mercredi 30 juillet 2014

" La Chute de Rome, fin d'une civilisation " ( Bryan Ward-Perkins) : ce que disent les témoins archéologiques

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Au début des années 70, quand j'arrivai à Saint-Raphaël, la forêt domaniale de l'Estérel n'était pas aussi accessible qu'aujourd'hui. Les pistes qui y donnaient accès n'étaient pas goudronnées ; la fréquentation touristique était bien moindre. Sur le petit site archéologique que la Direction des Antiquités avait autorisé les néophytes que nous étions, mes jeunes zèbres et moi, à fouiller, nous passions des après-midi entières sans recevoir d'autres visites que celles de placides laies, d'une hauteur et d'une masse impressionnante, qui avaient le bon goût de rester en lisière de la partie défrichée partiellement ceinte par les bases des murs  d'une petite installation agricole ( une huilerie) perdue au milieu des oliviers, depuis longtemps disparus, remplacés aujourd'hui par une forêt de pins et de chênes-liège. Une barre volcanique du plus beau rouge (la fameuse rhyolite permienne de l'Estérel, contemporaine de l'ouverture de l'océan Téthys) nous dominait.

Le site avait été occupé pendant une bonne partie du IIe siècle, et dépendait sans doute d'une vaste villa située à l'Ouest et dont je me demande ce que les restes  sont devenus, au milieu des lotissements de villas qui ont poussé un peu partout depuis dans ces parages. Il avait été "fouillassé" (selon l'expression de l'archéologue local à qui nous devions la faveur de travailler là) par une équipe des chantiers de jeunesse, sous l'Occupation. Dans le dépotoir où nos prédécesseurs avaient entassé des monceaux de briques et de tuiles, nous récupérâmes, souvent intactes, de ces belles tegulae épaisses et plates, portant quelquefois  la marque de leur fabricant fréjusien , Mari , génitif de son nom, Marus ( ou Marius ?) . Bien décidés à faire la preuve de notre sérieux, nous nous limitâmes à ouvrir, dans le couvert forestier, des carrés de fouille exactement repérés, dûment photographiés et cartographiés, éléments du futur rapport que nous adressâmes à la direction d'Aix. Outre la fonction économique de notre site ( déterminée notamment par le dégagement des bases d'un pressoir), nous pûmes définir une période relativement précise de son occupation grâce aux fragments  de céramique sigillée, cette céramique fine, aux formes et aux décors très diversifiés, si bien connue grâce aux fouilles des grands sites de production, à Arezzo, en Afrique du Nord, en Gaule (la Graufesenque, Lezoux etc.), et dont la valeur, en tant que marqueur chronologique et sociologique, est grande ; grâce aussi aux monnaies de Trajan et de Faustine la Jeune (l'épouse de Marc-Aurèle) qui nous permirent de définir le IIe siècle comme la période d'occupation principale du site, en nous fournissant un terminus ante quem (98, date de l'avènement de Trajan) et un terminus post quem (date de la mort de Faustine), dont la valeur est évidemment relative et provisoire.

Bryan Ward-Perkins est un éminent archéologue et historien britannique, qui enseigne à Trinity College (Université d'Oxford). Son ouvrage le plus connu en France est cette Chute de Rome (2005). La bibliographie en est d'une remarquable richesse (beaucoup d'auteurs anglo-saxons évidemment, mais aussi souvent français) et témoigne en particulier de la passion personnelle de l'auteur pour la céramique, à laquelle il assigne un rôle de premier plan dans le travail de reconstitutions des événements (économiques en particulier) de la période que couvre son étude, et qui va, approximativement, de la bataille d'Andrinople (378) où une armée de Goths écrase celle de l'empereur d'Orient Valens, qui trouve la mort sur le champ de bataille, au couronnement de Charlemagne à Rome en 800, premier empereur d'Occident depuis plus de trois cents ans.

L'étude de Ward-Perkins m'a paru d'une remarquable clarté et d'un remarquable  discernement. Le sous-titre de son livre , "Fin d'une civilisation" , est cependant plus polémique qu'il n'en a l'air. Qu'est-ce d'abord au juste qu'une "civilisation" ? Ward-Perkins est parfaitement conscient du caractère problématique de cette notion et des dérives auxquelles il peut donner lieu, comme du reste le terme de "culture". Il montre d'ailleurs comment le jugement des historiens sur l'empire romain et particulièrement sur les siècles qui ont vu son déclin et sa disparition (essentiellement le Ve, le VIe et le VIIe siècle) est influencé par le contexte contemporain. Vers 1950, surtout en Allemagne et dans les pays anglo-saxons) , une façon de vulgate  se répand parmi les historiens, qui prend le contre-pied de celle qui avait eu tendance à dominer dans les années 30. Ward-Perkins conteste, quant à lui, une vision quelque peu iréniste, en vogue aujourd'hui parmi les historiens américains notamment, selon laquelle la "transition" entre l'Empire romain et le haut Moyen-Age se serait faite relativement "en douceur" et n'aurait été en aucun cas ce triomphe de la barbarie décrit par certains historiens du passé et certains chroniqueurs de l'époque.

Pour contester (de façon très nuancée d'ailleurs) cette vision "moderne" des choses, les arguments de Bryan Ward-Perkins sont essentiellement d'ordre archéologique et concernent au premier chef la sphère des activités économiques. Les arguments des historiens qui mettent notamment en avant le rôle bénéfique du christianisme dont l'influence aurait permis d'arrondir les angles entre envahisseurs et envahis et de limiter violences et injustices lui paraissent insuffisants, ne serait-ce que parce que, à leur arrivée en Occident, les envahisseurs germaniques étaient des paîens endurcis : Clovis, roi des Francs, présents en Gaule depuis le début du Ve siècle, ne se convertira au catholicisme qu'une quinzaine d'années après son avènement. D'autres, comme les Wisigoths, établis en Aquitaine au début du Ve siècle, sont chrétiens mais adhèrent à l'arianisme, dont le déclin ne sera vraiment évident qu'à partir du VIIe siècle.

Politiquement, chacun le sait, la fiction de l'Empire romain d'Occident prend fin en 476 avec la déposition de Romulus Augustule (le bien nommé) par le chef Skire Odoacre. Vers 500, les territoires de l'ancien empire romain en Europe occidentale sont répartis entre divers royaumes barbares, , celui des Ostrogoths, en Italie, en Autriche et en Serbie, celui des Burgondes, autour de Lyon, celui des Francs, au Nord de Paris, celui des Wisigoths, en Aquitaine et en Espagne, celui des Vandales, en Afrique et en Sicile. Cela ne veut pas dire que l'objectif de tous ces "barbares" ait été de balayer tout ce qui évoquait l'ancien empire et de mettre à feu et à sang villes et campagnes; beaucoup d'entre eux cherchaient certainement des conditions de vie meilleures que celles qu'ils avaient connues dans leurs contrées d'origine, desquelles ils avaient d'ailleurs été souvent chassés par d'autres envahisseurs. Ils avaient donc souvent intérêt à ménager un modus vivendi avec les envahis pour tirer le meilleur profit de leurs conquêtes. Mais  l'ordre social, le régime de la propriété, ne s'en trouvent pas moins profondément modifiés à l'avantage des envahisseurs.

Quoi qu'il en soit, les premières incursions de populations germaniques ouvrent une ère de longue instabilité qui ne prendra relativement fin, en Occident, qu'avec l'avènement de Charlemagne. L'Empire romain d'Orient, quant à lui, connaîtra en revanche une période de prospérité qui durera pendant tout le Ve siècle et une partie du VIe. Les incursions des Avares, puis des Perses, enfin l'avènement de l'Islam, sonneront le glas de la prospérité d'un Empire progressivement réduit à sa capitale, aux environs de celle-ci, et à quelques possessions en Italie.

Le grand point fort du livre de Bryan Ward-Perkins est qu'il montre, à partir des données archéologiques, les effets destructeurs des invasions sur le niveau de prospérité économique et de relatif bien-être matériel, mais aussi de performances intellectuelles, atteint par une société à bien des égards semblable à la nôtre. Il s'agit d'une société complexe, sophistiquée même, dont les activités multiples (au niveau économique notamment) sont rendues possibles et favorisées par l'existence de structures étatiques centralisées et de rouages administratifs rodés. Dans un climat global de paix, l'administration impériale lève les impôts qui permettent notamment de verser régulièrement la solde des armées (grosses consommatrices de biens matériels), d'entretenir un réseau -- exceptionnel pour l'époque --- de routes et de ponts, assurant la libre circulation des personnes et des marchandises. Une société très largement urbanisée, où les conditions d'habitat et de confort sont, elles aussi exceptionnelles pour l'époque. On bâtit en pierre des édifices impressionnants dans toutes les villes de l'empire. Tout cela est rendu possible par le niveau élevé du pouvoir d'investissement de l'Etat et des entrepreneurs et du pouvoir d'achat des particuliers. C'est l'ensemble de ce système qui, dans un laps de temps relativement bref, va se trouver ruiné.

L'étude de Ward-Perkins le démontre à partir d'un certain nombre d'indicateurs archéologiques particulièrement "parlants" : la céramique, les techniques de construction, la monnaie, la diffusion de l'écrit. Dans les quatre cas, la régression est impressionnante : faute de marchés, faute de réseaux d'acheminement fiables, la céramique sigillée, autrefois présente jusque dans les exploitations agricoles modestes, même aux confins de l'Empire, disparaît, remplacée par des productions locales de très mauvaise qualité. On cesse de construire en pierre, de couvrir les toits de tuiles; les nouvelles habitations sont faites de matériaux périssables, bois et chaume. La monnaie, elle aussi, disparaît; les centres de frappe se raréfient de façon drastique; une économie de troc à faible distance prend le relais. Enfin, les  témoignages, sur divers supports, de l'emploi de l'écriture à des fins non seulement commerciales, mais aussi de propagande politique ou autres, disparaissent complètement : or ils fournissent, à l'époque classique, un sûr indice du niveau d'alphabétisation atteint dans un large secteur de la population. Trois siècles après la chute officielle de l'Empire Romain d'Occident, Pépin le Bref, le père de Charlemagne, est analphabète. Son fils, aux dires de son biographe Eginhard, s'entraîne péniblement,et sans grand succès, à écrire sa correspondance tout seul...

