dimanche 29 juin 2014

Le 200 000e clic est atteint

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A mes hypothétiques lecteurs

Voilà à peu près quatre ans que ce blog existe et, pour la 200 000e fois ce jour, un lecteur anonyme a cliqué sur un de ses articles. 200 000 fois sur quatre ans, ça fait 50 000 fois par an, ce qui donne une moyenne d'environ 137 clics par jour. Actuellement, j'en suis à environ 800 par jour.

Cela me paraîtrait honorable si le résultat n'était pas faussé par un phénomène parasite qui m'a conduit à limiter l'accès aux commentaires : les Spams. Quotidiennement m'étaient adressés (depuis les Etats-Unis surtout) des messages qui commençaient invariablement par "Heya ! what a marvellous post !" etc., et qui émanaient de sites cherchant surtout à vous fourguer des capotes anglaises ou  du viagra, si ce n'est pire). Ces spams représentaient environ 10% des clics et, leur nombre augmentant au fil du temps, comme j'en avais ma claque de les effacer du blog et de ma messagerie, J'ai dû me résoudre à limiter l'accès aux commentaires, mais non à la lecture. Effet drastique, pour le moment.

Toutes mes excuses aux (rares) lecteurs  -- JC notamment -- qui postaient sur ce blog de vrais commentaires.


vendredi 27 juin 2014

La médecine et la loi

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La Cour d'Assises des Pyrénées atlantiques vient d'acquitter le docteur Bonnemaison, accusé d'avoir abrégé au curare, dans ses fonctions d'urgentiste à l'hôpital de Bayonne, les jours de sept de ses patients en fin de vie. L'ex-médecin (rayé par le Conseil  de l'Ordre)  est sorti du tribunal sous les applaudissements.

Ces applaudissements sont indécents. Que les motivations du docteur Bonnemaison aient été suffisamment respectables pour conduire les jurés à l'acquitter, il n'en reste pas moins qu'il a agi sans consulter ni les familles ni aucun membre des équipes soignantes. Il n'a pris conseil que de lui-même, "en son âme et conscience", ce qui, aujourd'hui, dans une situation de ce type, me paraît aberrant et inacceptable. On sait qu'aujourd'hui en France de très nombreux médecins abrègent les souffrances de malades condamnés, souvent à leur demande, et avec l'accord des proches. Mais il faut sortir absolument de cette situation d'hypocrisie et de flou juridique qui rend possible des dérives comme celle du docteur Bonnemaison.

La veille, la Cour européenne des Droits de l'Homme venait de suspendre l'arrêt du Conseil d'Etat autorisant l'équipe médicale de l'hôpital de Reims à cesser progressivement les soins permettant  de maintenir en état de vie artificielle leur patient Vincent Lambert, en état de coma irréversible depuis plusieurs années.

Il y a là deux poids deux mesures et de telles contradictions ne peuvent résulter que d'une insuffisance de la législation française et européenne sur ce qu'il faut bien appeler, en laissant de côté d'inutiles euphémismes, l'euthanasie.

Il existe pourtant en France une loi, la loi Leonetti, qui précise qu'en cas de litige entre les parents du patient et l'équipe médicale, c'est celle-ci qui a le dernier mot. Apparemment, ou bien cette loi n'est que très mollement appliquée, ou bien elle manque de précision et ne prend pas suffisamment en compte la diversité des cas. Il semble en tout cas que les dispositions de cette loi n'ont été prises en compte ni dans l'affaire Bonnemaison ni dans l'affaire Vincent Lambert. Si, comme le prescrit la loi, la décision d'abréger les jours du patient  doit être collégiale, Bonnemaison, ayant agi seul, est un meurtrier. Si, comme elle le prescrit, c'est l'équipe médicale qui a le dernier mot, après avoir pris l'avis des membres de la famille, on ne comprend pas que l'équipe médicale de l'hôpital de Reims, forte de l'accord de l'épouse de Vincent Lambert et de son neveu, n'ait pas , depuis longtemps, cessé progressivement de le maintenir artificiellement  en vie.

Si la loi actuelle est insuffisamment précise, on attend que l'actuel gouvernement dépose dans les meilleurs délais devant l'Assemblée nationale un nouveau projet de loi sur la question qui amenderait la loi existante  et la rendrait applicable , rendant impossibles (du moins on l'espère) les aberrations auxquelles, actuellement, on assiste .

Il semble qu'il le fera, mais seulement quand la CEDH aura rendu  son avis, c'est-à-dire pas avant plusieurs mois.

Et comme, en matière d'euthanasie, la CEDH n'a encore accouché d'à peu près aucune législation, on n'est pas sortis de l'auberge.


Une autre étrangeté législative concernant la médecine, c'est la possibilité, pour certains spécialistes, chirurgiens notamment, de réclamer à leurs patients des dessous de table, qui se chiffrent souvent en centaines d'euros. Cette pratique tolérée par la loi s'apparente pourtant à du travail au noir, échappant au fisc. Les médecins qui s'y adonnent font apparemment fi des effets psychologiques sur des patients souvent déjà suffisamment angoissés pour qu'on en rajoute, et qui  ressentent souvent ces mises en demeure comme de véritables chantages. Que devient, dans ces conditions, la confiance qui devrait unir un patient à son médecin ? Vous avez dit déontologie ?


- Lire dans Le Monde du 29/06/2014 : Le dérangeant verdict du procès Bonnemaison, par Pascale Robert-Diard





mercredi 25 juin 2014

Pour saluer Pierre Barbéris et quelques autres

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Pierre Barbéris vient de mourir, à 88 ans. Quand je l'ai connu, en 1963,  il venait d'être nommé maître assistant à l'Ecole Normale supérieure  de Saint-Cloud ; il avait trente-sept ans; j'en avais vingt-trois. Il travaillait à sa thèse , Balzac et le mal du siècle, publiée plus tard chez  Gallimard. Au programme de l'agreg de lettres cette année-là, avaient été inscrits deux romans qui, pour moi, malgré de grands moments, ne comptent pas parmi les sommets de la Comédie humaine, Le Médecin de campagne (1833) et Le Curé de village (1841) . Ce qui fait particulièrement l'intérêt de ces deux romans, c'est que Balzac y trouve l'occasion, notamment à la faveur de grandes discussions entre les protagonistes, d'exposer ses idées sur l'organisation sociale et politique de la France et d'y défendre une ligne que je définirais, pour le faire court, comme une philanthropie conservatrice. Barbéris était tout désigné pour nous éclairer ces deux ouvrages : très influencé par Georges Lukàcs, il privilégiait une  lecture réaliste discrètement marxisante. J'aimais bien : moi qui avais fort apprécié, dans la khâgne de Louis-le-Grand, les cours  d'Emile Tersen, qui m'avait communiqué un goût passionné pour l'histoire du  XIXe siècle, je me retrouvais dans une ambiance intellectuelle déjà connue. Barbéris était à l'époque -- je crois -- membre du PCF, mais nous n'en savions rien, en tout cas moi, je n'en savais rien. Cela ne m'aurait pas déplu de le savoir, moi qui, peu d'années auparavant, militais parmi les étudiants communistes, proposais Clarté à  l'entrée des bouches de métro, et participais à des manifestations, généralement assez agitées, contre la guerre d'Algérie. Mais à l'Ecole, j'avais commencé à m'éloigner des camarades, peut-être parce que la langue de bois des cocos commençait  à me gonfler. Je ne devais pas être doué non plus pour le militantisme politique à jet continu et à longue distance. J'étais doucettement passé de la lecture des Lettres françaises -- où l'on s'évertuait à l'époque à opérer une conversion délicate du réalisme socialiste à un réalisme qualifié, si je me souviens bien, de "sans rivages" -- à celle du Nouvel Obs, où ce genre de problème ne s'était jamais posé.

En tout cas, c'est bien Barberis qui m'a ouvert toutes grandes les portes de l'univers balzacien, dont je  ne  connaissais guère, à mon arrivée à l'Ecole, que quelques romans, dont Le Père Goriot , qui avait fasciné mon adolescence , et La femme de trente ans, qui m'avait fait puissamment chier. Je me suis rattrapé depuis, en grand et en détail, grâce à l'acquisition de La Comédie humaine dans la Pléiade, dont les préfaces (sinon l'apparat critique) me paraissent, avec le recul, commencer à dater un peu, reflétant les travaux des balzaciens les plus en vue dans les années 60/70.

En  dehors des cours de Barbéris, nous avions droit périodiquement à des conférences  d'un de ces balzaciens connus. Je  me souviens surtout de celle de Bernard Guyon, moins pour ses merveilleuses échappées sur l'univers balzacien que pour ses confidences personnelles. Il rentrait d'un séjour en Egypte où l'avait accompagné sa fille, âgée d'une vingtaine d'années, et gardait un souvenir horrifié d'une séance de cinéma à laquelle n'assistait aucune femme, sauf sa fille. La pression silencieuse de toute une salle de mâles manifestement en rut lui avait fait concevoir les pires craintes pour la vertu de la pauvrette. Mais c'était l'époque de Nasser et le bon peuple égyptien savait encore, bon gré mal gré, se tenir, surtout s'agissant de touristes étrangers. L'auditoire rigolait en douce. Mais aujourd'hui que je viens de lire dans le Monde un article édifiant sur ce qui se passe quotidiennement dans les rues et les transports publics du Caire, je me dis que le témoignage de Bernard Guyon n'avait pas de quoi faire rire.

Mais sur Balzac, c'était Barberis  qui faisait le travail substantiel et solide, avec un rien de raideur pédagogique et un  goût pour la répétition de formules un tantinet lourdingues du genre "enfoncez-vous bien ça dans la tête". Et c'est à lui que je dois en partie mon succès à l'agreg, non pas grâce à Balzac, qui n'était pas tombé, mais à L'Ecole des femmes, dont il avait couvert aussi l'essentiel de l'étude, en dépit d'une colle qu'il m'avait fait passer sur le thème "Plaisir à Molière", où je n'avais guère brillé. Pourtant le plaisir à Molière ne m'a jamais quitté, pas plus que celui à Sophocle, dont une tirade d'Electre (l'entrée en scène de l'héroïne), qui m'avait pourtant bouleversé dès la première lecture, et que je connaissais à peu près par coeur (en grec), m'avait valu un oral de licence calamiteux devant un   Jean Humbert peu disposé à l'indulgence. C'est qu'à l'époque, j'étais handicapé par une émotivité maladive qui, dans les circonstances délicates, comme un oral d'examen, m'ôtait les mots de la bouche, m'empêchait de réunir mes idées, et m'interdisait toute improvisation. Cela m'avait valu d'ailleurs, à l'oral de latin, un diagnostic impitoyable du non moins sévère Jacques Perret (le spécialiste de Virgile, pas l'écrivain), qui avait conclu l'entretien en me déclarant qu'en raison de mon émotivité, il me jugeait inapte à tout travail intellectuel ! Ces performances, heureusement compensées par l'écrit, me valurent un renvoi à la session  de septembre où je rattrapai le coup, notamment grâce à la bienveillance et à l'écoute souriante  de Jacques Heurgon (et peut-être aussi à un entretien préalable avec une jeune fille non moins intimidée que moi qui poireautait sur la chaise voisine dans le couloir et qui, manifestement, me trouvait à son goût. La nuit suivante, je fis un rêve, comme je n'en ai jamais fait qu'un dans ma vie, un rêve entièrement musical, une sorte de symphonie pour orgue, triomphale mais absolument pas funèbre, mais je n'étais pas compositeur et je ne l'ai pas notée. Il ne m'en reste que l'atmosphère et la tonalité. Elle gronde encore en moi, comme l'expression même de l'amour de la vie. Je n'ai jamais tenté de revoir cette jeune fille, pas plus que celle à qui m'unit, un jour de printemps, sur les quais de la Seine, non loin du pont Mirabeau, un extraordinaire et long silence, comme si tous les bruits de la ville  s'étaient abolis à l'instant où je la vis. Elle regardait le fleuve et je la regardais, dans ce silence lumineux. Et ce fut tout  ( comme dit Gustave à la fin d'un chapitre célèbre de L'Education sentimentale ) . Au fond, mon adoration pour les femmes, qui me paralysait comme le serait un quidam tombant subrepticement sur la Vierge Marie à un coin de rue, avait quelque chose de mystique, héritage de mon premier amour. Comme ces élans étaient doublés de vigoureuses pulsions qui, elles, n'avaient rien de mystique (quoique...), ma situation ne tarda pas à devenir intenable, dès mes seize ans.

