dimanche 30 mars 2014

Cumulus




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Un bel amoncellement de cumulus-chantilly, une après-midi d'août, derrière la Tête des Toillies (3175 m), sommet qui verrouille la haute vallée de la Blanche, au-dessus de Saint-Véran (photo prise du sommet Bucher, vers l'E/SE). Derrière la crête, à droite de la Tête des Toillies, la haute vallée de l'Ubaye. Sous les cumulus : l'Italie.

Géologiquement, la Tête des Toillies est constituée d'ophiolites obductées (basaltes en coussins, soit le niveau supérieur de la séquence ophiolitique), témoin exhaussé du plancher océanique de la Téthys alpine, refermée au Crétacé supérieur.

Pour agrandir la photo, cliquer une fois dessus.




Crimée : vers la remise en cause d'un équilibre européen précaire ?

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Par une majorité massive, les habitants de la Crimée viennent de voter leur rattachement à la fédération de Russie.

Il faut les comprendre : presque tous sont russophones, se sentent Russes bien plus qu'Ukrainiens, et pensent que leurs intérêts seront mieux défendus par une intégration de la Crimée à la Russie que par son maintien dans une Ukraine alliée aux pays occidentaux.

Les dirigeants occidentaux considèrent que cette décision, avalisée par Moscou, est illégale. Mais dans un pays en révolution comme l'est actuellement l'Ukraine, comment définir la légalité ? Qui détient la légalité ? La légalité des uns n'est pas celle des autres. On ne conçoit pas la légalité de la même façon à Kiev et à Sébastopol. La France a connu une telle situation, dans ses relations avec les autres pays d'Europe, entre 1789 et 1815. La légalité de rattachements de territoires comme la Belgique à la République française a été immédiatement contestée par les autres puissances européennes. Plus tard, l'identité française de l'Alsace et de la Lorraine a été longtemps contestée par l'Allemagne.

L'Ukraine est une nation artificielle, que ne cimentent ni la pratique d'une seule et même langue ni des limites géographiques bien définies. Il y a lieu effectivement de craindre que les événements de Crimée n'incitent les populations pro-russes et russophones de l'Est du pays à suivre cet exemple. Les citoyens de Crimée n'ont pas non plus pas préféré déclarer leur région indépendante plutôt que de l'inféoder à la Russie. Mais bon, c'est leur affaire, à ces gens. Le point de vue des Occidentaux n'est pas le leur. Peut-être la meilleure solution était-elle celle d'un fédéralisme liant la Crimée autant à la Russie qu'à l'Ukraine et préservant de surcroît les droits des minorités, mais décidément notre monde est encore en proie aux passions nationalistes et l'heure est encore aux ralliements aux gros bataillons plutôt qu'aux échanges souples et dépassionnés entre petites entités, aux affrontements violents, religieux, linguistiques, économiques plutôt qu'à la tolérance et à la compréhension réciproques.

Quel Etat-nation en Europe et dans le monde n'est pas largement aussi artificiel que l'Ukraine ? Nous avons tendance à porter un regard dédaigneux sur ce qui se passe en Afrique, où des Etats directement issus des partages coloniaux tentent désespérément de faire coexister sans violence des ethnies que rien ne rapproche, ni  la langue, ni les coutumes, ni la religion; on sait quelle est la fragilité de ces constructions artificielles en Centrafrique, au Mali, au Nigeria, naguère en Côte d'Ivoire. Mais l'Europe occidentale, comme, heureusement, quelques autres régions du monde, n'évite des désordres semblables que parce qu'un relatif statu quo, consacré par le temps, a fini par prévaloir tant bien que mal.

En vérité, la plupart des nations d'Europe sont des mosaïques de peuples variés encore fortement attachés à leurs particularismes et prêts à revendiquer leur autonomie, voire leur indépendance. En Belgique, Wallons et Flamands vivent mal une association artificielle née au XIXe siècle des tractations entre grandes puissances. En Espagne, les revendications des Basques et des Catalans sont récurrentes. En Suisse, les structures fédérales ne se maintiennent que par la force d'intérêts économiques communs. En France, en Italie, en Allemagne, en Grande Bretagne, l'unité nationale et territoriale est de formation récente; elle masque plus ou moins bien de fortes disparités régionales.

La France n'est sans doute plus tout-à-fait cet "agrégat inconsistant de peuples désunis" dont  parlait Siéyès, mais périodiquement les revendications autonomistes -- voire indépendantistes -- se ravivent, en Corse, en Bretagne, au pays Basque, en Catalogne, en Savoie. Le mouvement des bonnets rouges bretons a démontré la vitalité de telles tendances et la vigueur de la méfiance, voire de l'hostilité, à l'autorité centrale. Rien n'est plus difficile -- des débats récents l'ont montré -- que de maintenir un sentiment d'unité nationale sur une longue période. La France éternelle du général de Gaulle n'aura jamais été qu'un mythe.

C'est sans doute  cela que les gouvernements d'Europe occidentale redoutent, sans le dire : que les événements de Crimée fassent peu à peu tache d'huile à l'échelle européenne. Et après tout, serait-ce un si grand mal ?

On se prend à rêver à ce qui se serait passé (ou plutôt, à ce qui ne se serait pas passé) si, à l'aube du XXe siècle, aucun pays d'Europe, ni la France, ni l'Allemagne, ni l'Italie, ni la Grande-Bretagne, ni l'Espagne, n'était parvenu à réaliser son unité nationale et territoriale. On aurait certainement évité les carnages des deux guerres mondiales, et certainement les aberrations du colonialisme.

Les Girondins avaient-ils raison ? Un  fédéralisme suffisamment souple et  raisonné est peut-être, un peu partout dans le monde, la solution de l'avenir, apte à prendre en compte la diversité des façons humaines de vivre en groupe, et à relayer, ou tout au moins à concurrencer fortement, le modèle de l'Etat-nation, figé dans son orgueilleuse rigidité, tel qu'il a prévalu pendant plus de deux siècles et tel que, malheureusement, il prévaut encore partout dans le monde, bien qu'il ait fait plus d'une fois la démonstration  de quelques uns des aspects les moins contestables de sa nocivité. A l'époque des armes de destruction massive, plus la tendance à construire de gigantesques empires se renforce, plus la menace de conflits apocalyptiques grandit.

Partout dans le monde l'homme reste un loup pour l'homme, et cette comparaison n'est pas flatteuse pour le loup, qui est un animal noble. La hyène, peut-être, conviendrait mieux.

Additum (4/04/2014) -

La police italienne vient de démanteler un réseau d'extrémistes prêts à passer à une action armée en vue de déclarer l'indépendance de la Vénétie ! A quand la Corse ou la Bretagne ?






vendredi 28 mars 2014

" L'ensorcelée ", de Jules Barbey d'Aurevilly : le maléfice de la clôture

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Il est est des récits littéraires qui semblent appeler un équivalent pictural de leur formule : dans le cas de L'Ensorcelée (1852), de Jules Barbey d'Aurevilly , la métaphore du cercle vient immédiatement à l'esprit : L'Ensorcelée pourrait se décrire comme un ensemble de cercles concentriques, sécants, tangents, tous figures de la fatalité : une fois qu'on s 'y est aventuré, on ne pourra plus s'en échapper.

Le premier et le plus vaste de ces cercles, c'est cette Lande de Lessay, coeur de l'action du roman, avec l'abbaye de Blanchelande, située à sa limite, sur la commune de la Haye-du-Puits. La lande de Lessay, aujourd'hui espace naturel protégé, s'étend, sur 5 000 hectares environ, au coeur de la presqu'île du Cotentin, entre les agglomérations de la Haye-du-Puits, au Nord-Ouest, de Coutances au Sud-Ouest, de Saint-Lô au Sud-Est et de Carentan au Nord-Est. La grande route de Coutances à Carentan la traverse aujourd'hui presque en ligne droite. Le site Wikimanche la décrit comme "une vaste étendue de terres de faible relief et de pauvre végétation. Il n'y pousse seulement que des ajoncs, de la bruyère et une maigre herbe rase." En somme, le paysage n'a pas dû beaucoup changer depuis l'époque où Barbey la décrivait.

" Avez-vous traversé la terrible lande de Lessay dont j'ai tant entendu parler dans mon enfance et qui de tous les points de mon département que je connais est le seul que je ne connais pas ?", écrit Barbey à son ami Trébutien, dont il attend des renseignements sur le pays et sur les moeurs de ses habitants. En somme, la lande de Lessay, avant même qu'il ne la décrive dans L'Ensorcelée, sans l'avoir jamais vue, sans jamais avoir osé, peut-être, s'y aventurer, fonctionne dans son imagination comme un vaste lieu clos et redoutable, de "sept lieues de tour" C'est ainsi que son narrateur, appelé, non sans appréhension, à la traverser nuitamment en compagnie d'un voyageur de rencontre, va la décrire : vastes espaces dépourvus de repères, traversés de sentiers mal tracés dont on  perd rapidement la trace, parsemés de vallonnements et de buttes propices aux embuscades, encore hantés des souvenirs des malandrins et des Chouans qui y trouvèrent refuge, parcourus par des bergers inquiétants et patibulaires à la détestable réputation de voleurs et de sorciers : le lieu de tous les égarements. Le sinistre abbé de la Croix-Jugan la parcourt de nuit à cheval, pour aller où ? à la rencontre de qui ? Peut-être nulle part ailleurs que pour tourner encore et encore dans le rond de ces landes maléficiées. Jeanne le Hardouey, puis son mari Thomas Le Hardouey s'y rendront pour conclure un pacte avec les forces du Mal. Les assassins de la Clotte, y abandonneront leur victime, après l'y avoir transportée sur une claie :

" Ils entraient dans la lande, la lande, le terrain des mystères, la possession des esprits, la lande incessamment arpentée par les pâtres rôdeurs et sorciers ! Ils n'osèrent plus regarder ce cadavre souillé de sang et de boue qui leur battait les talons. Ils le laissèrent et s'enfuirent, se dispersant comme les nuées qui ont versé le ravage sur une contrée se dispersent sans qu'on sache où elles sont passées. "

D'autres lieux, autour de la lande, fonctionnent comme d'inquiétants lieux clos, telle cette auberge d'aspect peu engageant où le voyageur, au début du récit, se propose de demander son chemin. Mais c'est aussi le cas de la chaumière où vit la Clotte, au surnom si emblématique, autrefois Clotilde Mauduit, l'ancienne courtisane devenue paralytique, et surtout la maison toujours fermée, toujours silencieuse du mystérieux abbé de la Croix-Jugan. Même la demeure de Jeanne et Thomas Le Hardouey s'appelle Le Clos. Le monde de l'Ensorcelée est un monde de la clôture, de la réclusion, de l'exclusion. La réclusion est la conséquence de l'exclusion, ou bien elle la prépare. Clôture de l'abbaye où le futur abbé de la Croix-Jugan fut moine. Clôture du château où les aristocrates de la contrée s'adonnaient à leurs orgies. Clôture de celui de la comtesse de Montsurvent. Réclusion de la Clotte, rejetée par le village en raison de son passé. Réclusion de Jeanne en elle-même, dévorée par son amour impossible, s'excluant peu à peu de la vie, jusqu'à son suicide. Réclusion des bergers, exclus de la communauté, dans leur refuge de la lande. Réclusion, surtout, du principal protagoniste, le visage toujours enfoui dans son capuchon noir, et à qui le droit d'administrer les sacrements a été retiré. Le jour solennel où il dévoile enfin son visage aux yeux de tous est le jour de sa mise à mort.

