mardi 31 décembre 2013

La quenouille du Nouvel An

1023 -


J'ai inventé cette nuit un geste odieusement anti-hachémite et pro-nasique : 

                                                   la quenouille.

A l'occasion de la nouvelle année, si quelqu'un quelqu'un veut que je lui en fasse une, il n'a qu'à demander, et je la lui sors.


Le geste est d'une simplicité biblique et se maîtrise en cinq minutes d'entrainement devant la glace de la salle de bains ( j'en sors ). Il consiste à empoigner d'une main ferme le gland d'une quenouille imaginaire, puis à l'élever, avec une lenteur provocatrice, jusqu'à la hauteur du chapeau ( je prends mon bain avec mon chapeau ). L'essentiel est de conserver au long de l'opération un regard fixe, empreint d'une virile tristesse, et une avancée de mâchoire authentiquement mussolinienne. Pour la mise au point des détails, se reporter à la démonstration qu'en a donnée le sergent Bénureau.

La quenouille utilisée est un modèle télescopique à gland. J'en possède un exemplaire, qui m'a été légué par ma grand-mère paternelle, Pénélope. Elle s'en servait pour tuer le temps pendant les fréquentes absentes de mon grand-père, occupé à maintenir un semblant d'ordre français républicain dans divers coins foutoiresques du monde comme il n'allait pas bien à l'époque.

Je possède un fusain de Jean Rustine représentant ma grand-mère en train de se quenouiller. On sent l'artiste très influencé par l'Origine du Monde de Gustave Courbet. Je l'ai planqué derrière une tenture. Je le regarde de temps en temps pour me rappeler Grand-mère, car la mémoire que nous gardons des défunts est une façon de les maintenir en vie.


.


lundi 30 décembre 2013

Le jazz exclut la nostalgie

1022 -


Quelquefois je me dis que, depuis la disparition des grands inventeurs  -- Monk, Davis, Coltrane et quelques autres --, le jazz a peu à peu cessé de se renouveler en même temps qu'il s'est internationalisé, et s'est figé dans la répétition de quelques formules, toujours les mêmes ; que, depuis la disparition des dernières grandes formations -- Ellington, Basie --, il n'y a plus que le sempiternel quintette -- piano, contrebasse, drums, guitare, saxo --, avec les sempiternels solos ; et qu' au royaume du jazz tout a été dit en même temps que la messe. Mais c'est simplement que je ne vais pas assez au concert et que, depuis bien longtemps, je ne sors plus en boîte. Heureusement, pour m'éviter l'inscription obligatoire dans la confrérie des laudatores temporis acti, il m'arrive de me rappeler que Solal,  Lubat, Keith Jarrett sont toujours bien actifs, que Jacky Terrasson est en pleine forme, que Stacey Kent a une voix bien prenante. Et puis ça m'arrive aussi d'écouter comme tout le monde du très bon jazz à la radio. Secouons nos nostalgies !

Eh bien justement, l'autre soir, j'ai secoué ma nostalgie et mes puces, ai pris ma voiturette et suis allé à la ville voisine assister au concert de Lillian Boutté. Je me suis dit : je vais écouter une chanteuse qui est l'héritière et la continuatrice du rythm 'n' blues et de la soul. Je n'ai  pas été déçu : Lillian s'inscrit brillamment dans cette noble tradition, illustrée naguère par Ray Charles et Aretha Franklin : elle a la voix qu'il faut, avec toutes les rugosités et les douceurs suaves, elle a la pêche et le punch, elle a une belle personnalité et elle a le sens du collectif. Ce n'est pas par hasard que la Nouvelle Orléans, sa ville natale, a fait d'elle son ambassadrice. Elle nous a chanté quelques standards du vieux Satchmo, à qui le concert semblait dédié, et ça s'est terminé sur une interprétation vraiment magique, tendrement poignante, du célèbre " Do you know what it means / To miss New Orleans " qui clôt le non moins célèbre récital "Louis Armstrong sings the blues", que je conserve pieusement dans sa pochette crème depuis mes dix-huit ans.

Nostalgie, nostalgie? Eh bien, pas du tout. On comprenait très bien, en écoutant Lillian Boutté et ses cinq musiciens, pourquoi le jazz a conservé toute sa vitalité, tout son potentiel d'invention, près d'un siècle après le premier enregistrement d'un orchestre de jazz -- un orchestre composé d'ailleurs exclusivement de musiciens ... blancs, un scandale que nous éclaire la lecture du Peuple du jazz, le classique de LeRoi Jones. Le jazz, c'est de la musique qui s'invente en direct sous vos yeux (sous vos oreilles, plutôt). On me dira que c'est vrai de toute musique, y compris de notre musique "classique", mais ça l'est tout particulièrement du jazz. On dira aussi : le jazz, c'est des formules mélodiques et rythmiques répétitives, les solos, les riffs, que sais-je. Mais toute tradition musicale se définit par la répétition des mêmes structures, et personne n'ira chicaner au quatuor à corde ou à la symphonie leurs quatre mouvements, leurs clés, leurs tempi. A tout prendre, le jazz est beaucoup moins répétitif que la musique "classique" : voir l'énorme production de symphonies et de concertos dans l'Europe du XVIIIe siècle.

Faire accepter, voire oublier la convention des formules, c'st la tâche des musiciens. La qualité de l'invention dépend de leurs qualités à eux. Et l'autre soir, question invention, on a été servis. Les cinq accompagnateurs de Lillian Boutté étaient tous des musiciens accomplis, dans tous les aspects de leur art, Guillaume Nouaux notamment, un des tout meilleurs batteurs français, et Claude Braud, sax ténor d'enfer !

Des musiciens qui savent s'écouter, jouer vraiment ensemble, pour inventer une musique tonique, excitante, prenante, on en avait déjà eu un échantillon en première partie avec le quintettte de Jacques Ponzio, Africa Express. Là non plus, pas moyen d'en privilégier un, tant l'ensemble est homogène. Ah,  si :  Alain Venditti, excellent sax ténor qui, d'après mes recherches sur internet, exerce une autre activité, dans le domaine de l'analyse économique (si j'ai bien compris) : directeur de recherches au CNRS. Voyez-vous ça.

Deux très beaux ensembles qui nous ont donné l'exemple de ce qu'est le jazz quand ça fonctionne bien : un équilibre harmonieux entre l'individuel et le collectif. Et quand, après plus de deux heures et demie d'une écoute soutenue, on échoue à repérer, dans le détail, un seul moment de faiblesse, c'est que ça fonctionnait vraiment très bien.

Lillian Boutté (voix), avec Claude Braud (saxophone ténor), Denny Illett (guitare), Dan Moore (piano), Jean-Pierre Rebillard (contrebasse), Guillaume Nouaux (batterie)

Africa Express : Jacques Ponzio (piano), Alain Venditti (saxophone ténor), Patrick Gavard-Bondet (guitare), Jean-François Merlin (contrebasse), Nicolas Aureille (batterie)


John Brown













samedi 28 décembre 2013

"Siegfried", de Richard Wagner : un opéra antisémite ?

1021 -


"  Son regard haineux, que j'aperçus par la vitre, lui donnait vraiment un air tout à fait juif "
                                                     ( Jonathan Littell , Les Bienveillantes )

Le narrateur décrit ici un personnage particulièrement violent et antipathique, membre des sinistres Einsatzgrüppen chargés de liquider les populations juives dans l'Est de l'Europe. La phrase est d'une remarquable ambiguïté. Ou bien, en effet, elle suggère que la ressemblance avec un Juif du dénommé Turek (c'est le  nom de ce personnage), antisémite hystérique, révèle l'inanité des théories raciales nazies (inanité démontrée à ce moment du roman par un autre personnage, ami du narrateur), ou bien elle trahit l'antisémitisme du narrateur, membre, lui aussi, des Einsatzgrüppen, bien  que l'auteur ne le présente pas comme un antisémite convaincu. Dans ce second cas, on pourrait y discerner plutôt une influence semi-consciente de la vulgate antisémite européenne où certains traits, comme une prédisposition à la haine, sont considérés comme typiquement juifs.


On sait que Richard Wagner fut antisémite. Cet antisémitisme s'exprime sans fard dans  des textes de lui comme Le Judaïsme dans la musique. Cependant, on exonère généralement ses opéras du péché d'antisémitisme . Cette attitude ressemble peut-être à un cordon de sécurité destiné à sauver l'oeuvre du soupçon de contamination par les "mauvaises" pensées de son auteur. Elle n'est pas sans faire penser au zèle des céliniens s'efforçant de démontrer que les romans de l'auteur de Voyage au bout de la nuit ne participent en rien des obsessions antisémites qui  se donnent libre cours dans les pamphlets. Il conviendrait sans doute, dans les deux cas, d'y regarder de plus près.

Dans Siegfried, le second volet de la Tétralogie de Richard Wagner, Mime, le gnome qui, au fond d'une caverne, a élevé le héros, est un personnage particulièrement odieux et répugnant. Difforme et ricanant, il se disqualifie par sa soif d'or et de pouvoir. Il n'a protégé Siegfried que pour mieux l'asservir à ses propres intérêts. Il est le traître par excellence, avatar de Judas, qui finit par machiner l'assassinat de celui qu'il feint d'aimer et de protéger. La malfaisance de Mime, sa bassesse morale, sont puissamment soulignées par la musique.  Son chant  est glapissant, frénétique, haletant d'une rage inextinguible.

Je n'ai jamais pu m'empêcher de penser, en écoutant Siegfried, que Mime était Juif. Certes, me disais-je, interloqué par cette identification quasi immédiate,  mon subconscient n'est pas moins pollué de clichés antisémites que celui de n'importe quel Européen moyen, mais tout de même. Après tout, rien, dans le texte du livret écrit par Wagner, ne désigne explicitement Mime comme Juif.

Cependant, je ne suis pas le seul à avoir compris ce personnage comme une  caricature antisémite. C'est aussi l'avis, notamment, de Pierre-André Serna, l'auteur de l'Anti-Wagner sans peine, qui rapproche Mime, sur ce terrain, du Beckmesser des Maîtres chanteurs. On peut penser aussi à Alberich, le maître de Mime.

Je dois le reconnaître : mon subconscient n'est pas moins pollué de clichés antisémites que celui de n'importe quel Européen moyen : or je puis suspecter le compositeur d'avoir compté justement là-dessus pour favoriser dans l'esprit du spectateur l'identification de Mime à un Juif sans jamais le désigner comme tel. L'affreux nain correspond en effet, trait pour trait, au portrait-charge du Juif véhiculé par la vulgate antisémite européenne, telle qu'on la retrouve notamment dans nombre d'oeuvres littéraires, et non des moindres, depuis Le Juif de Malte de Marlowe jusqu'au Gobseck de Balzac en passant par Le Marchand de Venise de Shakespeare. Ces clichés sont si répandus, si prégnants que l'identification fonctionne presque automatiquement. Ce dispositif, en admettant que Wagner y ait eu  recours, est d'autant plus machiavélique et pervers qu'il est simple et apparemment innocent : c'est pas moi qui le dis, c'est vous...

Il n'est pas indifférent que, dans des opéras où s'exprime une vision du monde aussi manichéenne que celle de Wagner, les puissances du Mal soient représentées par un personnage qui ressemble de façon si frappante à la caricature traditionnelle du Juif. Serviteur du Mal, saturé d'impureté, tel apparaît bien Mime, face au couple de Siegfried et de Brünnhilde, incarnations de la Pureté, de la Vertu, de la beauté, du Bien.

