vendredi 28 février 2014

Autour des " Champs d'honneur " de Jean Rouaud : un secret éventé depuis la nuit des temps

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Ce livre est placé explicitement sous le signe de la mort. Elle y est chez elle partout, dès le titre, depuis la première page où est relatée la mort du grand-père, jusqu'à la dernière où, le jour de la Toussaint de l'an quarante-et-un, le même grand-père voit un "grand jeune homme en manteau  de deuil penché au-dessus des siens", "face à l'appel emmuré des siens". "On dirait qu'il hésite à se coucher à son tour, à reprendre entre eux la place de l'enfant prodige qu'il fut, comme s'il se préparait déjà à répondre présent au prochain appel.  "

La mort est le grand leitmotiv de ce livre, comme elle est le grand leitmotiv des destinées humaines. : elle est ce "secret éventé depuis la nuit des temps" , évoqué dans l'incipit . Le grand-père meurt, la tante Marie meurt, le père meurt, à quarante ans, "prématurément", comme on dit. Yvon, le fils du fossoyeur, meurt, lui, à vingt-neuf ans. "Existence lapidaire", commente le narrateur. Moins lapidaire cependant que celles des jeunes morts de la grande guerre. Vivre, c'est d'abord être le témoin de la mort des autres, des voisins, des amis, des proches, des tout proches. C'est tenter de s'en remettre, sans garantie du résultat. Le grand jeune homme en manteau de deuil, "orphelin, sans ressources, et la guerre tout autour" , "veut bien essayer encore", mais pour combien de temps ?

Le narrateur se fait donc le mémorialiste de la mort des autres, mémorialiste de l'existence des défunts, du moins de ce qu'il parvient à en reconstituer. Il y a plus qu'un souvenir de l'entreprise proustienne dans celle de Jean Rouaud, mais le temps retrouvé n'a ni l'éclat ni la séduction qu'il a dans les pages de la Recherche . On est dans la grisaille pluvieuse d'un trou du  cul du monde de Loire-Inférieure, non dans les splendeurs marines de Balbec. On est chez de petits bourgeois de province, vers 1950, non dans les salons Guermantes. Existences banales, falotes, vies ratées, abrégées, vies sacrifiées, à l'instar de celle de la tante Marie.

Que vivre c'est  attendre de mourir. La mort est l'affaire la plus banale, la plus quotidienne, la plus simple qui soit. Le grand-père : " Un soir, sans semonce ni rien, le coeur lui a manqué. Son âge un peu bien sûr, mais à soixante-seize ans on ne voyait pas qu'il avait de prise sur lui" . La tante Marie : " Pour la petite tante, ç'avait été l'enfance de l'art. On retira les perfusions de ses bras squelettiques posés sagement sur les draps le long de son corps momifié, on arracha le tuyau d'alimentation de son nez, et son coeur vaillant ne se fit pas prier. En trois secondes, l'affaire -- la grande -- était réglée. Sa petite tête blanche se couchait sur le côté ".

La mort est à ce point entrelacée à la vie que des scènes qui , racontées par un autre, paraîtraient scabreuses, d'un humour macabre à la  limite du supportable, ici apparaissent toutes simples, naturelles. Celle, par exemple, où le fossoyeur rapporte du cimetière à la famille les alliances d'Aline et de son mari, ainsi que le dentier de la défunte, qu'on entrepose avec d'autres menus objets dans une corbeille sur un buffet et qu'on finit par y oublier. Ou celle de l'enterrement de la tante Marie, par un jour de grand vent. Ou celle de l'exhumation (clandestine) des restes (mêlés à ceux d'un autre cadavre) d'Emile, mort "au champ d'honneur" en 1917, pour que son épouse Mathilde ne se recueille pas jusqu'à la fin de sa vie devant un tombeau vide.

L'édition de poche des Champs d'honneur aux éditions de Minuit, s'orne de la photographie d'un poilu de la grande guerre, et le roman passe pour l'un des plus remarquables, parmi ceux qu'elle a inspirés. Pourtant, les champs de bataille de 14/18 ne sont directement évoqués que dans un petit nombre de pages (à peine une vingtaine sur les quelque 170 pages que compte le livre). Mais certaines de ces pages sont d'une force évocatoire saisissante et terrible : c'est le court chapitre qui décrit le champ de bataille au Nord d'Ypres, quand, en 1916, sont utilisés pour la première fois les gaz. Pages inoubliables. L'imagination soutenue par l'empathie peut faire des prodiges. C'est là qu'on comprend un peu mieux le mot profond de Breton qui nous avertit qu'elle ne pardonne pas.

La plupart de celles et ceux dont l'existence est évoquée dans ce livre sont les contemporains, les descendants directs des morts de 14/18. Bientôt morts à leur tour. A l'instar de celle de Pierre s'en allant, l'hiver de 1929, déterrer les ossements du mari de Mathilde, l'entreprise du narrateur-mémorialiste est une entreprise d'exhumation. Exhumation des restes d'existences autrement vouées à l'oubli. C'est aussi le sens de l'entreprise du grand-père, rangeant le grenier où sont entassés les objets de la  vie de la tante Marie, les lettres qu'elle écrivit ou reçut. C'est lui qui ressuscite les deux frères Louis et Emile, et Pierre.  Pour savoir et comprendre qui furent les morts, il faut souvent attendre que la mort ait définitivement privé de sens pour eux et pour nous le mot intimité. Ainsi, peut-être, l'existence falote de la tante Marie, prend elle son véritable sens qui, autrement, serait resté inconnu : elle est celle qui, parmi tant d'autres, soeurs ou épouses, soigna, veilla, l'aimé agonisant. Et ne s'en remit sans doute jamais. Son lot fut, jusqu'à sa propre fin, de le pleurer.

" On entre dans un mort comme dans un moulin " : ce mot cruel de Sartre ne rend pas compte de la démarche de Jean  Rouaud, toute d'empathie délicate et de lucidité tendre, servie par une écriture encore parfois inutilement chargée, presque précieuse, mais souvent magnifiquement inspirée.

Pas le tout que de se proposer de faire revivre (un peu) les chers disparus. Dans Ecrire pour quelqu'un, l'historien et biographe Jean-Michel Delacomptée s'est proposé une tâche très voisine de celle de Jean Rouaud, même s'il  a choisi, semble-t-il, la voie de l'autobiographie. Mais une chose est de faire revivre Henriette d'Angleterre ou Madame de Motteville, la confidence d'Anne d'Autriche; une autre est de se lancer dans une entreprise analogue, s'agissant de parfaits inconnus pour le lecteur. Lui, le lecteur, peu lui importe que ces conglomérats de protéines aujourd'hui dissociées aient été chers au coeur du narrateur. Lui, le lecteur, les pieuses reconstitutions mémorielles, à vrai dire il s'en tamponne. Ce qu'il attend, très égoïstement, c'est que la relation de ces vieilles histoires privées, d'une façon ou d'une autre l'accroche. Et là, l'écriture ne compte pas pour du beurre. C'est même la grande affaire. Il ne s'agit peut-être pas d'égaler Proust mais il s'agit toujours de séduire. Jean Rouaud, quant à lui, au moins dans ce livre, y parvient. Jean-Michel Delacomptée, je ne sais pas, ne l'ayant pas lu. C'est toute la grâce que je lui souhaite.

La visite au cimetière est décidément très tendance en ce début d'année. "J'ai toujours aimé entrer dans les cimetières", nous confie Maryline Desbiolles. De sa fréquentation de "ces lieux à l'écart, retranchés",  qui lui semblent parfois "au coeur battant du monde", elle a tiré un roman, Ceux qui reviennent , qui, lui, après un début prometteur, ne tient pas la route : la faute en revient justement à une écriture médiocre, qui, sur la fin, à propos du fait-divers de Chevaline, s'avachit dans la relation journalistique de second ordre.

" Sept milliards d'hommes peuplent aujourd'hui la planète ", écrit Patrick Deville dans Peste et choléra. " Quand c'était moins de deux au début du vingtième siècle. On peut estimer qu'au total quatre-vingts milliards d'êtres humains vécurent et moururent depuis l'apparition d'homo sapiens. C'est peu. Le calcul est simple : si chacun d'entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne aucune ne serait oubliée. Aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice. "

On n'a pas de peine à trouver les objections  à cette borgésienne esquisse d'un projet de bibliothèque de Babel exclusivement composée de biographies. Justice, sans doute, s'il est vrai que rien ne vaut une vie et que toutes les vies se valent. Pour autant, toutes sont-elles d'un égal intérêt et, surtout, les biographes seraient-ils tous doués d'un égal talent ? A combien de nouvelles injustices la réalisation d'un tel projet ouvrirait-elle la porte ? Mais enfin, dans cette myriade de redites, d'assommantes relations ou, plus souvent, de récits avortés, faute de munitions, il se rencontrerait sûrement quelques pépites. Biographes de tous les pays, unissez-vous ! à vos plumes !

Jean Rouaud , Les Champs d'honneur  (Les éditions de Minuit )

Jean-Michel Delacomptée , Ecrire pour quelqu'un   ( Gallimard )

Maryline Desbiolles ,   Ceux qui reviennent   ( Seuil )



jeudi 27 février 2014

" Burn after reading " (Ethan et Joël Coen) : conte de la folie ordinaire

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Trois monstres sacrés réunis pour la circonstance : Georges Clooney, John Malkovitch et Brad Pitt. Question cabotinage, on pouvait s'attendre au pire, mais voilà, ils sont dirigés par un duo d'exception,  Ethan et Joël Coen, et l'on oublie très vite complètement qu'on a affaire à des stars, tant nos trois zèbres ont à coeur d'entrer dans leur personnage peu flatteur, Brad Pitt, en particulier, impayable en coach de club de remise en forme, et Georges Clooney, méconnaissable sous sa barbe. Malkovitch, plus inquiétant que jamais en cinglé de grand style, est tout aussi convaincant que ses deux petits camarades. Plus trois actrices moins connues (de moi, en tout cas) mais excellentes. La qualité du jeu de tout ce beau monde fait déjà de ce film un petit bijou.

On peut voir dans Burn after reading  une parodie de film d'espionnage et c'en est une, après tout. La scène initiale et la scène finale, notamment, se recommandent pour la férocité joyeuse de l'image qu'elles donnent du fonctionnement de la C.I.A. Mais ce film est surtout pour moi un conte de la folie ordinaire, tant cette abracadabrante histoire de pseudo-espionnage est l'occasion pour les cinéastes de s'aventurer sur les terrains glissants de la dinguerie humaine. Les dispositions paranoïaques du personnage joué par Malkovitch n'attendaient qu'une occasion favorable  pour donner toute leur mesure et c'est le cas, du reste, de tous les protagonistes, notamment celui qu'interprète Frances McDormand. Que le hasard s'en mêle, que quelques coïncidences interagissent, et les voilà tous entraînés dans une dérive démente et destructrice. Il ne faudrait pas s'y tromper : ce film est beaucoup plus réaliste qu'il n'en a l'air ; je le trouve même relativement modéré sur le terrain de la démesure burlesque et, en définitive, plutôt en-dessous de ce que peut produire la réalité "ordinaire" : il suffit de suivre un peu la chronique des faits-divers pour s'en convaincre.