Lieux clos, âmes closes. Le principal protagoniste de cette histoire est le silence. Silence de tombe du personnage principal, cet abbé de la Croix-Jugan, dont personne, ou presque, sauf la vieille comtesse de Montsurvent, semble n'avoir jamais entendu la voix, muré qu'il est, depuis sa jeunesse, dans un mutisme qu'on dirait aujourd'hui autiste, et dont, à la fin du récit, un paysan terrifié  voit le fantôme de l'abbé tenter désespérément de se libérer, en disant fiévreusement jusqu'au bout une messe qu'il échoue, à chaque fois, à se rappeler dans son intégralité. Fascinée par lui, contaminée par lui, exclue d'un passé dont elle s'est efforcée sans doute en vain de lui arracher la clé, la malheureuse Jeanne Le Hardouey s'enferme, elle aussi, dans un silence destructeur. Les bergers de la Lande se replient, eux aussi, dans la réclusion d'un silence coupé de rares paroles, souvent incompréhensibles. Thomas Le Hardouey s'enfonce à son tour dans un silence-absence définitif. Le monde que peint ici le romancier est un monde de reclus, reclus dans leurs secrets, dans leurs passions, dans leur passé. La passion surtout, qu'elle soit politique ou amoureuse, pour peu qu'elle soit déçue, condamnée au ressassement amer et solitaire, exerce sans recours sa force destructrice.

A l'image de la Lande de Lessay, le monde de l''Ensorcelée est un monde de l'échec de tout échange heureux, de toute communication profonde entre les êtres; échec aussi de l'accès à toute vérité, autre que partielle et douteuse. L'abbé de la Croix-Jugan, Jeanne, son mari, les bergers de la lande, la vieille comtesse de Montsurvent, emportent avec eux leurs secrets. Le passé aboli s'engloutit dans les ténèbres. Seules d'incertains on-dit en conservent provisoirement une trace vouée à s'effacer, comme les sentiers de la lande.

Cet échec est celui -- assumé -- de l'écrivain qui a choisi de se faire le mémorialiste de ce pays qui le fascine, sans doute parce que, justement, sa vérité est impénétrable, étant celle d'un passé devenu inaccessible. Pays qui fut autrefois le théâtre de la guerre inexpiable des Chouans contre les Bleus, et dont les vagues fantômes errent dans la lande sans qu'on puisse jamais vraiment les saisir. Maître Louis Tainnebouy raconte à son compagnon les bribes d'une histoire que d'autres, il y a longtemps, témoins eux-mêmes incertains, lui racontèrent. Ces bribes, le narrateur tente de les réunir en une histoire plus fascinante encore par tout ce qu'elle laisse s'enfuir que par ce qu'elle a pu fixer. Il y a, dans l'art du Barbey d'Aurevilly de L'Ensorcelée , une mélancolie qui est aux antipodes des ambitions d'un Balzac ou d'un Stendhal :  restaurer avec une exactitude d'historiens confiants dans leurs moyens un passé encore tout proche et qu'on peut croire encore vivant. Le romancier conquérant des Chouans campe de plain-pied dans le passé. Celui de L'Ensorcelée et du Chevalier Des Touches ne s'en approche, avec hésitations, que par ouï-dire. A une vingtaine d'années de distance, L'Ensorcelée dénonce l'illusion qui était celle de l'auteur des Chouans. Les romans de Barbey d'Aurevilly nous font accéder à une expérience du temps sans doute plus profonde, plus troublante, plus douloureuse que les romans de Balzac. C'est ce qui nous fait éprouver, en le lisant, cette sensation d'anxiété dont parle le narrateur de Proust dans La Prisonnière, analysant pour Albertine le rapport particulier de Barbey d'Aurevilly au Passé.

Dix ans plus tard, placés en exergue du Chevalier des Touches, ces deux vers d'une vieille chanson feront écho à ce désenchantement :

Nous n'irons plus au bois
Les lauriers sont coupés !


Jules Barbey d'Aurevilly , L'Ensorcelée  ( in Romans, collection Quarto, Gallimard )

Ruines de l'abbaye de Blanchelande









mercredi 26 mars 2014

Le jour et la nuit

1071 -


Je m'éveille d'un sommeil profond, sans rêves. Sur la couette, l'exemplaire des Diaboliques, de Barbey d'Aurevilly, est resté ouvert à la page où je l'avais posé à l'envers hier soir, surmonté de la paire de lunettes. Un coup d'oeil à ma montre : sept heures trente. Un peu plus tôt que d'habitude. Ce n'est pas un mal car je songe qu'il faut que je passe à l'hôpital proposer un dessous de table à mon médecin pour qu'il accélère mon affaire ; il ne m'a rien demandé, je sais, mais, après tout, au point où j'en suis, ça ne peut pas faire de mal. J'espère seulement qu'il aura la délicatesse de ne pas faire mine de s'en offusquer en arborant une de ces mines effarouchées que certains de ses confrères, paraît-il, dans ces cas-là... Je suis prêt à casquer gros,  dans la mesure de mes moyens bien sûr : deux mille euros, pour commencer, par la suite ça pourra se discuter; je reste ouvert à toutes les propositions du personnel soignant.

En bas, ma femme s'affaire déjà dans la cuisine. Je descends. Déjà habillée, elle m'accorde un baiser distrait, un peu froid. Peut-être qu'en y mettant le prix je pourrais obtenir quelques marques de tendresse supplémentaires, dont j'ai grand besoin, surtout le matin, histoire de me donner le courage d'affronter la journée. Je constate que, contrairement à son habitude, elle n'a pas préparé le petit déjeuner. "Oubli" tactique, destiné à me faire sentir combien je dépens d'elle, à me rappeler tout ce que je lui dois ? à me faire sentir tout ce que je vais lui devoir ? Au fait, où en suis-je de mon compte d'épargne ? A ce rythme, je puis tenir quelques semaines, mais quelques mois, c'est moins sûr.

Par la porte fenêtre, un jour blafard tarde à poindre. Des lumières parsèment les collines. Le temps est gris, certes, mais faudra-t-il  payer aussi pour que le soleil daigne enfin se lever ? Cette morosité matinale va me gâcher ma  journée, je le sens. D'un pas traînant, je passe dans la salle à manger. Bizarrement, la table du repas de midi est déjà dressée; c'est même celle du soir : il y a les bols pour la soupe. Je m'assieds machinalement. Le temps que ma femme prépare le café, j'aurais eu celui de faire ma toilette. mais déjà, la voici qui apporte le potage dans une casserole fumante. Autant ne pas faire de remarque, qui serait probablement mal reçue.  Heureux déjà d'être vivant, de voir un jour nouveau se lever, et qu'on me donne à manger. Il paraît que dans certains hôpitaux, à cause des restrictions budgétaires, on ne sert plus les repas....

A propos de repas, derrière la porte-fenêtre, le chat blanc miaule dans le noir comme un malade. "Tu as oublié de lui donner ses croquettes", me dit ma femme  -- Il peut bien attendre que j'aie fini de déjeuner, que je lui rétorque.  -- Depuis midi qu'il attend, qu'elle me répond, si en plus il doit rester toute la nuit sans manger, même les Arabes pendant le Ramadan ont le droit de manger après le coucher du soleil."

Je zappe sur la 2. Pujadas, triomphant, annonce : "Il est vingt heures. Heureux de vous retrouver pour votre journal du soir ".

Mais alors, mais alors, mais alors, il va bientôt falloir que je retourne me coucher ? Sans avoir rien fait de ce que j'avais prévu de faire : pas grand-chose, mais tout de même. Et même sans avoir envie de dormir ? En plus de ça, pas moyen de trouver le chat blanc pour lui donner ses croquettes. J'ai comme un pressentiment. Je file à l'étage : en effet, il m'attend, l'air triomphant, assis sur la couette, la queue étalée sur l'exemplaire des Diaboliques. Peut-être qu'en le payant, j'arriverai à le convaincre d'aller dormir dehors.

Quelque chose se passe dans cette maison que je ne maîtrise plus.


                                                                          *

Je me suis réveillé d'un sommeil peuplé de cauchemars. Dans une station balnéaire aux allures de cimetière, je retrouvais une vieille maîtresse. Nous nous livrions à des jeux de mains coquins, quelque peu nostalgiques,  en présence d'une épouse étrangement lointaine et indifférente. Sur la couette, l'exemplaire de L'Ensorcelée, de Jules Barbey d'Aurevilly, posé à l'envers, à la page où l'on retrouve la noyée, supportait mes binocles. Il était sept heures trente à ma montre. Je suis descendu manger ma soupe. Un ciel fuligineux versait un jour crépusculaire. Assis à ma place, une serviette autour  du cou, le chat blanc finissait de laper mon bol de café au lait. Sur une feuille volante scotchée à la porte du frigo, un mot de ma femme disait : "Je pars vivre chez Marcel. Entre lui et toi, c'est le jour et la nuit, et puis lui, au moins, il a de l'avenir. Adieu. " Sur ma messagerie, un e-mail de mon médecin m'attendait : " Vieux kroumir, si tu ne veux pas crever avant ton heure, ce sera 10 000 euros. Je te donne jusqu'à onze heures pour te décider. Mets-toi en rapport avec mon infirmière pour vous mettre d'accord sur son défraiement. A plus, peut-être. "

Quand c'est l'heure, c'est l'heure. Quand c'est pas l'heure, c'est pas l'heure. Oui, mais laquelle ?



lundi 24 mars 2014

Mark Rothko écrasé sous les gloses




1070 -


Ce beau  tableau paisible de Mark Rothko, daté de 1950, fut exposé cet été à la Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence, dans  le bric à brac plus ou moins thématisé par les soins de Bernard-Henri Lévy.