Si l'on identifie Mime comme une incarnation symbolique  du Juif, tel que les clichés de l'antisémitisme européen le définissent, la relation entre Mime et Siegfried, peut, elle aussi, être lue sur un plan symbolique. Mime est l'éducateur et le protecteur de Siegfried, qu'il veut mettre au service de ses intérêts, puis se retourne contre lui et projette de le tuer. Symboliquement, Mime, l'Ancien, pourrait représenter à la fois l'Ancien Testament et le peuple juif, tandis que Siegfried, le Nouveau, incarnerait à la fois la Chrétienté et le Nouveau Testament. Dans cette optique, le meurtre de Mime pourrait être interprété comme l'épreuve que Siegfried doit affronter pour conquérir son émancipation et trouver sa vérité. Dans l'esprit de Hitler, plus tard, l'élimination des Juifs apparaîtra comme la condition de la régénération du peuple allemand. On peut, d'autre part, lire l'ensemble de la Tétralogie comme une mise en scène d'une philosophie de l'Histoire sans doute partiellement dérivée de Hegel. Face à Mime et Alberich, représentants de l'ordre ancien, Siegfried est porteur des forces de l'avenir.

Il serait naïf de penser que la  culture européenne, sous ses formes considérées comme les plus hautes,  ne s'est pas faite l'écho et le relais, jusqu'à une époque très récente, d'un antisémitisme dont on ne peut oublier  qu'il inspira, pendant de longs siècles, et de façon très officielle, la doctrine des Eglises chrétiennes et la pratique constante des pouvoirs politiques. Ses traces, dans l'inconscient collectif européen, seront très longues à s'effacer.

Non désigné comme Juif, mais éventuellement identifiable comme tel, Mime est un personnage radicalement négatif. Il est loisible de le considérer comme l'expression de l'antisémitisme de Wagner. Cependant il ne faut pas perdre de vue que, dans cette façon de voir les choses, entre  une part irréductible de subjectivité et, peut-être, de partialité. Rien, absolument rien, ne prouve que Wagner ait délibérément conçu Mime, Alberich ou  Beckmesser comme des représentations caricaturales du Juif, ni qu'il ait conçu certains de ses opéras comme des machines de guerre antisémites plus ou moins explicites. On ne possède de lui aucune confidence susceptible d'accréditer pareille thèse. Après tout, l'association de la volonté de puissance, de la cupidité et de la perfidie, si elle est un ingrédient récurrent de la caricature antisémite, ne lui est cependant pas réservée. Il ne faut pas perdre de vue non plus que l'univers des opéras de Wagner relève du légendaire et du merveilleux, ce qui rend aléatoire toute tentative d'identification à des personnages ou à des groupes sociaux réels. Bernard-Henri Lévy vient de relancer le débat sur la question en déclarant qu'on ne peut plus écouter Wagner comme on le faisait avant Auschwitz. Pour qu'une pareille thèse soit recevable, encore faudrait-il démontrer que les opéras de Wagner véhiculent un contenu antisémite, ce qui est rigoureusement indémontrable. BHL confond abusivement deux plans différents : celui des oeuvres et celui des opinions antisémites de leur auteur.

BHL est juif et ses engagements sionistes sont connus. Il est naturel que sa perception des oeuvres de Wagner en soit influencée. Mais moi, qui ne suis pas Juif, je ne me soucie aucunement d'Auschwitz ni de l'antisémitisme de Wagner quand j'écoute Tristan ou la Walkyrie. Je ne crois pas que lorsque Patrice Chéreau et Pierre Boulez ont monté la Tétralogie ils aient vu dans Alberich ou dans Mime des caricatures antisémites.

Les opéras de Wagner sont beaucoup moins tributaires (en admettant qu'ils le soient) des clichés antisémites  que de grandes oeuvres de la littérature européenne qui mettent en scène des Juifs, comme Le Juif de Malte de Marlowe, Le Marchand de Venise de Shakespeare, Gobseck de Balzac. Dans ces textes, le protagoniste est explicitement défini comme Juif. Même si la peinture qui en est faite est nuancée et riche en traits positifs, il serait hasardeux d'affirmer que leurs auteurs ne sacrifient pas peu ou prou aux clichés antisémites de leur époque. Cependant ni Marlowe, ni Shakespeare, ni Balzac ne peuvent être considérés comme des auteurs antisémites ni comme mettant leur oeuvre au service de la diffusion de thèses antisémites. Il est vrai qu'aucun d'entre eux n'a pâti comme Wagner de la récupération éhontée de son oeuvre par les nazis et leurs sympathisants, à commencer par les descendants du compositeur.







jeudi 26 décembre 2013

La nuit de tous les dangers

1020 -


Cette nuit, j'ai livré à de distingués étudiants commerciaux plutôt collet monté et détestablement pinailleurs  le corrigé d'une synthèse de documents, que j'ai rapidement égaré dans un monceau de paperasses jaunies qui m'échappaient des mains. Mais comme j'ai toujours eu un grand sens de l'improvisation, j'ai inventé la fin de chic. Je me rappelle que ça se terminait par : " Poil au cul " .

Encouragé par ce premier succès j'ai enchaîné sur une séquence où je fondais une entreprise de fabrication de bonnets rouges en plastique . Je les vendais aux Bretons de Quimperlé et de Morlaix. On les voyait écoper, écoper jusqu'à plus soif. Je leur criais : "Plus vite ! Un peu de nerf, tas de moules à far de bouchot breton !"

Ensuite je me suis vu dans mon petit berceau, dans notre bergerie de Sainte-Anne-la-Palud. Papa, coiffé d'un chapeau rond, et Maman, en coiffe bigoudène, étaient penchés sur moi et Papa disait à Maman : On l'appellera Jésus-Marie-Joseph. JMJ . C'est tendance, ça devrait plaire au pape François "

Avec ces vents de tempête, j'ai des nuits agitées.


Momus




lundi 23 décembre 2013

Les boucs émissaires de Nosy Be

1019 -


"  Haïr d'un seul coeur : c'est chez les humains le remède à bien  des maux  "
                                                              ( Eschyle, Les Euménides )


Début octobre 2013, dans un village de l'île malgache de Nosy Be, le cadavre d'un enfant rejeté par la mer est découvert sur une plage. Dans les heures qui suivent, en l'absence d'enquête sérieuse et d'autopsie, des villageois réunis en nombre se saisissent de trois hommes, un Malgache, oncle de l'enfant, un Français et un Italien, qu'ils accusent d'assassinat, de trafic d'organes, de pédophilie ; ils les soumettent à un simulacre d'interrogatoire, accompagné de tortures, puis les massacrent. Plusieurs centaines de personnes participent à ce lynchage. Les cadavres sont brûlés sur un bûcher, autour duquel chantent et dansent hommes, femmes et enfants. Concession à la modernité ou souci de conférer une exemplarité supplémentaire à l'exécution, le martyre des victimes est filmé. Aucun représentant officiel de la justice ni de la police ne s'est manifesté. L'oncle de l'enfant, principal suspect, avait même été livré par les gendarmes à ses futurs assassins.

Dans l'île de Nosy Be vivent depuis toujours des communautés de pêcheurs et d'agriculteurs. Cependant l'économie traditionnelle de l'île et le mode de vie de ses habitants ont été perturbés, depuis quelques décennies, par l'apparition du tourisme. Les publicités des agences de voyage décrivent Nosy Be comme un petit paradis tropical. Dans les villages et sur les plages s'expose le contraste entre le niveau de vie des autochtones et celui des touristes étrangers, pour la plupart venus d'Europe. Mais l'activité touristique à Nosy Be  est durement frappée par la crise.

A Nosy Be comme ailleurs à Madagascar circulent depuis quelque temps des rumeurs insistantes de trafics d'organes prélevés sur des enfants, sans qu'aucune preuve ait jamais été produite. Cependant, l'île a ses réseaux de prostitution et de pédophilie. Les agents de l'administration, de la police et de la justice sont souvent incapables et corrompus. La population les accuse de ne rien faire contre les criminels. Une telle situation favorise  explosions de violence et règlements de comptes. Des cas de simulacres de justice populaire ont été recensés à Madagascar au cours des mois précédents. A Nosy Be, les histoires d'enlèvements et d'assassinats d'enfants, victimes de trafiquants d'organes et de pédophiles, circulent à la veillée. Une communauté livrée à elle-même, abandonnée à ses angoisses, travaillée depuis longtemps par un véritable stress collectif, va tenter de se faire justice elle-même, en désignant, sur la foi de simples rumeurs, trois boucs émissaires.

Le scénario qu'elle imagine et met en place présente une série d'éléments significatifs. Les victimes sont au nombre de trois. Le principal suspect est un membre de la communauté, un Malgache, oncle de l'enfant; cependant, étant d'origine comorienne, il peut être considéré comme un étranger ; un différend d'ordre financier l'opposait au père; on lui reproche de surcroît de ne pas avoir mis beaucoup de zèle à rechercher l'enfant disparu. Ces légères présomptions vont, sans autre forme de procès, être érigées au rang de preuves. Cependant, le crime dont on l'accuse est particulièrement odieux, insupportable, puisque c'est un crime familial, le crime des crimes : il attente en effet aux liens les plus fondamentaux qui relient les membres de la collectivité ; symboliquement, il la menace dans son existence même.

Ses deux supposés complices, qui vont avec lui gravir les marches du calvaire, sont étrangers, l'un Français, l'autre Italien; ils avaient lié récemment connaissance avec l'oncle de l'enfant sur la plage. On y reconnaît aussitôt la preuve d'un lien  entre un exécutant autochtone et ses commanditaires étrangers. Aucune confrontation n'est organisée entre les trois hommes; les supposés complices sont sommairement interrogés séparément, puis exécutés avant le supposé auteur de l'enlèvement. Les trois victimes sont brûlées sur un bûcher autour duquel tortionnaires et villageois font cercle, accomplissant un simulacre de rituel chanté et dansé. Après l'exécution, la communauté avait prévu de célébrer un joro , cérémonie visant à conjurer le mauvais sort et à libérer l'île du mal. Mais les autorités, soucieuses sans doute d'éviter de nouveaux débordements, en ont interdit la tenue.

Dans un bref essai intitulé Un mécanisme générateur : le bouc émissaire ( inclus dans Sanglantes origines ) , René Girard s'interroge sur la signification  psycho-sociale d'une pratique récurrente dans toutes les sociétés humaines depuis la nuit des temps jusqu'à nos jours, celle du bouc émissaire. On la retrouve dans de nombreux mythes (celui d'Oedipe, par exemple) qui en éclairent le fonctionnement et la structure logique, tout en prétendant lui conférer une légitimité, en fournissant les "preuves" de son efficacité.