Ce que je dois à mes professeurs, de la sixième à ces épreuves de l'agreg de lettres, en 64, je ne saurais, encore aujourd'hui, l'évaluer avec exactitude et justice. D'abord à mes professeurs du lycée du Mans, comme ce brillant professeur de seconde, qui, en 56, à l'époque où la théorie de la tectonique des plaques était encore dans les limbes, sut nous y préparer en nous exposant, de façon très favorable mais aussi critique, les travaux prémonitoires de Wegener, ou comme Fernand Letessier, mon professeur de lettres en seconde, spécialiste de Chateaubriand, ou encore Paul Bois, mon professeur d'histoire de terminale, auteur d'un ouvrage devenu classique, Paysans de l'Ouest , sans oublier ce jeune professeur qui, en classe terminale, posé sur un coin du bureau magistral, nous lisait (en 58), d'une voix que rendait encore plus séduisante un léger cheveu sur la langue, En attendant Godot, Murphy, Molloy, Les Chaises : il s'appelait Gérard Genette.

C'est drôle qu'en sortant de ses cours, aucune discussion ne se soit jamais engagée entre nous à propos de ces oeuvres si insolites, si éloignées de ce que nous connaissions. Nous avions d'autres sujets de discussion, la politique, les filles, peut-être le sport. Une cloison étanche semblait séparer l'univers des cours de nos préoccupations quotidiennes. Nous n'avions guère de curiosité intellectuelle, je crois, pas beaucoup de références, guère d'incitations non plus dans cet environnement provincial. Nous ne trouvions pas d'occasions de rêver éveillés, ensemble, d'errer un peu dans nos pensées mises en commun tout à trac. Quelle tristesse que ce formatage collectif auquel nous nous soumettions de bon gré, sans souhaiter autre chose, sans même songer qu'autre chose était possible. Nous étions tranquilles, pas malheureux, bien nourris, presque contents, au fond, du peu que nous étions.

Je ne reprocherai pas à Genette de n'avoir jamais tenté d'animer le débat dans la classe elle-même : ce n'était pas l'usage à l'époque. C'était le temps des cours magistraux, où l'un était là pour dispenser le savoir, les autres là pour écouter. Personne n'avait l'idée que de l'échange pouvait naître la lumière, même avec de jeunes incultes tels que nous, et pas seulement à propos de littérature, mais d'histoire, de physique, de chimie ou de philosophie. C'est pour cela que la fascination qu'exercent les dialogues de Platon reste intacte après bien plus que deux millénaires. Ils restent un modèle lumineux de l'échange. Utopique, et pourtant à portée de la main. Le temps de l'échange, je l'ai vécu avec mes propres élèves, bien plus tard, et dans un autre cadre que celui de l'enseignement traditionnel.

A Louis-le-Grand, en hypokhâgne et en khâgne, j'ai plutôt été gâté : en hypôkhâgne, Lagarde soi-même, séduisant et rigoureux; en khâgne , Etienne Borne, qui occupait la chaire de philosophie, ignorait tout, lui aussi (en pratique du moins), de la méthode  socratique, ce qui lui valait parfois de s'effondrer en découvrant que personne, ou presque, ne l'écoutait plus; le très savant et passionnant Henri Goube pour les langues anciennes, et l'adorable Emile Tersen pour l'histoire. Dreyfus-Lefoyer, notre prof de philo d'hypokhâgne, n'était pas mal non plus. D'une taille de 1m40 environ des talonnettes au sommet du crâne, il en paraissait beaucoup plus grâce au chapeau mou qu'il n'enlevait presque jamais. Quand nous nous levions à son entrée en classe (c'était une autre époque), dès le deuxième rang, personne ne le voyait franchir l'espace qui séparait la porte d'entrée de la chaire magistrale. C'est tout juste si on apercevait le sommet du chapeau. Mais lorsqu'il avait pris place, quelle présence, quel charisme ! Je l'admirais d'autant plus qu'il avait eu la bonté de déceler dans mes copies une façon de micro-génie philosophique. La puissance de sa voix était inversement proportionnelle à sa taille, une vraie voix de théâtre, aux effets proprement dévastateurs, dans les coups de colère qu'il savait mettre admirablement en scène, comme ce "Thorez, vous me faites chier  !" qui avait ébranlé dans leurs châssis les fenêtres qui donnaient sur la rue Saint-Jacques. Le beau Paul, surpris à tchatcher au fond de la classe avec un petit copain, s'était fait tout petit !

Et à Saint-Cloud, cerise sur le gâteau, Pierre Grimal, qui m'avait déjà examiné en première partie de licence, et dont je conserve pieusement les notes et les annotations sur mes versions et thèmes latins.

Et j'en oublie, et j'en oublie, mais non pas le vieux et charmant Maurice Lacroix, co-auteur, avec Victor Magnien, d'un monumental dictionnaire grec-français, destiné à prendre le relais du Bailly, mais qu'il n'a pas vraiment réussi à  déboulonner.

A l'époque, les activités de l'Ecole étaient disséminées dans plusieurs bâtiments situé sur les hauteurs de la ville. Les cours se donnaient dans un long bâtiment, qui avait dû faire partie des communs de l'ancien château de Saint-Cloud, dont il bordait le parc.La première année, je logeai, avec mon cothurne, à qui m'unit bientôt une amitié presque amoureuse (dont la source, de mon côté, était l'admiration, toujours Platon),  rue Latouche, dans  un ancien hôtel particulier qui avait tout l'air d'avoir servi de bordel de luxe à la Belle époque, vu la profusion de glaces monumentales dans toutes les chambres ( on avait dû démonter seulement celles du plafond). Par-delà des jardins, nous avions une vue directe sur un immeuble récent, de luxe lui aussi (pardon, de grand standing) dans lequel nous ne tardâmes pas à repérer une créature de rêve, qui devait être au moins, selon nous, mannequin (top-model était encore inconnu) chez un grand couturier. Jusqu'au jour où un de nos petits camarades, prénommé Etienne, beau, culotté et tchatcheur comme je ne l'étais malheureusement pas, décida d'aller la draguer carrément chez elle ... Et réussit ! Mais, pour les confidences, peau de zob. Il n'avait pas, à mon avis, le goût de  la pédagogie, du moins dans ce domaine-là. Etienne est mort vers la quarantaine, foudroyé par un infarctus. A soixante-quatorze ans, je  suis toujours vivant, et même j'ai  droit au sursis et aux émotions du suspense. Lequel des deux a eu le plus de chance ? Pour le savoir, lisez Schopenhauer.

L'année suivante, nous déménageâmes, rue Pozzo di Borgo, dans un bâtiment flambant neuf, fonctionnel et sans âme. Plus de glaces belle époque, mais de longs couloirs assez sombres, généralement vides, sauf pour de rares conversations ou de rares esclandres, comme cet après-midi où le futur petit ami de Michel Foucault surgit de sa chambre, hurlant : "De Medeiros (un Camerounais, superbe) vient ENCORE d'amener une femme dans la chambre ! Je hais les hétéros ! " Je suppose que le coupable ne s'était pas contenté de l'y amener.

La fonctionnalité a tout de même ses avantages. Pozzo (comme nous avions baptisé le bâtiment), disposait d'une salle de réunions grandiose dotée d'une chaîne hi-fi dernier cri, avec baffles comac, où l'on pouvait à sa guise écouter de la musique, à peu près à n'importe quelle heure. A l'époque, je claquais une bonne part de mon salaire d'élève-professeur (j'avais commencé avec les IPES) en achats de disques , j'en profitais. Les bouquins, je les piquais chez Gibert, mais nous disposions aussi d'une bibliothèque fort bien pourvue. C'est dans la même salle que le groupe théâtre de la rue d'Ulm vint jouer pour nous En attendant Godot, de façon d'ailleurs tout-à-fait remarquable. Il ne manquait que l'auteur.

Quand le fonctionnel nous lassait, nous avions toute latitude pour explorer les charmes du parc de l'ancien château, sa balustrade, son jardin à l'anglaise façon Hyde Park, son versant Ouest qui surplombait juste le lycée de filles de Sèvres. Un matin de printemps, je m'étais installé au revers du coteau, avec un bouquin, quand une mignonne remonta prestement la pente et s'affala à la renverse, cuisses au soleil,  dans l'herbe haute, à vingt mètres de moi . Quelle émotion ! Quel flot de désirs ! ah ! si j'avais été Etienne! Si j'avais possédé, ne serait-ce que le centième, de ses éminentes qualités ! Elle finit par se lasser, et repartit . Je restai, avec mon bouquin.

Au vrai, j'allais mal. L'émotivité ne s'arrangeait pas, le moral s'effondrait. La douleur psychique s'aggravait. Au point que, poussé par un copain, je décidai d'entamer une psychanalyse. "Comment ! -- s'exclama le psychiatre sélectionneur (car on sélectionnait, là aussi, les heureux élus  -- il faut dire que c'était la MGEN qui payait -- vous n'avez jamais été amoureux !  -- Non, lui répondis-je, tout piteux. Pour le coup, je sortis de l'entretien , avec la certitude de mon anormalité. A vrai dire, depuis, j'ai eu le temps de faire le compte : j'ai été à peu près tout le temps amoureux; ça a dû commencer à l'âge de six ans et ça n'a plus cessé. Mais pour moi, à vingt ans, ça n'était pas ça, être  amoureux. Être amoureux, c'était autre chose, que j'aurais été d'ailleurs bien en peine de définir. Sauf que ça me paraissait relever de l'extase frénétique,  de l'irrémédiable dérive à deux,  et donc, sans doute,  que ça devait être partagé. Et ce ne l'avait pas été.

Commencèrent alors deux années de psychanalyse sur le divan d'une charmante spécialiste sise à Vincennes, en bordure du bois, séances auxquelles je mis fin pour cause de sursis d'incorporation expiré. C'était chouette, le sursis, à l'époque : ça permettait de garder au frais à la maison les supposés futurs cadres de la nation et d'envoyer les autres sous le soleil des Aurès faire le sale boulot et, éventuellement, revenir dan un cercueil. J'en ai profité sans scrupule : alors, ma bouche !

Dès la deuxième séance, je déclarai à ma psychanalyste que j'étais follement tombé amoureux d'elle. Je me fis assez sèchement rembarrer. Commencèrent alors les choses sérieuses . A la séance suivante, au bout d'une heure d'un silence obstiné, je finis par lui avouer un forfait que je jugeais impardonnable et que, du reste, je ne me suis toujours pas pardonné. Il y a comme ça deux ou trois énormités qui me sont restées pour toujours en travers de la gorge et que j'emporterai dans ma tombe. L'inconscience n'est pas une excuse. Elle n'est souvent que l'alibi du désir égoïste ou de la lâcheté, ou des deux. Bien  fait pour moi, qui n'ai  pas, pour alléger le poids de mes fautes, la ressource de la confession. Elle observa que je lui attribuais le rôle de ma mère. C'est sans doute ce qu'on appelle le transfert. Je découvris ensuite à ma grande stupéfaction que j'imitais en tout un père que je faisais profession, depuis des années, de haïr et de mépriser, "involontairement" poussé à cela par ma mère. Mes relations avec ma jeune femme s'avérant mouvementées et difficiles, je me lançai une autre fois dans une tirade haletante d'où il ressortait qu'afficher violemment et injurieusement à toute occasion son indifférence ou son mépris à sa propre femme, ce n'était pas de l'amour, c'était même le contraire de l'amour. Ce qu'elle commenta, avec un rien d'émotion dans la voix, par un "C'est peut-être votre façon à vous de l'aimer", phrase qui me laissa, moi, sans voix , mais qui n'a, depuis, jamais cessé de me hanter.