La Grande-Bretagne, province excentrée de l'Empire, est évidemment une des régions où la régression est le plus flagrante. Les Britons, contemporains de la conquête de César, étaient loin d'être des barbares incultes. On trouve sur les sites qu'ils occupèrent des restes d'amphores et de céramiques importées de régions lointaines (Italie du sud, Afrique...). A l'instar de leurs cousins Celtes du continent, ils construisaient des monuments de pierre, ornés de sculptures. Dès les premières invasions saxonnes, ce n'est pas seulement l'apport romain qui est balayé, ce sont même les acquis de la civilisation celtique. Les habitants de la grande île se retrouvent d'un seul coup ramenés au niveau de civilisation matérielle de leurs prédécesseurs de l'âge du bronze !

Il faudra à peu près un millénaire, à partir de l'arrivée des Goths en Italie, pour que l'Europe retrouve, au moins au plan des aspects matériels de la vie sociale, un niveau qui ne soit pas trop indigne de celui atteint dans l'ensemble de l'empire romain au IIe siècle.

" Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles." Cet avertissement, Paul Valéry aurait pu l'appuyer sur l'exemple de l'Empire romain. Il garde en tout cas toute son actualité.


Bryan Ward-Perkins,  La Chute de Rome, fin d'une civilisation, traduit de l'anglais par Frédéric Joly ( Alma éditeur )






mardi 29 juillet 2014

" Le théâtre quantique " ( Alain Connes, Danye Chéreau, Jacques Dixmier ) : involontaire tromperie sur la marchandise ?

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Je recopie ici un extrait du texte de présentation, publié en quatrième de couverture :

" Voici une fantaisie initiatique qui aborde de manière innovante le problème du temps, les paradoxes de la mécanique quantique et les interrogations sur la simulation des fonctions cérébrales, à travers une intrigue policière originale et les aventures d'une physicienne attachante, passionnée et prête à tout ".

Eh bien, pour une déception, c'est une déception. Fantaisie tant qu'on voudra, que cette intrigue romanesque assez peu captivante, d'ailleurs. Mais pour le côté initiatique, le lecteur risque de rester sur sa faim. Ce qu'il pouvait attendre légitimement, au vu du titre, des auteurs (Alain Connes, en particulier, lauréat de la médaille  Fields en 1982, n'est pas le premier venu) et de l'alléchante présentation citée plus haut, c'était un travail de vulgarisation scientifique effectivement innovant qui l'aiderait  à mieux comprendre (enfin!) les paradoxes de la physique quantique.

Car, en dehors de quelques aperçus amusants sur la vie sentimentale de quelques chercheurs, leurs relations professionnelles et une visite des locaux du CERN à Genève, les auteurs ne font guère d'efforts pour mettre les fameux paradoxes à la portée de la comprenette du vulgue homme pécusse. Le plus rigolo est qu'ils ont complété leur ouvrage par un glossaire dont nombre d'entrées nécessiteraient elles-mêmes un brin d'explication. Quelques exemples :


Groupe de Lie   :   Un groupe de Lie est un groupe sur lequel la notion de différentiabilité a un sens.

Feynman   :      Selon Feynman, l'amplitude de probabilité d'une configuration classique est donnée par l'exponentielle imaginaire de l'action classique calculée en unité de Planck. Ce sont ces amplitudes de probabilité qui s'ajoutent lors de la superposition d'états. Leurs valeurs absolues élevées au carré donnent les probabilités.

Observable   :  Une quantité observable en mécanique quantique est formalisée mathématiquement par un opérateur agissant sur les vecteurs d'un espace de  Hilbert.


Si  bien que le lecteur en vient à se demander à l'intention de quel public  ce livre a été écrit : est-ce à l'intention d'un public restreint disposant d'un bagage mathématique nettement au-dessus de la moyenne (disons, au minimum celui d'un taupin de bon niveau) qui le rendrait apte à goûter vraiment les divagations scientifiques des auteurs ?  ou bien est-ce à l'intention d'un public lambda amateur de vulgarisation scientifique, lequel risque fort, comme cela a été mon cas, de rester à la porte de l'essentiel et de devoir se contenter d'une assez médiocre fiction  romanesque ?

J'ai tiré de cette lecture la conclusion que la physique quantique n'est pas susceptible de vulgarisation scientifique  -- ce dont j'étais déjà convaincu --, ne pouvant vraiment être comprise que si l'on maîtrise suffisamment un certain ombre d'outils mathématiques qui dépassent nettement le niveau du baccalauréat. Curieusement, par ailleurs, aucun des trois auteurs n'est physicien : Alain Connes et Jacques Dixmier sont mathématiciens; Danye Chéreau, de formation littéraire, a dû aider à la mise en oeuvre romanesque de ce bouquet d'hypothèses qui, pour moi, sont restées absconses.


Alain Connes, Danye Chéreau, Jacques Dixmier  :   Le Théâtre quantique   ( Odile Jacob )






dimanche 27 juillet 2014

Le paradoxe des jumeaux et moi, ou les limites de la vulgarisation scientifique

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C'est le physicien Paul Langevin qui formula en 1911 ce paradoxe devenu célèbre. Il s'agissait de donner un exemple frappant de l'élasticité du temps, conséquence des prédictions de la relativité restreinte d'Albert Einstein.

Voici ce paradoxe, présenté par Jean-Pierre Luminet :

" Deux jumeaux sont âgés de 20 ans. L'un d'entre eux part explorer le cosmos à bord d'une fusée. Il effectue un aller-retour à la vitesse de 297 000 km /s (99% de la vitesse de la lumière). A son retour sur Terre, la montre du voyageur a marqué 6 années de temps propre, celle de son frère resté sur Terre 40 années. Il s'agit bien ici de temps vécu : les horloges biologiques se réduisant en dernier ressort à des horloges atomiques, elles sont affectées de la même façon par le mouvement. On peut tout aussi bien mesurer l'âge des frères en nombre de battements cardiaques ; le voyageur a réellement atteint vingt-six ans à son retour, son jumeau sédentaire en a soixante. "

Fort bien. Je comprends parfaitement cet  exposé très clair. Je comprends fort bien aussi qu'il faille tenir compte, pour rendre compte de ce paradoxe, des effets d'accélération et de ralentissement subis par le voyageur, ainsi que du fait que le référentiel du voyageur n'est pas celui de son jumeau resté sur Terre, référentiel qu'il retrouve à son retour.

Cependant, après avoir tenté de m'expliquer ce paradoxe avec les moyens du bord, je dois me résoudre à l'évidence : si j'ai très bien compris l'exposé de Jean-Pierre Luminet, je n'ai en revanche toujours rien compris au fond du problème : j'ai peut être compris le comment, mais je n'ai toujours pas compris le pourquoi. En l'occurrence, le pourquoi est : pourquoi une horloge embarquée dans une fusée dont la vitesse approche celle de la lumière bat-elle à un rythme nettement moins élevé qu'une horloge restée sur Terre ? Pourquoi la vitesse est-elle cause de l'élasticité du temps ?

Je suis peut-être bouché, mais il me semble que les moyens imagés de la vulgarisation scientifique sont hors d'état de me fournir l'explication. Une présentation métaphorique, même ingénieuse,  si elle peut rendre sensibles les effets, échoue à faire accéder à la compréhension des causes, dans ce cas tout au moins, comme dans quelques autres relevant des domaines de la théorie de la relativité ou de la physique quantique.

Je suis arrivé à la conclusion que, si je ne comprends toujours pas le paradoxe des jumeaux, si les causes des effets m'échappent toujours, c'est que je n'en maîtrise aucunement la formulation mathématique. La vérité du paradoxe des jumeaux passe par les équations de la relativité d'Einstein et les transformations de Lorentz, sans compter l'espace-temps de Minkowski. Et là , j'avoue forfait.

Une autre question que je me pose est de savoir si celui qui maîtrise parfaitement les démonstrations mathématiques du paradoxe des jumeaux est beaucoup plus avancé que moi quand il s'agit de passer de l'abstraction mathématique à la représentation des choses (au niveau du pourquoi, s'entend). Est-ce que, d'ailleurs, ces choses-là sont seulement représentables ? Le paradoxe des jumeaux n'a peut-être pas été imaginé par Paul Langevin à la seule intention des profanes comme moi.

A la réflexion, mon " pourquoi ? "  me paraît un peu gamin. Je m'imagine que si j'avais demandé à Newton pourquoi sa pomme tombait, il m'aurait répondu (en anglais, ou alors en latin) : Eh ben , parce que c'est comme ça !"

D'ailleurs, je suis bête. Tout le monde connaît la double nature de la lumière,  corpusculaire et ondulatoire. Supposons que, d'une source située en un point quelconque de l'espace, un photon soit émis, un seul. Eh bien, ce photon unique va se propager dans l'espace, à la fois en tant qu'unique corpuscule et comme une onde, et, qui plus est, sphérique. Savoir pourquoi c'est possible et même comment, c'est au-dessus des capacités de mes neurones. Mais me le représenter, ça oui, je peux, et même assez facilement. Je dirais même qu'il suffit de le dire et ça coule... de source. Rien de plus aisé, donc, que la vulgarisation scientifique. Demandez à un croyant de vous décrire le miracle de la multiplication des pains : il voit ça comme s'il y était. La vulgarisation scientifique, c'est pareil.


Jean-Pierre Luminet, Matière, Espace, Temps,  in Le Temps et sa flèche , ouvrage coordonné par Etienne Klein et Michel Spiro  (Champs-sciences)


Posté par : SgrA°, avatar eugènique ragréé





jeudi 24 juillet 2014

Israël, Etat nazi ?

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Après plus de quinze jours, l'offensive israélienne se poursuit dans la bande de Gaza. Le prétexte saisi par le gouvernement israélien est la mort de trois jeunes gens, dont il accuse sans aucune preuve des militants du Hamas de les avoir assassinés. Il s'agit en réalité d'un prétexte destiné à régler son compte au Hamas.

Depuis le début de l'opération, l'attaque israélienne a fait près de 800 morts parmi les habitants de Gaza, en très grande majorité des civils, dont des femmes et des enfants en grand nombre. Les pertes israéliennes se limitent à moins de trente combattants. D'ores et déjà, plusieurs des "faits d'armes"  israéliens s'apparentent à des crimes de guerre : bombardement d'un hôpital et d'une école (de l'ONU !).