Des collectivités humaines désignent un ou des boucs émissaires dans des situations de crise aiguë qu'elles se sentent impuissantes à maîtriser -- une épidémie par exemple :  " A l'époque de la peste noire, écrit René Girard, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles qu'on a rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs. "

René Girard décrit le recours au bouc émissaire comme inséparable de phénomènes d'hystérie collective :

" Le lien causal entre crimes familiaux et "peste" appartient à la logique des foules déchaînées. Chaque fois qu'un de ces crimes est mentionné au sein d'une foule -- et certains ont toutes les chances d'être mentionnés dès lors qu'une foule se rassemble --, la rage collective se renforce et tend à se porter sur le premier objet disponible ou sur le plus visible ( ou peut-être également sur tel objet habituel ). L'impulsion violente devient si intense qu'elle réduit au silence toute autre considération, et la logique folle qu'on voit ici à l'oeuvre, le logos des groupes humains en pleine confusion, prend le dessus. "

" Croire au bouc émissaire, explique René Girard, signifie d'abord une seule chose, c'est croire à sa responsabilité de fauteur de troubles. En effet, dès l'instant où un processus non conscient de suggestion mimétique fait converger sur lui toutes les accusations, il apparaît manifestement comme la cause toute-puissante de tous les troubles perturbant une communauté, qui n'est plus elle-même que la somme de ces troubles. Les rôles sont alors inversés. Les persécuteurs se perçoivent comme les victimes passives de leur propre victime et ils voient dans leur victime une créature formidablement active et éminemment capable de les détruire. Le bouc émissaire donne toujours l'impression d'être un acteur plus puissant, ou une cause plus puissante, que ce qu'il est vraiment. "

Quel est le but d'une telle procédure ? Elle n'est manifestement pas de rendre une justice répondant à quelque critère rationnel que ce soit. Sur le terrain de la justice, elle relève d'une pensée symbolique et magique. Ses effets sont strictement psycho-sociaux : le rituel du bouc émissaire relâche une tension collective devenue insupportable, il réconcilie la communauté avec elle-même en mettant fin à l'ère du soupçon : " la persécution d'un bouc émissaire, écrit René Girard, doit coïncider avec une amélioration objective de la situation (dès lors qu'on a vraiment affaire à une situation mauvaise) et suffisamment importante pour que se produise l'effet psychosocial favorable, associé aux persécutions victimaires intenses. Un  phénomène de bouc émissaire ne peut avoir d'incidence que sur une seule réalité : le climat social. [...] A l'agitation et à la peur qui ont précédé le choix du bouc émissaire, puis à la violence exercée contre lui, succède, après sa mort, un climat nouveau d'harmonie et de paix ".

A cet égard, en interdisant le rituel du joro, les autorités locales, obéissant à une logique rationnelle et à des préoccupations circonstancielles, ne semblent pas avoir interrogé la signification de ce rituel en tant que probable rituel de clôture de la procédure du bouc émissaire.

Pour que fonctionne le recours au bouc émissaire, il faut évidemment que la signification de cette pratique en tant que telle reste inconsciente chez les acteurs. Il est hors de question que ceux-ci soient amenés à confronter, au moment où ils agissent, les justifications irrationnelles de leurs actes avec des critères rationnels. Il est clair pour eux que les preuves qu'ils ont accumulées contre les "coupables" sont irréfutables et décisives. Ainsi dans l'affaire de Nosy Be, de simples coïncidences prennent valeur de preuve. Dès lors qu'il s'agit d'accabler la victime désignée, tout est bon. On serait tenté de dire que, dans cette logique, le bouc émissaire est forcément coupable puisqu'il est le bouc émissaire. Au demeurant, une communauté engagée toute entière dans une entreprise de salut collectif ne saurait se tromper : "pour comprendre une genèse victimaire, écrit René Girard, il faut tenir compte de sa dimension non consciente. La seule chose qu'on ne doive pas attendre d'un mythe né du mécanisme victimaire, c'est qu'il reconnaisse que la victime est un bouc émissaire [...] ou, en d'autres termes, qu'il reconnaisse que le choix de la victime est arbitraire, que le lien causal entre la victime et la catastrophe qu'on lui attribue n'est pas réel. On n'attend rien de tel des persécuteurs médiévaux ou modernes. Car, on le comprend, ce serait parfaitement absurde. Ce lien causal sera regardé, au contraire, comme un fait si bien établi et si certain qu'il se passera de preuves. "

" Une communauté, écrit encore René Girard, qui s'active à chercher et à trouver des boucs émissaires est, en règle générale, une communauté perturbée par des dissensions ou par quelque désastre réel ou imaginaire. Elle établit un faux lien de cause à effet entre le bouc émissaire qu'elle a choisi et l'origine réelle ou imaginaire du problème auquel elle se heurte, quelle qu'elle soit. La présence dans tous ces mythes d'un désastre dont la victime est considérée objectivement, sinon personnellement, responsable, pourrait assurément découler de l'état de panique de la communauté et de la projection simultanée, par tous les persécuteurs, de leurs boucs émissaires personnels sur le dos de la victime. "

A Nosy Be, une trentaine de personnes ont été interpellées depuis les événements. Mais plusieurs centaines d'autres, présumées coupables d'assassinat ou de complicité d'assassinat ou, tout au moins, de non-assistance à personne en danger, circulent librement, en toute impunité. Les agences de voyage continuent de proposer Nosy Be comme destination touristique comme si rien ne  s'était passé, alors que deux Européens choisis presque au hasard par la foule ont été torturés et lynchés. Le silence médiatique est retombé sur le drame. Il serait pourtant fort intéressant de savoir comment les "autorités" malgaches, absentes ou complètement dépassées au moment des événements, vont en gérer les suites et quelles leçons elles vont en tirer. Ce qui s'est passé à Nosy Be illustre les régressions multiples qui affectent Madagascar comme beaucoup d'autres pays du monde, et  notamment une déliquescence de l'Etat, de moins en moins capable de fournir à la population les services qu''il est pourtant censé assurer dans une société moderne. Ce sont peut-être les nuisances destructrices de la modernité que les lyncheurs de Nosy Be entendaient conjurer. Il est à craindre que l'inepte et barbare simulacre de justice auquel ils ont eu recours ne se retourne contre eux, les laissant face à leur misère et à leurs illusions. " Les hommes, écrit René Girard, ne peuvent presque jamais partager pacifiquement un objet qu'ils désirent tous"; en revanche, ajoute-t-il, " il leur est toujours possible de partager un ennemi qu'ils haïssent tous, car ils peuvent s'unir pour le détruire. Après quoi les hostilités s'évaporent, du moins pour un temps ". Cette fois, le temps de la concorde commune risque d'être très court.

Nous aurions tort de considérer que la pratique du bouc émissaire est réservée à des sociétés "primitives" ou à des stades archaïques de notre propre société. La récente persécution des Juifs par les nazis est là pour nous rappeler qu'il n'en est rien. La tentation de rejeter sur un bouc émissaire la responsabilité des maux de la communauté est récurrente à toutes les époques et dans toutes les sociétés. Dans la société française actuelle, l'hostilité à l'égard de certains groupes sociaux minoritaires manifeste le désir à peine voilé de faire porter à ces groupes la responsabilité de certains maux qui frappent la collectivité. Le maire d'une commune du Var regrettait récemment que les pompiers soient intervenus trop vite pour maîtriser l'incendie qui ravageait un camp de Roms. Le fantasme du bûcher hantait ses propos, qui révélaient crûment cette tentation irrationnelle du recours au bouc émissaire, à laquelle seraient certainement prêts à succomber nombre de nos concitoyens, pour peu que la carence de l'Etat leur en offre l'occasion. Toute collectivité humaine est potentiellement menacée de régression vers de tels comportements de meute.

" Pourquoi est-il si difficile, écrit René Girard, de percevoir notre propre participation au phénomène et si facile de voir celle des autres ? Nos peurs et nos préjugés ne nous apparaissent jamais comme tels précisément parce qu'ils déterminent notre vision des gens que nous méprisons, que nous craignons, ou à l'encontre de qui nous exerçons des discriminations. Le soin que nous mettons à les éviter, notre violence psychologique à leur égard apparaissent, tout comme la violence physique d'un univers plus brutal, parfaitement justifiés par la nature et le comportement de ces gens. La même pratique que nous percevons comme persécutrice chez les autres nous semble toujours fondée quand c'est nous qui la mettons en oeuvre. "


René Girard ,  Sanglantes origines, entretiens avec Walter Burkert, Renato Rosaldo et Jonathan Z. Smith     ( Flammarion,  Champs / essais )

René Girard ,  Le Bouc émissaire  ( Le Livre de poche / Biblio )

Naissance d'une nation  , film de D.W. Griffith  ( 1915 )


Gehrard von Krollok




Jérôme Bosch, Le Portement de croix avec Sainte-Véronique ( Musée des beaux arts de Gand )





vendredi 20 décembre 2013

Deux petits déjeuners chez Tiffany

1018 -


Que peut-il arriver de pire à un  comédien, surtout unanimement célébré pour ses dons, sinon de ne pas être à la hauteur des exigences de son rôle ? C'est ce qui arrive, me semble-t-il, à la grande Audrey Hepburn, pourtant si brillante par ailleurs dans ce film, à un moment crucial de son interprétation de Holly Golightly, dans Breakfast at Tiffany's, de Blake Edwards.

Moment crucial en effet : Holly, en route pour l'aéroport où elle doit s'envoler pour le Brésil, vient de balancer hors du taxi le chat qui partageait sa vie. Bouleversé par ce qu'il considère comme une preuve de sécheresse de coeur et d'incapacité à aimer, Paul, l'écrivain, amoureux de Holly, descend à son tour du taxi, non sans  avoir dit son fait à la cruelle :

" No matter where you run, you just end up running into yourself "

( " Peu importe où tu t'enfuis : tu ne fais jamais que finir par t'enfuir en toi-même " ).

Holly se retrouve seule à l'arrière du taxi, et là, pendant quelques secondes, nous la voyons, immobile, face à la caméra, en un plan fixe centré sur son visage.

C'est un moment crucial pour elle : va-t-elle faire signe au chauffeur de poursuivre sa route ou va-t-elle à son tour quitter le taxi pour rejoindre Paul ?

C'est ce dernier parti qu'elle finit par prendre, à l'issue de ces quelques secondes décisives, où nous interrogeons son visage.

Et qu'y lisons-nous ?

Littéralement, rien. Le beau visage d'habitude si vif, si parlant de la comédienne reste, tout au long de cette brève mais cruciale séquence, absolument vide d'expression.

Or le personnage vient d'encaisser un choc excessivement brutal : soudainement rejetée (et, apparemment sans espoir de retour) par l'homme qui l'aime et qu'elle aime sans se l'être encore complètement avoué.

Ce moment, dans la vie de Holly, est capital, puisque c'est celui où, échappant à la comédie, elle est censée abandonner son masque, pour devenir, enfin, sincère avec elle-même.

Il me semble qu'Audrey Hepburn échoue complètement à communiquer la moindre émotion à la scène. Elle reste totalement froide, comme à l'extérieur de ce qui arrive à Holly. Déficit d'identification ? On songe aux conseils donnés par Stanislawski à l'acteur, pour obtenir de lui qu'il parvienne à s'identifier profondément au personnage.

C'est vrai que, pour l'actrice, la situation est particulièrement périlleuse : elle n'a rien à dire, rien à faire, juste à laisser monter en elle et jusqu'à son visage l'émotion qui va la jeter hors du taxi. Or aucune émotion ne se fait jour.

La difficulté était très grande, c'est entendu. Il s'agissait de ne pas tomber dans le mélo, de ne pas surjouer. Mais de laisser transparaître, sans en rajouter , une émotion vraie. Il y aurait fallu du génie. Cette fois-là, Audrey Hepburn ne se sera pas hissée au niveau de l'intuition géniale qui rend inoubliables certains moments de cinéma  ( Anthony Quinn s'effondrant en pleurs sur la plage, à la fin de la Strada, par exemple  -- j'y pense parce que c'est aussi un moment de conversion ).

Ce qui rattrape le coup, c'est évidemment que ça va très vite et, surtout, que la situation est suffisamment forte pour que le jeu de l'interprète devienne, à ce moment-là, relativement secondaire, du moment qu'elle n'en fait pas trop.

