vendredi 31 octobre 2014

Sur un brouillon inédit de Gustave Flaubert : essai de génétique sextuelle

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Voulez-vous suivre l'écrivain à la trace  tout au long des labyrinthiques méandres de sa création ? Alors, initiez-vous à la génétique textuelle, la discipline à la mode des études littéraires. Vous assisterez, à la virgule près, à la genèse du chef-d'oeuvre, de la première ébauche jetée à la hâte sur un bout de papier hygiénique non dentelé à l'édition originale sur japon vergeturé en tirage limité réservée aux happy few. Vous aurez le sentiment réconfortant, gratifiant, d'être convié dans l'arrière-cuisine de l'écrivain, de le surprendre en train de se touiller le paragraphe, de découvrir ses secrets de fabrication, de percer ses petits secrets, d'être admis dans l'intimité de son subconscient, voire de son inconscient !

Pierre-Marc de Nasique, le grand spécialiste des études flaubertiennes, nous a réservé la primeur de son commentaire de l'esquisse d'une suite à Madame Bovary, récemment retrouvée au fond d'un placard de la turne à Gustave à Croisset. Le voici :

"   Dans  Madame Bovary, le retour  (esquisse d’une suite à  Madame Bovary restée à l’état de brouillon, offert par Gustave à Louise Colet en remerciement de menus services), Flaubert choisit comme narratrice la fille d’Emma qui — tout lecteur passionné du mètre (1) de Croisset s’en souvient — avait été laissée en plan par le romancier à la dernière page sur le chemin d’une filature où elle est censée gagner sa vie à la sueur de son mignon petit front, ah ! 


L’incipit, définitivement arrêté, semble-t-il, de ce nouveau récit aurait été le suivant :


« La bite à papa que l'on croyait perdue, c’était maman qui l’avait dans le tutu ». 


On admirera l'harmonieuse scansion 11/10 (2), ainsi que l'heureuse assonance perdue / tutu 


On lit cependant (barrées) deux variantes successives : 


a/ " La bite à papa que l'on croyait perdue, c’était maman qui l’avait dans le dudu


b/ " La bite à papa que l'on croyait perdue, c’était maman qui l’avait dans le dodu " . 


On comprend aisément pourquoi la variante (a/), peu compréhensible, n’a pas été retenue. Une comparaison attentive de la variante (b) ( « dans le dodu ») avec la version définitive est en revanche pleine d’enseignements pour une compréhension fine de l’évolution de l’esthétique flaubertienne entre 1945 et 1857. On (3) se souvient notamment qu’Emma Bovary a dû refouler une vocation pour la danse en raison de l’opposition du père Rouault (« Moi vivant, t’iras pas faire ta gourgandine à Rouen ni ailleurs » — phrase barrée dans le manuscrit). On peut y déceler aussi une trace du penchant avéré de Gustave pour les doctrines gnostiques à partir de 1933 , date de l’avènement du Sâr Astolphe Higler en Germanie Supérieure (4).


Note 1 : On sait la très petite taille de l’auteur de  Lancer de nains sentimental 

Note 2  : Prononcer : "dans l'tutu "


Note 3 : En tout cas ceux qui ont lu ma mise au point sur ce point dans le supplément à la quatrième livraison  des Etudes dix-neuvièmistes (août-septembre 1994, p. 257 )


Note 4 : Du diable si je me souviens de ce qui a bien pu m'inspirer cette vision quelque peu hallucinée. Les ceusses qui souhaiteraient toutefois des éclaircissements supplémentaires sur ce point obscur, pour ne pas dire aveugle, peuvent me contacter. Je me ferai un plaisir de tâcher de leur fournir une réponse claire, talisker en pogne (aucun rendez-vous ne sera plus possible après 8 heures du matin).
(Extrait de « Un inédit encore inédit de l' esquisse ébauchée dune suite à  Madame Bovary , par Pierre-Marc de Nasique ( Etudes dix-neuvièmistes, décembre 2013)



lundi 27 octobre 2014

Une insulte à l'Islam et aux Musulmans ?

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Je fréquentais depuis quelques années le site de Pierre Assouline, la République des livres . Je m'intéresse à la littérature et aux arts, et les bons sites internet qui en parlent ne sont pas légion ; celui d'Assouline en faisait partie. Je participais volontiers aux discussions dans l'espace des commentaires. Assouline  -- il faut l'en louer -- pratiquait une politique très libérale de contrôle des messages, ce qui permettait (permet toujours) des échanges en temps réel souvent intéressants. Mais une politique très libérale risque d'être trop libérale, si on n'y prend garde.

J'ai pris assez rapidement conscience de la présence, parmi les commentateurs, d'une proportion importante de Juifs. Assouline, lui-même, est Juif. De là, sans doute, la fréquence de billets ayant rapport avec la période de l'Occupation et avec la déportation des Juifs. Quant à la fréquence des commentaires sur ces thèmes, elle dépasse souvent le fameux point Godwin. Je n'ai rien contre.