Pour moi, Rothko, ce n'est pas vraiment le peintre qui vous incite à vous prendre la tête. Le titre de ce tableau, d'une sobriété exemplaire, n'invite pas, à première vue, aux vaticinations métaphysiques : Untitled (Red, Yellow, Blue, Black and White). En le regardant, on se laisse aller à une rêverie sans mots, on s'abandonne à la plénitude douce de ces plages de couleurs superposées, on est sensible aux tensions  qui semblent secrètement s'établir entre elles; sous une apparence de simplicité, c'est subtil et raffiné. Ou bien on passe, sans trop s'attarder : c'était le cas de beaucoup de visiteurs de l'expo de Saint-Paul-de-Vence, où l'oeuvre, de dimensions relativement modestes (171,5 x 97,2) ne bénéficiait pas d'un accrochage ni d'un éclairage très valorisants.

Voici, dans le catalogue de l'exposition Maeght, le commentaire que BHL fait de ce tableau :

" Ce tableau est un temple. Il l'est au sens latin du rectangle dessiné, dans le ciel, par l'augure qui va y voir paraître le présage des dieux. Mais il l'est aussi au sens juif de lieu de méditation et de prière où s'interrompt le tumulte de l'Histoire et où le fidèle attend l'épiphanie d'une révélation qui ne vient jamais. Un tableau pensée. Un tableau messie. Un tableau où la pensée juive apparaît pour ce qu'elle est : la meilleure alternative à la prétention hégélienne de fermer les bans de l'aventure humaine. "

Oui. Bon. C'est vrai que Rothko, grand lecteur de Nietzsche, de Kierkegard et des textes sacrés de la tradition juive, faisait à ses heures dans le mysticisme. Mais de cette oeuvre, comme de beaucoup d'autres analogues à celle-ci, il n'a laissé, à ma connaissance, aucun commentaire destiné à en guider l'interprétation. Au reste, de combien de tableaux abstraits, rectangles découpés dans l'espace par leur auteur tout autant que celui-ci, ne pourrait-on dire, avec autant d'apparente pertinence, que ce sont des temples (au sens étymologique du mot latin), des lieux de prière et de méditation ? Un Yves Klein, par exemple. Un Mondrian, pourquoi pas.

Ce n'est pas que le commentaire de BHL soit inintelligent ni même inutile. Simplement, il est, dans la manière péremptoire, didactique et pompeuse de son auteur, abusivement réducteur, enfermant , écrasant l'oeuvre sous une interprétation plus grandiloquente qu'inspirée, qui, pour le spectateur, ne va aucunement de soi. On me dira que c'est bien parce qu'elle ne va pas de soi que BHL éprouve le besoin de nous l'infliger. C'est son droit, il est chez lui, dans ce catalogue, cet homme. Mais après tout, ce Rothko, je le verrais bien chez moi, égayant le fond d'un couloir que je trouve un peu tristounet. Oeuvre mystique ou panneau banalement décoratif ? Qui peut légitimement en décider ?  Pas plus BHL que moi. Il n'y a pas de vérité exclusive de toutes les autres, pour un tableau comme celui-là. Il n'y a même pas de vérité du tout, sinon celles qu'on lui invente. C'est à la fois l'écueil et la force de cette forme d'art.

BHL n'est pas le seul à tirer l'ouvre de Rothko vers l'expression d'un mysticisme juif. C'est aussi le cas d'Annie Cohen-Solal, pour qui, selon Pierre Assouline rendant compte de sa récente biographie du peintre, "l'abstraction transcendantale de son héros fait écho à l'errance du peuple juif dont l'Histoire a fait qu'il n'eut jamais qu'une conception abstraite de la nation". "Elle tient la relation au Talmud comme un élément essentiel pour pénétrer cette oeuvre" dans laquelle elle voit " un  paradigme de l'épopée des Juifs d'Europe".

Après tout, pourquoi pas. L'amateur de Rothko, lui, n'a pas besoin de ces savantes et fragiles exégèses pour apprécier ses toiles où la spiritualité judaïque est probablement si infuse qu'elle n'y apparaît pas du tout.

Assouline illustre son article de la reproduction d'un Rothlo, fort beau, peint en 1958. Son titre : Black on maroon . Question spiritualité juive, ce titre nous laisse un peu sur notre faim. Le voici :



C'est vrai qu'en le regardant, je me dis qu'en me grattant un peu je pourrais y percevoir, par exemple, l'amorce d'une méditation sur l'absence présente de Dieu (ou la présence absente de Dieu) appréhendée à travers l'écran flou des apparences. Il est vrai que j'hésite avec la porte des toilettes chez ma grand-mère à la tombée du jour. Quoi qu'il en soit, la question est la même : est-ce qu'y a quelqu'un ?

Peut-être que je ne suis pas vraiment doué pour l'abstraction transcendantale.

Ecrire la biographie d'un peintre, pour peu que le biographe, trouve les bonnes informations et sache les mettre en forme, ce n'est pas sorcier. Préciser avec qui l'artiste a forniqué, s'il préférait la bouillabaisse au boeuf mironton, la mer à la montagne, c'est à la portée du premier venue. Disserter avec un minimum de pertinence sur l'oeuvre d'un Michel Ange, d'un David ou d'un Delacroix suppose, certes, une connaissance suffisante de l'histoire de l'art et des techniques, ainsi qu'un minimum de goût, mais ce n'est pas non plus la mer à boire. Mais s'il  s'agit des tableaux de Rothko, c'est une autre paire de manches. Les non-titres minimalistes qu'il leur a lui-même donnés sont plutôt une invite à se contenter de les regarder et à la fermer. Mais ce n'est pas ainsi que cela se passe, comme en témoignent les exégèses pondues par BHL ou par Madame Cohen-Solal. Ces bavardages illustrent irrésistiblement le célèbre sketch de Raymond Devos: " Vous n'avez rien à en dire ? -- Eh bien, mais justement, Mesdames et messieurs, en en cause, on en discute ". Pour le reste, s'agissant, par exemple, de "N° 8", peint en 1952 (voir ci-dessous), Madame Cohen-Solal peut bien y discerner des réminiscences du Talmud, moi y lire une méditation sur la mythologie solaire des anciens Germains, et ma cousine Josette y voir une variation sur le thème de l'oeuf sur le plat, ces trois interprétations s'inscriront aussi légitimement qu'inutilement dans l'interminable suite de tentatives d'éclaircissement de cet obscur objet du sens qu'est un tableau de Rothko.

Il est loisible de considérer les toiles de Rothko telles que celles qui illustrent ce billet comme de remarquables tentatives pour mettre un terme au règne de l'exégèse, de la glose et du bavardage à propos d'art, au profit des seuls droits du regard (les tentatives les plus radicales, à cet égard, étant sans doute celles des monochromes d'Yves Klein). On peut d'ores et déjà admettre que c'est loupé.


Mark Rothko, N° 8   (1952 )










dimanche 23 mars 2014

Parcours fléché

1069 -


Visite d'un  ensemble ecclésiastique médiéval, dans une petite ville de caractère, sur une colline. L'église est remarquable pour ses proportions et ses ornements. On en fait le tour mais on n'y entre pas.

On signale un chemin de fer touristique qui permet d'y parvenir en passant par les dunes le long de la mer.

Nous le trouvons  mais pas de train. D'ailleurs la voie s'arrête dans les sables et les ajoncs à plusieurs kilomètres de l'entrée d'un vaste "parc" privé (entrée payante).

Franchissant un portillon dans les barbelés, façon pâture à vaches, nous empruntons le sentier qui y conduit à travers les dunes .

On longe, au pied d'une colline, un grand mur  fait d'un  entassement un peu éboulé de grosses pierres, d'une allure vaguement néolithique, qu'on imagine être la base de l'ensemble médiéval qu'il s'agit d'atteindre ; pure conjecture car on n'aperçoit pas celui-ci. La mer est à main gauche, le mur à main droite.

On arrive à la  billetterie. prix d'entrée bonbon. Rentabilité oblige. Dans le hall (assez obscur, pas de fenêtres, lumières tamisées) expo d'objets de luxe à vendre ; on se presse avec lenteur devant des porte-cartes en simili cuir de croco beaucoup plus chers que la peau de mes fesses, même tatouée; je repère une garniture de bureau en véritable corne de cocu ( 30 000 euros ).

Dans la presse, je perds de vue ma femme au départ d'escaliers par où on rejoint le plancher des vaches.

Passage à travers diverses salles, dont la haute nef d'une église transformée en corridor, en pente descendante, sorte d'entrée des enfers mâtinée de galerie de service d'un tunnel routier. De vagues fresques coloriées aux murs et au plafond voûté, évoquent un Michel Ange relouqué par Dali.

On débouche sur une esplanade en pleine ville. Le décor urbain évoque un Jean Nouvel pris de la nostalgie de Le Nôtre. Mélange de Piazza Navone et de Marina baie des Anges. Grisailles distinguées. Tout ça très aéré, monumental au bord de la mer . Pas un chat en vue. Ma femme toujours invisible.

Visite éclair d'un édifice entièrement en marbre blanc façon chapelle, d'un baroque tarabiscoté, folie commandée naguère par une propriétaire du domaine, genre Anna de Noailles;  elle y recevait sa cour, tout en prenant son bain. Je vois la baignoire, sorte de vaste pataugette marmoréenne, salie d'algues noirâtres : pas dû servir depuis longtemps.

Retour au parcours fléché, le sentier s'éloigne dans les vertes collines. Ma femme toujours invisible, en rade où ? On n'aperçoit toujours pas le fameux  ensemble médiéval, dont on pressent cependant qu'il se dissimule là-haut dans la végétation des collines, sur un promontoire dominant la mer, genre cap Camarat sans le phare, à quatre ou cinq kilomètres environ, à vue de nez.

Formule touristique originale mais un peu fatigante. Et puis c'est tout de même cher pour ce que c'est.

Sans compter qu'on n'en voit pas la fin. Curieux de nous imposer un si long détour pour retrouver ce que nous avions déjà vu au départ. Mais bon, on aura vu ce qu'on n'aurait pas vu autrement. Quand on pense à tous ces pauvres gens qui ne partent jamais en vacances, on aurait tort de faire la fine bouche.

Je prends tout de même le parti  économique et confortable de me réveiller.