Cette nouvelle entreprise armée est le produit d'une politique, choisie par la droite israélienne au pouvoir (régulièrement reconduite, il faut le dire, par les électeurs), depuis des décennies, en fait depuis l'assassinat d'Yitzakh Rabin en 1995, suivi du torpillage des accords d'Oslo. Depuis, le gouvernement israélien s'est arrangé pour faire échouer toutes les tentatives de négociation et s'est enfermé dans une logique d'affrontements armés répétés qui lui permettent de préserver à grand peine un statu quo dont on se demande combien de temps il durera et quels seront à moyen et à long terme les effets sur la société israélienne ; on en connaît déjà quelques uns, comme l'influence grandissante des Juifs religieux, au profit de qui ont été créées une bonne partie des colonies en territoire cisjordanien, le gouvernement israélien délivrant régulièrement l'autorisation pour en créer de nouvelles ; comme la marginalisation croissante des Arabes israéliens, de plus en plus hostiles à la manière dont sont traités leurs frères palestiniens.

L'installation des colonies en Cisjordanie, le bouclage, au mépris du droit des gens, de la bande de Gaza, ont mis en place sur le territoire palestinien, une société coloniale et raciste et un régime d'apartheid. On peut affirmer sans risque d'être contredit qu'Israël est la dernière colonie européenne encore implantée hors d'Europe. Le souvenir de la Shoah, l'influence des Juifs de la diaspora, empêchent encore beaucoup d'Européens de mesurer ce qu'a d'absolument scandaleux une situation qui perdure depuis des décennies et, sans doute, l'existence même de l'Etat d'Israël sous sa forme actuelle.

Israël traîne en effet, et continuera de traîner tout au long de son existence, le péché originel de sa création. Ce péché originel, c'est le projet sioniste d'installation d'un foyer national juif en Palestine. La réalisation de ce projet, en 1948, au détriment de celui d'un Etat laïque multiethnique et multiconfessionnel, enfermait ipso facto Israël dans un syndrome obsidional et dans une logique d'apartheid dont il n'est plus jamais sorti depuis.A la veille de la proclamation de l'Etat Juif,ce n'est pas en effet sur une terre vierge que le nouvel Etat va s'installer, mais sur une terre peuplée de près d'un million d'Arabes palestiniens.A la proclamation du nouvel Etat, près de 750 000 d'entre eux prennent le chemin de l'exil, souvent poussés dehors  par les forces armées juives.Le fait qu'aujourd'hui encore, nombre d'etats arabes et musulmans refusent de reconnaître Israël est parfaitement compréhensible et légitime. Depuis ses origines, l'Etat d'Israël s'est maintenu et continuera de se maintenir par la violence. Ce qui vient de se passer à Gaza n'est qu'un épisode qui en appelle d'autres.

Le traumatisme de la Shoah, l'influence retrouvée des puissances occidentales, qui s'exerçait notamment à l'O.N.U., facilitèrent grandement la création d'un Etat fondé massivement sur la partition ethnique et sur le déni des droits d'une bonne moitié  de la population de la région. Depuis, on n'est plus sorti de cette situation, et l'injustice n'a fait que croître et embellir. Ce qui a  été exclu, dès le départ, c'est la possibilité d'un Etat et d'une société laïques, pluriethniques et pluriconfessionnels. Ce qui a été créé, c'est une situation  bloquée, capable d'exercer ses méfaits pendant des décennies.

Depuis 1995, le gouvernement israélien ne compte plus que sur la domination armée, l'emploi régulier de la force, pour continuer de tirer profit de la situation actuelle et multiplier ses empiétements, ses exactions et ses offenses au droit des peuples. En espérant sans doute que ça durera toujours. Mais rien n'est moins sûr.

Ce qui joue pour le moment en faveur d'Israël, c'est un ensemble combiné de facteurs : la situation catastrophique où se trouve une partie du Moyen-Orient (Syrie, Irak, Yémen), la prudence de certains poids lourds régionaux (Arabie Saoudite, Iran), les dissensions religieuses ou politiques, les faiblesses et les erreurs de ses ennemis les plus proches (Hamas, Hezbollah, groupes djihadistes). Mais rien ne dit que la situation actuelle durera encore longtemps. En particulier, la montée en puissance du Califat islamique, à quelques jours de la prise de Bagdad, pourrait rapidement changer la donne. Le danger pour Israël viendrait alors sans doute de la Jordanie, où les tribus sunnites et l'abondante population d'origine palestinienne pourraient fournie aux islamistes radicaux des renforts décisifs. Qui dit d'ailleurs que les émissaires d'Abou Bakr al-Baghdadi ne sont pas déjà à l'oeuvre en Jordanie, en Cisjordanie et à  Gaza ?

En attendant, l'Etat d'Israël continue de ne pouvoir compter sur aucun ami au Moyen-Orient. Quant au reste du monde, si des gouvernements, occidentaux surtout, continuent de se dire ses amis et d'avoir pour lui des complaisances douteuses (comme c'est le cas de l'actuel gouvernement  social-démocrate français), le capital de sympathie dont il jouissait dans les opinions publiques n'a cessé de s'effriter, particulièrement en France. Les manifestations récentes en sont la preuve. Pire : c'est la diaspora juive qui risque d'être la victime indirecte de la politique d'Israël, notamment de la part de ceux qui confondent antisionisme et antisémitisme. Mais c'est bien la politique de l'Etat d'Israël depuis 1995 qui est directement la cause du regain de l'antisémitisme en France. Rappelons-nous les raisons invoquées par un Mohammed Merah pour justifier ses assassinats.

Pour l'instant, Israël n'a guère à craindre d'attaques militaires classiques d'un des Etats de la région. En revanche, le terrorisme est sans doute pour lui, dans un avenir proche, le risque majeur, pour peu qu'il prenne des formes nouvelles, recourant notamment à l'emploi d'armes de destruction massives ( armes nucléaires spécialement conçues pour ce type de lutte, gaz létaux, armes bactériologiques...) . L'emploi de la bonne vieille ceinture d'explosifs conventionnels est localement spectaculaire mais ne peut modifier le rapport de forces. Le recours à ces armes nouvelles, capables d'anéantir une proportion notable de la population civile, n'est pas à exclure; il nécessiterait, certes, la formation d'équipes hautement spécialisées, capables au surplus de se fondre dans la population israélienne. La répartition de cette population, majoritairement regroupée sur la bande côtière), faciliterait l'effet  destructeur massif de telles armes.

La liquidation, par ces moyens drastiques, d'une partie considérable de la population civile israélienne serait -elle à mettre au compte d'une quelconque entreprise antisémite? On ne peut, malheureusement, totalement exclure cette hypothèse. Mais dans une perspective politique excluant toute arrière-pensée raciale, elle pourrait aussi être conçue et entreprise comme un expédient tactique destiné à mettre plus vite à bas l'Etat fasciste israélien. A-t-on fait tant d'histoires lorsque les bombardiers alliés ont rasé Dresde ou Hambourg, ou lorsque les Américains ont anéanti les villes japonaises d'Hiroshima et de Nagasaki ? Aux grands maux les grands remèdes. Du reste, le peuple israélien en sortirait probablement, non seulement débarrassé d'un pouvoir qui travaille, inconsciemment, à sa perte, mais aussi purifié de ses erreurs et moralement meilleur, à l'instar des Allemands et des Japonais, qui sont aujourd'hui nos grands amis. Peut-être même les Israéliens survivants (on souhaite sincèrement qu'il en reste) deviendraient-ils aussi les meilleurs amis des Palestiniens et des Arabes, à la condition, évidemment, que ceux-ci ne les aient pas reconduits aux frontières  à grands coups de lattes dans le cul.

Il  est probable que les ennemis d'Israël s'attaqueraient  aussi à ceux qui, ailleurs dans le monde, et particulièrement en France, leur apparaîtraient comme de dangereux soutiens de la cause israélienne et complices des agissements de l'Etat-voyou, qu'ils soient simples particuliers ou qu'ils disposent d'une influence non négligeable dans les milieux de la politique, de l'économie, de la presse, du show-bizz etc. Au train où vont les choses, on peut craindre de voir circuler d'ici peu des listes de cibles à abattre en priorité et des commandos spécialisés entrer en action. Par exemple, on a pu lire, dans un éditorial non signé publié dans Le Monde du jeudi 24 juillet, la phrase suivante : " l'antisionisme n'est que la face mal cachée de l'antisémitisme". L'auteur d'une telle phrase, incontestablement pro-sioniste, quant à elle, ne s'est sans doute pas rendu compte qu'elle pourrait lui valoir de figurer sur lesdites listes, à supposer qu'elles existent déjà. Ce n'est là qu'une hypothèse et qu'un exemple. Il va de soi que nous ne le lui souhaitons pas, mais qui peut dire ce que sera l'avenir ?

Le mystère -- tragique -- est qu'un peuple qui se présente comme l'héritier des victimes des atrocités de la Shoah en soit arrivé à user,de façon presque routinière, de méthodes qui n'ont presque rien à envier à celles des persécuteurs d'antan. Son armée multiplie les crimes de guerre, et le traitement réservé depuis des années aux Palestiniens s'apparente de fort près à un crime contre l'humanité. Tout se passe comme si ce peuple, héritier des martyrs, nourrissait un inavoué complexe d'infériorité vis-à-vis des tortionnaires d'antan. Comme si, à mesure que le temps passe, il brûlait de faire mieux qu'eux. On va voir qui est  capable de faire pire ! Qu'on nous livre seulement, à nous aussi, un peuple à martyriser. Qu'on puisse enfin donner toute notre mesure ! La vraie race supérieure, c'est nous ! Combien d'Israéliens n'en sont d'ailleurs pas intimement persuadés ?

Ils risquent de le payer un jour très cher. Tant pis pour eux. Après tout, un peuple, dans une démocratie, n'a que les gouvernants qu'il mérite. Nétanyahou a été porté au pouvoir et il y a  été maintenu par le verdict des urnes comme Hitler le fut en son temps. Si ce peuple doit s'acquitter, le moment venu, du juste prix de ses  erreurs et de ses crimes, qui s'en plaindra ? Si un jour l'Etat d'Israël disparaissait de la surface de la terre, reconnaissons, sans aucune intention polémique, qu'il y aurait bien peu d'hommes pour s'en émouvoir et pour le regretter. On en parlerait quinze jours, et puis on passerait à autre chose. Vol Jérusalem NSDAP disparu sans laisser de traces.

