mercredi 31 décembre 2014

Mais qui était Leopardi ?

1191 -


                       "            ...  altro che gioco
Son l'opre de'  mortali ? ed  è men vano
Della menzogna il vero ?    "


Dans un récent billet de la République des livres, Pierre Assouline évoquait la figure de Giacomo Leopardi, présenté par lui comme un grand du Romantisme italien. Grand par les oeuvres, car, selon Assouline, Leopardi n'aurait jamais dépassé la taille de 1 m 41 à la température ambiante.

A lire les commentaires suscités par ce billet, peu de lecteurs d'Assouline semblent avoir eu, ne serait-ce qu'une vague idée, de l'oeuvre et de la personnalité de ce Giacomo Lepardi. Pour en avoir le coeur net, nous nous sommes livrés à une petite enquête auprès de l'homme et de la femme de la rue. Nous en présentons ici quelques résultats :

1/

" Léo Pardi, ce serait pas un cousin à Léo Ferré ? "   ( Josette Azerty)

2/

" Jamais il ne dépassera 1, 41 m " (Assouline)

" En somme c'était le bonobo du romantisme européen (la surabondante énergie sexuelle en moins, bien entendu "    ( Alfred M., zoologue)

3/

" A en juger par sa bibliographie, Leopardi jeune s'intéressait aux questions scientifiques. Il a écrit notamment une "Dissertazione sopra l'estensione ". J'y ai lu qu'il avait mesuré l'extension maximale de son sguègue en érection : 1 m 81 . Vu sa petite taille, ça ne devait pas être facile d'enfiler une capote "       ( Un légionnaire amoureux de la science)

4 /

"  sa capacité à troubler et déranger ses contemporains par une singularité difficile à contenir " ( Assouline)

" Arrêté douze fois pour exhibitionnisme dans des lieux soigneusement sélectionnés à l'avance ( chapelle Sixtine, Scala de Milan ). L'abondance de ses éjaculations publiques est restée célèbre dans les annales judiciaires   ( Mc. Court, érudit local)

5 /

" Cet atroce gnome sorti tout droit de l'imagination d'une Marie Shelley torturée par ses ragnagnas, ce pitoyable avorton (1m41 au garrot, même à Fort Boyard on n'en voudrait pas), incarne à mes yeux la dégénérescence précoce des lettres européennes. La littérature, ça ?  Je ne croirai à un avenir de la littérature française que lorsqu'on nous servira un gonze hyper-couillu, doté d'un physique à la Robert Duranton, avec des biceps aérobiquettes, des poils partout, et une tronche à la Beckett croqué par David Levine. Alors là, oui, je croirai que Houellebecq s'est dégoté une postérité, quoique lui-même, avec sa face de cocker et son éternel clébard..."   ( Un  nostalgique de la littérature epopique)

6 /

J'ai eu l'honneur et le plaisir de voir Léo Pardi deux années de suite, au grand prix de Monaco. Il courait sur Maserati. Comme il était tout petit et bossu, on lui avait concocté un baquet sur mesure, ce qui permettait de gagner en aérodynamisme. Le problème est que, s'il se tassait trop sur son siège, il ne voyait plus  la route. En plus il était handicapé par une ophtalmie qui lui faisait voir double, si bien que, la deuxième année, à la sortie du tunnel, il se prit le soleil dans l'oeil, se tassa sur son siège, et loupa le virage de la Rascasse, et hop, directos à la baille. Pour le désincarcérer de son mini-baquet, je te dis pas le cirque, surtout qu'ayant un peu bu (boire au baquet, quoi de plus naturel, eût dit Maurice) , il avait gonflé.

Mais Léo Pardi  n'était pas seulement un grand pilote, c'était aussi un grand poète. Qui n'a pas lu son "Ode au six cylindres en ligne", écrite à l'époque où il était l'amant de Louis Aragon, ne sait pas ce qu'est la poésie futuriste à son plus haut. Il te négociait la métaphore  avec la même maestria que les virages, c'est dire. Léo Pardi, pour moi, c'est tout le Romantisme du XXe siècle   Et dire que sa mère avait projeté d'avorter au moment où on lui annonça que son fils serait un avorton! Quel artiste le monde eût perdu  !  Tiens, Maman, à propos...  
                                                                          ( Albert G., de Monaco )
  
7 /

" Sa tessiture de ténor léger et sa naturelle prestance désignaient Giacomo Leopardi pour être l'interprète idéal de Bellini. On a peine à imaginer l'extraordinaire popularité dont jouit le jeune artiste dans  les premières décennies du XIXe siècle auprès des tifosi d'Italie et d'ailleurs. Il fut la coqueluche du sexe faible et compta parmi ses conquêtes la belle Giuseppina Strapponti, bien avant que Verdi ne s'intéressât à la jeune cantatrice. Sa petite taille ne le desservit jamais auprès des belles qui en profitaient au contraire pour se le lancer et se le relancer inlassablement les unes aux autres. Elles lui inspirèrent les célèbres Stanze, chef-d'oeuvre de la poésie érotique auquel on ne peut guère comparer que les Quinze mille verges d'Apollinaire. Fort de ses 1 m 41 sous la toise, il fut l'interprète idéal des Niebelungen de Wagner, notamment du Mime de  Die Walküre. Plus tard, ayant beaucoup grossi et, du coup, changé de registre vocal, il marqua les anals de l'art lyrique par son interprétation mémorable du Falstaff de Verdi, juste avant la grande guerre, qui correspond pour sa carrière à une relative éclipse. L'essor des studios de Walt Disney lui offre une chance de  relance, grâce à Blanche -Neige et les sept nains, où il prête sa voix à chacun des sept. Il disparaît dans le naufrage du paquebot qui le conduisait à New-York, où il devait incarner le rôle-titre du Don Giovanni de Mozart.

     ( Antoinette Grosse-Léa)

8 /

Léo Pardi ne fut pas seulement un grand poète, mais aussi un passionné de recherche scientifique. En témoignent les opuscules dont sa bibliographie fait état : Dissertazione sopra l'attrazione , Dissertazione sopra la gravita , Dissertazione sopra l'elettricita . Ce dernier titre a un lien direct avec sa  fin émouvante, dramatique et glorieuse, à Turin, sa ville natale, en  1944.

Toute personne qui a médité les implications de la célèbre équation d'Einstein sait que chacun d'entre nous, s'il parvenait à convertir sa masse en énergie, serait en mesure d'alimenter une ville entière de la taille de Marseille pendant un an. Or, en 1944, faute de charbon et de pétrole, les centrales turinoises n'étaient plus en mesure de couvrir les besoins de l'agglomération en électricité. Léo Pardi, moralement très affecté par les souffrances de ses concitoyens, ne tarda pas à constater qu'il était en mesure d'y remédier. De par sa petite taille en effet (1m41), la masse de son corps était bien plus concentrée que la moyenne, d'autant qu'étant tout rond, la répartition de cette masse et de ses charges électriques était plus homogène et harmonieuse. Doué pour les maths comme il l'était, il ne lui fallut que quelques heures pour tirer d'une élégante combinazione des équations de Maxwell, des transformations de Lorentz et des équations d'Einstein la solution qui lui permettrait de se brancher sur le réseau pour y déverser sa substantificque moelle. Dès la fin de l'année 1943, il prit contact avec la régie turinoise de l'électricité. Quelques jours plus tard, il était branché, et le transfert commença, sous la surveillance d'une charmante infirmière, laquelle ne tarda pas à succomber à l'attraction gravitationnelle du grand-petit homme, qui l'autorisa à lui pomper un peu de sa précieuse énergie. Mais tout a une fin, et lorsque le dernier atome de ce héros de la science se fut intégralement converti en énergie électrique, le responsable du projet fit irruption dans la salle :

-- Léo ? demanda-t-il

-- Parti, répondit-elle sobrement.

La veille, les Américains étaient entrés dans la ville. La soudure était assurée.


On n'a malheureusement pas retrouvé à ce jour le manuscrit des calculs  de Léo Pardi, dont la découverte serait de nature à susciter, n'en doutons pas, de nombreuses vocations. On sait qu'à l'époque où Raoul Dufy travaillait à sa grande fresque, la Fée électricité , il s'était lié d'amitié avec le poète italien . Certains prétendent que, mettant à profit sa parfaite connaissance de l'électrodynamique quantique, Léo Pardi avait mis au point une encre sympathique d'un nouveau genre grâce à laquelle il aurait écrit, dans le filigrane de la fresque de Dufy, une version renouvelée de sa Dissertazione sopra l'elettricita , qui contiendrait le secret tant convoité. Cependant, conformément au principe d'incertitude de Heisenberg, le texte n'en serait accessible (et encore, aux seuls spécialistes sachant faire un usage adéquat de la Wii mini), qu'un seul jour d'un seul mois (mais lequel, manman, lequel ?) avec une préférence pour les années bissextiles.

En tout cas, à Turin, sa ville natale, personne n'a oublié la haute (moralement) figure de Leopardi. Du reste, il suffit  de parcourir les rues de la grande cité piémontaise et de poser au premier quidam venu la question suivante :

-- Vous connaissez Léo ?

-- Pardi !      
                                                         ( Enrico Fermi, retraité )


9 /

" Bien  sûr que je me souviens de Giacomo Leopardi, ce champion de légende, si injustement oublié aujourd'hui. Tous les vrais amoureux de la petite reine continuent d'ailleurs de lui vouer un culte fervent. Sa vocation pour le vélo se manifesta dès l'enfance, et ses problèmes de santé précoces ne font que rendre plus admirable l'obstination à persévérer dans la voie qu'avait choisie ce sportif hors-normes. Atteint de nanisme congénital, il ne dépassa jamais la taille de 1 m 41, ce qui obligea ses employeurs à lui faire fabriquer sur mesure un mini-vélo, doté d'une seule pédale (la gauche) car, frappé du terrible mal de Bott, il devint non seulement pied-botte mais perdit l'usage de sa jambe droite, ce qui l'obligeait à pédaler de sa seule jambe gauche tout en maniant son  guidon de la main droite (il était manchot). D'où les surnoms dont l'affublèrent des concurrents pas toujours fair-play, comme "Léo-le-Mono" ou "Molloy" (je me demande bien pourquoi). Il sut transformer ses handicaps en avantages, notamment dans les sprints, où il n'avait pas son pareil pour se faufiler  dans le paquet. Tout le monde se souvient de sa mythique ascension du col de Sialouze, où ses rivaux refusèrent tout bonnement de le suivre, prétextant, avec une insigne mauvaise foi, qu'il s'était trompé d'itinéraire. 69 fut l'année de son apogée, avec ses victoires dans le Tour, le Giro, la Vuelta, le Tour de Romandie, le Tour du Cameroun, Paris-Nice, Paris-Tours, Paris-Camembert, Liège-Bastogne-Liège, Milan San Remo, le Tour du Haut-Var, les Quatre Jours de Dunkerque et les Six Jours de Paris. Des jaloux crièrent au dopage. Sa mort prématurée, pendu à un réverbère devant un hôtel de passe de la rue Saint-Denis, reste un mystère. Tout évoque d'ailleurs Nerval dans cette destinée si romantique, à commencer par une oeuvre poétique intense, d'une authenticité biographique bouleversante. Citons, parmi d'autres titres, Amphétamin's Blues , Ô Pépées, euh P.O , Piquouze à Sialouze.... Un grand parmi les grands." 
                                                ( Georges G. Briquet )