Que tout le monde se méfie de tout le monde et que tout le monde espionne peu ou prou tout le monde, ce n'est pas nouveau, mais cela tend à s'aggraver avec l'aide de l'ordinateur, d'internet, des caméras de vidéo-surveillance et des voisins vigilants. A ce jeu de qui va baiser l'autre dans les grandes largeurs, les femmes s'en sortent mieux que les hommes . Ce n'est pas qu'elles soient plus sympathiques ni moins timbrées, mais elles savent ce qu'elles veulent et elles ont de la suite dans les idées. Les hommes eux, paient au prix fort  leur propre sottise,  leurs contradictions,  leur lâcheté,  leur vanité, leurs inconséquences et  leur aveuglement.


Burn after reading, film d'Ethan et Joël Coen, avec Georges Clooney, Frances McDormand, John Malkovitch, Elisabeth Marvel, Brad Pitt,  Tilda Swinton






mercredi 26 février 2014

Eugène : le retour

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Les lecteurs (excessivement peu nombreux mais, on l'espère, fidèles) n'auront pas manqué de le noter : Eugène est de retour. Victime d'une épouvantable machination digne d'un fait-divers gore relouqué par Régis Jauffret, il est ressorti de la cave où la sinistre bande des Jambruns le séquestrait depuis bien deux ans, lui infligeant divers sévices, comme de lui faire bouffer l'éponge du tableau noir, lui enfoncer des compas dans les fesses  (je me demande si je confondrais pas avec quelqu'un d'autre que Régis Jauffret, moi), tout en le forçant à contresigner des billets qui travestissaient honteusement sa pensée, alors que, vous le pensez bien, les travelos, notre Eugène, c'est pas du tout mais pas du tout sa tasse de thé. Enfin, heureusement, par bonheur, par chance et quasiment par miracle, tout est bien qui rentre dans l'ordre à Varsovie, à Kiev et ailleurs, et Eugène se ramène, rentre dans l'arène et reprend les rênes, il était temps car tout allait à vau . Le vit compte, certes , mais tout de même.

Peu de changements au demeurant : évitons de déranger le conservatisme des lecteurs très peu nombreux mais encore fidèles. Les Jambruns, ayant fait amende honorable et s'étant rachetés (au prix fort) de leurs errements et une conduite ont été autorisés à continuer de signer de leurs noms de plume et de guerre les billets ici émis sans ordre mais en ligne au titre (flatteur, et passablement immérité) d'avatars d'Eugène, seul Dieu authentique.

Du reste, il doit l'avouer avec une certaine gêne, Eugène  avait fini par se prendre d'affection pour cette bande de jeans-foutres (est-ce que c'est invariable ou est-ce que ça prend le pluriel?) répondant (ou, plus souvent ne répondant pas) à d'improbables patronymes. Il avait fini par s'accommoder doucettement de la compagnie de ces geôliers, malgré l'humidité de la cave, les toilettes spartiates -- tout-à-fait l'ambiance décrite par Régis Jauffret, dans lequel de ses romans déjà? -- et les avanies. sans compter que tout ce joli monde piochait sans se gêner dans ses comptes bancaires.

En définitive, comme les voisins commençaient à poser des questions gênantes sur les bruits de cave, les Jambruns se sont résolus à libérer Eugène qui, de son côté, a obtenu, pour prix de son silence, d'être restauré dans ses prérogatives d'éditeur responsable de ce blog qui, après tout, est son truc, et le restera dorénavement, coûte que coûte et foutre Dieu !

Additum -

A compter de ce jour, les divers pseudos, avatars transparents d'Eugène, disparaissent de la circulation. On avait fini par ce lasser  de ces jeux identitaires assez gamins. Eugène suffira.


C'est la cave de cette villa des hauts de Grasse que le malheureux Eugène fut séquestré dans des conditions indignes



Sus aux cénobites !

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Cette photo aérienne, visible sur Google-Earth, montre une église de l'Illinois.

Manifestement, cette architecture témoigne de l'effet amollissant des thèses modernistes sur la Pure et Dure Doctrine (façon Saint-Nicolas-du-Chardonnet).

A moins que l'édifice ne soit en cours d'érection ?






lundi 24 février 2014

" Chroniques de Bustos Domecq " ( Jorge Luis Borges / Adolfo Bioy Casares ) : délices de la parodie

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Le grand soleil de dix heures avive le vert des collines. Sage sur ma chaise, j'attends que l'oracle ait pondu les résultats. Mais déjà un bref entretien avec son interprète m'a relativement rassuré : j'ai sans doute encore au moins quelques mois à vaquer , presque avec insouciance, à la surface du monde. Une de mes voisines s'en tient, quant à elle, à un sobre "Quand c'est l'heure, c'est l'heure; quand c'est pas l'heure, c'est pas l'heure". Salubre fatalisme, qui, d'ailleurs, n'empêche pas de s'activer à ce que l'heure sonne le plus tard possible.

J'écoute la conversation  d'une infirmière avec un patient, appuyé sur ses cannes anglaises ; elle doit avoir une petite quarantaine ; lui doit être un peu plus âgé que moi ; son parcours du combattant a déjà duré une bonne dizaine d'années ; elle, a arrêté de travailler trois ans : opération du pancréas. Je mesure chaque jour ma chance relative : par exemple, je n'ai pas eu de tumeur au cerveau ; on ne m'a pas vissé à force sur le crâne un casque de métal ; on ne m'a pas enfoncé une grosse  seringue à travers l'os. A toute force tu veux vivre ? Soit. Tu vas voir ce qu'il en coûte...

J'ai sorti de mon sac le livre du jour :  les Chroniques de Bustos Domecq , de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, que Laffont a rééditées en Pavillon/poche . Allégresse heureuse. Je ris comme un gamin en lisant Hommage à César Paladion ou Catalogue et analyse des divers ouvrages de Loomis . Je ris et, en même temps, mes larmes coulent. Heureusement que je n'ai pas de vis-à-vis, sinon mes voisins auraient lieu de s'inquiéter.  Être ému, c'est respirer avec son coeur ", a écrit Pierre Reverdy.  Je respire avec mon coeur. Je songe à l'immense quantité de bonheur  et de savoir qu'au fil de ma vie déjà longue les livres aimés m'ont dispensée. Lecture, perfusion d'Autre... Plaçons très haut ce savoir-là, cette chance-là, ce bonheur-là. Je souscris sans réserve à ce que dit Montesquieu de la lecture : " le souverain remède contre les dégoûts de la vie" ... " Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé "...

J'ai eu la chance d'apprendre à lire très tôt, vers l'âge de quatre ans je crois, en lisant le journal, avec l'aide de ma mère ; quand j'y pense, ce devait être de la propagande pétainiste, mais, un peu plus tard, je me suis rattrapé en déchiffrant les noms des chars de la colonne Leclerc qui défilaient devant moi, en route pour Paris. Le soleil de dix heures baignait la rue du village, la rue aux drapeaux et aux filles en jupe blanche qui grimpaient sur les blindages pour embrasser les tankistes.

Dans ma mémoire, il me semble que se confondent mon amour de la lecture et mon amour pour ma père  -- qu'est-ce que j'écris-là ! il y a des lapsus calami qu'on s'en voudrait d'effacer ! -- pour ma mère ! Amour éperdu, absolu. Elle était la divinité sur la terre. Sa parole était d'évangile. Jusque vers l'âge de dix ans ; ensuite cela s'est gâté un peu. L'amour de la lecture, lui, s'est conservé, intact; mais je crois bien qu' en son coeur, est gravé l'amour de la mère.

" Personne ne songera jamais à comparer la sobre élégance, le trait qui va loin, la vision panoramique de l'écrivain de talent, avec la prose bon enfant, négligée, presque en pantoufles , du brave homme sans malice qui, entre deux siestes, élabore, couvertes de la poussière d'un ennuyeux provincialisme, ses méritoires et lourdes façons de chroniques " , écrit Gervasio Montenegro, présentant les chroniques de son ami Bustos Domecq. Mais si, justement, on y songe immanquablement car il n'est pas toujours aisé de distinguer l'écrivain de talent du brave homme sans malice. Il arrive que l'écrivain qu'on croyait de talent ne s'avère qu'un brave homme sans malice, ou l'inverse. Le temps fait plus ou moins le tri, mais son verdict n'est jamais sans appel. Après tout, la réputation des écrivains, même les plus célèbres, ne repose  que sur le consensus des lecteurs, consensus toujours fragile. Il se trouvera toujours quelqu'un pour aller proclamer, preuves à l'appui, que Dante, ou même le grand Homère, n'était qu'un farceur sans génie. Des Chroniques de Bustos Domecq, on peut dire aussi bien qu'elles ne sont que plaisantes galéjades ou bien fables profondes. Je dirai, quant à moi : les deux ; et c'est ce qui fait pour moi leur prix.

Et puisque Gervasio Montenegro emploie le mot "provincialisme", les Chroniques de Bustos Domecq nous font souvent toucher du doigt les avantages du provincialisme bien compris. Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares ont certainement vécu leur situation d'écrivains argentins comme une forme de provincialisme culturel. Leur fascination pour la culture européenne se devine aisément. Les cercles d'intellectuels et d'écrivains argentins de cette époque, circonscrits, pour l'essentiel, à Buenos Aires, apparaissent comme un îlot de culture européenne qui, par un effet d'une tectonique des plaques de la pensée, aurait dérivé loin de la terre mère. Mais ils doivent à cette situation de provinciaux exilés loin de la mère patrie la richesse et la variété de leurs curiosités et de leurs connaissances. Leur éclectisme cosmopolite ne se refuse rien ; ils vont chercher leur bien dans toutes les littératures européennes, dans tous les arts de l'Europe, et dans toutes les époques. Ce n'est pas pour rien que les Chroniques de Bustos Domecq sont dédiées : "à ces trois grands oubliés : Picasso, Joyce, Le Corbusier ". La thématique d'un Borges doit certainement beaucoup à ce provincialisme retourné en avantage.

Pourtant, nous sommes bien en Argentine, et plus précisément à Buenos Aires. Une bonne partie de la drôlerie du livre reste sans doute difficilement accessible à un lecteur européen, peu familier des rues, des places, des immeubles de la capitale argentine, de ses cafés et de ses clubs, des détails de sa vie intellectuelle, de ses journaux, de ses revues, de ses querelles de chapelle, ou de tel ou tel écrivain ou artiste, dont on ne sait jamais tout-à-fait s'il a réellement existé ou si, à l'instar de Gervasio Montenegro ou de Bustos Domecq lui-même, ils ne sont pas tout droit issus de l'imagination de nos deux compères. C'est d'ailleurs le principe même du livre et la source de son humour que cette incessante circulation entre réel et imaginaire.