Les événements de Gaza ne font que vérifier, une fois de plus les thèses de Hannah Arendt sur la banalité du mal. Il y a soixante-dix ans , la banalité du mal, c'était Auschwitz. Aujourd'hui, c'est Gaza. Naguère, ce furent des Allemands qui l'incarnèrent et l'exercèrent. Aujourd'hui, ce sont des Juifs. Entre les deux, le mal n'a cessé de voyager, de s'incarner, ici ou là, recrutant ses agents , toujours prêts à s'inventer des justifications, partout à travers le monde. La banalité du mal, c'est l'homme.

Additum ( 3 août 2014 ) -

La cible préférée de Tsahal, alias SS Leibstandarte Adolf Nétanyahou, semble être les écoles, délibérément et très précisément visées : 134 ont été touchées depuis le début du conflit, la dernière cette nuit, et encore une de l'ONU. Bilan : 10 morts. Ah! ils sont gratinés, les fascistes juifs. On va finir par croire qu'ils ont à coeur de banaliser Auschwitz.

Bombarder très délibérément des écoles, des hôpitaux et d'autres équipements civils, assassiner par centaines des civils, à commencer par les femmes et les enfants, s'en prendre préférentiellement aux bâtiments gérés par les organisations internationales, ce sont là des crimes de guerre, qui n'ont rien à envier aux atrocité perpétrées par les armées nazies. Les héritiers des SS d'Oradour et de Lidice sont des Juifs qui, comble de monstruosité, fréquentent pour la plupart la synagogue ! Quand les organisations internationales  -- ONU, UNESCO, UNICEF -- vont-elle se décider à exclure de leur sein cet Etat criminel, cet Etat voyou qu'est Israël ?

Additum (7 août 2014 ) -

C'est fini. Ils sont repartis chez eux, avec leurs chars et leurs canons. Les médias semblent avoir oublié déjà ce qui vient de se passer. Les horreurs auxquelles nous avons assisté, presque en direct, personne n'y pense déjà plus. Un drame chasse l'autre. Le virus Ebola fait déjà oublier les enfants massacrés de Gaza, les ruines des écoles, des hôpitaux, des maisons, la misère des gens. Nous ne sommes que des voyeurs, de tout. La couverture médiatique des événements du monde n'est pas mobilisatrice, elle est constamment démobilisatrice, au contraire. Mon estime va  à ceux et celles qui partagent le quotidien des plus misérables, médecins et infirmières des ONG, par exemple. Eux donnent du sens, de la cohérence à ce qui, pour nous, pitoyables voyeurs, sombre dans le désordre des images qui s'annulent les unes les autres à mesure qu'elles s'accumulent.


On est totalement avec vous, les amis !




mardi 22 juillet 2014

Le nouvel antisémitisme

1135 -


Lu ce matin dans Le Monde de ce jour un article intitulé : "Mes enfants ont déjà la haine des Juifs ".

Sur ce, je suis allé récupérer mon petit-fils, six ans, au centre aéré marseillais où ses parents l'ont inscrit pour les vacances. Comme nous passions devant la synagogue du quartier,  -- "Un bon Juif est un Juif mort ", a-t-il déclaré, d'un ton sentencieux.

-- Si petit, et déjà si sage, a commenté une dame souriante qui nous croisait à ce moment-là.

-- Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Vous devriez avoir honte ! , lui ai-je rétorqué vertement.

Et à mon petit-fils :

-- Qui t'a dit ça ?

-- C'est mon copain Adolphe.

Alors moi, saisi d'un doute :

-- Adolphe, tu l'écris comment ?

-- Avec un F . C'est ses parents qui l'ont voulu. En hommage à un grand homme, qu'ils lui ont espliqué.


Sale ambiance pour les enfants par les temps qui courent, c'est moi qui vous le  dis.




lundi 21 juillet 2014

Ce que l'on conçoit bien

1134 -


Je devais être en classe de seconde  ou de première --  de seconde plutôt, car ce texte cadrait excellemment avec une étape décisive de notre apprentissage des humanités -- lorsque je découvris L'Art poétique de Boileau, dont je dus certainement apprendre par coeur de longs passages (c'était l'époque d'un enseignement très cohérent avec ses objectifs), et notamment les deux vers célèbres :

                              Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement
                              Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Je ne crois pas que notre professeur nous les ait  commentés autrement que pour nous en faire admirer la coupe harmonieuse et ferme, nous en souligner l'importance stratégique pour une définition de l'art littéraire classique, ainsi que l'utilité dans le cadre d'une formation intellectuelle.

Et de fait, lorsque je me remémore mes études de lettres, elles ont  été implicitement placées tout du long sous le signe tutélaire de cette sentence. L'art du discours, de la discussion et du commentaire auquel j'ai été formé s'en est constamment inspiré. Ma formation intellectuelle s'est structurée dans le respect et la mise en pratique de ces deux vers programmatiques. Et pas seulement la mienne : des générations de jeunes Français, jusqu'à nos jours, ont été soumis à la même discipline.

Cette formation scolaire a eu des effets massifs qu'il est aisé de discerner : aujourd'hui encore, le discours français recevable et applaudi, qu'il s'agisse du discours politique, qu'il s'agisse de l'essai, obéit très généralement à la même exigence. Ces deux vers de Boileau sont restés la base de notre rhétorique.

Mais notre littérature elle-même, tous genres confondus (y compris la poésie) s'est très généralement -- et jusqu'à nos jours -- soumise à cet idéal cartésien. Pas seulement la littérature française d'ailleurs : la littérature européenne -- à quelques notables exceptions près -- aussi.

C'est que ce qui était en jeu, c'était l'efficacité de l'usage social du langage. On peut reconnaître qu'à cet égard Boileau a rendu de fiers services à la pensée et à la littérature française et européenne. Il peut être éclairant de noter que la doctrine de Boileau est contemporaine de la première ébauche de l'Etat-Nation, sous le règne de Louis XIV. A peuple uni, modes de pensée communs exprimés dans un langage commun.

Ce que mon professeur de seconde ( de première ?) -- et pas seulement lui mais sans doute la quasi totalité de ses collègues français -- omit cependant de faire, ce fut d'engager avec nous la discussion sur les aspects pas clairs d'une maxime apparemment si évidente, et sur la légitimité de son programme, pour la littérature dans son ensemble, et pour nous dans notre vie intellectuelle et même quotidienne.

Un autre oubli de sa part fut sans doute aussi de ne pas mettre en perspective, sinon sommairement et dans un esprit relativement partisan, la position de Boileau, en nous faisant voir que l'Art poétique en général, et ces deux vers en particulier  -- sommet de la doctrine classique -- ne se comprenaient vraiment que si on voyait que Boileau s'inscrivait en faux contre des pratiques  littéraires antérieures à  Malherbe, et qu'il rejetait radicalement. Pratiques qui avaient eu leur heure de notoriété dans la littérature française, de l'époque médiévale jusqu'à la Renaissance. Mais justement, le programme de littérature des classes du second cycle, à cette époque, ne remontait pas avant 1500, et il m'a fallu attendre mes études supérieures pour découvrir vraiment Chrétien de Troyes, Villon, Charles d'Orléans ou Marie de France. L'étude de certains écrivains étrangers aurait pu aussi éclairer notre lanterne : Shakespeare, par exemple. Mais  notre professeur d'anglais avait déjà bien trop à faire pour nous inculquer l'anglais de base. Ainsi Boileau avait-il le champ libre.

Il y eût fallu sans doute un professeur de philosophie qui ne fût pas résolument acquis à la cause du cartésianisme. Mais notre professeur de français de seconde n'avait sans doute pas trop la tête philosophique. Et puis ce n'était pas sa spécialité.

Dommage. Les deux vers illustres posent en effet autant de problèmes qu'ils semblent en résoudre. Qu'est-ce que Boileau entend par concevoir ? S'agit-il de ce que nous nommons la pensée conceptuelle, celle qui trouve ses terrains d'élection dans la philosophie ou les mathématiques ? C'est peu probable. Manifestement, Boileau songe à la pensée en général, et concevoir semble quasiment synonyme pour lui de comprendre.

Concevoir bien, soit. Mais concevoir quoi ? les idées, les raisonnements, les arguments, d'accord. La compréhension de phénomènes sociaux que Molière, en ces années-là, décrit dans ses comédies ? Sans doute. Mais quid de la vie affective, des sentiments, des émotions, de ce qu'on appellera plus tard les états d'âme ? Quid de l'imagination ? Quid des étranges concrétions du rêve ? Tout cela se conçoit-il bien aussi aisément qu'un syllogisme élémentaire ? Les règles du concevoir bien sont-elles seulement les mêmes dans ces domaines que dans ceux de la pensée rationnelle ? Et les mots pour le dire arrivent-ils  aussi aisément ?

Les mots... Tout indique que, pour Boileau,  ils jouent dans la vie de l'esprit un rôle décisif. Tout se passe comme si on ne pouvait pas concevoir bien sans les mots, voir bien en esprit sans les mots. Rien d'étonnant si, pour Boileau, ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et si les mots pour le dire arrivent aisément : c'est que son affirmation repose implicitement sur la conviction que la pensée est déjà formulée en mots, c'est qu'elle est inconcevable sans les mots. Des mots organisés selon des règles cartésiennes, rationnelles. Sinon, on pense de travers, les mots n'arrivent pas bien, on ne dit rien qui vaille.

