mercredi 29 janvier 2014

L'essence du politique

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" Je fais savoir que j'ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler " : tel est le bref message que François Hollande a fait parvenir à l'AFP, samedi 25 janvier, précisant qu'il s'exprimait à titre personnel et non en tant que Président de la  République, car il s'agit de sa "vie privée".

Cette annonce illustre, une fois de plus, la difficulté qu'il y a, quand on est Président de la République (mais aussi quand on exerce un mandat du peuple, quel qu'il soit) à séparer radicalement la sphère des activités publiques de celle de la vie privée.

François Hollande a beau dire, c'est bien l'homme public, l'homme politique, qui a pris cette décision et l'a fait savoir, dans une déclaration d'une sécheresse brutale, toute régalienne : "Je fais savoir que j'ai mis fin..." ; certains commentateurs l'ont trouvée violente ; elle l'est, puisqu'elle met instantanément fin à un statut qui n'avait d'autre fondement qu'une préférence affective évaporée. L'homme privé a tranché, mais tout autant et davantage l'homme public, prenant enfin la mesure des désordres engendrés dans la sphère politique par les frasques de l'homme privé. Il urgeait d'y remédier, aussi précisément, nettement et efficacement que possible. Michel Sapin s'est félicité de ce retour à la "clarté" : on ne saurait mieux dire.

Il était difficile, en effet, de pousser plus loin la confusion entre vie privée et vie publique, puisque c'est au titre de première dame ou de première concubine -- on ne savait plus trop --, disons de première copine du chef de l'Etat, et à nul autre, que Valérie, qui n'était pas une élue et n'appartenait à aucun corps de l'Etat, exerçait à l'Elysée des fonctions officielles, bénéficiait de la collaboration d'un cabinet personnel (au moins cinq personnes), effectuait des déplacements à l'étranger, le tout aux frais du contribuable ! Il a suffi d'un "T'es plus ma copine" pour mettre fin à cette étrange situation, et pour que l'ex-copine dégage de l'Elysée sans autre forme de procès. On dira que la dame n'a récolté que ce qu'elle méritait, mais c'est une autre histoire. Cette affaire, en tout cas, aura exposé crûment le très anormal comportement d'un Président qui se voulait "normal".

Cette laconique annonce à l'AFP n'est donc nullement la déclaration d'un simple particulier. Elle est un acte éminemment politique . Sa fonction linguistique est performative  : elle fait advenir ce qu'elle annonce, et ce, non seulement dans la sphère du privé, mais aussi -- et pour nous, citoyens, cela seul devrait compter -- dans la sphère publique (ou politique, comme on voudra, à condition de se souvenir de l'étymologie du mot).

Cette péripétie aura eu au moins l'utilité de nous rappeler la nature du politique . Est politique, dans l'espace public de la Cité, toute parole, tout acte visant à influer sur le cours des destinées communes. Les gens qui ont manifesté dimanche soir dans les rues de Paris, exigeant le départ de François Hollande, ont accompli un acte politique. Moi, simple citoyen, si je déclare sur ce blog, qui est une forme d'espace public puisqu'il peut être lu et commenté par tous, que l'action de ces manifestants aurait dû être réprimée impitoyablement,  en y employant toute la violence qui serait nécessaire, dès lors qu'elle prenait la forme de débordements violents,  je fais un acte politique, puisque mon but, en tant que citoyen, est de rallier d'autres citoyens à mon opinion.

Dans  la sphère du politique, toute parole publique visant à influer sur le cours des affaires publiques, qu'elle émane d'un haut responsable de l'Etat ou d'un simple citoyen, est un acte. En démocratie, la parole est la forme privilégiée de l'action politique.

Nous aurions tendance à l'oublier, tant les institutions de la Ve République ont conduit, sinon à marginaliser, du moins à reléguer dans une excessive discrétion les activités de nos Assemblées. Il existe bien une Chaîne parlementaire qui retransmet régulièrement leurs travaux, mais qui les regarde ? La plupart des téléspectateurs sont vite découragés par la technicité des débats, l'ennui d'un morne rituel. Nous ne savons presque plus combien peut être grande, dans les grandes occasions, la force de persuasion et d'entraînement de la parole. La dernière fois que j'ai lu  dans la presse le compte-rendu élogieux d'un discours à l'Assemblée, ce devait être sous Giscard (et même, peut-être, sous de Gaulle!) : il s'agissait d'un discours de François Mitterrand, alors porte-parole de l'opposition. Le commentateur en pointait l'acuité lucide et la formulation brillante. Bien sûr, on pourrait citer aussi le discours de Malraux lors du transfert des restes de Jean-Moulin au Panthéon, et, surtout, la plaidoirie décisive de Robert Badinter en 1977 au procès de Patrick Henry ; on peut aussi sans doute ajouter les interventions du même lors des débats sur l'abolition de la peine de mort et celles de Simone Veil dans les débats sur l'IVG . Au total, cela fait bien peu.

Pourtant, nous restons conscients de ce poids décisif de la parole dans la vie publique : en témoigne le succès des face-à-face télévisuels organisés entre les candidats lors des présidentielles. Même les plutôt mornes conférences de presse de nos chefs d'Etat sont suivies avec attention, bien qu'aucune n'ait été encore en mesure de faire oublier les performances -- exceptionnelles il est vrai -- du général de Gaulle.

Hannah Arendt le rappelle dans La Crise de la culture , les performances des hommes politiques sur la scène publique peuvent être légitimement rapprochées de celles des artistes -- comédiens, danseurs, chanteurs -- qui se produisent sur les scènes des théâtres. "  Les arts d'exécution, écrit-elle, présentent une grande affinité avec la politique; les artistes qui se produisent -- les danseurs, les acteurs de théâtre, les musiciens et leurs semblables ont besoin d'une audience pour montrer leur virtuosité, exactement comme les hommes qui agissent ont besoin de la présence d'autres hommes devant lesquels ils puissent apparaître ; les deux ont  besoin d'un espace publiquement organisé pour leur "oeuvre", et les deux dépendent d'autrui pour l'exécution elle-même ".

Ce qui fait la différence, dans les débats décisifs où se jouent les destinées d'un peuple citoyen, c'est l'excellence, ce mélange d'énergie, de savoir-dire et de savoir-faire que Machiavel  rassemblait sous le nom de virtù .  De cette virtuosité dont sait faire preuve, dans les grandes occasions, l'homme d'Etat , Shakespeare nous a donné un exemple inoubliable : c'est, dans Jules César , le discours de Marc-Antoine aux funérailles du dictateur assassiné, devant une assistance houleuse, largement acquise à Brutus et aux conjurés, mais que l'orateur va retourner, par un discours à la fois bouleversant de sincérité et diaboliquement habile. Je ne sais pas si on fait étudier à l'ENA cet étourdissant morceau de bravoure. A en juger par les piètres qualités oratoires de l'actuel Président , incapable de maîtriser les règles élémentaires de la diction, j'en doute ! On devrait bien aussi se rappeler, par ces temps où agonisent les humanités classiques, que les plus beaux exemples de virtù et de virtuosité démocratique et républicaine que nous puissions méditer, ce sont la Grèce et la Rome antiques qui nous les ont légués. Hannah Arendt,  encore :

" Il est vraiment difficile et même trompeur de parler de politique et de ses principes les plus profonds sans faire appel dans une certaine mesure aux expériences de l'Antiquité grecque et romaine, et cela pour la seule raison que les hommes n'ont jamais, ni avant ni après, pensé si hautement l'activité politique et attribué tant de dignité à son domaine ".

Pour s'en convaincre, on peut lire, par exemple, le livre que Jacqueline de Romilly a consacré à Alcibiade. S'appuyant sur le  récit de Thucydide, elle brosse un tableau admiratif de l'éloquence d'Alcibiade et de celle de son adversaire Nicias, s'affrontant devant l'Assemblée du peuple à propos du projet, défendu par Alcibiade, d'expédition en Sicile. Quand on pense que ni la décision d'intervenir en Libye ni celle d'intervenir en Centrafrique n'ont été prises à l'issue d'un débat de la représentation nationale qui fût à la hauteur de l'enjeu, on mesure à quel point ces moments forts de l'histoire de la démocratie athénienne restent des références à méditer.


Hannah Arendt , La Crise de la culture , Qu'est-ce que la liberté ?   / traduction d'Agnès Faure et Patrick Lévy  ( Gallimard / Quarto)

William Shakespeare ,  Jules César  / traduction d'Yves Bonnefoy    (Le Club Français du Livre )

Jacqueline de Romilly,  Alcibiade   ( de Fallois )

Thucydide ,  La guerre du Péloponnèse , traduction de Jacqueline de Romilly  ( Les Belles Lettres )


La grande Colette sur son pliant , avatar eugènique agréé






lundi 27 janvier 2014

En finir avec Eddy Bellegueule : autofiction ou compassion, il faut choisir

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En finir avec Eddy Bellegueule est le premier roman d'Edouard Louis. L'auteur a 21 ans. Dans ce récit très étroitement autobiographique, il  raconte son enfance et son adolescence. "De mon enfance, je n'ai aucun souvenir heureux", commence-t-il par déclarer, en un incipit dont Pierre Assouline, qui rend compte du livre sur son site de La République des livres, trouve qu' "il a la puissance des premières phrases de L'Etranger ou des Mots ". Compliment abusif et hasardeux. Pourquoi ne pas évoquer le début des Confessions tant qu'on y est ? Il est des comparaisons écrasantes pour qui est censé en tirer gloire.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le narrateur n'est pas tendre avec ses parents. Voici comment, dans son compte-rendu,  Assouline les décrit  : " [...] son père, coléreux, alcoolique, obèse, violent, ordurier, raciste. Et homophobe, cela va de soi. Un ouvrier de l'usine de laiton qui fait vivre toute la ville, à une quinzaine de kilomètres de celle-ci, quelque part en Picardie. La mère ne rattrape pas le père : " C'est une femme en colère, cependant elle ne sait pas quoi faire de cette haine qui ne la quitte jamais " ". Le détail du récit est à l'avenant.

Le livre a bénéficié d'une réception critique très favorable. Les articles et les interviews se sont multipliés. A ma connaissance, il n'y a que Closer qui ne s'en soit pas encore mêlé. Il est vrai que ce n'est pas un magasine littéraire. J'imagine pourtant une équipe de Closer débarquant à l'improviste chez les parents d'Edouard Louis : "C'est vous, les monstres ? On voulait juste savoir si vous êtes aussi affreux que votre fils le dit dans son livre. ". Avec, pour suivre, un reportage de vingt pages avec photos judicieusement cadrées.