La littérature argentine n'a, pour la première fois, atteint une réputation internationale qu'avec la génération de Jorge Luis Borges, d'Adolfo Bioy Casares et d'Ernesto Sabato. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, elle avait gardé en effet un fort parfum de provincialisme, restant à la remorque du naturalisme ou du symbolisme. On dirait qu'avec ces Chroniques de Bustos Domecq, Borges et Bioy Caceres ont voulu rétrospectivement la doter de ces écrivains majeurs dont elle avait manqué jusque là, imaginant une série de créateurs aussi audacieux que délirants, expérimentateurs de situations limites, tels que ce Federico Juan Carlos Loomis, qui, dans un effort surhumain, tenta  de concilier une visée encyclopédique avec un idéal de densité laconique, toute mallarméenne, au point que le total de sa production tient en huit mots ; ou que Tullio Herrera, poète, adepte forcené de l'ellipse, auteur du roman ("très fignolé") Que la fut , titre emprunté à la phrase bien connue de la Genèse , Que la lumière soit, et la lumière fut ; ou encore, Santiago Ginsberg, poète lui aussi, inventeur d'un langage exactement adéquat à l'expression d'états intérieurs autrement indicibles, comme en témoigne ce vers génial :

                                    Hlöj ud ed pta jahuneh Jrof grogna

Transpositions  parodiques de problématiques littéraires moins farcesques qu'elles n'en ont l'air, et qu'on retrouve d'ailleurs, abordées avec un humour moins potache et davantage de subtile complexité dans telle ou telle des nouvelles de Borges recueillies dans Fictions ou dans L'Aleph, comme le célèbre Pierre Ménard auteur du Quichotte . L'inspiration méta-littéraire, productrice de littérature, renvoie à ce  texte infini dont rêve La Bibliothèque de Babel .

Bustos Domecq, critique passionné, fou de littérature, aussi inventif qu'érudit, toujours prêt à répondre à l'appel du directeur de Ultima Hora, "homme dont la curiosité toujours en éveil n'excluait pas le phénomène littéraire", concentre l'essence de l'inspiration parodique des deux amis : n'en doutons pas, il faut lire ces chroniques comme un autoportrait et une joyeuse confession à deux voix.

En attendant, je ne me remettrai jamais  de n'avoir vu aucun de mes articles paraître dans les pages de Nosotros . Nosotros ... Le lecteur se dit -- avec quelque présomption -- qu'il en est tout de même un peu. Cela le console de n'avoir pas écrit, à la place du professeur Baralt, les six volumes de la Théorie de l'Association, ou ne serait-ce que le confidentiel mais ô combien utile Traité de l'épithète dans la région de La Plata .


Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares ,  Chroniques de Bustos Domecq , traduit par Françoise-Marie Rosset   ( Robert Laffont / Pavillons poche )



Bustos + Domecq  ou Domecq + Bustos ?




samedi 22 février 2014

Essai de critique diachronique : le "Journal parisien ", d'Ernst Jünger

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Objet : le Journal Parisien d'Ernst Jünger -


1 / 1980 -

Vient de paraître le Second Journal Parisien d'Ernst Jünger, dans une excellente traduction de Frédéric de Towarnicki et Henri Plard. Décidément, la réception en France des ouvrages de l'ami Ernst (85 ans cette année) aura bénéficié de remarquables traducteurs, au point que le plus francophile des écrivains allemands du XXe siècle mériterait d'être naturalisé français. On se souvient, du reste, qu'il aurait pu faire la grande guerre dans les rangs français, puisqu'il s'était engagé dans la Légion étrangère à 17 ans  -- expérience qu'il raconte dans Jeux africains .

A Paris, entre 40 et 44, pour l'officier de la Wehrmacht Ernst Jünger, c'est la belle vie. A part quelques brèves périodes de manoeuvres, Ernst partage son temps entre la Tour d'argent, le Ritz et le Meurice, les promenades avec sa petite amie Charmille, dite aussi la Doctoresse (pendant que Perpetua, épouse exemplaire, attend son grand homme dans son trou du cul du monde de Kirchhorst), les visites à Florence Gould, à Jouhandeau. Ces deux-là ne s'en seront pas mal tirés à la Libération. Outre Jouhandeau, il fréquente le gratin des intellectuels et écrivains pétainistes et collaborationnistes, Morand, Chardonne, Giraudoux, Thierry Maulnier, Benoist-Méchin, Abel Bonnard.... On sait qu'il ne blaire pas Céline. Il considère avec circonspection la mère Morand, dont il note qu'elle appelle art de vivre "l'art de faire travailler les autres et de garder le plaisir pour soi". Tout un programme, en effet...

Au total, ce Journal parisien est décidément un document de premier ordre sur le microcosme littéraire parisien sous l'Occupation.


2 /  2280 -

Gageons que seule une poignée d'amateurs de nos classiques l'aura noté : on célèbre cette année le tricentenaire de la parution du  Second Journal  parisien, d'Ernst Jünger. Avec Thomas Mann,Thomas Bernhardt et Peter Handke, Jünger  est considéré comme un des grands classique des lettres germaniques du XXe siècle. Il est surtout connu chez nous pour ses Orages d'acier, témoignage saisissant d'un combattant de la première guerre mondiale (1914/1918). Aujourd'hui que six autres lui ont succédé, l'horreur des carnages de masse de cette guerre encore très modestement planétaire (on a vu bien mieux depuis) nous paraît toute relative, si l'on songe que la dernière a fait environ vingt fois plus de victimes.

A vrai dire, ce Second Journal parisien devrait surtout retenir l'attention d'un petit nombre d'érudits. La plupart des noms évoqués par l'auteur   -- écrivains, beaux esprits, gazetiers ou politiciens de cette époque mal connue du grand public -- n'évoqueront strictement rien à la plupart des lecteurs . Qui furent au juste ce Jouhandeau, ce Morand, ce Chardonne, cette Florence Gould, cet Abel Bonnard, ce Giraudoux ? Comme tant d'autres, ils écrivirent et se trémoussèrent quelques années dans cet Univers aberrant. Trois petits tours et puis s'en allèrent. Personne ou presque ne vient plus aujourd'hui tirer leurs modestes productions de leur sommeil empoussiéré au fond des réserves de quelques bibliothèques spécialisées. C'est donc tout un microcosme oublié qui revit pour nous dans les pages de ce livre.

L'éditeur a fait le choix de nous proposer l'ouvrage dans la traduction de l'époque. La langue a bien changé depuis ce lointain XXe siècle et beaucoup achopperont sur tel mot, telle tournure, aujourd'hui tombés en désuétude. C'est le prix à payer par qui veut se laisser prendre au charme de cet émouvant échantillon du parler soutenu de nos ancêtres.


3 /  6280 -

Dans le dernier numéro d'Antiquitas , on lira avec  intérêt l'article sur les fouilles menées par le département d'Archéologie de l'Université de Massouilh sur le site de l'ancienne cité de Parighot (ou Paryghoul) dans le Sud-Ouest du désert de Vrrounzia. Parmi les découvertes les plus notables de la dernière campagne de fouilles, celle des fragments d'un liber, dont le titre, figurant en haut de plusieurs pages, est connu : Second Journal parisien . L'auteur, en revanche, reste inconnu à ce jour. Il s'agirait, selon certains spécialistes, de Louis Aragon, un des grands prêtres affectés au temple de Couillonel Fabien. D'autres penchent plutôt pour Jean Paulhan. Certains, peu nombreux, avancent d'autres noms, qui ne sont guère pour nous que des noms , Paul Eluard, Henry Micheton, Ernst Jünger notamment.

Ces fragments (une cinquantaine de pages au total) permettent de se faire une idée de ce que fut, au temps de sa splendeur, cette antique cité de Paryghoul (ou Parighot). L'auteur semble avoir passé le plus clair de son temps à s'y promener, en compagnie d'amis choisis  -- un certain Jouhandeau, notamment, mais le texte n'est pas clair; certains spécialistes identifient ce Jouhandeau comme un animal de compagnie, d'une espèce aujourd'hui disparue.

Le texte contient aussi des informations précieuses sur l'histoire de cette période encore très mal connue. Il semble que Parighot (ou Paryghoul, ait été un des grands centres urbains d'un vaste empire sur lequel régnait un certain Kniebolo (c'est la première fois que ce nom apparaît dans les documents qui nous sont parvenus), assisté d'une sorte de Maire du Palais dénommé Pétain (ou Potain ou Poutain).


4 / 106MA + 280 ans.

Enigmatique trouvaille dans les carrières de Shtpröhm : le sulfureux géologue et vulcanologue Haroun T. Djambroun annonce y avoir découvert, dans des strates datant du Ghoulien inférieur, d'étranges restes qu'il interprète comme des témoignages d'une écriture extrêmement archaïque. A vrai dire, les "mots" de ce prétendu langage se limitent à deux : on "déchiffre", sur une plaque de schiste " kniebolo" et "perpetua" ; les "caractères" en sont très étirés ; s'il s'agissait des traces d'une langue écrite, totalement inconnue à ce jour, ce serait là une découverte sensationnelle, puisqu'on tiendrait la preuve que des êtres pensants nous ont précédés sur cette planète il y a cent millions d'années. Mais on connaît malheureusement trop le goût de Haroun  T. Djambroun pour les canulars scientifiques pour accorder quelque crédit à sa dernière "découverte".



fragment d'un graffito (?) sur schiste ( Ghoulien inférieur). Sur des fragments ultérieurement découverts, on discerne l'inscription (?) : " à celui qui lira " ( collection Haroun T. Djambroun )

jeudi 20 février 2014

Résilience

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A Théophile et à ses amis, qui ne me connaissent pas, mais dont, avec tant d'autres téléspectateurs, j'ai fait la connaissance, une trop brève connaissance. Avec affection et admiration.


Faisons mine d'être savant : le substantif résilience et  l'adjectif dont il dérive, résilient, employés à l'origine par les physiciens pour parler de la résistance des matériaux, sont des termes d'importation récente (première occurrence : 1906 pour le premier, 1932 pour le second), empruntés aux mots anglais resilience (1626) -- rejaillissement, rebondissement -- et resilient (1674) -- rejaillissant, rebondissant . Il n'est pas impossible que ces mots anglais, soient eux-mêmes, comme tant d'autres, des emprunts à l'ancien français, mais je n'en ai pas trouvé de preuve. Ce serait un exemple de plus de ce passionnant jeu de ping-pong auquel les deux langues se livrent depuis 1066. Mais bien entendu, à l'origine, il y a un mot latin, le verbe resilire, qui signifie rebondir, rejaillir.

Les emplois du mot résilience ont tendance, aujourd'hui, à se diversifier. Il s'emploie beaucoup en psychologie, en médecine, mais aussi en écologie, en économie etc. C'est, je crois, le psychiatre et psychanalyste Boris Cyrulnik qui l'a mis à la mode en mettant au coeur de sa réflexion le principe de résilience.

Le symbole le plus  connu (le plus ancien ?) de la résilience, c'est, bien sûr, Lazare. " Après quoi, il crie d'une voix forte : Lazare, viens dehors ! Pieds et mains liés par des bandelettes, le visage recouvert  d'un suaire, le mort est sorti. Déliez-le et qu'il aille, dit Jésus ".