10 /

" On se fait du poète romantique une idée souvent fausse, voire caricaturale. On s'imagine qu'il écrivait dans une sorte de transe prophétique, de chic et sans jamais se relire. Il n'en est rien, bien entendu. La prochaine édition des poèmes de Leopardi dans la Pléiade, sous la direction d'Y. Bonnefoie de Vaux, permettra de se faire une idée plus juste de ses méthodes de travail. La comparaison des versions successives d'un même poème est édifiante à cet égard. Elle permet de se rendre compte que Leopardi était un travailleur acharné, un perfectionniste jamais satisfait du résultat. En témoigne par exemple ce passage des Canti, dans ses versions successives, traduites par Y. Bonnefoie de Vaux :

a)

L'heure déjà a fui, me laissant désespéré.
Au long d'une nuit d'insomnie, j'ai mesuré
Ma nullité. Cruelle est la lumière
Du matin. Clignant de l'oeil gauche, l'oeil droit
Fermé, j'observe sur le sol mon ombre
Courte. Le fond de l'air est frais.
Ah ! que vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Le corbeau croassant dit mon sort décroissant.


b)

L'heure déjà a fui, me laissant désespéré.
Au long d'une nuit d'insomnie, j'ai mesuré
Ma nullité. Cruelle est la lumière
Du matin. Clignant de l'oeil gauche, l'oeil droit
Fermé, j'observe sur le sol mon ombre
Courte. Le fond de l'air est frais.
Ah ! que vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Le corbeau croassant dit mes jours décroissants.
Trempé dans le beau ! Laideur ! Hi ! Koré !


c)

L'heure déjà a fui, me laissant désespéré.
Au long d'une nuit d'insomnie, j'ai mesuré
Ma nullité. Cruelle est la lumière
Du matin. Clignant de l'oeil gauche, l'oeil droit
Fermé, j'observe sur le sol mon ombre
Courte. Le fond  de l'air est frais.
Ah ! que vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Le corbeau croassant dit mes jours décroissants.
Aubes ! ... Heures trempées dans le beau !
Laideurs ! Hic ! ... Orées...



On voit comme, d'étape en étape; le poème se nourrit de sa propre substance en l'affinant, mettant plus nettement en valeur, sur un fond de nihilisme exacerbé par les déboires physiques du poète et la série subséquente de ses râteaux amoureux, la dialectique beauté / laideur. Dans la dernière version, un délicat sentiment de la nature dicte au poète des notations particulièrement émouvantes, dignes d'un Rimbaud. Un détail du dernier vers de cette version nous rappelle que, parmi les diverses disgrâces physiques dont souffrait le malheureux poète, figurait un hoquet tenace, particulièrement gênant au petit-déjeuner."

                                                          ( Piotr Tassoupline-Patchouline )


11 /

" Bouleversant Leopardi. Jamais autant que dans les Canti , le sentiment aigu de la  brièveté de la vie et du bonheur si fugitif n'a trouvé d'accents aussi déchirants :

E lucevan le stelle... e oleazzava
la terra... stridea l'uscio
dell' orto... e un passo sfiorava l'arena.
Entrava ella, fragrante,
mi cadea fra le braccia.
O dolci bacci, o languide carezze,
mentr'io fremente
le belle forme discogliea dai veli !
Svani per sempre il sogno mio d'amore...
L'ore e fuggita
e muoio disperato !
e non ho amato mai tanto la vita !

                                                  ( Giacomo Pupuce - Nini )


12 /

" Je n'ai pas lu grand-chose de Leopardi, mais il reste néanmoins pour moi une belle figure du Romantisme italien, à cause d'une scène magnifique du Gattopardo de Sergio Leone, où l'on voit Edward G. Robinson (Tancrède) glisser à Conchietta ( Annie Cordy), par le haut de la porte du chalet de nécessité au fond  du parc, une liasse de poèmes de Leopardi, pour qu'elle en fasse bon usage "

                                                 ( Angélique Acacqua-Boudin )


Au terme de ce petit florilège, il faut l'avouer, le cas Leopardi  reste un cas pendant, à défaut d'être bandant.


Giacomo Leopardi , Canti ,  traduits par Michel Orcel, préfacés par Mario Fusco, ( GF Flammarion bilingue )


Giacomo Leopardi en tête sur le chemin du col de Sialouze (vers le haut, à gauche) (1957)





mardi 30 décembre 2014

Encombrants héritages

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" On ne choisit pas son héritage, c'est lui qui nous  oblige "

J'ai pêché cette forte pensée sous la plume de Jean  Birnbaum, dans un récent Monde des livres.

Inutile (mais non, mais non) de dire que je la trouve complètement con. De plus, c'est le genre de formule-test qui vous fait mesurer instantanément l'infranchissable fossé qui vous sépare de certains de vos prétendus congénères. On saisit sur le champ qu'on n'est carrément pas de la même espèce. Chien et chat.

Je serais tout de même d'accord avec Birnbaum sur un point : on ne choisit pas son héritage génétique. Mais de là à se sentir quelque obligation à son égard ...

Pour le reste, je ne me sens l'héritier de rien du tout, et donc je ne me reconnais aucune obligation de cette sorte envers qui que ce soit ou quoi que ce soit. Qu'il s'agisse de mes parents, du pays où je suis né et de tout ce qui s'ensuit, tout cela est le fruit du hasard, à l'égal de mon héritage génétique. Maxime Le Forestier a dit tout ça très bien dans une de ses chansons. J'ai accepté (ou j'ai refusé) ce qui me fut imposé ou proposé,  ce qui était disponible sur le marché, et ça continue.

Pour se sentir obligé par un héritage, il faudrait se sentir solidaire de ce que représente cet héritage; en somme, il faudrait se sentir héritier, sentiment qui m'a toujours été étranger, car je ne me sens solidaire de rien de ce qui appartient au passé. Je crache sur toutes les tombes et sur tous les monuments commémoratifs. Je chie  sur le patrimoine. La reconnaissance est un sentiment qui m'est incompréhensible. Je ne dois rien à personne, sinon en espèces sonnantes et trébuchantes aux termes d'un contrat sanctionné par la loi. En  revanche, les solidarités avec ce qui est présent sont des solidarités d'une autre sorte, par lesquelles je me sens  concerné. Ma ligne de vie se confond avec l'instant présent. Le reste est aboli. 

J'aurais tendance à considérer comme un salopard tout individu qui se considère comme l'héritier d'une tradition, quelle qu'elle soit  --- religieuse, politique, nationale, familiale ou autre. Ce qui fait beaucoup de monde. Quand j'entend parler d'héritage, je sors ma kalachnikov virtuelle.

Ni dieu ni maître ni héritage !

Giovanni Pannini, Ruines romaines avec un prophète

mercredi 24 décembre 2014

Contes de Noël

1189 -

1/

Les éléments de la scène étaient en place, tels que d'innombrables images pieuses la populariseraient -- peut-être -- dans les siècles à venir : au centre, la Vierge Marie, tenant l'enfant Jésus sur ses genoux, sagement encadrés par le boeuf et l'âne. On n'attendait plus que les Rois Mages. Ils parurent, accompagnés d'un seul serviteur. Ils s'agenouillèrent, figés dans l'adoration, présentant leurs cadeaux.

C'est alors que leur serviteur se leva, l'oeil étincelant, la barbe hérissée. Il ouvrit les pans de son manteau, découvrant une ceinture d'explosifs dernier cri. D'une vois de stentor,  il lança un "Allahou Akbar" à vous glacer les moëlles, puis appuya sur le déclencheur.

Et tandis que Marie et l'enfant Jésus rejoignaient le ciel par la voie la plus  directe, en crevant le plafond de l'étable, et que les morceaux du boeuf et de l'âne semblaient disposés comme pour un brunch matinal mis en scène par Francis Bacon (sans les oeufs), le dernier Roi Mage survivant --- doté il est vrai d'une intuition historique hors du commun -- saisit en instant la nature de l'événement inouï auquel il venait d'assister : le premier plagiat théologique par anticipation !

2/

Né de père inconnu, Jésus ne dut la vie qu'à un malencontreux concours de circonstances : quand il fut temps pour Marie de se faire avorter, les faiseuses d'anges étaient en grève illimitée.

3/

On commémore la naissance de Jésus le 25 décembre, et sa mort début avril ; entre les deux, moins de quatre mois. Cela nous rappelle que la mortalité infantile n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est dommage d'ailleurs car il faut encourager la mort des nourrissons, si l'on en  croit du moins la forte parole de Schopenhauer : la vie est une entreprise qui ne couvre pas ses frais.




mardi 23 décembre 2014

Vidéosurveillance

1188 -


Les rues de ma petite ville sont sens dessus dessous : le maire a décidé d'y faire installer un réseau de vidéo-surveillance. Y aura bientôt des caméras partout. Tout le monde s'en réjouit, sauf les cambrioleurs, les incivils et quelques autres. Dont moi.

En plus de ma femme, j'ai trois copines, dont la femme du maire. Je n'ai pas jugé de mettre ma femme au courant. Ni le maire. Ni d'ailleurs chacune des trois copines. Avec telle ou telle de mes copines ( tiens, pourquoi jamais deux, ou même les trois, à la fois ?  ce que je peux être coincé tout de même ), je déambule bras dessus bras dessous, je prends moult cafés à toutes les terrasses, je franchis plus souvent qu'à mon tour la porte d'hôtels accueillants. Bras dessus bras dessous.

La technologie de la vidéo-surveillance fait honneur à l'ingéniosité française : il y a les caméras, il y a les câbles, il y a les écrans de contrôle. Et puis, il y a les contrôleurs, pour contrôler les écrans, et pour contrôler ce qui se passe dans les rues de la ville.

