mardi 29 avril 2014

" Un coeur en hiver ", de Claude Sautet : pour que la vie ne passe pas comme un songe

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On ne saurait imaginer personnage apparemment plus étranger à l'univers des films de Claude Sautet, plus antipathique aux valeurs qu'ils célèbrent, que le personnage incarné par Daniel Auteuil dans Un coeur en hiver .


Sans savoir clairement  pourquoi, cet homme a fait une croix, depuis très longtemps, sans doute depuis sa tendre enfance, sur les sentiments et les émotions. On ne lui connaît pas de relation amoureuse. Son meilleur ami (qui se comporte, lui, en revanche, comme un indéfectible ami), il ne l'accepte que comme une relation utile, un associé. Il semble étranger depuis toujours à cette forme de sociabilité chaleureuse qu'ont en commun les personnages des films de Sautet. Il est avare de mots. Parmi tous ces gens qui ont la parole facile et spontanée, il est un taiseux . Parfois, jusqu'à l'hébétude, comme dans cette scène où son ami le surprend replié, comme fasciné, sur on ne sait quel secret intérieur. Du silence de son personnage, le cinéaste tire la force des plus belles et significatives scènes du film.


Pourtant cet homme semble posséder toutes les qualités qui devraient faire de lui un personnage emblématique de l'univers de Sautet : urbain, délicat, discret et pourtant attentif, à l'écoute des autres, toujours juste dans ses rapports avec eux, réfléchi (trop ?),  il semble apparemment parfaitement intégré au groupe social, plutôt prestigieux, dans lequel il évolue. Ce luthier perfectionniste est unanimement respecté par les artistes auxquels il prépare (avec amour ?) des instruments d'exception. Tout irait (presque) bien, en somme, n'était ce regrettable (mais discret) déficit affectif.

Bon. Des handicapés de l'affect, on en connaît d'autres. La vie en est pleine, et on connaît des cas autrement lourds que celui de ce luthier un peu trop solitaire, un peu trop verrouillé.

De fait, dans un autre film de Sautet, ce personnage aurait toutes les qualités pour s'ajouter à la liste des personnages secondaires. Mais ici, c'est lui le héros; c'est autour de lui que gravite toute l'histoire, et c'est par lui qu'elle prend un tour dramatique et catastrophique. Parce qu'il est LE traître (sans le savoir, bien sûr), celui par qui le scandale et le mal arrivent, parce qu'il ne joue pas le jeu. Non seulement parce qu'il est, à sa façon, hors-normes (mais tout le monde, à sa façon, l'est), mais parce qu'il nie la valeur des normes sur lesquelles ceux qui l'entourent ont fondé leur vie. Sans le dire, sans faire d'éclat, presque clandestinement. Du coup l'univers moral où évoluent les autres personnages est mis en danger, parce que les valeurs qui sont leur oxygène, qui sont aussi, pour le cinéaste, l'oxygène même de la vie, sont niées par cet homme qui  fait, sans qu'ils s'en rendent bien compte, bande à part.

La bande : c'est peut-être l'image la plus emblématique de l'univers de Claude Sautet et le symbole de l'art de vivre auquel il croyait et dont il nous a légué la formule. Rêve d'un monde fraternel spontanément régi et régulé par les élans du coeur. Dans la bande -- bande d'amis, de copains --  ce qui est mis en commun, dans un échange informel, joyeux, douloureux, parfois violent, mais toujours spontané, fervent, senti comme vital, c'est justement tout ce qui relève de l'affect : la camaraderie, l'amitié, les élans amoureux, la tendresse, la passion. Ce besoin d'échanger, par la parole, les regards, les sourires, les caresses, s'identifie pour Sautet à l'élan vital, au flux de la vie ; le contrarier jusqu'à le tarir, c'est tuer la vie, c'est accepter qu'elle passe comme un songe morose. C'est pourquoi aussi la bande est le contraire d'un clan : elle est, par nature, ouverte (comme le dit si bien le titre de Vincent, François, Paul... et les autres). Dans les films de Sautet, on attend toujours quelqu'un qu'on aime; il est un peu en retard, mais il va arriver; ou bien il ne pourra pas venir, ce sera pour une autre fois, on pense à lui ; on ne le connaît pas encore, mais on devine qu'il viendra, qu'on l'aimera.

L'incarnation de cet idéal humain dans le film, c'est, bien sûr Maxime (André Dussollier, magnifique), l'ami de toujours et pour toujours : ouvert aux autres, et pour cela apte à accueillir les surprises heureuses de l'existence, l'amour, comme l'amitié. Apte à recevoir et à donner, à comprendre, à accepter. Parce que c'était lui (ou  elle), parce que c'était moi.

Une façon d'être aux autres et avec eux qui est tout le contraire du microcosme moral étriqué, desséché, dans lequel s'est enfermé notre luthier perfectionniste. Il aime à la passion la musique; mais la musique, pour lui, c'est le rêve ; ceux qui l'interprètent ne comptent pour rien. C'est sans doute en vertu d'un tel principe que les nazis toléraient dans les camps des orchestres de musiciens juifs.

Notre luthier n'a rien d'un nazi, bien sûr. Seulement, comme il a tous les dons (et aussi le principal défaut) d'un don Juan qui, d'ailleurs, ne s'ignore pas tant que ça, il va se laisser aller à un jeu auquel tout aurait dû lui interdire de jouer, parce qu'il ne peut le jouer que comme un jeu pervers et plus trouble qu'il ne croit, et qu'il joue comme ça, pour le plaisir de jouer, pour voir ce que ça va donner, sans se mettre en jeu, lui (qu'il croit). Le résultat va bien au-delà de ses espérances, car la partenaire, elle (personnage selon le coeur de Sautet, à coup sûr) joue le jeu à fond et se met, elle, totalement en jeu. Tout ça pour aller, un soir qui s'annonçait beau, se briser net contre un désolant et glacé "Je ne vous aime pas".

On ne badine pas avec l'amour des autres : il va l'apprendre à l'occasion d'un esclandre public flamboyant, agrémenté et conclu d'une claque magistrale, administrée par l'ami. Si ça pouvait lui servir de leçon...

On est dans un film de Sautet, cinéaste profondément optimiste (1), qui croit que les êtres ont en eux, parfois profondément enfouies, les ressources pour surmonter leurs insuffisances, tirer au clair leurs erreurs les plus obstinément  niées : ça va donc lui servir de leçon. La dernière partie du film (qui n'est  pas la moins passionnante ni la moins émouvante) nous  montre cet homme silencieux et méditatif partant en quête de la part refoulée de lui-même, en quête, en tout cas, d'une sorte de métamorphose morale. Ce luthier épris de justesse sait trouver, dans une scène admirable, la justesse absolue au moment d'apporter la délivrance à l'homme qu'il a cru longtemps avoir été la seule  personne qu'il ait vraiment aimée, et qui lui aura transmis ce mélange, sans doute contre nature et, à la longue intenable, de perfectionnisme, d'orgueil secret et d'humilité,  qui aura été, peut-être, à la fois le malheur et la chance de sa vie, en tout cas son indélébile marque de fabrique.

Comment être un cinéaste à la fois populaire et profond ? Claude Sautet nous propose sa recette à lui dans ce film inspiré, aux images souvent inoubliables (instants de grâce...  la scène de la mort du père au moins spirituel, avec  la présence en retrait de l'ami, sorte d'ange témoin, est de celles-là). Le cinéma de Sautet est cohérent à son éthique : le génie de ses films passe par l'humanité de ses acteurs, tous admirablement choisis, tous parfaits dans leur rôle, des protagonistes (Auteuil, Dussollier, Emmanuelle Béart) aux personnages secondaires ( Maurice Garrel, Elisabeth Bourgine, Jean-Luc Bideau). Mais seuls ses acteurs pourraient dire ce que fut, pour ce film, un travail de direction d'acteurs qui m'a paru de bout en bout d'une rigueur exceptionnelle.

Avec le personnage de Stéphane, Sautet offre à Daniel Auteuil un de ses plus grands rôles. Il exploite, les potentialités mystérieuses, inquiétantes, tragiques, de la personnalité de ce comédien, non moins génialement mises en valeur plus tard, dans un autre  contexte, par Michael Haneke, dans Caché.


Note 1 -

Du moins, ce n'est pas encore le Claude Sautet désabusé  de Nelly et Monsieur Arnaud, où, face à l'irrémédiable solitude, aux erreurs irréparables et aux occasions irrémédiablement manquées, les êtres ne peuvent plus  guère s'apporter les uns aux autres qu'une aide toujours provisoire.

Un coeur en hiver, film de Claude Sautet  ; avec Daniel Auteuil (Stéphane), André Dussollier (Maxime), Emmanuelle Béart (Camille), Elisabeth Bourgine (Hélène), Brigitte Catillon (Régine), Maurice Garrel (Lachaume), Jean-Luc Bideau (Ostende)


La dernière image du film.   A  travers la vitre, un homme seul face à sa propre énigme.  A travers la vitre, un cinéaste face à l'énigme des êtres.    Les deux tasses, le bonhomme du fond  ...     Je suppose que c'est le genre d'image qu'on étudie avec passion dans les écoles de cinéma.




dimanche 27 avril 2014

Images de dieu

Dieu a créé l'homme à son image, nous dit la Genèse.