Dans son tombeau, Lazare est couché sur le dos (resupinus) . A l'appel du Messie, il se dresse sur son séant, il se relève, il est droit sur ses pieds, il marche vers la lumière. A nouveau, il  vit.

Nous avons tous en nous cette capacité (d'origine et de nature divines ?), de nous relever, de renouer avec la vie. Le rituel matinal du réveil en est la manifestation la plus quotidienne. Résilience est un beau mot car il dit la force, le dynamisme de cette faculté de renaître à la vie et de l'embrasser à nouveau, pour le meilleur et pour le pire, dans ce mariage avec la vie qui est notre lot.

Notre seul lot. De ce qui a précédé notre naissance, nous ne savons rien. Rien non plus de ce qui suivra notre mort. J'ai toujours pensé que la métaphysique des Epicuriens était la plus proche de la vérité. C'est pourquoi nous n'avons pas à nous soucier de la mort : elle n'est littéralement rien pour nous. Le moment de notre mort sera celui du retour à l'état qui précéda notre conception. Seule la vie consciente nous est tangible, seule elle existe, seule elle doit compter pour nous. C'est pourquoi le Tu ne tueras pas est la seule loi biblique que je ferais absolument mienne, si donner la mort n'était pas, dans certains cas, légitime. Le sacré humain n'est pas le sacré religieux.

Prendre ma femme dans mes bras. Caresser son visage. Boire sa tendresse dans ses yeux. Ouvrir un livre. Taper sur ce clavier. Sourire à un inconnu (a fortiori à une inconnue). Parler aux uns, parler aux autres. Donner à manger au chat. Scier, dans le jardin, la branche sur laquelle je ne suis pas assis. Entrer par le regard dans l'immobilité des arbres. Me lever et marcher, à la rencontre du monde. Me mouvoir au sein du monde mouvant. La mort est derrière moi. La vie est devant.

Résiliences... Le jour se lève. Le vent se lève. Lazare se lève et marche. Lazare vit.


Evangile de Jean  , traduit par Florence Delay et Alain Marchadour   ( Bayard )

Côté nuit, côté soleil , témoignages recueillis par Muriel Scibilia   (éditions Slatkine )





mardi 18 février 2014

En finir avec Teddy Laidegueule

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Les éditions de Midi annoncent la parution prochaine de En finir avec Teddy Laidegueule, le premier roman de Louis Edouard, un jeune qui n'y va pas de main morte ! Cette autofiction, appelée à dépasser les précédentes audaces du genre, dissimule à peine et seulement pour la forme un témoignage  qui tient à la fois du document sociologique et du règlement de comptes au vitriol. La mère Ernaux peut aller se déshabiller.

Né d'une mère porteuse lesbienne, Teddy Laidegueule est adopté dès sa naissance par un couple d'homos bobos bolchos gauchos. Il passe ses premières années dans le cadre d'un appartement luxueux (300m², vue directe sur la maison de Balzac) d'un immeuble cossu du XVIe arrondissement. Son père, professeur à l'Université de Paris-Sorbonne, est un spécialiste mondialement connu de l'oeuvre et de la pensée de Didier Eribon. Sa mère (pardon : son père n° 2) , harpiste des Baroqueux de Saint-Philippe-du-Roule, éminente musicologue, auteur d'Avatars de la 7e diminuée dans les Cantates de Porpora, se charge de la première éducation du bambin : clavecin, danse classique (allemande, courante, sarabande, gigue), art de la conversation et méditation transcendantale.

Très tôt, Teddy se montre rétif aux principes d'éducation auxquels on prétend le soumettre. Petit, trapu, faciès de boxeur, dégaine de catcheur, voix de rogomme, son allure tranche péniblement avec le physique efféminé, les manières douces, les intonations flûtées des petits camarades que ses parents  ont soigneusement sélectionnés à son intention. Au collège, Teddy ne tarde pas à devenir le souffre-douleur d'une bande de jeunes bébés phoques , non, pédés phoques, qui prennent l'habitude de lui imposer fellations et sodomies au fond de la classe pendant les cours de SVT. Mais rien n'y fait. Incapable de virer sa cuti, Teddy ne s'intéresse qu'aux filles, mais seulement si leurs nichons atteignent la taille d'un ballon de basket. Il fuit les ateliers de théâtre, de flûte traversière et de menuet, où ses parents l'ont inscrit d'office ; il ne s'intéresse qu'au foot et aux moules ; à 14 ans, son vocabulaire se limite à "Tain", "culé", "Nique ta mère". Khulturellement parlant, son truc, c'est de regarder Koh-Lanta sur TF1 en s'envoyant des pop-corn derrière le bavoir.

Pour Teddy, le Bon Samaritain prend, à dix-huit ans, l'apparence d'Albert Lagnaque, entraîneur de l'équipe juniors des Girondins de Libourne, qui lui fait signer son premier contrat. A Libourne, Teddy joue arrière central et ne tarde pas à se faire un nom parmi les clubs de la Ligue du Sud-Ouest sous le sobriquet de "Teddy-le-Déménageur". Il est célèbre pour ses troisièmes mi-temps, arrosées au pastis plutôt qu'au sirop d'orgeat; on ne compte plus ses petites amies et il est la providence des putes du landerneau. Ses parents l'ont officiellement (voir Le Nouvel Observateur du 2 janvier 2014) renié, déshérité, et maudit.

Pressenti pour jouer dans l'équipe de France juniors, il en a été finalement écarté pour avoir traité le sélectionneur Terry Michel de "sac à merde" et de "vieille tantouze". Cette peccadille ne devrait cependant pas nuire à une carrière internationale qui s'annonce prometteuse.

Peut-être devra-t-il cependant choisir entre la carrière de footballeur professionnel et celle d'écrivain. Il est vrai que ses revenus , déjà très supérieurs à ceux d'un lauréat Goncourt, devraient lui permettre de faire écrire ses bouquins par d'autres : ne s'est-il pas déjà offert le luxe, pour En finir avec Teddy Laidegueule, du plus talentueux et du plus médiatique des nègres : Jean d'Ormesson ?




dimanche 16 février 2014

Jacques ou la soumission au genre

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" Le vent du Sud balaie le festival", titrait, ce jour de mai-là, le correspondant du quotidien local au Festival national de théâtre lycéen de cette ville de l'Ouest de la France.  Cette manifestation, aujourd'hui disparue, donnait l'occasion à une petite dizaine de troupes lycéennes sélectionnées dans toute la France de confronter leurs réalisations et leurs expériences sans esprit de compétition, la récompense étant la sélection, fort convoitée, et la possibilité de jouer deux fois leur spectacle dans de très bonnes conditions techniques. C'était aussi l'occasion de rencontrer des comédiens, des metteurs en scène, des auteurs invités, d'assister à des spectacles professionnels de qualité, et de découvrir les beautés du val de Loire.

C'est ainsi qu'un matin de mai, les membres des deux troupes fraternelles, quoiqu'un peu rivales, du même atelier-théâtre de ce lycée provençal embarquèrent dans deux minibus pilotés par leurs animateurs, chaleureusement salués par le chef d'établissement. C'était l'époque, aujourd'hui révolue, où les enseignants jouissaient d'une  liberté certaine quand il s'agissait d'emmener leurs élèves dans une sortie "culturelle", même pour plusieurs jours. Tout, ou presque, reposait sur la confiance. Quand je pense aujourd'hui aux risques que nous prenions, j'en frémis rétrospectivement, mais bon, tout s'est toujours bien passé pendant une bonne dizaine d'années, je me demande par quel miracle; la fortune sourit parfois aux inconscients.

Tandis que mon collègue, rival et néanmoins ami, avait choisi de faire travailler à son équipe une pièce de Guy Foissy, les miens (très fortement poussés par leur coach) avaient choisi de monter Jacques ou la soumission, d'Eugène Ionesco. Ce fut, comme d'habitude, une intense et belle aventure.

" Un choix peu évident pour ces jeunes élèves commentait le journaliste, car il faut reconnaître à cette pièce au verbiage (sic) surprenant, au rythme très soutenu, aux scènes tour à tour loufoques ou hyper réalistes, une excentricité et un humour tout particulier à Ionesco. Les jeunes ont relevé le défi [...] A noter les costumes lumineux, la mise en scène dense et dynamique, les acteurs justes et précis. Le couple grand-père/grand-mère hilarant, le frère, la soeur et la potentielle belle-fille désopilants et les deux couples de parents ont trouvé leur place et leur ton. Une pièce qui a le mérite de nous faire rire de choses parfois graves, comme l'opposition d'un adolescent face à ses parents ou la difficulté à être soi... et rien que soi ".

C'est vrai que nous nous étions donné du mal pour faire ressortir du mieux possible la férocité de la charge satirique et l'amertume de la leçon de cette fable  si peu réaliste en apparence, en apparence seulement . On connaît moins Jacques ou la soumission que la Cantatrice chauve, la Leçon ou les Chaises, et c'est dommage, tant est grande la force scénique de la pièce. Quant à son actualité, au moment où le jeune Edouard Louis règle, dans un roman salué à peu près unanimement par la critique, ses comptes avec ses parents, et où rebondit le débat sur la "théorie des genres", elle est évidente.

On se souvient qu'au début de Jacques ou la soumission, toute la famille liguée fait le siège de Jacques, muré dans une révolte silencieuse dont les raisons restent excessivement vagues mais dont on peut penser qu'elle a un rapport avec la fameuse crise de l'adolescence. Jusqu'au moment où, bombardé par les reproches et les anathèmes des uns et des autres (l'intervention du père vaut à elle seule son pesant de cacahuètes), Jacques craque et finit par reconnaître sa défaite : " Eh bien oui, oui, na, j'adore les pommes de terre au lard ! "

Joie, pleurs de joie, réconciliation générale. Deux précautions valant mieux qu'une, on décide illico de le marier. Mais, nouvelle difficulté, la fiancée qu'on lui a réservée ne lui plaît pas : elle n'a qu'un nez, et il en veut une avec trois nez.

Qu'à cela ne tienne, on va arranger ça et, avec l'aide de Roberte, la fiancée, tout sera bien qui finira bien (ou mal, comme on préfère). Le cercle de famille n'a plus qu'à se refermer sur l'heureux couple, à grands cris, dans une sorte de danse du scalp pré-néanderthalienne. Plus  j'y pense, plus je reconnais au livre d'Edouard Louis une vérité hallucinante . Dans Jacques ou la soumission, Jacques père ne crache pas sa haine des pédés, mais il pourrait !