Car, si Edouard Louis n'a que vingt-et-un ans, il est probable que ses parents sont bien vivants (à moins que, depuis la publication du livre, ils ne se terrent, plus morts que vifs), et même, que le père n'ait pas encore atteint l'âge de la retraite et marne toujours dans son usine de laiton. Je n'ose pas imaginer les réactions des collègues de travail et des voisins.

Je songe au film d'Ettore Scola, Affreux,  sales et méchants. Mais le film est une fiction, une comédie, sinistre comme un dessin de Reiser, mais dont on peut rire, tout de même. Ici , pas de quoi rire, vraiment . La haine, le mépris, la violence. La haine, le mépris, la violence des parents.  La rage du fils. Le déballage du fils. Le voyeurisme des journalistes. Les parents mijotent dans leur bêtise. Le fils publie, se produit à la télé. Les journalistes rendent compte. Le bon public lit et regarde : " Mon Dieu, c'est y pas possible que..." .

Ce monde sans compassion,  ce monde humain plongé jusqu'au cou dans la violence, sans aucune distance, sans aucune pudeur, aurait déjà de quoi  désespérer, mais il faut que s'y ajoute encore l'hypocrisie méprisante des pharisiens qui osent juger. Ils y mettraient peut-être d'autres formes si les parents étaient riches et célèbres. Les parents d'Edouard Louis, eux, n'oseront sans doute pas porter plainte pour diffamation, comme l'ont fait naguère des personnes mises en cause par une Christine Angot . Mais ce n'étaient pas des gens du même monde, n'est-ce pas.

Féroce règlement de comptes, sans la distance du temps qui en adoucirait l'excès. Et d'autant plus féroce que le fils, aujourd'hui, dispose d'une arme terrible : celle d'une supériorité intellectuelle incontestée (normalien, essayiste). " Une puissance de tir comme on en croise rarement ", a estimé un autre  critique. Autre adepte de l'autofiction, genre qu'on pourrait décidément définir comme l'art du déballage avec dommages collatéraux (1), Annie Ernaux est en extase. En face de la 12,7 de fiston, les deux vieux affreux ne font pas le poids.

Comme si ces misérables n'étaient pas, tout autant, des victimes.

Le père en mettait plein la gueule aux chatons nouveaux-nés, c'est maintenant son fils qui lui en met plein la gueule.

Pas de quartier. Dieu reconnaîtra les siens.

On songe au mot du Christ : "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ".

Ils ne savent pas ce qu'ils font, exilés qu'ils sont, les uns et les autres, de la compassion.

Bourdieu, à juste titre admiré d'Edouard Louis, apprend à comprendre la société. Il n'apprend pas la compassion.

On peut avoir vingt-et-un ans et ne pas savoir encore ce que c'est qu'avoir du coeur. On peut sortir de Normale sans y avoir appris ce que c'est qu'avoir du coeur. On peut passer à côté de son propre coeur, toute sa vie. On peut ne jamais faire la rencontre qui vous aurait sauvé.

Un monde sans compassion, serait-ce un monde privé de toute humanité, livré à une ignorance animale ?

Mais les animaux ignorent ces invraisemblables excès de basse cruauté qui sont la spécialité des humains.

Un monde sans espoir ?

" Il faut cesser de voir le monde pour voir Dieu ", a écrit André Gide. Dieu naît en nous quand nous naissons à la compassion. Dieu advient quand nous sommes capables de compassion. De charité. C'est alors seulement que nous voyons les autres tels qu'en vérité ils sont.


Je crois que je vais mettre un châle supplémentaire, ce soir. je trouve qu'il fait un peu froid.


Note 1 - 

Depuis que le genre de l'autofiction est à la mode, on n'a pas suffisamment dénoncé, me semble-t-il,  un de ses aspects les plus contestables : les dommages collatéraux. Les écrivains français qui ont adopté cette forme de fiction, un Serge Doubrovsky, une Christine Angot, une Annie Ernaux, aujourd'hui cet Edouard Louis, pour n'en citer que quelques uns, n'hésitent pas à mettre en scène, sous le voile d'une fiction très transparente, leurs relations avec des personnes réelles, souvent peintes sous un jour peu favorable. Quel que soit l'intérêt littéraire de leurs livres, on ne peut pas dire que le souci des dégâts éventuellement provoqués par leurs confidences tourmente beaucoup d'entre eux. La notoriété littéraire ne fait évidemment que conforter leur bonne conscience, renforcer leur sentiment d'impunité, et donc aggraver leur capacité de nuisance.

Il n'est pour moi d'autofiction supportable qu'éclairée par la charité.

Lu, depuis la rédaction de ce billet, une très intéressante tribune du libraire Thibaut Willems à propos du livre d'Edouard Louis. Je partage, pour l'essentiel,  ses réserves et son indignation. Il stigmatise avec raison le manque de recul du narrateur par rapport à sa propre histoire et encadre le mot "sociologie" de guillemets bienvenus. Peut-on d'ailleurs parler ici d'approche sociologique ? On ne peut être à la fois juge et partie, confondre le témoignage et son interprétation, ni se faire le sociologue de sa propre expérience, pas plus Edouard Louis que naguère une Annie Ernaux. Un tel livre peut-il seulement être utilisé dans le cadre d'une enquête sociologique ? L'énorme coefficient de subjectivité de cette narration, les préoccupations d'une mise en oeuvre littéraire, la part de fiction impliquée par le mot "roman", tout cela devrait exclure une telle éventualité. Edouard Louis prétend jouer sur les deux tableaux et cultive l'ambiguïté. Ce médiocre disciple de Pierre Bourdieu serait bien inspiré de relire La Misère du monde , ouvrage qui reste une référence en matière d'enquête sociologique ; témoignages et interprétations y sont soigneusement distingués. Au demeurant, ce qui fait de l'ensemble du travail de Bourdieu une référence incontournable en matière de méthode sociologique, c'est qu'il n'élude jamais la problématique de l'enquête elle-même ; chez lui, une réflexion sur les conditions de l'enquête accompagne toujours ses résultats. Un Edouard Louis, une Annie Ernaux, restent loin de cette subtilité et de cette rigueur. Littérateurs... Il y a décidément quelque chose de mal foutu au royaume de l'autofiction. A force de mélanger les torchons avec les serviettes, personne ne s'y retrouve plus. Ce livre d'Edouard Louis ne fait qu'ajouter à la confusion.


Lire dans Le Courrier picard du 17/02/2014 : Les deux visages d'Eddy Bellegueule


Jeanne la Pâle nue dans ses châles, avatar eugènique frileux









vendredi 24 janvier 2014

Addio Claudio

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" J'ai  appris des choses nouvelles, cette interruption a été une expérience exceptionnelle qui fait que je vois et sens tout de manière différente "

Cette expérience exceptionnelle dont parlait Claudio Abbado, opéré d'un cancer de l'estomac en 2000, et qui vient de mourir à l'âge de 80 ans, je l'ai faite, moi aussi, à ma manière, puisque chacun a sa manière, irréductible, de vivre ça, et j'en suis sorti, moi aussi, avec le sentiment de tout voir et de tout sentir de manière différente, et d'en être sorti plus riche et, sans doute, meilleur. Je pense, du reste, que tous ceux qui ont échappé au pire, pour entrer, comme on dit, "en rémission", pourraient en dire autant.

Je n'ai jamais eu l'occasion d'écouter Claudio Abbado en concert. Curieuse expression, "écouter Claudio Abbado en concert", puisque le seul qu'on n'entend pas, justement, c'est le chef, et que c'est tout de même un peu abusif d'attribuer à lui seul tout ce que les musiciens de l'orchestre et les chanteurs nous font entendre. Toutes les époques n'ont pas placé aussi haut que la nôtre, loin s'en faut, le rôle du chef d'orchestre qui n'est pas, autant que le sont le compositeur, le peintre, le cinéaste ou l'écrivain, le maître du sens. Certes, comme le metteur en scène  de théâtre, il en est un des artisans privilégiés, il propose une synthèse, une vision; sa patte, sa "griffe", est reconnaissable; mais, autant que le théâtre, l'interprétation musicale est un art collectif : on est toujours au moins deux. Il est donc prudent d'éviter, s'agissant de l'interprète, tout délire d'enthousiasme, et d'autant plus que, pour porter un jugement un peu solide sur le talent d'un musicien, il faudrait être allé souvent l'écouter en concert, et ne pas se contenter de le juger sur ses enregistrements, car on sait combien une interprétation peut être transformée par les ingénieurs du son, qui participent directement et de façon décisive à la "mise en scène" d'un enregistrement.

Je n'ai pas suivi non plus la carrière discographique d'Abbado. Je ne possède guère qu'un seul enregistrement de lui, mais d'une beauté exceptionnelle : le Simon Boccanegra de Verdi. A l'époque où Abbado l'a dirigé à la Scala de Milan, épaulé par une distribution brillante, dans une mise en scène de Giorgio Strehler, cet opéra, qui fut créé en 1857, mais dont Verdi, vers la fin de sa vie, a revu la partition et le livret, avec l'aide d'Arrigo Boïto, n'était pas encore très connu. Dans Simon Boccanegra, même si le rôle d'Amelia est superbe, les voix graves d'hommes (deux barytons, deux basses, un seul ténor)  dominent. C'est une oeuvre d'une poignante mélancolie, dont l'amertume annonce celle de Don Carlos (1867). Il y a quelque chose de la solitude du Moïse de Vigny dans le rôle du doge Boccanegra, comme dans celui du Philippe II de Don Carlos. Mais il est vrai que la mélancolie est la tonalité dominante de l'oeuvre de Verdi. Musique profondément méditative.  Falstaff est une exception tardive. Dommage que Baudelaire n'ait pas écrit des Phares consacrés aux compositeurs.  Verdi y aurait eu sa place, aux côtés du cher Wagner, et sans doute de Weber, déjà évoqué dans la strophe célèbre, synthèse de l'oeuvre de Delacroix. Mais Baudelaire a-t-il eu l'occasion d'entendre des opéras de Verdi ? Il ne me semble pas qu'il ait écrit sur lui. Baudelaire , il est vrai,  est mort en 1867 ; or cette date inaugure, avec Don Carlos, la série des grandes oeuvres de la maturité de Verdi : Aïda, le Simon Boccanegra seconde manière, Otello, Falstaff et le Requiem.