Ce que j'aime dans les rêves, c'est l'audace du montage. Le rêve, c'est le triomphe de l'ellipse.  Les transitions sont traitées avec le plus légitime dédain. Après ça on viendra nous parler de Melville ou de Resnais. Du pipeau. Le sens reste problématique, mais quelle cohérence. On se croirait dans Pierrot le-fou, mais en nettement plus futé.


Anna de Noailles en admiration devant moi

vendredi 21 mars 2014

Se fabriquer des vies

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J'adore le petit livre de Roger-Pol Droit, 101 expériences de philosophie quotidienne . Je m'y replonge régulièrement, l'ouvrant au hasard, comme d'autres ouvrent la Bible (ce qui m'arrive aussi). Je suis rarement déçu. Ces expériences, plus rigolotes et excitantes les unes que les autres, outre qu'elles présentent le grand intérêt de nous proposer des jeux propres à dissiper l'ennui, incitent à la réflexion sur les questions que les philosophes se posent et nous posent.

Ainsi, je tombe aujourd'hui sur le chapitre 27 intitulé Se fabriquer une vie. Voici l'exercice qui nous est proposé :

"    Pendant quelques semaines, faites l'effort systématique de vous fabriquer des vies. Dites à votre nouveau coiffeur que vous avez été chauffeur de taxi à Detroit avant de livrer des pizzas à New York. Décrivez à une cousine éloignée vos années d'enseignement en Australie. Souvenez-vous avec vos neveux de lieux que vous ignorez, de métiers que vous auriez pu faire (après tout, qui sait ?), de grandes et de petites aventures, de chasses au snark et de ports dans les brumes.
     Faites ça bien. Ne vous contentez pas de bricoler. Revenez plusieurs fois sur les mêmes histoires. Enjolivez les anecdotes, ajoutez des détails, complétez les blancs, gommez les éventuelles invraisemblances. Poursuivez les mêmes récits avec les mêmes personnes. Evitez de vous embrouiller. Au besoin, prenez des notes, faites des fiches, documentez-vous. Persévérez. "

Le but, ajoute Roger-Pol Droit, est de former "des gens convaincus de la véracité de ce que vous leur aurez raconté, susceptibles d'en parler à d'autres, de vous présenter sous le jour que vous aurez fabriqué . " Il faut qu'ils y croient, et le meilleur moyen pour les y amener est d'y croire soi-même. Ainsi, la frontière entre le "réel" et la fiction se trouve effacée.

Plus facile à dire qu'à faire se dit le lecteur, qui voit se pointer à l'horizon les difficultés et les dangers d'un jeu qui lui paraît passablement risqué. Difficultés d'ordre éthique : est-il bien honnête d'endosser, à l'intention de braves gens qui vous font crédit sur votre bonne mine, une personnalité inventée de toutes pièces ? Les escrocs, après tout, ne procèdent pas autrement pour abuser leurs victimes, et le lecteur se souvient aussi de cet homme qui avait réussi à  faire croire à toute sa famille qu'il était médecin, chargé de  responsabilités importantes dans une organisation internationale, et qui sur le point d'être démasqué,  n'avait trouvé d'autre moyen pour s'en sortir que d'assassiner ses parents, sa femme et ses enfants. Il se dit aussi que, sans aller jusqu'à verser dans l'escroquerie ou l'assassinat, il risque fort de se faire rapidement une solide réputation de mythomane et de jean-foutre, les gens à qui il  aura servi ses salades ayant facilement  et rapidement opéré les recoupements qui le laisseront au pied du mur de ses contradictions et de ses invraisemblances.

En réalité, le jeu est bien plus subtil et bien plus passionnant que cela . Si on en saisit bien l'esprit, si on le joue avec la rigueur qu'il réclame, les difficultés évoquées plus haut se dissipent comme fumée. D'autres, bien plus redoutables, apparaissent.

Tout d'abord, il est entendu que les fictions que vous allez développer ne concernent que votre passé. Il n'est pas question de faire croire que vous êtes médecin mais il est licite de faire croire que, dans une vie antérieure, vous l'avez été, à condition de prendre toutes les précautions pour que vos révélations ne risquent en rien de porter préjudice aux gens que vous mettez dans la confidence. Vous allez devoir choisir vos interlocuteurs avec beaucoup de soin , afin d'éviter qu'ils ne parviennent à vous convaincre de mensonge, certes, mais cela n'implique pas que vous vous rabattiez sur le premier imbécile venu. Au contraire, le jeu n'en vaut vraiment la chandelle que si vous choisissez des auditeurs que vous saurez très capables de vous démasquer. Il va donc falloir jouer très serré, monter une histoire vraiment crédible, et pour cela, réunir toutes les informations susceptibles de la nourrir et de l'authentifier. Supposons par exemple que vous allez raconter que vous étiez médecin spécialiste des maladies tropicales en poste au Cameroun. On mesure tout de suite la quantité et la diversité des informations et des connaissances que vous allez devoir réunir, surtout si vous vous prenez au jeu, surtout si vous prenez le jeu au sérieux. Il risque de vous mener beaucoup plus loin que vous ne pensiez au départ. Il n'est pas question de vous moquer de vos interlocuteurs : autant vous moquer de vous-même. Ce n'est pas une petite affaire que de s'inventer une autre vie. Vous n'y arriverez jamais, dites-vous ? Et comment les romanciers font-ils donc ? Voyez Flaubert. Voyez Zola. Voyez quel énorme travail de documentation réclame l'écriture d'un roman comme L'Education sentimentale ou Germinal. Or c'est du récit de votre vie qu'il s'agit. Vous n'allez pas le bâcler, tout de même. Rappelez-vous que le premier qui doit y croire, c'est vous.

Vous allez donc apprendre beaucoup de choses. Sur la médecine. Sur les maladies tropicales. Sur le Cameroun. Sur les conditions de l'exercice de la médecine dans un pays comme le Cameroun. Vous allez apprendre aussi des choses sur vous-même : vous allez peut-être (sûrement même, sinon, vous auriez choisi une autre fiction) découvrir que vous aviez les qualités pour faire ce travail-là, découvrir en vous cette vocation de médecin que vous aviez jusque là ignorée mais qui n'attendait que l'occasion favorable pour s'affirmer.

Et puis vous allez rencontrer des gens. Ceux à qui vous allez raconter votre histoire, vous ne les avez pas choisis au hasard. Vous aviez senti qu'ils allaient être, plus que d'autres, réceptifs à cette histoire-là. Que, pour des raisons qui vous apparaîtront sans doute peu à peu, elle allait les captiver, qu'ils attendraient la suite avec impatience. Pas question de les décevoir. Vous voyez déjà le côté vertigineux du truc.

Surtout que vous n'aurez pas que cette histoire-là sur le feu. Soyez fou. Imaginez que, parallèlement à votre passé de médicastre, vous racontiez (à d'autres) que vous avez été skipper, que vous étiez chargé de convoyer des voiliers de luxe à travers l'Atlantique, ou d'organiser des croisières autour du monde pour des clients fortunés. Escales aux Caraïbes, aux Marquises. Lagons enchanteurs.  Amours  exotiques. Maladies tropicales. Etc. Etc. Vous voilà potassant le cours de navigation des Glénans, le droit maritime, les moeurs des manchots, que sais-je. On retrouve aussi le risque, signalé plus haut, que vos divers confidents se rencontrent, recoupent leurs versions, et patatras. Il faudra donc, cette fois, aller chercher vos interlocuteurs dans une autre ville, une autre province, un autre pays... En Belgique. En Suisse. En Norvège (auquel cas il vous faudra sans doute apprendre le norvégien). Que d'efforts. Que de temps. Que de voyages. Que de dépenses. Mais quelles récompenses aussi : toutes ces belles choses que vous aurez apprises, tous ces gens que vous aurez rencontrés, qui  seront devenus vos amis, qui, à leur tour, vous raconteront leur histoire....

Vertigineux, n'est-il pas ? Et, pour le mythomane conséquent, passionné, et donc perfectionniste que vous êtes devenu, ce n'est qu'un début.

" Faites-ça bien ", recommande Roger-Pol Droit. Tout le sel de l'affaire est là.


Roger-Pol Droit ,   101 expériences de philosophie quotidienne  ( Odile Jacob )




Marie Jakobowicz , Sans titre



jeudi 20 mars 2014

Non au paris-brest !.

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A mon amie Josette. en hommage à son courage.
A ma mère. A ses yeux grands ouverts.


C'était il y a trois ans.

" Si jamais ça tourne mal..."

Au-dessus de Valensole, dans la montagne du Montdenier, je garerais la voiture dans cette clairière au départ d'un sentier. C'est un bel endroit, suffisamment solitaire. La vue plonge au Sud sur des kilomètres de plateaux, de vallées, de montagnes Une réserve de gâteaux, comme je les aime, un paris-brest, par exemple, pour douze personnes, à la crème pralinée! Miam miam ! Cinq ou six bouteilles, ou même dix, de très bon scotch . Des CD de très bonne musique -- peut-être un livre -- Des somnifères, beaucoup de somnifères... Dormir... dormir... d'un sommeil profond.

Mais ça n'a pas tourné mal. En plus, j'ai partagé une chambre avec un co-opéré (au demeurant très coopérant, bien que britannique, ou plutôt parce que britannique) qui habitait (j'espère pour lui qu'il y habite encore) le village juste en-dessous du Montdenier, un  des décors des Récits de la demi-brigade, de Giono. Ce sentier,  justement, était une de leurs promenades favorites, à lui et à sa femme, pour qui on avait aménagé un lit d'appoint. Ménage à trois, en tout bien tout honneur. Je n'allais quand même pas leur faire ça !

Deux ans de vacances. De grandes vacances. Je ne compte pas l'année qui les a précédées, à peu près toute entière consacrée à des activités sportives. Je croyais en avoir fini avec le sport. J'avais même oublié le détail des épreuves. Ainsi ma femme a-t-elle dû me rappeler que les séances de potion magique ne duraient pas six heures, mais quarante six; on remporte chez soi dans sa poche le reste de la ration, dans un flacon reliée au cathéter par un tuyau scotché sur la poitrine. L'infirmière (charmante) vient vous débrancher à domicile. Trois mois de ce régime; après, on passera aux choses sérieuses : ouverture en grand, excisions diverses, potion  magique à ciel ouvert, fermeture, salle de soins "intensifs", chambrette, remise en état de fonctionner. Quelques semaines de répit. Re-potion magique. Vacances. Si tout se passe bien, évidemment. Combien de vacances ? Trois mois? Six mois? Deux ans ? Dix ans ? Le bonjour d'Hitchcock.