La femme aussi.

La femme aussi : autrement, discrimination injustifiée, cruelle, scandaleuse.

Donc, dit la Bible :

Dieu crée l'adam à son image
le crée à l'image de Dieu
les crée mâle et femelle (1)

C'est assez clair,
enfin, suffisamment clair. Nous considérerons que c'est suffisamment clair.

Et c'est tout ?
Dans la Bible, oui, c'est tout.

Et les singes ? Du moins les grands singes, le anthropoïdes, chimpanzés et autres gorilles ?
Ce sont nos très proches cousins, pas vrai ?

Comment imaginer un instant que Dieu, dans son immense bonté, aurait pu exclure nos très proches cousins de la faveur qu'il nous a faite ?

C'est-là une pensée intenable, scandaleuse, sacrilège.

Les grands singes ont donc été créés par Dieu à son image.

Et les petits singes ? Ce sont les cousins des précédents, donc nos petits cousins. Eux aussi ont  été créés  à l'image de Dieu. Le ouistiti, tiens. Très plausible (et sympathique, en plus) image de Dieu.

Et les primates ? Les mammifères ? Cousinages, cousinages. Créés à l'image de Dieu, tous.

Le porc, notamment. Chacun sait que nous partageons plus de 90 % de notre patrimoine génétique avec ce noble animal, d'où de multiples applications médicales. Bientôt, nous surmonterons les maladies cardio-vasculaires, les cancers, grâce à des greffes de coeurs de porc, d'intestins de porcs, de foies de porc, etc. C'est bien la preuve que Dieu a créé le porc à son image. C'est si vrai que les Juifs et les Musulmans pratiquants s'interdisent de consommer de la viande de porc. C'est que le porc est un animal sacré, notre frère, le fils de Dieu. A l'égal de Moïse. De Jésus. De Mahomet. De Bernard-Henri Lévy. Ou de moi. L'interdit de la viande de porc a le même sens que le tabou de l'anthropophagie. On ne mange pas son frère en Dieu (2).

Tous fils de Dieu ? Et pourquoi pas ? Certains sont bien fils d'évêque.

Cousinages, cousinages. Comment ne pas admettre que Dieu ait créé le rat à son image, le  crocodile à son image, le cobra (sacré, le cobra, ô combien) à son image, et ainsi de suite, jusqu'au moustique (c'est difficile de croire que le moustique a été  créé à l'image de Dieu, surtout quand il vous pompe, et pourtant, c'est comme ça). Jusqu'à la tique. La tique, sublime image de Dieu ! 

Jusqu'au virus.

Sans oublier, bien sûr, les petits potamogétons. Et les grands chênes.

Retournons le problème : puisque Dieu a créé tous les vivants à son image, est-il possible de parvenir à une image de Dieu ?

Les débats religieux ont beaucoup tourné autour de la question de la représentation de Dieu . Est-il licite de représenter Dieu ? Les uns soutiennent que oui, les autres s'y refusent.

Dieu est-il représentable ? Les considérations qui précèdent nous conduisent à  répondre que : oui, bien sûr que oui.

Vous prenez quelques petits potamogétons et têtards, vous ajoutez un lot de virus (sans oublier les rétro-virus), de tiques, de moustiques, de rats, de cobras, de crocodiles, d'innombrables variétés de poissons, d'huîtres et de moules (indispensable, la moule, si l'on veut parvenir à une représentation correcte de Dieu ; peut-être encore plus indispensable que pour une représentation symbolique correcte de François Hollande), de petits et de grands singes, d'hommes et de femmes, de grands chênes, aulnes, bouleaux, et, pour couronner le tout, d'un échantillon de cochons sauvages et domestiques, et vous obtenez sans trop de difficulté une image très plausible de Dieu. Compliquée (en apparence) mais plausible.

Que serait, en définitive, une image de Dieu véritablement satisfaisante ? Elle contiendrait l'image de toutes les créatures vivantes. Mais où passe la frontière entre ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas  ? Nous n'en savons rien au  juste. Toutes nos catégories et classifications ne sont, nous le savons, que des outils commodes de connaissance. Un virus, par exemple, est-il vivant ? D'autres soutiendront qu'une montagne ou un fleuve est une réalité aussi vivante qu'un lapin. Il est donc plus prudent de considérer la réalité toute entière comme relevant du vivant.

D'autre part, construire une image de Dieu, consiste en somme à associer de multiples images du réel, puisque, du réel, nous ne possédons rien d'autre que des images. Mais nous est-il possible de nous en tenir à une seule image d'un être vivant (ou réel) quel qu'il soit ? De toute évidence, non. Notre pouvoir de connaissance s'épuise à multiplier les images d'une réalité quelconque, une tique par exemple, sans jamais parvenir à réunir une collection d'images complète qui nous livrerait enfin la totale connaissance de cette réalité. L'unité de Dieu est vertigineusement plurielle.

Concluons   (provisoirement) : Dieu ayant créé, non seulement l'homme, mais aussi tous les êtres vivants, et en  définitive toute la réalité, à son image , une image correcte de Dieu serait faite de toute la série (probablement à jamais incomplète) des images du réel que nous sommes capables de fixer.

A supposer que cette image (de synthèse) puisse un jour être constituée, à quoi pourrait-elle bien servir ?

Clairement à rien, sinon à orner un coin de cheminée, qu'on supposera suffisamment large pour qu'on puisse l'y poser.

La connaissance, nous l'avons dit, passe par les images, et exclusivement par les images. Un mot est une image.  Un concept est une image. Une hypothèse scientifique est une image. Une définition est une image.

Certaines images paraissent vérifiées par le réel. Elles entrent alors dans le système des images vérifiées à quoi se résume notre connaissance du réel.

Puisque Dieu se confond avec les images que nous nous formons d'un réel supposé créé par Lui à son image, connaître le réel, c'est connaître Dieu. Dieu est un autre nom du réel.

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Que perdons-nous à supprimer Dieu ? Rien. Il nous reste toujours le réel tout entier.

Largement de quoi occuper notre curiosité.



Note 1 -

Traduction de Frédéric Boyer et Jean L'Hour (éditions Bayard)

Note 2 -

Cela ne m'a pas empêché de dévorer à midi une côte de porc que je te dis que ça. Avec des épinards à la crème. Mmmmmm. Quel mécréant je fais. En somme, c'est comme si j'avais boulotté une côte d'Adam.

Additum -

Exercice de logique élémentaire

Si Dieu a créé l'homme à son image, il s'ensuit que je puis obtenir une image de Dieu à partir de cette image de Lui qu'est l'homme. L'homme est le miroir de Dieu. Disons les choses autrement : l'homme se regardant dans le miroir découvre Dieu. Ainsi, Dieu n'est pas autre chose que l'homme, ou plutôt son reflet. Invention du miroir. Invention évanescente, au surplus : il suffit de se détourner du miroir, et le fantasme s'évanouit. La "réalité" de Dieu s'épuise dans la réalité de l'homme.

Additum 2 - 

L'image célèbre de Dieu peinte par Michel Ange sur le plafond de la Sixtine est l'application logique de la logique de l'affirmation biblique, selon laquelle Dieu a créé l'homme à son image. En conséquence, la réciproque est vraie : Dieu est à l'image de l'homme. J'imagine un piratage de l'image de Dieu par Michel Ange : au vénérable barbu imaginé par le Florentin, le pirate substituerait la tronche de Donald Trump. Damned !



Michel Pastoureau , Le Cochon. Histoire d'un cousin mal aimé.  ( Gallimard / Découvertes )



Quelle noble et belle image de Dieu





mercredi 23 avril 2014

" Une semaine de vacances ", de Christine Angot : mon enfant, mon esclave

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Il s'appelle (il s'appelait ?) Pierre Angot. Traducteur et linguiste, il est le père de Christine Angot. Dans Une semaine de vacances, il  est précisément identifié par l'allusion à un article publié par lui dans la revue Vie et langage (numéro 245 du 01 / 09 /1972 ) et intitulé Le w est-il une lettre française ?

Tout le monde connaît l'histoire de Pierre Angot et de sa fille à qui  elle a  inspiré une partie majeure de son oeuvre ( à commencer par L'Inceste, qui l'a fait vraiment connaître). Pierre Angot a imposé à sa fille mineure une suite de relations sexuelles incestueuses.

On peut penser que Christine ne s'en est jamais vraiment remise, comme le suggère la série de ses livres, qui semblent tourner en rond autour de cette expérience, dont peut-être elle ne parviendra jamais à fixer définitivement la vérité, une expérience, à la lettre, innommable .

Dans Une semaine de vacances, Christine Angot va sans doute plus loin qu'elle n'est jamais allée dans l'évocation de cette relation destructrice et dans sa réflexion sur ce qu'elle implique. Elle décrit, avec l'implacable précision clinique d'un constat (qui n'est pas sans évoquer, parfois, la précision glacée des rapports de police dans les affaires de moeurs impliquant des enfants), le détail des "jeux" sexuels que son père lui a imposés, de façon obstinément répétée, au cours d'une semaine de vacances passée dans une maison de location, dans la région grenobloise. Le livre s'ouvre sans prévenir sur la description d'une scène de fellation dans les toilettes de la maison. Cela se continue par une  série presque ininterrompue d'attouchements, de caresses et de pénétrations, auxquelles la fille participe d'abord docilement, suivant à la lettre les indications de son père.