Cependant, certains commentateurs -- pas tous Juifs -- se signalent régulièrement par des prises de position sionistes plus ou moins agressives et virulentes, généralement associées à l'expression d'une hostilité déclarée à l'Islam. L'un d'entre eux se distingue particulièrement par la violence de ses interventions. Il s'agit d'un certain Michel Alba, qui signe actuellement ses posts du pseudonyme de Widergänger, et qui se présente comme Juif . Dévoiler le nom réel de ce personnage n'a rien d'un scoop ni d'une indiscrétion blâmable, puisque lui-même n'en fait aucun mystère et qu'il est connu comme le loup blanc  (c'est le cas de le dire) sous son vrai nom par tous les habitués du site. Quand ce Michel Alba ne s'adonne pas à sa distraction favorite, qui consiste à accabler d'injures ordurières les autres intervenants,  il se consacre généralement à une autre tâche, une propagande effrénée en faveur de l'Etat d'Israël et la défense des aspects les plus contestables de la politique du gouvernement israélien ; le tout très souvent associé à l'expression d'une haine  sans nuance de l'Islam et au ressassement d'une thématique réactionnaire, qu'on retrouve à peu près identique chez un Finkielkraut, un Richard Millet, un Renaud Camus et, plus récemment chez un Eric Zemmour, à l'instar duquel il n'a de cesse de dénoncer le "suicide" de la France, menacée, selon lui, par les progrès de l'islamisation. Et de multiplier les prédictions apocalyptiques annonçant  une prochaine "guerre de civilisations".

C'est ainsi que, dans l'espace des commentaires du site de la République  des livres, à la suite  d'un billet d'une tonalité pourtant fort paisible concernant deux pianistes, Glenn  Gould et Alfred Brendel, et intitulé : "Prière de ne pas distraire la musique de son secret " (mis en ligne le 21 octobre 2014), on pouvait lire, à la date du 22 octobre 2014, à 0h46, le commentaire suivant, signé de Widergänger (Michel Alba) :

                                  "      Mort à la peste verte islamique !      "


" Islamique", et non pas "islamiste" . La nuance est de taille. C'est elle qui, selon moi, confère à cette éructation son caractère choquant, inacceptable, et la rend profondément injurieuse pour les Musulmans, ceux de France et d'ailleurs, et pour leur croyance religieuse . Elle m'a paru immédiatement être en infraction avec la législation française qui réprime les incitations à la haine, notamment pour des raisons religieuses. Ce qui m'a été confirmé par des associations et professionnels en principe habitués à traiter ce genre d'affaire.

On s'est assez indigné,  à juste titre, des injures et des agressions dont des Juifs ont été récemment victimes en France, pour que, sur un site aussi lu, à l'étranger comme en France, un Juif ne vienne pas à son tour attiser le feu de la haine religieuse. Mais que diraient les gens comme lui s'ils tombaient, parmi les commentaires de leur blog favori, sur  un "Mort à la perte brune judaïque !"? Quel tollé ce serait !

" Peste verte " est particulièrement choquant, à la fois par l'allusion à la couleur verte  du drapeau de nombre de pays musulmans et par le souvenir connoté de la peste brune des Nazis.

Entendons-nous. L'auteur de ce message, qui se flatte d'exercer la profession de professeur de lettres dans un établissement  secondaire de la région parisienne, pèse ce qu'il écrit pour se mettre à l'abri d'éventuelles poursuites judiciaires. Le Trésor de la Langue Française informatisé et le Petit Larousse donnent du mot  "islamique " la même définition :

" Islamique , adj. : Relatif à l'Islam  ".

C'est ainsi qu'on parlera, par exemple de "civilisation islamique"

Le message peut donc se reformuler : " Mort à la peste verte relative à l'Islam " .

Il peut donc se comprendre de deux façons différentes :

-- comme expression d'une relation d'inclusion : la "peste verte" fait partie de l'Islam sans se confondre exactement avec lui.

-- comme expression d'une identité : "peste verte" = Islam.

Ainsi, l'auteur du message pourra toujours  prétendre qu'il a voulu dénoncer la "peste verte" ( l'islamisme, par exemple celui du "Califat" Islamique ) comme un produit de l'Islam, mais non l'Islam lui-même dans sa totalité.

La perversité du message est donc toute entière dans cette ambiguïté, qui ménage à son auteur une porte  de sortie.

On peut pourtant penser, sans grand risque d'erreur, que l'immense majorité des lecteurs de bonne foi, et notamment les lecteurs musulmans, comprendront spontanément le message comme l'expression d'une relation d'identité et se diront que, pour son auteur, la "peste verte", c'est l'Islam.

Estimant, en tout cas, que la teneur de ce message connotait une intention injurieuse à l'égard des Musulmans et relevait d'une provocation imbécile et dangereuse, compte tenu du contexte actuel, j'ai demandé à Pierre Assouline de le supprimer. Il n'en a rien fait et  a opposé une fin de non-recevoir à mes demandes d'explication. Le message litigieux continue donc, à ce jour, de figurer à la suite du billet dont j'ai indiqué plus haut le titre et la date.

Si des lecteurs musulmans prennent connaissance du présent billet, j'aimerais bien savoir comment ils comprennent et ressentent le propos du sieur Widergänger / Michel Alba.

Ce dernier, bien entendu, m'a accablée d'injures et de menaces en lisant mes commentaires de son message, qu'il a d'ailleurs répété.

Ce qui me préoccupe, cependant, ce sont moins les éructations de ce frénétique imbécile que l'attitude du responsable du site, Pierre Assouline, journaliste et écrivain connu, membre de l'académie Goncourt, qui prend le risque d'être  associé à une provocation aussi grossière flirtant (c'est le moins qu'on puisse dire) avec les limites de la légalité. Pour le  moment, je ne puis me l'expliquer qu'en supposant une connivence idéologique et politique, non explicitée par lui, avec son commentateur indélicat.