Ce jour-là , je sortis du cabinet du bois de Vincennes par un après-midi  ensoleillé. Elle m'attendait à la terrasse d'un grand café,en lisière du bois. Et, me rapprochant d'elle, je vis une femme que je n'avais jamais vue. C'était la même qu'avant  Et c'était une autre. Le divin qui me l'avait fait élire et aimer dès les premiers instants rayonnait  sur ce visage, dans ces yeux si beaux.

Le reste de ma psychanalyse, je me la suis faite tout seul, avec les moyens du bord. Tout au long de ma vie, avec des hauts et des bas, mais en interrogeant obstinément mes relations avec une mère que j'aurai adorée d'un amour exclusif jusqu'aux abords de la puberté. Ensuite, les choses ont bien changé, mais ce que je suis devenu, pour le meilleur et pour le pire, je le lui dois. Cette nuit encore, j'ai mieux compris qu'en une même femme, cette femme dont je conserve un portrait d'une grande douceur, une rare force de caractère,  une grande intelligence, une capacité réelle d'engagement au service de causes généreuses, peuvent coexister avec de terribles carences affectives, aggravées d'un fort blocage sexuel, et avec une perversité d'autant plus redoutable qu'elle est inconsciente. "Ne me juge pas", lui est-il  arrivé de me dire. Bien sûr. Trop d'éléments me manquent pour pouvoir juger. Elle a vécu une jeunesse difficile, en des temps difficiles . Juger, non. Mais tenter de comprendre, oui.

Après ma réussite à l'agreg, il me restait une quatrième année à passer à l'Ecole. Je fis un peu de caïmanat, à l'intention des petits camarades, sur la Politique d'Aristote. Je profitai abondamment de Paris. J'aurais dû déposer un sujet de thèse . Littérature française, domaine grec, domaine latin, l'éventail des possibilités était large. Mais je n'avais pas le goût pour ça, pas l'envie, sans doute pas la vocation. Au fond, si j'ai choisi cette voie-là, c'est que j'étais bon dans les matières littéraires. J'ai suivi cette route-là, parce que c'était facile. Et puis, ma mère avait fait ses calculs : son traitement de directrice d'école complété par le salaire de préparateur en pharmacie de mon père ne leur permettait pas de me payer des études en fac, car je n'aurais pas droit à une bourse. Il fallait donc que je prépare l'ENS et que je réussisse le concours, pour bénéficier d'un traitement d'élève-professeur. Je crois qu'elle ne mesurait pas ce qu'un tel plan avait d'aléatoire, vu le niveau de la concurrence. Mais ça a marché : merci maman ! Mais au  fond, commenter, analyser, enseigner la littérature, à l'intention de lycéens ou d'étudiants, je m'en foutais, ou du moins je croyais à l'époque que je m'en foutais. La littérature, pour moi, c'était un bonheur personnel. Je pensais n'avoir nul souci de le faire partager aux autres. Heureusement, j'aimais en parler, avec passion, et puis, enseigner les langues (anciennes), j'aimais. J'avais, en somme, plus de dispositions que je ne croyais pour le métier que j'allais exercer.

Je me suis retrouvé prof de lycée, et je le suis resté. J'ai appris à canaliser mon émotivité, à en exploiter le potentiel positif, la séduction même. Je suis devenu éloquent, j'ai découvert le bonheur des improvisations qui emportent la conviction de l'auditoire. J'ai réappris la rigueur aussi : on n'enseigne pas le français et la littérature à des ados à coup d'improvisations inspirées. J'ai surtout appris à aimer ce métier, pour lequel, au départ, je ne me sentais pas d'inclination : à 16 ans, je voulais devenir menuisier...

J'ai appris, en lisant l'article du Monde, que, dans les lycées où  Barbéris avait commencé sa carrière, il avait créé des ateliers-théâtre, des ciné-clubs. C'st ce que j'ai fait aussi. Puis, je m'en suis dépris jusqu'au jour où un collègue, comédien amateur qui voulait créer un atelier-théâtre chapeauté par l'académie, m'a proposé de m'associer au projet. Il ne s'agissait pas d'un  simple club de théâtre. Il s'agissait de se former, sous la conduite de comédiens et de metteurs en scène chevronnés, au cours de stages. Certains étaient carrément des stages de luxe, comme celui  que je suivis à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon dans les années 90. C'était l'époque où le ministère y croyait, où les rectorats bénéficiaient des moyens suffisants. Cela nous ouvrit à une compréhension plus profonde de notre travail, à une rigueur bien plus grande, cela nous permit de pratiquer une pédagogie du théâtre s'élevant au-dessus d'un amateurisme, source d'erreurs et de lacunes qu'il est difficile de dépasser sans l'aide de professionnels qualifiés. Nous animâmes des groupes de jeunes passionnés et doués. Nous jouâmes, dans des festivals, un répertoire exigeant ( Ionesco, Pirandello, Ödon von Horvath, Thomas Bernhardt, Henri  Michaux, et bien d'autres).  Cette expérience a changé ma vie. J'ai noué avec mes élèves des relations de camaraderie et d'amitié impossibles dans le cadre traditionnel des échanges professeurs-élèves. Ce furent des heures de bonheur que je ne peux pas dire. Je les ai aidés (et c'est peut-être ma plus grande fierté) à prendre conscience de qualités de compréhension de textes littéraires souvent difficiles et de qualités d'expression qui ont conduit certains d'entre eux à devenir des comédiens et metteurs en scène professionnels. A vrai dire, pour moi, la tâche n'était pas trop difficile : leur créativité m'émerveillait. Un soir, à Thonon-les-Bains, nous jouâmes L'Atelier volant devant son auteur, Valère Novarina. Dans un entretien radio, parmi d'autres éloges, il déclara qu'il avait mieux compris certains aspects de son texte en nous voyant le jouer. Je me disais en l'écoutant que ce devait être à cause de nos erreurs ! Mais non, je ne crois pas. Pour peu qu'elle soit sincère, attentive, perspicace, inventive, une interprétation fait apparaître de nouvelles significations que l'auteur lui-même peut ne pas avoir d'abord aperçues. Sincère et passionnée, notre interprétation l'était. Et inventive, alors là, elle l'était !

Nous nous sommes mesurés, un peu plus tard, à une autre oeuvre de Novarina. Il s'agissait de L'Opérette imaginaire . Je ne connais pas de théâtre qui soit une incitation plus permanente et plus forte à l'invention, pour le metteur en scène et les acteurs, que le théâtre de Novarina. Ce n'est pas à chaque scène, c'est à chaque phrase du texte que l'interprète de Novarina se pose la question : qu'est-ce que je vais faire de ça en scène, sachant que l'incarnation scénique doit être juste, accordée au texte, tout en étant drôle, émouvante, surprenante ? Ce théâtre est une école incomparable pour la réflexion et l'invention.

Le succès et la qualité du travail  aidant, notre atelier-théâtre donna naissance à une option obligatoire "théâtre" dans une classe de première, puis  de terminale L3. Nouveaux moyens, nouveaux partenariats (avec l'ERAC de Cannes notamment), nouvelles rencontres, nouvelles réussites.

Le temps a passé. J'ai pris ma retraite. Quelques années plus tard, mon collègue la prit aussi. Mais pour l'un comme pour l'autre, la passion du théâtre n'était pas éteinte et d'autres aventures, avec d'autres partenaires  et amis, nous attendaient.









lundi 23 juin 2014

Le piano à son sommet

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Qui n'a pas eu la chance que j'ai eue d'entendre en concert la grande Wanda Bourbakovska-Leibowski ne connaîtra jamais une qualité hautement spéciale d'émotion musicale. C'était à l'auditorium Glazounov de Petrograd, tout récemment rebaptisé auditorium Phil Glass, au début des années 90. Au programme, les ébouriffantes Variations en mi bécarre coincé pour la main gauche, d'Elena Rataboumova. A l'origine de cette singularité compositionnelle : une main gauche gelée à la Kolyma. On sait qu'Elena Rataboumova (1918-1938) compte parmi les martyrs du Goulag. Son corps squelettique fut retrouvé surgelé, dans les solitudes de la taïga, par moins soixante (c'est pas chez Fagor-Brandt qu'on aurait...bon) abandonné par ses bourreaux qui l'avaient contrainte à une marche forcée ( y a comme un pléonasme, l'émotion qui m'est train ) pour avoir osé noter, pendant une corvée de pluches, les premières mesures de sa boulversante "Marche aux glaçons". On sait que Rataboumova parvint à faire parvenir (merde) en Occident le manuscrit de quelques unes de ses oeuvres qu'elle était parvenue (jamais deux sans trois) à noter avec le sang de ses propres poux. Quelle horreur quand on y pense. Certains artistes n'ont décidément aucune pudeur. Tout pour la réclame. Tiens, pour ne citer qu'Alexandre Tharaud... bon. Vêtue d'une robe de chambre négligemment nouée sur un pyjama court, les pieds nus dans des charentaises, Rataboumova -- non, Bourbakovski-Leibowska -- non, Bourbakova-Leibowki -- non, Bourbakovska-Leibowski (ces noms russes!) égrenait, avec une vélocité stupéfiante (un autre concert l'attendait le soir même à Stuttgart) l'hallucinante série de triples croches que même un Alessandro Paganinsky au mieux de sa forme... bon -- de triples croches du prestissimo initial. Pour mieux taster le contexe, pour mieux tester le contact, non, pour mieux s'imprégner du contexte dramatique de cette oeuvre si tragique, non, du contexte tragique de cette oeuvre si dramatique (exécutée cette matinée-là en première mondiale), elle s'était imposé un jeûne préalable de quinze jours. Aussi, de temps en temps, sa main droite, repoussant le joint que lui tendait son jeune larbin bengali (ben quoi?) prépubère chargé de lui rendre divers services plus ou moins intimes, s'en allait plonger aux tréfonds du short de pyjama (pas celui du pépubère, du pépépubère, du prépubère, le sien) pour y cueillir entre deux ongles quelque parasite, qu'elle consommait avec une satisfaction non jouée : tant il est vrai qu'une oeuvre aussi exigeante ne peut être dominée sans un apport minimal de protéines. Deux rangs devant moi, la tête chenue de Boris Eltsine oscillait doucement. On peut comprendre que trois heures vingt non stop d'une musique dont l'arduité expérimentale a de quoi étancher même la soif d'innovation d'une Bière Poulez pût épuiser les capacités d'attention du nouveau tsarévitch du Kremlin. Les hurlements d'enthousiasme qui saluèrent le cluster final le réveillèrent à temps pour monter sur la scène, trotter, mignonnement fagotée dans sa petite robe rose ornée d'un gros noeunoeud rouge à l'arrière, et tendre un bouquet d'arums chinchillas à l'interprète qui l'honora d'un baiser sur le front. A quelle audace ne se serait-on pas laissé aller pour faire oublier les crimes de Lurs.










dimanche 22 juin 2014

Racine : vers un théâtre athée ?