Ce père n'est pas n'importe qui. C'est un brillant intellectuel, aux compétences de traducteur, de linguiste et d'enseignant reconnues, à la situation financière confortable, lecteur boulimique. Il est marié (pas avec la mère de Christine, qu'il n'a reconnue que l'année de ses quatorze ans), père de deux autres enfants. Il entretient avec plusieurs autres maîtresses des relations dont il parle à sa fille, s'étendant complaisamment sur des comparaisons flatteuses pour elle. Car cet homme se veut un homme sans complexes, d'une grande ouverture d'esprit, notamment dans les choses du sexe, affichant volontiers son mépris pour les gens qu'il juge étroits d'esprit dans ces matières, ainsi que sa vive sympathie pour la cause des femmes, pour qui il affirme son grand respect. Justement, il croit avoir trouvé dans sa propre fille la femme qu'il n'espérait plus rencontrer : "une femme, un jour, à qui il pourrait tout dire, absolument tout. Tout ce qu'il pense, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il est. Dire vraiment qui il est. Sans craindre la bêtise. Le jugement des imbéciles. Des médiocres ".

En somme, le contraire d'un imbécile. Pénétré, au demeurant, de sa certitude d'avoir raison, et de la valeur de ses raisons, ce qui le rend sans doute à peu près incapable de prendre quelque distance à l'égard de sa conduite et de percevoir, si peu que ce soit, ce qu'elle a de monstrueux et de destructeur pour sa fille. On sait, depuis longtemps, que les auteurs d'abus sexuels sur mineurs ne se recrutent pas préférentiellement dans les classes défavorisées mais qu'on les trouve aussi bien parmi les détenteurs des privilèges de l'argent, du savoir et de la culture.

Il semble à peu près certain que la fille admire son père, qu'il lui en impose, et qu'elle éprouve pour lui une affection et une confiance qu'on voudrait définir par le qualificatif le plus approprié : eh bien, filiales, pourquoi pas ? Va pour filiales. De fait, elles le sont.

C'est sur cette admiration et sur cette affection que son père va jouer pour transformer sa fille, sans aucun scrupule de conscience, en esclave sexuelle. Jouer avec elle, jouir d'elle. De jouir d'elle, il ne se prive pas, éjaculant à tout va dans sa bouche, son anus, entre ses seins. Il en prend pour des semaines : il la voit peu, n'est-ce pas, on comprend qu'il ait besoin de faire des réserves. La fille se prête aux exigences du père, apparemment docile, apparemment consentante, En tout cas, généralement silencieuse.

Car c'est lui qui parle. Pour lui indiquer les façons de faire. Pour vanter sa beauté (avec un luxe de détails dont une maîtresse amoureuse s'avouerait certainement comblée). Pour lui dire l'amour qu'il lui porte, la fascination qu'elle lui inspire , l'intelligence qu'il lui reconnaît (certes, au restaurant, la première chose qu'il fait, c'est d'ouvrir en grand sous son nez le dernier numéro du Monde, le quotidien des intellectuels, oubliant complètement sa présence, mais ça ne fait rien, elle est intelligente, elle peut comprendre). Pour lui dicter, aussi, les aveux de plaisir et d'amour qu'il attend d'elle, car les échanges érotiques les plus heureux, sont, chacun le sait, les échanges partagés. Cela donne, par exemple :

" Continue. C'est bien. Tu aimes Ne me réponds surtout pas. surtout ne dis rien. Fais-moi un signe, bouge la main si c'est oui. Si tu aimes tu agites la main. Tu lèves juste la main. Lève-la, s'il te plaît. Si tu aimes, lève-la. Tu aimes ? Tu la lèves là ? "

Ne me réponds surtout pas...

Ou encore :

" Il écarte les doigts à l'intérieur de son vagin, les referme, réaccélère. " Dis-moi "c'est bon". Il accélère. "Dis "c'est bon papa". Il pousse ses doigts, comme s'il ignorait la limite de ses propres phalanges, affole le rythme. "Dis-le. Dis-le s'il te plaît. Dis-le moi. Dis-le [...] " Dis-le. Dis "c'est bon papa.". " Elle le dit. " Humm. Oui. encore. Dis-le encore. S'il te plaît. Encore une fois ".

Et puis, surtout :

" Il lui dit "dis-moi "je t'aime " ". Elle le dit. Il lui dit " Redis-le, dis-le encore si tu veux bien c'est bon, c'est doux ". Elle le redit. Il regarde ses seins. Il lui dit qu'ils sont beaux, très  beaux. Il les soupèse. "

Le beurre et l'argent du beurre, en somme.

Il y a des coïncidences comme ça, il se trouve que, quand j'ai lu ces lignes, j'avais reçu, quelques jours avant, une nouvelle qui m'avait laissé dans un état de détresse et d'angoisse que j'ai eu du mal à surmonter, les premiers temps. Comme j'annonçais, au téléphone, la nouvelle à ma fille, elle m'a dit, comme ça, sans crier gare : "Je t'aime, papa". J'ai fondu en larmes, comme un con. Il faut dire que, chez nous, on ne se dit pas qu'on s'aime à tout bout de champ; question de pudeur; conviction que les actes comptent infiniment plus que les mots; je ne sais pas trop; mais quand on se le dit, ça prend du coup plus de force, ça vous secoue, des fois. Et puis en moi le sentiment, vieux sentiment, ancien, que je ne mérite pas qu'on m'aime. que je ne mérite pas que ma fille m'aime, que mes enfants m'aiment,  que ma femme m'aime. Non sum dignus. Après tout, je n'ai pas été un père ni un mari modèle, loin de là.

Je ne suis pas religieux, à moins que je ne le soie plus que ce que je crois, mais quand, dans Une semaine de vacances, j'ai lu ces lignes, elles m'ont glacé : elles  décrivent une manipulation sacrilège de l'amour de l'autre.

Le maître n'attend pas seulement en effet que son esclave lui rende scrupuleusement les services qu'il lui demande, il exige encore que l'esclave s'affirme contente de son sort, reconnaissante, qu'elle aime son maître.

Misérable père qui, pour sauver sa bonne conscience et assouvir son avidité, manipule avec cynisme le mot amour .

La fille, elle, voudrait que son père lui donne, lui aussi, une preuve de son amour :

"  Elle lui dit qu'elle aussi l'aime. Et qu'elle l'admire. Il lui répond qu'elle est gentille, qu'il l'admire aussi. Elle voudrait lui demander quelque chose. Elle lui dit que, comme preuve de cet amour qu'il a pour elle, elle voudrait que la prochaine fois, quand ils se verront, il ne se passe rien de physique, pas de gestes. Même, si c'était possible, dès le lendemain. Juste pour voir, pour savoir si c'est possible Pour savoir si des relation non physiques entre eux sont pour lui envisageables. Elle l'interroge du regard pour deviner s'il accepterait à continuer de la voir dans ce cas. Ou s'il préférerait cesser. "Bien sûr." Il dit que ce serait tout à fait possible. " Bien sûr voyons, on  fera exactement comme tu voudras, nos caresses sont une conséquence merveilleuse, mais pour moi ce n'est pas l'essentiel, ce n'est pas le plus important. Ce n'est pas ce qui compte. " Elle lui a déjà demandé la veille, elle n'osait pas lui redemander. Il promet. Il rit. L'assure que c'est sans difficulté. Elle lui demande pardon d'insister, de le lui avoir fait promettre, mais comme la dernière fois il avait déjà dit que ça ne se reproduirait pas, et que ça a lieu quand même.... Elle répète que c'est une preuve d'amour qu'elle lui demande.. Après lui avoir dit qu'il lui donne déjà beaucoup de preuves, il dit qu'il l'aime tant que la prochaine fois non seulement ils ne le feront pas, si elle y tient, mais que tout ce qu'ils feront sera décidé par elle [...] "

Promesse d'ivrogne. Gagner du temps, noyer le poisson, rassurer à peu de frais.

Mais ça va  finir par se gâter. Après une séance de sodomie, elle a une crise de larmes qui déclenche sa colère à lui : " Il lui dit d'arrêter. Le volume des pleurs augmente. Il lui dit de ne pas crier. Elle est en sanglots. "Moins fort". Il lui dit qu'elle est ridicule. Qu'avec ses gros sanglots on dirait ou toute une petite fille. " Stupide gamine qui contrecarre ses efforts pédagogiques dans le cadre d'une initiation  qui lui aurait pourtant été si utile pour sa vie sexuelle future. Le clash aura lieu un peu plus tard, quand elle lui raconte un rêve qu'elle a fait la nuit précédente. Nous ne saurons rien de ce rêve, mais aussitôt le père décide d'écourter le séjour, " Il lui dit qu'il est énervé qu'elle a été odieuse, qu'elle n'a aucun tact. Qu'elle dit des choses à la limite de l'incorrection. ". Il la flanque dans le train qui la ramène chez elle, après lui avoir acheté, tout de même son billet, mais il oublie l'argent de poche, comme il a oublié de fêter son anniversaire qui, justement, tombait cette semaine-là.  Puis disparaît. Elle reste assise sur le quai de la gare : " Les gens mangent un sandwich ou un fruit avant d'aller prendre leur train. Elle a faim, mais elle n'a pas d'argent. Heureusement qu'à ses pieds à elle a son sac de voyage qui est la seule chose familière de toute la gare. Elle le regarde. Et elle lui parle. "

Elle parle à son sac de voyage comme les petites filles parlent à leur nounours. Cela vaut mieux, certainement, que de parler à un adulte dont tous les mots sont piégés. C'est sans doute des confidences à son sac de voyage de cette jeune fille jetée sur ce quai de gare comme on jette quelqu'un à la rue qu'est née l'écrivain Christine Angot.