Quand je pense à leur enthousiasme et à l'ardeur qu'ils mirent à s'identifier aux personnages, je me dis que quelques uns au moins de mes ados avaient quelques problèmes personnels à régler, mais bon... Si c'était à refaire aujourd'hui, et en supposant des conditions de travail un peu plus favorables que celles dont nous disposions (et qui n'étaient, d'ailleurs, pas si mauvaises), je pousserais certainement beaucoup plus loin l'hystérie de cette espèce de messe noire familiale qu'est Jacques ou la soumission. De toutes les pièces d'Ionesco, elle est sans doute la seule qui offre à ses interprètes une partition vocale aussi intense, violente, étrange, dérangeante; les possibilités expressives, musicales pour ainsi dire, du texte, me paraissent à peu près illimitées.

En apparence, l'argument de Jacques ou la soumission n'a que peu à voir avec les actuels débats sur la "théorie du genre", expression forgée par les adversaires des études sur le genre, développées notamment aux Etat-Unis, qui tendent à montrer que la répartition des rôles sociaux entre les deux sexes est déterminée beaucoup plus par des facteurs culturels que biologiques. Pourtant, ce qui provoque le scandale, dans la pièce d'Ionesco, c'est le refus de Jacques d'adhérer "tout naturellement" au credo familial, qui implique une répartition ancestrale des rôles, toujours les mêmes, au sein du groupe familial et, plus largement, social. Pièce pessimiste, puisque la révolte de Jacques est aisément matée : après que sa soeur Jacqueline ait porté à sa résistance un  coup décisif en lui révélant qu'il est "chronométrable", Jacques ne résistera guère à la parade de séduction de Roberte et d'autant moins qu'au programme alléchant des "pommes de terre au lard", il n'a, au fond, rien de substantiel à opposer... Si c'était à refaire, c'est sur les causes de cette défaite de Jacques que j'inciterais mes zèbres à réfléchir, et c'est sur elles que, plus nettement, je focaliserais la mise en scène.


vendredi 14 février 2014

Katia et Marielle Labèque en concert

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Comme le temps passe. Le disque Gershwin des soeurs Labèque acheté chez le disquaire des Allées, en bas de la rue d'Antibes, c'était hier. Elles étaient  jeunettes, à l'époque. Aujourd'hui, ce sont d'alertes sexagénaires. Katia fêtera ses 64 ans en mars prochain, et Marielle ses 62 ans. On ne le dirait pas quand on les voit en scène, tant elles soignent leur look de jeunes filles, surtout Katia, qu'on croirait de loin la plus jeune. Marielle en noir, Katia en rouge. Celle-là, le visage enseveli dans ses cheveux noirs, semble la faire-valoir de celle-ci, qui assure le spectacle : masque intense, gestuelle spectaculaire, petits gags. En somme, elles se complètent harmonieusement. Il faut dire que le numéro est rodé. Le programme aussi. J'ai vu qu'il leur arrivait d'exécuter en concert des partitions de Phil Glass, mais ce ne sera pas pour ce soir et je le regrette bien.

Ce soir, elles proposent des oeuvres qu'elles ont jouées maintes fois, en concert et pour le disque. On commence par  du  Ravel : Ma Mère l'Oye et Rhapsodie espagnole. Les deux soeurs rendent bien le côté introverti de cette musique au second degré.  Souvenirs. Réminiscences. Rythmes entêtants. Ô joyeuse antienne, reviens me hanter. Juste la touche de parodie qu'il faut.


Raphaël Séguinier assure la partie percussions pour la suite  West Side Story (adaptée par Irwin Kostal). Musique résolument extravertie, cette fois. Intelligente, subtile, émouvante transposition de ces compositions devenues si célèbres. Dans les passages lyriques, on se croirait par moments en visite chez Schumann.

Le public (moyenne d'âge : 55 ans ) leur fait un triomphe. Quelques enfants, accompagnés de leurs jeunes parents. Je n'ai pas vu un seul ado dans la salle. On a droit à plusieurs bis, et ça se termine sur un Milhaud  célébrissime et dansant.

Dans le hall, j'achète un CD , 25 euros. Rentré au bercail, je vérifie le prix sur Amazon : 7,50 euros. Les deux soeurs n'ont pas que la bosse du piano, elles ont aussi celle du commerce.


Angélique Chanu, avatar eugènique agréé








mardi 11 février 2014

"Les Bienveillantes" , de Jonathan Littell : plus grand que son ventre

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Qu'est-ce qu'un romancier ? Un raconteur d'histoires. Mais il ne raconte pas n'importe quelles histoires et, surtout, il ne les raconte pas n'importe comment. Comme le dramaturge, comme le poète, comme le peintre, comme le compositeur, le romancier est un artiste, et son travail sur la matière de l'oeuvre vise à couler cette matière dans une forme belle, expressive, émouvante, pérenne. Ce travail implique inévitablement une réflexion sur les choix qui  vont déterminer cette forme.

Il aura fallu plus de deux siècles, au moins depuis Rousseau et sa Nouvelle Héloïse, pour que le genre romanesque échappe peu à peu au dédain dans lequel, au temps du Roi Soleil, il était tenu par les doctes, et gagne peu à peu ses lettres de noblesse. Cette promotion, qui lui vaut aujourd'hui d'être considéré comme le premier des genres littéraires, il la doit à de grands artistes qui lui assignèrent de hautes fins et forgèrent les outils qui leur permirent de les atteindre. C'est à eux que, nous autres lecteurs, nous devons notre relative capacité à distinguer les serviettes des torchons, au sein de l'abondante production romanesque contemporaine.

Les Bienveillantes, premier roman de Jonathan Littell, reçut, à sa parution en 2006, un accueil flatteur : il décrocha coup sur coup le grand prix du roman de l'Académie française et le prix Goncourt. Un départ sur les chapeaux de roues pour un romancier débutant.

Les prix littéraires ne m'ont jamais beaucoup impressionné. Dans les années 60, époque à laquelle je me suis sérieusement initié à la littérature, le fait qu'un roman ait reçu le Goncourt était plutôt pour moi une incitation à ne pas le lire. J'y voyais en effet le résultat de manigances peu reluisantes entre éditeurs et critiques, plutôt qu'un indice fiable de la qualité de l'oeuvre. Le fait est que, dans la liste des romans qui, depuis la seconde guerre mondiale, ont obtenu cette récompense si convoitée, coexistent de réels chefs-oeuvre -- L'Epervier de Maheux, de Jean Carrière, Rue des boutiques obscures de Patrick Modiano, Texaco, de Patrick Chamoiseau -- avec des livres médiocres  -- Les Ombres errantes, de Pascal Quignard, ou L'Amant, de loin le plus faible des romans de Marguerite Duras -- quand ce ne sont pas d'indignes nanards -- Trois jours chez ma mère, de François Weyergans, ou Le Chasseur zéro, de Pascale Rozé.

Depuis plusieurs années, le gros pavé de Jonathan Littell figurait sur les rayons de ma bibliothèque sans que je parvienne à me souvenir comment il était arrivé là  -- achat (peu probable), cadeau, emprunt... --  ni à me décider à l'ouvrir. J'y suis enfin parvenu, et ce n'est pas cette lecture -- inachevée et sans doute destinée à le rester --  qui me délivrera de mes préventions sur les prix littéraires.

" Blobel mastiquait sa saucisse avec bruit. Von Plum émit un rot à l'ail. Je me levai en hâte et filai vers les toilettes. L'autobahnführer Glockenspiel me jeta un regard perplexe. En guise d'explication, je pointai l'index vers mon ventre.  "Ce sont des choses qui arrivent, fit-il, " Krieg ist Krieg ". Puis, levant son verre de vin des Tratras, "Prosit ! ", s'exclama-t-il, tout en chassant d'un coup de pied un gamin tzigane venu mendier quelque croûton. Ce repas qui s'éternisait allait nous faire rater la prochaine pendaison de Juifs, à Kharkov, distant de quinze kilomètres de pistes boueuses encombrées par nos panzers. Ce n'est pas que la perspective de ce spectacle m'excitait, mais je me devais d'y être, histoire de mettre à jour mon rapport. "

Je blague, mais c'est à peu près le niveau de ce que Jonathan Littell nous donne à lire au long des 894 pages que compte son pensum dans l'édition blanche Gallimard. Pour l'amoureux de la littérature, un grand roman se signale toujours par la qualité du travail sur l'écriture. Mais ce ne sont pas les problèmes d'écriture qui auront dû beaucoup  tracasser l'auteur des Bienveillantes. Il a dû se dire que la quantité ferait office de qualité. Faut-il d'ailleurs parler d'écriture ? C'est plutôt de non-écriture qu'il s'agit. On dira que ce style misérable n'est pas celui de l'auteur, mais celui du narrateur, qui n'est pas écrivain et n'a aucune raison de faire des grâces. Le problème est que ce qui serait supportable dans une nouvelle d'une centaine de pages devient assommant quand il faut s'appuyer ça pendant près de 900 pages.

Sur cette question de l'écriture -- tout de même capitale dans un roman de quelque ambition --, Littell est victime du choix, à mon avis erroné, de son instance narrative, ou de son médiocre examen du problème de la focalisation, que maîtrise n'importe quel bachelier moyen . Mais lui, apparemment, n'a pas trop réfléchi aux conséquences de son choix . Faire du personnage principal l'unique narrateur le conduit donc à contraindre son lecteur à se farcir jusqu'au bout son indigeste panade. Le résultat prévisible est que ce lecteur décrochera bien avant la fin : ceux qui sont allés jusqu'au bout des Bienveillantes, levez le doigt. 

Mais ce choix de la focalisation interne soulève un autre problème : celui du traitement du souvenir. Apparemment Littell n'a pas vu venir le coup. Ou bien son narrateur est doté d'une mémoire d'éléphant dopé au maxiton ou bien son récit est totalement invraisemblable. Des années après, en effet, il nous raconte et nous décrit avec un luxe de détails impressionnant, une exactitude quasiment photographique et phonographique, une foule d'agissements,  de rencontres, de conversations.  Rapidement, le lecteur cesse de se pincer pour se forcer à  croire à une mémoire aussi monstrueusement hypertrophiée. Notons que ce défaut aurait cessé d'en être un ou, tout au moins serait  passé inaperçu du lecteur peu au fait des railleries naguère adressées par Sartre à Dieu-le-Père Mauriac si, au lieu de confier à son personnage la responsabilité du récit, Littell avait choisi l'option de la focalisation zéro, c'est-à-dire, la position classique du narrateur omniscient. En fait, c'est bien cette position qu'il a choisie, mais il l'a allègrement confondue avec celle du personnage-narrateur, sans se rendre compte que le lecteur allait très vite être sensible à l'invraisemblance d'une telle narration. On m'objectera que Proust, après tout... Mais Proust est Proust et Littell n'est que Littell. Et puis Proust, lui, prend en compte le problème des limites de la fidélité de la mémoire et des effets de ces limites, ce qui n'est pas vraiment le cas de Littell.

Ainsi le lecteur se retrouve-t-il littéralement noyé, ou écrasé comme on voudra, accablé en tout cas, par un torrent d'informations  et de scènes de détail. Cette accumulation qui, peut-être, aurait  été supportable dans une description strictement documentaire ne l'est pas du tout dans un roman et le rend très rapidement assommant et illisible. Il est possible que Jonathan Littell ait voulu décrire ce que Hannah Arendt nomme la banalité du mal. Le projet était louable, mais l'échec à le traduire dans une forme romanesque viable et forte est patent. Sans doute, pour dominer une matière aussi proliférante, aurait-il fallu une puissance visionnaire et des dons d'écrivain dont l'auteur s'est manifestement trouvé dépourvu.