Je retrouve par hasard, sous la plume de Jean Guéhenno, qui fut  un éminent professeur, dans un passage de son Journal des années noires , cette confiance dans le langage, dans le "bien dire" :

" Quel est l'essentiel du langage ? N'est-ce pas d'exprimer au plus près la pensée. Et ainsi bien écrire, c'est bien penser, et bien penser, c'est bien écrire. C'est toujours la même probité difficile. Je pense à cette idée chrétienne selon laquelle la parole du Christ, l'Evangile, est un autre corps du Christ. Je serais assez prêt à laïciser cette idée. Le langage des hommes est un autre corps des hommes. Et comme notre corps porte notre esprit, notre langage doit le porter aussi , le porter tout entier. "

Il faudra près de deux siècles -- à quelques illustres exceptions  près -- en Allemagne Hölderlin, quelques passages de Goethe, en France, plus timidement, Nerval -- pour que la littérature française et européenne commence à explorer d'autre voies pour décrire la vie de l'esprit autrement que selon le canon fixé par Boileau, pour découvrir qu'une vision parfaitement bien conçue par l'esprit peut avoir besoin de bousculer les règles cartésiennes du langage et du discours pour trouver une traduction qui ne la trahisse pas complètement. Une traduction difficilement élaborée et souvent difficile à pénétrer par le lecteur, trop habitué à ce langage cartésien où les mots pour le dire arrivent aisément parce qu'ils ne véhiculent guère que du déjà connu, souvent des banalités, de l'évident, du consensuel, mais qui échoue à dire le plus difficile, parce que le plus mystérieux, le plus évanescent, le plus profond.

Ce travail d'exploration, d'invention de ressources nouvelles du langage, fut, bien sûr, la tâche de quelques poètes d'exception, un Rimbaud, un Verlaine, un Mallarmé, un Rilke, un Apollinaire, plus près de nous un Paul Celan.

Pour donner un exemple de cette poésie qui, tournant résolument le dos aux  faciles évidences de Boileau, cherche, selon le mot de Mallarmé, à "donner un sens plus pur aux mots de la tribu", je citerai un poème de Rimbaud, un des plus beaux, des plus mélancoliques, des plus musicaux, singulier, déroutant, mais non pas l'un des plus énigmatiques, qu'il cite à la fin d'Alchimie du verbe, assorti d'un bref commentaire qui aurait plutôt tendance à en augmenter la part de mystère plutôt qu'à l'élucider, mais dont je donnerai ici une version manuscrite, que je trouve plus accomplie :


                                       Ô saisons, ô châteaux
                                       Quelle âme est sans défauts ?
                                       Ô saisons, ô châteaux !
                                     J'ai fait la magique étude
                                     Du Bonheur, que nul n'élude.

                                     Ô vive lui, chaque fois
                                     Que chante son coq Gaulois.

                                     Mais ! je n'aurai plus d'envie
                                     Il s'est chargé de ma vie.

                                     Ce Charme ! il prit âme et corps
                                     Et dispersa tous efforts.

                                     Que comprendre à ma parole ?
                                     Il fait qu'elle fuie et vole !
                                         ô saisons, ô châteaux
                                     Et, si le malheur m'entraîne
                                     Sa disgrâce m'est certaine.

                                     Il faut que son dédain, las !
                                     Me livre au plus prompt trépas !
                                      -- Ô Saisons, ô Châteaux !
                                      Quelle âme est sans défauts ?


Ce poème, avec quelques autre et les proses d' Illuminations, compte parmi la poignée de textes qui dans la littérature française, depuis plus de trois siècles, en suggèrent plus sur les rapports complexes, problématiques, difficiles, entre la vie de l'esprit et sa traduction par le langage des mots que des kilomètres de littérature selon le coeur de Boileau. C'est dire si, dans le triomphe massif des formes d'écriture  formatées peu ou prou selon les exigences de la raison, et qui contribuent grandement à notre formatage, les tentatives de quelques poètes sont d'autant plus précieuses  et exemplaires qu'elles sont rares.


Ô saisons, ô châteaux , in Rimbaud, Oeuvres complètes (Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade, p. 226 )


Additum - 

Il est probable que le langage des mots est handicapé dès qu'il s'agit d'exprimer des aspects de la vie de l'esprit qui , généralement se vivent sans les mots, ou avec très peu de mots. Il s'agit en vérité d'une large gamme d'états psychique, notamment de celle des émotions. Le langage des mots ne dispose guère, sur ce terrain,  que  d'un stock de mots et d'expressions fort pauvre, eu égard à la complexité de la réalité à décrire. C'est la tâche des écrivains, des poètes notamment, de tourner cette difficulté  en inventant des façons inédites de dire. Cependant, dans tous ces domaines, le langage de mots est concurrencé par un autre langage, beaucoup plus performant. C'est celui de la musique. Sauf à décréter que le seul langage digne de ce nom est celui des mots, on admettra sans peine que la musique est un langage à part entière, disposant d'une syntaxe, capable de développer des discours; une question épineuse est celle du signifié en musique; certains soutiennent que le signifiant musical minimal qu'est le son est dépourvu de signifié; mais un son isolé n'est pas musical; pour le devenir, il faut qu'il soit associé à une chaîne d'autres sons articulés selon une syntaxe. C'est alors qu'un groupe de sons tend à acquérir un signifié. C'est d'ailleurs tout aussi vrai pour le langage des mots, où un phonème isolé est dépourvu, sauf dans de rares cas (onomatopées) de tout signifié.

S'agissant du discours musical, notre erreur est sans doute de tenter de lui trouver un équivalent linguistique; mais presque toujours, cet équivalent est très pauvre, comparé à l'original.

Innombrables sont les exemples de discours musicaux (j'en excepte évidemment la musique vocale) dont le signifié est immédiatement perçu par l'auditeur. Celui-ci dira d'ailleurs souvent que telle ou telle musique "lui parle".

L'histoire de la musique occidentale, depuis la Renaissance, est celle d'un effort toujours plus poussé pour complexifier le discours musical, par les ressources de l'harmonie et de la polyphonie, de façon à le rendre toujours plus expressif. Une supériorité évidente du langage musical sur le langage des mots est sa capacité d'entrelacer, ou de superposer, plusieurs discours à la fois, alors que le langage des mots en est réduit à un développement monolinéaire, insurmontable handicap, effet de son rapport au  temps. C'est la raison pour laquelle, pour ne prendre qu'un exemple, aucun poète ne sera jamais en mesure d'atteindre à la force poétique et expressive de la scène du lever du jour, au début du Daphnis et Chloé de Ravel. Comparés aux plus hautes manifestations de l'art musical, les plus beaux poèmes qu'on ait jamais écrits ne seront jamais que glapissements de singes.

Conscients de cette infériorité, des poètes comme Rimbaud, Apollinaire ou Verlaine (les titres des recueils de ce  dernier -- La Bonne chanson, Romances sans paroles -- le suggèrent amplement) ont tenté de pourvoir le langage des mots de ressources inspirées du langage musical.

Au commencement était le Verbe : cette ânerie péremptoire ouvre la Bible, qui n'en est pas avare. Et si le vrai langage de dieu, c'était la musique ? Le moment le plus émouvant du film de Steven Spielberg, Rencontres du troisième type, c'est celui où humains et extra-terrestres trouvent pour la première fois le langage commun qui va leur permettre de se rencontrer : celui d'une mélodie.





                           

vendredi 18 juillet 2014

" Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations " ( Raoul Vaneigem ) : théoricien ou poète ?

1133 -


Raoul Vaneigem fut, dans les années soixante du siècle dernier, la tête pensante de l'Internationale Situationniste la plus connue avec Guy Debord et, avec lui, Marcuse et quelques autres, l'un des inspirateurs de la pensée 68. Il est aujourd'hui bien moins connu que Debord, et c'est injuste car ses textes valent mieux, à mon avis, que les imbranlables, prétentieuses et vides vaticinations de l'auteur de La Société du spectacle. Il  propose d'ailleurs de cette fameuse société une définition beaucoup plus claire, en la reliant à la vieille catégorie du paraître.

Qui ne se souvient de cet inoubliable incipit :

" Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s'entend, qu'à la fin cette croyance se perd. L'homme, ce rêveur  définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort, fait avec peine le tour des objets dont il a été amené à faire usage, et que lui a livrés sa nonchalance, ou son effort, son effort presque toujours, car il a consenti à travailler, tout au moins il n'a pas répugné à jouer sa chance ( ce qu'il appelle sa chance ! ). Une grande modestie est à présent son partage : il sait quelles femmes il a eues, dans quelles aventures risibles il a trempé; sa richesse ou sa pauvreté ne lui est de rien, il reste à cet égard l'enfant qui vient de naître et, quant à l'approbation de sa conscience morale, j'admets qu'il s'en passe aisément. "

Une bonne partie des développements du Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, de Raoul Vaneigem, publié en 1967 sont tributaires de ces lignes d'André Breton qui ouvrent le Manifeste du surréalisme (1924). Le diagnostic est, pour l'essentiel, le même : l'homme passe à côté de la vie réelle, de la vraie vie qui, nous disait déjà Rimbaud dans Une Saison en enfer, est absente. Pour nous faire appréhender cette absence, Vaneigem use d'une métaphore renouvelée de celle de la caverne de Platon :

" Ils étaient là comme dans une cage dont la porte eût été grande ouverte, sans qu'ils puissent s'en évader. Rien n'avait d'importance en dehors de cette cage, parce qu'il n'existait plus rien d'autre. Ils demeuraient dans cette cage, étrangers à tout ce qui n'était pas elle, sans même l'ombre d'un désir de tout ce qui était au-delà des barreaux. Il eût été anormal, impossible même de s'évader vers quelque chose qui n'avait ni réalité ni importance. Absolument impossible. Car à l'intérieur de cette cage où ils étaient nés et où ils mourraient, le seul climat d'expérience tolérable était le réel, qui était simplement un instinct irréversible de faire en sorte que les choses eussent de l'importance. Ce n'est que si les choses avaient quelque importance que l'on pouvait respirer, et souffrir. Il semblait qu'il y  eût un accord entre eux et les morts silencieux pour qu'il en fût ainsi, car l'habitude de faire en sorte que les choses eussent de l'importance était devenue un instinct humain et, aurait-on dit, éternel. La vie était ce qui avait de l'importance, et le réel faisait partie de l'instinct qui donnait à la vie un peu de sens. L'instinct n'envisageait pas ce qui pouvait exister au-delà du réel parce qu'au-delà il n'y avait rien. Rien qui eût de l'importance. La porte restait ouverte et la cage devenait plus douloureuse dans sa réalité qui importait pour d'innombrables raisons et d'innombrables manières ."