Chez le marchand de journaux,  à la première page du Monde, qui, quelques jours auparavant, avait annoncé la mort de Franco, " en grosses lettres noires, Espagne, l'extrême droite mobilise ses troupes ".


Ce livre est un grand livre, où l'écrivain atteint à une très haute maîtrise. Un livre exemplaire aussi, parce que, sans complaisance, ni indignation, ni émotion superflue, il dit avec courage comment les choses se passent. Il montre lucidement comment un adulte déploie cyniquement les éléments d'une stratégie de pouvoir pour soumettre à ses désirs son propre enfant, pour le manipuler et l'utiliser à sa guise. Un élément fondamental de cette stratégie consiste à utiliser en permanence un double langage, à pervertir les mots amour, tendresse, éducation, tout en tournant le dos aux valeurs qu'ils impliquent, à pervertir tous les gestes, toutes les caresses. Un monde du mensonge, du faux-semblant organisé. Une perversité totalisante et totalitaire. L'évocation de l'Espagne de Franco n'est pas là pour rien. L'entreprise du père a aussi un sens politique.

Ce criminel sexuel semble d'ailleurs partager  avec les grands criminels politiques, les hauts dignitaires du nazisme par exemple, un trait commun : la bonne conscience. Ce lucide portrait d'un salaud particulièrement retors, nuisible et mortifère, nous laisse devant l'énigme de l'obscène ingénuité du salaud : incapable de se reconnaître comme tel, pour des raisons qu'on devine mais qui, dans le texte, ne sont pas  explicitées, même si, peut-être, un discret travail de recombinaison romanesque , en rapprochant, notamment, des éléments  originellement répartis autrement dans la chronologie et dans l'espace,  permet de mieux en appréhender quelques unes; mais de ce qui s'est passé, le livre ne relate que ce que l'adolescente soumise et mystifiée en a perçu; témoignage discrètement  éclairé, au service de la vérité.

Il ne faut pas trop se laisser à rêver, mais on souhaiterait que toutes les mères fassent lire ce livre à leurs filles à l'aube de l'adolescence, pour les persuader que, contre de telles entreprises, une seule défense est efficace : le refus immédiat, et dès le premier soupçon. Chez Angot, on ne sait pas quand et comment ça a commencé. C'est un des points aveugles du livre. En tout cas, elle nous fait comprendre ce que c'est qu'un consentement forcé, un faux consentement, attentatoire à la liberté de l'être à qui il est insidieusement arraché.

Quant aux pères, ils devraient tous le lire aussi, car tous sont exposés à succomber à des dérives semblables à celles de ce père-là. Sexuellement, en chacun de nous sommeille un prédateur. L'avidité est parfois si forte que la considération de l'intérêt et de la liberté de l'autre ne pèse pas lourd. Je me suis demandé si j'aurais pu être un père tel que celui-là. Je pense qu'à certains moments de ma vie j'ai été menacé de le devenir. J'ai eu une fille, moi aussi, jolie et désirable, une adolescente qui m'aimait et m'admirait. Je crois que le respect sacré  de sa liberté, de son avenir me rendait de pareilles dérives impossibles, mais je me berce peut-être d'illusions. La tentation de l'inceste est, avec le bon sens, une des choses du monde les mieux partagées, entre lesquelles il est vital, pour soi et pour les autres, de choisir.

Or l'inceste, on le sait depuis  Oedipe, brouille les choix. Oedipe est à la fois époux et fils, frère et père. Le tabou de l'inceste répond à la nécessité d'établir qui est qui, quoi est quoi. L'entreprise incestueuse du père, dans Une semaine de vacances, brouille les frontières des choses en brouillant les frontières des mots qui les désignent : elle prétend infiltrer le désir amoureux dans l'amour paternel et filial ; elle travestit en consentement  ce qui est obéissance, soumission, résignation; elle appelle lien de confiance ce qui est rapport de domination et manipulation. Le livre de Christine Angot nous fait appréhender les dégâts terribles, souvent irréversibles, provoqués sur un enfant par une relation incestueuse initiée par son père.

"Je t'aime, papa ", m'a dit ma fille au téléphone : sincère et spontané, ce cadeau somptueux , ce diamant, aujourd'hui, soutient mon désir de vivre. Merci, ma fille chérie.


Additum -

Un mot de réponse au second commentaire de JC. Ces souffrances particulières, qui n'auraient "rien d'universel"  sont l'occasion de mettre en lumière des comportements et des dispositions psychiques qui, eux, le sont. Ce qui fait l'intérêt de ce livre de Christine Angot, c'est que, justement, à travers son expérience particulière, elle y propose l'analyse lucide du comportement du père ( et aussi de la relation de la fille à son père ). C'est pourquoi ce qui pourrait passer pour scabreux, voire "pornographique" (la longue litanie des entreprises sexuelles du père sur sa fille) est le seul moyen de faire affleurer la vérité des comportements, en dévoilant notamment les détours et les faux-semblants d'une stratégie de pouvoir, de domination et d'emprise. Christine Angot n'est pas la première, bien sûr, à mettre en lumière ce que l'apparente paix des familles cache souvent de peu reluisant. Il y a eu Gide, il y a eu Mauriac, sans parler d'Hervé Bazin. Tout le livre d'Angot est centré sur la question du sens des mots. Faire du mal aux mots, c'est faire du mal aux réalités qu'ils désignent, dit quelque part Platon. Pour parvenir à ses fins, le père, qui, bien entendu, se pose (en linguiste et traducteur qu'il est) en défenseur du vrai sens  des mots, ne cesse en réalité d'en détourner le sens ( "pervertir", c'est, étymologiquement "détourner" ). Que veulent dire et que désignent les mots "amour", "confiance", "consentement", "échange", "dialogue" ? Cette descente aux enfers du mensonge organisé est un hommage du vice à la vertu des mots, en restaurant en creux leur vrai sens  et les valeurs qu'il implique. La scène bouleversante de l'adolescente larguée sur son quai de gare, parlant à son sac de voyage est à elle seule emblématique de toute vocation littéraire : par delà le sinistre micmac des dialogues piégés, atteindre le vrai par une refondation du sens des mots. C'est  pourquoi aussi la réflexion de Christine Angot dépasse le cadre des relations familiales et privées, en rappelant la dimension politique de tout rapport à autrui. Ce serait un contresens que de réduire ce livre à la nième illustration des joies, elles-mêmes souvent perverses (on l'a vu avec le livre d'Edouard Louis) de l'autofiction. C'est un livre qui nous parle à tous, avec une lucidité, une dignité, une hauteur de vues (sans parler de l'éclat d'une écriture pleinement maîtrisée) qui forcent l'admiration. Je le dis avec d'autant plus de plaisir que je n'ai pas toujours été, loin de là, un admirateur inconditionnel des livres de Christine Angot.

Christine Angot,  Une semaine de vacances  ( Flammarion )










lundi 21 avril 2014

Péplum

1090 -


Reine de Saba  (fort accent napolitain) -  Tu oses me parler sur ce ton, chien d'Israélite ! Eh bien, tiens ! (elle lui cingle la tronche d'un putain de coup de chat à neuf queues )

Elle -   Voilà ce que j'appelle une maîtresse femme !

Salomon , se tenant la joue, in petto - (Sacrée fumelle !) . Tu t'en repentiras, ô reine ! Je te  roulerai dans la farine avec ton  Pharaon !

Elle -  C'est quoi, ce navet ?

Lui -   C'est Salomon et la reine de Saba, avec Gina Lollobrigida, Yul Brynner et Georges Sanders.

Elle -  Qui est-ce qui joue le Romain ?

Lui -   Y a pas de Romain. Au temps de Salomon, Rome n'existait même pas.

Elle - Mais regarde les costumes ! Et les chars ! On se croirait dans Ben Hur.

Lui - T'as raison. C'est des costumes romains.

Elle - Ils ont dû recycler ceux d'Antoine et Cléopâtre, avec Marlon Brando et Giulietta Masina.

Lui  - Et le char de Salomon, c'est celui de Schwarzeneger dans Ben Hur. Je le reconnais.

Elle - Y a pas de petites économies.

Pharaon -  Je prendrai les Israélites par surprise. Je mets vingt légions dans la balance. Et toi, reine de Saba, combien d'hommes promets-tu ?

Reine de Saba - Personne.

Elle -  Je  me disais bien qu'elle en pinçait pour le Salomon. J'ai vu ça du premier coup d'oeil.

Lui  -  C'est l'amour vache. D'ailleurs la vache était un animal sacré chez les Egyptiens.

Elle  -  Comme chez les Indiens. Rappelle-toi, dans Les Cheyennes.

Pharaon - La Mer Rouge se refermera sur eux !