Je n'ai plus écouté cet enregistrement depuis des années. Le duo de Simon et de sa fille Amelia chante pourtant dans ma mémoire et m'émeut comme au premier jour. Le coffret est là, sur l'étagère. Il ne tient qu'à moi de poser le disque sur la platine, inutilisée, elle aussi, depuis des années. Des enregistrements que je possède, certains sont attachés à des émotions très particulières, inexprimables. Correspondances... Il est des parfums doux comme les hautbois, a écrit Baudelaire. La réciproque est vraie, évidemment : il est des hautbois doux comme des parfums, verts comme les prairies... Certaines interprétations, dès la première écoute, ont eu pour moi un parfum, une couleur, une saveur, indicibles, qu'ils ont toujours . Les Nuits d'été de Berlioz, par Régine Crespin, par exemple. Ou les deux trios de Schubert, par Rubinstein, Szeryng et Fournier. Ou encore le dernier mouvement de la fantaisie opus 17 de Schumann, par Pollini.  L'Ode à Sainte Cécile de Haendel, par Harnoncourt. La Walkyrie, par Karl Böhm. Les Suites de Marin Marais, par Savall. Bien d'autres encore. 

Mais le tourne-disques s'empoussière. Le lecteur de CD reste éteint. Le besoin de musique s'est-il donc évanoui ? Est-il seulement endormi ? Il y a quelques années  -- tant d'années que cela ? --, j'étais avide de connaître tel opéra de Puccini, telle cantate de Bach, tel cycle de mélodies, de Schumann, Debussy, Duparc, Fauré. J'ai suivi avec une curiosité passionnée la carrière discographique d'un Jordi Savall, d'un Harnoncourt. Cette curiosité semble éteinte. Parfois, je me dis que c'est comme si j'avais peur d'être distrait de mon silence, de mon tête-à-tête avec moi-même, comme si je ressentais la musique comme une intrusion indiscrète, abusive. Il y a sûrement de cela. La musique, quand elle est très belle, vous investit, vous envahit, vous envoûte. C'est corps et âme qu'on est livré à elle, possédé par elle. Corps et âme : toute émotion musicale, pour peu qu'elle soit profonde, dissipe, en nous faisant éprouver notre unité vivante, l'illusion du vieux dualisme.

Possédé par la musique, dépossédé de soi... Les livres, même les plus beaux, ne me font aucunement cet effet-là. Mon appétit de lecture ne s'est nullement calmé. Mon goût de la peinture, du cinéma, est intact. La musique, en revanche, il me semble que je ne la retrouve plus avec  bonheur qu'au concert. Etrange divorce... Comment comprendre qu'on se passe quotidiennement si bien de ce qu'on a tant aimé, que le désir se soit évaporé, sans  savoir pourquoi ? Peut-être simplement que je suis allergique aux manipulations, pourtant simples, qu'exige l'écoute d'un disque. Il faudrait que je retrouve un diamant neuf pour ma vieille platine, dont le mouvement s'est peut-être déréglé, comme le laser du lecteur de CD... Quelle barbe... Que toute cette barbarie mécanico-électronique s'interpose entre mon oreille et le son d'un violon, d'un piano,  le dénature forcément, en fasse quelque chose qui, comme dit Bossuet, n'a plus de nom dans aucune langue, quelle horreur ! Le son d'un pseudo-violon enregistré, c'est effectivement quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue, c'est la voix même de la mort. De quoi vous gâcher le plaisir. Le mot "live", utilisé pour distinguer des autres les enregistrements pris "sur le vif", voudrait nous faire oublier que, de toutes les manières, la musique enregistrée, c'est  de la musique morte.

Morte, mais -- soyons juste -- habilement embaumée tout de même. D'ailleurs, pas plus "morte " qu'une autre, puisqu'elle frappe mes oreilles, me fait vibrer, me plonge  dans le ravissement. Mais il faut se persuader que toute musique enregistrée est d'une nature profondément différente de la musique vivante. Traitée en studio, gravée, restituée par les hauts-parleurs, c'est un produit artificiel, dont on ne devrait juger qu'en prenant en compte les paramètres techniques de sa réalisation. On sait le culte des connaisseurs pour  certains ingénieurs du son, dont ils sont capables de reconnaître la touche particulière (André Charlin, naguère). Même la manière de le graver peut conférer à un enregistrement un charme singulier : je me rappelle avoir trouvé à certains disques du quatuor Busch, repiqués sur microsillon, une saveur ... chocolatée ! Les correspondances, ça se vit, ça ne s'explique pas !

En attendant, à force de me cantonner dans un abstentionnisme morose, j'ai complètement oublié les neuf-dixièmes du Simon Boccanegra de Verdi par Claudio Abbado : la musique, c'est comme l'amour physique, il faut la pratiquer régulièrement, sous peine de ne même plus savoir combien c'est bon.


Additum -

Histoire d'en avoir le coeur net, j'ai posé sur ma platine l'Ode à Sainte Cécile, de Haendel, dans la réalisation d'Harnoncourt . Miracle ! Apothéose ! L'appareil marche ! On se croirait à la fin des Mariés de la Tour Eiffel . Un son à faire pâlir d'envie tous les fabricants de CD ! Il est vrai que chez Telefunken (Das Alte Werk), au début des années 80, on soignait la qualité du travail. Et puis, il y a la merveilleuse Felicity Palmer. Une petite réserve tout de même : Harnoncourt à la tête du Concentus Musicus et le Bachchor de Stockholm ont tendance à traiter cette ode à la manière d'une cantate de Bach. D'où une certaine réserve, qui ne convient pas tout-à-fait à cette musique de Haendel, dont elle atténue l'éclat (notamment dans le choeur final). Du coup, je sens que je vais tenter le grand coup en faisant tourner pour la première fois depuis... je n'ose pas dire depuis combien de temps, l'Ode à Sainte Cécile dans la version du London Chamber Orchestra, dirigé par Anthony Bernard, avec la délicieuse Theresa Stich-Randall, dont je crois me souvenir qu'elle avait l'exubérance lumineuse que, selon moi, il faut. Alors là, voilà un coup de jeune qui ne va pas me rajeunir !

Giuseppe Verdi, Simon Boccanegra, avec Piero Cappuccilli, Nicolai Ghiaurov, José van Dam, Giovanni Foiani, Mirella Freni, José Carreras / Choeur et orchestre de la Scala de Milan / Direction : Claudio Abbado   ( D.G.G. )

Georg-Friedrich Händel , Ode à Sainte Cécile  - Felicity Palmer / Anthony Rolfe-Johnson / Bachchor Stockholm / Concentus Musicus Wien / Nikolaus Harnoncourt  ( Telefunken / Das Alte Werk)

Georg-Friedrich Händel , Ode à Sainte Cécile  - Theresa Stich-Randall / Alexander Young / The London Chamber Singers / The London Chamber Orchestra / Anthony Bernard  (Le Club Français du Disque)

http://www.youtube.com/watch?v=dHF0Z72Y3bQ

Hommage à Claudio Abbado, sur Medici.Tv  :  Gustav Mahler, 9e Symhonie, Orchestre du festival de Lucerne


Guy le Mômô , avatar eugènique mélodieux





jeudi 23 janvier 2014

Esse est percipere

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                                    L'or d'un cheveu de femme sur la couette

                            Le parfum d'une feuille de laurier-sauce sous la pluie



Arthur Bimbô , avatar eugènique inspiré



Saisis la main dans le sac : esse est percipi ?

mardi 21 janvier 2014

" The Ladies man " (Jerry Lewis) : une leçon de burlesque

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Ce qu'il y a de bien avec les restrictions budgétaires chez Arte, c'est qu'on a le plaisir de revoir le même film trois ou quatre fois, et de réfléchir un peu (pas trop) à l'art d'un des grands maîtres du burlesque au cinéma : Jerry Lewis. Plaisir nuancé d'un  tantinet de nostalgie. J'ai découvert Jerry Lewis au moment de la sortie de ses films en salle et je lui dois plus d'une crise d'un irrésistible fou-rire gamin. Je craignais qu'avec les années, cette aptitude à la gondolance adolescente ne se soit bien affaiblie, eh bien pas du tout. J'étais toujours écroulé de rire, d'une hilarité qui confinait à la béatitude, en suivant les efforts de Jerry tentant de rectifier le chapeau du faux dur ou donnant à manger à "Bébé" dans Le Tombeur de ces dames ( The Ladies man ), un des films que Jerry, libéré de son duo avec le crooner Dean Martin, a lui-même mis en scène. Le tombeur de ces dames : l'équivalent français n'est pas trop éloigné du titre original, bien qu'il en gomme l'ambiguïté. En revanche,  la médiocrité du doublage nous fait certainement perdre une grande part de la drôlerie des dialogues et des voix (celle, notamment, de Mrs Welenmelon, sorte de Castafiore à la mode Jerry).

Curieusement,  Le Tombeur de ces dames me semble avoir mieux supporté le passage du temps qu'un film au scénario beaucoup plus élaboré et considéré comme le chef-d'oeuvre de Jerry Lewis metteur en scène, Docteur Jerry et Mister Love ( The Nutty professor ), peut-être parce qu'on connaît trop bien ce dernier film et que les effets en sont forcément davantage éventés. Mais il y a dans Le Tombeur de ces dames une gratuité désinvolte, une liberté loufoque, qui en font le prix. N'allons pas trop loin dans ce sens, car ce film est peut-être plus sérieusement construit qu'il n'en a l'air.

Certaines séquences du Tombeur de ces dames (celles notamment que j'ai citées plus haut) sont devenues des morceaux d'anthologie  de l'art comique de Jerry Lewis en particulier et du cinéma burlesque en général. La séquence d'ouverture, qui montre une improbable bonne femme (jouée par Jerry lui-même) arpentant le trottoir jusqu'au moment où sa rencontre brutale avec un quidam va déclencher une série de catastrophes est à elle seule un manifeste artistique : un humour qui a beaucoup à voir avec le nonsense si cher aux Anglo-Saxons et un art de l'enchaînement des gags. Ce ne sont d'ailleurs des gags qu'en raison de leur rapport totalement inexplicable avec le choc initial et sans doute surtout avec le cri aigu et bref poussé par la mémère  : les voix, les cris, ont, dans ce film, une grande efficacité comique, comme d'ailleurs dans d'autres films de Jerry Lewis, ce qui me fait regretter d'autant plus de n'avoir pas vu le film en version originale. Comique sans beaucoup de rapport avec ce qu'on peut obtenir au théâtre, puisque les effets, au moins dans une séquence de ce type, sont calculés et mis au point au montage. Ne jamais oublier ça quand on parle de cinéma : c'est presque toujours au montage que tout se joue.