Ainsi, ce qui aurait pu être une très grande scène de cinéma ne dépasse pas le niveau d'une scène convenue. Pourtant Blake Edwards est un  grand metteur en scène mais il semble que là, il n'ait pas su se montrer assez exigeant vis-à-vis de son actrice.

                                                                   *

Ce n'est pas seulement pour le personnage et pour son interprète que cette scène du taxi est cruciale : c'est aussi à ce moment-là que le scénario du film diverge définitivement de la nouvelle éponyme de Truman Capote, pour déboucher sur un dénouement qui confère à cette adaptation une signification diamétralement opposée à celle de l'histoire imaginée par l'écrivain.  Dans cette dernière, Holly, accompagnée du  narrateur (qui ne porte d'autres noms que ceux  -- Fred", "chéri", "Buster" -- dont elle l'affuble), descend du taxi pour tenter, en vain, de retrouver le chat. Puis elle remonte seule dans le taxi, et disparaît loin de la vue du narrateur, loin de sa vie. Ainsi le happy end du film qui s'achève sur le baiser sous la pluie des amoureux serrant le chat entre eux n'existe pas dans la nouvelle.

Le sens de celle-ci n'est donc pas du tout le même que celui du film. Outre quelques aménagements secondaires comme l'effacement relatif de certains personnages ( le duo Rusty Trawler / Mag Wildwood ), ou complet ( Joe Bell, le patron de bar amoureux de Holly ), les modifications les plus significatives concernent les deux protagonistes. Dans la nouvelle, dont l'action est située pendant la seconde guerre mondiale (le film la transpose dans les années cinquante), le narrateur, écrivain débutant, n'a encore rien publié, à la différence du personnage du film ; on peut supposer qu'il est très jeune (en 1942, Truman Capote lui-même n'avait que dix-huit ans), alors que, dans le film, on donne  volontiers la trentaine au personnage de Paul Varjak ; le narrateur de la nouvelle n'est pas non plus le gigolo d'une femme riche, entretenu par elle, comme c'est le cas de Paul Varjak. Inversement, le film maintient un  flou relatif sur la source des revenus  de Holly. Du coup, l'édition Folio  de la nouvelle présente celle-ci comme " l'histoire de Holiday Golightly, la cover-girl incarnée à l'écran par Audrey Hepburn " : or le personnage n'a rien d'une cover-girl; elle est ce qu'on appelait, à l'époque de la publication originale, une play-girl, c'est-à-dire une fille facile, une fille entretenue, collectionnant les amants, de préférence riches; dans le récit de Truman Capote, elle en avoue onze, sans compter les passades qui lui permettent de se faire son argent de poche ou d'assurer ses fins de mois.

Dans le film, Paul Varjak, rapidement fasciné par la personnalité et la beauté de Holly, tombe passionnément amoureux d'elle. Ce n'est pas tout-à-fait le cas du narrateur, qui, incontestablement sous le charme de sa voisine, décrit ses sentiments pour elle en ces termes :

" A moins que, la question est d'importance, mon impression d'outrage fût en fonction de l'amour que j'éprouvais moi-même pour Holly. Un peu sans doute. Car je l'aimais comme j'avais aimé la cuisinière de couleur ( et plus qu'adulte ) de ma mère, et un facteur qui me laissait l'accompagner dans ses tournées, et une famille entière nommée Mc Kendrick. Ce genre d'amour engendre lui aussi la jalousie. " 

Aussi bien ne sera-t-il jamais clairement question d'amour entre eux. Ils ne coucheront pas non plus ensemble. Si le narrateur de la nouvelle est l'incarnation fictive de l'auteur lui-même, on comprend aisément qu'il ne pouvait guère en être autrement. Ses relations avec Holly sont d'un certain type; elles n'ont rien à voir avec les relations de Paul Varjak, hétérosexuel confirmé, avec une autre Holly que celle qu'avait imaginée Truman Capote.

Le personnage incarné dans le film par Audrey Hepburn entretient avec les hommes des relations passablement ludiques et ambiguës ; on pourrait même croire (en se forçant un peu) qu'elles sont platoniques. Elle nous est présentée comme une femme qui se trompe sur elle-même, ou, tout au moins, s'évertue depuis des années à se mentir à elle-même, la scène finale du taxi portant à son paroxysme un comportement véritablement auto-destructeur, auquel met fin son consentement final à l'amour. Le personnage de la nouvelle est très différent : elle apparaît très lucidement et délibérément installée dans un mode de vie aventuré, qui comporte certainement des aspects destructeurs , notamment son addiction aux alcools forts, beaucoup moins accentuée dans le film, et surtout une sorte de fuite en avant, en quête d'une certitude qui y mettrait fin :

" Je ne veux rien avoir à moi jusqu'à ce que je trouve l'endroit où moi et les choses on pourra s'appartenir. Je ne sais pas encore très bien où ce sera. Mais je sais que ça sera. "

Elle partage avec le narrateur le besoin d'être claire avec ses sentiments, de ne pas s'en laisser compter, encore moins de s'abuser soi-même. Coucher avec un homme pour son argent ne lui paraît en aucune façon répréhensible. Mais jouer la comédie de sentiments qu'on n'éprouve pas, elle s'y refuse :

" Je pillerais une tombe et je volerais une pincée des yeux d'un mort si je pensais que cela peut contribuer à égayer ma journée. Mais honnête par rapport à soi-même. Sois n'importe quoi sauf un lâche, un imposteur, un filou sentimental, une p... J'aimerais mieux avoir un cancer qu'un coeur malhonnête. Le cancer peut vous refroidir mais les autres choses le font certainement. "

Guérie de ses illusions  sur sa capacité d'amour, sur la capacité des autres à l'aimer ? Pas tout-à-fait : elle s'est crue aimée de son diplomate sud-américain, et elle avoue l'avoir aimé. L'amour, ce père Noël à l'usage des adultes... On fait profession de ne plus y croire, et pourtant... Seul en tout cas un amour suffisamment fort pourrait la retenir à New-York, où, depuis son arrestation, elle se sait grillée. Mais ce n'est pas le cas. Elle s'envole donc, seule, pour une destination qui, sans doute, ne sera pas la dernière sur le chemin de sa quête d'un accord avec les autres, avec le monde, avec elle-même.

Blake Edwards et son scénariste George Axelrod ont donc imaginé, sans doute avec la complicité d'Audrey Hepburn, un personnage qui, à certains égard, est l'exacte antithèse du personnage imaginé par Truman Capote. Il fallait ce remodelage pour rendre possible une comédie brillante, mais superficielle, à partir d'un récit amer, mais profond, écrit par un Raymond Radiguet new-yorkais du début des années cinquante. Il le fallait aussi pour faire accepter cette histoire au grand public en gommant ses aspects scabreux. Du coup, ce qui disparaît aussi du film, c'est toute la part de confidence personnelle voilée qui contribue certainement beaucoup au charme prenant et dérangeant de l'histoire originale. Le narrateur du récit ressemble évidemment à Truman Capote, mais il a sûrement mis aussi beaucoup de sa vie et de son coeur dans le personnage d'Holly Golightly au point qu'il aurait pu dire, à l'instar de Flaubert : Holly Golightly, c'est moi.


J.-B. Pontozanne






mardi 17 décembre 2013

La vie ou la mort d'Eugène, ou la vérité statistique du gène

1017 -


" Je sais, je suis passé entre les gouttes ", ai-je répondu au bon docteur qui venait de me dire que je revenais de loin. Le même qui m'avait dit, un an avant, avec une tranquille assurance : "Ne vous inquiétez pas, on va vous tirer de là." Cela valait mieux  d'ailleurs : à quoi bon me décrire en détail le parcours du combattant qui m'attendait . Préserver le moral de la troupe, c'est important. D'ailleurs, à eux tous, ils m'ont effectivement tiré de là. Entre temps, j'ai pu observer des parcours du combattant autrement plus gratinés que le mien. Je m'estime chanceux, très chanceux.

 Cette fois, donc, ça a passé; la casse a été limitée; la bête vit et son envie de vivre est intacte. Deux ans maintenant; le temps passe vite; et depuis que, comme dans la chanson de France Gall, on a tout débranché, je suis, comme on dit, en rémission. En rémission, quel drôle de mot. Tout droit sorti de la théologie. Il est vrai que, des péchés, j'en ai un paquet dont le solde n'est pas encore réglé. Le cancer, sanction d'un péché individuel ?  L'époque n'est pas bien lointaine, où plus d'un médecin n'hésitait guère à rappeler à son malade les péchés de son mode de vie : fumeur invétéré, accro à la bibine, amateur de pratiques sexuelles à risques... Pas question, bien sûr, de nier les facteurs de risque. Mais combien de pécheurs, bien plus gros pécheurs que moi, sont, comme moi, passés entre les gouttes, tandis que tant d'autres, bien plus méritants que moi, sobres comme des chameaux, assidus du préservatif et de la position du missionnaire, sportifs pratiquants dès la tendre enfance, intelligentes personnes, penseurs éminents, artistes géniaux, bienfaiteurs de l'humanité, se sont retrouvés trempés sous l'averse. De deux pécheurs jumeaux, ayant commis la même quantité des mêmes péchés, l'un développera un cancer, l'autre pas. Dans ce domaine, comme dans bien d'autres domaines de l'expérience humaine, la vérité statistique a pris la place de ce que, naguère, nous appelions la chance, le destin ; le tout est de se retrouver du bon côté du pourcentage. Certes, chacun a sa part de responsabilité personnelle dans son classement, mais quand, de jour en jour, s'appesantit sur tant de grandes villes, à la faveur d'un anticyclone un peu trop vissé, la chape épaisse d'une pollution riche d'innombrables nanoparticules, quand les traces de pesticides massivement utilisés par les agriculteurs de tous les pays du monde s'accumulent dans les nourritures que nous ingérons quotidiennement, l'incidence de la responsabilité individuelle  sur l'étiologie du cancer paraît bien faible. Elle paraît encore bien plus faible quand on a, ne serait-ce qu'une petite idée de ce qui se passe au niveau de nos cellules.

Moi qui étais profondément ignare en biologie et, encore bien plus, en génétique, ma mésaventure m'aura au moins donné l'envie d'en savoir un peu plus sur ces questions qui me concernent directement, moi comme tout un chacun. Histoire de savoir un peu mieux combien je suis petit oiseau sur la branche et combien la branche est menue. Et combien le vivant est fascinant. Insondablement complexe. Merveilleux et un peu terrifiant. Ces myriades de luttes féroces, de mariages et de divorces, ces naissances et ces morts incessantes  à l'échelle du milliardième de mètre, c'est moi. Ces labyrinthiques architectures, à l'équilibre si fragile, qu'un Piranèse ou qu'un Borges n'ont pas imaginées, c'est moi. Moi, cette extraordinaire usine spécialisée dans la fabrication,  par les moyens chimiques les plus sophistiqués, de ce qu'on appelle la vie, éphémère synergie d'un agrégat d'atomes. De quoi rabattre leur caquet à tant d'arrogants sur la Terre. Mais il faut croire qu'il en faudrait encore bien davantage pour guérir les humains de leur suffisance.