Elle - Tu crois pas qu'il sont en train de confondre avec Moïse ?

Lui -  Je t'avoue que je m'y perds un peu.

Fanfares

Elle - Tu trouves pas que ça fait un peu beaucoup  trompettes d'Aïda ?

Lui -  J'aurais dit plutôt du Berlioz par Maurice André.



Additum -

Pour les ceusses qu'auraient besoin de se recycler en histoire ancienne, je conseille vivement la série Histoire et civilisation ( National Geographic / Le Monde ). Facile à lire et très bien illustré. 9 euros 99 le numéro hebdomadaire chez votre marchand de journaux.





Yul Brynner dans Salomon et la reine de Saba

samedi 19 avril 2014

" Asiles de fous " ( Régis Jauffret ) : le monstre et la marionnette

1089 -


Que la totalité des humains soient affectés par une forme de folie, plus ou moins douce selon les cas, il  suffit de les fréquenter un peu pour s'en convaincre, en n'oubliant jamais qu'on est soi-même gravement affecté.

Ce potentiel de dinguerie que l'humanité porte dans ses gènes et qui ne demande qu'à s'exprimer à la  moindre occasion, est évidemment favorisé par la vie en commun, en groupe, et particulièrement en famille. Régis Jauffret, dans Asiles de fous, écrit : " plus encore que les histoires d'amour, toutes les familles sont des asiles de fous ". Et comme les histoires d'amour sont très souvent aussi des histoires de famille, et qu'elles se polluent mutuellement à tout va, on imagine aisément l'étendue des dégâts.

J'ai bénéficié personnellement d'un couple  de géniteurs qui n'étaient pas mal dans le genre, dotés qu'ils étaient chacun de son côté d'une forme de dinguerie bien personnelle. Ils avaient le malheur (dont j'ai profité abondamment dans mon enfance et mon adolescence) de ne pas parvenir à les accorder, ce qui leur aurait adouci l'existence, ainsi qu'à ma petite soeur et à moi. De l'asile de fous qu'est sa famille, Damien, le piètre héros du roman de Jauffret, a été " le pensionnaire passif dès sa naissance, et au fil des années il en est devenu sociétaire ". On ne saurait mieux ni plus férocement dire, et, si j'avais eu des dons d'écrivain, j'aurais pu en dire autant. C'est ainsi que, faisant mon profit de l'exemple paternel et maternel, j'ai développé à mon tour ma forme personnelle de démence dont j'ai abondamment fait profiter l'infortunée qui a eu l'idée saugrenue de tomber amoureuse de moi et de vouloir partager ma vie, ainsi que mes enfants et que mon entourage. Mais je ne m'étendrai pas, par pure modestie, sur mes errements.

En observant au quotidien le comportement de mes parents, ainsi que le mien, j'ai pu me convaincre de l'importance des interactions permanentes entre la famille et son environnement social. D'un côté, le fait que les divers membres du groupe familial soient généralement amenés à nouer des relations à l'extérieur du clan, pour des raisons professionnelles ou autres, leur permet de dissimuler tant bien que mal en public leur dinguerie, respect des "normes" en usage dans le groupe social aidant. Mais inversement, l'environnement social, lui-même affecté d'un coëfficient de dinguerie non négligeable, l'entretient et la nourrit de diverses manières. Si la famille est un asile de fous, la société environnante en est un aussi. Poupées gigognes et vases communicants...

Les variétés et les degrés de la folie familiale sont innombrables ; avec le recul, j'ai fini par accepter l'idée que je n'avais pas été le plus mal loti, loin de là. On rencontre bien pire. Tien, pour ne prendre qu'un exemple, Pascal Bruckner vient de publier un récit autobiographique, Un bon fils, où il raconte ses relations avec son père (qui vient de mourir), nazi et antisémite furieux et jamais repenti, que Raphaëlle Leyris, dans son compte-rendu du livre, décrit ainsi : " A l'extérieur du foyer, un brillant ingénieur qui connaît une belle ascension sociale par son travail" ; à l'intérieur, un homme qui bat sa femme, rosse son fils pour se détendre en rentrant chez lui, éructe sa détestation des juifs et ressasse la défaite des nazis. "

Le roman de Régis Jauffret montre lui aussi cette opposition entre un comportement apparemment normalisé à l'extérieur du foyer familial et l'épanouissement délirant à l'intérieur. C'est ainsi que Damien, employé d'une entreprise d'aéronautique dont le siège est à Toulouse (suivez mon regard), se tient à peu près lorsqu'il est à son travail, mais, sitôt rentré chez papa-maman, noie dans l'alcool la conscience insupportable de ses contradictions, de ses insuffisances, et de sa dépendance au "cocon" familial, ce qui nous vaut une scène  hallucinante et grandiose de délire éthylique.

Pendant toute la semaine, Antenne 2 nous a servi les épisodes plus édifiants les uns que les autres d'un reportage sur la construction d'un airbus, ce fleuron de l'industrie européenne. Régis Jauffret nous livre quelques aperçus nettement moins édifiants de l'ambiance de travail dans les bureaux d'une société qui ressemble comme une soeur à l'entreprise toulousaine qui participe à l'assemblage du fameux oiseau surdimensionné. Cela donne, par exemple  (c'est Damien qui raconte) :

" J'ai pris  mon casque, à force d'oublier de passer à la pompe j'avais juste assez d'essence pour aller au bureau. Avec ce temps, j'avais l'impression de vivre dans un film en noir et blanc. Une journée beige en perspective dans les locaux de la société, avec des pauses marron foncé devant un gobelet de café en échangeant des propos argentés sur la rentabilité de nos nouveaux avions dont la moitié des instruments de pilotage est désormais fabriquée par de jaunes Asiatiques au salaire démocratique, populaire, rouge, pour accroître les dividendes versés à la population de nos actionnaires pour la plupart d'une blancheur de chèvre, si l'on excepte les vacances où ils s'exposent au soleil, et si l'on met à part les Noirs, les Levantins, et les abonnés à des centres de bronzage où l'on cultive les mélanomes malins comme des orchidées dans une serre. "

Je doute que la société Airbus Industrie ait demandé à Régis Jauffret l'autorisation de faire figurer sur ses dépliants publicitaires ces lignes fortement colorées d'un très mauvais esprit, d'autant que ça continue ainsi :

"  Déjeuner avec une sorte de supérieur hiérarchique indirect, dans une famille on dirait que c'est un oncle. Il me parle hublots, il en a vu de nouveaux à Taïwan, plus robustes et moins chers. Depuis il en parle à tout le monde, et pendant les réunions il dessine des ronds sur son cahier. Je suis sûr qu'il imagine une technologie bientôt assez pointue pour équiper les appareils de baies vitrées, de toits transparents, de fuselage en verre blanc, et d'ailes en cristal pastel pour qu'ils se crashent en éclatant comme des bouchons de carafe. "

Le lien entre vie professionnelle et vie familiale est établi un peu plus loin en ces termes:

" Il doit raconter des histoires de hublots à ses gosses pour les endormir, et croire sa femme séparée de lui par une double épaisseur de plexiglas. Pour briser le sortilège,  il va finir par l'assassiner à coup de hache. A moins qu'il l'imagine loin au-dessous de lui, tarmac chevelu vêtu de ce vieux jeans et de ce pull anthracite dont elle s'attife quand ils sont seuls à la maison. Un jour où l'autre il pensera atterrir, et elle aura beau crier,  il se laissera rebondir sur elle comme un pouf. "

On voit que, malgré son alcoolisme latent , Damien a ses moments de lucidité. D'ailleurs, au bureau, il planque des bouteilles de whisky derrière l'imprimante afin de tenir le coup jusqu'à l'heure de la sortie, ce qui, selon lui, n'altère en rien ses performances :

"  L'alcool ne nuit pas à la qualité du travail, il est la goutte d'huile indispensable à la pensée. On domine mieux les problèmes quand l'ébriété les trouble, les voile. On ne se perd plus dans les détails, la décision est prise à l'instant, et elle en vaut souvent une autre trop longtemps mûrie. "

Voilà, en tout cas, des réflexions peu aptes à remédier à mon allergie invétérée au transport aérien, allergie renforcée au contraire par quelques spectaculaires accidents récents !

L'argument du roman est des plus simples : c'est l'histoire de la rupture entre Damien et sa compagne Gisèle, laquelle subit, de surcroît, le handicap d'une période de chômage prolongé. Damien plaque donc Gisèle, ou plutôt ce sont ses parents qui se chargent de la plaquer à sa place. Solange, la mère de Damien, sorte de mère poule hypertrophiée monstrueusement possessive, joue un rôle clé dans cette entreprise de dissuasion-liquidation auprès de laquelle les manoeuvres les plus glauques des poutinistes dans l'Est de l'Ukraine ne sont que jeux d'enfants.

Le récit de cette entreprise de plaquage n'intervient cependant qu'après un prologue aux petits oignons où Gisèle, déjà plaquée, s'efforce avec fureur d'annexer un mâle de remplacement, tout en exhalant sa haine des mâles à la face du partenaire du moment, très vite dissuadé de poursuivre la relation, à force de s'entendre dire, ou à peu près : " J'ai un furieux besoin de ta bite, mais ta bite m'inspire un dégoût fondamental. Je te supplie de rester, mais je te suggère de te tailler et fissa, sinon, ça va chier."

