord est philosophe et que le propre du discours philosophique est de manier abstractions et généralités. Malheureusement pour l'auteur, son propos n'est pas de développer un système métaphysique mais de décrire la société telle qu'il pense qu'elle fonctionne.

Les élucubrations de La Société du spectacle, s'inscrivant dans une mouvance vaguement rousseauiste et vaguement anarchiste, repoussant toujours plus loin , de paragraphe en paragraphe, les bornes du non-sens et du burlesque intellectuel, n'auront jamais séduit que des cirons philosophiques aussi approximativement gauchisants que peu regardants sur la marchandise (c'est le cas de le dire!). La Société du spectacle ouvre l'arène d'un cirque conceptuel au centre duquel un imperturbable auguste, dopé aux substances apéritives, débite avec aplomb et un sérieux de pape la litanie de ses énormités. Un aussi pauvre numéro n'aura pu connaître un succès aussi disproportionné à son intérêt réel que parce qu'un bien plus vaste cirque, social celui-là, celui de mai 68, lui en aura ouvert l'opportunité.

Relique d'une époque révolue? oeuvre d'un penseur d'occasion? Sans doute le discours que développe Debord dans La Société du spectacle est-il en phase avec notre tentation à tous de mener une existence tranquille, à poil et au soleil, tout en nous enculant en couronne dans la compagnie des animaux gentils. On regrettera seulement qu'il n'ait pas formulé cette aspiration universelle avec plus de clarté. C'est qu'il a dû se tromper de genre, ayant au fond plutôt la vocation de la poésie que celle de la théorie. Quant à savoir quels enseignements propres à éclairer les luttes d'aujourd'hui et de demain on peut bien tirer de son livre, il y a longtemps quel tout le monde en rigole. On voit bien, certes, dans le passage que j'en cite , poindre l'utopie d'un mode d'existence où la société ne séparerait pas "à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe" et où le devenir social de l'individu, nécessairement tributaire de contraintes inhérentes à son insertion au sein d'une collectivité, n'entrerait pas en contradiction et en conflit avec son devenir de sujet "vivant" dans le temps. Reste à savoir comment sortir d'une aporie où l'humanité se débat depuis que le monde est monde, et qui est peut-être consubstantielle à la condition humaine. Là-dessus, l'ami Debord reste coi. C'est que, pour tenter d'apporter des réponses, il aurait fallu cesser  de dire n'importe quoi.

La Société du spectacle, ou l'art de courir après les ombres, quand les vrais lièvres sont ailleurs.


Note 1 -

Dans De l'éthique de la discussion , Jürgen Habermas écrit :

"  L'individualisation spatio-temporelle du genre humain en exemplaires individuels n'est pas régulée par un dispositif génétique qui passe immédiatement de l'espèce à l'organisme individuel. Les sujets capables de parler et d'agir sont plutôt constitués comme individus par le fait qu'ils s'intègrent, en tant que membres d'une communauté linguistique à chaque fois particulière, à un monde de la vie intersubjectivement partagé. Dans les processus de formation communicationnels, l'identité de l'individu et celle de la communauté se forment et se maintiennent co-originairement. Avec le système des pronoms personnels se trouve en effet inscrite dans l'usage du langage orienté vers l'intercompréhension, propre à l'interaction socialisatrice, une imprescriptible contrainte à l'individuation; mais en même temps, à travers le même médium de la langue quotidienne, se manifeste l'intersubjectivité socialisante. Plus les structures d'un monde de la vie se différencient, plus clairement voit-on combien l'autodétermination consciente de celui qui est individué est enchâssée dans l'intégration de plus en plus forte au sein de dépendances sociales démultipliées. Plus l'individuation progresse, plus le sujet singulier s'imbrique dans un réseau toujours plus dense et en même temps plus subtil d'absences de protection réciproques et de besoins de protection ".

Cette analyse, qui a le mérite de s'affranchir de tout a priori métaphysique concernant le sujet, souligne à quel point celui-ci est inconcevable en-dehors de son intégration à un processus de socialisation, et combien est forte et multiforme l'interdépendance du sujet singulier et du système de relations sociales où il évolue. Avec cette description d'un sujet immanent, en somme, aux interrelations sociales en tant que facteur structurant de ces relations,  la conception d'un ego transcendantal, façon Husserl, en prend, à mon avis un bon coup derrière les oneilles, mais je ne suis pas philosophe. Il est vrai que l'ego transcendantal de Husserl, on y croit ou on n'y croit pas, c'est au fond plus une question de foi que de raison. Chacun voit ça comme il le sent.

On objectera sans doute que Jürgen Habermas propose ici une vision idéalisée et dé-dramatisée du rapport-dialectique individu/société, alors que la description de Guy Debord, comme toute description à visée révolutionnaire, dramatise au contraire ce rapport à l'extrême, en suggérant ce qu'il a d'insoutenable, de mutilant, d'invivable. Ainsi s'opposent radicalement deux visions et deux projets : à une vision pragmatique, qui, tenant compte des complexités, part de ce qui est pour envisager les conditions d'un progrès vers le mieux, s'oppose une vision dogmatique, encombrée qu'elle est de présupposés métaphysiques, qui projette la réalisation d'une utopie, contredite par les contraintes du réel, par le moyen du radicalisme révolutionnaire. L'Histoire du XXe siècle a amplement exposé les désastres auxquels conduit la mise en oeuvre coûte que coûte de ce genre de projet.


Note 2 -

Dans les réflexions sur l'aliénation, de Hegel à Debord en passant par Marx, ce qui manque encore le plus, à mon avis, c'est ce que j'appellerais une phénoménologie de l'aliénation, développée par ceux qui sont censés la subir. Si on soumet, par exemple, à une analyse marxiste, Un Coeur simple, de Gustave Flaubert, l'analyse conclura immanquablement à l'aliénation sociale de la servante Félicité, exploitée par la bourgeoise Madame Aubain, leur relation fournissant une image de la dialectique du maître et de l'esclave. Le problème, évidemment, est que Félicité elle-même ne perçoit pas du tout sa situation comme celle d'une esclave aliénée, mais bien plutôt comme une situation relativement enviable qui, en plus de la sécurité matérielle, la rend relativement heureuse. J'insiste à dessein sur l'adverbe relativement. Admettons qu'une révolution sociale survenue aux environs de 1848 en France ait "débarrassé" Félicité d'une Madame Aubain expédiée dans un camp de rééducation après la confiscation de ses biens, la servante aurait appris, toute ébaubie, de ses "libérateurs", qu'elle avait vécu depuis sa naissance dans un état d'aliénation à laquelle la Révolution venait de mettre fin. Cela ne l'aurait peut-être pas pour autant rendue objectivement plus heureuse. Plus d'une Félicité soviétique a dû ainsi se retrouver sur le pavé des rues dans l'URSS des années vingt en proie à la famine.

Ainsi, les analyses marxistes de l'aliénation sont restées, d'une part, des descriptions massives, d'autre part des diagnostics portés de l'extérieur, en relation avec une vision somme toute schématique des réalités sociales. Sans doute le caractère à la fois relatif, variable, et subjectif de l'aliénation a-t-il été gravement sous-estimé par ces analyses. La première personne habilitée à porter un diagnostic d'aliénation, et à la décrire avec exactitude, ce devrait être d'abord la personne qui estime la subir. Il n'est pas question de nier l'aliénation, et la notion d'aliénation devrait certainement encore très longtemps inspirer les luttes sociales, à condition d'être soustraite à son rôle de marteau-pilon idéologique, couplé à celui de la lutte des classes, auquel le marxisme classique l'aura trop longtemps et abusivement cantonnée. C'est peut-être cette révolution-là, menée en douceur, sur le long terme, sans le recours à la violence de masse, qui vaut d'être engagée, avec patience et obstination. Peut-être, d'ailleurs, a-t-elle depuis longtemps commencé. La société du spectacle, que dénonçait Guy Debord, est, de plus en plus, une société de la connaissance partagée, ce qui induit un partage toujours plus poussé des initiatives et des responsabilités. Ne mésestimons pas la force révolutionnaire de la connaissance.

Additum -

Dans leur série Les grands classiques de la littérature éthylique, Les Orogenèses érogènes d'Eugène publieront prochainement une étude sur le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, de Raoul Vaneigem, publié en 1967, année décidément faste pour le commerce des vins et spiritueux. On y lit notamment la brève de comptoir suivante :  "La maladie mentale n'existe pas. Elle est une catégorie commode pour ranger et tenir à l'écart les accidents d'identification ". Si, dans le cirque situationniste, Debord était l'auguste, Vaneigem était le clown blanc. Tous deux, au demeurant, spécialistes du trapèze volant intellectuel sans filet.

Guy Debord,  La Société du spectacle  ( Gallimard)

Jürgen Habermas,  De l'éthique de la discussion   ( Flammarion / Champs )




mercredi 20 novembre 2013

Dictionnaire amoureux de la Bretagne ( Yann Queffélec)

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Je ne sais à qui revient l'idée de  cette collection de dictionnaires amoureux ... Son/sa propriétaire a en tout cas inventé un genre très particulier , où se rencontrent /s'affrontent la visée exhaustive, érudite, que le mot dictionnaire évoque aussitôt, et la partialité partielle que la préférence amoureuse implique. Si dictionnaire et amoureux ne sont certes pas des mots incompatibles, on est tout de même tout près de l'oxymore, avec l'appariement de ces deux mots, qui désignent deux pôles de signes opposés entre lesquels s'établit aussitôt comme une tension électrique. Entre les deux, l'équilibre est malaisé à maintenir : tantôt c'est dictionnaire qui l'emporte, tantôt, c'est amoureux.