Le moins invraisemblable, dans ce roman qui cumule à plaisir les invraisemblances, n'est pas  ce très improbable personnage-narrateur tel que l'auteur l'a conçu. Ce fonctionnaire nazi versé dans les Einsatzgrüppen ne l'est pas moins dans la philosophie de Platon, dont il prétend connaître Le Banquet par coeur et dans les tragiques grecs, Sophocle et Eschyle. Il parle couramment le grec ancien comme une langue vivante ; tiens donc. Il soutient d'ailleurs une conversation dans cette langue avec un vieux Juif aussi calé que lui, rencontré par un  heureux hasard dans je ne sais plus quel trou du cul du monde caucasien, avant de l'exécuter, à sa demande pressante. C'est fou ce qu'on y croit.  Il est homosexuel, ce qui ne va pas sans lui poser quelques problèmes dans l'exercice de ses fonctions. Tu imagines le dilemme : un nazi convaincu, homo non moins convaincu, il fallait y penser. Cette préférence intime ne l'a pas empêché, dans ses jeunes années, d'être l'amant de sa petite soeur, à laquelle il continue de vouer un indéfectible amour. Après la disparition (restée totalement mystérieuse et inexpliquée) de son père, il est bouclé dans un internat parisien par son beau-père français qui a découvert ses manigances incestueuses. Il y découvre l'amour des garçons. Au cours de ses études parisiennes, il se lie d'amitié avec le gratin des intellectuels d'extrême droite, Brasillach et Rebatet en tête, auxquels il rendra visite pendant la guerre, entre une liquidation de Juifs en Ukraine et un détour par Stalingrad. Il est le probable assassin (à la hache) de son beau-père et de sa mère (étranglée). Après avoir assassiné son meilleur ami dans les ruines de Berlin, il refait sa vie sous un faux nom en France comme fabricant de dentelle. Je dois oublier quelques uns de ses multiples avatars. L'auteur tire alternativement tant bien que mal (plutôt mal que bien) ces diverses ficelles, dont certaines sont grosses comme des câbles. On a l'impression qu'il  a fabriqué une sorte d'hybride frankensteinien à base d'Adolf Eichmann, de Karl Epting et de Klaus Barbie, avec un zeste de Martin Heidegger et un soupçon de Thomas Mann (rien qu'un soupçon), plus quelques tueurs en série. C'est le nazisme revisité par Eugène Sue.

Ce fort sentiment de vraisemblance, source de l'adhésion de l'amateur de romans à la fiction qu'on lui propose , le lecteur continue de l'éprouver en accompagnant le héros au long de ses pérégrinations aux quatre coins de l'Europe en guerre. On a beau se dire que le hasard des affectations successives, les nécessités du service, les impératifs de la chasse aux Juifs, aux Tziganes, aux communistes ont dû lui faire voir du pays, tout de même cela fait beaucoup : la Pologne, l'Ukraine, la Russie, la Crimée, le Caucase, sans oublier les horreurs de Stalingrad, celles d'Auschwitz, les douceurs du Paris occupé, et, cerise sur le gâteau, l'errance finale dans les ruines de Berlin à jouer à cache-cache avec les chars russes et avec deux flics (allemands) lancés à ses trousses depuis le meurtre de son beau-père et de sa mère.... Que d'aventures pour un seul homme. The right man in the right place, en somme. Reconnaissons tout de même que l'auteur a fait preuve d'une certaine mesure : son héros n'a pas servi en Afrique sous Rommel, ni comme tankiste à Koursk, ni comme marin dans un U-Boote, n'a pas combattu à Cassino, ni en Normandie, n'est pour rien dans le massacre des Fosses Ardéatines ni dans celui d'Oradour, et n'a pas été l'amant d'Anne Franck, avant de lui rendre visite à Auschwitz : on ne saurait être partout.

Pour mettre de l'ordre dans tout ce fatras, l'auteur a imaginé l'organiser selon une suite inspirée des suites de danses de la musique baroque; le nom d'une de ces danses, appelée allemande, a dû lui en donner l'idée. Cela donne donc  une suite de chapitres intitulés : Toccata, Allemandes I et II, Courante, Sarabande, Menuet (en rondeaux), Air, Gigue. On ne voit pas trop ce qui  justifie cette organisation, sinon une vague intention de confrontation ironique avec la réalité des choses décrites, et peut-être aussi l'idée que la guerre est une suite de mouvements plus ou moins réglés, plus ou moins rythmés par la répétition des mêmes motifs, que ça bouge en somme , sauf quand les rigueurs de l'hiver russe réduisent les mouvements à à peu près rien, par exemple dans le chapitre consacré au séjour du héros à Stalingrad ( à la suite d'une machination téléphonée aux fins de rendre l'épisode possible ) et intitulé Courante, on se demande bien pourquoi. Courir sur le verglas, tu te doutes que personne n'y songe, surtout sous le feu des snipers (qui sont d'ailleurs des snipeuses). En somme, de cette idée d'une suite de danses, l'auteur ne tire à peu près rien qui soit vraiment évocateur et expressif, une fois de plus par manque de rigueur dans le traitement du matériau. L'architecture, c'est comme tout, cela s'apprend.

Tout romancier, même très débutant, sait que la vraisemblance, dans un roman réaliste, s'obtient grâce à l'étendue et à la solidité de la documentation. Voyez Flaubert. Voyez Zola. Littell s'est donc lancé dans une entreprise de documentation à grande échelle. Sur les actions des Einsatzgrüppen en Pologne, en Ukraine, en Russie, sur le camp d'Auschwitz et son système d'organisation du travail, il ne fait pas de doute qu'il s'est très sérieusement renseigné. Fallait-il pour autant déverser dans un roman cette masse d'informations plus ou moins bien digérées ? Pour un travail de documentation fiable, mieux vaut, de toute façon, s'adresser directement aux documents, aux témoins et aux historiens. D'autre part, l'opération qui consiste à faire entrer massivement dans un roman  la matière non-romanesque d'une abondante documentation est une entreprise délicate :  le mouvement de la fiction risque de se bloquer. On sait comment ces maîtres du roman réaliste et naturaliste que furent Flaubert et Zola ont résolu le problème : des copieux dossiers documentaires réunis par leurs soins, n'étaient retenus que quelques éléments, de quoi nourrir quelques lignes tout au plus dans l'oeuvre définitive. Littell ne semble pas avoir trop réfléchi non plus à ce problème; plus d'une fois il semble se contenter d'introduire telles quelles une masse d'informations, étalées sur des pages, comme ce passage où il est question des ethnies montagnardes et des dialectes du Caucase; ce n'est pas que ces considérations soient, en elles-mêmes, dépourvues d'intérêt, mais elles n'ont aucune valeur romanesque; elles sont bien plutôt, d'un point de vue fictionnel, contre-productives. Notre Herr Obersturmbannführer (c'est son grade) est d'ailleurs un champion de la digression, qu'il s'agisse de l'inanité des théories racialistes, d'un Apollon citharède de Pompéi ou du bonheur de se faire enculer. On se croirait parfois dans un roman de Philippe Sollers.

Ce n'est pas que ce que nous raconte Jonathan Littell soit dépourvu d'intérêt et, parfois, de  force et de beauté, mais ces qualités sont noyées dans une épaisse et indigeste soupe à base d'ingrédients hétéroclites, touillée par un marmiton inexpert. Trop d'ambitions, pas assez de moyens. Qui trop embrasse mal étreint.

Le plus étonnant reste que ce roman mal écrit, bâclé, raté, ait tout de même décroché coup sur coup deux prestigieux prix littéraires, et se soit assuré par là une notoriété tout-à-fait imméritée. Quant à moi, quand j'ai définitivement décroché, le narrateur venait d'atterrir à Stalingrad, on n'en n'était encore qu'aux environs de la page 350 (sur 894) : qui ne sait se borner...


John Brown , avatar eugènique répertorié





Les Euménides au Théâtre du Soleil


    

samedi 8 février 2014

Henri Harpignies : merveilles de la demi-teinte

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Cette toile de Henri Harpignies, peinte en 1895, est intitulée Le Vieux chêne, ou l'arbre de Goethe à Weimar. Ce chêne, sous lequel Goethe, accompagné de son fidèle Eckermann, aurait eu l'habitude de se reposer, s'est trouvé enclos dans l'enceinte du camp de concentration de Buchenwald. Respecté par les nazis lors du déboisement du terrain, il fut détruit dans le bombardement allié de juillet  1944. Il existe, au musée de Buchenwald, des dessins de ce chêne réalisés par des prisonniers.

Henri Harpignies (1919-1916) est un peu oublié aujourd'hui, et c'est bien dommage, s'agissant d'un des peintres paysagistes français les plus  remarquables du XIXe siècle. Théodore Rousseau, Charles-François d'Aubigny  ou Jean-François Millet, membres comme lui du groupe des peintres de Barbizon, jouissent aujourd'hui d'une notoriété bien supérieure à la sienne, sans compter Camille Corot, dont il fut l'ami et avec qui il voyagea en Italie en 1860.

On dira que rien ne ressemble plus à un chêne qu'un autre chêne, n'empêche que, si je n'avais pas su qu'il s'agissait de l'illustre chêne de Goethe à Weimar, je l'aurais bien vu en forêt de Fontainebleau, toute proche de Barbizon. Comme si Henri Harpignies avait transporté à Weimar, en même temps que sa palette et ses pinceaux, l'atmosphère particulière de ce coin d'Île de France.

Il existe des paysages peints par Harpignies plus lumineux que celui-ci, pourtant je discerne dans celui-ci une prédilection de ce peintre pour les atmosphères en demi-teinte, les ciels vaporeux, les ambiances automnales ; elle me paraît, du reste, presque emblématique de cette école de Barbizon, et je la retrouve dans les toiles de Théodore Rousseau, de d'Aubigny et de Corot.  "Car nous voulons la Nuance encor" : ce précepte de Verlaine aurait pu être adopté comme devise par ces peintres. Dans cette toile de Henri Harpignies, on peut, entre autres détails, apprécier cet art de la nuance dans le rendu du plan d'eau.

Coloristes raffinés, poètes des atmosphères, les grands peintres de Barbizon furent aussi des dessinateurs d'exception, à commencer par Corot. C'est au dessin que leurs toiles doivent la solidité de leurs architectures. Si, comme dans ce tableau , la magnificence des arbres a été, par eux, célébrée d'une façon incomparable, c'est aussi parce qu'ils étaient de grands maîtres du dessin qu'ils y sont parvenus.

Harpignies peignit son chêne de Goethe en 1895, c'est-à-dire en plein triomphe de l'impressionnisme, auquel les peintres de Barbizon avaient ouvert la voie. On voit qu'à cette date, le maître en pleine possession de ses moyens reste  droit dans ses bottes et dans la vérité de sa manière.