Alors, la clairière du Montdenier ? Ce serait la solution raisonnable. J'ai vécu, après tout. Beaucoup, et bien. J'ai été plutôt gâté par la vie. Un privilégié, à tous égards.

Je trouverais bien un prétexte pour que ma femme ne s'inquiète pas de mon absence. Une soirée théâtre, par exemple, ou un rendez-vous chez des copains.

Mais non. Je sais que ça ne marchera pas. Je ne pourrai pas lui éviter l'angoisse. La torture de l'angoisse. Comme ce soir-là où je l'ai trouvée dans le jardin guettant mon arrivée en pleurant derrière un arbre, parce qu'elle croyait qu'il m'était arrivé quelque chose en chemin. Pourquoi m'aura-t-elle aimé à ce point ? En quoi ai-je mérité un tel amour ? Je n'en suis pas digne. En est-on jamais digne ?

Elle m'a bien proposé de partir ensemble... Partir ensemble ? Ses yeux sont si merveilleux, quand elle dit ça, je serais tenté de la prendre au mot. Mais de quel droit? De quel droit est-ce que j'accepterais ça ? Et les enfants ? Et les petits-enfants, si tendrement aimés ?

Le problème aussi, c'est que j'aime la vie ... à en crever. Un  vouloir-vivre qui n'a pas dû baisser d'intensité depuis l'âge de cinq ans, à croire qu'il est tout neuf, frais et dru au matin comme une feuille de printemps.

La clairière du Montdenier n'est donc toujours pas à l'ordre du jour. En tout cas, c'était ou bien la clairière du Montdenier ou bien le sport. La troisième solution, wait and see, est radicalement exclue, car, là, ça ne ferait pas un pli. Et si on ne monte pas à la clairière, on ne descendra pas à cette bassesse d'attendre lâchement que le pire veuille bien arriver. On ira donc à l'empoignade. On ne se laissera pas faire par l'inhumain.

Donc, la solution du paris-brest pour dix personnes arrosé de dix bouteilles de scotch étant écartée ne serait-ce que pour des considérations de saine diététique,  reste le sport. L'essentiel est de participer ? Mon cul. J'ai toujours adoré gagner. En plus, je viens de finir le Bonaparte, de Patrice Gueniffey, admirable leçon d'énergie. "Vous êtes un battant", m'a dit le médecin, " vous n'allez pas baisser les bras, quand l'épreuve qui vous attend est trois fois moins redoutable que la précédente. Le moral, dans ce genre de maladie, c'est la moitié du traitement." Je ne vais tout de même pas le démentir ni le décevoir. Je m'en vais te le mobiliser, moi, mon vouloir-vivre, contre cette barbarie qui me bouffe les entrailles. Pas question de s'incliner devant elle. On fera ce qu'il faut, et, si on perd la partie, ce ne sera pas faute d 'avoir tout tenté. 

Et si on part les pieds devant, ce sera avec les honneurs.

Mais on n'en est pas là. Je suis toujours vivant, tel le Caligula de Camus bravant les poignards. Et j'ai à faire. Traquer l'angoisse fauve jusqu'aux tréfonds des bois. Faire TOUT bien et pleinement, même le plus "simple" geste, le plus élémentaire mouvement, comme de poser un pied devant l'autre. Lire. S'acquitter des tâches quotidiennes et domestiques. Et laisser s'épanouir l'amour qu'on a dans le coeur, comme une jacinthe sauvage au printemps.

Il faut vivre à la fois comme si l'on ne devait  jamais mourir et comme si l'on devait mourir demain.



mercredi 19 mars 2014

Boeing MH370 disparu (2) : l'explication dans Cortazar ! Cliquez ici !

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J'avoue avoir complètement zappé l'oeuvre de Julio Cortazar. J'ai certainement eu grand tort, à en juger par le premier des récits inédits que Gallimard vient de publier sous le titre Pages inespérées. Inespérées, c'est le mot ! Dans ce texte prémonitoire intitulé Manuscrit trouvé près d'une main (on devine la signification de ce titre au dénouement !), écrit en 1955, Cortazar ne lève-t-il pas en effet le voile, avec plus d'un demi-siècle d'avance, sur le mystère toujours non résolu de la disparition du Boeing de la Malaysia Airlines !

Sautant en plein vol d'une fusée littéraire à l'autre, en l'occurrence des Six problèmes pour don Isidro Parodi, concoctés par le tandem infernal Borges / Bioy Casares, à ces Pages inespérées du grand Julio, un pied sur l'une, l'autre sur l'autre, tel Batman dans la stratosphère, j'en viens à me demander si  ce n'est pas une grande injustice et une grave erreur que de voir dans l'humour une spécialité exclusivement britannique. En vérité, il existe un humour spécifiquement argentin dont la qualité ne le cède en rien à l'humour anglais. spécialement dans le registre de l'humour noir.

André Breton a proposé, dans sa célèbre anthologie, une définition de l'humour noir -- dans lequel il voit une forme de "révolte supérieure de l'esprit" -- qui ne me paraît pas convenir à l'humour noir tel que Cortazar et ses prédécesseurs Borges / Bioy Casares le pratiquent. Si j'en juge par ce récit ouvrant Pages inespérées, Cortazar nous fait savourer une forme d'humour noir , résultat, à l'instar du fameux croisement d'un parapluie avec une machine à coudre, de celui de l'imagination surréaliste avec un humour potache, plus rigolard que révolté (comme en témoigne d'ailleurs le titre de ce récit, bien dans la veine d'un Magritte) . J'ai cru  discerner dans ce texte l'influence des duettistes  auteurs des Chroniques de Bustos Domecq, tant dans l'esprit de la chose que dans le savant dévoilement, au fil du texte, d'une vérité déjà contenue dans les premières lignes : habile technique destinée à vous inciter à le relire pour en savourer les trouvailles et les astuces plus encore qu'à première lecture.

Je n'en dirai pas plus, laissant à l'éventuel lecteur la surprise de la résolution de l'énigme de la disparition du vol MH370, naguère imaginée par Julio Cortazar. Quant à moi, s'il m'arrive effectivement de penser avec une tendresse quelque peu coupable à l'une de mes tantes dont les charmes eurent le don d'échauffer les ardeurs (voir le mot de trois lettres correspondant à la définition de "coup de chaleur" dans les mots croisés du quotidien Le Monde) de l'adolescent boutonneux que je fus, je n'ai jamais constaté que ces songeries eussent des pouvoirs aussi étonnants que ceux notés par Julio Cortazar. C'est dommage (pour moi, en tout cas).


Julio Cortazar , Pages inespérées  , préfacé et traduit de l'espagnol (Argentine) par Sylvie Protin ( Gallimard / Du monde entier )

( Posté par : Guillaume-le-Conquérant )


Note :  la solution de l'énigme posée par ce pseudo inédit est quelque part dans le billet !


mardi 18 mars 2014

"Bonaparte" , de Patrice Gueniffey : l'espérance n'est pas une vertu

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Sur les rayons de ma bibliothèque, je conserve quelques uns des livres de prix que je reçus, collégien et, même encore, lycéen. C'était bien avant que les traditionnelles distributions de prix de fin d'année ne tombent en désuétude. Il y a Vingt victoires françaises, Les Grands explorateurs (Savorgnan de Brazza, René Caillé ) , Sept siècles de gloire ; on voit que les grandes heures de notre histoire militaire et coloniale se taillaient la part du lion. Mon lycée (il n'était pas encore question de collège séparé) n'avait pourtant rien d'une école pour enfants de troupe, malgré la relative proximité du Prytanée militaire de La Flèche, où René Descartes étudia. Mais dans ces années d'après guerre, rendre son lustre à des valeurs patriotiques qui en avaient tout de même pris un sacré coup dans l'aile faisait partie de la mission éducative de nos établissements d'enseignement.

Le culte des grands hommes était alors à l'honneur. Il l'est toujours d'ailleurs, sous d'autres formes, et c'est fort bien. Les plus hautes vertus ne sont pas si répandues qu'il soit devenu inutile de proposer à la jeunesse (et aux moins jeunes) des exemples à imiter. C'est toujours à Plutarque qu'on en revient. Ses Vies des hommes illustres ont fourni matière à méditation pour les générations successives, de l'Antiquité jusqu'à l'orée du XIXe siècle. Lit-on encore aujourd'hui Plutarque ? Rien n'est moins sûr. Notre conception du grand homme, il est vrai, s'est quelque peu élargie au-delà de son champ traditionnel, politique et militaire. La littérature, les arts, les sciences -- peut-être surtout les sciences -- nous proposent des figures de grands hommes moins contestables qu'un César,  un Louis XIV ou un Napoléon, tel cet Alexandre Yersin auquel Patrick Deville a récemment consacré un très beau livre, fort digne d'une des Vies de Plutarque (voir sur ce blog le billet du 04 /03 /2014) ).

Plutarque fut la lecture favorite du jeune Jean-Jacques Rousseau , puis du jeune Napoléon Bonaparte au collège militaire de Brienne. De tous nos grands hommes, Bonaparte (plus encore que son impérial avatar) est sans doute le plus généralement admiré. Régulièrement, une biographie nouvelle, une nouvelle histoire du Consulat et de l'Empire vient à point pour raviver la flamme, ranimer la curiosité, ouvrir à la connaissance et à la réflexion des perspectives nouvelles. Il y eut Thiers (dont l'Histoire du Consulat et de l'Empire reste une somme incontournable), Jacques Bainville, Louis Madelin, Georges Lefebvre, Jean Tulard, François Furet. Il y a aujourd'hui la biographie, en tous points remarquable, que Patrice Gueniffey vient de consacrer à Bonaparte, en attendant une suite déjà annoncée, consacrée à Napoléon.