Jamais en retard d'un scénario-catastrophe, j'ai imaginé le suivant : un contrôleur  peu regardant sur les principes s'en vient me soumettre un deal ben honnête : " ou bien vous me versez cent mille euros (en liquide) ou bien je mets au courant votre femme, les trois copines, et Monsieur le Maire. J'ai vu aussi que vous étiez client du dénommé Bruno, coiffeur de son état. Vous saviez que cet individu était fiché comme autonomiste provençal ? Non, eh bien maintenant vous le savez. Dorénavant vaudra mieux aller vous faire coiffer chez Albert, qui a l'avantage d'être mon petit frère. Et puis dites donc, faudrait voir à vous afficher un peu moins avec Saïd, c'est un Arabe, au cas oùsque vous l'auriez pas remarqué. "

Un lecteur imaginatif ne manquera pas d'enjoliver mon scénario  de mille et une péripéties, toutes plus amusantes les unes que les autres.

Le problème avec la vidéo-surveillance, n'est-ce pas, c'est de savoir qui surveillera les surveillants.

La vidéo-surveillance a de beaux jours devant elle. Le politiquement/sexuellement/amoureusement correct aussi.



samedi 20 décembre 2014

Le prosélytisme : un vilain défaut ?

1187 -


Les mots prosélyte et prosélytisme n'ont pas trop bonne presse. Ce n'est pas nouveau. Paul Valéry (Variété V) écrivait déjà :

" Je dirai, par exemple, que je ne me suis jamais connu le souci de faire partager aux autres mes sentiments sur quelque matière que ce soit. Ma tendance serait plutôt toute contraire. Le goût puissant "d'avoir raison", de convaincre, de séduire ou de réduire les esprits, de les exciter pour ou contre quelqu'un ou quelque chose, m'est essentiellement étranger, si ce n'est odieux. Comme je ne puis souffrir que l'on veuille me changer les idées par les voies affectives, je suppose à autrui la même intolérance. Rien ne me choque plus que le prosélytisme et ses moyens, toujours impurs .  Je  me persuade que l'apologétique a finalement beaucoup plus nui aux  religions qu'elle ne les a servies, -- du moins, si l'on a égard à la qualité des captures. "

A l'instar de Valéry, il est certainement beaucoup de gens pour qui les mots prosélyte et prosélytisme sonnent quasiment comme des mots obscènes. L'une des raisons, à laquelle Valéry fait allusion, est l'abus que les adeptes de telle ou telle religion (les trois religions monothéistes en particulier), ont fait de la prédication dans leur zèle de convaincre autrui et de le rallier à ce qu'ils considèrent  comme la seule Vérité admissible. Les militants de telle ou telle cause, de tel ou tel parti politique sont familiers, eux aussi, de tels abus, dont on sait à quelles insupportables dérives ils conduisent.

Quand je pense à l'angélique patience dont j'ai souvent fait preuve au cours de ma vie pour écouter les discours et les "raisons" d'un tas de Mormons, de Témoins de Jéhovah et d'autres hurluberlus et foutraques fermement convaincus qu'en un tournemain ils allaient me convertir à leurs salades, je me fais l'effet d'un saint. Cela a dû commencer l'année de mes dix-sept ans, le jour où, de l'autre côté de la porte à claire-voie du jardin, l'un des deux jeunes Amerlauds (des Mormons, sans doute) venus me prêcher leur bonne parole, me dit, sur un ton d'incrédulité scandalisée : "Comment, vous ne croyez même pas en Dieu ?" . Sur ma réponse négative, ils baissèrent la tête, voûtèrent les épaules, et je sentis que j'avais déclenché en eux une intense souffrance. Ils s'éloignèrent en marmonnant d'obscures imprécations. Une autre fois, j'eus la faiblesse d'ouvrir ma porte à deux spécimens de la même espèce qui, n'étant pas parvenus à me convertir la première fois, revinrent à la charge. Une fois installés autour de la table du séjour, l'un d'eux me révéla qu'il avait reçu, la nuit même, la visite de Dieu soi-même, qui lui avait enjoint de me convertir. Pendant ce temps, le petit dernier, planqué sous la table, me pinçait les mollets pour me signifier que l'entretien n'avait que trop duré. J'obtempérai et pris congé. Quelques temps plus tard , un ami, zélateur inconditionnel du communisme tendance Staline, s'installa à la même table pour me vanter la supériorité du régime soviétique et le bonheur inconnu dans l'Occident capitaliste, que connaissaient les habitants de l'U.R.S.S. Malheureusement pour lui, c'étaient les débuts de l'ère Gorbatchev, ça partait décidément en couille, et puis j'avais lu Soljénytsine et quelques autres. En somme, j'avais développé une grave allergie.

Ce qui manque évidemment à beaucoup trop de prosélytes, c'est la capacité d'écouter l'autre, d'entrer véritablement dans ses raisons, éventuellement de les accepter, ce qui suppose, à mon avis, la conviction qu'on ne saurait être seul à avoir raison, que l'autre a, lui aussi ses bonnes raisons, et qu'en somme il n'y a pas de vérité absolue accessible à l'esprit humain. A ces conditions, un véritable échange, un véritable dialogue peut se développer. C'était la conviction qu'exprimait Richard Feynman, dans le texte de lui que j'ai cité dans un précédent billet.

Mais la plupart des prosélytes -- des mauvais prosélytes -- vous servent un discours verrouillé qu'ils vous somment d'accepter sans autre forme de procès. On n'aura pas de peine à repérer de mauvais prosélytes ailleurs que dans les champs de la religion ou de la politique,  dans tous les domaines de la vie sociale, à commencer par celui de la vie de famille.

Un "bon" prosélytisme serait-il donc impossible, inconcevable ? Valéry soulève un lièvre intéressant, quand il suggère que les discours du prosélyte empruntent ce qu'il appelle  "les voies affectives". On reconnaît là le tenant de l'esprit pur, attaché à dépassionner le raisonnement et l'argumentation . "[... comme je ne m'intéresse pas à modifier les sentiments des autres, écrit-il un peu plus loin, je me trouve, de mon côté, assez insensible à leur dessein de m'émouvoir".

On peut se demander si cette position est réellement tenable et si cette volonté de séparer "raison pure" et  affectivité n'est  pas totalement irréaliste. Comment ne pas se faire le prosélyte passionné de ce qu'on aime passionnément ? Ce serait trop triste, inconcevable du reste, à la limite. Le problème se pose, en particulier, dans la relation qu'un enseignant entretient avec ceux auxquels il transmet des connaissances, des pratiques. Tout enseignant passionné par ce qu'il enseigne est un prosélyte au meilleur sens du terme, à condition qu'il se plie à certaines règles, la principale étant, me semble-t-il, une permanente ouverture à l'autre. Prosélyte vient d'un verbe grec qui  signifie aller vers. Aller vers l'autre, dans une constante écoute de l'autre, dans une constante disponibilité aux raisons de l'autre, au questionnement qui est celui  de l'autre. Malheureusement, il est diverses façons d'aller vers l'autre : il y a le style Socrate et le style Taliban.

Il n'est pas facile d'être un bon prosélyte, quand on est enseignant. Il paraît qu'Albert Einstein, lorsqu'il faisait ses études secondaires au Luitpold-Gymnasium de Munich, s'était attiré l'hostilité de ses professeurs; l'un d'entre eux, au comble de 'exaspération, lui dit un jour qu'il serait beaucoup plus heureux si le jeune Albert cessait d'assister à ses cours. " Mais je n'ai rien fait !", protesta Albert. A quoi le professeur répondit : " Sans doute, mais vous restez assis là, au dernier rang, avec un sourire qui sape complètement le climat de respect dont un maître ne saurait se passer pour faire cours. " C'est vrai que certains sourires silencieux en disent long. Le système scolaire de l'Allemagne d'alors était imprégné, il est vrai, d'un esprit tout bismarckien.

Presque chacun d'entre nous a eu à supporter au moins un professeur dépourvu de tout don pour le bon prosélytisme éducatif, tel que je l'ai défini. Quant à moi, j'ai eu affaire, comme ça, en khâgne, à un très mauvais prosélyte, notre prof de philo. Penseur chrétien relativement renommé à l'époque ( il écrivait dans la Croix, dans Témoignage chrétien et dans Esprit, et passait pour l'idéologue officiel du M.R.P. , mais qui se souvient aujourd'hui du M.R.P. ?) , il avait a priori tous les moyens pour faire de nous des auditeurs passionnés. C'était le contraire qui se produisait, car ses cours se réduisaient à d'interminables soliloques -- négation affligeante de la méthode socratique -- dont la teneur lassait rapidement la patience des auditeurs les mieux disposés, d'autant que son débit rapide vous faisait rapidement perdre le fil d'un discours qu'il n'interrompait qu'à la sonnerie. Il en sortait épuisé, hors d'haleine, manifestement heureux de sa performance, nous laissant assommés. Circonstance aggravante : il bavait, et de gros paquets de salive s'accumulaient aux commissures de sa bouche, spectacle peu ragoûtant. Nous ne tardâmes pas à repérer qu'emporté par sa passion de convaincre (il ne parvenait malheureusement à convaincre que lui), il posait son cul sur une des tables inoccupées du premier rang et s'y balançait avec ardeur, tout en brandissant ses fiches, dans une ivresse de bonobo saisi par la débauche philosophique. Un jour, quelque diable nous poussant, nous nous mîmes en devoir de dévisser les pieds de la table. L'orateur bénéficia ce jour-là d'une attention soutenue, et même les plus enragés joueurs de morpion du dernier rang suivirent passionnément les figures de la transe magistrale, qui s'acheva sur le parquet, dans des craquements affreux. Le temps de ramasser ses fiches éparses, il avait saisi toute l'étendue de notre malignité. Il  rejoignit son bureau et s'effondra, la tête dans les mains, dans un silence profond qui dura jusqu'à la fin du cours. Je crois que nous eûmes tout de même un peu honte.