Toinou chérie, avatar eugènique agréé








mercredi 5 février 2014

" En finir avec Eddy Bellegueule" (Edouard Louis) : est-ce ainsi que les hommes vivent ?

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" Tous les chagrins peuvent être supportés si on les transforme en histoire ou si l'on raconte une histoire sur eux "
                                  ( Karen Blixen )


Qu'il est facile de faire des contes ! Surtout quand on a choisi l'autofiction. Des sous-genres romanesques, l'autofiction est le plus souple : l'auteur a la possibilité, sur une base autobiographique, d'introduire à peu près toutes les sortes d'ingrédients relevant de la fiction au sens le plus large qui soit. Il peut ainsi  tourner les inconvénients bien connus de l'autobiographie : il suffit de changer quelques noms de personnes, de lieux, quelques dates, pour éviter les ennuis. L'essentiel serait que personne ne s'y trompe, mais quel moyen le lecteur a-t-il de démêler ce qui a été réellement vécu de ce qui a été imaginé ?

Sous le titre, En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis a choisi de faire figurer la mention roman . Qui dit roman dit fiction. Rien n'interdit donc de voir dans son récit une fiction misérabiliste à la Dickens, voire un pastiche de ces récits-documents que publiait naguère la collection Terre humaine, écrit par un normalien qui a beaucoup lu Pierre Bourdieu. Etude de cas imaginaire, en quelque sorte.  Il n'y aurait alors pas une once d'autobiographie dans cette histoire et on est libre  d'imaginer un papa d'Edouard Louis  chirurgien-dentiste du côté de Nice et une maman prof de fac. On ne peut exclure une éventualité de  ce genre. Pourtant, le lecteur ne peut s'empêcher de penser que la part de la fiction dans ce récit, pour autant qu'elle existe, est très réduite et très superficielle. Il a la quasi conviction qu'il a affaire en réalité à un témoignage très directement et précisément autobiographique ; l'écriture, très peu "romanesque", le conforte dans cette conviction qu'il s'agit bien du récit que l'auteur, Edouard Louis, fait de son enfance et de son adolescence dans un milieu populaire, dans un village de la région d'Abbeville, dans les premières années du présent siècle.

Tout suggère donc au lecteur que, dans ce texte qu'il interprète comme un document et non comme une oeuvre de fiction, l'auteur dit la vérité. Qu'il la dit jusqu'au bout et sans fard. Même si elle est cruelle à dire, pour lui et pour les autres. Ce n'est pas en la cachant qu'on fait avancer les choses. Or il me semble qu'au-delà de son cas personnel il cherche, en nous racontant cette histoire, fictive ou pas, à faire avancer les choses sur un certain nombre de points. C'est sur ce terrain qu'on peut réconcilier  le roman tel que le concevaient Hugo ou Dickens, l'autofiction et l'autobiographie : ce qui importe au premier chef, c'est la vérité ; les stratégies mises en oeuvre pour l'atteindre passent au second plan.

J'ai lu aujourd'hui, mardi 4 février 2014, dans Le Monde un article édifiant en tous points. Il s'agit d'un reportage sur le collège Pierre Mendès-France de Tourcoing (Nord), qui accueille les enfants d'un quartier sensible surnommé la Bourgogne du Nord. La journaliste le présente ainsi :

" Classé Eclair (programme des écoles, collèges et lycées pour l'ambition, l'innovation et la réussite) et Zone violence, cet établissement reflète le système éducatif français qui ne parvient plus à faire réussir les enfants les plus fragiles, coûte cher et ne fonctionne que grâce à une débauche d'énergie, d'imagination et de matière grise des équipes".

Zone violence : la suite de l'article donne une idée de la pertinence de ce classement en évoquant le cas de Cynthia, élève de troisième, coutumière des insultes à ses camarades, des insolences envers ses professeurs, abonnée au conseil de discipline. Ce ne sont pas les circonstances atténuantes qui manquent à Cynthia : "mère décédée, père déclaré inapte, famille d'accueil..." . Cynthia vient de la Bourgogne du Nord , "un immense quartier sensible de Tourcoing de plus de 9000 habitants, où le chômage a tout dynamité. Le revenu moyen y est inférieur à 9000 euros annuels par ménage, et le concept de chômage n'y a même plus de sens, les indemnités y ayant été remplacées de longue date par les minima sociaux. "

9000 euros annuels par ménage . Cela  fait, si je ne me trompe, 750 euros par mois. Chez les Bellegueule, après le licenciement du père, suite à un accident du travail qui le laisse le dos en compote, on vit avec 700 euros par mois, pour faire vivre sept personnes, après le refus  du père de laisser travailler sa femme, car c'est à l'homme de la maison de faire vivre la famille. Heureusement qu'il y a les Restos du coeur, sinon on se passerait plus d'une fois de manger.

Zone violence... La violence personnelle de Cynthia n'est  que le retour du bâton de la violence qui lui a été faite et qui est faite à la quasi totalité des habitants de la Bourgogne du Nord. De même, le village picard où vit Eddy Bellegueule marine littéralement dans une violence quotidienne multiforme, mais dont la violence des individus eux-mêmes n'est que la forme ultime, la conséquence, le reflet de la violence des conditions de travail,  des conditions de salaire, des conditions matérielles de la vie. La violence et les dégâts multiples de l'extrême pauvreté.

La violence est inscrite dans les corps : c'est le dos démantibulé du père, les mains martyrisées de la mère, le cancer du poumon qui emporte le cousin  à trente ans...

La violence est à ce point la règle de ce monde qu'elle est érigée par ceux et celles qui la subissent en norme de vie et en valeur. On est un homme si on est un dur, et si on le prouve, de préférence en cassant la figure à quelqu'un. Les femmes ne sont pas en reste, même si leur violence s'exprime plutôt en paroles qu'en coups.  "Je suis pas comme ceux qui ont pas de couilles", dit, à un moment, la mère. Violence partout, à la sortie des bars, à l'école, en famille : le père fête au pastis la mort de son propre père, le frère aîné veut "buter" son frère cadet...

On se dit, en lisant ce livre, que les choses n'ont guère changé depuis l'Assommoir  de Zola . Le pastis, abondamment consommé, a remplacé l'absinthe, mais l'alcoolisme reste omniprésent, on continue de vivre dans des taudis misérables, dont la crasse et les odeurs vous suivent, pour peu que, comme la grand-mère, vous obteniez un logement HLM. La misère vous colle à la peau. On ne se défait pas si facilement de ses habitudes, surtout si, de génération en génération, on se les est transmises, comme une sorte de gale.  On a fini par les aimer.

On les aime, on s'y reconnaît, et même on s'en fait une fierté : ne pas aller chez le médecin, ne l'appeler qu'au dernier moment. " Moi je fais pas de chichis à prendre des médicaments tout le temps, je  suis pas une lopette ". Ne rien attendre de l'école, et surtout pas l'occasion de s'en sortir ; c'est en sortir, et le plus tôt possible, qu'on veut, les garçons pour rejoindre l'usine, les filles pour se retrouver en cloque à dix-sept ans, car un garçon, c'est fait pour bosser dur, une fille c'est fait pour élever des mômes...  "Je ne peux pas être une madame, même si je le souhaitais ", dit la mère. Amor fati, comme dit Bourdieu, dont Edouard Louis a médité les leçons.

C'est le monde des stéréotypes définitivement érigés en mode de vie. On aime le foot et le pastis. On n'aime pas les pédés. " Moi mes gosses, dit le père, je veux qu'ils soient polis, et quand on est poli, on parle pas à table, on regarde la télé en silence et en famille ". Marx disait que la religion est l'opium du peuple, mais, dans les premières années du XIXe siècle, apparemment c'est bien fini. Le nouvel opium, c'est la télé. Chez Eddy, il y a des trous dans les murs, on ne remplace jamais les carreaux cassés, l'eau entre quand il pleut et les plumards s'effondrent, mais il y a une télé par pièce; on la regarde à longueur de journée, Télé-Achat, La roue de la fortune ou les films porno. Y a-t-il des livres chez les Bellegueule ? En tout cas, il n'en est jamais question.

On pourrait croire qu'Edouard Louis décrit l'équivalent pour notre début de siècle de ce que Marx appelait le Lumpen-proletariat , le "prolétariat rampant", dont il jugeait qu'il était trop abruti  par sa misère pour être utile aux luttes révolutionnaires. Mais non : au-dessous de ces misérables, il y en a d'autres, plus misérables encore, que l'on est heureux de pouvoir écraser de son mépris ; on a toujours besoin d'un plus petit que soi. C'est le mécanisme de la distinction , lui aussi étudié par Pierre Bourdieu ; mécanisme à l'oeuvre dans tous les groupes sociaux ; d'où le racisme, anti-Arabes, anti-Noirs (même si l'on a, à l'occasion, son bon Arabe ou son bon Noir, exception qui confirme la règle). Et, bien entendu, le racisme anti-pédés. On n'est pas grand chose mais au moins, au moins, on n'est pas des Arabes, des nègres ni des pédés.

Tout le monde communie donc dans le mépris des homosexuels, dont les préférences et le comportement sont perçus comme une insulte à l'éthique "virile" d'une communauté où la notion de genre est, depuis toujours, claire : d'un côté les bites, de l'autre les moules ; à ma droite les vrais hommes et les vraies femmes , à ma gauche les tarlouzes et les gouines... Pour les stigmatiser, on n'est jamais à court d'une insulte, d'une vexation, d'une violence. Tôt repéré pour son physique et ses manières "efféminés", Eddy en fera la cruelle expérience.

C'est l'école qui le sauvera. L'école et le théâtre. Le soir où, avec ses camarades de l'atelier-théâtre du collège, il joue le spectacle de fin d'année sur un texte de son cru, les deux collégiens qui l'avaient si longtemps pris pour souffre-douleur et lui faisaient lécher leurs crachats sur son blouson sont dans la salle et l'acclament ! Ont-ils reconnu dans la chanson qu'il chante un peu de la vérité de leur condition ?

                           Germaine, Germaine
                           Une valse ou un tango
                           c'est du pareil au même
                           pour te dire que je t'aime
                           et que j'aime la Kanterbrau oh oh oh


Ils crient son nom : Eddy ! Eddy ! Pour un soir, le réprouvé est devenu vedette. Il ne sait pas encore qu'il vient de retourner le destin en sa faveur.

Mais les autres, tous les autres, sauront-ils retourner le destin en leur faveur ?


Edouard Louis,  En finir avec Eddy Bellegueule  (Seuil)

Pierre Bourdieu ,  La Distinction , critique sociale du jugement  ( Minuit / Le Sens commun)

Pierre Bourdieu (et alii) ,  La Misère du monde  ( Seuil )


On lira sur le présent blog le point de vue de Jeanne la Pâle nue dans ses châles : En finir avec Eddie Bellegueule : autofiction ou compassion, il faut choisir (27/01/2014) .