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Avec La Mort de la tragédie (1961) , George Steiner a écrit un essai assez étincelant. Il est l'exemple même du critique et de l'essayiste passionnément engagé dans ce qu'il écrit. Certes, ses vues, ses intuitions, dans le détail, sont souvent contestables. Il est loin d'être toujours l'homme de la rigueur. Par exemple, dans cet ouvrage, son examen critique du Lorenzaccio de Musset est pour le moins insuffisant . Cependant ses remarques sont en même temps presque toujours stimulantes pour la réflexion. Aussi fin connaisseur de l'anglais que du français, de l'allemand ou  de l'italien, l'étendue de sa culture fait de lui, dans cet ouvrage, un guide incomparable dans l'exploration du théâtre ""sérieux" des diverses littératures européennes, des Elisabéthains à l'époque moderne.

Il  consacre en particulier des pages enthousiastes et passionnantes à la tragédie classique française  qu'il connaît admirablement et que, cependant, il juge à peu près inexportable, malgré le génie d'un Corneille et d'un  Racine, pour des raisons qui tiennent surtout, selon lui, à la langue, cette langue littéraire du XVIIe siècle français, si particulière et si codée que toute traduction, si subtile et fidèle soit-elle, en laisse échapper à peu près tout l'essentiel ; l'autre raison étant la médiocre théâtralité de ce théâtre, surtout des tragédies de Racine, pour qui l'incarnation scénique est ce qui compte le moins, l'auteur de Phèdre s'étant toujours défié du théâtre pour des raisons au fond essentiellement religieuses.

Pourtant, le théâtre de Racine occupe, selon Steiner, dans l'histoire du théâtre européen, une place privilégiée : il est la dernière manifestation authentique, cohérente et forte, d'une vision tragique de la condition humaine, héritée de l'antiquité grecque. Il doit sans doute cette réussite au jansénisme de Racine, seule interprétation de la révélation chrétienne compatible avec une vision tragique de la vie. Curieusement, Steiner semble ignorer cette explication. Après Racine, le théâtre s'éloigne irrésistiblement, irrévocablement, de la tragédie, parce que les hommes ont de moins en moins une vision de leur existence et de leurs rapports avec le divin et avec le cosmos qui puisse nourrir des formes authentiques de théâtre tragique accordées aux temps nouveaux et  aux conceptions nouvelles. Après Racine, le genre tragique s'éteint doucement, parce que les hommes ne se reconnaissent plus en lui. C'est au fond, dans ce livre, la thèse centrale de Steiner, et qui justifie son titre.

Le théâtre de Racine se situerait donc à la charnière entre ces deux grandes époques de l'histoire du théâtre occidental, la première où le tragique a un sens immédiatement accepté par les spectateurs parce qu'il s'accorde à leur conception du monde, la seconde où il se vide de sens, faute d'être accordé aux conceptions, aux croyances et aux mythes des contemporains. S'il en est bien ainsi, les tragédies de Racine garderaient suffisamment de la vitalité des conceptions tragiques anciennes,  via son jansénisme, mais, par d'autres aspects, elles pourraient bien annoncer les temps nouveaux.

Steiner consacre des pages fort intéressantes aux deux dernières pièces profanes de Racine, Iphigénie et Phèdre, la seconde inaugurant un silence de douze années, rompu par la composition d'Esther et d'Athalie, qui consacrent la rupture définitive de Racine avec le théâtre profane et avec le théâtre tout court, ces deux textes n'ayant d'ailleurs pas été conçus  par lui pour la représentation publique.

Iphigénie et Phèdre sont toutes deux dérivées d'Euripide, et de deux pièces qui, au fond relèvent, elles aussi d'un théâtre sacré où les personnages divins (Artémis dans la première, Aphrodite dans la seconde) interviennent directement. C'est d'ailleurs ce qui se produit fréquemment dans la tragédie grccque ( voir les Bacchantes ou le Prométhée enchaîné ).

Racine n'est pas le premier au XVIIe siècle à reprendre ces sujets mythologiques antiques mais il le fait à sa manière très personnelle. En particulier, dans le cas du sacrifice d'Iphigénie et de l'intervention finale de Diane/Artémis, les metteurs en scène de l'époque ne se privaient pas de montrer, grâce à d'ingénieuses machineries, Diane descendant des cieux pour sauver Iphigénie en l'emportant dans sa nacelle.  "Diane descendant du haut des nues est un exploit maintes fois répété par les machinistes du XVIIe siècle. La logique d'un crescendo musical ou d'un final de ballet justifiait et même exigeait un pareil dénouement", écrit George Steiner. Racine se refuse ce qu'il considère comme une facilité  : "Et quelle apparence encore, écrit-il dans la préface d'Iphigénie, de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine, et par une métamorphose qui pouvait bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui serait trop absurde et trop incroyable parmi nous ? "

En apparence donc, Racine justifie son refus au nom de la raison ( "trop absurde" ) et de la vraisemblance ("trop incroyable") . Steiner semble accepter cette justification sans plus d'examen. En réalité, la raison profonde de ce refus racinien est religieuse et elle s'articule étroitement, selon moi, à la méfiance profonde que Racine, selon Steiner,  a toujours eue envers le théâtre. En effet, un ressort essentiel de la représentation théâtrale, au moins jusqu'à Brecht, c'est la puissance de l'illusion. Pour que le spectacle théâtral atteigne son but, il faut que le spectateur croie à ce qu'il voit. Donc, quand Diane descend des cieux pour sauver Iphigénie, le spectateur croit à l'existence de Diane, au moins le temps que dure la scène.

Pour  Racine, esprit profondément religieux, il n'était, à mon avis, pas question d'envisager un seul instant  de faire voir sur la scène une divinité de la mythologie païenne, au risque que le spectateur croie, ne serait-ce qu'au titre de l'illusion théâtrale, à son existence.

C'est pourquoi, dans les deux seules tragédies de Racine inspirées de la mythologie grecque, si l'on parle beaucoup des dieux ou d'entités divines ou semi-divines, on ne les voit jamais et ils n'interviennent jamais directement. C'est particulièrement vrai dans Phèdre où Vénus et Neptune sont souvent évoqués mais ne sont pas des personnages de la pièce. Phèdre est définie par Hippolyte comme "la fille de Minos et de Pasiphaé", elle se dit la descendante du Soleil, elle parle de la haine de Vénus , "tout entière à sa proie attachée"; Thésée invoque Neptune, puis Théramène nous raconte l'irruption du monstre marin; mais aucun de ces êtres surnaturels n'apparaît jamais sur la scène. Dans Iphigénie, l'intervention de Diane est racontée par un soldat qui croit avoir vu, et dont le témoignage est de surcroît rapporté par un autre personnage, Ulysse.

Le résultat est que  toutes ces entités divines ou surnaturelles sont exclusivement des êtres de paroles ; on développe à propos d'eux des discours et des récits, mais à aucun moment le texte racinien ne nous autorise à envisager qu'aucun de ces êtres puisse être réel : en toute rigueur, ils relèvent tous de la seule croyance et de l'imagination. Leur  caractère illusoire, leur statut de réalités purement et exclusivement mentales, ne peut jamais être exclu.

Beaucoup plus tard, certains se sont efforcés de tirer le texte de Phèdre vers une interprétation chrétienne de couleur janséniste : la grâce divine aurait manqué à Phèdre, etc. etc. Le problème est que rien, dans le texte, ne vient étayer directement pareille interprétation, que n'étaie non plus aucune confidence de Racine sur ses intentions dans cette pièce. En d'autres termes, Jéhovah est tout aussi absent de Phèdre que Vénus et Neptune. Mais il l'est tout autant du texte d'Esther et d'Athalie. L'acceptation par Racine des exigences cartésiennes de raison et de vraisemblance, socle de l'art dramatique classique, lui interdit toute forme dramaturgique où le surnaturel, qu'il soit païen  ou chrétien, puisse jouer un rôle direct, en échappant au soupçon de n'être qu'une illusion. Le surnaturel et le merveilleux chrétien, que tant de peintres de la Renaissance, Michel-Ange en tête, se sont autorisés à représenter, que les mystères médiévaux exposaient sur le parvis des cathédrales , Racine l'exclut radicalement de la représentation théâtrale. Dans la querelle des images, il est du côté des iconoclastes. Mais il est aussi un rationaliste qui ignore sans doute toute l'étendue de la puissance sur lui de ce rationalisme. La distinction pascalienne entre vérités de raison et vérités de foi est pour lui lettre morte.

Je doute cependant que, dans la tradition théâtrale française, aucun dramaturge se soit risqué à mettre en scène, dans une pièce inspirée de la mythologie chrétienne, aucun personnage divin de quelque envergure, sauf peut-être, de temps en temps, un ange anonyme (si je me souviens bien, il y en a un dans L'Alouette d'Anouilh ; j'ai vérifié : y en a pas). J'allais oublier le Commandeur de Dom Juan, mais on est dans le registre de la comédie et d'un surnaturel plus familier (catégorie fantômes).

Ainsi, qu'il s'agisse du Dieu de la Bible ou des divinités païennes, le divin n'est jamais directement présent dans les tragédies de Racine. Il ne l'est que sur le mode de la croyance, de l'imaginaire, voire du fantasme et de l'illusion. Le refus de Racine de représenter sur la scène les dieux païens se retourne contre lui : c'est toute représentation directe du divin ou du merveilleux d'origine divine qui se voit interdite, et les tragédies mythologiques ou bibliques de Racine dévoilent toutes l'impuissance des hommes à donner de l'existence au divin autrement que par le discours. Ce théâtre, sans le vouloir, renvoie dos à dos le Dieu de la Bible et les divinités de la mythologie grecque. Racine avait bien raison de se méfier du théâtre : la mèche de cette machine infernale au service de la vérité est toujours allumée.

Ces réflexions me font penser que je devrais bien me mettre à lire Le Dieu caché, de Lucien Goldmann. Et l'essentiel du théâtre d'Ibsen, auquel Steiner consacre quelques pages magistrales.


George Steiner, La mort de la tragédie , in Oeuvres ( Gallimard / Quarto )





samedi 21 juin 2014

Le Midi de papa (12) : pour avoir les infos régionales sensibles, lisez la presse nationale

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Ce matin, comme chaque mercredi, j'achète, en plus de Var Matin et du Monde,  Télérama . Surprise : en première page de l'hebdomadaire télé, un gros titre :  "Nice matin" : un journal dans la tourmente .


La tourmente en question, c'est la mise en redressement judiciaire de Nice Matin. La décision a été prise il y a déjà plusieurs jours . Cela veut dire que si de l'argent frais n'est pas injecté en quantité suffisante, si aucun repreneur ne se présente, le journal  risque à brève échéance la faillite et la fermeture.


Comme Nice Matin, Var Matin et Corse Matin font partie du groupe Hersant. Depuis la reprise des trois titres par le groupe, la présentation des trois quotidiens et leur ligne éditoriale sont identiques. Var Matin, ce n'est pas autre chose que Nice Matin, version Var.

Cependant, depuis cette décision de  justice qui prend acte d'une situation de crise gravissime menaçant directement l'existence du quotidien régional de loin le plus lu dans le département des Alpes-Maritimes et d'un nombre considérable d'emplois, aucune information, à ma connaissance, n'a paru dans Var Matin sur les difficultés du titre-jumeau. Ou alors, ça a été sous une forme ultra-confidentielle.

Il est possible que les difficultés de Nice Matin n'affectent pas directement Var Matin. Le journal est tout aussi avare d'informations sur son propre état de santé financière, comme sur les intentions du groupe Hersant à son égard. Pour en savoir plus, il vaut mieux s'adresser aux syndicalistes qu'aux articles publiés dans le journal.