L'existence de pareilles dérives, sur des sites internet très fréquentés, témoigne en tout cas, à mon sens, de la montée en  France d'une "sensibilité" ( mot à manipuler, ici, avec des pincettes) réactionnaire et d'extrême droite, qui a, depuis longtemps déjà,  contaminé et colonisé le milieu intellectuel et l'opinion, comme en témoigne le succès éditorial des derniers livres d'un Finkielkraut ou d'un Zemmour.

N'empêche qu'en diffusant un pareil message, le Widergänger et son acolyte prennent des risques  : on a vu des fatwas fulminées pour moins que ça.


Note  1-

Sur le site de la République des livres , le 26 octobre à 22h35, un contributeur cite un courrier adressé par les responsables de Mediapart à Michel Alba, lequel, apparemment, y tenait un blog. L'intéressé n'a mis en ligne aucun démenti. Voici le texte de  ce courrier, tel qu'il est cité :

Cher Michel Alba, cher abonné
Malgré plusieurs demandes de notre part, votre comportement sur Mediapart n’a pas été modifié. En deux points, vous ne respectez pas notre charte de participation:
1) vous en prenant de manière systématique à des personnes en raison de leurs origines, les Palestiniens, les Arabes, ou de leur religion, les musulmans.
2) utilisant votre blog à de strictes fins de propagande, en reproduisant des contenus, textes, vidéos disponibles sur des sites militants où les internautes qui le souhaitent peuvent les trouver.

Prié par les responsables de Mediapart d'aller se faire voir ailleurs, Michel Alba aura donc profité de l'espace largement ouvert des commentaires de la République des livres pour y ressasser à loisir ses thèmes favoris. Le responsable du site, quant à lui, n'aura rien fait pour modérer ses débordements.

Note 2 -

Parmi les commentaires du billet actuellement en ligne sur le site de la République des livres, je lis, à l'adresse d'un intervenant arabe, sous la signature de Widergänger, le message suivant (28/10 à 0h19) :

@Abdelkaka, eh lavette qui pue, sous-merde, donne-nous ton vrai nom si tu te permets de citer le mien. Lâche et Arabe...

C'est vrai que, pour un Widergänger, un Arabe les accumule : lâche, musulman et -- j'allais l'oublier -- arabe. A l'heure qu'il  est, notre honorable membre de l'Académie Goncourt n'a pas jugé bon d'intervenir. Décidément, son indulgence pour les débordements du Widergänger est surprenante. Quelque vieux réflexe de solidarité tribale, peut-être. Espérons qu'il va se reprendre.





samedi 25 octobre 2014

Le raconteur d'histoires : 1/ "Le Voyage d'hiver et ses suites", de Georges Perec / OuLiPo

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A côté de ses romans, qui firent l'essentiel de sa réputation, Georges Perec publia un certain nombre de textes courts, qu'on peut classer parmi ses texticules , tel ce court récit intitulé Le Voyage d'hiver , publié en 1980 dans le bulletin Hachette informations et repris après sa mort dans le Magazine littéraire, en 1983.

En 1939, peu avant la déclaration de guerre, un jeune professeur de lettres, Vincent Degraël, invité par des amis dans  leur villa du Havre, découvre dans leur bibliothèque " un mince volume intitulé le Voyage d'hiver, dont l'auteur, Hugo Vernier, lui était absolument inconnu " . Il ne tarde pas à découvrir dans l'ouvrage, publié en 1864, d'étonnantes similitudes, allant jusqu'à une totale identité, avec des textes publiés postérieurement à cette date, par des auteurs célèbres ou moins célèbres ; parmi eux, Mallarmé, Verlaine, Rimbaud, Huysmans, Tristan Corbière, Banville, Charles Cros : bref, tout le gratin de la poésie et de la littérature française de la fin  du XIXe siècle et peut-être au-delà.

Mobilisé à la déclaration de guerre, Vincent Degraël ne revient au Havre qu'en 1945, pour constater que la villa de ses amis a été rasée par les bombardements, ensevelissant ses propriétaires , leur bibliothèque et l'ouvrage de Hugo Vernier ( H.V. : les mêmes initiales que celles de Victor Hugo, tiens...) . Dès lors, il consacre tout le temps qu'il peut à rechercher des documents sur cet auteur inconnu, dont il retrouve effectivement de minces traces, mais ne parvient pas à mettre la main sur un autre exemplaire du Voyage d'Hiver : il semble que tous aient disparu ou aient été détruits. Vincent Degraël mourra dans l'hôpital psychiatrique où il a été interné, sans parvenir au terme de sa quête.

Très vite, une hypothèse s'était imposée à lui : et si l'ouvrage de ce précurseur resté inconnu, Hugo Vernier, avait été cyniquement pillé et plagié par des auteurs qui se sont attribué ses trouvailles les plus géniales avant de détruire l'exemplaire du Voyage d'Hiver qu'ils avaient utilisé ? Si c'était le cas, l'histoire de la littérature française et sa hiérarchie de valeurs seraient entièrement à réviser, mais, pour le prouver, il faudrait disposer d'un autre exemplaire du Voyage d'hiver que celui qui fut détruit au Havre en 1944, et ce n'est pas le cas. Le récit de Georges Perec s'achève sur cette aporie.