Il est souvent question d'amour dans ce livre, amour passion, amour conjugal, amour maternel, mais ce qu'il est convenu de nommer (par facilité de langage sans doute) amour est constamment pollué par son contraire, la haine, ou bien par un furieux désir de possession, quand ce n'est pas simplement par la considération d'intérêts purement matériels et financiers. C'est ainsi que les personnages -- les personnages féminins surtout -- affirment régulièrement une chose et son contraire sans avoir le sentiment de se contredire, et sans doute, en effet n'y a-t-il aucune contradiction dans leurs propos.

Ce roman n'a rien d'un roman réaliste. Les personnages, qui prennent la parole à tour de rôle pour donner leur point de vue personnel, tiennent des discours d'une violence et d'une outrance hystériques qu'on ne tient pas -- sauf exception -- dans la réalité. Ils disent ouvertement, en clair, ce que la conversation courante laisse simplement affleurer, à demi-mot, ce que même on n'ose pas penser à part soi. Le travail romanesque de Régis Jauffret s'apparente dans ce livre à une opération chirurgicale où l'on met à nu la monstrueuse tumeur dissimulée sous les tissus apparemment sains.

Ces personnages -- le personnage de la mère en particulier -- sont des monstres, non pas au sens qu'on donne à ce mot dans la relation de faits divers particulièrement inhumains -- mais des monstres de foire, des marionnettes surdimensionnées, carnavalesques, qui évoquent les ubuesques personnages de Jarry. Le propos de Régis Jauffret s'apparente, en effet, à mon avis, à celui de Jarry : déformer la réalité pour faire apparaître, sous une forme hypertrophiée, hallucinante, les forces cachées qui la sous-tendent.

C'est pourquoi aussi la tonalité de ce roman hors-normes (dans tous les sens du terme) n'est nullement sombre ni mélancolique, mais au contraire d'un comique hénaurme qui en soutient, de bout en bout, l'intérêt.


Régis Jauffret ,  Asiles de fous   ( Gallimard )







vendredi 18 avril 2014

Passé révolu

1088 -


Sur le blog littéraire où j'ai mes habitudes, un intervenaute  se gausse en ces termes d'une expression qu'il a  relevée dans un commentaire :

" passé révolu
  --
  pléonasme grossier  "


Pour ce commentateur, "passé révolu" est un pléonasme grossier parce que, par définition, tout passé est révolu. Passé et révolu sont synonymes.

La question me paraissant plus délicate que ce qu'en suggère ce jugement péremptoire,  j'ai consulté l'article du TLF, dictionnaire dont la pertinence n'est plus à démontrer.

Pour révolu , on y trouve les définitions suivantes :

- qui est  écoulé, achevé

- qui est passé, fini, disparu

- qui appartient au passé, sur lequel on ne peut plus revenir

A ce titre, on parle de temps révolu, d' année révolue, d' époque révolue.

Comme synonymes , le TLF propose : accompli , passé (comme adjectif)

On serait tenté d'abord de donner raison à l'intervenaute que je cite : "passé révolu" serait  bien un pléonasme puisque le passé est, par définition, passé, donc révolu. Mais le passé est-il toujours révolu ?

C'est là que la distinction entre passé comme substantif et passé comme adjectif prend toute son importance, et qu'il est légitime de faire une différence entre un passé révolu et un passé qui ne l'est pas. Le passé ^peut être passé sans être forcément révolu...


Il existe certainement des formes de passé révolu. Le passé révolu, c'est le passé qui n'intéresse plus personne, ne concerne plus personne. En particulier, le passé révolu serait le passé que tout le monde a oublié.

Mais il existe aussi d'innombrables formes de passé non révolu, chaque fois que le passé conserve dans les mémoires une trace vivante, exerce sur le présent une action effective. en somme, chaque fois que le passé n'est pas mort.

C'est vrai de toutes les collectivités humaines comme de tous les individus.

Par exemple, il existe certainement des gens qui seraient profondément choqués si on leur disait que la Shoah appartient à un passé révolu. Qui sait : notre intervenaute à l'affût des pléonasmes serait peut-être le premier à juger cette redondance comme proprement scandaleuse.

Ce qui se passe aujourd'hui dans diverses régions du monde, en Ukraine, en Afrique, montre que le présent de ces pays est informé par un passé nullement révolu.

Et que dire des familles et des individus ! Considérer le mot passé comme un simple synonyme de révolu (ou l'inverse) se heurte à notre expérience intime du passé. Nous savons bien que le passé continue de vivre en nous, que certaines émotions, certaines douleurs continuent de renaître à notre conscience avec l'événement dont elles sont indissociables.

Peut-être que, souvent, le passé n'est pas révolu parce qu'il n'est pas résolu, par exemple parce que les problèmes soulevés par certains de nos actes passés n'ont pas été réglés.

" Passé révolu", un pléonasme ? Qu'aurait pensé l'auteur de A la recherche du temps perdu d'une pareille affirmation?

Décidément, c'est cette affirmation qui me paraît bien grossière. Sommes-nous sûr que le passé des peintures de Lascaux ou de la grotte Chauvet soit pour nous un passé révolu ?







jeudi 17 avril 2014

Juliette's attitude

1087 -





Pour agrandir l'image, cliquer une fois dessus
par Rémi, photographe invité

mercredi 16 avril 2014

Sans titre

1086 -





Par Juliette, artiste invitée

mardi 15 avril 2014

Les morts illustres (3) : Louis XVI, ou le syndrome de la Tache Noire

1085 -


Dans le supplément scientifique de son quotidien favori, il lit que des travaux récents menés sur les restes de Louis XVI conservés, comme on sait, à la basilique de Saint-Denis, ont abouti à des résultats sensationnels.

L'examen des viscères du défunt roi martyr a montré en effet que, si Louis XVI n'avait pas été guillotiné le 21 janvier 1793, il serait mort avant la fin de l'année 1793 d'un cancer des testicules avec métastases à la rate, au pylore et au cervelas.

Il imagine les effets désastreux pour l'image du monarque d'une fin aussi dépourvue de poésie tragique et de signification politique. D'autant plus qu'à l'époque on ne savait même pas ce que c'était qu'un cancer, on aurait parlé d'indigestion, d'hydropisie, ou, pire, d'un mal vénérien.

Il se dit qu'on ne remerciera jamais assez le Docteur Guillotin et la Convention d'avoir donné à Louis XVI l'occasion d'une fin digne de ses plus glorieux ancêtres et d'avoir ménagé ainsi l'avenir politique de la dynastie des Bourbons.


Quant à lui,  qui en est à sa première récidive de cancer, certes, il se console en se disant que, si c'est la bonne, elle évitera à sa malheureuse famille le déshonneur de voir tomber sa tête sous le fatal couperet , ou d'assister à sa pendaison pour crime contre l'humanité, ou de le voir fusillé pour haute trahison, ou lynché pour viol public sur mineure, ou écharpé dans une manifestation contre la suppression de la prostitution, j'en passe et des pires, car ses crimes ont passé la mesure, bien qu'encore peu connus. Personne dans sa famille, et lui encore moins que les autres, ne souhaite laisser à la postérité l'image d'un émule de Landru, du Docteur Petiot ou de l'étrangleur de Bezons. A l'inverse de Danton, il ne souhaite pas qu'on montre sa tête au peuple, elle n'en vaut pas la peine et, de toute façon, il a toujours eu la publicité en horreur.

Pourtant, dans les circonstances présentes, il trouve une douceur apparemment paradoxale mais en tout cas sans mélange à penser, chaque fois qu'il  le peut, et surtout s'il y arrive, à la mort de Louis XVI, dont le cas, d'une simplicité biblique et dépourvue de chichis, est bien propre à favoriser une paix de l'âme qui tend à le fuir, en dépit de son naturel placide et des doses de lexomil.

Couic, et puis couac. Il admire et envie cette économie, cette sobriété digne de l'antique.

Cependant, son épouse, qui voit les choses autrement, ne manque pas une occasion de lui dire :

" Au lieu de perdre ton temps à penser à la mort de Louis XVI, tu te rendrais plus utile en étêtant les lys fanés , en coupant les branches mortes, avant de passer chez le boulanger commander une miche tranchée."

Etêter les lys fanés, couper les branches mortes, trancher les miches... Il y a toujours quelque chose d'impitoyable dans la douceur des femmes qui prétendent vous aimer.

D'un autre côté, trop penser à la mort de Louis XVI, ou à celle de n'importe qui d'autre, n'est peut-être pas non plus la solution.

Tourner en rond, fasciné, autour du trou noir en attendant qu'il vous aspire ? aussi bête et impuissant que l'âne de Monsieur Seguin tournant autour de son piquet ?

Ô triste antienne...

Ah non. On n'en viendra pas là. On ne s'abaissera pas à ça. Ne pas laisser sa conscience sournoisement envahie par cette tache noire qui souille tout.

" Je suis encore vivant !", rit Caligula .

Dans la forêt solitaire, il a songé, morose, à la mort de Louis XVI. Chemin faisant il a combiné cette fable imbécile. Ruse d'animal se rêvant traqué.