Amoureux l'emporte à coup sûr dans le Dictionnaire amoureux de la Bretagne, de Yann Queffélec, tant ses choix amoureux sont puissamment partiaux et entraînent nécessairement une vision partielle. Qui voudrait savoir à quoi ressemblent Rennes, Vannes, Nantes, Quimper ou Saint-Brieuc, ou ce que c'est au  juste qu'un pardon breton et comment il se déroule, ou en quoi consiste précisément la musique bretonne (instruments, compositeurs, répertoire, groupes etc.), risquerait d'être déçu en lisant son livre, même si l'on y trouve un article "pardon" et un article "musique". Mais c'est qu'un des talents de l'auteur est de parler d'un tas d'autres choses que de ce qu'annonçait le titre d'un article qui fonctionne souvent plutôt comme un môle où amarrer les souvenirs que comme un article de dictionnaire. Des kilomètres de côtes bretonnes (la presqu'île de Quiberon par exemple) sont passés pratiquement sous silence par cet infatigable arpenteur des grèves, ce voileux impénitent qu'est Yann Queffélec. Ce n'est pas qu'il les ignore, mais la description qu'il nous propose de ce pays qu'il connaît sans doute comme sa poche est à sauts et à gambades, au gré de ses préférences et de ses souvenirs, attachés à tel ou tel lieu plutôt qu'à d'autres. On  conseillera donc au lecteur impatienté par cette méthode ennemie de trop de méthode  la consultation complémentaire des guides ou des ouvrages spécialisés (1).

Il est vrai que, de la Bretagne (comme de tous les pays d'ailleurs), il y a tant à dire. Le sujet est inépuisable, l'enquête infinie. Tant et tant de livres ont été écrits, des Mémoires d'Outre-Tombe au Château d'Argol et à La Presqu'île, de Julien Gracq, sans oublier Par les Champs et par les grèves, de Flaubert et Du Camp, ni, bien sûr, l'éblouissant Béatrix, de Balzac, avec ses inoubliables descriptions du pays de Guérande. Un peu étonnée que Yann Queffélec ne dise mot de ce roman.

On ne parle vraiment bien que de ce qu'on connaît par expérience vécue, que de ce qu'on aime et de ceux qu'on aime vraiment pour avoir vraiment l'expérience de leur intimité. C'est ce qui justifie le parti-pris de Yann Queffélec. Son Dictionnaire amoureux de la Bretagne est d'abord un dictionnaire amoureux de ses souvenirs de sa vie en Bretagne, et même, parfois, loin de la Bretagne, ce qui fait que le livre tend constamment vers la saga familiale et l'autobiographie. La Bretagne évoquée dans ce livre, c'est souvent la Bretagne de son enfance, dans les années cinquante, au temps des gabares qui transportaient le sable de l'Aber Ildut jusqu'à Brest, où s'activaient les chantiers de la reconstruction. Ce livre est aussi, c'est peut-être surtout, un dictionnaire amoureux  des Bretons, sa famille d'abord, proche et éloignée, le père illustre, la mère tendrement aimée, la soeur Anne aux doigts de fée, les cousins, cousines, tantes et oncles. Puis les amis, nombreux, dont il arrive à l'auteur de nous livrer tout à trac une liste de noms, à moins qu'il ne consacre des pages émouvantes à l'un d'entre eux, comme Gwen-Aël Bolloré. Tout le livre vibre de sa reconnaissance lucide et affectueuse à tous ceux, toutes celles, dont il a partagé la vie, de longues heures, ou quelques instants. La chance et la richesse d'une vie, c'est d'abord ça : la chance et la richesse des rencontres avec d'autres hommes. Un pays, c'est d'abord les hommes qui y vivent.

Rencontres avec les vivants, rencontres avec les morts. Et d'abord avec les écrivains : Tristan Corbière, Segalen, Pierre Jakez Helias, Charles Le Quintrec, Guillevic, et cet Anatole Le Braz, aujourd'hui si peu connu, et dont Queffélec cite des passages magnifiques, qui donnent vraiment l'envie d'y aller voir de plus près. Et bien sûr le père, Henri Queffélec : il est vrai que c'est le père qui est évoqué, très peu l'écrivain, dont il cite cependant quelques beaux textes. On devine, à de rares et discrètes remarques en forme de confidences, que les rapports de Henri avec Yann ne furent pas toujours au grand beau. Ironie du sort, c'est ce fils, qui ne fut sans doute pas le fils préféré, qui décrocha le prestigieux Goncourt que son père n'eut jamais. C'est ce qui s'appelle faire la nique à Papa !

Adolescente, j'ai dû lire un bouquin d'Henri Queffélec, dont j'ai oublié jusqu'au titre. Il faudrait que je retourne y voir. Du fils, je n'avais rien lu non plus, ma vieille hostilité aux prix littéraires m'ayant fait délibérément négliger le livre qui lui valut le Goncourt. Lui qui avait pas mal tiré le diable par la queue, raconte les changements soudains et spectaculaires que lui valut sa célébrité toute neuve, l'argent facile, les voyages, et cette Jaguar XJ12, à laquelle il réserve un long article. Personnellement, je préfère la XK120C, bête de course.

Jaguar XJ12 : quel rapport,  dira-t-on avec la Bretagne ? aucun, peut-être, sinon qu'elle a dû pas mal sillonner les routes bretonnes. Le Havre non plus ne fait pas partie de l'entité bretonne, mais il fut le port d'attache des grands transatlantiques, la Normandie, le Paris, l'Île de France , le France , qui firent les beaux jours de la Transat, longuement évoqués ici, bien qu'aucun n'ait jamais touché un port de Bretagne.

Car ce dictionnaire amoureux est, autant que de la Bretagne, dont ils sont inséparables, un dictionnaire amoureux des bateaux. Bateaux de toutes sortes, à commencer par cette plate sur laquelle, à huit ans, il aurait entrepris seul, à l'en croire, la traversée d'Ouessant   à la godille ! Galéjade à la mode bretonne  ou erreur sur la date ? Les souvenirs d'enfance sont parfois difficiles à situer dans le temps. Il est vrai qu'entre une vie rêvée et une vie "réellement" vécue, il n'y a que l'épaisseur d'un cheveu. Autobiographie... Autofiction... Par la suite, il en aura barré, des voiliers, à commencer par ce superbe sloop en acajou de l'oncle Jo, qu'à treize ans ( décidément, la valeur du marin n'attend pas le nombre des années ) il s'en va briser sur un rocher dans les parages des Sept Îles après une virée solitaire de plusieurs jours. Cette fois encore, il faut le croire sur parole. Les vieux gréements qui n'en finissent plus de pourrir au fond des abers lui inspirent quelques unes des plus belles pages du livre Chalutiers, vedettes, frégates, cuirassés, paquebots sillonnent dans tous les sens ce livre dont la mer, autant que la Bretagne, est la divinité tutélaire. Tiens, ça me donne envie de relire Alain Gerbault, Seul à travers l'Atlantique, un des plus beaux récits de mer jamais écrits en français (2). Mais au Lavallois Gerbault (dont il ne souffle mot), Queffélec préfère le Nantais Tabarly, un  Breton pur sel, lui, il est vrai.

La langue bretonne est partout à l'honneur , sous forme de citations et de textes brefs que l'auteur n'a pas pris la peine de traduire : c'est la partie du livre réservée aux seuls bretonnants ! Juste retour des choses. Nous voilà, lecteurs francophones, malicieusement renvoyés à notre ignorance. A nous le bonnet d'âne et le piquet ! Chacun son tour, et c'est de bonne guerre. Queffélec évoque la longue action répressive exercée par l'administration et l'école, tout au long du XIXe  et du XXe siècles contre l'usage de la langue maternelle. Certaines circulaires préfectorales sont hallucinantes de brutalité et de mépris, comme certaines pratiques d'enseignants dont un Pierre Jakez Hélias enfant eut à subir les punitions  humiliantes. Cette hostilité aux langues régionales est-elle une spécificité française ? C'est plutôt, je crois, un des effets pervers et mortifères de la manie centralisatrice de l'Etat-nation.

Malgré plus d'un très beau passage, malgré le vif éclat de mainte notation, on ne peut dire que ce livre, écrit dans une langue souvent rude et familière, souvent sans trop de souci d'une mise en forme littéraire, et même parfois, il faut le dire, à peine écrit, soit l'ouvrage d'un styliste. Mais qu'est-ce qui vaut mieux : un livre bien écrit, ou un  livre dont on se souviendra ? Les deux de préférence, sans doute. Mais, même si celui-ci n'est pas une indépassable merveille d'écriture, il est sûr que j'en garderai un souvenir précis, ce qui est loin d'être pour moi le cas d'ouvrages récents d'auteurs réputés.

On apprend beaucoup, en lisant cet attachant dictionnaire, dont les articles sont astucieusement enchaînés les uns aux autres comme par un savant travail d'aiguille, patchwork dont tous les morceaux se tiennent solidement, symbole et manifestation concrète de l'unité dans la diversité qui fait la richesse et la beauté d'une vie, d'une pensée, du caractère d'un homme et d'un pays. On apprend, et on jouit beaucoup aussi, par procuration, de toutes sortes de sensations et de saveurs.