( Posté par : John Brown )


mercredi 17 décembre 2014

La sagesse selon Richard Feynman

1185 -


"   Je peux vivre dans le doute et l'incertitude, sans savoir. Je pense que c'est bien plus intéressant de vivre sans savoir que d'avoir une réponse susceptible d'être erronée. J'ai des réponses approximatives et des croyances à différents niveaux de certitude sur bien des choses, mais je ne suis absolument sûr de rien ... Je n'ai pas peur d'ignorer quelque chose, d'être perdu dans un univers mystérieux sans aucun but, ce qui correspond, d'après ce que j'en sais, à la réalité. Cela ne me fait pas peur . "

                         ( Richard Feynman )


Miguel Angel Sabadell , Feynman et l'électrodynamique quantique   ( Grandes idées de la science )

Entretien avec Richard Feynman  ( La Recherche, n° 99 )


Richard Feynman

lundi 15 décembre 2014

La piste (2)

1185 -


Parvenue au contact des premières pentes raides, la piste vire plein Est . C'est dans ce premier virage qu'un jour de chasse, je venais d 'entendre un coup de feu dans les fourrés en contrebas, lorsqu'un énorme sanglier traversa la piste, flageolant et tanguant, puis se perdit dans les brandes, au-dessus. Un chien blanc, du genre rase-mottes, suivit bientôt, qui disparut à son tour sur les traces du monstre. Puis ce fut au tour du chasseur, qui paraissait fort ému; il s'enquit de la direction qu'avait prise son gibier, mais, au moment de s'engager à son tour dans la pente, son chien reparut ; c'était le signe, selon son maître, que le sanglier était mort. On irait chercher son cadavre plus tard. Nous remontâmes la piste de conserve. Je compris que mon compagnon venait de faire mouche pour la première fois de sa vie; il en était tout fier, et se réjouissait d'annoncer la nouvelle à ses compagnons, postés à espaces réguliers le long de la piste. "Vous leur direz, Monsieur, combien il était gros ! Vous le leur  direz bien !" Je ne demandais pas mieux que de lui faire plaisir, si bien qu'à chaque chasseur que nous croisions, la taille de la bête augmentait. Je crois bien qu'au dernier, elle avoisinait celle d'un éléphant. Je rencontrai à nouveau mon Nemrod l'année suivante, à la même saison, deux ou trois kilomètres plus haut. Il pleuvait. J'abordais un passage où la piste est taillée dans la roche et bordée, par conséquent, d'un talus haut de quatre ou cinq mètres, presque à pic. Il pleuvait. C'est alors que j'aperçus mon loustic en train de dévaler sur le cul la pente au-dessus, le fusil entre les jambes, le canon pointé sur son menton. Arrivé au bord du talus, il s'envola gracieusement pour retomber au milieu de la piste, le fusil  toujours entre les jambes, sous les yeux de ma  chienne ébahie. "  'Tain, me dit-il, en se relevant avec quelque peine, je me suis fait mal !" Je n'en doutais pas. Il n'y avait que moindre mal : le fusil n'était pas chargé, ou bien il n'avait pas appuyé au bon moment sur la détente. Ce qu'il possédait de cervelle était donc sauf, mais pas la crosse du fusil, qu'il faudrait remplacer.

Le chemin serpente en remontant doucement, au pied des escarpements,  toujours bordé par le ruisseau encaissé qu'alimente, un peu plus  haut, une source. Un bassin, depuis longtemps abandonné, témoigne d'une tentative de captage. Fin juin, c'est un endroit où l'on cueille de grosses fraises des bois. Plus haut, les pentes dominantes sont si raides et si peu couvertes de terre qu'il n'est pas rare de tomber sur un gros chêne-liège, affalé en travers du chemin, racines à l'air, descellé par l'eau ruisselante et le vent. Un peu plus haut, sur une petite crête, une souche de chêne, probablement foudroyé, évoque à s'y méprendre une sorte de renard surdimensionné surveillant les vallons. C'était si ressemblant que, la première fois qu'elle le vit, ma chienne l'aboya furieusement depuis la piste, sans oser gravir la pente pour affronter ce bestiau inconnu d'elle. Je dus l'accompagner pour qu'elle constate sur place qu'il ne s'agissait que d'un simulacre.

Juste après cette rencontre, la piste change à nouveau brusquement de direction, cette fois vers le Sud-Ouest, pour remonter le vallon de Saint-Daumas. On domine un torrent assez bien fourni en eau (même en été), au bord duquel on aperçoit les ruines encore assez élevées d'une construction qui dut être imposante. Il s'agissait, m'ont dit des chasseurs, de la propriété d'un des fondateurs (du fondateur) de la Redoute, la célèbre entreprise de vente par correspondance. Il s'était  retiré en ces lieux bucoliques pour y passer une retraite heureuse. A sa mort, la maison est restée à l'abandon; il n'en reste que des pans  de murs. Pendant quelques années, un autre anachorète, à la barbe fleurie, s'était installé à proximité des ruines, dans une vieille caravane. C'est lui qui nous fit découvrir (à ma chienne et à moi), un jour qu'il faisait soif, une fontaine maçonnée de facture incontestablement antique (le sosie-fontaine de celle -- gallo-romaine -- de Roussivau, en forêt domaniale de l'Estérel). Je découvris d'ailleurs à proximité un fragment de tegula, preuve incontestable d'une occupation à l'époque gallo-romaine, peut-être liée à la présence des mines du pic Martin, toutes proches. Puis un jour, le vieil homme et sa caravane disparurent.

Ensuite, la piste remonte  doucement le vallon, à mi-hauteur de la pente. Pendant longtemps, j'y rencontrai un vieil homme qui gardait  ses chèvres, en contrebas. Nous causions. C'était un ancien boulanger de la Palud-sur-Verdon qui, à sa retraite, s'était reconverti en chevrier. Il  vivait, lui et ses chèvres, dans un bâtiment plutôt austère, au  bord de la route des Mayons. Un soir du printemps de l'année 1997, je regagnai ma voiture à la nuit tombante, puis repris ma route plein Nord. Je ne tardai pas à apercevoir, au-dessus des montagnes du Verdon, dans le lointain, au Nord-Ouest, un OVNI de taille respectable, fort lumineux, avec, derrière lui, une vaste traînée blanche : c'était la comète de Hale-Bopp, qui resta visible dans tout l'hémisphère Nord pendant une bonne partie du mois d'avril. Quelques jours plus tard, je retrouvai mon chevrier, fidèle à son poste, au bord de la piste.  -- Alors, lui demandai-je, tout  excité, vous l'avez vue, la comète ? ... la comète de Hale-Bopp ? ". Il me considéra, interloqué, puis, comme j'insistais, lui montrant le ciel au Nord, -- Ah oui !, me dit-il, bien sûr que je l'ai vue ! Même qu'elle est tombée là- bas dessous. C'était tout rouge... Mais je ne me suis pas approché ".

J'en suis toujours à me demander ce que, de son côté, il avait bien pu voir ; ça devait sortir de l'ordinaire. Mais dans ces bois, parfois presque impénétrables, il se passe sûrement des trucs pas très catholiques ; on n'y va pas -- sait-on jamais sur quoi on pourrait tomber --, mais avec un peu d'imagination, on peut quand même se rendre compte.

Et puis un jour, je ne vis plus mon chevrier. J'appris qu'il  avait  vendu ses chèvres et qu'il était entré en maison de retraite. Il devait avoir atteint les 70 ans. J'espère qu'il fait un beau centenaire. Si c'est le cas, qu'il reçoive ici l'assurance de mon amitié.


( Posté par : Onésiphore de Prébois , avatar eugènique agréé )

La beste des Cinq Sèdes

mercredi 10 décembre 2014

Lire Céline

1184 -


" Et Proust ! L'Homère des invertis ! Gide a droit à toute la reconnaissance des jeunes bourgeois que l'anus tracasse... un notaire aucune transe chez lui si ce n'est à la vue des fesses du petit bédouin ... Aragon singe planqué, plagiaire, quinteux, pisse-froid, amer s'il en fut... Sartre il m'aurait fait les pompes, avalé le foutre pour que je consente à aller me montrer à ses pièces sous la botte . "
                                                                  ( Lettre de Céline à Lucien Combelle)

Ah ! c'est magnifique ! C'est n'importe quoi mais c'est magnifique . Même Molière n'aurait pas imaginé un Alceste aussi déjanté que celui que Céline s'invente là pour le plus grand plaisir  de son correspondant... et pour le nôtre. Ce type aura su jouer de sa folie avec une fabuleuse maîtrise. Du pain bénit pour le comédien Denis Lavant , interprétant un montage d'extraits de la correspondance de Céline réalisé par Emile Brami dans une mise en scène d'Ivan Morane. Certes, il y a tout le talent de l'équipe. Mais il y a d'abord cette extraordinaire partition.

Dans un autre passage de sa correspondance, Céline écrit :

" Pour rendre sur la page l'effet de la vie parlée spontanée il faut tordre la langue en tout rythme, cadence, mots, et c'est cette sorte de poésie qui donne le meilleur sortilège --  l'impression, l'envoûtement, le dynamisme..."

On comprend pourquoi les textes céliniens fascinent les gens de théâtre, à commencer par les comédiens (hier, Lucchini...) . Son art, qui cherche sans cesse à capturer l'oralité, élabore des textes faits pour être dits. Tout y est en place pour cela. Pour définir cet art, Céline emploie un vocabulaire qui évoque la musique : rythme, cadence, envoûtement, dynamisme. Dynamisme, c'est le mot-clé. Il y eut une époque, pas si lointaine après tout, où l'on avait souvent coutume de lire à haute voix. C'est la meilleure façon de lire Céline (et sans doute la meilleure façon de lire tout texte littéraire de haute volée). Surtout que le lire ainsi procure une jouissance incomparable. Un texte comme celui-là, faut que ça passe par le corps, faut que ça résonne dans le corps et faut que le corps en résonne. Faut que le corps se déploie autour de cette musique, qu'il la danse, faut que le corps soit cette musique et qu'il la projette dans l'espace, qu'il en emplisse l'espace, pour d'autres corps qui se l'incorporeront à leur tour. Car l'écoute d'un texte, pas plus que sa lecture, n'est une opération passive, qui serait de pure réception. Un texte, quel qu'il soit, a besoin, pour exister, d'interagir avec le  corps d'un lecteur, d'une façon à chaque fois différente...

Cet art de capter l'oralité vivante dans un texte écrit est déjà présent dans le premier roman de Céline, Voyage au bout de la nuit  . Mais c'est dans le second roman, Mort à crédit , qu'il atteint sa maturité. Les romans qui suivront exploiteront inlassablement les ressources de cette écriture novatrice, de "cette sorte de poésie" dont parle Céline avec quelque modestie. Un roman comme Guignol's band est dans le genre, un bijou très démonstratif des possibilités de cette écriture. Céline y fait danser les mots -- la moindre des choses pour cet amateur passionné de musique, de danse... et de danseuses! -- Il me semble qu'au fil du temps, il les aura fait chanter de mieux en mieux, les mots. C'est une des raisons pour lesquelles je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi tout un chacun ne s'accorde pas à reconnaître dans la "trilogie" ( D'un château l'autre , Nord, Rigodon ) le sommet de son oeuvre. C'est là que Céline égale vraiment Shakespeare. C'est là qu'il invente l'autofiction, bien avant que Doubrovsky n'en fasse la théorie. Je me revois descendant de ma crête chérie, dans la lumière de l'été. Je venais de finir Rigodon, la dernière des grandes musiques céliniennes. J'étais sous le choc. Il m'aura bien fallu toute la descente pour me remettre. Je ne crois pas qu'aucun roman -- même Illusions perdues, même l'Education sentimentale, même A la recherche du temps perdu -- ait suscité en moi une émotion aussi profonde, une admiration aussi inconditionnelle, aussi éperdue.