Plus proche d'un comique théâtral est l'irrésistible séquence où Jerry rectifie le chapeau du faux dur à cuire joué par Buddy Lester, exemple indépassable d'un art de la gradation comique réglée au quart de poil, et dont l'efficacité réside dans la maîtrise souveraine du tempo, digne d'un  Toscanini du comique visuel. Ce souffre-douleur momentané de Jerry/Herbert reparaît, un peu plus tard, brièvement, dans une séquence non moins hilarante, qui est, dans ce film, avec les séquences consacrées à "Bébé" ou au malheureux technicien de cinéma victime de l'effet "Geronimo", un exemple d'un art du redoublement burlesque, art délicat à manier, sous peine de voir le second effet retomber à plat.

Le public français, habitué à ses propres références comiques, d'un esprit fort différent, n'est peut-être pas le public le mieux à même d'apprécier le cinéma de Jerry Lewis,  tant il est imprégné de l'esprit des arts de la scène outre-Atlantique, tout en étant éminemment personnel. Grand film burlesque, Le Tombeur de ces dames relève aussi de la comédie musicale, et la scène du réveil et de la toilette de ces dames, au début du film, est un numéro merveilleux de charme et de rythme. Le film tient aussi de la féerie, et il faut savoir se laisser porter, avec une certaine nonchalance, de l'une à l'autre de ces ambiances.

Mais le vrai sujet du film, celui qui lui  donne son unité, c'est peut-être, comme dans Le Zinzin d'Hollywood, le cinéma lui-même, art de l'évasion et du rêve, auquel Jerry Lewis rend un hommage émouvant et tendre. Ce n'est pas pour rien qu'il  met en scène une équipe de techniciens de cinéma venus réaliser un reportage sur le petit monde de Mrs Welenmelon : film dans le film et mise en scène dans une mise en scène, qui joue avec virtuosité d'un des plus beaux décors de toute l'histoire du cinéma américain : autre effet de redoublement...


The ladies man (Le Tombeur de ces dames ) , film de Jerry Lewis, avec Jerry Lewis (Herbert/ sa mère/ la mémère), Helen Traubel (Mrs Welenmelon ), Cathleen Freeman (Katy), Buddy Lester (Willard. C. Gainsborough) -  Chef décorateur : Sam Comer  (autres réalisations du même : Breakfast at Tiffany's , Vertigo )


Jambrun , avatar eugènique invétéré




lundi 20 janvier 2014

Rue du Cirque, ou les beautés de la langue française

1034 -



                                                  -- C'est sa concubine ?

                                                  -- Je le suppute...



Marcel , avatar eugènique toléré

J'ai dû me tromper de fichier

dimanche 19 janvier 2014

A mobyle-e-e-tte

1033 -


Ségolène et François  sont dans un bateau.
Ségolène tombe à l'eau.
Qu'est-ce qui reste ?

Valérie et François sont dans un bateau.
Valérie tombe à l'eau.
Qu'est-ce qui reste ?

Julie et François sont  dans un bateau.
Julie tombe à l'eau.
Qu'est-ce qui reste ?

François  et Marine sont dans un bateau.
........  tombe à l'eau.

Qu'est-ce qui reste ?


On ne trouve pas ? C'est vrai que ce serait sans doute mieux si la barque chavirait une bonne fois. Qu'un Président qui aura fait aussi peu de cas de la dignité de sa fonction, mais aura, en revanche, fait la preuve de son cynisme et de son irresponsabilité, boive le bouillon, on ne pleurera pas. Trimballer dans toutes ses sorties officielles une "première dame" qui, de notoriété paparazzique, n'était plus que la seconde concubine depuis au moins la présidentielle, cavaler la nuit sur sa mobylette dans les rues de Paris pour aller tirer son coup, il fallait l'oser . On le savait depuis DSK et Roland Dumas (qui se souvient de celui-là ? je dois être le seul), le rut du bonobo social-démocrate en proie au retour d'âge est difficile à maîtriser. Si j'avais su, si j'avais eu les moyens et les bonnes relations, si je n'étais pas un petit garçon bien sage mais un affreux djihâdiste en partance pour la Syrie, j'aurais engagé une équipe pour lui ramollir définitivement la quenelle, à ce libidineux, entre l'Elysée et la rue du Cirque (la rue du Cirque ! ça ne s'invente pas !), histoire de le guérir de son goût des virées nocturnes à mobylette. C'était facile, et je m'étonne que personne n'y ait songé. J'aurais même loué un appart juste en face, pour voir ça de ma fenêtre avant de faire le signe convenu : pollice verso. Caligula c'est moi ah ah !

Quant à la Julie, encore jeune et jolie, se faire sauter par un gros petit bonobo social-démocrate sexagénaire  à lunettes , ça me paraît relever de la perversité à l'état pur. Ou alors elle se ferait payer ? Ce qui aggraverait le cas du petit gros, surtout avec la nouvelle législation.

Si, à l'essence de la mobylette, aux émoluments des gardes du corps et aux croissants matinaux on ajoute le prix de la passe, depuis deux ans que ça dure ça commence à faire beaucoup aux frais du contribuable. Il serait temps que le petit gros songe à réduire son train de vie : par ces temps de crise, il n'y a pas de petites économies.

Mais je suppute, je suppute... Blague à part, je trouve mes concitoyens bien indulgents, pour la plupart. Comme si les faiblesses de l'homme privé n'accusaient pas les inconséquences et les palinodies de l'homme public. Tant pis pour nous si nous oublions  que, ces gens-là, nous les avons embauchés pour  gérer nos intérêts et nous représenter. Des fondés de pouvoir, en quelque sorte. Nous ne leur versons pas un salaire pour financer leurs frasques. Un employé indélicat, ça se licencie.

C'est ça, rigole, connard. Tu vas pas rigoler longtemps si on s'en mêle

jeudi 16 janvier 2014

" Woyzeck ( je n'arrive pas à pleurer ) " : résonances


1032 -



" Les affaires privées se traitent en privé ", a déclaré notre Hollandais volant, tout juste descendu de sa mobylette. Admirable politique de ménagère avisée. Les torchons avec les torchons, les serviettes avec les serviettes. Que n'y a-t-il pensé plus tôt ?  Cela lui aurait évité d'aller exhiber dans l'espace public sa hâte à s'en aller assouvir ses désirs amoureux. La ménagère avisée aurait dû se dire que, dès qu'elle risquerait un pied hors de l'élyséen logis, elle serait exposée aux regards de toutes les commères du quartier. Elle qui se voulait exemplaire  se retrouve en effet exemplaire, mais de l'inconscience et de l'inconséquence humaines, à l'instar de la ménagère Clinton et de quelques autres.

Mais c'est aussi que, dans les affaires amoureuses en particulier aussi bien que dans les affaires humaines en général, il est naïf et illusoire de prétendre séparer les torchons d'avec les serviettes et les serviettes d'avec les torchons. Cela n'est possible que le temps d'un communiqué officiel et dans la langue de bois de rigueur.

C'est à quoi il songeait en montant les marches du parvis du théâtre où il a ses habitudes. Dans le hall, une jeune femme lève les bras au ciel en l'apercevant. C'est une ancienne. Ils se sont beaucoup aimés autrefois, en tout bien tout honneur, au temps où les rapprochait une passion commune , qui les rapproche toujours puisqu'ils sont tous deux ici ce soir ; elle allait sur ses dix-sept ans ; il y avait de la connivence, du bonheur d'être ensemble; il la ramenait parfois chez ses parents le soir, bien au-delà de l'heure du couvre-feu ; la jeune serviette avait tout ce qu'il fallait pour faire flamber le vieux torchon ; ne nous laissez pas succomber à la tentation des noces blanches ; il y avait heureusement, pour y résister, la conscience d'être vieux torchon et le fameux devoir de ... réserve.

Mais voici qu'une autre jeune femme, un peu moins jeune mais très belle elle aussi, lui fait signe. Au bonheur des amies. Ce matin-là, après ces quelques jours passés ensemble et cette soirée l'un près de l'autre au théâtre, il était allé la prendre dans sa chambre pour l'accompagner au petit déjeuner. Belle, attirante, épanouie; quelque chose à la fois de doux, de grave et d'intense. Ils étaient seuls, ils se regardaient, silencieux. Il y a des regards qui ne trompent pas. A quoi tiennent les choses; il aurait suffi de tendre le bras, de caresser sa joue, ses cheveux, sans rien dire. C'est si simple; c'est ainsi que, tout d'un coup, une vie est différente. Mais non. Cela non plus n'eut pas lieu. Il ne saura jamais pourquoi il n'a pas fait ce geste. Ces gestes qu'on fait ou qu'on ne fait pas, cela s'appelle le destin.

Dans la salle où il a rejoint son fauteuil, une place était restée vide à sa gauche, voici qu'une somptueuse la remplit ; elle déborde même un peu, et comme son voisin de droite est quelque peu corpulent, le voilà contraint d'adopter une position inspirée de Jerry Lewis dans Le Tombeur de ces dames . Enroulée dans sa noire chevelure. Masse délectable de chair tiède et parfumée. Tandis que baissent  les lumières et qu'apparaissent les comédiens, elle se love au creux du fauteuil, découvrant des cuisses croisées, gainées de noir de fumée. Il sait déjà qu'il ne pourra se distraire de cette fascination jusqu'à la fin du spectacle, condamné à loucher dans l'ombre sur cette merveille inconnue; alors qu'approche le dénouement, il se voit plongeant sa tête entre ces seins généreux, fourrant sa main entre ces cuisses, il voit aussi le gros titre de Var Matin : " Scandale au théâtre : une spectatrice agressée en pleine représentation ! " . Sur la scène, le tambour-major fourre son mufle sous la robe de Marie ; bientôt, le pauvre Woyzeck s'acharnera à coups de couteau sur le corps de sa maîtresse, en une frénésie de meurtre qui n'est que le négatif, l'envers désespéré  de sa frénésie amoureuse.