Comme d'autres oeuvres de Georges Perec (sinon toutes), l'extraordinaire histoire du Voyage d'hiver contient en filigrane une réflexion sur la création littéraire, ses contraintes, les conditions de sa possibilité. Par les moyens du passage à la limite, jusqu'à l'absurde, elle nous sensibilise à cette vérité : l'Histoire de la littérature, depuis ses origines, n'est autre que celle d'un vaste plagiat, aux formes innombrables et infiniment variées. La création ex nihilo, en littérature (comme, en général, en art), cela n'existe pas. Un écrivain a toujours des prédécesseurs qu'il imite (parfois sans même le savoir clairement) ou  auxquels, tout au moins, il se réfère, pour se démarquer d'eux. Son originalité n'est jamais aussi grande que ses lecteurs (et lui) le croient.

A moins que ce ne soit l'inverse qui soit vrai : dans ce cas ce serait Hugo Vernier qui aurait plagié ses successeurs... par anticipation ! Cette notion de plagiat par anticipation, inventée par François Le Lionnais, membre fondateur de l'OuLiPo, a été reprise récemment, on le sait, par Pierre Bayard, et exploitée dans son livre, le Plagiat par anticipation .

L'OuLiPo ! Cet Ouvroir de Littérature Potentielle, créé en 1956 par Raymond Queneau et François Le Lionnais fut, de tous les groupes littéraires actifs dans la seconde moitié du XXe siècle (et au-delà), celui auquel notre littérature doit le plus grand nombre de propositions susceptibles de renouveler la création, propositions dont beaucoup se sont incarnées dans des ouvrages remarquables comme les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, les textes de Jacques Roubaud et, bien entendu ceux de Georges Perec, comme La Disparition et l'extraordinaire La Vie mode d'emploi.


Après la mort de Perec, les membres de l'OuLiPo ( Jacques Roubaud le premier, en 1992, avec le Voyage d'hier ) ont entrepris, chacun à sa manière, de résoudre l'énigme imaginée par lui dans Le Voyage d'hiver ; leurs textes sont aujourd'hui réunis en volume sous le titre Le Voyage d'hiver et ses suites. Cela donne un équivalent de la structure musicale du Thème et variations . Après l'exposition du thème perecquien, se succèdent une vingtaine de variations dont les auteurs rivalisent d'inventivité, d'imagination et d'humour ; et même si certaines contributions sont franchement hilarantes ( comme le Voyage d'Hitler d'Hervé le Tellier ou le Voyage des verres de Harry Mathews, la profondeur est aussi au rendez-vous.


De tous les grands écrivains français du XXe siècle, Georges Perec fut sans doute le plus extraordinaire raconteur d'histoires et toute son oeuvre nous rappelle que l'écrivain est d'abord un inventeur et un raconteur d'histoires . Cette vocation trouve sa plus fascinante expression dans La Vie mode d'emploi, que Perec a sous-titré romans (avec un s). Cet indépassable festival descriptif et narratif s'achève par un index qui répertorie une partie des histoires qui y sont racontées : l'auteur en énumère plus de cent ; encore ne s'agit-il  que des histoires concernant des personnages qui n'habitent pas le fameux immeuble. Les personnages (tous répertoriés dans un volumineux index) sont encore bien plus nombreux. Toutes ces histoires (celles des habitants de l'immeuble et celles de ceux qui ne l'ont jamais habité) sont les "romans"  annoncés par le sous-titre. En fait, il s'agit plutôt de mini-romans dont chacun pourrait être développé en un véritable roman. Ce sont des modèles réduits de romans, ce qui nous  renvoie au motif central et majeur du livre, étroitement lié à sa signification, à ce qu'il nous suggère des rapports entre la littérature et le réel. Mais La Vie mode d'emploi est un livre trop riche pour ne pas faire l'objet d'une analyse et d'une réflexion plus approfondies. J'y reviendrai.


Georges Perec / OULIPO  , Le Voyage d'hiver et ses suites  ( Seuil )




vendredi 24 octobre 2014

Epitaphe

1164 -


Au musée de Lectoure, on peut lire sur une pierre tombale l'épitaphe suivante :

                                      "  Non fui. Fui. Non sum. Et non curo. "

Cette devise, d'inspiration manifestement épicurienne, peut se traduire banalement de la façon suivante :

" Je ne fus pas. Je fus. Je ne suis plus. Et je ne m'en soucie pas.  "

Ce qui pose, mine de rien, tous les problèmes de la traduction du latin en français. Dix-sept mots pour les huit que compte l'original, qui l'emporte haut la main pour ce qui est de la sobriété et de la densité. Plus regrettable encore est l'introduction du pronom " Je ". Cette intrusion  en fanfare de l'ego n'est pas loin de faire contresens. Car qui nous dit que celui qui se choisit cette épitaphe et ses contemporains accordaient au sujet pensant et causant l'importance qu'il a pour nous  ? Ce "je" indiscret et redondant donne une idée fausse de la compréhension que les anciens avaient de l'existence humaine. La traduction de "Non sum" fait aussi problème : "Je ne suis plus" n'est pas un équivalent exact de "Je ne suis pas", qui évacue radicalement la dimension du temps.

De cette sentence épicurienne, je proposerais, pour ma part, sans me soucier de l'usage, l'équivalent suivant :

" Ne fus pas. Fus. Ne suis pas. Et n'en ai cure ." 