Pour moi, la somme romanesque que constitue la "trilogie" est un ensemble exceptionnel, dont l'envergure ne peut guère se comparer qu'au roman proustien. On a voulu souvent y voir, à tort, une chronique plus ou moins romancée (notamment pour des raisons de prudence) des tribulations de Céline en Allemagne. Ce contresens perdure encore aujourd'hui. Il empêche de rendre compte d'aspects essentiels de l'oeuvre, par exemple la place importante qu'y tient le fantastique et le statut très particulier du narrateur-personnage principal, au long de ces trois volumes qui, dans l'esprit de l'auteur, ne constituaient en fait qu'un seul roman. Les aléas de la publication et la mort de Céline ont contribué à perpétuer la confusion. Mais l'originalité et la puissance de l'oeuvre ne se révèlent qu'au lecteur qui accepte sans réserve son statut de roman,  qu'à la faveur d'une lecture, si possible en continu, des trois volets, dans l'ordre voulu par l'auteur.

Le cas de Céline me fait souvent penser à cette revendication contradictoire de singularité irréductible et d'exemplarité à l'usage de tous qu'on trouve dans l'avis au lecteur des Confessions. L'homme Céline fascine, autant que l'oeuvre. C'est le syndrome Rousseau. Il y a cette puissante singularité. Et il y a cette  exemplarité, indissociable de cette implacable lucidité présente partout dans l'oeuvre. Jusque dans ses moins supportables errements, Céline est l'homme de son temps. son temps a fait de lui ce qu'il est. Aux détracteurs de l'homme Céline, j'ai toujours envie, paraphrasant (de loin) l'incipit des Confessions, de faire la proposition suivante : "Et si tu veux savoir, lecteur, pourquoi je suis cet homme-là, interroge mon temps. Car c'est lui qui m'a fait. " Son temps. Un temps terrible en effet. On ne comprend rien au génie (aussi bien qu'à la folie) de Céline si on l'abstrait de son temps. Sans 14/18, sans 39/45, Céline est inconcevable. Il  a vécu, il est mort, en ce temps-là, et non en un autre. Il n'est pas transposable, lui et son génie particulier, singulier, non-reproductible, dans un improbable avatar qui vivrait à Paris du temps de François Hollande.

Le temps de Céline éclaire l'oeuvre de Céline. Il en éclaire aussi les à-côtés : les pamphlets, la correspondance. Le problème, pour qui veut lire et aimer les romans de Céline, comprendre le génie qu'il y déploie et sa portée, ce sont les pamphlets antisémites. S'il ne les avait pas écrits, s'il n'y avait aujourd'hui à lui reprocher que d'avoir vaguement collaboré, personne ne lui contesterait sa place parmi les plus grands écrivains du siècle passé. Mais il les a écrits. Il ne manque pas de gens à qui l'existence des pamphlets et la connaissance qu'ils avaient de leur contenu a coupé définitivement l'envie de lire Céline, rendu impossible toute forme de plaisir à Céline. Je le comprends parfaitement. Quant à moi, j'ai eu la chance de découvrir Voyage au bout de la nuit à dix-sept ans (le roman venait d'être réédité pour la première fois depuis la guerre dans le Livre de poche) sans rien savoir des pamphlets antisémites. Autant dire que rien n'est venu gâcher la sidération, l'ahurissement (très semblables à ceux que je découvris plus tard chez le narrateur de Mort à crédit) qui s'emparèrent de l'adolescent que j'étais et qui ne m'ont plus quitté lorsque, dans les années qui suivirent, j'ai lu les autres romans. Le pli était pris, et rien ne pouvait plus gâcher mon plaisir à Céline romancier. Le plaisir qu'on prend aux romans de Céline a beaucoup à voir avec l'esprit d'enfance, qu'il s'agisse de la fascination qu'exercent sur l'esprit ses évocations hallucinées ou de l'énormité d'un comique qui n'a pas son équivalent dans la littérature française ni, peut-être, mondiale. Pour lire Céline, il faut être un peu Candide, le Candide de Voltaire auquel ressemblent tant le Bardamu du Voyage au bout de la nuit et -- surtout -- le jeune narrateur de Mort à crédit

Quant aux pamphlets, j'ai trouvé assommantes les redites ressassées de Bagatelles pour un massacre, au service d'un argumentaire antisémite inepte, et je crois me rappeler qu'un autre m'est tombé des mains au bout de quelques pages. J'y découvrais un autre Céline, qui ne m'intéressait guère.

Je ne partage pas l'opinion de ceux qui refusent de séparer les pamphlets et la correspondance de Céline de son oeuvre romanesque et qui prétendent y discerner une continuité, sous le seul prétexte, au fond, que c'est le même homme qui les a écrits. C'est évident que c'est le même homme, et c'est tout aussi évident que ce n'est pas le même. En prétendant que le même "génie" devrait s'exprimer dans tous les textes qu'il a écrits, quel que soit leur statut, on refuse de prendre en compte le changement de perspective radical, de point de vue, de climat, que le passage des textes non romanesques aux romans implique. L'homme qui a écrit les pamphlets, c'est l'homme engagé dans les polémiques de son temps. l'homme ordinaire. Celui qui écrit les romans, c'est l'artiste. Céline, qui n'aimait pas Proust, est le meilleur exemple de la thèse proustienne qui affirme que, dans l'oeuvre d'art, s'exprime un moi radicalement différent du moi qui s'exprime à l'occasion des affaires courantes de la vie personnelle  et de la vie de la cité. Les problématiques auxquelles s'affrontent l'homme "ordinaire" et l'artiste (lesquels, chez l'écrivain, cohabitent dans la même enveloppe corporelle), les enjeux qu'ils se fixent, ne sont absolument pas du même ordre. Ils se meuvent, à cet égard, dans deux univers séparés, même si l'artiste emprunte à la vie de l'homme ordinaire et à son époque une partie des matériaux de son oeuvre.

Ce n'est peut-être qu'une question de commodité de vocabulaire, mais il me semble que, depuis fort longtemps, règne une confusion dommageable sur ce qu'on appelle l'oeuvre d'un écrivain. Elle aboutit à mélanger les torchons avec les serviettes. en traitant à égalité avec l'oeuvre d'art les textes qui ne relèvent pas de cette appellation. Quel que soit leur intérêt et leur qualité littéraire, Racine et Shakespeare de Stendhal ou la correspondance de Flaubert ne sont pas des oeuvres au sens où  Le Rouge et le noir et Madame Bovary sont des oeuvres. Leur nature, leur place dans la hiérarchie des textes produits par la même personne, leur degré de dignité, leur prestige, leur portée, ne sont pas les mêmes. Encore une fois, la clé pour sortir de cette confusion me paraît avoir été fournie par Proust, avec sa fameuse distinction entre les deux moi de l'écrivain, celui de l'homme ordinaire et celui qui ne trouve à s'exprimer, qui n'apparaît au grand jour, que dans l'oeuvre d'art. Il me semble qu'il faut garder à l'esprit cette rupture, ce changement radical de nature, quand on aborde l'ensemble des textes produits par un écrivain. C'est aussi un bon moyen de classer les écrivains (et les artistes) : au sommet, le tout petit nombre de ceux qui ont été capables de donner la parole, dans une oeuvre d'art, à ce moi autrement inaccessible et invisible. C'est , à mon avis, ce qui nous aide à comprendre la transformation, dans la dernière somme romanesque de Céline, de l'auteur en un narrateur-personnage de fiction. Peu importe, dès lors, le degré de ressemblance entre le détail des événements de la vie d'un Stendhal ou d'un Céline et le traitement qu'ils leur font subir en les incorporant dans une oeuvre d'art qui les transfigure. Il y a, entre l'une et les autres, un changement radical de statut ontologique.


Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, d'après la correspondance de Louis-Ferdinand Céline, avec Denis Lavant  ( Théâtre de l'Oeuvre )












samedi 6 décembre 2014

La piste

1183 -

" Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d'une ville  évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent lui-même est lié pour vous à  des souvenirs  successifs, si bien que grâce à la topographie d'une ville, c'est toute votre vie qui vous revient  à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d'un palimpseste."
                                                                            ( Patrick Modiano, Discours  de Suède )

Ce que dit là Modiano ne vaut pas seulement pour une ville, mais peut s'appliquer à tous les lieux aimés, souvent fréquentés et parcourus au long d'une vie. Dans mon cas, c'est, entre autres, une piste, une simple piste forestière, qui a joué ce rôle d' "accumulateur" de souvenirs.

J'ai vécu en la suivant, au long d'une bonne vingtaine d'années, quelques unes des plus belles heures de ma vie. Voici longtemps, déjà, que les chênes-liège et les chênes verts qui la bordent ne m'ont pas vu passer sous leurs ombrages. On ne peut pas toujours assouvir le désir de son coeur.

Il me faut la situer, tout d'abord, cette piste, et décrire un peu son parcours. Pour la rejoindre, il faut emprunter la petite route sinueuse qui relie le village des Mayons à la route qui descendant de la Garde-Freinet, permet de rejoindre le Luc ou Vidauban. Le départ est à peu près à mi-chemin de ce trajet.

Elle s'appelle la piste  des Cinq Sèdes. J'ai cherché à savoir, en vain jusqu'ici, ce que c'était que ces Sèdes : peut-être des arbres, mais lesquels? Il me semble qu'autrefois une pancarte portait le nom des "Cinq Cèdes". J'ai pensé au cade, nom provençal du genévrier, mais c'est peu probable.

Aménagée pour permettre le passage des camions de pompiers, elle permet, partant de la plaine des Maures (altitude : +/- 100 m) d'atteindre l'une des crêtes principales du massif (altitude  moyenne : +/- 650 m), celle  qui porte le point culminant des Maures,  le sommet de la Sauvette, un peu à l'Est de Notre-Dame des Anges ; une petite route forestière, baptisée "route Marc-Robert", du nom d'un jeune pompier qui périt dans un incendie, relie le col des Fourches, à l'Ouest, au village de la Garde-Freinet, à l'Est. Vues imprenables, tout au long du parcours, au Sud sur tout le massif, au Sud-Est sur le golfe de Saint-Tropez, à l'Est/Nord-Est sur le Mercantour, au Nord sur les montagnes du Verdon, au Nord-Ouest sur les Luberons. A ne pas manquer, au bord de a route, le site de Rocher blanc. Rocher blanc le bien nommé est en fait un monocristal de quartz dont affleure une pointe fortement érodée, mais dont on peut suivre aisément en surface le pourtour hexagonal (longueur d'un côté : environ 2m50).

Longeant le vallon des Cinq Sèdes, la piste, serpentant dans la forêt de chênes, d'arbousiers et de pins, remonte, en un peu plus  de six kilomètres, la dénivellation de quelque 500 m entre la plaine et ses grès rouges permiens et la crête, en sinuant dans les escarpements de schistes bleutés hercyniens qui forment cette partie des Maures. Quand on regarde le massif de loin, depuis la plaine qu'il borde au Sud, il paraît noir, tant à cause de la couleur des roches que de son couvert forestier : d'où son nom.