Le travail de Gueniffey s'appuie avec discernement et efficacité sur le corpus des innombrables biographies, synthèses, mémoires et documents dont une impressionnante bibliographie en fin de volume dresse une liste évidemment non exhaustive. Précis et suffisamment distancié, prenant de salutaires distances avec la vulgate trop souvent et trop complaisamment hagiographique, il jette un jour nouveau sur nombre d'épisodes et d'aspects de la destinée du personnage principal (les relations de Bonaparte avec la Corse, l'expédition d'Egypte, les démêlés avec le Directoire, les préparatifs et le déroulement du coup d'Etat du 18 Brumaire etc. ). L'originalité de son propos consiste, me semble-t-il, à éclairer et à faire comprendre la singularité d'une destinée, dans le contexte de son époque, et en interférence avec de très nombreux facteurs, avec de très nombreux acteurs. Pour y parvenir, il nous livre une masse d'informations, étayées par de nombreux témoignages contemporains; cette surabondante matière est organisée, maîtrisée dans une synthèse magistralement conduite, magistralement écrite; son ouvrage ne fera pas seulement date par les éminentes qualités de l'historien, son intelligence des faits et, surtout, des êtres humains, sa lucidité, son sens de la mesure et de la nuance, sa hauteur de vues, mais aussi par celles de l'écrivain, habile à maintenir constamment en éveil l'attention de son lecteur, captivé de bout en bout, tout au long de ce livre de près de sept cents pages (sans compter les notes). J'ai seulement regretté que l'appareil de cartes (au nombre de sept, en  noir et blanc et de petites dimensions) aide peu à comprendre le détail des opérations militaires en Italie, en Allemagne et en Autriche. La localisation sommaire des principales agglomérations, sites de batailles et cours d'eau ne suffit pas ; il y faudrait de claires données de géographie physique, à une échelle relativement réduite. Un tel accompagnement cartographique est sans doute difficile à intégrer dans un volume de ce format et de cette épaisseur : pourquoi ne pas les stocker, sous une forme attractive et parlante, sur un DVD de complément ?

Sans son époque, sans la Révolution, Bonaparte est incompréhensible. " Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée. Elle est finie. " C'est en ces termes que, dans une proclamation du 15 décembre 1799, la nouvelle constitution issue de Brumaire est annoncée aux Français. De fait, Bonaparte n'eut de cesse, au moins à partir de la campagne de 1796 en Italie, de mettre fin aux désordres et aux excès de la Révolution, tout en préservant quelques uns de ses principaux acquis, et d'instaurer un pouvoir fort  et efficace. Et pourtant, à l'instar d'un Carnot, d'un Hoche, d'un Siéyès, d'un Kléber, d'un Stendhal ou d'un Monge, il est un fils authentique de la Révolution, incompréhensible sans elle, et qui certainement n'aurait jamais connu sans  elle la destinée exceptionnelle qui fut la sienne.

1789 ouvre en effet aux Français, à tous les Français, la possibilité, à un degré sans doute jamais atteint jusque là, de construire leur destinée en s'appuyant sur leurs dons, leurs capacités, leur clairvoyance, leur énergie. Le self made man n'a pas été inventé aux Etats-Unis, mais par la Révolution française. Elle est le temps des self made men : Masséna, Murat, Siéyès, Danton, Robespierre, Kléber, Fouché, tant d'autres.

Bonaparte est le plus doué, le plus exemplaire self made man qui doit toute sa réussite à la Révolution. S'il est une vertu  dont il fut dépourvu, c'est l'espérance. Il n'est  pas sûr que le mot espoir ait fait partie de son vocabulaire. C'est  que l'espérance est un état essentiellement passif, qui consiste à attendre d'une instance supérieure, de quelque fatum ou de quelque dieu, qu'il réalise vos souhaits. L'espérance est démobilisatrice. elle n'est pas une vertu de l'homme d'action. Peut-on , d'ailleurs, la faire figurer dans la liste des vertus ? Oui, si l'on croit en dieu. Mais un athée conséquent devrait l'en rayer résolument et définitivement. C'est ce que j'ai choisi. Face à l'insondable barbarie inconsciente du monde naturel, en l'absence de tout recours divin, nous ne pouvons compter que sur une seule force, celle de la pensée humaine, mère de toutes les vertus, mère de toutes les valeurs.

Bonaparte, comme d'ailleurs la plupart des grands acteurs de la Révolution, aurait pu reprendre à son compte le mot de Guillaume d'Orange : "Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ". Bonaparte n'est pas l'homme de l'espérance, il est l'homme des projets, des plans, des travaux acharnés, des entreprises concertées. Il s'informe, raisonne, calcule, combine, décide et exécute. Son exceptionnelle réussite s'explique par la mise en oeuvre de ces qualités de l'homme d'action portées à un très haut degré, à un  degré supérieur à celui de tous  ses rivaux, et ils sont nombreux. L'étude de Patrice Gueniffey le démontre admirablement.

Dès sa jeunesse, Bonaparte fut passionné par les sciences. Une estime et une admiration réciproques l'unirent à quelques uns des plus grands savants de son temps, tel Monge, qui l'accompagna en Egypte. Son plus grand rival, et sans doute son égal, fut Lazare Carnot, mathématicien, physicien, l'organisateur des victoires de 1793, éminent savant, éminent conducteur d'hommes. Il est dommage que cette noble figure ne soit pas mieux connue des Français.

On a trop souvent tendance à opposer l'homme de science à l'homme d'action. Cette opposition n'a pas lieu d'être, comme le montre d'ailleurs la personnalité de Lazare Carnot, synthèse accomplie de l'homme de science et de l'homme d'action. La connaissance scientifique est une forme de l'action. Elle exige les mêmes qualités, une énergie de même intensité. Elle mobilise les mêmes vertus.

C'est pour cela qu'en dépit de ses erreurs et de ses échecs, Bonaparte reste un héros exemplaire. A l'instar d'un Lazare Carnot, il incarne l'aptitude des hommes à combattre victorieusement, à force d'énergie, de travail, de courage, de clairvoyance et de savoir, l'aveugle et ancestral fatum.

Un épisode de la geste napoléonienne exprime pour moi le mieux les vertus les plus hautement humaines de Bonaparte : c'est l'épisode du pont d'Arcole (17 novembre 1796). Le récit qu'en fait Patrice Gueniffey nous aide à corriger les idées reçues et la version idéalisée que nous en propose le tableau de Jean-Antoine Gros. Ce jour-là, écrit Patrice Gueniffey, " le pont d'Arcole ne fut pas franchi. Pris sous le feu des canons, mitraillés depuis l'autre rive, les assaillants reculèrent, s'abritant comme ils pouvaient et refusant de repartir à l'assaut. Voyant cela, les généraux se mirent à leur tête, mais avec moins de succès qu'à Lodi. Lannes, Verdier, Bon et Verne furent blessés. Augereau prit le relais, s'élançant sur le pont  en brandissant un drapeau. Traita-t-il ses hommes de lâches ? " Quelques braves le suivirent [...]; mais des coups malheureux en ayant tué cinq ou six, ils reculèrent, et tous se réfugièrent de nouveau derrière le revers de la digue. " Augereau quitta le pont le dernier. C'est alors que Bonaparte apparut sur la digue. Suivi par son état-major, il s'avança sur le pont avec un drapeau. "Les soldats le virent, rapporte Sulkowski, [mais] aucun ne l'imita." Autour de Bonaparte c'était l'hécatombe : son aide de camp Muiron, qu'il connaissait depuis le siège de Toulon, le général Vignolle, deux adjoints de Belliard s'écroulèrent, frappés à mort par les balles ennemies. Bonaparte en réchappa par miracle, peut-être grâce à un ordre de cessez-le-feu lancé par le commandant autrichien qui, voyant sur le pont tant de gradés, avait cru à l'envoi de parlementaires. Quand il s'aperçut de sa méprise, Bonaparte avait quitté le pont. "

Il est possible que la décision d'enlever le pont d'Arcole ait été une erreur tactique. Cependant, à la guerre, on ne possède généralement qu'une connaissance relativement imprécise des ressources de l'adversaire. Il n'en reste pas moins que, la décision une fois prise, il  fallait faire le maximum pour réussir. Quelques jours plus tard, malgré une supériorité numérique de deux contre un, l'armée autrichienne était défaite.

On connaît le mot de Turenne : "Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener". Le courage, l'énergie, l'aptitude à décider et à entreprendre, en fonction de risques aussi clairement évalués que possible, ces vertus ne trouvent pas leur emploi que sur les champs de bataille. La vie aussi est un champ de bataille; vivre, c'est choisir; choisir, c'est combattre. L'ennemi, c'est toujours, en définitive, le monstrueux et aveugle fatum. Espérer ne sert à rien.

On peut douter (c'est mon cas) que la volonté d'un individu soit libre ; on peut se dire que son champ d'efficacité est en réalité fort restreint ; cela n'enlève rien à la valeur de ces vertus qui furent celles de Bonaparte et qui comptent parmi les plus hautes vertus humaines. On n'est pas des moules. Subir n'est pas notre vocation. Mais ignorer la puissance des déterminismes qui modèlent nos destinées est tout aussi ruineux. Dans le cas de Bonaparte, le livre de Gueniffey en met quelques uns  en lumière, notamment la logique guerrière,  engrenage collectif engendré par la Révolution, étendu à l'échelle de l'Europe, mais aussi logique personnelle : dès Lodi, Bonaparte est convaincu que son avenir politique dépend de l'éclat de ses victoires. Il  est condamné à vaincre, encore et encore. Logique aussi d'un orgueil surdimensionné, confortant celle d'une pente au despotisme toujours plus accentuée. Mais le splendide isolement du monarque absolu est une illusion : à partir de Brumaire, le pouvoir et l'action de Bonaparte n'existèrent que par le consentement et la collaboration de la majorité des acteurs, du simple soldat au ministre, du Mamelouk Roustam à Talleyrand. Les pages les moins passionnantes du livre de Gueniffey ne sont pas celles où il examine les attributions des uns et des autres, les modalités et l'efficacité de leur action. Les jugements qu'il porte sur tel ou tel (un Cambacérès, un Portalis, par exemple) me paraissent d'une  lucidité et d'une équité remarquables.