Woyzeck est la dernière oeuvre, inachevée, de Georg  Büchner. Les scènes de ce drame inspiré d'un fait-divers ont un caractère d'ébauche; on ne connaît pas exactement l'ordre dans lequel elles se seraient succédé. Cet  état d'inachèvement, loin de l'affaiblir, confère à l'oeuvre une étrangeté et un pouvoir de fascination et d'émotion singuliers. On ne sait pas quel en aurait été le sens, si l'auteur, enlevé par le typhus à l'âge de vingt-trois ans, avait pu aller au bout de son travail. Ce qui est sûr, c'est que la solitude, la passion, l'aliénation, en auraient été les thèmes majeurs.

Le désir amoureux, les baisers, les caresses, les étreintes sont le plus puissant, mais aussi le plus dangereux remède auquel nous puissions avoir recours pour apaiser notre désespoir de monades solitaires. Tout dépend de la dose et des circonstances. La différenciation et l'attirance sexuelles sont la chance et la fatalité de notre espèce. Chance et fatalité indissolublement mêlées. Jean-Pierre Baro, le metteur en scène de ce spectacle, a lu Woyzeck, en a été fasciné, profondément troublé, et cette histoire, inspirée d'un fait-divers réel, mais réinventée par un très jeune homme il y a près de deux siècles, est entrée en résonance avec ce que lui avait raconté sa mère d'un père que, peut-être, il n'a pas ou guère connu; les récits de cette mère, il les a, lui aussi, réinventés dans un texte qui contient sans doute une part de la vérité de ce père, de la vérité de cette mère, de la vérité de ce fils, comme le texte de Büchner  contient lui aussi une part de la vérité du vrai Johann Christian Woyzeck, du Franz Woyzeck imaginé par Büchner et de Büchner lui-même.

Il se figure que ce que nous savons de nous et des autres est un mixte de réel et d'imaginaire, de mémoire et de rêve, irrigué de désir, organisé, développé dans un récit. Toute oeuvre dramatique est un récit à peine déguisé, et le récit est la forme que prend nécessairement la connaissance que l'humanité a d'elle-même, depuis bien avant Oedipe-Roi et bien avant l'Ancien Testament . Tout récit, toute pièce de théâtre, toute oeuvre d'art, est un medium , comme l'être désiré, aimé, est le medium de notre propre vérité. Toute connaissance est médiate.

Les résonances entre ces deux récits, celui de l'histoire de Woyzeck, redéployé sous une forme dramatique par Büchner, et celui que sa mère lui a fait de la vie de son père, Jean-Pierre Baro les orchestre au fil d'une série de correspondances qui d'abord déroutent, puis sont de plus en plus émouvantes, de plus en plus poignantes, parce qu'elles sont profondément justes, porteuses de vérité. Une vérité qui nous touche et nous dérange parce que c'est notre vérité à tous, la vérité tragique de la condition humaine. C'est sans aucun doute la raison pour laquelle nous adhérons si aisément à un propos qui, a priori, n'avait rien d'évident.

Il se laisse peu à peu séduire par ces allées et venues, ces échanges, ces échos entre les deux histoires, tout cela favorisé, stimulé par la plasticité d'une mise en scène aérée. La beauté foudroyante de la comédienne qui joue Marie, sa sensualité lumineuse, le distraient de sa fascination pour sa voisine. L'engagement de tous les interprètes lui paraît admirable. Que de talents, si intelligemment utilisés.

Ainsi s'éclairent l'une par l'autre l'histoire de l'humble Woyzeck, placé par le sort tout en bas de l'échelle sociale, en butte aux moqueries et aux mépris, trompé par sa maîtresse à qui il apporte le peu qu'il gagne pour son entretien et celui de leur enfant, et l'histoire du père, un Africain pauvre, entré dans l'armée française, en butte au racisme ambiant, exploité, en tant qu'aîné, par sa famille restée au pays. Deux figures jumelles de l'aliénation. Le fait que le rôle de Woyzeck soit interprété par un Noir favorise cette circulation du sens, sur ce pont jeté par l'auteur-metteur en scène au-dessus du temps, de l'espace et des conditions.  La passion amoureuse, source d'une irrésistible vocation, pour le meilleur ou pour le pire, permet à l'histoire de Marie, la pauvre prostituée maîtresse de Woyzeck, d'interférer avec celle de la mère, cette Française d'origine bourgeoise qui a épousé un Sénégalais, bravant la désapprobation des deux familles. L'envoûtante beauté de Marie est, pour Woyzeck , le visage de la fatalité qui le conduira au meurtre, tandis que l'alcool, compagnon maléfique, sera l'artisan fatal de la déchéance du père. Woyzeck tue Marie, mais abandonner, comme le fait la mère,  l'être aimé et qui vous aime, mais dont la déchéance vous met en danger, vous et votre enfant, c'est tout de même aussi une sorte de meurtre.

Surprenant et poignant spectacle. Il expose ce qui sépare les humains et ce qui les unit. Monades solitaires vivant sous le règne de la différence ... Que chacun s'en tienne à son rôle, que chacun se tienne à sa place. Qu'on se le dise : on n'échappe pas à son destin. On n'échappe pas à sa misère. On n'échappe pas à ce qui vous asservit. Mais voici qu'entre en scène une force  supérieure à toutes ces forces maléfiques. Son action fulgurante bouleverse l'échiquier des différences. Cette force, c'est celle du désir amoureux, de la passion amoureuse . Dans l'ivresse de l'amour partagé, jusqu'à la frénésie, jusqu'à l'extase, tout s'abolit : ce spectacle ose le montrer en des scènes d'une intensité extraordinaire.  L'hubris amoureuse jette entre les êtres de fragiles et vertigineuses passerelles; elle fait tout oublier, elle rend à la fois extraordinairement aveugle et extraordinairement lucide. Pour le meilleur, ou pour le pire. Sa soumission sensuelle à son tambour-major livrera Marie au couteau de Woyzeck. Mais la mère, elle, évoquant sa rencontre avec son amour venu d'Afrique, dit : " Je ne savais pas qu'il était Noir. Je ne voyais pas qu'il l'était. " C'est si simple, et si beau.

C'est une vieille question, qui reste ouverte, de savoir si le théâtre contemporain peut renouer avec la tragédie, réinventer le genre tragique. Le genre, peut-être pas. Mais le tragique lui-même, sûrement que oui. Le tragique de notre condition surgit partout, à chaque instant de ce spectacle-là. Il a plus d'une forme, mais sa forme la plus lancinante est le fait que nous ne saurons jamais tout-à-fait le pourquoi : pourquoi nous sommes ce que nous sommes ; pourquoi ce qui nous est arrivé nous est arrivé.

Elle est repartie de son côté, et lui du sien. Monades solitaires, porteuses de leurs désirs et de leur ignorance, en quête du sens de leur vie, ce sens que personne en ce monde ne peut trouver tout seul. Le spectacle s'est clos sur une dernière image : celle d'un homme prenant dans ses bras un enfant abandonné. Cet enfant abandonné, c'est chacun d'entre nous, c'est chacun des humains.

Tout est toujours à transmettre.

Toutes les expériences s'éclairent par toutes les autres. Innombrables résonances.

C'est la vérité du théâtre. C'est la vérité de la vie. Faites passer.

Je n'arrive pas à pleurer... Mais tenter de comprendre est plus noble que pleurer.



Woyzeck  (je n'arrive pas à pleurer) , d'après Georg Büchner , adaptation, écriture, mise en scène de Jean-Pierre Baro   /  Extime compagnie  / avec Simon Bellouard, Cécile Coustillac , Adama Diop , Sabine Moindrot , Elios Noël , Philippe Noël , Tonin Palazzotto / Scénographie : Magali Murbach et Jean-Pierre Baro / Création sonore : Loïc Le Roux  / Création lumières : Bruno Brinas / Création vidéo : Vincent Prentout / Assistant à la mise en scène : Franck Gazal / Régie générale : Adrien Wernert








lundi 13 janvier 2014

Les disparus de " Plus belle la vie "

1031 -


On s'est interrogé, dans les gazettes spécialisées, sur les raisons qui avaient conduit ses employeurs à décider de la débarquer. Toujours est-il que Victoire, l'une des vedettes de la populaire série Plus belle la vie ( Poubelle la vie, pour ceux qui ne l'apprécient que modérément ), a cessé, du jour au lendemain, voici quelques mois, d'apparaître dans notre feuilleton quotidien.

Le cas de Victoire illustre un des problèmes récurrents que les scénaristes de la série ont à régler : comment intégrer à leur fiction la disparition d'un des comédiens, soit qu'on l'ait viré, soit qu'il ait décidé d'aller voir ailleurs, ou pour toute autre raison. Une solution  classique est, bien sûr, de le faire mourir. C'est ainsi que, depuis le temps que Plus belle la vie meuble les débuts de soirée de France 3, les personnages mis au rebut encombrent les cimetières virtuels de Marseille.

Une fois qu'il l'ont expédié dans l'autre monde, les scénaristes ont encore à gérer sa mort, ce qui est un excellent moyen de nourrir les épisodes suivants. Dans le cas de Victoire, ils se sont surpassés. Outre que son inconsolable amant s'est longuement débattu dans d'insolubles problèmes de conscience, on ne comptait plus les pots d'adieu organisés par ses copains en son honneur, les visites sur sa tombe (y compris celle de sa rivale). Il était question, paraît-il, à l'occasion d'Halloween, d'évoquer son esprit par tables tournantes, mais finalement les scénaristes se sont rabattus sur une autre décédée. Il faut savoir gérer rationnellement le stock, plus ou moins régulièrement renouvelé : ainsi a-t-on vu, depuis le regrettable décès de Victoire, apparaître et disparaître, entre autres, une faussaire, expédiée, depuis, à la prison de Toulouse, et une simili-sorcière, prof de SVT à ses moments perdus, partie sans laisser d'adresse.