On laisse la voiture, sous les grands chênes-liège, au départ de la piste. Une pancarte vous avertit que vous pénétrez dans un espace protégé : voici une vingtaine d'années, le Conservatoire du Littoral a racheté l'ensemble du vallon des Cinq Sèdes ( ou vallon de Saint-Daumas) à divers propriétaires privés. D'autres signalent, ça et là dans le couvert forestier, la présence (à la saison favorable) de plantes méditerranéennes caractéristiques. J'y ai cueilli des fraises des bois, suivi de gros lézards verts (de plus en plus rares), observé, à la tombée de la  nuit, tout en délaçant mes chaussures, des écureuils bondir allègrement au-dessus de ma tête, de ramure en ramure, mini-tarzans silencieux et joueurs.

En semaine, la piste n'est guère fréquentée. Je l'ai souvent remontée sans rencontrer personne. C'est le samedi, pendant la saison de chasse, qu'on y rencontre du monde : les membres des battues au sanglier, le plus souvent des gens du Cannet-des-Maures, au Nord, la commune dont le territoire est limité  au Sud par la crête. Du  bas de la piste, on entend parfois des salves, qui retentissent beaucoup plus haut dans le vallon. Cela me valut un jour, de partir au pas de course récupérer ma grande noiraude de chienne qui avait pris le parti de regagner la maison par la route : elle avait peur des coups de fusil. Ce n'était pas qu'elle ne fût pas douée pour la chasse, mais elle préférait chasser pour son compte, comme j'eus l'occasion de m'en apercevoir, peu de temps après l'avoir adoptée.

On monte d'abord tout droit, sur quelques centaines de mètres; sur la droite, la piste est bordée par un petit torrent profondément encaissé, témoignage de la violence des pluies d'automne et d'hiver, qui dévalent en flots brutaux les pentes raides du massif : les Maures sont une montagne jeune, née du soulèvement du soubassement hercynien sous l'effet du plissement pyrénéo-provençal, puis sous celui du plissement alpin il y a ... pas si longtemps. J'ai rédigé naguère, pour l'encyclopédie Wikipedia, un article consacré au Massif des Maures;  j'y donnais des informations plus précises sur sa géologie et son histoire tectonique; l'essentiel de ce que j'y écrivais doit toujours s'y trouver.

On parvient au pied des premières pentes; là, la piste prend la direction de l'Est; on a laissé un peu plus bas, sur la droite, les fondations de bâtiments aujourd'hui disparus, où logeaient les mineurs du petit bassin minier (plomb argentifère, barytine, fluorine) situé à l'Est, au pied des pentes, entre la piste des Cinq Sèdes et la piste du Pic Martin. Ces mines ont dû être exploitées dès l'Antiquité, et sans doute bien avant la présence romaine. Elles ont définitivement (?) fermé il y a une cinquantaine d'années.

( A suivre )

( Posté par : Onésiphore de Prébois , avatar eugènique agréé)


mardi 2 décembre 2014

Pollution nocturne

1182 -


Cette nuit, j'ai été visité par le Malin. J'ai rêvé que Jésus en mobylette, escorté par les agents de sécurité de Pilate, partait rejoindre Marie-Madeleine rue du Colisée. Dans une seconde séquence, elle lui annonçait qu'elle était enceinte.  "Fais-toi donc avorter, pétasse",  lui criait-il avant de filer dans sa caisse faire du ski nautique sur le lac de Tibériade. Dans une troisième séquence, contrainte d'élever seule le fruit de leurs amours, elle obtenait de la justice une saisie-arrêt sur le salaire du père indigne mais lui, comme de bien entendu, avait de longue date organisé son insolvabilité. Dans une quatrième séquence, on apprenait que ce fils de..., ce fils de ..., se produisait à guichets fermés dans un spectacle antisémite, en compagnie de douze choristes au théâtre de la Goutte-d-or-qui-fait-déborder-le-vase-de-nuit-sacré.

N.B. -

Ce rêve est déjà ancien, comme certains détails, inspirés d'une actualité aujourd'hui défunte, le suggèrent. Dans une séquence inédite, Marie-Madeleine file à l'anglaise faire sur les bords de la Tamise la promotion d'un livre où elle dit tout des tromperies du Trompeur.


D.-H. Lawrence , L'Homme qui était mort   (  Gallimard,  L'Imaginaire )

Alfred Jarry  , La Passion considérée comme course de côte )



samedi 29 novembre 2014

Nos cousins méconnus

1180 -


Ces deux extraordinaires photos ont été prises en République Démocratique du Congo par le photographe Christian Ziegler, collaborateur régulier du National Geographic Magazine . Elles font partie d'une série primée par le World Presse Photo Contest pour 2014. Elles représentent des singes Bonobos. Les Bonobos, espèce menacée de disparition rapide (leur population actuelle est estimée à 50 000 individus), sont, avec le chimpanzé commun, les primates les plus proches de l'homme, dont ils partagent 98,7% du génotype.

Ces photos sont si saisissantes, si émouvantes, qu'elles se passent, à mon avis, de tout commentaire.


http://www.worldpressphoto.org/awards/2014



Philippe  Descola , Par-delà nature et culture  ( Gallimard / Bibliothèque des Idées )

Jean-Marie Schaeffer ,  La Fin de l'exception humaine  ( Gallimard, NRF essais )



( Posté par : Guy le Mômô )




mardi 25 novembre 2014

" W ou le souvenir d'enfance " , de Georges Perec : reconstruire le sens

1180 -


Il est à première vue déconcertant, ce texte. Mais il se révèle vite, à la lecture, un des plus beaux, des plus éclairants, des plus  émouvants que Georges Perec ait écrits.

Déconcertant au premier abord. Il est construit en effet sur l'alternance de deux séries de chapitres qui, à première vue, n'ont pas de rapports entre eux et sont écrits de deux manières très différentes.

La première série développe la description, à partir des souvenirs d'un narrateur, d'une société imaginaire, W , située par lui sur une île quasiment inaccessible des parages du Cap Horn, et toute entière vouée au culte et à la pratique du sport. Cette description se présente comme logiquement cohérente, frappe par son souci d'exactitude, de précision constante, presque maniaque. On y découvre progressivement les règles d'un jeu social apparemment très compliqué, mais sans doute beaucoup plus simple qu'il n'y paraît au premier abord. Son sens se précise et se dévoile progressivement, de façon continue.

La seconde série, dont les chapitres alternent régulièrement  avec ceux de la première, note des souvenirs d'enfance de l'auteur lui-même. Elle s'oppose, presque terme à terme, à la seconde, par le caractère fragmentaire et discontinu de ces souvenirs, malgré l'effort pour leur conférer la plus grande netteté possible ; en l'absence de souvenirs, l'auteur tente aussi d'y suppléer, afin de parvenir se représenter un passé qui le fuit, à l'aide de documents (photographies, par exemple). La cohésion, la continuité  de ces évocations restent approximatives. C'est une évocation pleine de trous, pleine  de silences, pleine de vides, à l'inverse de l'autre.

Un lien entre les deux séries nous est indiqué par l'auteur lui-même, une première fois vers le début du livre, puis, plus nettement, sur la fin. La fiction de la société de W  lui a  été inspirée par des séries de dessins que, dans son enfance, vers l'âge de dix/douze ans (c'est-à dire à la fin des années quarante ou au début des années cinquante), il réalisait régulièrement, en les accompagnant de quelques notes, où le monde de W était déjà esquissé. Ces dessins représentaient des sportifs, des athlètes musculeux, des sortes de surhommes, comme on pouvait en voir  sans doute dans des BD de l'époque. Rappelons que les premiers  Jeux Olympiques de l'après-guerre eurent lieu à Londres en 1948, suivis de ceux d'Helsinki en 1952. Les dessins de Perec doivent être contemporains des premiers. C'est beaucoup plus tard qu'ayant retrouvé ces dessins, ils lui ont donné l'idée de développer la description de la société de W .

La question que se pose le lecteur, et que, guidé par les singuliers contrastes entre les deux séries de textes, il ne va pas tarder à résoudre, est de savoir quels liens secrets les unissent, afin de découvrir la cohérence du sens de l'ensemble.

Perec est né à Paris en 1936, de parents juifs arrivés de Pologne au milieu des années vingt. Engagé volontaire en 1940, son père est tué au front la même année. Pour le protéger des persécutions, sa mère le fait passer en zone libre dès 1941, parmi d'autres enfants, fils et filles de soldats tués au champ d'honneur, dans un convoi de la Croix Rouge. Il n'a pas encore six ans. Il passera toute la guerre à Villard-de-Lans, avant de revenir à Paris pour y être adopté par une de ses tantes.

C'est sur le quai de la gare, au moment de monter dans le train qui l'emmène en zone libre, que Georges Perec voit sa mère pour la dernière fois. Internée à Drancy, elle sera déportée en Allemagne, où elle disparaîtra, probablement à Auschwitz,  vers 1943. " Nous n'avons jamais pu retrouver de trace ni de ma mère ni de ma soeur.", écrit Perec. " Il est possible que,  déportées en direction d'Auschwitz, elles aient été dirigées sur un autre camp ; il est possible aussi que tout leur convoi ait été gazé en arrivant ". Nacht und Nebel. De son dernier contact avec sa mère, l'enfant ne gardera qu'un souvenir flou, peut-être reconstruit, l'image d'un mouchoir blanc qu'on agite...

Ce qui frappe dans l'évocation de cette enfance, c'est (du point de vue de l'enfant) le défaut de cohérence, le défaut de sens, la discontinuité. De sa mère, aucun des adultes qui l'entourent ne lui parle; on peut se demander si, bientôt, il se souvient encore qu'il a eu une mère et un père. Dans le souci de le protéger, on ne lui dit évidemment pas qu'il est Juif ; des "tantes" et des "oncles" apparaissent, puis disparaissent. La guerre elle-même, à Villard-de-Lans, paraît abstraite, à peine réelle. C'est tout juste si quelques soldats italiens, guère redoutables, puis deux officiers allemands, rappellent qu'on est dans un pays occupé.

Ainsi s'éclairent la discontinuité, le manque de cohérence, de ces souvenirs d'une enfance vécue dans le silence, le non-dit et l'absence.. On peut penser que, de retour à Paris, l'enfant ne sera pas mis par ses parents adoptifs brutalement en face de la vérité. Une vérité terrifiante sur un monde terrifiant, dont le destin de cet enfant est  le produit.

C'est cette vérité que l'histoire de W a pour fonction de rétablir. Elle est là pour dévoiler la réalité du monde où cet enfant a vécu et où il continue de vivre. Où nous continuons de vivre.