" Tocqueville, écrit Patrice Gueniffey, voyait deux sortes de serviteurs autour de Napoléon : les premiers, disait-il, n'avaient ni scrupules ni moralité. Révolutionnaires fatigués, ils étaient pressés de jouir. C'était l'écume de la Révolution dont ne  se distinguaient guère certains anciens émigrés avides de compenser par de nouveaux titres, de nouvelles fonctions et des prébendes ce dont la Révolution les avait dépouillés. Mais Napoléon, ajoutait Tocqueville, avait auprès de lui une autre classe de serviteurs, "probes, exacts, honnêtes", pour qui la vertu n'était pas un vain mot. A ceux-là, l'auteur de L'Ancien Régime et la Révolution ne marchandait pas son admiration. Seulement, il ne les aimait pas, voyant en eux l'incarnation d'un penchant français à l'idolâtrie et à la servitude qui avait, jadis, fait le lit de l'absolutisme et dont la Révolution française avait renouvelé les objets sans changer la substance. Comme ces "hommes d'Etat" s'étaient autrefois prosternés devant le monarque absolu, ils avaient ensuite révéré l'idole abstraite du peuple souverain, et maintenant que le pouvoir renouait avec l'ancienne figure de la royauté ils se soumettaient à Bonaparte, abdiquant une nouvelle fois conscience et libre-arbitre, "sans yeux, ni oreilles, ni entrailles" dès lors qu'il s'agissait d'exécuter des desseins qu'ils n'avaient ni conçus ni discutés".
" Tocqueville développe cette analyse dans son discours de réception à l'Académie française, où il succédait à un ancien ministre de l'Empereur, Gérard Lacuée. Molé, lui aussi ancien ministre de Napoléon, fut chargé de lui répondre. Les propos de Tocqueville l'avaient blessé, et il rappela justement -- ce qu'on oublie trop souvent -- que le régime napoléonien ne s'était pas appuyé seulement sur une poignée d'hommes immoraux et sur une  masse d'hommes désenchantés et disposés à tout souffrir, mais également sur une génération qui croyait sincèrement, en servant le Premier consul puis l'Empereur, " réparer tant de maux, faire oublier tant de crimes, détrôner tant d'orgueilleux mensonges, réhabiliter tant d'éternelles vérités [ et] embrasser une sainte et généreuse croisade" . Ils avaient le sentiment d'être à l'aube d'une époque nouvelle offrant de vastes perspectives, même si la croyance révolutionnaire à la toute-puissance de la volonté s'était effondrée. "

Ainsi l'histoire des destinées de Bonaparte est-elle aussi celle des hommes qui en furent les partenaires. Cette histoire d'un homme est, comme toujours, une histoire plurielle Sa vérité est complexe et reste encore, sur bien des points, incertaine, Mais, en tout cas, après plus de deux siècles, elle reste actuelle, elle nous concerne. De cette histoire, ce livre brosse un tableau passionnant. Raconter pour faire  réfléchir, pour offrir, sinon des exemples, du moins des références pour une réflexion sur la condition humaine... On en revient toujours à Plutarque.


Patrice Gueniffey , Bonaparte   (Biographies nrf Gallimard )

Adolphe Thiers ,  Histoire de la Révolution française
                           Histoire du Consulat et de l'Empire



La bataille du pont d'Arcole, par Horace Vernet




dimanche 16 mars 2014

Être au monde

1064 -


Voilà déjà quelques mois, on a fêté mon cinquième anniversaire. Voilà déjà un an que les chars de la colonne Leclerc ont défilé le long de la grand'rue, au bas du village, en route pour Paris. Cette première année de paix retrouvée, il me semble que nous l'avons vécue presque dans l'insouciance, malgré les restrictions.

L'été s'achève. Joie sans mélange de la paix et de la liberté, deux belles filles bras dessus bras dessous dans la lumière d'août. Les meules rondes, les soeurs de celles que peignit, un siècle plus tôt, Jean-François Millet, ornent les vastes éteules. Tout au long de la route, bordée des deux côtés de hauts peupliers d'Italie dont les ramures font voûte, la campagne embaume un puissant parfum de paille fraîchement coupée. Près du pont sur la rivière, nous sommes descendus dans le champ. Des jeunes gens s'ébrouent dans les éclats du soleil rejaillissant. L'eau claire a la couleur du lit d'argile et des algues. Son odeur entêtante monte, dans la douceur de cette fin d'après-midi .

Pendant des années, l'adolescent, puis l'homme, est resté fidèle à ces parfums , comme si quelque souverain alchimiste y avait concentré toute l'inépuisable beauté du monde, et auxquels il lui suffisait de penser pour les respirer comme au premier jour, et pour  retrouver avec eux la merveille perdue de cette vallée paisible. Les années passant, l'intensité, la qualité précise de la sensation se sont estompées, mais non l'émotion, non cette puissante joie d'être au monde, d'être en lui, avec lui, accordé à lui, qui fut, sans qu'il en eût une claire conscience, celle de l'enfant.

Tout-à-l'heure, j'ai pris la voiture pour m'en aller rejoindre le sentier de la crête aimée. Au jardin, dans le soleil de l'après-midi, le chat blanc galopait d'un tronc à l'autre, faisant mine de les vouloir tous escalader. La campagne, si différente de celle où paressait la rivière de mon enfance, n'était pas moins belle, ni les arbres, que l'océan céleste semblait vouloir  boire et fondre dans son bleu pâle.

Au départ de la piste, on a trillé faiblement dans la ramure d'un grand pin. Très loin, un dernier bruit de moteur, presque imperceptible. Ensuite il n'y a plus que le bruit de mes bâtons et de mes pas sur la terre sèche et les calcaires blancs.

Contre la chapelle, le petit chêne vert murmure. Dans le creux de la falaise, un couple ailé dialogue, sur deux tons. A l'horizon brumeux se devine l'Etoile, la longue crête au pied de laquelle s'étend la grande ville où j'irai, demain, pour savoir, enfin.

Mais pour l'instant c'est encore la pure joie d'être au monde, la même qui étreignit l'enfant de jadis. Aussi intense. Aussi radieuse.  Aussi sereine et pure. L'amour du monde, chevillé au corps, chevillé à l'âme. Irrépressible, et pour la vie. Comme un chat un peu ivre entre les arbres du jardin.

L'amour est la condition de la grâce.




jeudi 13 mars 2014

Les merveilleux nuages

1063 -


Ces nuages, ce sont, bien sûr, ceux qu'on peut admirer sur la photo ci-dessus. Ceux-là ont une petite dizaine d'années d'âge. Nuages de fin juin. Ou de début septembre ? Je ne sais plus. On ne voit pas beaucoup de neige, en tout cas. Nuages vintage ! Je les ai fixés (figés ?) à la descente du mont Guillaume, au-dessus d'Embrun. La vue est prise en direction du Sud /Sud-Est. En bas de la forêt (non visible) , la vallée de la Durance, entre Embrun et Guillestre. A l'horizon, la chaîne du Parpaillon et les montagnes entre les stations des Orres et de Risoul. Que de promenades dans ces montagnes. Que de somptueuses cures de silence et de solitude. Que d'heures heureuses. Mon sac, mon livre, le monde et moi.


Additum -

Histoire de jouer un peu au géologue d'occasion, tout en modérant quelque peu ces lyriques considérations, j'ajouterai que le cliché expose assez bien la partie S/SE de la nappe de flysch à helminthoïdes, charriée depuis le N/NE sur une distance d'une centaine de kilomètres, adossée à l'E sur  les schistes verts du Queyras, et séparée de sa partie N/NE. par le fossé  de la Durance. Voir le site Geol-Alp et les rapports sismiques du BRGM (faille de la Durance). Le séisme du 7 avril 2014 (magnitude 5), ressenti jusque dans les Alpes Maritimes et dans le Var, a confirmé la forte sismicité de cette zone.



Flysch à helminthoïdes (Réallon )

mercredi 12 mars 2014

Boeing MH370 disparu (1) : le mystère des portables résolu ! Cliquez ici !

1062 -



                                         Gaston y a l'téléphon qui son
                                         et y a jamais person
                                         qui y répond




( Posté par : Marcel , avatar eugènique toléré


Eugène communique -


Marcel, les Jambruns, qui pourtant n'étaient guère regardants sur le chapitre, vous avaient cependant averti, à plusieurs occasions, que votre "humour" avait franchi la ligne jaune des brèves de comptoir supportables. C'est le cas de vos deux derniers posts. Ma mansuétude a des limites, et le titre flatteur d'avatar d'Eugène ne vous autorise pas à tous les dérapages. Songez-y.


mardi 11 mars 2014

L'estime de soi : comment la découvrir et comment la conserver

1061 -


J'ai été longtemps un individu falot,  timide, effacé. Jeune homme, j'avais une piètre opinion de moi, je me sentais très médiocrement armé dans la lutte pour la vie, les filles me faisaient peur et je ne m'accordais aucune chance d'en séduire jamais une. Je pratiquais le vice solitaire et je songeais au suicide. Je déambulais dans l'existence en arborant invariablement la mine d'un cocker triste, engoncé dans des paletots noirâtres et informes.

On dira que mon apparence extérieure était le reflet de mon état intérieur. Voire... Et si c'était l'inverse ?

Tout le monde sait combien le fait de porter des vêtements élégants, d'user d'un bon parfum de marque, de rouler dans le bolide dernier cri, peuvent contribuer à augmenter l'estime que vous vous portez. Je me souviens d'avoir croisé, un jour de printemps, sur le port de Saint-Raphaël, Thierry le Luron, alors très connu, qui roulait au pas dans une superbe Mercedes décapotée. Manifestement, il se savait regardé, tout en faisant beaucoup d'efforts pour paraître n'en rien savoir, et sa mine satisfaite, son demi-sourire suffisant, disaient assez le profit qu'il  tirait de cette promenade en termes d'évaluation de sa personne. Un vrai massage psychique, dans un bain de foule, pour un prix très modique.

Aujourd'hui, les effets psychiques bénéfiques de ces exhibitions extérieures de réussite et de contentement de soi ont été mis en lumière à la faveur de protocoles expérimentaux soumis à des critères scientifiques sérieux.

Testons par exemple le simple exercice suivant :

- Prendre un crayon et en serrer fortement l'extrémité entre ses dents ; durant cette opération, fixer sa pensée sur un objet quelconque, soi-même par exemple. On développera presque immanquablement des pensées positives, des jugements valorisants touchant cet objet.

Essayons maintenant l'exercice inverse :

- Prendre un crayon et en serrer fortement l'extrémité entres ses lèvres (bouche en cul de poule) ; fixer sa pensée sur un objet quelconque, soi-même par exemple : les pensées positives et valorisantes feront place à des pensées négatives, à des jugements dépréciatifs.

L'explication d'un aussi surprenant phénomène est d'une simplicité confondante et troublante : dans le premier cas, on active les muscles faciaux du sourire; dans le second, on active ceux des mimiques de la tristesse.

Ainsi nos pensées et nos jugements sur le monde extérieur et sur nous mêmes seraient étroitement corrélées à des habitus physiques eux-mêmes corrélés à des conduites socialisées. Une telle expérience suggère que la pensée épouserait l'apparence affichée par le visage, qu'elle la mimerait ! Tout cela  inconsciemment, bien entendu. Toute une série de travaux expérimentaux récents ont d'ailleurs confirmé l'importance et le rôle décisif de notre psychisme inconscient, même si l'idée qu'on s'en fait aujourd'hui diverge considérablement des thèses de Freud.