J'en suis à explorer les différences entre l'ADN mitochondrial et l'ADN nucléaire. Je m'informe sur les effets de l'acétylation et de la méthylation, sur les mystères de l'épissage, sur les effets de contraintes mécaniques sur l'expression des gènes. Je rame, mais je ne désespère pas de finir par y comprendre quelque chose. Je découvre les promesses des thérapies ciblées, dont je n'ai pu bénéficier, pour cause de gène non muté. Je comprends que la nouvelle médecine du cancer est de moins en moins une médecine d'organes, de plus en plus une médecine globale, qui concerne tout l'organisme, et dont les progrès sont étroitement liés à ceux de la biologie génétique. Le cancer est la maladie génétique par excellence. Il est aussi, probablement, la  maladie chronique par excellence, puisque nous sommes tous, à chaque instant de notre vie, des malades du cancer potentiels. Il est enfin la maladie orpheline par excellence, puisqu'aucun cancer n'est identique à un autre. Et même si les thérapies à la carte font des progrès chaque jour, les terrae incognitae du cancer sont encore immenses et le resteront sans doute encore longtemps.

Terrrae incognitae aussi immenses qu'est gigantesque la complexité du génome humain : 22 000 gènes ont été identifiés, mais la fonction de chacun est encore loin d'être connue avec certitude. Mais il y a aussi les quelque trois milliards de paires de bases, qui forment l'essentiel de notre ADN. Sans oublier les diverses variétés d'ARN. De cet univers concentré dans la tasse de thé d'une cellule, l'étude se  poursuit. Avec, paraît-il, une efficacité, une rapidité chaque jour plus grandes, et un coût chaque jour diminué.

Des quelque cent mille milliards de cellules dont nous sommes faits, à chaque seconde quelque vingt millions donnent naissance à deux cellules filles pour remplacer celles qui meurent ; chaque cellule nouvelle reçoit une copie complète de notre génome, grâce à un délicat et complexe processus de transfert; à chaque fois existe un risque d'erreur de transcription; chaque jour le copiste de cet immense infiniment petit scriptorium commet un très grand nombre d'erreurs; autant dire que chaque jour nous tombons potentiellement malades du cancer; heureusement, les défenses naturelles de l'organisme éliminent les cellules aberrantes ; mais, parfois, certaines de ces cellules échappent à l'élimination : ce sont les cellules cancéreuses ; elles y échappent d'autant plus aisément qu'elles sont douées, par l'effet d'un mécanisme que les bio-généticiens nomment télomérase, de la capacité de se reproduire beaucoup plus vite que les cellules normales, et un nombre de fois beaucoup plus grand, presque à l'infini : elles sont devenues immortelles !

Personne, à l'heure qu'il est, ne sait pourquoi, dans notre organisme, se produisent ces mutations qui donnent naissance aux cellules cancéreuses. Elles sont sans doute le produit d'un  hasard quantifiable par les méthodes statistiques. Elles sont le probable effet de l'usure et  du vieillissement de l'organisme, et l'augmentation des cas de cancer, dans les sociétés développées, est sans doute partiellement la rançon de l'augmentation de l'espérance de vie, et tout autant celle de notre mode de vie, source de mille et une agressions chimiques. On sait encore à peine ce qui permet à telle ou telle de ces populations de cellules malignes de passer d'un organe à l'autre, de détourner à leur profit notre réseau sanguin; on ne sait pas non plus pourquoi le même type de cellules cancéreuses résiste, dans certains cas, aux traitements, tandis que, dans d'autres cas similaires, les mêmes traitements sont efficaces sur les mêmes types de cellules ; on en sait pourtant toujours davantage sur le mécanisme qui permet à telle ou telle molécule de détruire une cellule cancéreuse : question de géométrie ultra-fine à trois dimensions dans l'univers de l'infiniment petit. Pour qu'une molécule se fixe sur la cellule cancéreuse qu'elle est chargée de détruire, encore-faut-il qu'elle trouve un site géométriquement adéquat. Sinon, autant essayer de serrer un boulon de 12 avec une clé de 17. Ainsi, des traitements ciblés, de plus en plus adaptés au cas unique du malade, sont appelés à prendre peu à peu  la place des chimiothérapies et des actes chirurgicaux aux effets secondaires souvent si lourds. L'immense défi lancé par la nature aux équipes de chercheurs suppose, pour être efficacement relevé, de considérables investissements, de difficiles négociations entre scientifiques, médecins, responsables politiques, responsables d'entreprises. C'est l'avenir de la médecine -- et pas seulement de la médecine du cancer -- qui se joue là, au carrefour de la biologie, de la génétique, de la chimie, de la physique.

Aujourd'hui, un malade du cancer en rémission, comme c'est mon cas, sait pourquoi il a échappé à la mort : il sait quelles chimiothérapies, quels gestes chirurgicaux ont été efficaces. Mais, pas plus que ses médecins, il ne sait pourquoi ça a commencé, pourquoi ça l'a frappé, lui, plutôt qu'un autre. Il ne sait pas davantage -- et  ses médecins ne le savent pas plus que lui -- si, tapies quelque part dans un recoin de son organisme, en sommeil sans qu'on sache pourquoi, sans qu'on sache ce qui, momentanément peut-être, les inhibe, quelques cellules cancéreuses ne sont pas sur le point de se réveiller. Les prises de sang, les scanners, sont comme des radars de veille, qui balaient périodiquement l'espace du corps, à l'affût de l'escadre ennemie.

Si je suis en rémission -- guéri peut-être -- je le dois d'abord au fait d'avoir été diagnostiqué à temps. Je le dois surtout au fait d'avoir été pris en charge par des équipes soignantes d'une haute compétence,  dévouées à leurs malades. Je le dois à la qualité d'organisation d'une médecine hospitalière parmi les plus performantes au monde, même s'il reste beaucoup de choses à améliorer, ce qui ne sera pas facile dans un contexte de crise qui ajoute de nouvelles difficultés aux difficultés existantes.  Je le dois aussi au fait que je suis, dans la population de ce pays, un privilégié, bénéficiant d'une couverture maladie poussée, qui nous a épargné, à moi et à ma famille, plus d'un souci, notamment financier.

Si pourtant je devais mourir du cancer, il me semble que je serais comme un cosmonaute dans un vaisseau spatial qui a définitivement échappé au contrôle des techniciens, et qui va se perdre dans  les ténèbres des espaces infinis, sans espoir de retour. Il sait à peu près comment c'est arrivé; il sait à peu près comment ça va finir ; il s'éloigne toujours plus de ses frères humains qui l'accompagnent de leur tendresse -- au moins les quelques uns pour qui il n'est pas seulement un paquet de protéines en voie de désagrégation -- mais qui ne peuvent plus rien pour lui ; ils le savent, et lui le sait; leurs signes de reconnaissance lui parviennent longtemps encore, de plus en plus  éloignés, de moins en moins distincts; et puis, les yeux grands ouverts, solitaire et lucide, il entre dans le grand silence.

Heureusement, Eugène n'en est pas là. Il a le privilège statistique de faire encore partie de ceux qui, très humblement, tentent d'apprendre le comment . Quant au pourquoi , on verra plus tard, peut-être, qui sait : chaque chose en son temps.


Pr. Thomas Tursz , La nouvelle médecine du cancer   ( Odile Jacob )

Dossier Pour la Science n° 81 (octobre-décembre 2013 )

Le Monde: supplément Science et médecine du mercredi 5 février 2014.

Jacques A. Bertrand ,  Comment j'ai mangé mon estomac  (Julliard)


J-C. Azezrty



Molécule d'herceptine , antitumoral inhibiteur, actif sur le cancer du sein







lundi 16 décembre 2013

Le petit vin blanc d'avent

1016 -


A matin, je passe devant la chapelle à l'heure de l'office dominical. Par les portes grandes ouvertes j'aperçois la foule compacte des fidèles qui me tournent le dos. Devant l'autel, la silhouette vaguement dorée sur tranche de l'archiprêtre. A l'unisson, tous entonnent un cantique, dont je ne comprends pas les paroles mais dont  je reconnais l'air :

Sol / Sol /Sol /Mi // Sol / La ...

Alors moi, à tue-tête, j'enchaîne :

" ...qu'on boit sous les tonnelles / Quand les filles sont belles / Du côté de Nogent ... "

Dans le silence profondément religieux qui suit, j'entends un tintement sur les dalles : l'archiprêtre a dû en laisser tomber son calice.

Pourvu qu'il ait quand même eu le temps de siffler son vin de messe.

Prosit !




samedi 14 décembre 2013

Mauvaise foi féminine

1015 -


Ma femme m'inquiète. Elle a des sautes d'humeur, des problèmes d'audition, et en plus elle est de mauvaise foi.

A matin, au supermarché, la caissière, obligeante, nous offre un billet de loterie  -- cent euros de bouffe pour noël à gagner -- à déposer dans une des urnes placées dans la galerie marchande.

Moi - Où sont les urnes ?

Ma femme - On n'en sait rien, nous. T'as qu'à faire attention à tes affaires.

Moi - ????

Ma femme - Eh bien oui. Déjà que tu perdais la tête, si maintenant tu perds tes burnes...


La caissière se marre.


Moi - Je n'ai pas dit : "Où sont mes burnes ?". J'ai dit : "Où sont les urnes ? "

Ma femme -  A propos d'urnes, si tu n'arrives même plus à articuler correctement, c'est que le jour de l'incinération n'est plus bien loin.

La caissière - Oh... Madame... tout de même...

Ma femme - Excusez-moi, mais, des fois, il me les casse.



ça en fait déjà une de retrouvée

vendredi 13 décembre 2013

" Le Marchand de Venise " : une pièce antisémite ? (2)

1014 -


Les pièces du dossier, tout d'abord. Bassanio, jeune gentilhomme vénitien, séduisant mais désargenté, aime la belle et riche Portia. Pour soutenir dignement la comparaison avec les nobles soupirants qui briguent ses faveurs, il sollicite l'aide financière de son ami Antonio, armateur et négociant prospère. Le marchand de Venise, c'est lui. Mais Antonio a déjà engagé toute sa fortune dans plusieurs navires. Pour permettre à Bassanio de trouver l'argent dont il a besoin, il consent à se porter garant de la somme que Bassanio se dispose à emprunter à un usurier, le Juif Shylock.

Shylock hésite. Certes, en dépit des risques encourus par les entreprises maritimes d'Antonio, il le juge solvable. Mais il le hait car il sait dans quel mépris l'autre le tient :

" He hates our sacred nation, and he rails,
  Even there where merchants most do congregate,
  On me, my bargains, and my well-won thrift,
  Which he calls interest ... "

( " Il hait notre nation sainte, et il raille, même aux endroits où les marchands se rassemblent en nombre, moi, mes contrats et mes profits honnêtement gagnés, qu'il nomme usure... " )

Les deux hommes négocient les termes du contrat. Chacun des deux dit à l'autre avec une franchise brutale le mal qu'il pense de lui. Shylock :

"  Signior Antonio, many a time and oft
   In theRialto you have rated me
   About my moneys and my usances :
   Still have I borne it with a patient shrug,
   For suff'rance is the badge of all our tribe.
   You call me misbeliever, cut throat-dog,
   And spet upon my Jewish gaberdine,
   And all for use of that which is mine own ... "

(  " Seigneur Antonio, que de fois sur le Rialto vous m'avez attaqué, à propos de mon argent et de mes profits. Calme, j'ai supporté cela, avec un haussement d'épaule, car la patience est la marque de notre peuple. Vous m'appelez mécréant, chien coupeur de gorge, et vous avez craché sur mon manteau de Juif, et tout cela parce que j'use de ce qui m'appartient. " )

A quoi Antonio répond :

"  I am as like to call thee so again,
To spet on thee again, to spurn thee too. "

( " Je suis encore capable de t'appeler encore ainsi, de cracher encore sur toi, de te rejeter aussi " )

L'échange est tout juste poli, au bord de l'empoignade. Néanmoins, Shylock, espérant tirer vengeance d'Antonio, dont il sait la fortune exposée aux périls de la mer, accepte de lui prêter trois mille ducats, mais à la célèbre condition :

"  If you repay me not on such a day
   In such a place, such sum or sums as are
   Expressed in the condition, let the forfeit
   Be nominated for an equal pound
   Of your fair flesh, to be cut off and taken
   In what part of your body pleaseth me. "

( " Si vous ne me remboursez pas, à tel jour, à tel endroit, telle somme ou telles sommes mentionnées dans le contrat, que l'indemnité soit fixée à une livre exactement de votre belle chair, à découper et à prélever dans la partie de votre corps qu'il me plaira " )

Antonio accepte le marché. Un peu plus tard, nous faisons la connaissance de Jessica, la fille de Shylock. Elle non plus n'a pas une grande estime pour lui :

"  Alack ! what heinous sin is it in me
   To be ashamed to be my father's child !
   But though I am a daughter to his blood,
   I am not to his manners... "

( " Hélas! quel haïssable péché est en moi d'avoir honte d'être la fille de mon père ! Mais  bien que je sois la fille de son sang, je ne le suis point de ses moeurs. " ) .