Cette cage, c'est celle de la société dans ses successives incarnations historiques, incarnations dominées jusqu'à nos jours par des relations de pouvoir et d'exploitation de l'homme par l'homme, la dernière de ces incarnations étant la société "bourgeoise" où, selon Vaneigem, le pouvoir est nu, privé qu'il est, depuis 1789 et peut-être même depuis la Renaissance (c'est du moins ce qu'il prétend, de façon hasardeuse, selon moi), de son alibi théologico-mystique. Le propos de Vaneigem est donc de nous aider à nous extraire de la cage, à la regarder de l'extérieur, pour comprendre comment c'est et comment ça fonctionne à l'intérieur. Ainsi pourrons-nous prendre conscience des forces qui nous écartent de la vraie vie, organiser une résistance qui -- l'auteur l'espère et le prédit -- conduira à une action révolutionnaire capable de vraiment changer la vie.

" Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l'organisation sociale " : cette formule de Tristan Tzara dans le Manifeste dada de 1918 a valeur programmatique, en posant un ordre de priorités : la conjonction de coordination et y prend un sens consécutif : et par conséquent . Détruire les tiroirs du cerveau, c'est, par voie de conséquence, détruire ceux de l'organisation sociale. Il faut amener les têtes à penser vraiment autrement avant de songer à changer la société. Cette stratégie, qui sera aussi celle de Breton et des Surréalistes, est le contraire de celle qu'adoptent au même moment les marxistes léninistes : changer d'abord la société, et alors seulement les mentalités changeront. On sait ce que cela a donné : toutes les dérives du stalinisme, du maoïsme, du polpotisme. A cet égard, Vaneigem s'inscrit assez clairement dans la mouvance dadaïste et surréaliste. Son analyse des mécanismes sociaux n'en est pas moins très influencée par le marxisme, auquel il emprunte les concepts de bourgeoisie, de prolétariat, de Révolution . C'est d'ailleurs un des points faibles du livre. Vaneigem n'est manifestement pas (pas plus que Debord) un expert de l'analyse socio-économique. Il ne s'en soucie d'ailleurs pas car, dans son dédain des "spécialistes", en qui il voit les complices de l'aliénation sociale moderne, peu lui chaut de s'appuyer sérieusement sur leurs descriptions.  Du coup,  plus d'une de ses généralités ronflantes pâtit cruellement de l'absence d'accrochage au réel concret. Avec le recul du temps, quelques unes de ses analyses et de ses prédictions doivent faire sourire plus d'un sociologue et d'un économiste. C'est la rançon d'un propos à cheval  à la fois sur le coursier de la philosophie et sur celui du tableau à prétention sociologique. Ainsi, le concept de bourgeoisie est-il privé de toute définition socio-économique précise; du coup, on ne sait pas très bien quelle catégorie sociale ce mot, dans son livre, désigne. La bourgeoisie semble s'y confondre,  grosso modo, avec l'économie capitaliste , sans que la notion de capital joue aucun rôle. La lutte des classes des marxistes orthodoxes prend des contours pour le moins flous. Le contenu du concept de prolétariat est tout aussi incertain. C'est là, notamment, que le livre accuse son  âge : près d'un demi-siècle après sa publication, peut-on encore manier de tels concepts comme on le faisait à une époque où leur pertinence était d'ailleurs déjà contestée ?

Au demeurant, le propos de Vaneigem est de décrire les conditions d'une Révolution à venir en dépassant les positions du Dadaïsme (auquel, cependant, il rend un vibrant hommage), du Surréalisme et du marxisme orthodoxe. Beaucoup plus que des marxistes, il apparaît  proche des anarchistes, salués à plusieurs reprises comme de précurseurs des positions défendues par l'Internationale situationniste. Au matérialisme dialectique, ses thèses opposent la primauté des ressources psychiques.

C'est en effet une analyse essentiellement subjectiviste des rapports de pouvoir que le livre développe. Le pouvoir, en effet, ne se perpétuerait pas si sa légitimité n'était pas intériorisée et reconnue par les différents acteurs sociaux, à commencer par les dominés. Une des parties les plus intéressantes  est celle où Vaneigem  décrit les processus mentaux collectifs induits par les conditionnements d'une société qui est à la fois société du spectacle et société de consommation : le poids des stéréotypes, les mécanismes d'identification, l'importance du rôle (d'ailleurs le plus souvent minable) que chacun s'empresse de jouer. Tout cela fait l'objet de développements qui seraient plus convaincants si l'auteur ne gommait pas, comme souvent dans ce livre, une bonne part de la complexité du réel. Il serait facile de pointer, au fil du texte, la liste assez consternante d'assertions qui sonnent le creux. Expliquer les positions des uns et des autres sur l'échiquier social par leur empressement à jouer un rôle est certainement très réducteur. Plus loin, les développements sur l'expérience aliénante du temps dans la vie sociale sont, eux aussi, très abusivement simplificateurs. Dans ces pages, comme un peu partout dans le livre, on prend la mesure des dégâts provoqués par une attitude au fond dogmatique. Peu d'années après, l'Internationale situationniste se dissoudra, et on ne peut pas dire que les textes de ses principaux animateurs aient aujourd'hui un poids sérieux dans les débats d'idées : et si mai 68 avait sonné le glas des dogmatismes révolutionnaires, du moins en Occident ?

Pour hâter la Révolution universelle qu'il appelle de ses voeux, Vaneigem compte sur la reconnaissance des droits de la subjectivité. Inséparable d'un insatiable désir de vivre, la subjectivité est porteuse d'une créativité aux vertus proprement révolutionnaires. Elle est la donnée première de notre existence au monde, et Vaneigem adhère à ces lignes écrites par Schwester Katrei, une mystique allemande, proche de Maître Eckhart (XIVe siècle) :

" Tout ce qui est en moi est en moi, tout ce qui est en moi est en dehors de moi, tout ce qui est en moi est partout autour de moi, tout ce qui est en moi est à moi et je ne vois partout que ce qui est en moi. "

Siège d'un vouloir-vivre puissant, foncièrement anarchiste, et de désirs qui veulent à tout prix trouver leur satisfaction, la subjectivité apparaît comme une force authentiquement révolutionnaire. Position qui amène l'auteur à exalter les actes de quelques assassins célèbres comme autant de gestes précurseurs et à tirer son chapeau au marquis de Sade, grand théoricien, comme on sait, de l'assouvissement des désirs non permis. L'émiettement du pouvoir et sa désacralisation dans les démocraties modernes lui paraît favoriser les revendications des subjectivités en mal de reconnaissance, notamment au sein du prolétariat (je n'en suis pas aussi convaincu que l'auteur), chargé de mener à bien l'accomplissement de la révolution, que l'auteur se complaît, de façon franchement répugnante, à imaginer sanguinaire à souhait :

" Il est devenu passionnant, parce que possible, de corriger l'histoire; de noyer le sang de Babeuf, de Lacenaire, de Ravachol, de Bonnot dans le sang des obscurs descendants de ceux qui, esclaves d'un ordre fondé sur le profit et les mécanismes économiques, surent freiner cruellement l'émancipation humaine. "

Ou encore :

" Le prolétariat doit, par sa dictature, mettre aussitôt sa négation à l'ordre du jour. Il n'a d'autre recours que de liquider en un bref laps de temps -- aussi sanglant et aussi peu sanglant que les circonstances l'exigent -- ceux qui entravent son projet de libération totale, ceux qui s'opposent à sa fin en tant que prolétariat. Il doit les détruire totalement comme on détruit une vermine particulièrement prolifique. Et jusque dans chaque individu, il doit détruire les moindres velléités de prestige, les moindres prétentions hiérarchiques, susciter contre elles, c'est-à-dire contre les rôles, une sereine impulsion vers la vie authentique. "

Ces lignes ont été écrites seulement quelques années avant qu'au Cambodge, les Khmers rouges entreprennent de mettre en oeuvre ce beau programme, au prix des atrocités génocidaires qu'on sait.

On se fait jouir comme on peut, quand on n'est que le penseur d'occasion d'un groupuscule radical dépourvu d'influence sur les masses. Il est vrai que, quelques pages plus loin, pages ma foi fort belles, Vaneigem nous expose les pouvoirs de l'imagination, reine des facultés, disait Baudelaire :

" Le coeur de chaque être humain dissimule une chambre secrète, une camera obscura. Seuls l'esprit et le rêve y accèdent. Cercle magique où le monde et le moi se rejoignent, il n'est pas un désir, pas un souhait qui n'y soit aussitôt exaucé. les passions y croissent, belles fleurs vénéneuses où se prend l'air du temps. Pareil à un Dieu fantasque et tyrannique , je me crée un univers et règne sur des êtres qui ne vivront jamais que pour moi ."

C'est ainsi qu'au gré de ses rêveries, l'auteur passe de la vision d'un grand soir dégoulinant de sang à celle, tout aussi onirique, d'un glissement tout en douceur du monde de la domination et de l'exploitation à la société heureuse  des subjectivités toutes différentes, toutes exacerbées, et toutes harmonieusement accordées :

" Pendant des siècles, les hommes sont restés devant une porte vermoulue, y perçant de petits trous d'épingles avec une facilité croissante. Un coup d'épaule suffit aujourd'hui pour l'abattre, c'est au-delà seulement que tout commence. De l'autre côté du monde hiérarchisé, les possibles viennent à notre rencontre. Le primat de la vie sur la survie sera le mouvement historique qui défera l'histoire. "

Ou encore :

" Unique dépositaire de la volonté de vivre, parce qu'il a connu jusqu'au paroxysme le caractère insupportable de la seule survie, le prolétariat brisera le mur des contraintes par le souffle de son plaisir et la violence spontanée de sa créativité. Toute la joie à prendre, tout le rire à s'offrir, il les détient déjà. C'est de lui-même qu'il tire sa force et sa passion. Ce qu'il s'apprête à construire détruira par surcroît tout ce qui s'y oppose, comme, sur une bande magnétique, un enregistrement en efface un  autre. La force des choses, le prolétariat, s'abolissant du même coup comme prolétariat, l'abolira par un geste de luxe, une sorte de nonchalance, une grâce que sait s'arroger celui qui prouve sa supériorité."

Comme c'est beau. On voudrait y croire. L'auteur nous presse d'y croire, tout en se défendant de verser dans l'utopie. Il y barbote, pourtant. Il est bien le seul à croire à ce scénario idyllique et simpliste.