J'ai bien changé. Aujourd'hui, en toute circonstance, je déambule dans l'existence en arborant un invariable sourire de crétin. Ainsi, je cultive et entretiens  la bonne opinion que j'ai de moi, l'éminente valeur que je me reconnais, et le contentement qui va avec. Des fois, je me fais l'effet d'un Thierry le Luron sans la Mercedes. Quelques réflexions glanées au passage  -- "Tu l'as vu, l'ravi d'la crèche" , "Manman, vise le débile profond !" -- sont interprétées par moi comme l'expression d'une jalousie bien compréhensible et comme le signe que les malheureux que je croise ne tiennent pas encore, comme moi, le bon bout de la corde de la félicité.


Revue Pour la science (mars 2014 ) : la Puissance de l'inconscient


Additum -

L' "effet Lady Macbeth", évoqué par le même article de Pour la science, n'est pas moins troublant. On pourrait aussi bien l'appeler  "effet Ponce Pilate". Le voici tel que le décrit l'article :

On demande aux sujets participant à l'expérience de se souvenir d'un comportement qui déclenche un sentiment de culpabilité. Puis on leur demande de se laver les mains, sous prétexte d'éviter de disséminer un virus dont la présence a été détectée dans la pièce où se déroule l'expérience. Le fait de se laver les mains semble évacuer tout sentiment de culpabilité. De plus, chez les sujets du groupe s'étant lavé les mains, toute attitude amicale ou serviable disparaît, ce qui n'est pas le cas d'un groupe témoin ne s'étant pas lavé les mains.

Je dois dire que la description de cette expérience ne m'a pas appris grand'chose, ayant pris l'habitude, depuis fort longtemps, de me laver soigneusement les mains plus souvent qu'à mon tour : ainsi j'ai évité d'être importuné par ma conscience; depuis de longues années elle  me fiche, je dois dire, une paix royale, ce qui n'était pas le cas au temps de mon adolescence tourmentée, à une époque où la moindre branlette me déclenchait d'épouvantables crises de remords et où je n'avais pas encore découvert tous les bienfaits de l'hygiène.








lundi 10 mars 2014

L'esprit de l'escalier


1060 -



        La journée de la femme, c'est comme en Chine l'année de la truie ?





Porchetta di Madonna !

samedi 8 mars 2014

Le chat de Schrödinger et moi

1060 -


Il y a un peu plus de trois  ans, je m'amusai à imaginer que je soumettais mon chat Zébulon à l'expérience de la boîte de Schrödinger.

Je rappelle le principe de cette expérience telle que je le décrivais à l'époque :

Prenez une boîte, pouvant se fermer hermétiquement, sans qu'on puisse voir ce qui s'y passe. Mettez-y une petite quantité de substance radioactive, telle qu'en cinq minutes un atome de cette substance a une chance sur deux de se désintégrer. Ajoutez un chat, et un dispositif constitué d'un marteau et d'une fiole d'acide cyanhydrique sous pression; dès qu'un atome radioactif se désintègre, le marteau tombe sur la fiole; la fiole libère l'acide qui, en se vaporisant, tue le chat.

Tant que dure l'expérience, la boîte étant hermétiquement fermée, il est impossible de savoir si un atome de la substance radioactive s'est désintégré ou non, donc si le chat est vivant ou mort. En fait, d'un point de vue quantique, on peut affirmer que l'atome ET le chat sont simultanément dans deux états quantiques superposés : désintégré/non désintégré -- vivant /mort. Le chat est donc à la fois vivant ET mort. Ce n'est qu'une fois la boîte ouverte que l'incertitude se dénoue : le chat est désormais vivant OU mort.

En ce temps déjà lointain, j'étais loin de me douter que je me retrouverais à mon tour dans la situation du chat de Schrôdinger.

Par cette célèbre expérience de pensée, Schrödinger a voulu nous faire comprendre la nature radicalement probabiliste de la connaissance, pour un observateur extérieur,  d'une réalité autrement inconnaissable.

Or cela va faire bientôt un mois que je me trouve dans la situation du chat de Schrödinger, à ceci près que je suis A LA FOIS le chat et l'observateur. L'observateur, c'est ma conscience ; mon corps, c'est le chat.

Entendons-nous : il ne s'agit pas encore pour moi d'une alternative vie/mort à 50/50 (du moins je l'espère), mais simplement de savoir si mon corps est toujours clean ou à nouveau bouffé aux mites. En attendant d'être fixé, je suis en droit de considérer que je suis à la fois et en même temps clean ET bouffé aux mites. Mieux vaut faire envie que pitié. Je suis pour le cumul des mandats.

Mercredi matin, on va introduire mon corps dans une boîte assez semblable à la boîte de Schrödinger; il n'y manque même pas les atomes radioactifs ; son joli nom n'est pas sans suggérer que je m'apparente en effet à un animal de compagnie puisqu'elle s'appelle un pet-scan. Quand on m'en sortira, l'incertitude sera dissipée, et je saurai enfin si je suis toujours clean ou pas. Ce ne sera pas trop tôt : en moi le chat comme l'observateur (surtout l'observateur), commençait à se lasser des états superposés et du jeu des probabilités.

On m'objectera que l'expérience de Schrödinger ne vaut que pour les réalités microscopiques et non pour un gros macroscopique dans mon genre. Je répondrai que ma grosse copique ou pas, c'est bien à l'échelle de mes atomes qu'en définitive ça se joue. Du reste, on pourrait reprocher à Schrödinger lui-même de confondre abusivement les deux échelles, et d'effectuer un passage illicite de l'une à l'autre, puisque, si un atome peut se trouver simultanément dans deux états quantiques superposés, il ne saurait en être de même du chat, qui relève, lui, des contraintes de l'univers macroscopique. Ce n'est que par un jeu  de l'esprit qu'il peut être pensé comme à la fois vivant et mort.

Nous sommes tous, à tout moment de notre vie, des chats de Schrödinger, presque toujours dans l'incertitude du sort qui nous attend : c'est toujours du 50/50, le meilleur et le pire dans le même paquet-cadeau, et le verdict, sans cesse renouvelé, n'est autre que le moment présent qui nous trouve en vie. La boîte de Schrödinger, c'est notre enveloppe corporelle; le chat, c'est ce qu'il y a dedans; sauf que l'enveloppe fait, elle aussi, partie du chat... et la conscience, donc l'observateur, aussi.  Schrödinger, au secours !


Lire sur ce blog : Schrödinger et mon chat (11/12/2010)



"Tu fais moins le malin, maintenant, hein, connard" (chat Zébulon)

jeudi 6 mars 2014

La méthode F. D. ?

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Mon copain F. D. , je l'ai connu en khâgne. C'était un Toulousain haut en couleur, un physique de première ligne, avec une pointe d'accent. Nous n'étions  pas du même bord, c'est le moins qu'on puisse dire. Pendant que je vendais Clarté à l'entrée des bouches de métro, il râtissait les trottoirs du quartier latin avec ses potes, tout en cuir et godasses à bouts renforcés, en quête de bolchos à casser. A ce jeu, nous finîmes par nous rencontrer, à la station Saint-Michel, mais comme nous étions, tout de même, condisciples, nous fîmes comme si nous ne nous étions pas vus.  Les antagonismes politiques peuvent être tempérés par d'autres solidarités. J'aurais aimé jouer au rugby avec F.-D. (dans la même équipe) mais, à part les séances de baston, où il excellait, il n'était pas très sportif, je crois. En outre, le contact physique avec lui me semblait problématique, vu qu'à l'instar du  Père Ubu, il semblait se laver rarement.

F. D., c'était une figure de la khâgne. Le matin, il arrivait généralement en retard, ouvrait sans frapper (ni à la porte ni personne), puis, d'un pas martial, droit dans ses rangers, rejoignait au fond de la classe la série des chaises sur lesquelles il s'étendait pour y achever sa nuit. Personne ne pipait, à commencer par le prof. Le soir, au dortoir, il tenait volontiers le crachoir; sa conversation ne manquait pas d'intérêt. J'ai encore dans l'oreille le timbre de sa voix un peu haut perchée, un peu pointue, presque flûtée. Il était féru d'histoire, sa matière forte. Une façon de sympathie nous rapprochait. Fondée sur quoi, je m'interroge encore là-dessus, mais elle était réelle. Il y a des choses qui ne s'expliquent pas. Je lui ai rendu un signalé service, un jour, sans trop insister pour savoir dans quel  guêpier il s'était fourré, et dont j'ai sans doute contribué à le tirer.

Puis nos chemins s'éloignèrent. La guerre d'Algérie était finie. Il était devenu une figure en vue de mouvements d'extrême-droite, Jeune Nation, puis Occident . Il en était même devenu un genre d'idéologue. Il fut un des fondateurs du FN., un proche de Jean-Marie.

Nanti d'un Capes ou d'une agreg, je ne sais pas, il s'en alla enseigner l'histoire dans un collège de Normandie. Il poursuivait parallèlement sa carrière politique. Puis, un matin de mars 1978, il prit le volant de sa voiture, sa femme à côté de lui, démarra, et la voiture explosa.

Ni les exécutants ni les commanditaires  de l'attentat n'ont jamais été retrouvés. On envisagea à l'époque la piste de militants d'extrême-droite, celle du Mossad... Naguère, F. D. avait été exclu du mouvement Occident parce qu'on l'accusait d'être un indicateur de police. Si ce fut le cas, peut-être a-t-il scellé son destin le jour où (coincé dans quel piège ? soumis à quelles pressions ?) il accepta de jouer ce rôle. On disait qu'il avait pris l'habitude d'espionner ses petits camarades, et d'accumuler des fiches compromettantes, soigneusement tenues à jour.

Ces souvenirs me sont remontés à la mémoire quand j'ai appris l'affaire Patrick Buisson. Presque la même génération; même profil politique, même goût du pouvoir occulte, mêmes méthodes. Il n'y manque même pas le goût prononcé pour l'histoire. Ces deux-là se sont-ils connus, se sont-ils fréquentés,  ont-ils participé à des actions communes ? L'un fut-il l'inspirateur de l'autre ?

Enregistreur en poche, Buisson espionnait son patron Sarko. Il paraît qu'il comptait sur les enregistrements pour assurer ses arrières, voire sa sécurité. F. D. ne devait pas encore disposer de ces gadgets électroniques. Il n'eut pas le temps non plus d'opérer le virage politique de Buisson.

Mais c'est bien le même genre d'homme et la même façon de concevoir et de pratiquer l'action politique. Triste façon d'envisager le pouvoir. Tristes méthodes. Méthodes risquées.