" Most beautiful pagan, most sweet Jew ! " ( "Très belle païenne, très douce Juive! " ) : ainsi la qualifie Lancelot, son valet, qu'elle charge de remettre, en cachette de son père, une lettre à son soupirant Lorenzo. Profitant de l'absence de Shylock, elle s'enfuit du domicile paternel, déguisée en page, emportant l'or et les bijoux de l'avare, pour rejoindre son amant. Ainsi berné,  la haine de Shylock pour Antonio ne fait que grandir :

"  SHYLOCK .   There I have another bad match -- a bankrupt, a prodigal, who dare scarce show his head on the Rialto, a beggar that was used to come so smug upon the mart ... let him look to his bond ! he was wont to call me usurer, let him look to his bond ! he was wont to lend money for a Christian curtsy, let him look to his bond ! 


   SALERIO .     Why, I am sure, if he forfeit, thou will not take his flesh -- what's that good for ?



   SHYLOCK .   To bait fish withall ! if it will feed nothing else, it will feed my revenge... He had disgraced me and hindred me half a million, laughed at my losses, mocked at my gains, scorned my nation, thwarted my bargains, cooled my friends, heated my enemies -- and what's his reason ? I am a Jew... Hath not a Jew eyes ? hath not a Jew hands, organs, dimensions, senses, affections, passions ? fed with the same food, hurt with the same weapons, subject to  the same diseases, healed by the same means, warmed and cooled by the same winter and summer, as a Christian is ? If you prick us, do we not bleed ? if you tickle us, do we not laugh ? if you poison us, do we not die ? and if you wrong us, shall we not revenge ? if we are like you in the rest, we will resemble you in that... If a Jew wrong a Christian, what is his humility ? Revenge. If a Christian wrong a Jew, what should his sufferance be by Christian example ? Why, revenge. The villainy you teach me I will execute, and it shall go hard but I will better the instruction. "


( "  SHYLOCK .   J'ai fait là une autre mauvaise affaire -- un banqueroutier, un prodigue, qui oserait à peine montrer sa tête au Rialto, un mendiant qui avait coutume de venir étaler sa suffisance au marché... Qu'il songe à son billet ! il avait coutume de me traiter d'usurier, qu'il songe à son billet ! il avait coutume de prêter de l'argent pour une révérence de Chrétien, qu'il songe à son billet !

    SALERIO .     Mais, j'en suis sûr, tu ne lui prendras pas sa chair -- à quoi bon ?

    SHYLOCK .   Pour appâter le poisson avec ! si ça ne nourrit rien d'autre, ça nourrira ma vengeance ... Il m'a accablé de honte, m'a soutiré un demi-million, s'est gaussé de mes pertes, s'est moqué de mes gains, a méprisé ma nation, a contrarié mes affaires, refroidi mes amis, échauffé mes ennemis -- et quelle est sa raison? Je suis un Juif.... Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des émotions, des passions ? nourri de la même nourriture, blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, tiré d'affaire par les mêmes moyens, réchauffé et refroidi par le même hiver, le même été, tout comme l'est un Chrétien ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? et si vous nous faites tort, ne nous vengerons-nous pas ? Si nous sommes comme vous pour le reste, nous vous ressemblerons en cela... Si un Juif fait tort à un Chrétien, quelle est son humilité ? La vengeance. Si un Chrétien fait tort à un Juif, que sera sa patience selon l'exemple chrétien ? eh bien, la vengeance. La vilenie que vous m'enseignez, je vais la mettre en pratique, et ce sera dur, mais je veux faire mieux que mon maître.  "     )

Sur ces entrefaites, on apprend qu'Antonio a perdu coup sur coup tous ses vaisseaux. Le voilà à la merci de Shylock. Sourd aux prières de son débiteur et de ses amis, qui vont jusqu'à lui promettre le double de la somme prêtée s'il renonce à exiger la livre de chair prévue dans le contrat, l'usurier réclame son dû devant le tribunal. Résigné, Antonio, tente d'apaiser la colère de ses amis :

"  ANTONIO .

   I pray you, think your question with the Jew.
   You may as well go stand upon the beach
   and bid the main flood bate his usual height,
   You may as well use question with the wolf
   Why he hath made the ewe bleat for the lamb;
   You may as well forbid the mountain pines
   To wag their high tops and to make no noise,
   When they are fretten with the gust of heaven;
   You may as well do any thing most hard,
   As seek to soften that -- than which what's harder ? --
   His Jewish heart.  "

( " ANTONIO  .  Je vous en prie, songez que vous traitez avec le Juif. Vous pouvez aussi bien vous tenir sur la plage  et prier la marée haute de baisser sa hauteur, vous pouvez aussi bien débattre avec le loup, sur la question de savoir pourquoi il fait pleurer la brebis sur l'agneau, vous pouvez aussi bien défendre aux pins des monts d'agiter leurs hautes cimes et de bruire quand ils sont tourmentés par les rafales du ciel ; vous pouvez aussi bien accomplir les actions les plus dures que tenter d'adoucir ceci -- et quoi de plus dur que ceci ? -- : son coeur de Juif. "

Heureusement, l'intervention de Portia, déguisée en docteur de droit civil, renverse la situation en faveur d'Antonio. Shylock, dépossédé de la moitié de ses biens, devra léguer ce qui lui en reste à sa fille Jessica et à Lorenzo, et se convertir. Il ne lui reste plus qu'à se retirer, sous les injures et les quolibets.


                                                              *


Dans un récent billet de sa République des livres, Pierre Assouline évoque " l'antijudaïsme controversé" du Marchand de Venise. De son côté, un de ses commentateurs écrit que la pièce est à la fois antisémite et ... philosémite !

Les mots antisémite et antisémitisme apparaissent dans notre langue dans les années qui suivent la publication de La France juive, d'Edouard Drumont (1886) et de la fondation par le même de la Ligue française antisémitique (1889). Les premières occurrences des deux termes apparaissent dans les années qui suivent, sous la plume des Goncourt, d'Anatole France, de Georges Clémenceau. Pierre Assouline a raison de parler d' antijudaïsme, et non d'antisémitismeà propos du Marchand de Venise, car la publication du livre de Drumont peut être considérée comme l'acte de naissance de l'antisémitisme moderne, fondé sur des arguments raciaux, et non plus sur les bases religieuses qui furent celles de l'antijudaïsme européen pendant des siècles. Le Marchand de Venise n'est nullement une pièce antisémite au sens où nous l'entendons aujourd'hui et les préjugés raciaux en sont totalement absents. Le traitement du personnage de Jessica en témoigne. Shakespeare, cependant, vit et écrit dans une société où, depuis des siècles,  les Juifs sont contraints de respecter diverses mesures de mise à l'écart et subissent, de la part des populations environnantes, des manifestations d'hostilité de forme et d'intensité diverses, pour des raisons religieuses, et aussi parce qu'ils exercent certaines professions : celle d'usurier, notamment, puisque l'Eglise interdit aux Chrétiens de pratiquer le prêt à intérêt. Montrer sur la scène un personnage d'usurier Juif, antipathique et même odieux, le tourner en ridicule, se moquer de sa déconfiture, n'a rien de scandaleux pour un spectateur élisabéthain. Marlowe, avec son Juif de Malte (vers 1589) et d'autres auteurs aujourd'hui moins connus, l'ont fait avant Shakespeare, qui a peut-être d'ailleurs été tenté d'exploiter le succès de la pièce de Marlowe. Le personnage du Juif est peut-être un personnage théâtral à la mode dans ces années qui voient le procès et la condamnation à mort de Rodrigo Lopez, le médecin juif de la reine Elisabeth, en 1594. La société anglaise de ces années là ne semble pas pour autant tourmentée par un antisémitisme particulièrement virulent : il n'y a pas de "problème" juif en Angleterre, vu que les Juifs sont interdits de séjour dans le royaume depuis le règne d'Edouard Ier ; ils y vivent pourtant nombreux sans y être inquiétés, à condition de se conformer, extérieurement du moins, aux rites du christianisme, et d'en afficher les croyances. Cependant, la pièce de Shakespeare reflète sans doute, mais sans qu'on puisse avoir aucune certitude sur ce point, les préjugés et l'hostilité de nombre de ses contemporains, même si l'action se déroule dans une Venise de convention. Certaines répliques sont particulièrement agressives, méprisantes et violentes, notamment celles que Shakespeare place dans la bouche d'Antonio, personnage présenté par ailleurs comme un homme généreux et sensible, ainsi que dans celles de ses amis, pour qui Shylock n'est pas d'abord identifié comme usurier, mais invariablement comme Juif, et méprisé à ce titre.

Le Marchand de Venise ne compte certainement pas au nombre des pièces de Shakespeare le plus souvent jouées depuis la Seconde guerre mondiale, du moins ailleurs qu'en Grande Bretagne. J'ai été témoin, voici quelques années,  dans une ville de province, d'une levée de boucliers contre la représentation de la pièce, à l'initiative d'une partie de la communauté juive de la ville, mais pas seulement. Il s'agissait pourtant d'une très bonne mise en scène et d'une très bonne interprétation. Le personnage de Shylock y était montré, autant que je m'en souvienne, sous un jour favorable, comme une victime et un être noble, et non comme un scélérat. Ce qui avait mis le feu aux poudres, c'était, je crois, une ample écharpe blanche dont le metteur en scène avait eu l'idée de draper le personnage, et qui rappelait fortement un accessoire vestimentaire utilisé dans le rituel judaïque. Du coup, le personnage pouvait apparaître comme le représentant de la communauté juive et l'incarnation de ses valeurs religieuses, amalgame qu'une simple lecture de la pièce rend fortement douteux, pour ne pas dire insupportable. De fait, l'intolérance que Shylock affiche à l'égard des pratiques non-juives (manger du porc, prier autrement que selon le rituel juif, etc.), son avarice, l'autorité tyrannique qu'il exerce sur sa fille, pour qui il ne manifeste guère d'affection, et surtout la cruauté impitoyable, inhumaine, dont il fait preuve à l'égard d'Antonio, le disqualifient pour être un représentant acceptable de sa communauté.