Par exemple, j'aurai appris ce que c'est qu'un buzug :

"  Le buzug est partout chez lui, dans la vase ou dans les campagnes mouillées par la marée. Les buzugs de l'anse Styvel, aussi réputés que les bêtises de Cambrai, voient toutes les mamm-goz de l'Aber farfouiller au crépuscule en jargonnant leurs bretonneries. Les poissons en raffolent, l'hameçon appâté d'un buzug est un sot-l'y-laisse de roi. Les Bretons sont très attachés à leur buzug, le buzug est universel. Un drôle de paroissien est un buzug. Un maladroit est une espèce de buzug, un mari trompé a toutes les chances d'en être un. Le buzug prête à sourire. Il est mou.
  Le buzug, s'il est un être vivant sous la grève, est d'abord un état d'esprit, comme le zibloum de Jacques Audiberti, cette fameuse ironie du grand jaloux du petit. " Avoir le buzug " signifie : se sentir Gros-Jean comme devant, le rouge aux pommettes. Le commandant du HMS Astute avait le buzug, je suppose, quand son prestigieux sous-marin talonna au nord de l'Ecosse.
  Pour ma part je rangerais bien dans mon panthéon personnel à Buzug, lequel, rassurez-vous, est à double fond, toute la cohue grouilli-grouilla des marées descendantes, le ver-saucisse en priorité, bien évidemment, mais aussi le gobie, la brennig, la moulette en buisson, la coque, la palourde, la gravette, le crabe à l'air constipé, le crabillon, le couteau, l'arénicole, la crevette naine et comme aplatie, le bigorneau, surtout le bigorneau jaune canari dont on fait les poupées, l'anguille, l'étoile de mer aux poils urticants, la dînette immangeable de la biosphère hors d'eau, tout ce qui fait dire à l'enfant : Je vais à la pêche, et tout ce qui fait dire aux aînés, l'air on ne peut plus sérieux : Je vais aux buzugs. Comme si on y allait, aux buzugs ! Armé d'une cuiller à soupe ou d'une fourchette à trois dents, on va tout simplement rêvasser le long du bord de mer en se laissant pénétrer jusqu'à la moelle par le bonheur de respirer les lumières de l'Océan, la buzubonhomie spontanée des instants et du flot ".

Sur les laisses de mer armoricaines, chacun trouvera le buzug qui, depuis toujours, l'attendait. Si tu ne vas pas au buzug, le buzug ira-t-à toi ! A cette impressionnante liste d'avatars du divin Buzug, j'ajouterai pour ma part, le bilibo , variété rarissime de buzug que mon fils, âgé de cinq ans, repéra naguère sur une grève, du côté de Trégastel.

Vive la Bretagne et les Bretons, vive les buzugs !


Note 1 -

Cela vaut mieux parfois, car l'érudition de l'auteur est parfois sujette à caution. C'est ainsi qu'à l'article César, on apprend avec intérêt que les Vénètes du temps de la guerre des Gaules consignent leurs lois sur du papier qu'ils fabriquent eux-mêmes. Enfoncés, les Chinois ! Dans un raccourci saisissant, on nous informe que les Armoricains de ce temps négocient "avec les futurs Anglais" . Dans la foulée, le célèbre Vae victis de Brennus est attribué à Vercingétorix. Les Bretons, chassés de Grande-Bretagne par les envahisseurs saxons (ou, peut-être, par d'autres Celtes) débarquent en Bretagne avec deux bons siècles d'avance... Plus loin, à l'article Gavrinis, on apprend que, sous le célèbre tumulus "reposa quelque pharaon  celtique vidé de ses entrailles, de ses méninges, remplis d'herbes de résurrection ". Outre l'importation hasardeuses de rites funéraires plus ou moins empruntés à l'Egypte ancienne, Queffélec attribue aux Celtes, qui arrivèrent beaucoup plus tard, ce monument édifié il y a plus de cinq mille ans par des populations qui n'avaient rien de celtique. Il le sait très bien, d'ailleurs, puisqu'à l'article Carnac, il écrit que menhirs, cromlechs et dolmens "n'ont aucune chance d'être l'héritage des Celtes". Cela ne l'empêche pas, toujours dans l'article Gavrinis de trouver "la chevelure de pierre de la déesse de la Féminité gravée dans la chambre dolménique de Gavrinis depuis cinq mille ans" typique "d'un mystère celtique". Ce que c'est  que d'aller trop souvent écouter les binious au festival interceltique de Lorient : l'enthousiasme vous fait succomber  la manie de l'annexion.

Note 2 -

A cinq ans, Alain Gerbault dérobe à l'oncle Paul, dans le port de Toulon, son pointu avec lequel il entreprend et réussit la première traversée de l'Atlantique aller-retour en solitaire et à la rame. Record battu !


Yann Queffélec,   Dictionnaire amoureux de la Bretagne  ( Plon / Fayard  - 2013)





Photo : Jambrun

dimanche 17 novembre 2013

Déblocage institutionnel : fantaisie burlesque dans le goût de Georges Feydeau

1003 -


Cette fois, la fameuse goutte d'eau venait de tomber. Le vase débordait. Non content d'avoir accumulé, les mois précédents, à raison d'une bourde par semaine, les allers-retours sur place, les menaces non suivies d'effet, les promesses non tenues, le président Flanbine venait de faire capoter, par son intransigeance hors de propos, les négociations entre son homologue Walter Fofana, le président des Etages Unifiés, et l'ayatouchelamoi Kommunyss, le Guide spirituel et temporel de l'Iratastan. La réconciliation tant espérée était remise à une date très ultérieure. Il fallait s'y attendre. Socio-déconocrate invétéré, le président Flanbine avait toujours été un chaud (quoique discret) lapin membre du lobby pro-Ispahël, comme d'ailleurs son ministre des affaires étrangères Laurent Radius du Cubiteau. Benabar Tatanyaou, le président d'Ispahël, ne tarissait plus d'éloges de Flanbine. Il était même question d'une livraison gratuite de douze tonnes de pamplemousses. En attendant leur réception, les derniers sondages pointaient un Flanbine en chute libre, en-dessous de 3,2%, ce qui ne  s'était jamais vu depuis la mort de Gallup and down.

C'en était décidément trop. Dans les jours qui suivirent, des contacts excessivement discrets furent établis entre des groupes que tout paraissait opposer, sauf l'urgence de  trouver une  solution au problème Flanbine : l'Internationale des Ouvriers  Qualifiés de la Déviance Islamique (IOUQUADI -qaida), les Manifestants pour Tous et pour  Tout (MTT), les Ligues AntiRhöm (LAR), les Autonomistes Blettons à Bonnet Jaune (ABBJ), les Francs-Tireurs et Partisans Résolus de l'Anticapitalisme (FTPRA). L'accord se fit aisément sur la nécessité d'une solution rapide, radicale et finale au problème Flanbine. L'infecte taupe sioniste, l'inventeur impie du mariage pour tous, le pédophilique amant de Leopolda (da!), le créateur de l'écotaxou, l'ennemi mortel de la Blettagne indépendante, allait payer le prix de son infamie.

Des contacts non moins excessivement discrets furent pris avec quelques notabilités du monde politique dont on présumait  qu'elles observeraient à tout le moins une neutralité bienmalveillante. L'avis de ces éminentes personnalités fut que, dans une situation de blocage institutionnel caractérisé, une procédure de déblocage accéléré s'imposait.

On se répartit donc les responsabilités logistiques. Il ne restait plus qu'à décider  de la date et du lieu.

L'annonce d'un déplacement de Flanbine à la Pléfectance de la Légion Blettagne fournit l'occasion. Les commandos d'intervention furent bientôt sur place. On s'était assuré de la complicité de quelques chefs des Gloupements Mépubliquains de Chéculité (GMC), dont le cumul d'heures supplémentaires non payées avait fini par mettre à mal la légendaire loyauté. Faute de trouver un accord sur les modalités matérielles de l'intervention (Petit-Clamart / Kennedy / Ravaillac / rue Saint-Nicaise), on s'était résolu à les combiner.

En ce matin frisquet de décembre, la limousine présidentielle stoppa devant le perron de la Pléfectance de Blettagne. C'était le jour anniversaire de l'assassinat de J.-F. K., mais personne n'y avait pris garde. Au cul les leçons de l'Histoire. Une modeste escouade de GLC était chargée d'assurer la sécurité du Président et de lui rendre les honneurs funèbres -- qu'est-ce que je raconte, moi, on n'y est pas encore, ménageons le suce-pince. Les Autonomistes Blettons à bonnet Jaune (ABBJ) avaient fait savoir qu'ils se tiendraient tranquilles. On avait en conséquence réduit le dispositif à max, coupes budgétaires obligent.

Plus engoncé que jamais dans son costard bleu-pétrole, la bouille ornée de son éternel sourire niais, Flanbine descendit le premier, suivi de sa copine adultérine, Valérie Triquebalai.

" Je vais te le lectifier, moi, ton soulile de clétin  (1), marmonna, sur le toit de la Pléfectance, la snippeuse embusquée derrière son viseur infrarouge. Et elle appuya sur la gâchette. Au même instant, un membre du GMC arrosait le couple présidentiel d'une rafale de sa calachenillekoff, tandis qu'un(e) enturbanné(e) en burnous, accouru(e) d'on ne sait où, déclenchait sa ceinture d'explosifs. C'est alors que la limousine présidentielle, artistement piégée la veille par un commando des Autonomistes Blettons, propulsa dans les airs les morceaux de son habitacle, de son moteur et de son chauffeur.