Ce n'est pas la première fois que je constate l'absence, dans Nice Matin comme dans Var Matin, d'informations de toute première importance, au niveau régional, tandis que je les ai trouvées dans la presse nationale, notamment dans Le Monde. Cela tient évidemment à la ligne éditoriale d'un journal situé résolument à droite., et qui choisit assez souvent de faire l'impasse sur  des sujets sensibles.

L'article consacré par Télérama, dans son dernier numéro,  à la situation de Nice Matin est particulièrement bien informé et nuancé. Au-delà du cas de Nice Matin, il donne une image tout-à-fait éclairante de la réalité du métier de journaliste de la presse écrite aujourd'hui en France. Voir ce qui se passe au Monde et à Libération.


Mea culpa (22/06/2014) -

Var Matin de ce jour publie un article sidérant sur une affaire scandaleuse dont, comme la plupart des Français, je pense, j'ignorais tout jusqu'à ce jour : la transportation (on n'ose pas dire déportation), entre 1960 et 1980, de quelque mille sept cent enfants réunionnais enlevés à leurs parents par l'administration française pour "repeupler" des régions agricoles frappées par l'exode rural et les mettre au travail dans des fermes. A lire absolument.

On me signale cependant que le sujet avait été abordé dans un récent article du Monde . En fait, les quotidiens et hebdomadaires français ont déjà évoqué cette affaire. Il existe même un article dans l'encyclopédie participative Wikipedia .





vendredi 20 juin 2014

surf

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Je dois me rendre à un endroit avec son frère mais je crains qu'elle ne nous y retrouve tant elle m'importune de ses assiduités.

Arrivé à l'endroit convenu, c'est un terrain de camping. J'y arrive de nuit. Le camp est éclairé par des lampadaires. Je constate qu'effectivement elle a monté sa tente en haut du camp. Je gare ma voiture un peu plus bas, sur une plate-bande herbeuse, en limite du camp, avec l'intention d'y monter ma canadienne.

Je vais aux toilettes. Elles sont bizarrement agencées, par cabines de deux, si bien que je fais pipi dans le bac à douche de la deuxième cabine; plusieurs fois je suis dérangé par l'intrusion de gens qui veulent pisser (le verrou est cassé)

De retour à ma voiture je traverse des installations de touristes étrangers, avec jardin privatif entourés de claies, que je contourne. J'arrive à ma voiture. A côté, une fille bien en chair  (une Anglaise?) est en train de rincer sa vaisselle en utilisant un point d'eau que je n'avais pas remarqué. Foulant l'herbe haute et mouillée, je pars à la recherche d'un emplacement plus tranquille et plus sec.

Arrivé en bas du  camp, je l'aperçois qui glisse vers moi, étendue de tout son long sur  une planche de surf très longue ornée de décalcomanies aux couleurs vives. L'Anglaise a dû faire péter l'adduction d'eau car la prairie s'est transformée en lac et  seule ma tête émerge. Elle arrive près de moi, la planche est devenue un canot pneumatique, elle y est étendue à la renverse; elle se rapproche de moi (ma tête toujours à ras de l'eau) et nous échangeons un tendre et merveilleux baiser, qui extrait illico le dormeur de son sommeil. 

Sitôt réveillé, je la reconnais  sans risque d'erreur; ce doit être le détail du frère. Je me rappelle comme elle s'était lancée à ma conquête, comme j'étais entré dans le jeu, dans son charme. Je nous revois descendant en groupe la rue de la station enneigée, regagnant la villa; elle s'était précipitée, sous je ne sais plus quel prétexte, pour me taquiner, dans un jeu déjà amoureux, à demi conscient, chez l'un comme chez l'autre. Quand eut lieu notre premier baiser? C'est curieux que je ne m'en souvienne plus; ce qui est sûr, c'est qu'il y en eut beaucoup d'autres. Mais c'est ce premier baiser de mon premier amour, qui a décidé de ma vie, et de la sienne.












mercredi 18 juin 2014

D'un usage possible des caddies de supermarché, ou la Tranquillité par la Terreur

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Le récent lynchage par des inconnus d'un jeune délinquant Rom dont le corps agonisant a été retrouvé dans un  caddy de supermarché à Pierrefitte-sur-Seine illustre un problème bien connu des Etats de droit : lorsque les institutions censées faire respecter la loi commune, l'ordre public, la propriété et la sécurité des personnes en limitant la délinquance par la répression des délits, échouent manifestement à exercer leur tâche avec un minimum d'efficacité, la tentation est grande pour des personnes privées, agissant individuellement ou en groupe, de pallier l'incapacité desdites institutions en recourant à des méthodes violentes et expéditives, le passage à tabac, le lynchage, l'exécution extra-judiciaire, etc.

Ainsi, dans un contexte de carence des institutions, favorisant l'extension de zones de non-droit, un groupe de Vengeurs Masqués a donné, à la batte de base-ball, un exemple de possibilité de gestion moderne de l'Ordre Public.

Cependant, ce qui s'est passé à Pierrefitte-sur-Seine n'acquiert une signification sociale et politique d'importance que s'il ne reste pas isolé, mais au contraire se multiplie, essaime en divers points du territoire, prend une forme quasi systématique.

Ce changement d'échelle n'est possible que lorsqu'une organisation structurée prend le relais d'initiatives isolées et en assure la coordination.

Dans l'état de discrédit et d'impopularité où se trouve le pouvoir socialiste actuel, on peut imaginer que, sur tout le territoire, un groupe sans cesse plus nombreux de  citoyens, aidés par des éléments de la police, des institutions judiciaires et pénitentiaires, de l'armée, et des militants de certains partis politiques, prenne les choses en main et relaie l'Etat défaillant dans ses tâches de police et de maintien de l'Ordre social. Il ne s'agit pas seulement des Roms : nombreux sont actuellement en France les éléments que d'aucuns qualifieront d'antisociaux; certains iront jusqu'à classer parmi eux les syndicalistes de la CGT et de Sud Rail, qui prolongent actuellement une grève jugée par beaucoup scandaleuse, bien qu'ils ne représentent qu'une petite minorité des employés de la SNCF  (moins de 15%). Si l'on admet que cette forme d'action syndicale relève bien d'une forme de délinquance, certains seront tentés d'appliquer aussi à ce groupe la méthode, qu'on appellera, pour le faire court, la "méthode du caddy". L'attaque à la grenade défensive d'un nombre  suffisant de piquets de grève ou le mitraillage à la kalachnikov des assemblées de grévistes, en hâtant le retour au travail, permettrait certainement de limiter le manque à gagner de la SNCF.

De tels groupes décidés à passer à l'action existent sur le terrain -- l'événement de Pierrefitte-sur-Seine vient de le montrer -- il leur manque encore de se fédérer et d'agir de façon coordonnée.

Le passage à ce stade supérieur implique, à mon avis, la mise en place d'une organisation secrète, sur le modèle d'organisations terroristes du passé et du présent -- l'ETA par exemple. Je pense à l'ETA parce que longtemps cette organisation a agi à deux niveaux : celui de l'action violente et celui de l'action politique légale. Or c'est bien l'objectif que devrait se fixer une organisation analogue si elle apparaissait en France : agir sur le terrain par des méthodes illégales, violentes, expéditives, tout en étant de plus en plus soutenue à tous les niveaux de l'Etat par une multitude de sympathisants facilitant son action et, au plan politique, créant progressivement un cadre légal où la violence d'Etat viendrait à nouveau relayer la violence privée et empêcher que les causes du désordre public auquel avait voulu remédier cette violence privée n'engendrent à nouveau ce désordre.

Entendons-nous bien : il ne s'agit pas pour une telle organisation, si elle veut conserver toute son efficacité, de se substituer officiellement à l'Etat de droit. Au contraire, elle a besoin d'en conserver la façade honorable pour mieux agir sous la protection de ce paravent, voire avec son aide involontaire. Le temps des coups d'Etat et autres pronunciamentos est dépassé, du moins en Europe occidentale. Une telle organisation trouverait évidemment son compte à préserver la face de veau d'un François Hollande, assisté de ses ministres de pacotille, à commencer par l'inénarrable Taubira, tout au moins, en  un premier temps de l'action, ne serait-ce que pour rassurer ceux,  nombreux en France, qui croient encore à l'efficacité de l'Etat de droit en matière sécuritaire. De même, il ne  serait pas question d'entraver le fonctionnement normal de la police et de la justice, dont l'action permettrait de cibler plus efficacement les individus à éliminer.

Ces principes une fois posés, reste à résoudre une question de fond, qui concerne les populations à cibler en priorité. Doit-on s'en tenir à la population des délinquants tels que les lecteurs du Parisien Libéré se les représentent, et  se contenter de mettre au pas quelques grévistes abusifs ? Ou bien toutes les formes de délinquance doivent-elles être concernées par ce nettoyage vertueux : politiciens locaux ou ministres spécialistes du détournement fiscal ou du compte en Suisse, automobilistes abonnés au dépassement des limites de vitesse ou à la conduite sans permis? Tel ancien Président  de la République, impliqué dans de multiples scandales financiers plus sordides les uns que les autres, constituerait, dans ce cas, parmi d'autres  une cible privilégiée. On voit que, dans cette perspective, le classique délinquant Rom ou le petit trafiquant de shit ne serait que le menu fretin d'un coup de filet beaucoup plus ambitieux qui n'épargnerait aucune catégorie de la population, liquiderait en priorité les grands délinquants plutôt que  les petits, et dont l'ultime raison d'être serait d'instaurer dans toute la France le règne de la Vertu par la Violence, en éliminant les déviants, du SDF au PDG, du dealer de base au parrain. L'échelle des sanctions serait alors proportionnelle à celle des revenus et des responsabilités : au-dessus d'un  certain seuil, l'exécution pourrait être systématiquement précédée de tortures et de mutilations. Dans le premier cas de figure, se dessinerait une politique  droitière, voire fascisante; dans le second , les grands fantômes des Terreurs révolutionnaires seraient invoqués.

Quoi qu'il en soit de sa couleur politique, on mesure sans peine l'efficacité, dans le cadre d'une politique de réduction des déficits de l'Etat, d'une entreprise qui accélérerait les procédures judiciaires, viderait les prisons, assécherait les trafics en tout genre, découragerait les candidats à l'évasion fiscale. On en mesure aussi les bienfaits politiques, puisqu'elle instaurerait une forme de démocratie directe. Cela nous changerait de tous ces notables et caciques indéboulonnables, qu'on pourrait d'ailleurs, par la même occasion, déboulonner aussi, accélérant ainsi le renouvellement des cadres de la Nation.

Il va de soi que l'organisation secrète à laquelle je pense ne pourrait conquérir sa pleine efficacité que dans un cadre européen, en essaimant dans les divers pays de la Communauté. Il s'agit d'agir en sous-main, de réduire les institutions et législations officielles, tout entières subordonnées à l'idéologie des droits de l'homme, à l'état de coquilles rassurantes mais vides. Le principe d'une telle organisation repose en effet sur la conviction que les droits de la personne humaine doivent être immolés sur l'autel de la nécessité stratégique de la défense de l'Ordre public.

En somme, il  s'agit de créer la dualité et l'équilibre entre une fiction d'Etat de droit et une pratique réelle du pouvoir fondé sur la terreur, exercée par une organisation secrète omniprésente et toute-puissante, agissant par l'élimination physique systématique de ceux qu'elle aurait classés parmi les ennemis de l'ordre public, aussi bien dans les camps de Roms que dans les beaux quartiers, dans les banlieues sensibles que dans les prisons, mais aussi parmi ceux qu'elle aurait considérés comme leurs complices, notamment dans la magistrature, dans la presse, dans le monde du travail, dans les milieux politiques et intellectuels.