Shylock n'en est pas moins un des personnages les plus forts et les plus attachants que le génie de Shakespeare ait créés, et il est bien plus que le méchant par qui le malheur arrive et dont tout le monde souhaite la punition. Sa première apparition  le montre comme un homme d'affaires avisé, pesant lucidement le pour et le contre d'un engagement en faveur d'Antonio. Il n'a pas de peine à pointer la contradiction où s'enferme le digne contempteur de l'usure, tout content de trouver un usurier pour le tirer d'affaire, après l'avoir, pendant des années, accablé de son mépris :

"  Well then, it now appears you need my help;
   Go to then, you come to me, and you say,
   " Shylock, we would have moneys " -- you say so !
   You that did void your rheum upon my beard,
   And foot me as you spurn a stranger cur
   Over your threshold  "

( " Et alors, il apparaît que maintenant vous avez besoin de mon aide; et voilà, vous venez me voir et vous dites " Shylock, nous voudrions des sous " -- voilà ce que vous dites ! Vous qui éjectiez votre bave sur ma barbe, et me bottiez comme on chasse un chien bâtard étranger loin de son seuil " ).

" Shylock, we would have moneys ". Le vieil usurier ne cesse de mettre le doigt sur l'hypocrisie sous laquelle était occulté  un problème auquel les contemporains de Shakespeare étaient particulièrement sensibles : celui de la circulation et du commerce de l'argent dans des sociétés où l'instance religieuse dominante jetait l'opprobre sur le prêt à intérêt  et où une véritable activité bancaire peinait à exister. La générosité d'un Antonio prêtant son argent sans intérêt n'était évidemment pas une solution viable à grande échelle. Bassanio est le type de ces gentilshommes aussi dépensiers que désargentés, bien plus nombreux sans doute encore à Londres qu'à Venise, et dont le coutumier recours était d'aller régulièrement frapper à la porte d'un usurier. L'usurier exerce une fonction sociale aux frontières de la légalité, mais nécessaire; la rançon de ses profits, c'est la mise au ban de la société; le Juif est tout désigné pour ce double destin, et pour longtemps : au temps de Balzac, les duchesses continueront encore de courtiser Gobseck, l'usurier juif. A la fin de la pièce, Shylock est sommé de se convertir mais aucune sanction ne frappe ses activités d'usurier; on suppose qu'une fois devenu Chrétien, il pourra continuer de s'y adonner en toute tranquillité et, pourquoi pas, fort de sa nouvelle parenté avec le noble Lorenzo, son gendre, se faire banquier.

On ne doit pas perdre de vue le fait que Shylock (comme le Gobseck de Balzac, lui aussi d'une amère lucidité sur la société de son temps) est un vieil homme, qui a enduré injures et avanies pendant des années, ce qui donnerait une dimension quelque peu sénile à son acharnement , autrement totalement invraisemblable, à obtenir la réparation vengeresse et meurtrière dont il rêve, peut-être depuis longtemps.

La  célèbre tirade " Hath not a Jew eyes ? ..." , trop souvent citée hors de son contexte, est souvent perçue comme une sorte de revendication des droits humains quelque peu pleurarde, alors qu'il s'agit du constat rageur d'une identité de condition masquée par une énorme hypocrisie. Les mots "humility" et "sufferance", qui désignent deux vertus cardinales du vrai chrétien, sont là  pour  mettre en lumière le fossé entre les actes et les valeurs dont ses ennemis se réclament. Homo homini lupus , c'est la vérité de portée universelle que nous rappelle ici Shylock, avec une dureté lucide.

" Tout un homme, fait de tout les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n'importe qui " : la célèbre formule de Sartre, à la fin des Mots, s'applique parfaitement à Shylock tel que lui-même se voit : il  est le reflet fidèle de ceux qui le méprisent, le haïssent, le rejettent. Son comportement ne diffère en rien du leur, l'hypocrisie en moins. Sa cruauté est la leur, exacerbée par la révolte. Par ailleurs, mêmes préjugés, mêmes oeillères, même petitesse, même incapacité à se hausser au-dessus de sa misère morale. Son ennemi Antonio ne vaut guère mieux que lui . S'il prie, à la fin, le tribunal de rendre à Shylock sans indemnité la moitié de ses biens, c'est pour obtenir de gérer l'autre et pour imposer sous la menace à son adversaire une conversion et un testament ; sa "charité" ne va pas au-delà ; pour le reste, il savoure, à sa façon, sa vengeance. Il est vrai qu'ayant été à deux doigts de passer un très sale quart d'heure, un autre que lui se serait sans doute montré moins magnanime !

Une des grandes forces de la pièce (force qui est d'ailleurs la manifestation d'une des vertus majeures du théâtre) est donc de disposer la violence de Shylock et celle de ses adversaires en miroir l'une de l'autre. Les invectives et les accusations des uns et de l'autre sont presque interchangeables, dans un jeu de rôles où chacun des duellistes pourraient sans aucune difficulté échanger leurs positions. C'est pourquoi il est impossible de comprendre la pièce comme une machine de guerre délibérément dirigée par son auteur contre les Juifs. Le Marchand de Venise ne nous renseigne en rien sur ce que Shakespeare pensait des Juifs en tant que collectivité. Il est possible que le public du temps ait perçu dans sa pièce une prise de position favorable à la solution "finale" du "problème" juif à l'anglaise : la conversion. L'adorable Jessica se convertit au Christianisme, et le tour est joué; elle épousera son Lorenzo, ils seront heureux et auront beaucoup d'enfants, de petits Chrétiens pur sucre. Son vieux grigou de père en fera autant, deviendra soudain parfaitement tolérable, et ses affaires ne s'en porteront que mieux. Cependant, aucun des personnages n'est le porte-parole de l'auteur. Il les fait parler, les uns et les autres, chacun selon son caractère, ses préjugés, ses qualités et ses défauts. Il est à peu près sûr, en tout cas, que le projet d'écrire une pièce contre les Juifs lui était complètement étranger. Un ennemi résolu des Juifs et décidé à leur nuire aurait sans doute été incapable d'écrire le morceau de bravoure qu'il prête à Shylock au début de l'acte III. Cette réplique justement célèbre contient le meilleur argument qu'on puisse invoquer contre l'antisémitisme, comme contre toute forme de racisme : on ne peut, pour définir un Juif, trouver d'autres ingrédients que ceux qu'on trouve chez tous les humains. Pour le reste, Shakespeare reprend à sa manière le personnage mis à la mode par Marlowe. Il emprunte à d'autres, comme le fera si souvent Molière, tel ou tel motif : la livre de chair, par exemple, vient d'une nouvelle italienne du Trecento. Shylock n'est  pas qu'un Juif : c'est aussi un vieil avare, que disqualifient sa cupidité et sa sécheresse de coeur ; on rit de ses mésaventures comme on rit de celles d'Harpagon. Personnage aussi excessif et, en définitive, aussi aveugle que le barbon moliéresque, il faut qu'il le soit jusqu'au bout pour que l'engrenage dramatique, savamment agencé par Shakespeare, fonctionne. La révolte de Jessica ressemble à celle des jeunes premières de Molière brimées par un père ou un tuteur abusif. Ce sont là des ingrédients classiques de la comédie. Personnage clé de cette comédie romanesque qui ressemble si peu à nos comédies corsetées dans leur respect des unités, Shylock n'apparaît cependant que dans cinq scènes. La tonalité dominante de la pièce est plutôt assurée par les échanges galants de Portia avec ses soupirants, avec Bassanio, son amant, et de Lorenzo avec Jessica. Les femmes y tiennent la dragée haute à leurs partenaires masculins, et c'est une femme, Portia, qui tire brillamment Antonio de l'impasse où il s'était fourvoyé. La vérité du Marchand de Venise est sans doute plus accessible à qui peut goûter la poésie des dialogues dans la langue originale : ces scènes gracieuses sont sans doute plus difficiles à faire apprécier aujourd'hui que les affrontements de Shylock avec ses détracteurs . Et si, au lieu d'une très improbable pièce antisémite, nous devions, dans Le Marchand de Venise, goûter avant tout le charme d'une comédie tendrement féministe ?







 



mercredi 11 décembre 2013

" Le Marchand de Venise " : une pièce antisémite ?

1013 -


Je me suis laissé dire que Le Marchand de Venise, une pièce d'un certain Shakespeare William, serait une oeuvre violemment antisémite. L'auteur y met en scène un Juif, un dénommé Shylock, sous un jour très antipathique. Dans une scène particulièrement atroce, on le voit même manger une livre (1) de chair humaine. Jusqu'où iront nos auteurs dramatiques dans leur course à l'originalité ? Il paraît, d'ailleurs, que l'anthropologie, pardon, l'anthropophagie, revient très fort à la mode cette année à l'approche des fêtes. Quelle époque.

Mais ce n'est pas une  raison. De la part d'un auteur dont on me dit qu'il jouit d'une certaine notoriété, ce n'est pas admissible. Que font les autorités de tutelle ?

Personnellement, je trouve déplacées toutes ces manifestations excessives d'hostilité à l'égard des Juifs : ils ont assez payé pendant la dernière guerre.

On me dit que ce Shakespeare William serait natif du Tennessee et que ceci expliquerait cela. Je ne suis pas convaincu. Ce n'est tout de même pas parce qu'on a tous en nous un peu  de Tennesse qu'on a versé dans l'anthropométr phagie.


Note 1 -

" une livre " : très approximativement cinq cents de nos grammes









lundi 9 décembre 2013

" Le Peuple du blues ", de LeRoi Jones : un cinquantenaire oublié

1012 -


C'est en effet en 1963 que parut aux Etats-Unis Blues people. Negro music in White America dont la traduction française ( par Jacqueline Bernard) ne parut qu'en 1968. Son auteur, LeRoi Jones, fut d'abord connu en France par ses pièces de théâtre, Le Métro fantôme (1964) et L'Esclave (1965) , mises en scène par Antoine Bourseiller. Aujourd'hui, LeRoi Jones s'appelle (depuis 1967) Amiri Baraka.

Cinquante ans après sa parution, Le Peuple du  blues reste certainement un des livres les plus éclairants pour qui veut comprendre l'histoire du blues et du jazz depuis les origines ( l'arrivée sur le territoire des futurs Etats-Unis d'Amérique des premiers esclaves noirs venus d'Afrique ). Il le doit à l'érudition musicale de l'auteur, mais surtout à son approche sociologique. La grande force du livre est en effet de proposer une grille d'interprétation efficace (et qui, à mon avis, l'est toujours) des formes d'expression musicales des Noirs des Etats-Unis, en montrant comment leur histoire (blues, negro-spiritual, jazz) est inséparable des grandes périodes, séparées par des mutations décisives, de l'histoire des populations noires, soumises à la domination des Blancs au sein d'une société majoritairement blanche. Il s'attache donc à mettre en lumière la corrélation entre la période plus où moins durable où prévaut telle ou telle forme d'expression musicale, les modalités particulières de son succès, de son enracinement, de son extension, et les formes successives (formes souvent différentes synchroniquement) du statut social des Noirs : esclavage / abolition de l'exclavage / mesures ségrégationnistes de 1876 / première Guerre Mondiale / crise de 1929 / seconde Guerre Mondiale. Très vite ( dès la période de l'esclavage, en fait ) se dessine et s'affirme, au sein de la population noire, un clivage entre ses éléments les plus favorisés, qui rêvent de s'intégrer à la majorité blanche, et ses éléments les moins favorisés, souvent méprisés par les premiers. A ce clivage social s'ajoute une opposition  géographique entre les "Nordistes", bénéficiant de conditions matérielles relativement plus favorables, et les "Sudistes". Ces clivages se retrouvent dans les formes de musique appréciées et pratiquées par tel ou tel groupe social, dans telle ou telle région du pays. C'est ainsi que le blues reste longtemps une forme d'expression réservée aux Noirs vivant dans les zones rurales des Etats du Sud, et, à ce titre, relativement dédaignée par la bourgeoisie noire des grandes villes du Nord. De même, on ne chante pas de la même façon, vers 1920, les negro-spirituals dans une église baptiste de Chicago fréquentée par des Noirs installés depuis longtemps dans la ville et dans une autre église baptiste, fréquentée, elle, par des immigrants récemment arrivés du Sud.