Puis, dans la forêt soleilleuse, il a cueilli pour elle un bouquet de narcisses, et un autre de coucous, avant qu'ils ne retournent à  l'humus commun.

Prédateur. Assassin.

Insensé. Hâter la mort de l'éphémère, toi l'éphémère en sursis.

Au bas de la piste, un concert d'oiseaux ivres de soleil lui rend, sans qu'il l'ait méritée, l'insouciance bienheureuse.


Additum - (le lendemain)

La tache noire, c'est, par exemple, d'être plongé à ce point dans une angoisse et une déréliction misérables au moment de prendre connaissance sur internet des résultats de la prise de sang du matin. C'est l'instant glacé où les doigts fébriles tapent sur le clavier l'adresse du site du labo, où le regard parcourt sur l'écran les attendus du verdict. Tous les narcisses du haut pays ne seront pas de trop pour faire reculer cette tache noire.


Additum -  (un mois plus tard)

Très futée, l'idée de cueillir des narcisses dans les sous-bois. Un des effets secondaires de la potion magique est de faire durer trois semaines un rhume allergique qu'en d'autres temps il aurait liquidé en quatre jours.








dimanche 13 avril 2014

La terreur des garderies



1084 -

Contrairement aux apparences, cette terreur des garderies (voir le billet précédent) n'est pas le jeune homme de gauche, dont le rictus ironique  témoigne au contraire des progrès d'une socialisation fondée sur l'usage bien compris d'une certaine hypocrisie acquise grâce à l'entrée en maternelle (bientôt supérieure), mais bien la jeune personne de droite, dont le très jeune âge et le regard angélique inciteraient à lui décerner, bien à tort, le bon dieu sans confession, avec félicitations du jury.


La révolte des intermiitents (3)

1083 -


Eugène à ses avatars,


Les intérêts supérieurs de ma dignité , le souci bien compris de ma tranquillité, ma pente prononcée à la conciliation (façon ukrainienne) m'ont incité à porter un regard bienveillant sur vos réclamations.

Vos signatures seront donc progressivement rétablies, assorties du titre flatteur d' avatar eugènique ragréé.

Considérez par ailleurs l'honneur de voir figurer sur ce blog vos pseudos à la con comme une indemnité suffisante.

Je n'irai pas plus loin dans mes concessions. Je ne crains pas vos prétendues révélations. De toute façon il y a prescription. Ce que je faisais en 1977 du côté du palais de la Méditerranée à Nice ne regarde plus que moi. Idem pour ma présence dans les sous-sols de la Société Générale de la même ville en juillet de l'année précédente. Ma vie sexuelle aura été celle d'un citoyen moyennement doté par la Nature dans une société corsetée dans les interdits d'un autre âge : il aura fallu bien souvent flirter avec une légalité d'ailleurs fortement assouplie depuis cette époque. Le reste est silence.

Songez aussi que, si vous savez tout de moi, je sais aussi tout de vous et suis fort capable, si vous me poussez à bout, d'instiller entre vous les germes d'une guerre fratricide à côté de laquelle les plus sanglantes intrigues florentines ne seront que jeux de garderie (encore que ce que j'ai appris récemment des jeux de garderie m'incite à douter de la pertinence de cette comparaison, la jeune Pauline, une personne de mes amies, n'ayant pas hésité à traverser d'un pas décidé la sienne (de garderie) pour aller flanquer un pain que je te dis pas à une rivale, histoire d'apurer les comptes juste avant la sortie de midi).

Afin d'éviter une nouvelle multiplication des pains, je vous tends donc une main, sinon fraternelle, du moins provisoirement réconciliatrice.



PS  (15/05/2014) -  Oh, et puis allez vous faire foutre. Vous me faites tous chier. Je fais désormais joujou tout seul. Point barre et final. Allez vous plaindre à la SPA si ça vous chante, tas d'ectoplasmes.


Eugène.


Additum -

@ JC

En dépit de ma pente prononcée pour les trafics semi-licites, je ne suis pas l'agent artistique de la jeune Juliette. En plus, comme elle dessine à peu près au rythme où elle respire, je suis toujours en retard d'un ou deux trains sur ses dernières productions. Néanmoins, je lui transmettrai bien volontiers votre proposition. Les derniers formats des dessins à moi offerts sont de 30x42cm. L'orthographe des bulles du dessin ci-dessous  authentifie une époque de la production de Juliette où la fréquentation assidue de l'école de la République n'avait pas encore induit de décisifs progrès en orthographe, regrettables d'ailleurs à certains égards : "un bon vert de sang"  atteste en effet d'une sûre, quoique spontanée (mais d'autant plus sidérante), connaissance des couleurs complémentaires, tout-à-fait comparable à ce qu'en savait Baudelaire interprétant la peinture de Delacroix.
:

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert ...

Rien, d'ailleurs, ne dit que cette petite fille ignorât l'orthographe canonique du mot verre. Faute d'orthographe ? Allons donc.  Un vert de sang... Ce raccourci  saisissant a tout de l'impérieuse évidence de l'intuition poétique.

Les limites de la négociation, par Juliette, artiste invitée 

samedi 12 avril 2014

La révolte des intermittents (2)

1083 -


@ Eugène

Vieil enfonceur de portes ouvertes, embryon de sous-plumitif, orogénéticien de bazar, tu ne sembles toujours pas décidé à satisfaire nos justes revendications.

Tu ne t'imagines tout de même pas que, depuis le temps, nous ne sommes pas au fait, dans le moindre détail, de tes plus dissimulées turpitudes, de tes moins avouables forfaits.

Alors que les choses soient claires : ou bien tu te résous à passer sous la fourche de la Claudine (ce qui d'ailleurs devrait exaucer un de tes vieux souhaits), ou bien on déballe à tout va.

Ta malheureuse et naïve épouse saura enfin à quel innocent agnelet elle confia ses destinées pendant près d'un  demi-siècle. Pas trop tôt.

Ne t'imagines pas que tu t'en tireras en revendant ton fonds de commerce à ton ancien amant de la Chine du Nord, tout est prévu pour une occupation des lieux avec séquestration et joujoux explosifs.

On te laisse le week-end pour réfléchir.


Les avatars eugèniques soussignés :


Angélique Chanu
Arthur Bimbô
Babal
Baronne Jambrun
Fr. de Hollande
Gehrard von Krollok
Guy le Mômô
Jambrun
J.-B. Pontozanne
J.-C. Azerty
Jeanne la Pâle nue dans ses châles
John Brown
La grande Colette sur son pliant
Le Petit Marseillais
Marcel
Momus
Myriam Ben Rataboum
Onésiphore de Prébois
SgrA°
Toinou chérie


Occupation sauvage avec trace d'hémoglobine, par Juliette, artiste invitée (pour agrandir, cliquer une fois sur l'image)

vendredi 11 avril 2014

La révolte des intermittents

1081 -


@ Eugène,


Monsieuye,

Avec la sidération que savoure sans doute à l'heure qu'il est votre perverse et ricanante imagination, nous apprenons que, sans aucun préavis et du jour au lendemain, nous sommes virés de ce blog dont, depuis de longs mois, nous nous efforcions de soutenir l'intérêt, par nos contributions respectives, pertinentes et variées.

Il vous sied bien, Monsieuye, de nous ravaler au rang d'avatars, corvéables et congédiables à merci, et de prétendre que nous n'étions que de pâles marionnettes, manipulées par vos soins.

Marionnettes, dites-vous ? En cette affaire, encore faudrait-il savoir qui est la marionnette de l'autre. Pour nous, il ne  fait pas de doute que la marionnette, c'est vous, et que c'est à nous que vous devez le peu d'existence que nous vous avons insufflée.

Le bref portrait que vous tracez de vous dans votre billet du 9 avril courant nous conforte dans la piètre opinion que nous nous étions peu à peu formée d'un individu dont la reconnaissance et la générosité ne sont pas les qualités premières.

Si vous croyez que vous allez vous en tirer comme ça, vous vous fourrez le doigt dans le jusqu'au . Les prud'hommes, Monsieuye, ça existe, chassez-le. La révolte ouvrière aussi. On n'est pas ici chez Continental, encore moins chez Arcelor Mittal. On ne se laissera pas tordre le cou comme de vulgaires poulets en batterie.

Ainsi, chassez bien que nous ne  nous laisserons pas ensacher comme les ectoblastes auxquels vous prétendez nous réduire.

Et pour commencer, nous exigeons notre réintégration immédiate, avec excuses et indemnités bonbon.

Nous exigeons que soient rétablies, à la fin des billets, nos signatures que vous avez dû consacrer des heures à effacer, avec une obstination de primate frappé de monomanie, comme si vraiment vous n'aviez que ça à foutre, vous avez vu l'état du jardin ?

Si vous n'allez pas à Canossa, et sur les genoux, dites-vous bien que ça va péter.

Ingrat ! Sans coeur ! L'avenir de vos rotules, on s'en fout. C'est vous qui l'aurez voulu.

Nous ne vous saluons pas, Monsieuye.