Je demanderais bien à mes héritiers de faire graver ces quelques mots sur ma tombe, quand je n'y serai plus. Toutefois, même cette formule concise reste polluée par un fantôme d'ego . Notre épicurien se donnait tout de même le ridicule de discourir à titre personnel par-delà le trépas.

Sauf à renoncer à toute épitaphe et à adopter la sobriété musulmane (mais je ne suis pas croyant), quelle formule pourrait bien résumer ma pensée sur la mort ?

Voici que, pour me tirer d'affaire m'est venue à l'esprit une expression rebattue, dont la vulgarité même me plaît . C'est très précisément ce que je pense de la mort :

                                                     " Y a pas de souci "


Parmi  tous ces défunts surmontés d'une pesante croix, tels des vampires transpercés d'un pieu, je serai, par la grâce de cette désinvolte assurance, le seul léger !


Note - 

J'avais songé  aussi à une épitaphe des plus laconiques (ta mère) , inspirée d'un graffito pompéien. Cela aurait donné :

                                                                Futui

Pas mal, mais un peu prétentieux.


Eugène communique -

Je ne sais quelle lubie me fit un jour m'inventer une série d'avatars que je baptisai de noms baroques : John Brown, Jambrun, Onésiphore de Prébois, la grande Colette sur son pliant, Artémise, Gehrard von Krollok, Guy le Mômô, Toinou  chérie, SgrA°, Marcel, Babal et j'en passe. Voici quelques temps, ayant décidé de me passer de ces inconsistants, je leur adressai une lettre de remerciements, qui me valut de leur part une réponse agrémentée d'injures (voir le billet La révolte des intermittents). Cette fois, j'ai donc préparé ma revanche avec plus de soin. M'inspirant d'une scène célèbre de Certains l'aiment chaud, du regretté Billy Wilder, je les ai conviés tous à un repas d'anniversaire, celui de mon chat  Zébulon, Lorsqu'on apporta le gâteau, j'en surgis, telle Belle Zé-Bute, faisant valser les bougies qui en ornaient le couvercle, et arrosai à tout va, à l'aide d'une kalachnikov, cette bande de prétentieux, dont je puis enfin  annoncer à mes aussi rares que chers lecteurs la disparition définitive. Ouf !


Buste d'Epicure





mardi 21 octobre 2014

Roman et réalité : un mariage difficile

1163 -


Sur la question difficiles des rapports entre le roman et la réalité, j'ai fini par conclure,  après mûres réflexions,, que trois options s'offrent au romancier :

1 / -- ou bien, pour des raisons généralement personnelle (enfance malheureuse , hypocondrie chronique, digestions difficiles etc. ) , il s'est de bonne heure lassé de la réalité : elle le dégoûte, elle l'insupporte. Il va donc s'en détourner , la remplacer par une vision résolument idéalisée.

Dans  les premières pages de Madame Bovary, évoquant les lectures de jeunesse de son héroïne, fortement influencée par la production romantique de seconde main et de second rayon, Flaubert a dénoncé la sottise de l'idéalisation romanesque, productrice de ridicules ersatz de réel à base de guimauve. Rien de plus féroce ni de plus juste que sa critique  du  roman idéaliste.

2  / -- Retenant la leçon de Flaubert, le romancier devra donc au contraire peindre la réalité telle qu'elle est, avec tous ses contrastes, ses horreurs et ses beautés : telle sera l'attitude du romancier réaliste ou naturaliste.

Mais, objectera-t-on, à quoi bon, dans une oeuvre d'imagination , peindre la réalité telle qu'elle est ? On l'a déjà sous les yeux, la réalité. On ne voit pas ce qu'on gagnerait à la retrouver dans un roman. On se la tape déjà au quotidien, la réalité, alors la  barbe ! On attend de l'artiste qu'il nous propose des divertissements moins attendus, au lieu de rabaisser son art à une technique de photocopieuse. Je m'étonne que ma critique, en dépit de son évidente pertinence, n'ait pas été plus souvent adressée aux tenants du réalisme en art.

3 / -- Renonçant aussi bien  à idéaliser le réel qu'à le restituer tel quel, le romancier pourra encore le transformer en le faisant plus laid, plus repoussant, plus horrible qu'il n'est : c'est on le sait, une tendance forte de la littérature fantastique . Le risque, évidemment, c'est de ne pas s'apercevoir que le réel dépassait de loin en horreur la fiction dont l'artiste s'était pourtant flatté qu'elle reculait les limites de l'épouvantable.

J'ai trouvé, dans un passage irrésistible (ce n'est pas le seul) de la Vie mode d'emploi, de Georges Perec , une illustration de cette difficulté à concilier le réel romanesque et le réel tout court. Au chapitre LVIII , l'auteur  évoque les ambitions intellectuelles un peu tardives d'un de ses innombrables personnages, Olivier Gratiolet :


"  Cet homme de cinquante-cinq ans , veuf et infirme, dont les guerres ont façonné le terne destin, est habité par deux projets grandioses et illusoires.

    Le premier est de nature romanesque : Gratiolet voudrait créer un héros de roman, un vrai héros ; non pas un de ces Polonais obèses ne rêvant que d'andouille et d'extermination, mais un vrai paladin, un preux, un défenseur de la veuve et de l'orphelin, un redresseur de torts, un gentilhomme, un grand seigneur, un fin stratège , élégant, brave, riche et spirituel ; des dizaines de fois il a imaginé son visage, le menton décidé, le front large, les dents dessinant un sourire chaleureux, une petite étincelle au coin des yeux ; des dizaines de fois il l'a revêtu de costumes impeccablement coupés, de gants beurre frais, de boutons de manchette en rubis, de perles de grand prix montées en épingle de cravate, d'un monocle, d'un jonc à pommeau d'or, mais il n'a toujours pas réussi à lui trouver un nom et un prénom qui le satisfassent.