LeRoi Jones souligne fortement un autre aspect important et significatif de l'histoire de la musique des Noirs aux Etats-Unis : sa récupération par la société blanche. C'est ainsi que le premier enregistrement d'un orchestre de jazz est celui, en 1920, d'un orchestre exclusivement formé de musiciens blancs. Plus tard, les orchestres de jazz blancs tiennent le haut du pavé, bénéficiant d'une notoriété, de conditions d'enregistrement et de rémunération supérieures à celles des formations noires, tout en faisant appel, de façon marginale à des instrumentistes noirs. L'auteur écrit à ce sujet :  " Le "roi du swing" était un Blanc, Benny Goodman, dont le seul lien avec la tradition africaine était d'avoir pris un arrangeur noir, puis engagé quelques instrumentistes de couleur ". Et, plus loin : " L'image de Benny Goodman engageant Teddy Wilson et plus tard Lionel Hampton, Charlie Christian et Cootie William dans ses orchestres si scandaleusement populaires, et faisant d'eux de la sorte de "grands noms"  du swing, me paraît comique; il n'est pas moins incroyable de penser que presque aucun musicien noir ne figurait au palmarès des concours organisés aux alentours de 1940 par les principales revues de jazz ".

Il n'en reste pas moins que, dès les années trente, le jazz attire des musiciens blancs de grand talent, comme Bix Beiderbecke; ce phénomène va s'accentuant après la seconde guerre mondiale, avec des créateurs de la qualité de Gerry Mulligan, Stan Getz ou Dave Brubeck. L'année de la publication du livre de LeRoi Jones est aussi celle de la Marche sur Washington et du célèbre discours de Martin Luther King. L'année suivante (1964) est promulgué le Civil Rights Act interdisant toute discrimination raciale. Le livre, exactement contemporain de ces événements, ne se demande pas -- et pour cause -- quels effets ils auront sur le devenir de la musique noire américaine. Ce qui frappe, à mon avis, avec le recul du temps, c'est qu'à partir de ces années-là, même si les créateurs noirs de premier plan continuent de rester nombreux, le jazz, assez rapidement, va cesser d'être perçu comme la musique spécifique des Noirs d'Amérique du Nord pour devenir un mode d'expression musical de plus en plus international, de plus en plus ouvert à de multiples influences, sans pour autant rompre avec ses lointaines racines africaines. Le temps où un Claude Luter jouait un jazz très étroitement inspiré de son modèle Sidney Bechet est depuis longtemps révolu, et les grands musiciens de jazz, en France et en Europe , ont pleinement affirmé leur originalité. Qu'en est-il cependant aux Etats-Unis, aujourd'hui que les grands orchestres tels que ceux d'Ellington ou de Basie ont disparu et que la relève des grands créateurs tels que Miles Davis, John Coltrane, Stan Getz ou Ray Charles n'a pas été vraiment assurée ? On ne se bouscule plus aujourd'hui pour acquérir la dernière grande nouveauté venue de New York, de Chicago ou de Los Angeles, au point qu'on a parfois l'impression (probablement fausse) que ce qui se fait aujourd'hui de mieux et de plus novateur, on le trouve plutôt à Paris ou à Berlin, ou encore dans certaines capitales africaines.

En 1963, le Peuple du blues , étude sur la musique des Noirs aux Etats-Unis, se voulait aussi un ouvrage militant, un ouvrage de combat. Dans les premiers chapitres du livre, l'auteur nous fait vivre, de façon bouleversante, avec une acuité parfois visionnaire, l'incroyable traumatisme infligé aux déportés noirs réduits en esclavage, déracinés, dépossédés de leur langue, de leurs croyances religieuses, de leur famille, de leur identité sociale et de leur identité tout court. Ses descriptions sont de nature à convaincre tout lecteur qui douterait encore que l'esclavage fut et reste un crime contre l'humanité. Cette abomination était réservée, comme dit à peu près Voltaire, aux sectateurs d'une religion qui prêche que tous les hommes sont frères (1). Il fallait donc nécessairement, puisqu'on réduisait ceux-là en esclavage, leur dénier l'appartenance à l'humanité : l'origine du racisme est là. Aujourd'hui, maintenant qu'on a fini par reconnaître qu'ils appartenaient au genre humain, puis qu'ils avaient une âme, puis qu'ils étaient capables de devenir médecins, avocats, écrivains, de jouer de la trompette avec génie, comme Miles Davis, et même de devenir Président des Etats-Unis d'Amérique, il reste quand même au raciste impénitent une étroite planche de salut, un dernier alibi : ils sont Noirs.

Aujourd'hui, ce livre passionnant accuse tout de même quelques faiblesses et lacunes. Ainsi, soucieux d'opposer musique africaine et musique occidentale, l'auteur écrit :

" Si l'on considère la musique africaine dans ses intentions, on s'aperçoit qu'à la différence de la musique occidentale, elle est purement fonctionnelle. [...] A part la musique religieuse ancienne, la musique occidentale "sérieuse" a toujours été strictement "artistique". On ne peut attribuer aucune utilité particulière aux symphonies de Haydn, sauf peut-être la "culture de l'âme". La musique "sérieuse" (terme qui ne pouvait avoir de signification extra-religieuse qu'en Occident) n'a jamais été une part intégrante de la vie des Occidentaux ".

C'est là jouer sur les mots. Il semble que LeRoi Jones confonde abusivement musique sérieuse et musique savante. ll fait du coup l'impasse, d'une manière assez sidérante, sur toutes les formes de musique qui, en Occident, de l'antiquité jusqu'au XXe siècle, ont été des musiques essentiellement fonctionnelles, tout aussi fonctionnelles que les musiques africaines, tout en étant aussi sérieuses, dans leur genre, qu'une symphonie de Haydn : il s'agit des multiples musiques populaires, chants de travail, chants de métiers, berceuses, comptines, chansons politiques, chants de marche, musiques de danse et de fête. Nombreux sont les compositeurs (Brahms, Bartok etc.) qui ont exploré les trésors  de ces musiques populaires.

J'ai été surpris qu'à la fin du livre, LeRoi Jones fasse l'impasse sur des figures du rythm'n' blues et de la soul aussi importantes que Ray Charles, James Brown ou Aretha Franklin, actifs et connus dès le milieu des années 50. Leur musique est pourtant sans doute largement aussi emblématique de la musique noire américaine que la musique éthérée d'un Miles Davis à la même époque.

Ce n'était pas le propos du livre, mais l'histoire de la réception en France du blues, du negro-spiritual et des diverses formes de la musique de jazz reste encore, cinquante ans après, largement à faire. Histoire des réceptions, d'ailleurs, plutôt que de la réception. Vers 1960, le jeune homme passionné de Ray Charles, de Mahalia Jackson, de Louis Armstrong, de Gerry Mulligan, de Duke Ellington ou de Django Reinhardt que j'étais n'avait que dédain pour la musique d'un Benny Goodman. "Baisse ta musique de nègre !", me criait d'en bas mon père quand j'écoutais What'd I say. Et mon voisin de turne, jeune angliciste distingué, trouvait absolument débiles les paroles des chansons de Ray Charles. Il n'avait peut-être pas tout-à-fait tort, mais, musicalement, il était complètement à côté de la plaque. De son côté Hugues Panassié débitait ses âneries sur le bebop qui, selon lui, n'était pas du jazz. Moi j'écoutais, sur les crachotantes grandes ondes Pour ceux qui aiment le jazz ; c'est ainsi que je me pris, entre autres, le choc Billie Holiday, en écoutant, fasciné, In my solitude. J'étais moins calé que LeRoi Jones, mais j'avais le virus !

Je suis de quelques années plus jeune que LeRoi Jones et n'ai certainement pas sa culture jazzistique. Mais, à quelques années près, on est de la même génération. En lisant son livre, j'ai mesuré la distance entre la compréhension que pouvait avoir, à la fin des années cinquante, de la musique des Noirs des Etats-Unis , le jeune Noir qu'était LeRoi Jones, héritier d'une mémoire familiale, communautaire, vivant dans un pays pratiquant la ségrégation raciale, et le jeune Français que j'étais, qui n'avait de la condition des Noirs aux Etats-Unis qu'une connaissance livresque, et qui n'avait jamais eu aucune expérience directe, vécue, du racisme. Aucune, vraiment. J'ai du mal à y croire, mais c'est vrai. Dans cette grande ville de l'ouest de la France, à la fin des années 50, j'ai vécu mon adolescence dans une espèce d'innocence à cet égard. LeRoi Jones affirme dans son livre qu'il est capable de reconnaître si un saxophoniste est Noir ou s'il est Blanc à sa manière de jouer de son instrument. J'avoue que j'en serais bien incapable. Vers 1960, si je n'avais pas su que Gerry Mulligan était Blanc et si l'on m'avait dit qu'il était Noir, je n'aurais pas mis en doute l'information. Si je n'avais pas su que Miles Davis était Noir et si l'on m'avait dit qu'il était Blanc, j'aurais réagi de la même façon. J'ai pourtant toujours su que Louis Armstong, que Duke Ellington, que Mahalia Jackson, que Ray Charles, qu'Aretha Franklin, que Thelonious Monk étaient Noirs et que leur musique exprimait de diverses façons la sensibilité du peuple Noir des Etats-Unis, mais, quelque part, je m'en foutais absolument. Ils étaient pour moi, avant tout, et peut-être seulement, de très grands musiciens, dont la musique me bouleversait, point final. L'émotion qui était dans leur musique, c'était mon émotion. L'âme du blues, c'était une part profonde de mon âme. Et si j'avais été croyant, j'aurais voulu chanter ma foi comme le fait Mahalia Jackson. Un blues chanté par Louis Armstrong ou par Ray Charles me touche le coeur, me traverse de part en part, comme au premier jour, exactement comme  le fait aussi un nocturne de Chopin ou une mélodie de Berlioz. Le fanatisme de l'amour, qu'il s'agisse de la musique ou d'une femme, ignore la couleur de la peau.

Est-ce qu'on se demande si Mozart était Blanc ou Noir ?


LeRoi Jones  ,  Le Peuple du blues , traduit par Jacqueline Bernard  ( Gallimard)


Note 1 -

En réalité, elle ne fut nullement, aux grandes heures de la traite atlantique, l'exclusive spécialité des négriers européens. Deux livres récemment parus, dont j'indique les références ci-dessous, montrent que la traite atlantique n'a existé que parce qu'existait en amont, sur le continent africain, un trafic d'esclaves à grande échelle. Au XIXe siècle, l'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis et en Amérique latine se traduit par une recrudescence de la traite interne au continent : il fallait bien que les marchands d'esclaves trouvent d'autres débouchés !

Marcus Rediker ,  A bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite (Seuil)

Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, Être esclave. Afrique-Amériques (XVe-XIXe siècles)    ( La Découverte )

( Lire l'entretien avec les auteurs dans Le Monde des livres du 13 décembre 2013 )


McCoy Tyner