Au fond du trou de dix mètres creusé par cette débauche nitroglycérinée, les sauveteurs réussirent à récupérer une dent creuse de Flanbine, et la petite culotte de Valérie, miraculeusement intacte.

On torcha vite fait des obsèques nationales au président défunt, puis on passa aux choses sérieuses.

On y est encore.


Note 1 -

Cette particularité de prononciation suggère une origine ultraMarine de la snippeuse en question.


Exercice -

Transformez ce court récit :

1/ en vaudeville burlesque (trois actes) dans le goût de Feydeau, mâtiné de film de politique-fiction-catastrophe, avec un zeste de Sergio Leone, dans une dramaturgie de Nostradamus.

2/ en saga pseudo-historique à suce-pince (minimum : 1500 pages) dans le goût de Jonathan Littel Big Man.


Note -

Le parvis de la Pléfectance de Blettagne pourrait être avantageusement remplacé par la salle du conseil des ministres, avec valoche explosive planquée sous la table, façon Berchtesgaden. Dans une variante hard, mais excessivement peu vraisemblable,  le ministre des affaires étranges Laurent Radius du Cubiteau, secrètement converti à l'Islam radical, se charge de la déposer avant de partir pisser.  Dans une version super-hard , les ministres Jean-Yves Le Tri-Hihan et Stéphanie La Foll, traîtreusement passés aux ABBJ, se chargent de piéger la limousine flanbinique qui, quoique flambant neuve, flamba.

Note de la note -  " qui, quoique..." : eh  quoi ? quoi ? quoi ?



Additum -

Il n'existe pas, à notre connaissance, d'approche historique de l'assassinat politique à travers les âges. L'ouvrage que nous préparons sur le sujet devrait contribuer à  concombler cette lacune. Il s'agit d'envisager l'assassinat politique, non point d'un point de vue éthico-mémorialo-pleurnichard, toujours réducteur et crétin, mais du point de vue de ses effets, examinés avec sang-froid et objectivité. Un assassinat politique peut en effet débloquer une situation, infléchir une tendance, voire l'inverser, servir de déclencheur à une révolution, à une guerre. Banzaï !


Myriam Ben Rataboum : Histoire de l'assassinat politique, de Jules César à Flanbine : une approche raisonnée ( à paraître aux Presses de l'Université Libre du Haut-Verdon )






jeudi 14 novembre 2013

Pour en finir avec la tyrannie du temps


1002 -


Au temps où j'étudiais la grammaire du grec ancien, j'ai appris que le futur était à l'origine un mode, plutôt qu'un temps, un désidératif qui, comme son nom l'indique, exprime le désir, le souhait, cousin de l'optatif, mode lui aussi du souhait et de la possibilité. Ce désidératif se retrouve, à un stade ancien de leur développement, dans d'autres langues indo-européennes.

Le grec "archaïque" (antérieur à l'époque homérique) ne connaissait donc pas le futur comme temps. Cela suggère que les Grecs de cette époque (disons vers 1500 avant notre ère) avaient du temps une autre expérience que la nôtre, et que, en particulier, ils ne pensaient pas "l'avenir" de la même façon que nous. Peut-être, du reste, ne le pensaient-ils pas du tout. Ils ne pensaient pas "je ferai telle chose", mais "je désire / je souhaite faire telle chose" ou  plutôt, peut-être, "Je désirerais / Je souhaiterais faire telle chose".

Interprétant d'un point de vue philosophique les observations de Jacqueline de Romilly, dans Le Temps dans la tragédie grecque, Lucien Jerphagnon note que " le temps n'avait pour ainsi dire aucun statut conceptuel dans la pensée archaïque, en Grèce ". Ce n'est qu'avec Pindare, puis avec les Tragiques, qu' " il en arrive à se dégager comme dimension consciente à partir du Ve siècle av. J.-C. ". C'est aussi au Ve siècle que les Grecs, avec Hérodote, puis Thucydide, inventent l'Histoire, jusqu'alors confondue avec le Mythe. Au mythos des poèmes homériques a succédé le logos de l'historien de la guerre du Péloponnèse. et, avec lui, la vive conscience de l'écoulement du temps. C'est encore au début du Ve siècle qu'avec les guerres Médiques s'affirme la puissance de la démocratie athénienne., avec toutes les péripéties d'une vie politique intense et complexe, qui, elles aussi, engendrent le sentiment d'un flux temporel intense et serré.

On peut se demander si cette naissance d'une conscience neuve du temps, dont témoignent les oeuvres littéraires, n'a pas été favorisée aussi par des progrès réalisés  dans la mesure du temps, notamment par le perfectionnement de la clepsydre, instrument que les Grecs ont emprunté à l'Egypte. Ces progrès furent lents, comme en témoignera bien plus tard la boutade d'un Sénèque constatant qu'il était plus facile d'accorder deux horloges que deux philosophes; s'il en était ainsi, c'est qu'au milieu du premier siècle de notre ère, parvenir à accorder deux horloges n'était toujours pas une petite affaire. Mais avait-on, en ce temps-là encore, besoin de mesurer le temps de façon plus précise ? Probablement que non.

Quoi qu'il en soit, l'histoire de la conscience du temps en Occident paraît inséparable de l'histoire des progrès dans les techniques de mesure du temps. On pourrait aisément établir un parallèle entre la fréquence et le succès du thème mélancolique de la fuite du temps à partir de la Renaissance, et les progrès des performances des horloges et des montres. Au fur et à mesure des progrès des techniques de mesure du temps, la conscience que les hommes, en Occident, avaient de leur vie s'est trouvé asservie (au sens technique du terme) au découpage de plus en plus fin du temps que permettaient les progrès incessants des instruments de mesure. Asservissement peut-être inévitable, à partir d'un certain stade d'accroissement démographique, surtout, sans doute, dans une société de plus en plus urbanisée. Le souci de la mesure du temps a d'ailleurs dû naître, il y a environ  cinq mille ans, dans quelques cités-Etats du Moyen-Orient, et une conscience d'un temps historicisé n'a dû longtemps concerner qu'une poignée de clercs. " Ici, disait l'autre jour, à la télévision, une dame qui élève des chevaux percherons du côté de Mortagne, on vit sans montre " : rare privilège à notre époque , où chacun vérifie l'heure à sa montre, sur son portable, au tableau de bord de sa voiture, à chaque instant.

Il faut, en tout cas, prendre asservissement dans les deux sens du terme. On lit dans Variété, de Paul Valéry :

" Le courrier ni le téléphone ne harcelaient Platon. L'heure du train ne pressait pas Virgile. Descartes s'oubliait à songer sur les quais d'Amsterdam. Mais nos mouvements d'aujourd'hui se règlent sur des fractions exactes du temps. " Manière de suggérer que ni la méditation philosophique ni la rêverie poétique ni, sans doute, le simple plaisir de vivre ne s'accommodent de cet incessant rappel de l'inexorable écoulement du temps. Un temps qui, pourtant, comme certains résultats de la physique quantique le suggèrent, n'existe peut-être pas dans la nature. Il n'est pas impossible que ce soient les hommes qui, pour le meilleur et pour le pire, aient inventé le temps, qui n'est peut-être rien d'autre que la mesure du mouvement.

Il n'est pas question de nier les avantages sociaux procurés par la maîtrise du temps . Mais nous ne devrions pas oublier que, si nous le maîtrisons, il nous maîtrise tout autant, ni que le mode d'existence sociale engendré par cette maîtrise n'est qu'un des modes possibles d'existence sociale. A ma connaissance, nos ethnologues modernes, s'ils ont abondamment enquêté  sur les structures de la parenté, de la propriété ou sur les croyances religieuses de population restées, aux quatre coins du monde, au stade néolithique, ils ne les ont guère interrogées sur leur expérience du temps, et c'est dommage. Quant à nous, si la sophistication de nos sociétés est inconcevable sans leur asservissement au temps des montres, nous ne pouvons ignorer de quel prix nous devons payer ces "progrès".

A commencer par la disparition d'une certaine insouciance et la montée d'une tristesse certaine. Notre existence est rythmée par le retour ou l'apparition d'échéances, grandes et petites, multiples, et rarement réjouissantes. L'humeur globalement sombre, morose en tout cas, de nos contemporains tient largement à leur conscience d'être obligés d'aller à leur rencontre, sans possibilité apparente de prendre la tangente et la clé des champs. Au quotidien, c'est l'obligation d'être à l'heure au boulot, la peur de rater son train ou son bus,  ou son rendez-vous chez le médecin. A plus longe échéance, c'est la durée moyenne de la vie, statistiquement établie. A bien plus longue échéance encore, c'est la fin de toute vie sur la planète, puis la fin du système solaire, déjà programmées par les astrophysiciens, à un ou deux millions d'années près. La conscience de l'écoulement du temps est essentiellement catastrophique.

L'actualité récente nous a donné des exemples des dégâts collectifs et politiques de l'angoisse du temps : l'échéance de la mise en place de l'écotaxe, celle de l'augmentation de la TVA, ont suscité leur cortège de réactions de fureur et d'actes de violence. C'est que nos politiciens et technocrates planificateurs sont des enragés du calendrier, d'inlassables fabricants d'échéances : au premier du tant, l'écotaxe entrera en vigueur; au quinze du tant ce sera le tour de la TVA. Etc. etc. La politique de l'actuel gouvernement semble se réduire à l'application d'un calendrier de mesures toutes moins réjouissantes les unes que les autres, annoncées et réannoncées par les médias à chaque bulletin radio-télévisé. Tiens, je ne savais pas que l'augmentation de la TVA à 20% allait entrer en vigueur au 1er janvier. Eh bien maintenant, tu le sais, connard, Va falloir replanifier ton budget. Etonnez-vous, dans ces conditions, que les gens voient rouge quand on leur agite incessamment la muleta sous le nez.