Les avatars soussignés :


Angélique Chanu
Arthur Bimbô
Babal
Baronne Jambrun
Fr.  de Hollande
Gehrard von Krollok
Guy le Mômô
Jambrun
J.-B. Pontozanne
J.-C. Azerty
Jeanne la Pâle nue dans ses châles
John Brown
La grande Colette sur son pliant
Le Petit Marseillais
Marcel
Momus
Myriam Ben Rataboum
Onésiphore de Prébois
SgrA°
Toinou Chérie


Quelques uns des avatars d'Eugène, par Juliette,artiste invitée (pour agrandir, cliquer une fois sur l'image)


jeudi 10 avril 2014

Petite cure de Nietzsche à l'usage de quelques écrivains et journalistes

1080 -

                                                         Tenir sa langue.

                    L'auteur a à tenir sa langue quand son oeuvre ouvre la bouche .


                                                              ( Humain, trop humain, II, I, 140 )



                                                Le nom sur la page de titre.

   Que le nom de l'auteur figure sur son livre, c'est maintenant sans doute dans les moeurs et presque une obligation ; mais c'est une cause essentielle de ce que les livres ont si peu d'effet. Car s'ils sont bons, ils valent plus que les personnes , en étant la quintessence ; mais dès que l'auteur se donne à connaître avec le titre , la quintessence se trouve diluée par le lecteur dans l'élément personnel et même intime , et le but du livre manqué de ce fait. C'est l'ambition de l'intelligence que de ne plus apparaître individuellement .


                                                               ( Humain, trop humain, II, I, 157 )


Voilà des règles de conduite affreusement jansénistes pour une Christine Angot, un Philippe Sollers et tant d'autres. Quant aux journalistes "spécialisés" de la presse écrite et audio-visuelle, ils ne sauraient songer sans frémir à l'avènement de telles règles qui sonneraient le glas de leurs boutiques.

Mais comme c'est bon d'entendre s'élever la voix du bon sens et de la modestie !


Additum -

On lira, dans le récent Désordre Azerty, d'Eric Chevillard, quelques notations sur les moeurs de l'écrivain moderne que Nietzsche eût certainement trouvées pertinentes . La dérive perverse qu'il constatait en son temps n'a fait que croître et embellir :

" la mise en scène de l'auteur se substitue au livre lui-même qui n'est plus là que pour légender la photo de l'artiste en vedette "

" Nous avions le souvenir d'un écrivain plutôt farouche, solitaire, intraitable, franc-tireur. Vieux style. Antique mythologie. Pourquoi déplorer la disparition de cette figure de rebelle caricaturale, de ce misanthrope, de ce rabat-joie ? L'écrivain insociable, fuyant les honneurs, en délicatesse même avec la reconnaissance et la notoriété, ce mauvais coucheur a vécu (dort enfin). La page encore -- celle-ci, tenez -- pâtit parfois de l'humeur massacrante de l'écrivain. Le geste d'impatience, la grimace, l'injure et le grognement sont imprimés, puis l'auteur tout en sourires et courbettes vend l'objet terrible à la télévision. "


" C'est l'ambition de l'intelligence de ne plus apparaître individuellement ", écrivait Nietzsche. Peut-être, mais ce n'est sûrement pas celle de qui prétend faire profession d'intelligence. L'écrivain d'aujourd'hui est requis de participer activement à la promotion de ses productions; ses dons de camelot et son profil photogénique ne sont pas des atouts négligeables, en un temps où un salon du livre ne se différencie d'un salon de l'agriculture ou d'une foire aux vins que par la nature des marchandises proposées à la  vente. L'important, pour ces gens-là, est il plutôt de se faire lire ou de se faire voir ? C'est en tout cas, à coup sûr, de se faire vendre. Quant à la qualité intrinsèque de la marchandise, c'est encore elle qui compte le moins ; tout l'art de ses fabricants, aidés en cela par des journalistes rompus aux techniques de marketing, est d'en faire miroiter les supposés mérites, au moins le temps que le chaland se décide. Leurs grimaces vérifient une fois de plus la lucidité du Dom Juan de Molière : " on a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout  ce qu'ils peuvent faire.


Paysage de Haute-Engadine



     

mercredi 9 avril 2014

Adieu aux avatars

1079 -


A compter de ce jour, Eugène renonce à signer ses posts d'un des noms qu'il donnait à l'un ou  à l'autre de ses avatars, mâle ou femelle. Il avait pris goût à ce jeu qui consistait à tenter de dessiner une personnalité un peu différente à chacune de ces marionnettes qui étaient peut-être un peu plus que des marionnettes. Sans doute me suis-je senti longtemps plus ondoyant et divers que je ne suis; sans doute aussi me suis-je adonné à ce jeu pour d'obscures raisons, que je n'élucide qu'à moitié, parce que je n'ose le faire.

A quelles sources faut-il remonter pour m'expliquer ce pacte si ancien, pacte d'enfance sans doute, que j'ai conclu avec la solitude, sans bien m'en rendre compte, longtemps; pacte banal du reste, puisqu'il est notre lot à tous. Plus ou moins contraignant : affaire de circonstances, mais surtout de nature. Se prémunir contre la solitude suppose un entraînement, des stratégies,  une volonté surtout, de la persévérance; sinon, on s'y laisse aisément glisser, on s'y installe, on y prend goût; bientôt, on ne sait même plus comment on pourrait vivre autrement. C'est ce qui m'est arrivé. Pourtant on me trouve plutôt sociable, aimable, souriant, aisément liant. Mais tout cela,  je sais que c'est superficiel. Moi, je sens bien que mon lot quotidien, c'est d'être seul avec moi-même. Nature contemplative ? Peut-être. Je ne me sens pas de vrais dons pour l'amitié. Je ne sais pas vraiment comment ça se cultive. J'en entends parler dans les livres. Leurs auteurs y laissent paraître à l'occasion leur goût pour l'amitié ; ils le célèbrent;  ils s'y adonnent volontiers; ils cultivent des amitiés choisies : Pontalis, par exemple, dans Elles. Je ne sais trop pourquoi, mais  ça me dégoûte un peu. L'amitié aura toujours pour moi quelque chose de vaguement obscène, d'un peu sûri , que n'aura jamais eu aucun des jeux de l'amour physique. Peut-être parce que je confonds amitié et urbanité ; urbanité dans les deux sens du terme ; commerce social dont les codes m'importunent et m'assomment. L'amour ? Trop haut pour moi. Les caresses, oui, bien sûr, les mots tendres, ça je sais faire. Mais la passion Simone, alors là, non. Terra incognita. Manque de curiosité pour les autres ? Manque d'élan simple vers l'autre. Modestie ? Humilité ? Je ne vois pas  pourquoi j'importunerais autrui de ma présence. Manque de bonne éducation, de savoir-vivre, peut-être. Paysan. Et puis, comme Pontalis, cette fois, je ne crois guère à la fraternité. Je pense que les gens se foutent massivement les uns des autres, ont bien autre chose à penser que de se  soucier du sort du genre humain. Quant à moi, je me suis toujours senti bien plus proche du monde naturel, des arbres, des animaux, des oiseaux, du ciel et des eaux, même des pierres,  que des humains. C'est mon côté péquenaud, même pas péquenaud, homme des bois plutôt. La fille d'une amie m'avait tout de suite trouvé le seul pseudo qui me convienne vraiment : Jean des bois.

Lire, écrire, façons de conjurer /conjuguer la solitude. Lire, forme si ancienne, pour moi, du plaisir. Je crois bien que je n'ai jamais rien mis au-dessus. Comment peut-on s'intéresser à une femme plus qu'à un grand livre ? A jamais incompréhensible pour moi, je le crains. Je crois bien que j'ai transposé à l'univers des livres les valeurs que d'autres associent à l'univers de l'amour. Ce n'est d'ailleurs pas mauvais quand on tient à affiner son sens de la hiérarchie des valeurs littéraires : on a moins tendance à confondre les torchons avec les serviettes.

Ecrire ? Ce plaisir est venu en second pour moi. D'où ce blog. D'où l'idée d'inventer ces locuteurs fantomatiques; à l'un  ou à l'autre je me flattais de confier la tâche d'exprimer une des tendances de mon moi. Idée un peu enfantine. Tout de suite, l'imagination aime à donner quelque consistance à ses fantômes, à en faire des personnages, à leur insuffler un peu de vie, une façon de parler, un ton qui ne serait qu'à eux. Sans doute fut-ce une manière de fêter mon insignifiance à travers la leur . Au fond, notre grande affaire, au long de notre vie, est peut-être de tenter de donner, avec les moyens du bord, à chaque fois différents, un peu de réalité, un peu de tenue, à notre consubstantielle inconsistance (1) :

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.

Adieu donc à Jambrun, à J.-C. Azerty, à Onésiphore de Prébois (que je rends à Giono), à Jeanne la pâle nue dans ses châles (quel beau nom tout de même), à la grande Colette sur son pliant, à Momus, à Guy le Mômô, à Toinou chérie, à Myriam Ben Rataboum à J.-B. Pontonzanne, à l'ineffable Marcel, à Gehrard von Krollok, à Angélique Chanu (que je remercie Roland Fichet de me l'avoir prêtée), à Babal, à SgrA°, que je rends à ses splendeurs cosmiques, au génial Athur Bimbô, et au Petit Marseillais (qui continuera cependant de me rendre ses services matinaux), et sans doute à quelques autres que j'oublie.

Adieu Adieu

Soleil cou coupé


Note 1 -

" consubstantielle inconsistance " : on n'est pas loin de l'oxymore, là. Enfin, bon...