Il ne s'agit là que d'hypothèses de travail. L'avenir tranchera. L'arrivée probable au pouvoir de Marine Le Pen et du Front national semble devoir faciliter une évolution de la société française vers le mode de gestion de l'ordre public qualifié plus haut de fascisant, mais peut-être le fascisme lui-même, en dépit  de certaines avancées sympathiques, est-il dépassé. Pour beaucoup de nos contemporains,  il s'agit de trouver quelque chose de plus efficace et de plus moderne, surtout quand on pense aux merveilleuses possibilités de la technologie.

Le problème évidemment serait de maintenir le plus haut niveau de vertu  au sein d'une organisation qui se devrait de rester elle-même incorruptible. Cela suppose en son sein l'existence d'une cellule chargée d'éliminer les membres défaillants. L'Organisation se doit en effet d'être constituée exclusivement de Tueurs Désintéressés au Coeur Pur, pilotés par un Conseil Suprême de Sages, qu'on pourrait appeler les Liquidateurs Infaillibles.

L'affaire, en somme, est plus complexe et difficile à réaliser qu'elle n'en a l'air à première vue, et encore à la condition d'être affecté d'une forte myopie. Mais rassurons-nous : nous en sommes encore au stade de l'utopie; dans la réalité, nous n'avons encore affaire qu'à une poignée de voisins un peu plus vigilants que les autres et à une gestion fruste au coup par coup, à la batte de base-ball . Des modèles pour le citoyen français et européen de demain ? L'avenir le dira.


Note -

Par moments, j'ai quelque peine à me situer dans le paysage intellectuel contemporain. J'ai manifestement été marqué par des influences contradictoires. Je me verrais volontiers quelque part entre Heinrich Himmler et Alphonse Allais, entre Groucho Marx et Robespierre, avec une touche de Clint Eastwood. Excusez du peu !





lundi 16 juin 2014

Fixer la langue française : une fixette !

1114 -


Sur son compte twitter, notre nouvel ah caca démicien Alain Finkielkraut se lamente sur ce qu'il appelle la "corruption" du langage.

Qu'il est khon ! mais dieu qu'il est khon ! Son amitié indéfectible pour Renaud Camus et son élection à la caca démie ne l'ont pas arrangé. Pourtant, il n'a pas toujours été aussi borné que ça. Il lui est même arrivé d'écrire des livres intelligents. Décidément, la vieillesse est un long naufrage. Et il n'a que 65 ans, mais il est beaucoup plus vieux dans sa tête.. Qu'est-ce que ça va être dans cinq ans ?

A propos de la langue, rappelons-lui donc quelques vérités.

La langue frantsouèze, telle que les chétifs efforts de l'acacadémie prétendent la fixer dans une version "normalisée", n'a jamais été parlée nulle part et par personne, même pas par les acacadémiciens. Le rêve, qui fut celui de l'école publique des années trente, d'amener tous les résidents plus ou moins vaguement français d'un territoire plus ou moins vaguement identifié au conconcept "France" à s'esprimer dans un français ah! caca-endémique, s'est depuis longtemps dissipé. En ce temps-là d'ailleurs, Queneau avait déjà fortement montré la profondeur du fossé qui séparait ce français akakiadémiurgique des langues multiples effectivement causées par les frantsouès et néo-frantsouès, et abusivement subsumées sous le khonkhoncept approximatif de "français".  Au jour d'aujourd'hui, ça ne fait que croâtre et embébellir, au grand désespoir des coconnards de l'acabit de Finkielkraut, de Renaud Camus ou de Richard Millet, et nos compapassitriotes que ça mais on s'en fout jaspinent une multitude de langages diversement colorés et espressifs qui leur rendent de signalés services et qui leur plaisent, alors pourquoi pas à nous. Tu va voir, mon Finkie, ce que, dans bien moins que vingt ans, l'influence de l'arabe, des dialectes berbères et des diverses langues africaines aura fait de la langue dont tu as la nostalgie, forcément puisqu'elle est déjà morte. Il n'y a pas un français, il y a des français, et presque autant qu'il y a de Français (sans compter ceux qui ne le sont pas mais qui vivent avec nous. Songeons d'ailleurs que, pour ne pas ramener sur le tapis une fois de plus le douteux Céline, le dénommé Proust jaspinait déjà vers 1910 un abominable jargon à peu près incompréhensible pour le Gigide et ses cocos peints de la NRF. Et pourtant, c'était pas un immigré de la deuxième génération. Finissons-en  avec le papatriotisme de Mémé (celui de Marcel) et avec tous les papatriautistes. Le "Je vous salue ma France" du Larengon m'a toujours fait le même effet que le "Je vous salue Marie" : un effet ahaaahlàlàlàààxatif.

Alors mon Finkiequelkraut non mais quel kraut, mets donc au rencart ton grandpapatriotisme linguistique et accepte la langue telle qu'elle est, diverse et changeante. Il est vrai que tes crispations sur la langue réelle rejoignent tes crispations sur la société réelle. Je crains que tu ne connaisses une vieillesse très nostalgique et très désabusée.


Note -

Je proteste contre moi-même car je suis, à mes heures, un farouche tenant de l'ortograf la plus étroitement corsetée et fixettée, et de la syntaxe itou. Porqué di madonna, me demanderez-vous ? C'est que la langue est le contraire d'une algèbre. L'algèbre classique, on le sait, est commutative, c'est-à-dire que les termes peuvent en être interchangés, sans changement de signification. Dans une langue, c'est le contraire. La règle d'or est celle de la non-commutativité des lettres et des mots. Si vous changez les places des lettres dans un mot, il devient incompréhensible. Si vous changez l'ordre des mots dans la phrase, celle-ci devient incompréhensible, comme Molière l'avait déjà montré dans Le Bourgeois gentilhomme. Cette règle ne supporte que de rares exceptions, très codifiées, comme l'inversion en poésie.


Un livre à conseiller à Finkiequelkraut ?

vendredi 13 juin 2014

Les conséquences prévisibles d'une politique imbécile

1113 -


Nous y voilà. Quelques jours après le début  d'une offensive éclair, les combattants de L'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui contrôlent déjà tout  le Nord de l'Irak, sont aux portes de Bagdad. Déjà se dessinent les contours du futur Etat qui, outre le Nord de l'Irak au moins jusqu'à Bagdad, englobera une large partie  de la Syrie, en attendant mieux. Mieux, ce sera évidemment la liquidation du régime Assad, qui permettra d'intégrer la quasi totalité du territoire syrien au nouvel Etat. L'étape suivante sera probablement la Jordanie.  Ce jour-là, le bastion avancé de l'impérialisme américain au Proche Orient, Israël, aura des soucis à se faire.

Au point où en sont les choses, le gouvernement américain en est réduit  à envisager une alliance avec un pays qu'il considérait, il y a peu, comme son ennemi juré dans la région, et dont il a ruiné partiellement l'économie en le soumettant à un embargo drastique, l'Iran. Assister  à des opérations militaires conjointes des G'Is et des Pasdaran contre les radicaux du sunnisme, voilà qui serait farce . surtout que lesdits radicaux sont largement financés par les alliés officiels des Etats-Unis que sont l'Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe. Mais les Américains n'en sont plus, dans cette partie du monde, à une contorsion grotesque près.

De ce qui arrive aujourd'hui , les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux sont directement responsables.  La redistribution des cartes qui se dessine est leur oeuvre. Au marxisme-léninisme près, on croirait assister à la répétition des événements qui aboutirent naguère à  chasser les Occidentaux du Vietnam et du Cambodge.

Tout a commencé en 1990 avec la première guerre  du Golfe. Qui croira que l'objectif de cette expédition initiée par George Bush père était la défense ou la promotion de la démocratie dans un Emirat qui ne l'avait jamais pratiquée et n'avait nulle intention de le faire ? Il ne s'agissait que de protéger les intérêts des compagnies pétrolières anglo-saxonnes et américaines. On pensera ce qu'on veut du régime de Saddam Hussein ; toujours est-il qu'il assurait depuis des décennies la stabilité régionale et qu'au surplus, c'était, avec le régime syrien et le régime égyptien, un des rares Etats relativement laïcs du monde musulman et qu'il avait réussi à faire coexister pacifiquement les diverses communautés confessionnelles. Mais de tout cela, les responsables de la BP, de la Shell , de Total ou de Halliburton se foutaient absolument.

En 2003, l'imbécile George W. Bush remet le couvert, achevant l'oeuvre de papa. Le régime de Saddam Hussein s'écroule, laissant place à une "démocratie" immédiatement confisquée par les Chiites. Les affrontements interconfessionnels se multiplient, la guerre civile s'installe. Le nouveau régime échoue à mettre en place une armée efficace, capable de tenir en échec les Islamistes radicaux. Deux ans après le départ des derniers G'Is, elle est en pleine décomposition. A l'heure qu'il est la Maison Blanche qualifie la politique de G.W. Bush d' "erronée". Méritoire prise de conscience; elle arrive malheureusement un peu tard.

En Afghanistan, l'intervention  occidentale débouche, après treize ans de guerre, sur un fiasco. Les talibans n'ont jamais eu autant le vent en poupe, toujours soutenus, en sous-main , par le pseudo-allié pakistanais. Dans Rambo III , Stallone, l'ange exterminateur débarqué d'Amerloquie, faisait le coup de feu en Afghanistan, devinez aux côtés de qui ? On n'a pas encore osé tourner un Rambo IV , même sur le mode tragi-comique.

En 2011, l'imbécile Sarkozy lance la France, soutenue par les Etats-Unis, dans une opération armée destinée à renverser Kadhafi. Objectif officiel : établir la démocratie en  Libye. On sait le résultat : l'anarchie s'y est installée, entretenue par les rivalités des factions armées. Pour la démocratie, on verra plus tard, beaucoup plus tard. Le pillage des arsenaux de l'ancien régime permet aux islamistes de lancer une opération de déstabilisation du Mali, mise en échec de justesse par les soldats français. Nous y sommes encore.

Cette politique étrangère inepte, aux conséquences catastrophiques, il est facile d'en identifier les causes. D'abord la volonté des Occidentaux de garder le contrôle sur les ressources en pétrole, en gaz, en matières premières, de ces régions. Des lobbies économiques puissants sont à la manoeuvre et influencent puissamment les décisions des Etats occidentaux. Ensuite, probablement, au moins de la part des Etats-Unis, le souci de protéger coûte que coûte l'allié israélien. Enfin et surtout, une méconnaissance proprement hallucinante des réalités socio-politiques de ces pays, de la place qu'y tient la religion, et du rôle des antagonismes interconfessionnels. L'erreur dans laquelle s'obstinent les Occidentaux est de croire que le "modèle" démocratique occidental est exportable sans autre forme de procès dans toutes les parties du monde, alors que la démocratie à l'occidentale n'a fonctionné vraiment, à ce jour, et au prix de dieu sait quelles difficultés, que dans nos sociétés socialement stabilisées et largement laïcisées. Ce qui s'est  passé en Libye, en  Egypte, en Syrie, en Irak, aurait dû pourtant nous ouvrir les yeux. Dès son installation, la démocratie à l'occidentale,  ou bien débouche, comme en Irak et en Libye, sur l'anarchie, ou bien est  confisquée par des factions confessionnelles (en Irak encore, en Egypte, en Syrie). Il existe bien, dans ces pays, une couche de la population acquise aux idéaux démocratiques à l'occidentale, mais son poids reste, sinon insignifiant, du moins extrêmement limité. En Egypte, ce ne sont pas les démocrates à l'occidentale que les masses populaires ont plébiscités, ce sont les Frères musulmans. Dans le Maghreb et au Proche-Orient, ce n'est pas sur  des régimes démocratiques que les Occidentaux peuvent compter pour assurer une stabilité politique utile à leurs intérêts, mais  sur des monarchies (Maroc), des régimes de parti unique (Algérie), des dictatures (Egypte, Syrie). C'est peut-être regrettable, mais c'est comme ça, et pour longtemps. Certes, ce qui se passe en Tunisie donne de l'espoir, mais un espoir encore bien fragile.