SgrA° , avatar eugènique agréé














lundi 3 février 2014

" Cyrano de Bergerac " : Lavaudant à vue de nez

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Le Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand est une de ces oeuvres qui vous disposent à croire que, n'en déplaise à certains, le progrès de l'Humanité passe par le progrès scientifique et technique : aujourd'hui, la chirurgie esthétique vous résoudrait ce problème de cartilage en moins de deux. Un Cyrano, en 2014, est-il  inconcevable? J'inclinerais à le penser. A moins de le remplacer par un nain bossu ? Dans l'état présent des techniques chirurgicales, Quasimodo reste actuel, pas Cyrano.

Monter Cyrano, en 2014, est donc une entreprise problématique, ou alors dans le cadre d'un atelier-théâtre de collège, de préférence dans un quartier bourgeois. De fait, la pièce continue d'être en faveur auprès d'un public de jeunes prépubères bien élevés et de professeurs de lettres classiques frôlant la date de péremption. De quoi remplir les salles ? Apparemment oui, puisque celle où j'ai assisté l'autre soir à la représentation de ce Cyrano de Bergerac était pleine à craquer. Beaucoup d'adolescents, dont certains confessaient cependant, à la sortie, s'être laissés gagner par le sommeil. Le spectacle, il est vrai, était long : deux heures vingt d'alexandrins non-stop, c'est un défi comparable, pour la majeure partie du public, à l'escalade des Drus en hiver, sans assurance.

L'entreprise de Georges Lavaudant paraissait donc relever du pari stupide : pari gagné, à en juger par les réactions chaleureuses du public.

Lavaudant n'est peut-être plus tout-à-fait le jeune metteur en scène novateur qu'il fut au temps où il montait un mémorable Lorenzaccio, étincelant et sinistre. Metteur en scène inégal au demeurant ; je garde le souvenir d'un spectacle intitulé Terra incognita, présenté au festival d'Avignon, que j'avais trouvé considérablement inconsistant et soporifique. Mais enfin, c'est un metteur expérimenté, qui a du savoir-faire, et ça se voit dans ce Cyrano conduit sur un rythme soutenu, sans entr'acte. Des tableaux et des mouvements bien réglés, de la couleur, un bon travail sur les éclairages, une musique acceptable (sans plus), une scénographie efficace, qui permettait de résoudre intelligemment les problèmes posés par les changements de lieux; l'enceinte qui délimite les évolutions des comédiens figure successivement un théâtre, une auberge, une rue, un bastion, le jardin d'un couvent. Au centre de la scène, un énorme truc verdâtre, d'une laideur consommée, figure alternativement un cyprès et un balcon, structure assez surprenante, jusqu'au moment où le spectateur s'avise que sa forme et son élancement nasiformes ont une fonction symbolique aisément déchiffrable, si bien que, dans la scène du balcon (renouvelée du  Roméo et Juliette de Shakespeare), Christian, laissant Cyrano plaider sa cause à sa place, se dissimule dans le creux de ce qui ressemble à une narine ! Et voilà la laideur du bidule devenue non seulement efficace mais signifiante ! Tirons au scénographe et au metteur en scène notre chapeau (à plumes), et reconnaissons à leur travail le mérite d'avoir composé une série d'images fortes qu'on n'oubliera pas.

" Est-ce une tragédie, est-ce une comédie ? ", se demande (faussement naïf) Daniel Loayza, responsable de la dramaturgie. Ni l'un ni l'autre, se dit le spectateur moyennement cultivé, qui se souvient quand même un petit peu  des rudiments d'histoire du théâtre français appris au lycée. Cyrano de Bergerac n'est ni une comédie ni une tragédie, c'est un drame, et même le dernier de nos grands drames romantiques, à classer plutôt du côté d'Alexandre Dumas que du côté de Hugo ou de Musset. Cyrano, c'est tout de même un peu l'équivalent théâtral des Trois mousquetaires.

C'est même mieux qu'un drame. Cette grande rivière d'alexandrins qui coule au long de cinq actes, est ce que les anciens commentateurs des Tragiques grecs nommaient un poème dramatique. Cyrano de Bergerac, dont le héros est un poète, est un long poème en alexandrins, pour ainsi dire d'un seul tenant et c'est ce qui, d'un point de vue formel, lui confère unité, beauté, force. On sent assez bien cette unité dans la mise en scène de Lavaudant.

Qu'est-ce qui peut bien conserver , plus d'un siècle après sa création, une actualité à cette pièce ? Eh bien, ni plus ni moins que ce qui avait subjugué les spectateurs de 1897. Et d'abord cette profession de foi idéaliste qui est celle du héros : pas de quartier pour la médiocrité, pour les compromissions, pour le mensonge, pour les petitesses de toutes sortes. Vive la liberté, la franchise, l'intelligence, l'éclat, l'audace et le panache , quitte à payer ces choix au prix fort. La générosité est non seulement belle et bonne pour soi-même, elle est communicative, pour Roxane, pour De Guiche, mais aussi pour nous, spectateurs, et c'est sans doute un peu dommage que le public, ce soir-là, ne se soit pas senti davantage touché par cette contagion de générosité. Il me semble que Lavaudant aurait pu en remettre une couche de ce côté-là. Nous avons grandement besoin de générosité, par les temps qui courent. Et dans Cyrano, il y a débauche de générosité. Cyrano de Bergerac est un héros généreux, au sens où l'on entendait l'adjectif  "généreux" au temps de ... Cyrano de Bergerac, l'auteur fameux de l'Histoire comique des Etats et empires de la Lune, d'Agrippine et autres textes, insuffisamment fréquentés, selon moi. Jean-Pierre Vincent, qui a monté récemment un Benserade, serait bien inspiré de monter une pièce de Cyrano, Agrippine par exemple, qui est un texte superbe, ou le Pédant joué, auquel Molière a "emprunté" la fameuse scène de la galère des Fourberies de Scapin.

D'autres lectures de la pièce de Rostand sont, bien sûr,  possibles, à commencer par le problème de ce qu'on appellerait aujourd'hui le handicap . L'important, dans la vie, ce n'est pas l'héritage que vous avez reçu, c'est de savoir ce que vous allez en faire. Le cas de Cyrano illustre ce qu'on appelle aujourd'hui la résilience . L'énergie de Cyrano pour surmonter la laideur reçue en héritage, voire pour s'en faire une alliée, est extraordinaire, émouvante, exemplaire. C'est d'ailleurs pourquoi encore la pièce hésite entre la comédie et la tragédie. Par exemple, la scène de l'admission de Christian dans la compagnie que commande Cyrano peut aussi bien être jouée dans un registre ou dans l'autre. A cet égard, l'interprétation de l'autre soir m'a laissée un peu sur ma faim; j'ai trouvé qu'elle manquait de force, dans un sens, ou dans l'autre, ou dans les deux à la fois. Peut-être parce que la cruauté sous-jacente aux gags verbaux n'avait pas été suffisamment prise en compte.

L'arme de Cyrano, plus redoutable encore que son épée, et qui est aussi le moyen privilégié de sa résilience, c'est le discours. Le texte de Rostand peut et doit être compris comme un long et passionné plaidoyer en faveur de la parole sincère, quand elle est vivifiée par l'esprit, le talent, le savoir, la hauteur de vues. Eloge certainement très personnellement assumé par son auteur. Profession de foi qui est aussi un art poétique, autant qu' un  art de vivre. C'est la parole qui, par exemple, fait d'une expérience à tout prendre aussi banale que l'amour une des expériences humaines les plus hautes, et Roxane découvre peu à peu cette vérité, que les mots donnent à l'amour un supplément de beauté , et que ce supplément de beauté ouvre à une compréhension plus haute de l'amour : expérience toute platonicienne ...

Si l'éloge de la parole est le fil rouge conducteur de toute la pièce, il s'ensuit que cette parole doit être, dans les moindres détails, entendue, dans les deux sens du terme. Or, l'autre soir, il s'en est fallu de beaucoup que cet objectif soit atteint. On retrouve là une difficulté récurrente de la diction de l'alexandrin classique : comment éviter de sombrer dans une monotonie insupportable aux oreilles modernes tout en faisant entendre la totalité du texte ? L'option choisie par Lavaudant -- faire dire le texte sur un rythme assez rapide -- ne rendait pas la tâche facile aux comédiens, surpris trop souvent en  flagrant délit de savonnage du texte. C'est tout de même ennuyeux que, d'un alexandrin, on ne saisisse au mieux qu deux ou trois mots !

Au demeurant, la distribution retenue par Lavaudant ne m'a pas semblé idéale : Patrick Pineau campe un Cyrano crédible et émouvant, mais l'interprète de Roxane braille souvent son texte, et pourquoi avoir fait de De Guiche un barbon ridicule ? Le texte ne l'exige nullement.  Un De Guiche jeune (et, éventuellement, séduisant) aurait certainement été plus intéressant pour la signification de la pièce.

Un autre fil rouge possible du texte, c'est le thème de l'échec. Dans la dernière scène, Cyrano se définit lui-même comme l'homme qui a tout raté, y compris sa mort. Toutes ses entreprises, en effet, se retournent contre lui. Le thème de l'échec apparaît ainsi comme l'envers de celui de la résilience. Cette vocation du ratage, chez Cyrano, est évidemment la rançon de son intransigeance, de son incapacité à composer, en tenant compte de son propre intérêt, ce que déplore le fidèle Le Bret. Cyrano, de ce point de vue, est un frère de don Quichotte (auquel De Guiche fait allusion). L'échec, omniprésent, confère à l'ensemble de la pièce une tonalité amère. Ambiguïté, ici encore : Cyrano, dans son obstination, est comique, mais le désespoir de l'idéaliste vaincu par le réel ne prête pas à rire. Au demeurant, ne sommes-nous pas tous, à l'instar de Cyrano, des ratés et des vaincus ? Qui peut, sans forfanterie, se targuer d'avoir pleinement réussi sa vie ?

Tout cela -- et bien d'autres choses encore -- , le travail de Lavaudant le met en lumière, à un moment ou à un autre. Tel était peut-être, d'ailleurs, son propos : se borner à faire sentir l'exceptionnelle richesse du texte, sans privilégier une interprétation plutôt qu'une autre. Il y parvient, et c'est déjà très bien. Il me semble pourtant que ce texte passionnant et passionné méritait d'être pris en charge d'une façon elle-même beaucoup plus passionnée, plus engagée. J'aime qu'un spectacle ne me laisse pas indemne et que, par l'émotion où il me jette, il me pousse à la réflexion. Il m'a semblé l'autre soir que l'émotion manquait un peu.

Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand     - mise en scène : Georges Lavaudant  / Dramaturgie : Daniel Loayza / Scénographie : Jean-Pierre Vergier / Son : Jean-Louis Imbert / Lumières : Georges Lavaudant /  avec Patrick Pineau (Cyrano ), Marie Kaufmann (Roxane), Frédéric Borie (Christian) , Gilles Arbona (De Guiche) , François Caron (Le Bret), Olivier Cruveiller (Ragueneau)


Angélique Chanu, avatar eugènique agréé