L'histoire de W est une utopie rose qui vire rapidement au noir. Sur cette île du bout du monde, où la campagne ressemble à ce qu'elle est du côté de Villard-de-Lans ou quelque part en Bavière, du côté de Nuremberg, les habitants ont imaginé d'organiser leur vie sociale autour de la pratique et du culte du seul sport, apparemment dans l'esprit des préceptes de Coubertin. Le talent de Perec, allant du registre du burlesque le plus débridé à celui du fantastique le plus inquiétant, fait merveille pour nous décrire cette société construite en totalité autour d'un seul principe, En totalité. Une société totalitaire, qu'on ne peut guère comparer qu'aux sociétés décrites par Kafka, par exemple dans le Château . L'idéal sportif dérivé de Coubertin sert d'alibi et de paravent à des pratiques collectives qui laissent loin derrière elles même les horreurs du nazisme ou du stalinisme. Le lot de presque tous y est de tenter de survivre par n'importe quel moyen, sous le regard de dirigeants inaccessibles, imprévisibles, impitoyables. Les enfants sont élevés dans l'ignorance la plus totale de ce qui les attend dès leur entrée dans le monde des adultes.

L'enfant Georges Perec aura  lui aussi vécu dans l'ignorance de l'horreur du monde où il vivait. Un monde où, si l'on avait la malchance d'être  du mauvais côté, il n'y avait plus qu'à tenter de survivre par n'importe quel moyen, avec très peu de chances de  s'en sortir. A l'instar des enfants de W qui ne découvrent qu'au dernier moment la réalité de la société où ils vont vivre, Perec ne découvrira vraiment l'horreur dont sa mère a été une des victimes que bien plus tard, devenu adulte, dans le livre de David Rousset,  L'Univers concentrationnaire , et c'est de la lecture de ce livre qu'est née la décision de développer la fiction de W , dans un sens que l'enfant qui l'avait esquissée n'avait sans doute pas envisagé. C'est cette fiction qui va lui rendre la cohérence de son destin, c'est elle qui va nous la faire appréhender.

Mais ce n'est pas seulement la société aberrante mise en place par l'avènement du nazisme à quoi la fiction de W renvoie métaphoriquement. Certes, on sait quelle place privilégiée le nazisme réservait au sport. Mais c'est vers 1948, à l'époque des J.O. de Londres, que le jeune Perec dessine ses athlètes super-musclés. Né un peu plus tard que lui, j'ai participé à l'engouement que les exploits des sportifs, à l'époque des J.O. d'Helsinki ( ah! Zatopek ! ah ! Mimoun !), suscitait chez les gamins de mon âge. Il y a dans le culte du sport, de la performance, de la victoire  sportive, quelque chose qui a à voir de près avec l'esprit du totalitarisme. Et l'on sait à quelles dérives la quête de la gagne  à tout prix a donné lieu, dans toutes les disciplines sportives, et pas seulement à l'échelle des ambitions individuelles. Je ne sais pas ce que Perec, devenu adulte, pensait de la place du sport dans nos sociétés, mais je pense que le temps où l'enfant qu'il avait été voyait les athlètes comme des surhommes parés de toutes les séductions était depuis bien longtemps révolu pour lui.

Livre bien troublant que W ou le souvenir d'enfance . Perec y médite sur ce que le nazisme a fait de son enfance à lui, montre comment cette enfance a été massacrée sans même qu'il en ait conscience. Mais il nous incite aussi à méditer sur les dégâts que l'ignorance et le mensonge exercent sur toute enfance. Le monde de W, c'est le monde du nazisme et des sociétés totalitaires; mais c'est aussi, de façon larvée, et d'autant plus inquiétante, le monde où nous vivons. A la fin du livre, l'auteur rappelle qu'au début des années 70, à l'époque de la parution du roman, le régime de Pinochet avait transformé plusieurs ilots de la Terre de Feu, là où l'enfant Perec avait situé la première ébauche de W , en camps de déportation.

On comprend mieux, en lisant W ou le souvenir d'enfance , que le motif de la disparition hante l'oeuvre de Perec. Disparition, ici, des souvenirs d'enfance, une enfance qui ressemble à une maison ruinée, dont des pièces entières -- les pièces essentielles -- auraient été anéanties, comme si elles n'avaient jamais existé. Dans La Disparition, une lettre a disparu sans crier gare, sans laisser d'adresse, sans qu'on puisse s'expliquer sa disparition : la lettre e . Derrière le jeu littéraire, derrière le défi apparemment un peu  fou que se lance l'écrivain, se cache une fatalité. Le roman ne nous dit jamais que cette disparition a été programmée par l'écrivain. Tout se passe comme si elle s'était imposée à lui comme un fait, et le lecteur, quant à lui, n'en prend que progressivement conscience. Perec aura donc dû écrire son roman sans pouvoir s'appuyer sur la lettre e : e, la plus féminine des voyelles, marqueur grammatical du féminin en français, la plus blanche des voyelles, évanescente, souvent muette, élidée, incessamment menacée de disparition ... la lettre de la mère. Ce roman qui ressemble à un jeu gémit à chaque instant du manque le plus cruel, dit à chaque ligne la mutilation qui l'a engendré et qu'il est chargé, sans doute, de tenter de guérir. Il affirme en effet, dans le même mouvement qui ressasse le manque, le triomphe de la volonté de vivre : on peut écrire, on peut créer sans le e. On peut continuer à vivre sans la mère. La souffrance n'a pas détruit Perec comme elle a détruit, peut-être, un Primo Levi. L'écriture aura été pour lui un moyen de la surmonter et de se reconstruire. Retourner la souffrance du manque pour en faire une force.

Je ne crois pas que, dans le paysage littéraire français du XXe siècle, la place reconnue généralement à Georges Perec soit vraiment celle qui lui revient. Je le compte, pour ma part, parmi les plus  grands.


Georges Perec ,  W ou le souvenir d'enfance    ( Gallimard / L'Imaginaire )

Georges Perec ,  La Disparition   ( Gallimard / L'Imaginaire )



dimanche 23 novembre 2014

Nobels japonais

1179 -


1  /

-- Tu connais Ken Zabureau ?

-- Ouais.



2 /

Elle  -- Ken, fémoizazulburo.

Lui -- Ouais.

Elle -- Koko beau ! ah ... bébé !

Lui -- Olé !


3 /

-- Tu veux une Suze, Uki ?

-- Tu crois pas qu'il est un peu tôt, Yota ?

-- Alors un kawa , Bata (1)


Note 1 -

Selon d'autres sources, le serveur s'appelle Saki. Plutôt que de Nobels japonais, il s'agirait alors plutôt de nos belles japonaises.



Kenzaburô Ôé  ,  Seventeen   ( Folio )

Kôbô Abé ,  La Femme de sable  ( Folio )

Yasunari Kawabata , Pays de neige  ( Le Livre de poche / Biblio )


- Ken  Zabureau ? -- Ouais.

vendredi 21 novembre 2014

Je me souviens (3)

1178  -


Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

" Vastes oiseaux des mers ", déjà, c'est magnifique. mais la merveille, ce sont les deux dernier vers :

Qui suivent, indolents compagnons de voyage ...

Si tu fais bien fonctionner l'e muet-qui-ne-l'est-pas , puis si tu mets les accents d'intensité au bon endroit, tu as d'abord la glissade en vol plané, puis l'ample battement régulier des ailes...

Le navire glissant sur les gouffres amers

Alors là, la glissade, tu l'as en continu, sans compter l'épure horizontale / verticale.

A-t-on jamais rien écrit de plus beau ?

C'est là que tu vois que la lecture silencieuse est une hérésie, au moins quand il s'agit de littérature. Un texte est fait pour être dit à haute voix. C'est  ainsi qu'au début du XXe siècle encore, les amateurs de littérature avaient coutume de lire. Un texte, il faut se le mettre en bouche, lentement, longuement. Musique... Jouissance de la musique des mots.

Vers le milieu des années cinquante, un lycéen avait toutes les chances (si on peut parler de chance) de ne jamais entendre parler de Baudelaire. Trop sulfureux, sans doute, pour être étudié en classe, devaient penser la plupart des profs de lettres et l'immense majorité des parents d'élèves. Et si tu te lançais dans des études de lettres, pour peu que Baudelaire n'ait été inscrit au programme ni de la licence ni du Capes ni de l'agreg, eh bien tu sortais de tes années d'étude sans jamais avoir étudié un poème de Baudelaire ni même avoir entendu un prof parler de lui. C'est ce qui m'est arrivé.

Je me souviens d'un jeune prof de lettres de vingt-cinq ans, au milieu des années soixante, préparant sur le coin d'une table, dans un café du centre de la belle ville de Sens, ses cours sur Baudelaire et sur les Fleurs du mal , qu'il avait choisi d'étudier avec ses élèves de terminale. Dans le juke-box, Salvador chantait "Le travail c'est la santé " . Heureuse époque où le prof de lettres, en terminale, était libre de fixer son programme comme il l'entendait. C'est comme ça qu'en 58, notre prof de terminale au lycée du Mans nous avait fait découvrir Ionesco et Beckett en nous lisant, assis sur le coin du bureau, Les Chaises et Molloy. Il s'appelait Gérard Genette. Tu parles d'un luxe. Mais nous n'en savions rien. Lui non plus, peut-être.



mardi 18 novembre 2014

Les gros thons ne sont pas ceux qu'on pense

1177 -


" Le plus grand péril de l'existence vient du fait que la nourriture des hommes est toute entière faite d'âmes "
                 ( Le chamane Ivaluardjuk , à l'explorateur Knud Rasmussen )

" La question du sujet animal est potentiellement traumatisante pour l'humain (occidental) "
                 ( Dominique Lestel ( Les origines animales de la culture ) )

Les entreprises de pêche industrielle d'Europe et du monde entier exultent : les populations de thons rouges -- une espèce que l'on croyait, encore il y a peu, menacée d 'extinction, victime de la surpêche -- sont en nette augmentation. Et de réclamer aussitôt une révision des quotas à la hausse : et pourquoi non,  puisque les stocks se gonflent, puisque la ressource augmente ?


Les stocks, la ressource ... Même aux époques pas si lointaines où l'anthropophagie était encore une pratique relativement répandue, les hommes n'ont jamais eu l'idée d'appliquer ces catégories à d'autres hommes. Ils les réservent aux animaux et aux plantes, c'est-à-dire à tous les autres êtres vivants, qu'ils rejettent dans le domaine de la nature. Tandis que nous, les humains, n'est-ce pas, nous ne relevons pas de la nature : notre domaine privilégié, exclusif, c'est celui de la culture. Notre espèce a inventé la culture, et c'est pour cela qu'elle est unique en son genre. L'Homme a été créé pour dominer la nature et pour l'exploiter : c'est ce que nous ressassent les monothéismes bibliques.