Parmi les conséquences de ces erreurs, de honteuses palinodies, comme celles auxquelles on a assisté en Syrie. Le régime en place, d'abord dénoncé et traité comme l'ennemi public à abattre, tend progressivement à devenir un allié de fait, au prix d'un renoncement aux interventions censées stopper ses "crimes contre l'humanité", comme ses récents bombardements au chlore.

Si ces sociétés doivent évoluer, ce ne sera pas à coup d'interventions  étrangères armées, y compris au Mali ou en Centrafrique, où nos troupes sont enlisées, et probablement pour longtemps. Cela viendra d'elles-mêmes, cela prendra du  temps, et cela n'ira pas forcément dans le sens que nous souhaitons. En tout cas, l'Occident mène d'ores et déjà, dans toute l'aire islamique, d'Islamabad aux rives de la Méditerranée, de Benghazi à Bamako, une série de combats d'arrière-garde, de retardement, à terme perdus.

Ce sera bien fait. Depuis plus de deux siècles,  l'Occident mène dans ces régions du monde une politique colonialiste et impérialiste. Les choses se sont singulièrement aggravées à la sortie de la Grande Guerre, où les vainqueurs occidentaux ont découpé le Proche-Orient à leur guise, sans tenir aucun compte des voeux des populations et même des promesses faites. Depuis, les conséquences dramatiques de ces erreurs n'ont jamais été rattrapées, c'est le moins qu'on puisse dire. Juste revanche de l'histoire. Tous mes voeux, en attendant, aux succès de l'Etat Islamique en Irak et au Levant. L'établissement de son autorité sur la partie sunnite de l'Irak, sur l'essentiel de la Syrie, sur la Jordanie, aurait au moins le mérite de rendre les choses plus claires. Face à un adversaire dont on sait clairement ce qu'il est et ce qu'il veut, il est plus aisé de manoeuvrer intelligemment qu'avec de pseudo-alliés qui sont autant de faux-frères et en association avec de pseudo-chefs d'Etat  irresponsables et incapables d'asseoir leur autorité.

Une fois le nouvel Etat islamique installé sur des bases territoriales suffisamment larges (Nord de l'Irak + Syrie + Jordanie), son objectif à court terme deviendrait alors la reconquête des territoires palestiniens et la liquidation d'Israël, considéré par lui comme une verrue occidentalisée sur la face du monde arabo-musulman. Il sera temps alors pour nos dirigeants de se souvenir qu'aucune alliance militaire ne nous lie à l'Etat d'Israël et de prendre -- une fois ne sera pas coutume -- le parti d'un attentisme prudent. Attendre sans bouger que les carottes soient cuites tout en observant de Conrart le silence prudent. Si Israël est vaincu  -- hypothèse plausible compte tenu du nouveau rapport de force, surtout si les Chiites se joignent aux sunnites pour la plus grande gloire de l'Islam -- il restera à sa population un choix somme toute équitable : la conversion ou la décapitation, la valise ou le cercueil. La France apprendra enfin la réserve et la discrétion, vertus indispensables à la puissance très moyenne qu'elle est devenue. Ce sera alors l'heure pour les compagnies occidentales de nouer avec les vainqueurs des accords pétroliers et gaziers non moins équitables. Et peut-être, pour nos gouvernants, de conclure avec eux quelques accords de coopération, moyennant quelques concessions, comme la délimitation, sur notre actuel territoire, de zones assez vastes où s'appliquerait la charia et qui bénéficieraient du privilège de l'exterritorialité, avec tous les droits --  militaires compris -- afférents. L'histoire du XXIe siècle s'annonce d'ores et déjà mouvementée. Tant mieux. Le changement chasse l'ennui.

Mais c'est-y donc que j'aurais des dons pour la politique-fiction, moué !

Note  1 -

Merci à J.-C. pour avoir relevé cette erreur de frappe, qui n'en est peut-être pas une, le clavier azerty allant parfois plus vite que l'ombre de celui qui tape dessus. En effet, certains résultats de la mécanique quantique suggèrent que l'irréversibilité du passé n'est peut-être qu'une illusion macroscopique et que ce que nous appelons le passé peut fort bien échanger ses positions avec ce que nous appelons le futur. Sur cette question délicate, consulter Le Théâtre quantique, d'Alain Connes, Danye Chéreau et Jacques Dixmier (Odile Jacob)

Note 2 -

On a pu voir à la télé le vieux George Bush sauter en parachute, pour son 90e anniversaire, au-dessus d'un terrain d'aviation du Maine. Que n'a-t-il choisi une portion de désert, quelque part entre Mossoul et Tikrit. Il n'aurait pas changé la donne à lui tout seul, malgré son goût pour la frite, mais au moins, il y aurait sans doute eu du monde pour le recevoir dignement et lui faire sa fête.

Note 3 -

Dans le médiocre supplément du samedi du Monde (surtout  destiné à faire payer le canard deux fois plus cher), il est question d'un Jeb Bush, frère cadet de Georges W. (que les médias appellent habituellement "l'idiot"). On n'en aura décidément jamais fini avec cette calamiteuse tribu. A vrai dire, le cadet paraît sensiblement moins con que son aîné. Il a même des idées qui font se hérisser les gens du Tea Party. A suivre.




lundi 9 juin 2014

" Mercier et Camier", de Samuel Beckett : la vie au poteau !

1112 -


Il y a longtemps de ça, au temps où les mailles de ma mémoire passoire n'étaient pas aussi larges qu'aujourd'hui, j'ai lu En haine du roman, de Marthe Robert. Je suppose qu'elle s'est mise à écrire ça, un jour où elle s'est sentie complètement écoeurée, à force d'en avoir trop lu, trop commenté, des romans. J'ai à peu près complètement oublié le contenu du livre, comme d 'ailleurs d'un tas de livres que j'ai lus, pourtant attentivement, du moins je le croyais, au cours de ma vie. Je me souviens tout de même qu'elle partait en guerre contre la coupable (à ses yeux) propension des romanciers, y compris les plus grands (je crois qu'elle s'en prenait notamment à Dostoïevski et à Flaubert) à imiter la vie, à se conformer à une obligation de ressemblance, ce qui les conduisait à faire prendre au lecteur les vessies de la gratuité pour les lanternes de la nécessité. C'était au fond une reprise du célèbre reproche de Valéry, accusant les romanciers de laisser passer trop d'impardonnables plates facilités du genre "la marquise sortit à cinq heures" ; car pourquoi faudrait-il que la marquise sorte à cinq heures plutôt qu'à trois ou à quatre, qu'elle soit blonde plutôt que brune ou rousse, etc. etc. Qu'il est facile de faire des contes, constatait déjà, je crois, Diderot.

Pour fondées qu'elles soient, ces critiques adressées au roman me paraissent assez inutiles, car c'est s'attaquer à la nature profonde du genre narratif, dont la pente à peu près irrésistible est celle de l'imitation. La mimesis règne sur le genre narratif depuis l'Iliade et l'Odyssée (au moins). Si l'on ne s'y fait pas, qu'on se contente de lire de la poésie ou de la vulgarisation scientifique.

Pourtant, Marthe Robert publiait cette charge contre le roman, d'ailleurs essentiellement dirigée contre les grands romans du XIXe siècle, relevant de la mouvance du réalisme et du naturalisme, et les monuments romanesques du XXe siècle qui en relèvent encore, comme A la Recherche du temps perdu ou les romans de Céline (et bien d'autres), à une époque où quelques romanciers accomplissaient de louables efforts pour s'affranchir des facilités et des naïvetés du réalisme, de la vraisemblance et de la narration linéaire. Le premier vraiment notable est Kafka (auquel elle a d'ailleurs consacré deux études) . Le second est sans doute Joyce, avec son Ulysse. Le troisième est probablement Samuel Beckett qui, à la fin des années quarante, publie quelques textes (Murphy, Malone meurt, Molloy ) qui renouvellent vraiment le genre. Mercier et Camier fait partie de la série, mais, écrit en 1946, il n'a été publié qu'en 1970 : Beckett n'en était peut-être pas aussi satisfait qu'il l'avait été de Molloy. De fait, le livre déçoit un peu l'amateur de Beckett qui place très  haut Molloy ou Malone meurt. Comparé à ces chefs-d'oeuvre, il semble un peu manquer de force. Mais tout est relatif : ces variations sur les errances du tandem (bien qu'ils se partagent une seule bicyclette --de femme --) formé par Mercier et son "ami" Camier sont tout de même très beckettiennes et fort savoureuses, et illustrent, comme tout le reste de l'oeuvre, un art de séduire fondé sur la détermination d'arriver par tous les moyens à ne pas séduire ! Les romans de Beckett sont vraiment des anti-romans parce qu'ils tournent résolument le dos aux traditionnelles séductions du genre.

Le couple Mercier / Camier annonce évidemment les couples de clodos célèbres du théâtre de Beckett : Vladimir et Estragon (En attendant Godot), Clov et Hamm (Fin de partie) et les couples mixtes de Comédie et de Oh! les beaux jours. Comme les anti-héros (très anti-héros!) de Fin de partie et de En attendant Godot , leur principale occupation et préoccupation semble être de tuer le temps en faisant la conversation. Conversation généralement oiseuse, décousue, morose, qui évoque parfois, dans le texte, certains dialogues de Laurel et Hardy. Cependant, à la différence des célèbres couples calamiteux qui vont bientôt les relayer, Mercier et Camier se déplacent, ils "voyagent", passent par des endroits différents et contrastés, ont des "aventures" (ils vont jusqu'à assassiner un agent de police!), font des haltes régulières dans l'appartement d'une certaine Hélène, qu'il leur arrive de baiser (Camier préfère l'enculer). Et puis, un élément qui va disparaître à peu près complètement des pièces de Beckett, le temps, joue un rôle important : il passe, et Mercier et Camier vieillissent, ont de plus en plus de mal à se déplacer et à s'y retrouver, au point qu'ils ont besoin, à la fin (qui n'en et pas une, car, dans ce roman comme partout ailleurs chez Beckett, on attend une fin qui serait la bienvenue mais qui ne vient jamais), de l'aide d'un certain Watt, d'ailleurs presque aussi décrépit qu'eux. C'est peut-être cette importance relative d'une continuité narrative associée au passage du temps qui a longtemps dissuadé Beckett de publier une oeuvre trop dissemblable de textes où  les "événements" se raréfient dans une durée qui tend à se figer en une morne attente toujours semblable à elle-même.

Tout de même, je me suis demandé si je n'étais pas décidément maso à vouloir, à mon âge et dans mon état, aller jusqu'au bout d'un texte dont le propos le plus clair est d'exposer la parfaite inutilité et absurdité de vivre. Mercier et Camier pérégrinent pédestrement dans des décors grisâtres, sous un ciel pluvieux et des nuages à se pendre (on leur a démantibulé et piqué leur bicyclette), parlotent, rêvassent, se perdent momentanément de vue, se retrouvent, pour se reperdre. Les seuls moments qui prennent un peu de relief sont des séjours dans des bars d'où ils se font en général jeter, abandonnant, à la fin, dans l'un d'entre eux, leur compagnon Watt qui, pour avoir hurlé "La vie au poteau", puis un non moins énergique " La vie aux chiottes !", se fait plus ou moins lyncher par le patron et les clients. Car dans ce roman il existe des gens (agents de police ou patrons de bar) qui sont persuadés que la vie a un sens et qu'elle vaut la peine d'être vécue. C'est pourquoi ils exigent des passants ou des clients qu'ils gardent une certaine tenue et, en tout cas, qu'ils évitent de vendre aussi grossièrement la mèche.