    Le deuxième projet appartient au domaine de la métaphysique : dans le but de démontrer que, selon l'expression du professeur H.M. Tooten , " l'évolution est une imposture ", Olivier Gratiolet a entrepris un inventaire exhaustif de toutes les imperfections et insuffisances dont souffre l'organisme humain : la position verticale, par exemple, n'assure à l'homme qu'un équilibre instable : on tient debout uniquement à  cause de la tension des muscles, ce qui est une  source continuelle de fatigue et de malaise pour la colonne vertébrale laquelle, bien qu'effectivement  seize fois plus forte que si elle était droite, ne permet pas  à l'homme de porter sur son dos une charge conséquente; les pieds devraient être plus larges, plus étalés, plus spécifiquement adaptés à la locomotion, alors qu'ils ne sont que des mains atrophiées ayant perdu leur pouvoir de préhension ; les jambes ne sont pas assez solides pour supporter le corps dont le poids les fait ployer, et de plus elles fatiguent le coeur, qui est obligé de faire remonter le sang de près d'un mètre, d'où des pieds enflés, des varices, etc. ; les articulations de la hanche sont fragiles, et constamment sujettes à des arthroses ou à des fractures graves ( col du fémur ) ; les bras sont atrophiés et trop minces ; les mains sont fragiles, surtout le petit doigt qui ne sert à rien , le ventre n'est absolument  pas protégé, pas plus que les parties génitales ; le cou est figé et limite  la rotation de la tête, les dents ne permettent pas de prise latérale, l'odorat est presque nul, la vision nocturne plus que médiocre, l'audition très insuffisante ; la peau sans poils ni fourrure n'offre aucune défense contre le froid, bref, de tous les animaux de la création, l'homme, que l'on considère généralement comme le plus évolué de tous, est de tous l'être le plus démuni. "

Au  vu de ce bilan catastrophique, on mesure à quel point les réalités constatées par l'homme de science ne sont pas à la hauteur des aspirations de l'artiste, et l'on comprend mieux pourquoi  Olivier Gratiolet n'a toujours pas réussi à trouver un nom à son personnage de roman : c'est sans doute que, pour en dégoter un comme celui-là dans le monde réel, il faut se lever de bonne heure.

Moi qui ai toujours été attiré par l'expérimentation scientifique, j'ai voulu vérifier l'affirmation d'Olivier Gratiolet selon qui les dents ne permettent pas de prise latérale. Résultat : je me suis démanché la mâchoire et ai dû faire appel à mon rebouteux pour qu'il me la remette en place. Par contre, j'ai des poils au...., enfin, j'ai des poils.


Georges Perec , La Vie mode d'emploi   ( Hachette / Littérature )







 

lundi 20 octobre 2014

Au théâtre ce soir

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Au théâtre de notre petite ville nous sommes allés, ma femme et moi, assister à une représentation donnée par une troupe amie. Au coeur de la cité le théâtre dresse son vastes bâtiment de béton ocre percés de rares verrières, dont les hauts murs incurvés ressemblent aux rampes d'accès aux étages d'un parking , qu'évoquent aussi, à l'intérieur les piliers massifs de soutènement des balcons superposés et les labyrinthiques couloirs de circulation piétonne. Edifice peu gracieux, aux écrasantes proportions oeuvre d'un Le Corbusier local saisi de la folie des grandeurs. Pourtant, l'orchestre où nous nous installons, tout  au bout de la scène, au coin d'un pilier, est empli à ras bord d'une foule jacassante d'adolescents peu éduqués, qui couvrent de leurs bavardages les voix des acteurs, impossibles à distinguer, dans leurs costumes de ville, des spectateurs parmi lesquels ils ont choisi de démarrer la représentation, selon un usage qui fut à la mode dans les années quatre-vingt, mais aujourd'hui passablement ringard ; pendant ce temps l'immense scène reste obscure et vide ; seule est repérable au milieu des rangées de fauteuils une très jeune comédienne en robe blanche, à la voix fluette, presque inaudible. Comme je sais que les acteurs utiliseront les deux niveaux superposés de la scène et que l'essentiel du spectacle se déroulera au niveau supérieur, invisible de l'orchestre, je décide d'aller à la recherche de  places mieux situées, dans  les balcons supérieurs. 

De fait, au plus élevé d'entre eux, presque désert, j'en repère deux, face à à scène, idéalement dominantes. mais au retour je me perds dans le dédale anonyme des couloirs, sans parvenir à retrouver l'accès à l'orchestre. En revanche, les couloirs me mènent au centre-ville, où je me mets en quête de friandises à offrir à nos amis comédiens, mais aucun marchand de calissons et de fruits confits ne figure dans la rangée de boutiques brillamment illuminées, et d'ailleurs toutes fermées. Je rentre dans le théâtre, cherchant vainement à retrouver l'orchestre où m'attend ma femme; je m'y retrouve en effet, mais du mauvais côté; du coup il me faut en ressortir, pour me perdre à nouveau dans les couloirs, où je déplore qu'aucun fléchage (pourtant si aisé à installer, quand on y pense, sur ces hauts murs nus) n'aide l'égaré à retrouver son chemin et sa femme ; au bord des larmes, je  tombe sur un couple de jeunes gens amis qui me proposent de m'y guider; mais le compagnon de la jeune femme s'absente pour une raison inconnue ; comme, au bout d'un moment, il ne reparaît toujours pas, craignant qu'il ne se soit perdu à son tour, je m'affole et repars seul; pour me retrouver dans un hall désert où ma physionomie hagarde et pleurarde alerte un instant un quidam étonné. Je me jette à nouveau dans un couloir encore non parcouru : qui sait ?