Il vaudrait la peine d'inventorier avec précision les multiples formes de cette obsession d'un temps chronométré, défini, planifié, et ses effets négatifs sur notre vie et notre façon de l'appréhender et de la mener. Comment un paysan grec des environs de 1500 avant notre ère, qui généralement n'avait aucune idée de son âge précis, et ne s'en souciait aucunement, planifiait-il les travaux des champs ? Eh bien, justement, il ne planifiait rien du tout, vu que la notion de planification était absolument inconnue. Alors, qu'est-ce qu'il se disait, dans une langue où, rappelons-le, le temps du futur était inconnu ? Je pense qu'il devait se représenter les choses au conditionnel. Selon moi, il devait se dire, à peu près, la chose suivante :

" Si le temps s'y prêtait, j'aimerais, le jour qui devrait s'enchaîner à ce jour-ci, labourer mon champ; puis, un des jours qui devraient s'enchaîner à ce jour-là, je pourrais semer du blé; ainsi, au printemps qui devrait s'enchaîner à l'hiver qui devrait s'enchaîner à cet automne-ci, je devrais voir pousser mon blé. "

Evidemment, il ne devait pas se dire exactement ça. Il ne devait même pas se le dire du tout. Mais d'une façon ou d'une autre, il devait voir les choses comme ça.

Voir les choses comme ça, sur le mode du souhait assorti de réserves prudemment hypothétiques, présente le considérable avantage de faire d'avance la part des choses, du gel, de la grêle, de la tempête, du typhon du tsunami, etc. De prendre en compte l'incertain, l'aléatoire. Et de ne pas se détruire les neurones, le sang, le foie et le reste à force de vouloir respecter à tout prix un calendrier que le moindre caprice d'un dieu quelconque risque à tout moment de bouleverser. Cela aide aussi à faire preuve d'un peu plus de respect pour tout ce qui nous dépasse.

Nos lointains ancêtres du paléolithique ignoraient-ils tout de cette hideuse fille du progrès des civilisations : la peur du lendemain ? Peut-être est-elle née quand les chasseurs-cueilleurs ont laissé la place, au début du néolithique, aux pasteurs et aux laboureurs.

Le paysan breton de l'anthropocène moyen (final ?), accablé de dettes dont les intérêts arrivent à échéance et acculé à la nécessité de s'en acquitter sinon ce sera la clé sous la porte et l'inscription à l'ANPE (avec des rendez-vous à respecter, sinon ce sera la radiation, et bonjour les indemnités chômage), eh bien, on imagine aisément qu'il ne  raisonne pas du tout comme un paysan crétois du minoéen moyen. J'imagine qu'il se tient à peu près (pas en breton, tu penses bien que la langue des ancêtres, quand on a l'huissier au cul...) le discours suivant :

" Demain à six heures, faut que j'aille sans faute récupérer le tracteur à la coopérative " (le sien a été saisi), " sinon, je passe mon tour et bonjour le labour. Ensuite, faut qu'avant le tant du mois j'aille acheter mon blé (à la coopérative), sinon je m'encaisse l'augmentation de TVA à 20% et bonjour les cadeaux de Noël pour les mômes qu'y faut que j'aille acheter ( les cadeaux, pas les mômes) avant le tant, sinon y en aura plus. Ensuite, avant le tant du mois prochain, qu'il pleuve qu'il vente, je sème mon blé. Comme ça, il lève au mois d'avril, et entre le 15 et le 20 août, je le moissonne avec la moissonneuse-batteuse de la coopérative qu'il faut que je pense à aller retenir avant la fin de la semaine, dernier délai, sinon bonjour la galère. Comme ça, début septembre, j'obtiens une avance de la banque pour régler mes dettes. "

Bel exemple de planification. Notre paysan breton se donne à peu de frais l'illusion rassurante de maîtriser son calendrier. Sauf que c'est exactement le  contraire. Car, à la différence des prévisions du paysan grec du second millénaire avant notre ère, il pèche contre la plus élémentaire prudence en escamotant les aléas. Autrement dit les caprices des dieux, qui tiennent dans leurs mains les fils de notre destinée à tous. Sans compter les caprices des banques.  Il ne laisse pas, dans ses prévisions, assez de jeu.

C'est cela, au fond, que les modernes ont perdu, en échange de l'illusion de maîtriser le temps : le sens du jeu, le goût du jeu. Tu me diras que quand on a l'huissier au cul, le goût du jeu... Il faudrait examiner de près la nature de l'engrenage par lequel notre paysan breton (et avec lui tant d'autres, qui ne sont ni paysans ni bretons) est sur le point de se faire broyer, s'il n'arrive pas à rembourser ses emprunts à l'échéance. Il y a longtemps que l'envie de jouer lui a passé. Il a même oublié ce que ça peut bien être.

Eh bien, puisque les dieux n'arrêtent pas de jouer avec nous, de se jouer de nous et de nos plans sur la comète, au moins serions-nous bien inspirés de ne pas en rajouter dans le registre de la frénésie calculatrice et planificatrice, et de prendre les choses avec un peu plus de détachement et de nonchalance. Rilke a sans doute tout dit de la vanité des entreprises humaines quand il  a écrit, dans la huitième des Elégies de Duino :

"  Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux. " (1)

La conscience de notre impuissance peut nous conduire à un désespoir qui peut finir par inhiber l'envie même de vivre. Peut-être qu'une humilité teintée d'humour en serait l'antidote efficace. Si les dieux savent si bien jouer, nous aurions bien le droit de nous accorder le  droit de jouer un peu, nous aussi. Sur le point d'être écrasé , le pou que nous sommes peut bien rire un peu. Si le pire est à peu près toujours sûr, si l'avenir planifié s'annonce catastrophique, ce n'est pas une raison pour en plus faire la gueule. Si nous envisagions l'existence, ne serait-ce qu'au quotidien, sous un jour plus ludique, si nous saisissions à tout moment l'occasion de l'arracher à la tyrannie du temps pour offrir à notre humeur joueuse la pâture du plaisir de l'instant, elle nous paraîtrait sûrement moins répétitive et moins morose. Nous avons le sentiment que cela nous est devenu très difficile, presque impossible, parce que la tyrannie du temps est inséparable d'une autre tyrannie, celle des mille  et un besoins que nous nous sommes inventés ou qu'on nous a inventés. S'affranchir du temps, retrouver le prix de l'insouciance, de la nonchalance, le bonheur de la rêverie, la joie du rire, cela devrait impliquer que l'on tente de se rapprocher, ne serait-ce qu'un tout petit peu, de la simplicité des premiers âges, et sans doute aussi de notre fond de naïveté animale. Il y a plus de sagesse à cueillir dans les gambades de mon chat poursuivant un papillon que dans  toutes les méditations des philosophes sur le Temps.

Aussi dressés soient-ils à singer les adultes qui leur serinent à longueur d'année que le temps rationnellement géré, c'est la clé de leur avenir, de la réussite, de la fortune, les enfants ont conservé, dans leurs jeux, un peu de l'insouciance spontanée et joyeuse de nos lointains ancêtres. Dans le jeu, ils ne connaissent pas le futur, mais seulement l'immédiateté du désir et de son assouvissement : si on jouait à ... eh bien jouons ! Et s'ils ne sont pas, comme c'est malheureusement trop souvent le cas, drogués aux jeux vidéo, s'ils jouent, et s'ils jouissent, c'est avec trois fois rien. C'est leur exemple qui doit nous guider, comme  André Breton l'a dit magnifiquement  au début du Manifeste du surréalisme  (2).

Une jolie chanson de Julien Clerc dit :

Si on chantait
Si on chantait
Si on chantait
Si on chantait

la la la la ...

Il suffisait de laisser venir l'envie, de la formuler, et, aussitôt née, la voilà assouvie.

Laisser monter en soi, à toute occasion, à tout instant, l'envie de gaieté, l'envie de sourire, l'envie de rire, l'envie de chanter, l'envie de joie, inventer la joie et, sitôt inventée, la vivre : hygiène quotidienne, talisman souverain contre la tristesse du temps.

La joie, hors du temps, c'est simple comme bonjour. C'est tout le temps Noël pour le simple d'esprit et de coeur.