Ainsi, parmi les autres solutions utilisées par les scénaristes pour justifier et pour éventuellement exploiter fictionnellement le départ d'un des interprètes, la plus utilisée après la mort subite, c'est la prison. Après les cimetières de Marseille, la prison des Baumettes est la poubelle d'élection de  Plus belle la vie . Mais, vu le surpeuplement carcéral, la production en expédie ailleurs. Jusqu'à Toulouse, on l'a vu. D'autres partent en voyage  sous des cieux lointains, en Argentine ou ailleurs, où ils refont leur vie et relancent (on l'espère pour eux) leur carrière. Une solution courante consiste à "oublier" de donner une suite aux aventures de tel ou tel personnage; avec le temps et le renouvellement du public, personne ne se rappelle bientôt plus qu'il a existé. C'est aussi sur cette capacité d'oubli du téléspectateur moyen que tablent les scénaristes quand ils remplacent un interprète par un autre. On compte sur une vague parenté physique pour faire accepter le tour de passe-passe. L'opération relève de la greffe. Est-ce que ça marche ?  Est-ce qu'il y a des cas de rejet ? Mystère. Il faudrait, pour le savoir, organiser un référendum.

Un autre problème épineux est celui des enfants. Pour des raisons sans doute justifiées, Plus belle la vie ne fait pratiquement pas appel à des comédiens enfants. Cependant, depuis le temps, les personnages adultes, eux, ont fait des enfants, auxquels, en parents responsables et affectueux, ils tiennent. Les scénaristes ont trouvé une solution élégante et peu coûteuse : parler des enfants sans qu'on les voie jamais. Par exemple, le jeune Noé, qui doit bien avoir maintenant sept ou huit ans, s'arrange pour ne jamais se retrouver dans le champ des caméras : il est à la crèche, il est à l'école où sa maman va régulièrement le récupérer, il est chez des copains, il joue dans sa chambre. La fille d'un sympathique couple de flics, qui doit avoir maintenant pas loin de deux ans, reste dans son landau, à l'abri des regards. Ou alors elle dort. Un ange,  cette petite, on ne l'entend jamais pleurer.

Avec les enfants, les vieux sont les grands absents de Plus belle la vie, peut-être pour la même raison : la difficulté de recruter des comédiens. Et puis les vieux comédiens meurent, eux, pour de bon, comme ce fut le cas de Colette Renard. Il y a bien deux ou trois jeunes retraités ou supposés tels, mais c'est tout. Ainsi, la pyramide des âges de la série est-elle une étrange pyramide, sans base ni sommet, comme si la ville de Marseille était seulement peuplée d'adultes et de pré-adultes, dans une fourchette située entre 17 et 57 ans. L'essentiel du  feuilleton est  assumé par un noyau de quasi permanents, autour desquels gravitent de nombreux personnages reparaissant et surtout disparaissant. Les restrictions budgétaires aidant, la liste des disparitions définitives semble devoir s'allonger considérablement. Ce serait d'ailleurs intéressant de savoir quel profit financier les nombreux comédiens qui travaillent pour Plus belle la vie tirent de leur participation ; cela représente sans doute pour beaucoup d'entre eux surtout une carte de visite et une référence relativement flatteuse sur un C.V. .

La matière des histoires que ces personnages animent se réduit, à peu de choses près, aux deux ingrédients qui entrent dans le fond de sauce de la plupart des séries télévisées grand public : les histoires de cul et les histoires crapuleuses, dont les multiples "rebondissements" finissent par faire bâiller même les plus fidèles, tant la substance en est monotone et prévisible. Il arrive cependant que la série ose aborder, timidement et discrètement sans doute, mais réellement, des questions de société, comme l'extraction du gaz de schiste, le travail à domicile, le racisme ambiant ou la spéculation immobilière. On sait gré aux scénaristes de n'avoir pas caché leur préférence dans le débat sur le mariage gay, sujet qu'ils ont traité avec une sympathie joyeuse. 

Mais la grande et principale disparue de ce feuilleton marseillais, c'est bien Marseille elle-même. Sorties du décor de studio de la place du Mistral, les caméras n'en captent guère que des coins de jardin public interchangeables, des rues anonymes ou des bouts de plage passe-partout. Cette grande ville plus que deux fois millénaire, au site admirable, si diverse et si riche dans ses paysages urbains, ses atmosphères, sa sociologie, son exceptionnel patrimoine culturel, ses entreprises high tech, ses hôpitaux de pointe, est à peu près absente. Pas de Major. Pas de Saint-Victor. Pas de Vieille Charité. Pas de place Castellane. Pas de port autonome. Pas de cours Belzunce. Pas de quartiers Est. Pas de quartiers Ouest, et encore moins de quartiers Nord. Etc. etc. Ne parlons pas de son hinterland, non moins beau et non moins varié. Le comble a été atteint quand on est allé chercher pour décor de je ne sais plus quel épisode une crique de l'Estérel (au cap Dramont, exactement) dont les rochers rouges pouvaient difficilement passer pour les calcaires de l'Estaque ou du cap Canaille ! Marseille est à peu près aussi absente de Plus belle la vie que l'accent marseillais, que seul l'inamovible cafetier fait un peu chanter.

Bon, tout n'est pas nul dans ce feuilleton,  bien interprété par des comédiens souvent remarquables, (telle Anne Decis, naguère excellente interprète de Pirandello et d'Ionesco, ah là là, enfin, passons), juste et même sensible dans sa peinture des rapports humains. Tout de même, on se dit que l'histoire de Plus belle la vie (celle de sa réalisation, pas celle de ses personnages) est peu à peu devenue l'histoire des belles occasions manquées et qu'une série qui aurait pu décrocher la palme de l'originalité et de l'innovation s'est peu à peu fondue dans le tout venant des productions télévisuelles. Faut pas rêver, certes : de multiples contraintes ont produit ce résultat. Mais on ne peut s'empêcher de se dire que, pour qu'il en aille autrement, il aurait fallu, surtout, un peu plus d'audace et d'imagination.


Additum ( 28 mai 2016 ) -

Une autre conséquence réjouissante de la désinvolture avec laquelle les scénaristes de Plus belle la vie gèrent le feuilleton, c'est la disparition dans la nature de personnages dont la conduite fait pour le moins problème. Ainsi ont été passés à la trappe un assassin, digne époux du procureur-adjoint de Marseille, devenue sa complice par dissimulation de preuve (elle aussi a été escamotée) et le commanditaire d'un assassinat, le dénommé Abdel (ainsi que sa maîtresse et complice). Tout le monde sait que Marseille est un haut lieu de la criminalité impunie en France, mais là, c'est peut-être pousser le bouchon un peu loin. On attend avec curiosité le traitement par les scénaristes des tribulations du couple Boher (tous deux policiers), mouillés jusqu'au cou dans un autre meurtre. Faudra-t-il les faire disparaître, eux aussi, en souhaitant que la capacité d'oubli phénoménale du téléspectateur moyen permette de passer sans vagues à autre chose ?



samedi 11 janvier 2014

Bon anniversaire, Simone !

1030 -


Avec quelques jours de retard. C'est en effet le 9 janvier 1908 que naquit Simone de Beauvoir.

C'était au début des années 90, sur la grande scène de Chaillot. Jérôme Savary avait monté un spectacle dont j'ai oublié le titre et qui évoquait le Paris des années quarante, juste après la libération. A un moment, on y voyait Simone de Beauvoir, attablée devant un petit noir, à l'avant-scène Jardin, tandis que Jean-Paul, attablé devant un scotch, était à l'avant-scène  Cour. Vu les dimensions du plateau de Chaillot, le dispositif en disait long sur l'état de la relation du couple telle que l' imaginait le metteur en scène, qui avait dû  se souvenir de l'épisode Nelson Algren. Cela donnait le dialogue suivant :

Simone   -    Vous buvez trop, Jean-Paul.

Jean-Paul   - Faites pas chier, Simone.

La salle rigolait bien. Le couple mythique avait disparu de la scène réelle depuis quelques années déjà (Sartre en 1980, Simone six ans plus tard), et l'oeuvre de l'auteur du Deuxième sexe était déjà entrée au purgatoire. Elle y est encore.

Qui, aujourd'hui, lit encore avec un peu d'attention, cette Bible incontournable du féminisme qu'était, au début des années soixante du siècle dernier, Le Deuxième sexe ? Peut-être a-t-on, à l'époque de sa parution, un peu trop loué un ouvrage à l'originalité relative, et qui faisait la part un peu trop belle à la compilation (ce sera aussi le défaut de La Vieillesse ) . Les pages du livre qui survivront sont, sans doute, celles qu'elle consacre à des écrivains, Stendhal en particulier.

Le reste de l'oeuvre est très inégal. Mémoires d'une jeune fille rangée restera sans doute comme le chef-d'oeuvre de la prosatrice, tant par la  qualité de l'écriture que par la lucidité d'un livre dont le pouvoir d'évocation et d'émotion reste intact. Mais que dire des textes autobiographiques qui suivirent, gâchés par des jugements partisans, injustes (sur Camus, notamment ) et par la médiocrité de l'écriture, de plus en plus négligée au fil des volumes. Les Belles images est un roman plein d'intérêt , d'une forme originale, qui mérite d'être relu, comme les nouvelles de La Femme rompue, mais la platitude de l'invention fait de la lecture de Tous les hommes sont mortels une épreuve accablante.

Papesse de la cause des femmes, la chance de Beauvoir aura tout de même été d'avoir croisé la route de Jean-Paul Sartre. Sans cette rencontre providentielle , eût-elle écrit la plupart de ses livres ? Et qui, aujourd'hui, saurait seulement qui elle fut ? Je ne sais pas si elle-même, dans tout ce qu'elle a écrit, relève ce peu paradoxal paradoxe qui crève les yeux à tout un chacun, mais qu'elle ne se sera pas souciée, quant à elle, d'analyser jusque dans ses plus cruelles implications. Point aveugle...

Mais ne soyons pas chien. Simone ne m'a pas toujours fait chier. C'est tout de même  à elle que je dois d'avoir découvert l'existence de la Grande Séolane. Et la vision de cette grande bringue cul par-dessus son vélo dans la descente du col d'Allos n'a pas fini de me réjouir.

La Grande Séolane, vue de Dormillouse




jeudi 9 janvier 2014

" La fin de l'exception humaine", de Jean-Marie Schaeffer : penser l'homme autrement

1029 -


Cet essai, dense, informé, rigoureux, et d'une lecture pas toujours facile, part de la constatation d'une incompatibilité entre un savoir global sur l'homme, savoir aujourd'hui très largement répandu, et une conception philosophique de l'homme (conception dont le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam proposent la version religieuse), elle aussi toujours très largement répandue, qui oppose une fin de non-recevoir radicale au constat dressé par ce savoir.