Pourtant, nous assure-t-il, nous vivons à un stade de l'évolution des sociétés où la satisfaction des besoins matériels élémentaires étant en passe d'être assurée, nous allons passer tout naturellement d'un régime de survie au règne de la vie. Il revient sur cet argument à plusieurs reprises :

" L'histoire des séparations se résout lentement dans la fin des séparations. L'illusion unitaire féodale s'incarne peu à peu dans l'unité libertaire de la vie à construire, dans un au-delà de la survie matériellement garantie. "

" L'assurance d'une sécurité d'existence laisse sans emploi une grande partie d'énergie jadis absorbée par la nécessité de survivre".

" Dans ces conditions, la lutte pour le pain quotidien, le combat contre l'inconfort, la recherche d'une stabilité d'emploi et d'une sécurité d'existence sont, sur le front social, autant de raids offensifs qui prennent lentement mais sûrement l'allure d'engagements d'arrière-garde "

S'il y revient avec cette insistance, c'est que l'argument est en effet un argument clé dans la perspective problématique du passage d'un régime d'existence fondé sur la préoccupation de la survie à un autre où prime l'affirmation sans contraintes des désirs subjectifs de chacun et la possibilité de les réaliser. Pour que ce passage soit possible, il importe en effet que la tyrannie des besoins liés au prolongement de la survie s'estompe jusqu'à  s'effacer complètement.

Là encore, le texte accuse son âge. Il a été écrit pendant les trente glorieuses, bien avant la première crise pétrolière de 1973, dans une situation de plein emploi et de fort  dynamisme économique. L'analyse de Vaneigem, qui, du reste, ne valait que pour le monde occidental, est aujourd'hui complètement obsolète. La question de la survie reste la question majeure pour des millions de Français et d'Européens, et dans le monde, pour des milliards d'hommes.

Il reste un dernier problème, et de taille : comment concevoir une société où les désirs  et l'affirmation légitime de la subjectivité de chaque individu trouveraient leur satisfaction sans risquer le retour à une anarchie sauvage où les maux du passé feraient rapidement un retour en force ? Vaneigem retrouve là, sans y faire référence, la question soulevée par Montesquieu dans un passage célèbre des Lettres persanes, les Lettres sur les Troglodytes, peuple imaginaire auquel le philosophe fait expérimenter successivement divers régimes politiques (despotisme, anarchie, démocratie, monarchie) pour les besoins de sa démonstration. Comment éviter que la violence des désirs individuels, en déchaînant des affrontements innombrables, ne ruine toute possibilité d'une société harmonieuse et ne se solde par une régression monstrueuse ?

Vaneigem croit trouver la solution dans la combinaison de trois passions : la passion de créer, la passion de l'amour et la passion du jeu. Il écrit :

" Le projet de réalisation naît de la passion de créer, dans le moment où la subjectivité se gonfle et veut régner partout. Le projet de communication naît de la passion de l'amour, chaque fois que les êtres découvrent en eux une volonté identique de conquêtes. Le projet de participation naît de la passion du jeu, quand le groupe aide à la réalisation de chacun. "

Quant à savoir comment  ces trois passions pourront bien parvenir à se prêter harmonieusement main forte pour réaliser, en chaque individu, les trois projets fondamentaux de sa subjectivité, tout en les harmonisant avec ceux de tous les autres membres du groupe social, le théoricien ne se hasarde guère à entrer dans les détails. Problèmes d'intendance, sans doute. Notamment les problèmes d'éducation passent à la trappe : il est vrai que l'éducation encourt toujours le soupçon de créer, entre l'éducateur et l'éduqué, une relation de pouvoir... quoi qu'il en soit de l'éducation et de la régulation du désir (les deux étant étroitement liés), Sur cette question, il y a sûrement plus de profit à lire les considérations de René Girard sur le désir mimétique que les vaticinations de Vaneigem.

Je n'ai rien contre l'utopie. Il en existe, dans l'histoire de la littérature et de la philosophie, de très beaux et célèbres exemples. Encore faut-il que, pour être prise au sérieux, l'utopie se donne pour ce qu'elle est. Les rêveries de Raoul Vaneigem relèvent de l'utopie, mais il voudrait nous faire croire qu'il n'en est rien et que nous touchons au jour glorieux entre tous où , pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, toutes les contradictions seront résolues. D'une certaine façon, il nous prend pour des cons. C'est ce que je me disais en poussant hier la porte de mon dentiste : j'étais bien content de savoir que lui et son assistante seraient à l'heure au rendez-vous et que je pourrais bénéficier de leurs compétences et de leurs soins. " Ma subjectivité, écrit Vaneigem, se nourrit d'événements. D'événements les plus divers, une émeute, une peine d'amour, une rencontre, un souvenir, une rage de dents. Les ondes de choc de ce qui compose la réalité en devenir se répercutent dans les cavernes du subjectif. " Eh bien justement, dans la société des subjectivités réconciliées, purgées des relations de pouvoir et d'argent, je ne suis pas du tout sûr de pouvoir trouver un spécialiste compétent pour soulager ma rage de dents. On me dira qu'entre celle-ci et la révolution, il y a un ordre de priorités, mais tout de même...

Que reste-t-il aujourd'hui de ce livre ? Des conseils de vie certainement judicieux : ne pas se laisser emprisonner par le rôle (les rôles) que la société nous pousse à jouer, ne pas laisser leurs défroques nous coller à la peau; nous livrer avec confiance à toutes les jouissances et à toutes les surprises de notre imagination, en nous rappelant le mot de Breton -- " Chère imagination, ce que j'aime surtout en toi, c'est que tu ne pardonnes pas " --  et celui de Nerval -- " Le rêve est une seconde vie " -- ;  faire intensément l'expérience de notre soif de vivre dans l'instant sans cesse renouvelé... Tout cela, je n'avais certes pas besoin de lire ce livre pour le savoir, mais il est agréable de rencontrer ce qu'on pense exprimé par quelqu'un qui ne manque pas de talent. Je me demande si, à tout prendre, Vaneigem (comme Debord, d'ailleurs) n'a pas raté sa vocation. Théoricien ? Non. Il n'aura tenté de l'être que par l'effet d'un malentendu. Sa passion pour Tzara, Breton, Artaud, Lautréamont, Sade ou Joyce (1) le dit clairement : c'est poète qu'il aurait dû être. 


Note 1 - Ce qu'il dit de Joyce me ferait penser que les dispositions pré-révolutionnaires dont il rêve se rencontrent plutôt chez l'artiste que chez le prolétaire. Les exigences d'une subjectivité libérée se donnent libre cours avec une toute autre énergie chez le premier que chez le second. Chez l'auteur d'Ulysse, la passion de créer et la passion du jeu se combinent; la passion de l'amour n'est pas en reste, s'il est vrai qu'Ulysse est un grand livre sur l'amour.

Raoul Vaneigem







mercredi 16 juillet 2014

Le Midi des écrivains ( 5 ) : en 1943, Giono à Marseille . Guéhenno à Paris, lecteur de Giono.

1132 -


" Dernièrement j'étais à Marseille pour quelques jours. Dès la première après-midi, la pluie ; la boue et le froid me forcèrent à me réfugier au  café. La foule aussi rendait la rue impraticable aux vivants. C'était une agglomération déambulante d'êtres éteints ; une pâleur de chandelle coiffée, des vêtements de goudron, pas la moindre couleur même aux yeux ; tout ça tellement loin dans la profondeur de l'enfer qu'on ne pouvait même plus l'appeler. je me disais : "Pour courir derrière il faudrait un saint..."  Je ne suis pas un saint.

   Je vais dans un petit café qui n'a pas du tout l'aspect marseillais. A un moment où à un autre je suis allé dans presque tous les grands cafés de Marseille, soit qu'on m'y ait donné rendez-vous, soit que... je ne sais jamais quoi faire dans ces villes. Tous ces grands cafés sont comme des halles pleines de Néron, de Caligula, de César, de Vitellius à sextuple mentons; des Charlemagne aux barbes en jardins à la française claironnent des niaiseries qui sentent la bretelle de soie mordorée ; les jeunes gens qui sont par là-dedans, je les ai vus successivement ressembler à l'archiduc Rodolphe, à Al Capone et, depuis Aloha ou le chant des îles, quoique habillés avec une élégance toute orientale, ils se sont tous faits la tête ruisselante et extasiée des plongeurs de la mer du sud. L'incessant plastronnement de ces faux empereurs, le gémissement "incroyable" de ces pourceaux pêcheurs de perles est insupportable. Les empereurs fuient des épouses aux nez d'aiglonnes, bijoutées de soucoupes à toutes les phalanges, les oreilles, les cous, les poitrines, les bracelets et les peignes : acariâtres, charbonnées, gourmandes et heureusement infidèles à la perfection ; les Tahitiens logent en garni rue Poids-de-la-Farine et rognent sur le bifteck pour acheter de la gomina et de la brillantine. ce n'est plus un saint qu'il faudrait ici : c'est toute une armée de saints "

Jean Giono, Triomphe de la vie

" Ils se sont tous faits la tête ruisselante et extasiée des plongeurs de la mer du Sud " : même Giono peut avoir des problèmes avec l'accord du participe passé. A moins que ce ne soit une coquille à l'impression.

Giono, on le sait, n'a jamais été un homme des villes et l'on ne s'étonnera pas que sa description de Marseille dans Triomphe de la vie (écrit en 1941, publié en 1942) ne soit guère flatteuse pour la ville et ses habitants. surtout pour ses habitants d'ailleurs. Temple de la frime aux rues encombrées d'un informe troupeau, snobisme de bas de gamme, morne carnaval. Dans ces premières pages de Triomphe de la vie, l'évocation de Marseille prépare la méditation sur les vraies valeurs, les vraies richesses; la grande ville aux tentations frelatées sert de repoussoir aux pages lumineuses qui chantent la ferme de Silence, au coeur du Trièves cher à l'auteur de Un roi sans divertissement. Ce texte de Giono, à mi-chemin de l'essai et du roman, a dû favoriser la tentative de récupération de l'écrivain par le régime de Vichy soucieux de trouver des supporters de poids à son mot d'ordre du retour à la terre. Mon exemplaire porte les tampons du Stalag I B, ce qui suggère que la censure allemande ne vit aucun inconvénient à ce que les livres de Giono soient lus par les prisonniers français. Marseille est aussi le cadre d'un des plus beaux récits de Giono, Mort d'un personnage, évocation poignante de l'amour d'un homme pour sa grand-mère parvenue au terme de sa vie, et qui n'est autre que la Pauline de Théus du Hussard sur le toit . Giono y peint une ville austère, aux façades sombres qui doivent être celles des rues des quartiers bourgeois construits au XIXe siècle dans le secteur de la place Castellane. Marseille fait dans son oeuvre encore au moins une apparition, plus lumineuse celle-là, dans Noé, où Giono évoque les quartiers résidentiels et leurs belles propriétés aménagées par de riches armateurs ou négociants, du côté de Marseilleveyre.