Note 1 -   La traduction est de Claude Simon

Note 2 -

C'est l'occasion ou jamais de citer ces lignes inoubliables :

" S'il garde quelque lucidité, il ne peut que se retourner alors vers son enfance qui , pour massacrée qu'elle ait été par les soins des dresseurs, ne lui en semble pas moins pleine de charmes. Là, l'absence de toute rigueur connue lui laisse la perspective de plusieurs vies menées à la fois ; il s'enracine dans cette illusion ; il ne veut plus connaître que la facilité momentanée, extrême, de toutes choses. Chaque matin, des enfants partent sans inquiétude. Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais. "

                                                     ( André Breton, Manifeste du surréalisme )


SgrA°




Vase des moissonneurs ( vers 1550 av. J.-C. )  /  Musée d'Héraklion

mardi 12 novembre 2013

" The Roots " ( Kader Attou / Compagnie Accrorap) : aux racines de la danse

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C'est toujours amusant et instructif d'observer, au fil des spectacles présentés, les variations dans la composition du public d'une salle. Il y a le public bourgeois qui s'habille pour aller  un samedi soir assister à la performance de deux ou trois acteurs connus dans un spectacle de boulevard. Il y  a celui, plus mêlé, des fans de l'humoriste à la mode. Il y a les soirs où des contingents de lycéens, accompagnés de leurs profs, occupent une bonne moitié des places pour découvrir Le Cid ou l'Ecole des femmes. L'autre soir, ne me souvenant plus du tout de ce qui pouvait bien correspondre au billet que j'avais acheté trois mois auparavant et n'ayant pu mettre la main sur le programme de mon abonnement, je n'avais aucune idée du genre de public auquel je me mêlerais. Je me rendis donc au théâtre en me disant que les bonnes raisons que j'avais eues de retenir ce spectacle-là me reviendraient en y assistant.

Sur les marches du parvis et dans le hall d'entrée, je repérai un nombre tout-à-fait inhabituel de jeunes loustics au crâne orné d'une crête, souvent décolorée, ou d'une banane surdimensionnée, mode capillaire qui me parut plutôt rétro, mais je ne suis pas spécialiste en la matière. Beaucoup de jeunes femmes aussi, vives et gaies, accompagnées d'enfants. Je découvris, en lisant le programme que The Roots était un spectacle de danse hip hop ou à dominante hip hop.

Il est difficile aujourd'hui de rencontrer un enseignant qui ne vous resservira pas l'antienne, cent fois entendue, sur ces jeunes à ce point drogués d'images et de sons ingurgités en désordre sur internet qu'ils sont devenus incapables de fixer leur attention sur le même objet plus de dix minutes; et encore, à les entendre, dix minutes semblent un objectif inatteignable. Hier soir, ce fut sans doute une de ces exceptions qui confirment la règle. Un spectacle d'une  heure trois-quarts, d'une rare intensité et sans aucun temps mort, fut suivi dans un silence de cathédrale, seulement troublé par les applaudissements qui saluèrent quelques moments particulièrement forts. Mes loustics à crêtes et à bananes étaient à coup sûr des connaisseurs, tout-à-fait capables de maintenir leur attention sur un sujet qui les passionnait pendant une durée propre à plonger dans une profonde stupéfaction n'importe quel prof du secondaire.

Au lever du rideau, à l'avant-scène Cour, un grand type dégingandé, affalé dans un fauteuil à oreillettes habilement effondré, émerge manifestement d'un sommeil pâteux, tout en écoutant, sur un Teppaz vintage, une musique surannée gravée sur un vieux 45 tours. Cela donne une gestuelle qui évoque, mais de très loin, et de façon seulement allusive et stylisée, les mouvements incertains et maladroits du réveil. Une gestuelle tout de suite extrêmement élaborée, sophistiquée même, qui met en branle tout le corps, sur un tempo rapide. Au fond de la scène, les dix autres danseurs attendent de prendre le relais, pour une série de variations ininterrompues, d'une virtuosité époustouflante.

Avec cette scène initiale, on est tout de suite dans le vif du sujet : les racines de la danse, et son essence. Qu'est-ce que danser et comment naît le désir de danser ?

Une de nos comédiennes célèbres a raconté un jour qu'à seize ans, elle s'était découvert une vocation de danseuse. Elle s'en ouvrit à ses parents, un philosophe connu, et son épouse , intellectuelle de haute volée elle aussi, qui avaient toujours rêvé pour leur fille d'un brillant parcours scolaire et universitaire, hypokhâgne, khâgne, Normale Sup', bref la réédition du parcours de papa-maman. Son rêve, à elle, les consterna : le projet de faire carrière dans la danse, pour une jeune fille aux dons intellectuels certains, leur paraissait un gâchis sans nom. Ils ne lui cachèrent pas que la danse était  une activité bonne pour des abrutis décérébrés, puisque chacun sait qu'elle consacre le triomphe du corps sur l'esprit.

Quel extraordinaire contresens ! De tous les arts, la danse est sans doute le plus intellectuel, le plus cérébral qui soit. Peut-être que le ballet des petits rats de l'Opéra sacrifie trop souvent à de contestables mollesses sensuelles, mais dans le cas du hip hop, une telle dérive est radicalement exclue. Le hip hop, en tout cas celui dont les onze danseurs de la Compagnie Accrorap, en pleine maîtrise de leur art, dirigés par Kader Attou,  chorégraphe inspiré, m'ont administré la démonstration, c'est la danse pure et dure. L'esprit impose sa royauté au corps qu'il conduit là où il veut. Il y a dans cet art quelque chose de l'éthique guerrière des samouraï, et la devise du danseur de hip hop pourrait être ce rude avertissement de Turenne à son propre corps : "Tu trembles, carcasse, mais si tu savais où je te mène, tu  tremblerais bien davantage ".

En regardant mon bonhomme se désarticuler savamment dans son fauteuil, j'ai compris où la danse s'enracine : dans les innombrables mouvements, apparemment si désordonnés, si bâclés, du quotidien. C'est dans ce désordre et dans cet à-peu-près que s'enracine le désir de danser. Danser, c'est tenter de mettre de l'ordre, du sens, du rythme et de la beauté dans cette expérience quotidienne du corps qui est notre expérience à tous. En dépit de toute la virtuosité acrobatique des onze danseurs d'Accrorap, la base de leur gestuelle, ce sont les mouvements les plus élémentaires : marcher, se coucher, sauter, se pencher, tendre la main, etc. C'était si beau , si exemplaire, cette leçon de maintien qu'ils nous ont administrée pendant près de deux heures, que, le lendemain matin, faisant mes courses au supermarché, je me suis surpris à tenter de mettre un peu plus d'harmonie dans mes mouvements. Tiens, par exemple, marcher vite en contrôlant le mouvement des bras, le port de la tête, le regard, tout en développant bien les phases du pas, décoller le talon, puis la plante, puis le bout du pied, avant de poser l'autre pointe du pied, puis la plante, puis le talon, eh bien on n'y arrive pas comme ça du premier coup. Sans compter la respiration. Il y faut plus qu'une once de  sérénité zen, et surtout de la concentration, la seconde n'étant pas concevable sans la première.

Pas étonnant que mes ados n'aient pas moufté pendant tout le spectacle : nous nous sommes tous pris, pendant près de deux heures, une extraordinaire leçon de concentration. Tout l'esprit intensément tendu vers la réalisation d'un mouvement collectif (durée : une demi-seconde), micro-élément d'un ensemble collectif complexe ou d'une figure acrobatique individuelle. Il y avait quelque chose d'une rigueur monacale dans les évolutions de ces onze types en complet-veston, qui m'ont fait plus d'une fois songer aux danseurs soufis, absorbés dans leur extase. Les racines de la danse, c'est aussi ce désir éperdu de maîtrise, qui est le moteur perpétuel de cette forme de danse urbaine et populaire qu'est le hip hop. C'est une danse où l'on se lance des défis individuels, où il s'agit de surpasser sans cesse les concurrents en virtuosité, en audace, en perfection. L'idéalisme des danseurs de hip hop est effréné.

Ces onze danseurs lancés dans leur quête éperdue de perfection nous auront fait éprouver  l'une des plus belles émotions qui soient, et cela en dépit de musiques très belles, souvent très rythmées, très présentes : l'émotion du silence. Sur le tapis de danse épais, les déplacements, si rapides et complexes fussent-ils, ne faisaient aucun bruit. Si bien que le numéro de claquettes d'un des danseurs, sembla recevoir des autres un accueil perplexe, jusqu'à ce que, englouti par le groupe, il retourne au silence...

Aux racines de la danse, la musique ! Ou plutôt les musiques. Pourquoi la danse hip hop devrait -elle se cantonner ad vitam aeternam aux rythmes du rap ou aux musiques arabo-andalouses? Toute musique est source d'inspiration pour le danseur hip hop. Il trouve son bien partout, son avidité de musiques est insatiable. La danse hip hop, langage universel, s'accommode de toutes les musiques du monde. Pour ce spectacle, le chorégraphe avait donc fait un choix tout ce qu'il y a d'éclectique : de la suite pour violoncelle seul au festival de percussions plongées dans un bain électro-acoustique. Cela offrait l'occasion de ménager des contrastes d'ambiances, depuis les mouvements d'ensemble les plus frénétiques jusqu'aux déplacements lents, d'une grâce rêveuse.

Aux racines de la danse , de la danse hip hop comme de toutes les formes de danse : la dialectique de l'individuel et du collectif. C'est  sur elle que le chorégraphe fonde la dynamique et l'équilibre du spectacle. Dirigés de main de maître par Kader Attou, les onze danseurs de la Compagnie Accrorap développent longuement dans l'espace des motifs complexes avec une rigueur extraordinaire. C'est toute une grammaire du corps en mouvement qui s'expose sous nos yeux, aussi savante et subtile que la plus savante et subtile des langues. Tout cela très abstrait, au demeurant, loin de toute tentation de "figurer" quoi que ce soit. On n'est pas dans le lac des cygnes. On n'est d'ailleurs pas non plus sur un trottoir de Harlem. Le hip hop selon Kader Attou est un art très savant, quintessencié, et qui pourtant reste très proche de l'esprit des danseurs des rues à son meilleur.