A partir de ce savoir, produit des acquis des sciences de la nature et du vivant (biologie, génétique, paléontologie etc.), nous pouvons tenir pour assuré " au-delà de tout doute raisonnable, que les humains sont -- que nous sommes -- des êtres vivants parmi d'autres êtres vivants (avec tout ce que cela implique) et que l'unité de l'humanité est celle d'une espèce biologique. Nous savons donc aussi que la venue à l'existence de l'humanité s'inscrit dans l'histoire du vivant sur une planète de moyenne dimension de "notre" système solaire " " .

La conception philosophico-religieuse qui refuse ce constat et ses conséquences affirme au contraire " que l'homme fait exception parmi les êtres qui peuplent la terre, voire qu'il fait exception parmi les êtres -- ou l'être -- tout court ". Cette thèse comprend aussi, d'une façon pratiquement nécessaire, l'affirmation d'un dualisme (corps / esprit ou âme) et, souvent, l'adhésion à la croyance en l'existence d'un Dieu créateur. C'est donc cette thèse de l'exception humaine que l'auteur entreprend de critiquer dans ce livre pour lui opposer la validité et la productivité de la conception de l'homme qu'on peut déduire des acquis des sciences de la nature, du vivant, et de l'homme.

En philosophie, ce que l'auteur désigne donc comme la Thèse court depuis Platon, au moins, jusqu'à la phénoménologie de Husserl et aux existentialistes. Mais elle prend un tour particulièrement radical et rigoureux dans la philosophie de Descartes et dans  la pierre angulaire du cogito . C'est donc la validité du  cogito, tant sur le plan logique que dans sa confrontation avec une conception moderne de la pensée qui tient compte des avancées de la neurobiologie, que l'auteur met en doute.

L'examen de la situation de l'homme parmi les espèces vivantes, à la lumière des enseignements de la génétique et du principe darwinien de la sélection naturelle, permet à l'auteur de rejeter d'autres positions philosophiques inséparables de la Thèse : l'anthropocentrisme, la téléologie, l'essentialisme.

Ce refus de l'essentialisme est le fil conducteur des chapitres qui suivent, consacrés à l'homme en tant qu'être social et en tant qu'être culturel. Les travaux des spécialistes de l'éthologie animale ont très largement contribué à remettre en cause la frontière traditionnelle qui prétendait séparer l'homme des autres espèces . Là encore il n'est pas douteux que les activités culturelles de l'homme interagissent avec les conditions génétiques et biologiques de son existence. Il reste, d'ailleurs, dans ce domaine comme dans le problème de la nature de la conscience, beaucoup de points d'interrogation, et l'auteur se refuse à extrapoler au-delà des limites du savoir établi et à se livrer de ce fait à son tour à cette "escalade ontologique" dont il n'a eu de cesse de dénoncer les méfaits.

C'est ce refus qui fait mieux comprendre les conclusions un peu déconcertantes à première vue de l'ouvrage, l'auteur hésitant manifestement à condamner radicalement des conceptions philosophiques et religieuses que pourtant, personnellement, il refuse, mais dont il admet que les hommes aient besoin pour donner un sens à leur vie. Il semble que son livre invite à tracer une ligne de démarcation entre le domaine des interprétations légitimement fondées sur des connaissances vérifiées et celui des constructions trop aisément dogmatiques qui  sont toutes des formes de croyance. On peut ne pas partager son attitude, un peu trop indulgente et iréniste à mon goût,  à l'égard de ces dernières, surtout qu'au moment de conclure il insiste sur le "coût exorbitant" de la Thèse. J'aurais aimé, pour ma part, qu'il se livre à un examen plus circonstancié et plus précis des aspects de ce coût, notamment sur le plan écologique.

Pour son compte personnel en tout cas, Pierre Schaeffer me semble clairement tenir à distance respectueuse toute extrapolation métaphysique. C'est ce qui l'amène à refuser, tout autant que l'idéalisme cartésien, des positions naturalistes et matérialistes qui, même si elles paraissent plus compatibles avec les données des sciences, sont, au fond, elles aussi, des extrapolations aventureuses, et s'abandonnent, tout autant que l'idéalisme, à cette "escalade ontologique" qu'il dénonce.

En tout cas, vu son "coût exorbitant" (et pas seulement sur le plan intellectuel et philosophique), la Thèse n'apparaît pas à l'auteur comme la façon la plus heureuse de penser l'homme dans l'Univers et, d'abord, sur cette terre, parmi toutes les autres formes du vivant. Tenter de le comprendre, à la lumière de la recherche scientifique, et avec toute la prudence que nous imposent les limites de notre connaissance, comme un être biologique interagissant avec son environnement, apparaît comme une démarche à la fois plus pertinente, plus prudente et plus sûre.

Il est certain que, dans un essai philosophique d'une haute tenue (et c'est le cas de cet ouvrage), l'auteur ne peut éviter d'utiliser un vocabulaire spécialisé, combinant les avantages de la précision, de la pertinence, de la rigueur et de la densité. Il m'a semblé cependant que Pierre Schaeffer n'évitait pas toujours un jargon plutôt disgracieux, sans véritable nécessité : "aspectualité", exceptionnalité", "conspécifiques", un curieux verbe "émuler", font partie de ces horreurs qui m'ont paru inutiles et aisément évitables.

Par contre, l'ouvrage est riche d'un appareil critique exemplaire : un glossaire des termes philosophiques et scientifiques difficiles, des notes abondantes, un index, et -- surtout -- une  riche bibliographie, invitation bienvenue à d'autres lectures !

Jean-Marie Schaeffer,  La Fin de l'exception humaine ( Gallimard / NRF essais )

Philippe Descola , Par-delà nature et culture  ( Gallimard / Bibliothèque des sciences humaines)


La grande Colette sur son pliant, avatar eugènique installé



Jan Van Eyck, Adam et Eve




lundi 6 janvier 2014

Harpagon avait raison

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Je dois trop regarder la télévision ou bien, avec l'âge, je suis devenu plus sensible à ces choses-là, ou les deux, mais il m'a semblé qu'en 2013 , le coup d'envoi avait été donné encore plus tôt que les années précédentes. Dès le début du mois de décembre, et même avant, présentateurs et présentatrices n'ont eu de cesse de nous sensibiliser à LA question majeure et lancinante qu'est censé se poser le citoyen lambda à l'approche des fêtes : qu'est-ce qu'on va bouffer, et comment ? Et qu'est-ce qu'on va boire pour faire passer tout ça ? Quotidiennement, et plusieurs fois par jour, chacun y est allé de sa recette de dinde aux marrons, de chapon aux morilles ou d'huîtres au foie gras, et de ses conseils pour la bibine qui va le mieux avec : champagne ou crémant, rouge  ou blanc ? Il y en avait pour toutes les bourses ; les chefs invités semblaient lancés dans un concours dont le thème était : comment manger très gras et très sucré pour le moins cher possible ? On avait demandé à quelques nutritionnistes stipendiés  de nous expliquer que, bien sûr... mais que, une fois par an, n'est-ce pas ça ne tirait pas à conséquence. Au matin du 2 janvier, nous nous crûmes enfin libérés de cette antienne virant à l'obsession : c'était sans compter avec les Rois, et avec la sacro-sainte galette, dont les images, avec frangipane, sans frangipane, ont déjà commencé à défiler en boucle sur nos écrans.

Ecoeurant et, avouons-le, passablement répugnant. De ces fêtes chrétiennes que sont Noël et l'Epiphanie, notre société laïcisée ne valorise plus depuis bien longtemps que les ripailles païennes qui leur sont associées. Exit l'enfant Jésus, vive le solstice d'hiver. Exit la signification religieuse de la fête, ce qui importe, c'est la recette de la bûche au grand-marnier pour moins de 30 euros. J'ai beau être athée, d'un athéisme pur et dur à la Jacques Prévert, il me vient des tentations de conversion, ne serait-ce que pour entendre parler de nourritures essentiellement spirituelles, pour changer un peu. Qu'on me parle un peu plus de la signification religieuse de l'Epiphanie et un peu moins de celle de la fève dans la galette. Mais non. On veut bien, à la rigueur, prononcer le nom de la fête, mais c'est pour lancer un reportage sur les ingrédients de la frangipane. A l'instar de Jean Dutourd, au début de Au bon beurre, on a envie de s'exclamer : quelle époque ! Ah oui, tiens, parlons-en du beurre ! le beurre au sel de Guérande ! Y a que ça de vrai.

Comme si la convivialité, comme si le plaisir d'être ensemble et le plaisir tout court étaient inséparables de l'ingestion de solides et de liquides. Je sais bien que le plaisir, c'est ce qui est doux, et que la douceur, les douceurs, sont tout naturellement associées à la consommation d'aliments riches en sucre. Doux est le sens du mot grec glukus qui a donné glucide . Il est plus que temps de chanter les louanges des douceurs sans sucre (et sans aspartam) : celles de la conversation, des échanges amicaux, des confidences, de la contemplation, de la lecture, de la méditation... Des échanges amoureux aussi : mais voyez comme un réductionnisme contemporain très galvaudé ne les retient que comme préliminaires à la bonne grosse baise. La bonne grosse baise et la bonne grosse bouffe : voilà les recettes du bonheur contemporain, auquel un Houellebecq a réglé fort justement son compte.

Quand j'étais gamin, nous rigolions tous, en classe de sixième, de l'enthousiasme d'Harpagon découvrant la fameuse maxime : " Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger ". Mais il n'y avait pas de quoi rire. C'est lui qui avait raison.

" Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard ", a écrit Aragon. Ce n'est pas la société de consommation qui nous aura donné, en rien, des leçons de vie. Elle nous aura bien plutôt désappris à vivre. Ses fausses recettes de vie  sont des recettes de mort.

Il nous faut ré-inventer la vie.

Ce soir, j'ai marché seul sur le chemin de montagne. Vénus s'est levée sur l'horizon. La nue s'est peuplée d'étoiles. J'ai vu monter au zénith le chasseur Orion. Les trois diamants de sa ceinture étincelaient au fond du ciel pur.