Je suis passé un jour à proximité d'un train chargé de porcs, à l'arrêt aux portes d'un abattoir. Les cris déchirants, terrifiants des bêtes me parvenaient à des centaines de mètres de distance. Elles savaient, à n'en pas douter, à quel sort elles étaient réservées,  et elles appelaient au secours. Il y avait dans l'air comme une odeur d'Auschwitz.

Reléguer, comme nous le faisons, tous les autres êtres vivants dans le domaine de la nature, c'est nous arroger le droit d'employer, pour parler d'eux, des mots comme stocks ou comme ressources , des euphémismes qui débouchent directement sur l'univers de la mise à mort à l'échelle industrielle sans parvenir à l'escamoter. L'univers des élevages en batterie. Celui des chalutiers géants.

Même les déportés qu'on gazait dès leur arrivée à Auschwitz n'appréhendaient pas l'imminence de leur fin, comme ces porcs entassés dans ce train l'appréhendaient. La raison en était simple : ils étaient hors d'état d'imaginer que d'autres hommes seraient capables de les traiter un jour comme du bétail qu'on mène  à l'abattoir. Mais justement, pour légitimer leur entreprise de mise à mort industrielle d'autres êtres humains, les nazis avaient pris soin d'inventer la catégorie de sous-hommes, rejetant ainsi leur victime dans le camp de la nature. Le camp de la nature est un camp d'extermination.

Et si, sans le savoir, sans en avoir conscience, j'étais un thon ? un gros thon ? un foutu thon ? un bougre de thon ? Je n'irai pas jusqu'au roi des thons, par pure modestie.

Mais alors, mais alors, ça changerait tout. Si je suis thon, quand j'ouvre ma boîte de thon ( à l'huile d'olives, à la  tomate, aux aromates ), qu'est-ce que je vais manger ? Un frère, un beau-frère, un cousin, un père, un parent en tout cas. Il ne me restera plus, mon forfait perpétré, qu'à écrire un livre dont le titre sera Pourquoi j'ai mangé grand-père ... Et ce qui vaut pour les thons vaut pour les veaux, vaches, cochons,  poulets , gambas, fruits de mer, etc.. etc.. Tous, frères, soeurs, cousins, cousines. François d'Assise savait ça. Mais nous, on préfère ne pas le savoir, faire comme si on ne le savait pas. Ouarf  Ouarf  Ouarf ! On sait bien qu'on n'est pas des thons ! On est les humains, c'est-à-dire les rois du monde ! Et avec des théories à la thon comme celle-là, nous autres, les rois du monde, qu'est-ce qu'on va bouffer ? Car il s'agit de BOUFFER ! Et on est déjà plus de sept milliards d'exemplaires de l'espèce humaine sur la terre, et c'est pas parti pour diminuer. Alors, tu penses que l'avenir du thon rouge, je m'en tape. Je veux BOUFFER.  On veut BOUFFER . A BOUFFER !

A vrai dire, François d'Assise n'était pas le seul à savoir que les animaux (et les plantes) sont nos frères et soeurs, et proches parents, mais il faut reconnaître que, dans nos cultures d'Occident, il fut un des rares à en avoir conscience, et à le dire. Aujourd'hui, grâce à  toutes les avancées de la génétique, de la biologie, de la paléontologie, de la zoologie, nous le savons beaucoup mieux, mais nous continuons de faire comme si nous ne le savions pas : c'est que divulguer ce secret de polichinelle risquerait de nuire à la croissance, n'est-ce pas, la fameuse croissance, après laquelle tout le monde court. Le problème est que l'on a de plus en plus nettement l'impression que la  croissance des sociétés humaines se paie par la décroissance de toutes les autres formes de vie sur la terre. Depuis 1950, en un peu plus d'un demi-siècle, le nombre d'humains sur la terre est passé de 2,5 milliards à 7,3 milliards; il a pratiquement triplé. Pendant la même période, combien d'espèces animales (et végétales) ont parcouru un trajet inverse ?

Les Indiens d'Amazonie ou du  grand Nord canadien, dont parle Philippe Descola dans son livre Par-delà nature et culture , ne voient pas du tout, eux, les choses comme nous. Figurez-vous que la différence entre nature et culture, ces gens-là, ils connaissent pas. Il n'y a pas pour eux l'espèce humaine et puis tout le reste, Ils ne se sentent pas du tout les représentants d'une espèce en quoi que ce soit supérieure, en quoi que ce soit privilégiée. Ils se sentent pris dans le continuum du vivant, parmi les arbres, les plantes, les animaux, avec lesquels ils entretiennent des rapports d'interdépendance, de solidarité, de parenté et de respect. Oui, bon, d'accord,  va-t-on me répondre, mais c'est des sauvages, perdus au fin fond de leurs forêts, de leurs steppes. Eh bien, ces sauvages, si j'en crois Philippe Descola, ont développé des cosmologies autrement plus subtiles que l'idée que nous nous faisons généralement en Occident de notre place dans le monde et de notre rapport avec la nature.

Les Indiens Achuar, qui vivent de part et d'autre de la frontière entre l'Equateur et le Pérou et font partie des tribus de l'ensemble jivaro,  " disent que la plupart des plantes et des animaux possèdent une âme ( wakan ) similaire à celle des humains , une faculté qui les range parmi les "personnes" ( aents ) en ce qu'elle leur assure la conscience réflexive et l'intentionnalité, qu'elle les rend capables d'éprouver des émotions et leur permet d'échanger des messages avec leurs pairs  comme avec les membres d'autres espèces, dont les hommes ", écrit Philippe Descola. " Les singes laineux, lui explique un Achuar, les toucans, les singes hurleurs, tous ceux que nous tuons pour manger, ce sont des personnes comme nous. Le jaguar aussi c'est une personne, mais c'est un tueur solitaire ; il ne respecte rien . Nous, les " personnes complètes ", nous devons respecter ceux que nous tuons dans la forêt car ils sont pour nous comme des parents par alliance. Ils vivent  entre eux avec leur propre parentèle; ils ne font pas les choses au hasard; ils se parlent  entre  eux ; ils écoutent ce que nous disons ; ils s'épousent comme il convient. Nous aussi, dans les vendettas, nous  tuons des parents par alliance, mais ce sont toujours des parents. Et eux aussi ils peuvent  vouloir nous tuer. De même les singes laineux, nous les tuons pour manger; mais ce sont toujours des parents".

C'est pourquoi les pratiques de chasse, chez ces Indiens, s'accompagnent de rituels destinés à apaiser la colère de l'âme de l'animal qu'on a tué ainsi que le désir de vengeance de ses congénères, et en même temps à gagner leur bienveillance. La dépouille de l'animal tué n'est pas abandonnée aux prédateurs, mais fait l'objet de véritables rituels funéraires.

" Dans  l'esprit des Indiens, poursuit Philippe Descola, le savoir-faire technique est indissociable de la capacité à créer un milieu intersubjectif où s'épanouissent des rapports réglés de personne à personne : entre le chasseur , les animaux et les esprits maîtres du gibier , et entre les femmes, les plantes du jardin et le personnage mythique qui a engendré les espèces cultivées et continue jusqu'à présent d'assurer leur vitalité. Loin de se réduire à des lieux prosaïques pourvoyeurs de pitance, la forêt et les essarts de culture constituent les théâtres d'une sociabilité subtile où, jour  après jour, l'on vient amadouer des êtres que seuls la diversité des apparences et le défaut de langage distinguent en vérité des humains. "

Ainsi tend à s'effacer la frontière et la distinction entre un monde humain de la culture et une nature inhumaine et "sauvage". " A mille lieues du " dieu féroce et taciturne " de Verlaine, écrit Descola, la nature n'est pas ici une instance transcendante ou un objet à socialiser, mais le sujet d'un rapport social ; prolongeant le monde de la maisonnée, elle est véritablement domestique jusque dans ses réduits les plus inaccessibles ".

De semblables conceptions cosmologiques, ainsi  que les pratiques qui en découlent, se retrouvent sur un vaste espace géographique allant de la haute Amazonie à la Sibérie en passant par les steppes du grand Nord canadien. Mais on en retrouve l'équivalent dans d'autres régions du monde.

 " Les rites de chasse et de naissance inuit, écrit Descola, témoignent de ce que les âmes et les chairs, si rares et si précieuses, circulent sans trêve entre  différentes composantes de la biosphère définies par leurs positions relatives et non par une essence donnée de toute éternité ; de même qu'il faut du gibier pour produire les humains -- comme aliment, certes, mais aussi parce que l'âme des phoques harponnés, renaît dans les enfants --, de même il faut des humains pour produire certains animaux -- les restes des défunts sont abandonnés aux prédateurs, le délivre est offert aux phoques et l'âme des morts retourne parfois vers l'esprit qui régit le gibier marin ". Les thons, par exemple...

Comme nous voilà loin, nous autres Occidentaux "civilisés", de ces merveilleux et subtils échanges ! Il y a bien longtemps que nous avons rompu avec cette compréhension fine de rapports harmonieux, équilibrés, mesurés, tempérés, entre l'homme et son environnement. Comme l'idée que nous nous faisons de la "nature" paraît lourdement grossière, confrontée aux conceptions de ces "primitifs" ! Le pire est que ce dualisme sommaire, appauvrissant, mortifère, est aujourd'hui en passe -- urbanisation et démographie galopantes aidant -- d'être adopté par des pans de l'humanité de plus en plus vastes. De jour en jour, les hommes détruisent davantage l'écosystème global et mondialisé dont ils sont pourtant partie intégrante et solidaire, et dont leur existence dépend. Comportement immodeste, irresponsable et suicidaire. Celui d'une sacrée bande de thons ? Respect pour les thons. Respect.


Philippe Descola ,  Par-delà nature et culture  ( Gallimard / Bibliothèque des sciences humaines )

Dominique Lestel,  Les origines animales de la culture  ( Flammarion, Champs essais )


Note -

Les premières pages de Par-delà nature et culture, où l'auteur expose les enseignements de ses observations d'ethnologue, notamment chez les Indiens Achuar, sont essentielles et décisives pour suivre le propos et la cohérence d'un livre dense (et difficile, en raison de son haut degré d'abstraction et de généralité), où les enjeux philosophiques, épistémologiques et existentiels apparaissent indissolublement liés. Mais j'avoue que j'ai eu du mal à suivre Descola dans sa critique de certains aspects des thèses de Lévi-Strauss dans son Anthropologie structurale . Pour y parvenir, encore eût-il fallu que je... que j'eusse... Ah mon dieu qu'c'est embêtant d'être à ce point ignare, Ah mon dieu qu'c'est  embêtant d'être si ignorant ... Et pourtant j'y ai eu mis le nez dans l'Anthropologie structurale, du grand Claude, mais c'était il y a bien longtemps.