Il m'arrive de me demander ce que serait devenu Samuel Bekett s'il n'avait pas été "sauvé" par la littérature (celle-ci devant être considérée comme un passe-temps, peut-être moins désagréable que d'autres). Logiquement, il aurait dû finir clodo, ou semi-clodo, comme Mercier, Camier, Molloy, Vladimir, Estragon. D'ailleurs, la littérature, l'a-t-il choisie vraiment ? A un journaliste qui lui demandait pourquoi il était devenu écrivain, il fit cette réponse laconique : " Bon qu'à ça ". Et dire que c'est à un type pareil qu'on a décerné le prix Nobel ! Il eut, il est vrai, le bon sens et le bon goût de le refuser. Les membres du jury devraient bien relire de temps en temps les statuts rédigés par le père fondateur. Il est vrai que Beckett, pas plus que Cioran d'ailleurs, n'a jamais clairement déclaré que la meilleure solution était de se flinguer, sans attendre. Car si vivre, c'est attendre, à quoi bon attendre ? Le problème, c'est peut-être le courage de se flinguer qui  fait défaut. Ce n'est pas si simple qu'on croit. Alors, en attendant, on s'occupe, tant bien que mal, comme on peut. On pérégrine, comme Mercier et Camier. Certains préfèrent la bicyclette, d'autres la marche à pied. Whisky ou pastis, c'est selon. Sodomie, position du missionnaire, fellation ou branlette, au goût de chacun. Le tout à l'avenant.

Le propos central de toute l'oeuvre de Beckett, ce qui en fait toute la force (et lui impose sa limite aussi), c'est de réduire systématiquement le divertissement à ses formes  les plus rudimentaires, les plus élémentaires, les plus basiques, comme pour mieux en faire apparaître l'universelle puissance, l'universelle vérité, l'universelle dérision. "J'ai rien à faire, j'sais pas quoi faire", psalmodie Anna Karina dans un film de Jean-Luc Godard : voilà bien en effet le comble de la détresse et de la déréliction, le stade le plus avancé de la misère humaine. Le moyen le plus simple d'y échapper, c'est peut-être la parlote à deux. Toutes les pipelettes savent ça. Mercier et Camier y trouvent un salut intermittent et toujours provisoire, mais leur propension à y repiquer suggère bien qu'ils tiennent le moins mauvais bout.

"Les Pensées de Pascal revues par les Fratellini" : ce jugement d'un critique à la création de En attendant Godot garde toute sa pertinence. Mercier et Camier en fournit une des illustrations.





samedi 7 juin 2014

" Le juge et l'assassin " , de Bertrand Tavernier : attention ! une violence peut en cacher d'autres

1111 -


J'ai dû voir pour la première fois Le Juge et l'assassin en salle, au moment de sa sortie, en 1977. J'en avais gardé en mémoire quelques images fortes mais, je l'avoue  ma grande honte, je l'avais, dans le détail, à peu près complètement oublié. Je crois que je n'avais pas perçu, à l'époque, la force de ce chef-d'oeuvre exceptionnel. J'ai heureusement pu, en revoyant le film l'autre soir sur Arte, corriger mon erreur.

Le Juge et l'assassin est inspiré d'une histoire vraie, celle d'un tueur en série, Joseph Vacher, auteur d'une trentaine de meurtres  perpétrés, pour la plupart, sur des femmes et des adolescents, meurtres souvent aggravés de viols et d'actes de barbarie. Vacher fut guillotiné en 1898.

Le scénario tout-à-fait remarquable de Jean Aurenche, Pierre Bost et Bertrand Tavernier s'inspire étroitement des détails de l'affaire de Joseph Vacher, rebaptisé Joseph Bouvier dans le film. C'est en 1893 que le sergent Vacher / Bouvier tire sur celle qui refuse de devenir sa femme avant de retourner l'arme contre lui. Tous deux ne sont que blessés. Les deux balles qu'il s'est logées dans le crâne ne seront jamais extraites. Considéré comme irresponsable, Vacher / Bouvier  est soigné pour troubles mentaux, dans deux asiles psychiatriques successifs, dont celui de Dole. Puis, réformé de l'armée pour troubles psychiques, mais néanmoins  considéré comme guéri, il est rendu à la vie civile et à la liberté et entame une existence errante, de chemineau, de trimardeur, abandonnant au long de son chemin ses victimes égorgées, mutilées, violées.

S'appuyant sur une documentation détaillée, Tavernier et ses scénaristes Aurenche et Bost ont construit une histoire qui est tout sauf partiale et manichéenne. Les personnages sont montrés avec leur complexité, leurs contradictions, leurs incertitudes, leur part de mystère; C'est le cas de l'assassin, incarné de façon extraordinaire par Michel Galabru, qui trouva là sans doute le plus beau rôle de sa carrière. Adorateur mystique de la vierge Marie et admirateur de Ravachol, amoureux obstiné, fidèle et violent, tantôt en proie à des accès  de démence, tantôt parfaitement lucide et rationnel, manipulateur aussi, il exige, pour prix de sa collaboration avec la justice, d'être reconnu, traité et soigné comme un malade mental. Cette revendication lui sera méthodiquement déniée. Joseph Bouvier emportera dans la mort le secret de la plupart de ses crimes : était-il, au moment où il les a commis (certains d'entre eux, au moins) conscient et responsable de ses actes ? On ne le saura pas mais il est clair que, dans ce film, Tavernier pointe une carence des connaissances humaines qui , même  aujourd'hui, n'a pas encore été totalement comblée.

En face de lui, le juge Rousseau (magnifiquement incarné par Philippe Noiret) campe une sorte de Sherlock Holmes acharné à la résolution de l'énigme et à la capture du coupable. Mais il n'a rien d'un juge impartial. C'est un juge d'instruction, qui se comporte comme un efficace limier de police, d'autant plus intéressé à confondre le coupable qu'il a vu dans cette affaire, aussi importante à ses yeux que l'affaire Dreyfus, qui vient d'éclater, l'occasion d'une promotion flatteuse et d'une brillante carrière. Il s'agit donc pour lui d'éviter que Bouvier soit reconnu irresponsable et de tout faire pour le conduire jusqu'aux assises et à la condamnation à mort. Pour cela, il s'agit de gagner la confiance du prévenu, pour obtenir ses aveux, au moins partiels. Il n'y réussit que trop bien.

Le juge Rousseau n'est pas un imbécile, et ce n'est pas exactement non plus un salaud. C'est un homme limité par les préjugés de son époque et de sa classe sociale et par l'idée qu'il se fait de son rôle dans l'administration de la justice. Ce qui fait de lui, humainement, un médiocre, c'est son incapacité à douter de la justesse de ses vues. Il est capable de reconnaître les qualités intellectuelles du prévenu, mais incapable de reconnaître dans ses demandes une exigence légitime de justice et d'humanité. D'où la bonne conscience avec laquelle il mène sans états d'âme sa cynique stratégie. Un Judas sûr de son absolution.

En face de lui, Jean-Claude Brialy campe avec sensibilité et finesse un procureur qui possède les qualités qui manquent au juge. Personnage contradictoire lui aussi. Cynique au point d'avoir embrassé la cause de l'anti-dreyfusisme, non par conviction mais par intérêt, il n'en est pas moins perspicace autant sur le cas de Bouvier que sur le fonctionnement de la société, et, sans doute aussi plus secrètement généreux qu'il ne le laisse voir, il semble prendre conscience, au cours de l'enquête de ce qu'a d'insoutenable pour lui, personnellement, la contradiction entre ce qu'a de meilleur sa nature profonde et le rôle que la société attend qu'il joue dans cette affaire. Dans la situation qui est la sienne, on n'a pas intérêt à avoir des doutes; or les doutes, il en est probablement dévoré. Il n'y échappera que par le suicide.

Mais ce qui donne au film toute sa force, c'est que cette histoire de fait-divers sinistre entre en résonance avec les conflits et les débats qui travaillent la société française dans ces dernières années du XIXe siècle. 1894, année où débute vraiment pour le juge Rousseau l'affaire Bouvier, c'est l'année où éclate l'affaire Dreyfus. Des sociétés de bienfaisance délivrent des assiettes de soupe aux nécessiteux en échange d'une signature au bas d'une pétition contre Dreyfus. Les curés tonnent en chaire contre l'école sans Dieu, dénoncent l'influence délétère de Hugo et de Zola, dont il arrive qu'on brûle les livres publiquement. La société française est montrée dans ce film comme une société incroyablement violente,  une violence nourrie par une insupportable injustice sociale. Bouvier n'est qu'un parmi les centaines de milliers de vagabonds recensés par la police sur tout le territoire et qui constituent, aux yeux des autorités politiques, judiciaires, policières, une menace permanente pour l'ordre social, une masse de délinquants potentiels à tenir à l'oeil et à réprimer. C'est le temps des attentats anarchistes : Ravachol , dont il arrive à Bouvier de se proclamer le disciple, a été guillotiné en 1892. L'année suivante, c'est au tour d'Auguste Vaillant de lancer une bombe dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale. C'est le temps où les mouvements de grève dans les usines sont brisés par l'armée : à Fourmies, en 1891, la troupe tire dans le tas, sur des femmes et des enfants. Pendant ce temps, les armées françaises s'en vont porter la "civilisation" en Afrique et en Indochine. Pour revenir au problème judiciaire que pose le cas Bouvier (et qu'avait posé le cas Vacher), la question de l'irresponsabilité pénale en cas de folie est à l'ordre du jour. Tandis que des médecins "experts" se mettent sans scrupule au service d'une politique judiciaire uniformément répressive, Charcot et ses disciples, à la Salpêtrière, font avancer les connaissances en psychiatrie. Le juge Rousseau expulse d'ailleurs sans ménagement un jeune médecin (qu'on devine disciple de Charcot) qui prétendait examiner Bouvier. Reconnaître en Bouvier un irresponsable, ce serait  -- au-delà de l'ambition personnelle du juge -- priver les maîtres de l'ordre social de la possibilité d'instrumentaliser les forfaits du "monstre" pour fournir à la colère populaire un bouc émissaire : une foule hystérique de plusieurs milliers de personnes assistera en effet à l'exécution de Bouvier.

La dernière scène illustre de façon magnifique et bouleversante cette essentielle dimension politique du film : face aux fusils braqués contre eux, les ouvriers grévistes n'ont que leurs chansons, accompagnées à l'accordéon, instrument populaire et, comme tel, hautement subversif, confisqué à Bouvier dès son arrivée en prison. La chanson populaire a depuis toujours été l'expression  des émotions et des révoltes de tous les exclus du camp des privilégiés.  Magnifique conclusion d'un film passionnément engagé qui nous rappelle que, dans les luttes sociales et politiques, l'art ne saurait être neutre, et qui s'achève sur l'image d'un gavroche souriant à l'avenir.

Bertrand Tavernier est sans doute un des cinéastes français qui auront su le mieux exalter la beauté des paysages de ce pays. Tourné notamment en Ardèche, le film oppose à la violence des hommes le contrepoint de paysages grandioses et sereins. Ce sera à nouveau le cas, dans un  autre de ses films, La Princesse de Montpensier (voir sur ce blog les billets consacrés à ce film).


Le Juge et l'assassin , film de Bertrand Tavernier (1976) ; scénario :  Jean Aurenche, Pierre Bost et Bertrand Tavernier / musique : Philippe Sarde et Jean-Roger Caussimon / avec Michel Galabru (Joseph Bouvier) , Philippe Noiret (le juge Rousseau) , Jean-Claude Brialy ( le procureur ), Isabelle Huppert (Rose), Renée Faure (Madame Rousseau) Jean-Roger Caussimon (le chanteur de rues)