Additum -

On pourrait croire que, le temps de ces fêtes dénaturées, véritablement barbares, nous renouons avec l'antique tradition des sacrifices païens, à grands coups de victimes animales, et que ressurgit notre atavisme cannibale. Pauvres bêtes massacrées par millions, après avoir été engraissées, gavées de force jusqu'à en crever, en l'honneur du solstice et du dieu-enfant qui n'en demandait pas tant. Il est significatif qu'au lieu du rôti de porc et du bifteck, où le souvenir de l'animal vivant est tout au moins estompé, apparaissent sur nos tables des animaux entiers -- dindes, chapons, poulardes -- que la meute assemblée s'acharne à démembrer, à décharner jusqu'à l'os, à grands renforts de grognements, de glapissements et d'aboiements. La table du réveillon de Noël réclame son Jérôme Bosch !


John Brown, avatar eugènique sensible



Immangeable ... jusqu'à nouvel ordre

dimanche 5 janvier 2014

La vraie quenelle anti-système

1027 -


Je me suis interrogé sur la signification de la fameuse quenelle de Dieudonné. Ses connotations antisémites ne m'apparaissent pas clairement. Il m'appert en revanche que notre humoriste si contesté a produit là une parodie du salut nazi et des saluts apparentés ( fasciste, franquiste, et peut-être même le poing levé des internationalistes). Ces saluts ont en commun la symbolique d'une raide virilité, dont la quenelle dieudonnésienne est manifestement la contrefaçon burlesque, dans son incapacité à s'ériger. Je constate cependant que -- nazillon probablement quelque peu honteux -- Dieudonné n'est pas allé au bout de son idée, dont l'accomplissement aurait fait de son salut un geste authentiquement anti-systèmes. Le choix du mot quenelle pour le  désigner  démasque en effet son originelle et véritable intention. Il est  contredit par l'allure du salut : bien que basse, la queue Nell de Dieudonné conserve une rigidité suspecte ; or chacun sait, qu'avec les meilleures intentions  du monde, la prétention d'une quenelle à une quelconque rigidité échouera toujours.

Foncièrement anarchiste mais anarchiste de droite et même d'extrême droite, Dieudonné n'a pas su donner à sa quenelle l'allure adéquate. Je me suis donc demandé quelle serait l'allure d'une véritable quenelle. Une solution moyennement satisfaisante consiste, pliant le bras gauche, le coude à la hauteur du nombril, à faire mine de soupeser, de la main en cuiller, une absence de figue molle. On se rapproche de l'authentique quenelle, certes, mais la raideur du radius et du cubitus reste un obstacle, à mon avis insurmontable.

Il faut donc envisager une quenelle exécutée à l'aide d'un autre membre que le bras ou la jambe. Un seul, à mon avis, fait vraiment l'affaire . La procédure idéale serait la suivante : après avoir extrait l'organe, et profitant de son état d'extrême flaccidité, en saisir l'extrémité entre deux doigts et tirer dessus jusqu'à atteindre une longueur convenable;  puis le secouer mollement, en arborant la mine consternée d'un snoopy que même le visionnage en boucle du dernier film de Lars von Trier ne parviendrait pas à tirer de son apathie. On peut éventuellement se faire aider par une partenaire, mais attention aux effets secondaires, qui risqueraient de compromettre l'opération.

Si quelqu'un  avait la bonne idée de lancer un concours de la meilleure quenelle anti-système, c'est celle-là que je choisirais.


Momus, avatar eugènique parafasciste





vendredi 3 janvier 2014

Jean Rustin et les morts-vivants

1026 -


Jean Rustin est mort le 24 décembre 2013. Cet ancien abstrait, proche du mouvement Cobra change brusquement et définitivement de manière au début des années 70, à la suite d'une rétrospective de son oeuvre organisée au MAM en 1971. Il juge alors son travail trop joli, trop facile. Il semble aussi que, dans ces années-là, il découvre l'univers de la maladie mentale  dans un hôpital psychiatrique, où il réalise des fresques . Désormais, sa peinture est hantée par ces personnages nus, qui lui vaudront d'être censurée pour pornographie lors de diverses expositions, jusqu'à la reconnaissance dans les années 90. 





Presque toutes ces figures nous font face. On dirait qu'elles posent pour l'objectif. Elles nous regardent, mais d'abord c'est le peintre qu'elles ont regardé. On pourrait supposer qu'au cours de ce séjour dans un hôpital psychiatrique où travaillait, semble-t-il, sa femme, il ait obtenu  de faire poser quelques pensionnaires. Ce serait pour le moins gênant. Imagine-t-on un peintre faisant poser des déportés à Auschwitz ? Heureusement, il semble qu'il n'en soit rien. Selon Pierre Assouline, qui fut son ami, Rustin n'a jamais travaillé sur modèle ni sur photographie. Il écrit :

" Une scène à laquelle il assista sans faire exprès le fit basculer : alors qu'il peignait des fresques sur le haut des murs d'une salle, il assista sans le vouloir à la visite d'une jeune malade par un professeur de psychiatrie et ses étudiants. Ils la questionnèrent. A un moment, elle se dénuda et se masturba. Ils éclatèrent de rire et la laissèrent là. Elle incarnait la solitude dans toute sa misère psychique. Rustin était en haut de son échelle. Il comprit ce jour-là de quel côté était l'obscénité. Cela changea son regard du tout au tout."

Ainsi, celui que regardent d'abord ces figures, c'est celui qui les a tirées de son imaginaire obsédé, hanté par elles, de son inconscient ; elles en émergent pour prendre la pose dans ce face-à-face muet du peintre avec ses propres fantasmes. Ou alors, elles lui tournent le dos et lui montrent leur cul. On les voit très rarement de profil.

Le tout dans une espèce de silence hagard.

Cela se passe ( mais il ne se passe à peu près rien ) dans des chambres presque nues, parfois meublées seulement d'un lit de fer, dans une uniforme lumière blanchâtre. Rares couleurs, éteintes. Nus dans le nu.





Souvent, les personnages exhibent leurs parties génitales. Des femmes, étendues sur un lit, jambes ouvertes, sexe ouvert, semblent se masturber, souvent en présence, d'un falot compagnon masculin. C'est l'Origine du monde, version arte povera.

Obscénité ? Peut-être, si on se rappelle que le mot obscène vient d'un mot latin qui signifie : qui ne doit pas être montré sur la scène ; or le choix de la frontalité suggère que ces personnages s'exhibent comme sur une scène. 

C'est en cela que l'art de Rustin est dérangeant, subversif, scandaleux. Ses étranges et peu ragoûtants personnages nous font face, nous fixent de façon insistante, exhibant, comme en toute innocence, leur triste nudité, comme s'ils attendaient de nous que nous les reconnaissions comme nos frères et nos soeurs. " Hypocrites, spectateurs, nos  semblables, nos frères, semblent-ils nous fredonner silencieusement, tous ces affreux du miroir.

Tous autant que nous sommes, nous nous définissons par rapport à un système de différences anatomiques et comportementales circonscrites par des limites à peu près fixes et régulées par des normes. Le respect de ces règles est rassurant et stabilise le système. Ainsi, quand on est très, très laid, on ne se met pas à poil en public. On ne se masturbe pas en public. Tout le monde sait ça. Les personnages de Rustin ne semblent pas le savoir. Quelque part, ils sont dans l'animalité, avec leur regard canin.

Ils sont hors-système et, en même temps, ils sont dedans. Résultat : ils déstabilisent le système, ils le mettent en danger en tant que tel. On ne sait plus qui est qui.




S'il est une peinture dont le désir s'est exilé, c'est bien celle-là. Eros liquidé. La masturbation triste comme remède à une déréliction autrement par trop intolérable.

Dans une vidéo visible sur YouTube, Rustin dit sa volonté de bannir l'érotisme de ses tableaux. Cela aurait été trop facile d'en mettre, explique-t-il. On le voit gommer, sur certains dessins récents, les détails trop suggestifs, chutes de reins trop creuses et fesses trop rondes de personnages féminins. Chairs flasques et blanchâtres, sans âge ; ces personnages ont manifestement laissé loin derrière eux le temps des grâces juvéniles. Du coup, ils sont intemporels. L'art de Rustin ne dénude pas seulement ses figures  : c'est la misère de la condition humaine qui s'y dévoile crûment. Le théâtre de Rustin est frère de celui de Beckett ; il ne manque que les poubelles de Fin de partie, que le tas de sable de Oh les beaux jours. A quand une mise en scène de Beckett inspirée de l'univers de Rustin ?

Nudité, dénuement. Intemporels, vraiment ? On n'imagine pas Rustin peignant ses personnages à une autre époque qu'à la nôtre. La misère de la condition humaine, certes ; mais de la condition humaine moderne. Solitude, ennui, déréliction : c'est le lot des hommes sans qualités, des innombrables Bardamus de nos villes. Des corps misérables dans des défroques misérables se traînent au long d'une existence misérable. A quoi bon vivre, si c'est pour cela ? Depuis les temps de Lascaux, et pendant une longue suite de millénaires, de telles figures sont restées inconcevables. Bonjour le progrès humain.

Interchangeables morts-vivants. Pas de matricule tatoué sur l'avant-bras, pourtant. On ne leur imagine pas de vie. Ils n'ont pas d'histoire à raconter, ou alors, tous la même, celle d'un présent vide. Ils n'ont pas de souvenirs. Ils ne rêvent d'aucun avenir. Ils sont là, en attente. En attente de rien. Ce sont des êtres-pour-la-mort. Leurs chairs flétries sentent la mort.

Comment le spectateur va-t-il réagir à ces visions ? Dire qu'il va immédiatement et immanquablement être pris de sympathie, d'empathie, de compassion pour ces rebuts, c'est aller un peu vite en besogne. Ce qui est donné à voir dans ces scènes est bien plutôt sidérant, stupéfiant, répugnant. Leur brutalité obscène égale celle d'un Bacon et reléguerait presque au rang de la bluette celle d'un Egon Schiele. Les premières réactions ont été souvent celles du refus scandalisé.

Cependant, toute peinture est une interface, même si parfois, comme c'est le cas chez Rustin, cette interface fonctionne de façon saisissante et dérangeante. Interface entre l'image et la conscience du spectateur. Toute conscience est poreuse. Nous nous rêverions volontiers imperméables, mais il n'en est rien. Tant pis pour nous. C'est ainsi que les personnages de Rustin entrent en nous, à leur façon, insidieuse, silencieuse, et voilà qu'ils sont en nous ; c'est sans doute qu'ils y étaient déjà : " Hypocrite spectateur, mon semblable, mon frère"....

www.rustin.be/


Anselme le Kiffeur, avatar eugènique intermittent