Rassuré sur le sort de ma femme, que j'entends s'affairer en bas dans la cuisine, je repars en autocar pour une virée nocturne dans les montagnes ; nous traversons des villes très provinciales et vides d'habitants, à part quelques passants roumains petitbillets, étonnamment monumentales, ornées de kiosques funéraires non tout-à-fait hideux, et même d'une singulière beauté, édifiés à la mémoire d'artistes locaux ; je parcours à pied la dernière, guidé par un cicerone en chapeau mou qui ressemble vaguement, de dos, à Yves Montand ; nous traversons une enfilade de portiques géométriques de marbre vert épinards ; je m'aperçois bientôt que, dans la douzaine de chapeaux mous qui me précèdent dans la rue obscure, je suis incapable d'identifier celui de mon guide. A Dieu vat !




samedi 18 octobre 2014

Il n'y a pas d'amour heureux

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Je devais avoir quatorze ou quinze ans quand j'entendis pour la première fois Il n'y a pas d'amour heureux, chanté par Georges Brassens, d'après le poème d'Aragon. C'était à la fête à neuneu, sur  la place des Jacobins de ma bonne ville du Mans, j'étais sur les autos tamponneuses ! Curieuse bande-son, quand j'y pense, pour ce genre de divertissement; le patron du manège qui faisait fonction de disc-jockey devait être un fan de Brassens, ou alors il s'était trompé de plage.

On a peine à imaginer aujourd'hui la popularité de Brassens parmi les adolescents de ma génération. Quand j'étais en classe de première et de terminale, vers la fin des années cinquante, nous attendions avec  impatience la dernière chanson de Brassens que nous commentions avec enthousiasme. C'était l'époque du Gorille et de la Mauvaise réputation. Le parfum libertaire des chansons de Brassens nous faisait oublier l'ambiance sinistre de cette époque, où les généraux d'Alger nous mitonnaient le 13 mai et où, pour beaucoup d'entre nous, la perspective d'aller faire les guignols  dans une guerre coloniale se dessinait dans le court terme. Cet engouement a duré pour moi quelques années encore, jusqu'au milieu des années soixante ; avec les copains, nous savourions les bonheurs d'écriture du compositeur, tout en appréciant les progrès de la mise en musique, plus subtile que dans les premiers temps. Puis ce furent les années Souchon, c'était pas mal non plus.

Brassens propose du poème d'Aragon une version franchement mélancolique. Il est vrai que, lorsqu'on le relit, on se dit qu'Aragon a dû méditer les paroles de l'Ecclésiaste et que sa vision de la vie est carrément schopenhauérienne : un peu curieux de la part d'un poète marxiste et supposé athée.


Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix

ou encore :

Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare ...


Comme dit Schopenhauer, la vie, décidément, ne couvre pas ses frais.

L'interprétation de Brassens va dans le sens de ce pessimisme. Mais c'est au prix d'une dénaturation du sens initial du poème. Il lui a suffi pour cela d'en supprimer les derniers mots :


Il n'y  a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous deux


Publié dans  La Diane française en 1946, Il n'y a pas d'amour heureux a été écrit en 1943, au moment où Aragon et Elsa sont engagés dans la résistance. Aux vicissitudes de l'amour d'un  couple font écho celles de l'amour de la patrie souffrante : les unes s'éclairent par les autres. L'amour partagé y apparaît, dans le dernier vers, comme la compensation des malheurs de la vie, et ceux-ci comme le prix à payer pour cette lumière qui donne son prix à la vie. La suppression du dernier vers, qui est une réponse à tout le reste du texte, fait disparaître cette tension. Ainsi, toute l'intensité tragique du poème disparaît de la version chantée par Brassens.

Cette intensité tragique, on la retrouve, en revanche, avec toute sa force, dans une interprétation enregistrée par Jean-Louis Barrault, qui dit le poème avec une véhémence douloureuse et passionnée, très très loin de  la mélancolie, finalement un peu fade, de la version Brassens.


Il n'y a pas d'amour heureux, in la Diane française, de Louis Aragon.

Jean-Louis Barrault dit Aragon ( Seghers / Vega / Poètes d'aujourd'hui )



jeudi 16 octobre 2014

Un écriveron nobélisé

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Le premier Modiano que j'ai lu (pas jusqu'au bout), c'est La Place de l'étoile, roman qui m'a assez rapidement lassé, dès les premières pages je dois dire, parce que j'y décelais à tort ou à raison un parti-pris de virtuosité un peu forcée, quelque chose de clinquant et de faux. C'était son premier livre, il n'avait pas encore trouvé sa manière vraiment personnelle ; il paraît d'ailleurs aujourd'hui faire bande à part dans l'ensemble de son oeuvre.