Additum -

On lit dans le Journal des années noires, de Jean Guéhenno, deux pages, datées du 25 et du 27 mars 1942, où il parle de Triomphe de la vie, tout  récemment paru chez Grasset, et qu'il est en train de lire. Dans ce Journal, qui couvre la période 1940/1944, Guéhenno n'est pas tendre pour les écrivains qui, comme Gide, Valéry, Montherlant et quelques autres, continuent de publier des textes où l'état de la France occupée est  pratiquement passé sous silence. La lecture de Triomphe de la vie lui inspire des lignes féroces :

" Au commencement du livre, un portrait, son portrait. Il s'est fait une tête, des cheveux envolés dans le vent du désastre et des yeux qui sondent l'insondable. Comédien ! Je le lis avec gêne. C'est que je le connais trop bien, que je sais trop, que j'ai eu l'occasion de voir (en octobre 39 encore) comme il ment et rien ne peut m'échapper de ses ruses. J'ai lu pourtant les cinquante premières pages, mais doute si je pourrai aller plus loin. La phrase, le paragraphe avancent sur des sandales de corde. Démarche d'escarpe. Il a pillé tout le monde. C'est tantôt le cynisme de Montherlant, mais réduit à une gouaille vulgaire et débraillée. La savate traîne. Tantôt la fausse bonhomie de Péguy, ses répétitions et ses parenthèses, mais sans son ardeur, sa respiration profonde. Tantôt le large battement  de Whitman, et un instant la phrase se gonfle comme une voile. Naturellement encore quelques thèmes bergsoniens, la mémoire, l'être... Mais rien n'est à lui qu'une basse finasserie. La défaite de la France, c'est son triomphe à lui, Giono. Il ne s'agit pas que Pétain le lui vole. Je vous l'avais bien dit, résume-t-il. "Le Retour à la terre", et "la jeunesse", et "l'Artisanat". qui donc avait annoncé tout cela, sinon moi, moi, Giono . Et de se plaindre, sans se plaindre,  tout en se plaignant, que Pétain, l'ingrat, n'ait pas encore fait de lui le premier agent, sinon le ministre de sa propagande. Et il est vrai que nul ne chanterait mieux que lui les bêtises, les lâchetés et les mensonges de ce temps. "

Pour comprendre ces appréciations sans nuance et sans justice, il faut tenir compte à la fois du tempérament de Guéhenno, qui l'incite à ne guère cultiver la nuance dans ses inimitiés, et de l'amertume avec laquelle il vit ces premières années de l'occupation, et qui l'a conduit à refuser de publier quoi que soit en un temps où la presse et l'édition sont soumises au contrôle des Allemands et de leurs collaborateurs français.

Quand on lit aujourd'hui Triomphe de la vie , force est de constater que les accusations de Guéhenno sont d'une injustice, voire d'une perfidie totales. Le style de cet écrivain qui naguère enthousiasma Guéhenno (il fut l'artisan de la publication de Colline chez le même Grasset) ne lui apparaît plus que comme un patchwork de médiocres imitations. Ce qu'on peut dire aujourd'hui, c'est que le style de Giono n'y est ni plus ni moins que celui de ses autres livres de l'époque (dans Les Vraies richesses notamment, dont ce livre se présente comme le supplément). On y chercherait en vain "la basse finasserie" dont le taxe Guéhenno. Mais là où celui-ci pousse vraiment très loin le bouchon, c'est quand il accuse Giono de trouver une satisfaction personnelle dans la défaite de la France, assimilant sa position à celle de ces intellectuels français de droite, admirateurs du fascisme, qui accueillirent cette défaite comme une "divine surprise", pour reprendre le mot de Maurras. On chercherait en vain dans le livre le regret de Giono de ne pas avoir été recruté par le régime de Vichy, comme d'ailleurs la moindre mention de Vichy et le moindre éloge de Pétain et de son régime. Dans ce livre comme dans tous les autres, Giono reste fidèle à lui-même et à sa thématique,  voilà tout.

Mais il est vrai que cette thématique et les positions de Giono sur le monde moderne (telles qu'elles étaient déjà exposées dans Que ma joie demeure et dans Les Vraies richesses) exposaient l'écrivain à des tentatives de récupération sur des points que relève Guéhenno (le retour à la terre, l'artisanat, la jeunesse). J'ai déjà signalé que Triomphe de la vie fut un des livres autorisés à figurer dans les bibliothèques des stalags, comme en témoigne mon exemplaire personnel, qui porte le tampon du "Stalag IB".

Un peu plus loin, Guéhenno se montre toutefois capable d'un peu plus d'équité, et laisse paraître les ambiguïtés et les incertitudes qui sont les siennes devant un livre qu'il juge médiocre mais qu'il ne peut s'empêcher d'admirer !

" Il nous contraint à vivre avec lui, dans son monde. Le mensonge consiste en ceci que vivant hors de notre temps (et le sachant) il prétende pourtant être un guide et prophétiser. Il s'enfonce dans son monde, et se donne ainsi toutes les facilités. Ce n'est pas assez de dire, comme Guilloux, qu'il n'a pas les trous devant les yeux. Il a horreur de la vérité qui le mettrait à la gêne. Il est volontairement aveugle pour elle. Et il divague à perte de vue. Son livre n'est si mauvais, quelquefois illisible, qu'à force de confiance en soi. Mais dans ce fatras vaniteux, quel goût admirable des choses apparaît, quel plaisir à les nommer : rien qu'en les nommant il semble qu'il les palpe, les caresse de ses gros doigts de Dieu, à la lettre les crée. Poète ! quel sens merveilleux de la vie. La vie n'est pas la vérité. Et s'il ment, c'est peut-être que la vie ment. "

On rappellera que c'est dans Triomphe de la vie qu'on peut lire quelques unes des pages les plus sublimes que Giono ait écrites : celles où est évoquée la ferme  de Silence, et la fête qui s'y tient. Le malheur des temps a-t-il assez de force pour contraindre un grand poète à renoncer à sa vision ? Paradoxalement, la publication de Triomphe de la vie, où un poète chante la beauté de son pays, sans tenir compte de l'ennemi qui l'occupe, sans même le voir, aurait dû combler Guéhenno qui, au début de son Journal, affirme sa préférence pour cette forme de résistance qui, à ses yeux, était loin d'être passive.

Le portrait de Giono qu'on trouve au début de Triomphe de la vie est une photographie réalisée par son ami le producteur Léon Garganoff, auquel est dédié le livre, ainsi qu'à sa femme Ludmila. Rappelons que pendant toute l'occupation, Giono aida financièrement et cacha des personnes menacées par les nazis ( Karl Fiedler), des Juifs ( la première femme de Max Ernst, le compositeur Meyerowicz) et des résistants, dans sa ferme et ses granges du Contadour. Il est intéressant de confronter le Journal de l'Occupation (1943/1944) de Giono avec le Journal  des années noires de Guéhenno, que Giono, en 1943, appelle affectueusement "mon vieux Guéhenno". Cela donne une idée de la complexité des situations et des rapports entre individus dans cette période où faire des choix radicaux n'était pas facile. Guéhenno lui-même hésite longtemps avant de prendre une part plus active à la Résistance. Giono, de son côté, ne se rend manifestement pas compte que son pacifisme, auquel il reste, à cette époque, fortement attaché, en le cantonnant à une neutralité ambiguë, complique ses relations avec quelques uns de ses plus fidèles amis. On lui aura beaucoup reproché (Guéhenno en tête) d'avoir continué de publier sous l'Occupation, y compris dans des publications collaborationnistes comme La Gerbe, où il donne en feuilleton Deux cavaliers de l'orage, mais il ne faut pas oublier que son travail d'écrivain est son gagne-pain et celui de sa famille, et , pendant toute l'Occupation et dans les années qui suivront la Libération, il ne roule pas sur l'or. Guéhenno, lui, peut se passer de publier, pouvant compter sur son traitement de professeur de lycée. Gardons-nous des jugements à l'emporte-pièce et des appréciations à la louche.

Il serait par ailleurs amusant et instructif de repérer les points de convergence entre les journaux des deux ex-amis. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense. Par exemple, en mai 1941, Guéhenno écrit :

" 23 mai. -- "Le Hood a coulé avec tout son équipage." La moitié de l 'univers jubile.

  25 mai. -- " Le Bismarck a coulé. Pas un matelot n'a survécu. " L'autre moitié de l'univers trépigne de bonheur.

 Bim !... Boum !... C'est où nous en sommes. Ce sont nos assauts d 'intelligence. J'ai eu ma part de joie commune. "

Cette ironique constatation de la folie guerrière, maladie chronique de l'humanité, elle pourrait être signée -- le style mis à part, et encore -- de Jean Giono !

Mais la lucidité politique, il faut le reconnaître, est presque toute entière du côté de Jean Guéhenno. Il voit remarquablement clair dans  le jeu qui se joue, dans le jeu aussi qu'on tente de lui faire jouer. Giono, lui, fut sans aucun doute plus naïf, d'où des imprudences et des erreurs qu'on lui fit payer à la Libération. Le poète n'était pas un animal politique, et la partie la plus faible et la plus contestable de son oeuvre et de sa vie, convenons-en, est celle où, à l'instar de quelques autres, il se crut une vocation de prophète. Après la guerre, l'artiste sut en tirer la leçon, et relégua définitivement le gourou au magasin des accessoires, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.


Bernard Buffet, Marseille, vallon des Auffres (1993)