On n'est pas dans le lac des cygnes, n'empêche que la dialectique de l'individuel et du collectif conduit Kader Attou à décliner les figures de la danse classique : le solo, le solo avec groupe, le quatuor, le trio, le duo. J'ai même cru entrevoir un pas de deux !

Mouvements d'ensemble réglés au quart de poil, démonstrations individuelles de virtuosité acrobatique : je me suis demandé si, dans ce spectacle si maîtrisé, une part était réservée à l'improvisation. Elle ne pouvait évidemment avoir sa place que dans les performances individuelles. C'est une question que j'aurais aimé poser aux danseurs après le spectacle (mais, étant parfois une grosse timide, je ne suis pas resté). A la réflexion, la question me paraît de peu d'intérêt : peu importe qu'un mouvement soit improvisé au dernier moment, si le résultat n'est pas inférieur au niveau de qualité de l'ensemble. Le temps ne fait rien à l'affaire. Que le mouvement ait été mis au point, répété pendant des mois, ou qu'il ait été imaginé et exécuté dans l'instant, dans les deux cas c'est l'esprit qui conçoit, c'est le corps qui exécute. Ce que l'on conçoit bien se danse clairement. Le mot improvisation suggère un abandon mollasson à la spontanéité de l'instant. Rien de tel dans le travail des danseurs d'Accrorap, pas plus que dans un solo de Miles Davis. Ce n'est pas à l'instrument, qu'il soit corps ou trompette, de concevoir et de décider . Et comment imaginer que ce phalanstère de danseurs virtuoses et perfectionnistes, au diapason des rigoureux désirs de son chorégraphe puisse être un instant au-dessous de lui-même et du propos défini par chacun, par tous ?

On n'est pas au cinéma, les réussites de ce genre sont toujours les réussites éphémères d'un soir. Je me dis que mes jeunes loustics encrêtés, décolorés, embananés, y furent pour quelque chose. Le silence profond d'un public envoûté, la qualité de son attention, la force de son émotion, ne sont pas sans effet sur le résultat. Le metteur en scène et ses danseurs ne s'y trompèrent pas qui, acclamés par une salle fervente, lui répondirent en l'applaudissant.

De ce spectacle magnifique, tous sortirent plus heureux et plus savants. Chacun y avait trouvé son bien, qui une brillante démonstration, qui le convaincant manifeste d'un art aux immenses possibilités, qui la profondeur d'une méditation.


The Roots , pièce pour onze danseurs   , Centre Chorégraphique National de la Rochelle et du Poitou-Charente / Compagnie Accrorap   - Direction artistique et chorégraphie : Kader Attou - Interprétation :  Babacar "Bouba" Cissé , Bruce Chiefare, Virgile Dagneaux, Erwan Godard, Mabrouk Gouicem, Adrien Goulinet, Kevin Mischel, Artem Orlov, Mehdi Ouachek, Nabil Ouelhadj, Maxime Vicente - Scénographie : Olivier Borne - Création sonore : Régis Baillet / Diaphane - Création lumière : Fabrice Crouzet  - Création des costumes : Nadia Genez


Babal







vendredi 8 novembre 2013

" La cause des livres" , ( Mona Ozouf )

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Cette cause des livres, Mona Ozouf l'aura noblement et longuement servie,  au cours de sa longue carrière . La brillante historienne de Varennes , la mort de la royauté  a tenu, pendant près de quarante ans une rubrique dans les pages littéraires du Nouvel Observateur . Elle propose ici, à lire ou à relire, une grosse centaine des articles qu'elle y a publiés, et où les classiques de la littérature et l'histoire se taillent la part du lion. Les productions de la littérature contemporaine sont pratiquement exclues de son champ d'investigation, sans doute parce que d'autres collaborateurs de l'hebdomadaire  étaient chargés d'en rendre compte. Elle a classé les pièces de ce qu'elle appelle sa"brocante" (mot qu'elle utilise souvent et que je lui  emprunte) selon une thématique en sept chapitres. On y a tout le loisir de découvrir le large éventail de ses curiosités, ses qualités de lectrice, la clairvoyance de son jugement, l'intérêt de ses réflexions, et un solide talent d'écrivain.

Un solide talent d'écrivain, dans un exercice soumis à des contraintes spécifiques, celles de la mise au point d'articles destinés à paraître dans un hebdomadaire grand public. D'abord une contrainte d'espace : le texte ne doit pas dépasser un certain nombre de signes. Cela conduit, quand il y a beaucoup de choses à dire, à une densité certaine, avec un risque de saturation étouffante pour le lecteur. Tenir compte ensuite du destinataire : éviter donc le piège de la spécialisation excessive mais aussi celui de la vulgarisation "bas de gamme" . Être à la fois suffisamment objective et suffisamment personnelle. Marier le plaisir du détail à la cohérence ramassée de la synthèse. Il m'a semblé que Mona Ozouf était parvenue à maintenir, entre ces exigences contradictoires, au long de plus de trois décennies, un bel équilibre, ainsi qu' une certaine égalité de ton ; on ne trouvera pas dans ce recueil d'emportements polémiques ni de prises de position passionnées ; ce n'est pas sa tasse de thé. Aussi convient-il, à mon sens, de ne pas lire ce livre d'une traite, ni même chapitre après chapitre; ce serait risquer l'indigestion pour cause d'ingestion excessive de textes qui n'avaient pas été conçus pour cet usage ;  la musiquette, en dépit du talent de la chroniqueuse, est forcément un peu répétitive ; la couturière travaille un peu trop à partir du même patron ; c'est le genre qui veut ça. L'effet d'accumulation aidant, il arrive que le plat du jour réchauffé paraisse pâteux, collant et pesant, ce qui n'était peut-être pas l'impression qu'il produisait à l'origine dans l'hebdomadaire, où le plaisir de la lecture naît souvent des contrastes entre plumes différentes. Il convient donc  d'adopter plutôt une démarche de lecture à sauts et à gambades, au gré de ses propres curiosités ou de celle que suscite tel ou tel titre, car le charme attractif du titre ne compte pas pour peu dans cet art délicat du journalisme érudit. Tiens, par exemple, j'ai été retenu par celui-ci, au parfum très british, entre Jane Austen et Agatha Christie : Le Paradis de Tante Margaret . C'est celui d'un article paru en 1983. Je n'ai pas été déçu. La  tante Margaret en question, c'est Margaret Mead, dont deux ouvrages qui venaient de paraître aux Etats-Unis -- celui de Derek Freeman notamment -- non encore publiés en français à l'époque de l'article -- ébranlaient la confiance, alors générale, dans le sérieux  d'études sur les indigènes des îles Samoa publiées au début des années 30. L'illustre ethnologue paraît avoir sacrifié abusivement au mythe rousseauiste du bon sauvage et tiré de ses observations des conclusions quelque peu hâtives,  et sûrement trop idéalisées, concernant, notamment, la vie amoureuse et sexuelle des jeunes Samoanes. La plume de ma tante évoque une autre tante qui compta sans doute beaucoup plus que la Tante Margaret dans la formation intellectuelle de Mona Ozouf à l'époque où, lycéenne à Saint-Brieuc, elle découvrait dans Les Temps modernes, les bonnes pages du Deuxième sexe. Eh oui. Il y eut, dans les lycées de France, vers la fin des années quarante, des adolescentes qui eurent ce privilège d'être parmi les premières lectrices de l'illustre pavé que je ne découvris,vers mes vingt-deux ans, que bien plus tard, à une époque où il était devenu un incontournable de la culture contemporaine. Tante Simone, évoquée dans cet article de 1990 à l'occasion de la publication de ses Lettres à Sartre, c'est, bien sûr, Simone de Beauvoir. Occasion pour Mona Ozouf de pointer, avec une sympathie teintée d'ironie, la distance entre l'avenir radieux promis aux femmes par la théoricienne et ses difficultés personnelles très concrètes pour conjurer, en bricolant une stratégie très élaborée, " l'horreur d'être malheureuse que l'affreux Sartre jugeait si puérile ".

Densité sans sécheresse, art de la synthèse, avec ce qu'il faut de rigueur universitaire tempérée par l'humour et le sens de la formule, amicale sérénité, empathie : ces qualités font pour moi le prix de ces articles et me paraissent briller particulièrement dans le chapitre, intitulé Une liasse de lettres, où Mona Ozouf a regroupé ceux qui traitent de correspondances, tantôt récemment rééditées, comme celle de Flaubert et de Sand, tantôt inédites, comme celle de Tocqueville ou d'Elie Halévy. Ce dernier, qui fit connaître en France l'utilitarisme anglo-saxon et fut un des fondateurs et des animateurs de la Revue de métaphysique et de morale, et, à ce titre, un des acteurs les plus remarquables de la vie intellectuelle française des années 1890 /1930, est aujourd'hui quelque peu oublié, du moins du grand public. L'article que lui consacre Mona Ozouf en 1996, à l'occasion de l'édition de sa correspondance inédite et de la réédition de son grand ouvrage sur l'utilitarisme,  La Formation du radicalisme philosophique, est un des plus beaux du recueil, vraiment représentatif de sa richesse et de son humanité. La culture de l'historienne, vivifiée par une sincère sympathie pour l'objet de son propos, atteint pleinement le résultat visé : non seulement nous faire connaître et comprendre l'homme et son oeuvre, mais nous le faire admirer et aimer. Beau travail de passeur, d'autant plus noble et utile qu'il attire l'attention du public sur des textes sans doute promis à une diffusion relativement confidentielle.

N'étant pas un lecteur du Nouvel Observateur, je n'avais découvert aucun de ces articles au moment de leur première publication dans l'hebdomadaire. Rassemblés dans un seul livre, ils deviennent une contribution à la connaissance de la vie intellectuelle en France sur près de quatre décennies, de 1975 aux environs de 2009, particulièrement dans le domaine de l'enquête historique. Le parcours choisi par l'auteur ( les articles ne sont pas classés par ordre chronologique mais par thèmes )  ne permet cependant pas de se faire aisément une idée claire de l'évolution éventuelle de ses centres d'intérêt ni de son écriture, ni de quelques tendances de la vie intellectuelle de ces années-là  .

En lisant ces articles, j'ai songé à l'essai de Pierre Bayard, Comment parler des livres qu'on n'a pas lus : la lecture de La Cause des livres pourrait  aider son lecteur à mieux maîtriser ce genre de performance ! J'ai senti l'accablement me gagner, en dénombrant, au fur et à mesure que je mesurais l'étendue des lectures de Mona Ozouf, tous les livres que j'aurais bien dû lire et que je n'ai pas lus. Ce sont pourtant souvent des classiques, de la critique littéraire, comme le Montaigne en mouvement de Jean Starobinski (1982), ou de la littérature, comme les Contes et récits de Nathaniel Hawthorne (publiés en 1996). C'est là que ce livre au si beau titre, en ressuscitant ces articles perdus dans de vieux numéros du Nouvel Observateur , sert à nouveau la cause des livres, en réactivant l'envie de lire. De lire ou, plus souvent encore, de relire, car Mona Ozouf, dans de belles pages consacrées à des classiques  -- Montesquieu, Valéry Larbaud, Victor Segalen, Balzac, Nicolas Bouvier et bien d'autres -- suscite une furieuse envie de retourner y voir, de revisiter ces textes qui captivèrent, qui enchantèrent, et dont on a pourtant parfois presque tout oublié. Rachel Frutiger : il suffit que Mona Ozouf cite le titre de cette nouvelle de Larbaud pour qu'un peu de l'émotion tendre qu'elle m'avait fait vivre, il y a bien des années, renaisse de ses cendres. Pourtant, je n'avais qu'à me retourner pour atteindre dans les rayons le volume des Enfantines  et savourer à nouveau le charme exquis et cruel des récits de Larbaud. Encore fallait-il que quelque chose m'y incitât, en faisant renaître envie et curiosité. C'est très souvent par la grâce de telles intercessions qu'une bibliothèque reste vivante ;  autrement, tombeau d'objets morts entassés, promis à la poussière.

Il est presque inévitable que, parlant beaucoup des autres, on parle un peu de soi. Mona Ozouf évoque, au détour d'un article, son adolescence bretonne,  à propos de sa découverte du Deuxième sexe au lycée de Saint-Brieuc, mais aussi dans un beau texte, tout d'émotion retenue, consacré à Louis Guilloux, dont l'épouse fut son professeur de lettres en classe de troisième. Cela nous vaut aussi , dans un article consacré à Victor Segalen, autre écrivain breton , une brève mais prenante évocation de Brest :  " A Brest, la mer est au bout des rues, et le vent partout. Dans le jardin exotique de l'Hôpital maritime, les bambous se prosternent sous la bourrasque d'ouest. " Ce sont des lignes qui ont la saveur amère du désir. Peut-être est-ce simplement le mien. On se croit bien à l'abri, dans sa forteresse intérieure, bien au sec dans son présent, et voici que, réveillés par quelques mots, apparemment si simples et pourtant magiques, les souvenirs, relégués dans les souterrains  de la mémoire, se soulèvent, reprennent couleur et forme, se font signe les uns aux autres, tandis que le corps frémit aux sensations du passé. C'est le fameux problème proustien : "Mort à jamais ? C'était possible " ....

La Bretagne, chère au coeur de Mona Ozouf, est souvent présente dans ce livre, par le biais des livres : ceux de Segalen, de Guilloux, de Per Jakez Helias ( Le Cheval d'orgueil , 1975 ), mais aussi d'auteurs moins connus, historiens, sociologues ou simples témoins. En 1984, Mona Ozouf rendait compte de Révoltes paysannes en Bretagne, de Fanch Elegoët , un ouvrage qu'il vaut sûrement la peine de relire aujourd'hui...

A l'époque lointaine de ses vingt ans, le coeur de Mona Ozouf battait pour l'extrême gauche. Elle entre au Parti Communiste en 1952, pour le quitter quatre ans plus tard, en 1956, après la révolte hongroise. Elle n'a cessé depuis de prendre ses distances à l'égard des espérances révolutionnaires ; certains de ses engagements politiques ultérieurs laissent rêveur : c'est ainsi qu'en 2003, elle signe une pétition soutenant l'intervention américaine en Irak ; ce choix ne plaidera pas en faveur de sa lucidité politique. De ses enquêtes sur la Révolution française -- qu'elle mena souvent de concert avec François Furet --, elle aura plutôt tiré une leçon de scepticisme à l'égard de toutes les entreprises de planification rationnelle de l'avenir :

" Contre cette religion pédagogique puisée par la Révolution dans le corbillon des Lumières, la traversée du XXe siècle paraît nous avoir définitivement vaccinés. Auschwitz, Hiroshima lui opposent leur tragique évidence. Les espoirs mis dans un écolage rationnel et organisé ? La croyance à l'organisation rationnelle du bonheur humain ? La marche irrésistible au progrès ?  Des niaiseries, pensons-nous aujourd'hui, ou pis, des impostures. "

Et l'on se demande parfois, en lisant certains de ses articles, dans quelle mesure elle ne partage pas , sur les révolutions, le cynisme désabusé d'un Théophile Gautier  :

" Des gens qui se tirent des coups de fusil dans une rue ; ceux qui restent dessus mettent les autres dessous ; l'herbe vient là plus belle le printemps qui suit ; un héros fait pousser d'excellents petits pois ... ".

Du reste, cette  cause des livres qu'elle défend depuis bientôt quarante ans, dans les colonnes du Nouvel Observateur,  organe très bien pensant d'une gauche excessivement modérée, d'un rose tirant vers le blanc, et à composante fortement intello, ce  n'est sûrement pas la cause du peuple. S'il y a une continuité dans la pensée et l'oeuvre de Mona Ozouf, c'est bien sa sympathie à travers le  temps -- son temps personnel et le temps de l'Histoire -- pour une aristocratie de l'esprit dont la brillante universitaire qu'elle est a toujours été solidaire ; jeune étudiante, ses admirations vont à une Simone de Beauvoir, à une Annie Kriegel, et ce recueil d'articles se résume à une balade aux quatre coins de la place des grands hommes, grands presque exclusivement dans le registre de la pensée. Ce n'est pas la sympathie pour le peuple commune à une George Sand et à un Barbès qui l'intéresse, c'est la qualité de leur correspondance. Le peuple n'est guère présent, dans ce livre, que dans un article -- significativement plus développé que de coutume -- sur les atrocités des massacres de septembre. Dans la séculaire confrontation dialectique des torchons et des serviettes, Mona Ozouf, depuis toujours, a fait sienne la cause des serviettes.

L'épreuve du temps est la plus redoutable et la plus nécessaire pour un  ouvrage de l'esprit, le meilleur test de sa qualité. Certes, je ne suis pas  toujours d'accord avec Mona Ozouf. Son indulgence pour Sainte-Beuve, par exemple, me paraît excessive. Il me semble qu'elle minimise l'aveuglement dont le bonhomme, plus d'une fois, fit preuve. Ses louvoiements politiques et ceux de Nodier lui inspirent un commentaire surprenant :

" Sainte-Beuve défiait quiconque de voir clair dans son itinéraire politique, fait de "croisements en tous sens". Quant à Nodier, Jacobin de la Révolution, conspirateur du Directoire, protégé sous l'Empire, décoré par la Restauration, historiographe du comte d'Artois, puis révoqué par le même devenu Charles X, ferme au poste sous le roi bourgeois, il pouvait avantageusement figurer dans le Dictionnaire des Girouettes. Chez l'un comme chez l'autre, il s'agissait moins d'opportunisme que d'un relativisme natif . "

Le relativisme, même natif, a bon dos. J'en tiens, quant à moi, pour un opportunisme délibéré et invétéré.

On lui pardonnera aussi certaines fautes d'orthographe (à moins qu'il ne s'agisse d'erreurs du typo), comme celle-ci (à propos du journal de Michelet) :

" Rousseau lui-même, avec son " projet qui n'eût jamais d'exemple ", est surclassé ."

Entre le "projet" et l'incongru circonflexe, ça fait beaucoup, pour une aussi brève citation. Rousseau, on le sait, a écrit :

" Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur ".

Agaçant pour tout amoureux de Rousseau (j'en suis) et du passé simple (j'en suis aussi), une des merveilles de la conjugaison française. On rencontre d'ailleurs de plus en plus souvent cet accent circonflexe parasite, signe parmi d'autres, de la dégradation de la connaissance de la langue.

Mais dans l'ensemble, il m'a semblé que ces articles, en vingt ou trente ans, n'avaient pas trop pris de rides, restaient toujours éclairants et utiles. Même avec du retard, suivons les conseils de lecture de Mona Ozouf. A coup sûr, nous nous en trouverons bien.


Mona Ozouf ,   La Cause des livres   ( NRF Gallimard )


Jambrun



Ce billet est le millième publié sur ce blog.


En baie de Saint-Brieuc