Le Modiano que j'aime, je l'ai découvert un peu plus tard en lisant Les Boulevards de ceinture et Rue des boutiques obscures, qui ont proposé une écriture, une ambiance et une thématique dont la suite de l'oeuvre ne s'est plus vraiment éloignée. Mais le chef-d'oeuvre du Modiano de ces années-là, c'est pour moi Villa triste : fragilité du souvenir , perte irrémédiable du passé, impossibilité de savoir qui sont vraiment les êtres qu'on a pourtant le plus fréquentés, le plus aimés : ce roman, dont l'action se situe à l'époque de la guerre d'Algérie, orchestre magistralement ces thèmes modianesques aujourd'hui si connus. J'ai retrouvé la même maîtrise dans Dimanches d'août, un roman paru un peu plus tard, dans une forme, m'a-t-il semblé, plus épurée.

Ces deux romans m'ont séduit par leur écriture, une  écriture simple  et limpide, où l'emploi du passé composé et de la phrase courte me paraissent jouer un rôle essentiel. Le potentiel émotionnel du passé composé me paraît faire une bonne partie de la séduction du style de Modiano : c'est sans doute parce que, lié à la voix d'un narrateur qui raconte à la première personne en s'impliquant comme personnage, ce temps grammatical exprime à merveille la proximité d'un passé encore presque présent et dont les résonances affectives sont encore grandes.

Ce narrateur qui dit "Je" confère aussi beaucoup de séduction aux récits de Modiano où il apparaît. Un narrateur plutôt modeste, pas très sûr de lui, de ce qu'il convient de penser, de ce que l'on peut arriver à savoir . Témoin surtout, acteur un peu, mais, finalement, pas beaucoup. S'il est acteur, c'est, la plupart du temps, entraîné par d'autres, second couteau. Un témoin déconcerté, dérouté, perplexe. Un regard extrêmement naïf au fond, un côté Candide. Du reste, à part le Candide de Voltaire, je ne vois pas dans la littérature l'équivalent de ce narrateur-là, sinon le Bardamu de Céline, mais sans l'ahurissement du narrateur célinien, sans l'insistance non plus de Céline à bourrer son roman de sens, à travers les expériences de son personnage. Chez Modiano, au contraire de Céline, le sens tend toujours à échapper, dans le climat général d'incertitude où baignent la plupart de ses récits.

On voit souvent en Modiano un romancier de la nostalgie. Nostalgie ? La nostalgie, c'est le désir douloureux du retour. C'est Ulysse rêvant du retour à Ithaque. Dans des romans comme Villa triste ou Dimanches d'août, je ne discerne pas de nostalgie; je les perçois plutôt comme des méditations sur l'impossibilité du retour. Et si le passé, dans les romans de Modiano, n'était évoqué que pour constater, non pas seulement l'impossibilité de le retrouver, mais surtout celle de résoudre les énigmes qu'il recèle, et donc de cerner sa vérité ? La nostalgie, d'autre part, se nourrit d'une tendresse pour le passé révolu ; or les histoires que raconte Modiano sont souvent des histoires assez sinistres, que le narrateur n'a pas vraiment envie de revivre, avec des protagonistes minables qu'il n'a pas vraiment envie de retrouver. Ses entreprises narratives apparaissent en effet comme un effort pour reconstruire un passé devenu introuvable, et,  en ce sens, on peut parler de nostalgie, mais l'ensemble de l'oeuvre, je le perçois plutôt comme une méditation plus mélancolique que nostalgique sur l'échec de la mémoire. Modiano, c'est un peu le contraire de Proust.

Je n'ai pas suivi, de livre en livre, la production de Modiano qui, d'un roman à l'autre, il faut le reconnaître, a eu tendance à exploiter une même veine explorée dès ses premiers récits. Il faut bien dire qu'un certain nombre de ses livres parus depuis le milieu des années 90 n'ont guère soulevé d'échos passionnés chez les critiques : est-ce que beaucoup de gens, en France, ont lu Voyage de noces,  Fleurs de ruines, Un cirque passe, Chien de printemps, Des inconnues, Accident nocturne ou l'Horizon ? Le Nobel est arrivé à point nommé pour faire connaître à des lecteurs trentenaires l'importance de Modiano dans le paysage littéraire français et peut-être même son existence. Dans un récent numéro du Monde des livres, paru avant la nobélisation  de l'auteur,  Eric Chevillard n'était pas tendre pour le dernier roman de Modiano, dont il pointait la relative insignifiance, au point de le qualifier sur son blog de "rond de fumée"...

Des livres relativement récents de Modiano, je n'ai  lu que Un pedigree, récit directement autobiographique qui tranche sur le reste de sa production par son parti-pris d'objectivité presque froide et fait mesurer l'importance des expériences vécues par l'écrivain dans son enfance. Et surtout, Dora Bruder, un de ses chefs-d'oeuvre, texte poignant, sans doute un des plus remarquables que la tragédie de la Shoah ait inspirés. La thématique personnelle de l'auteur y entre en résonance avec  le tragique de l'Histoire, en s'accordant , de façon bouleversante, à la quête de cette jeune fille disparue sans laisser de traces.

Se voir décerner le Nobel est-il ce qui peut arriver de pire à un écrivain ? Quand on pense aux dégâts qu'ont pu causer certains prix moins prestigieux, tels que le Goncourt, sur la suite  de la carrière de tel ou tel écrivain, on est tenté de  répondre par l'affirmative. C'était, je crois, le sentiment de Samuel Beckett qui laissa son éditeur se rendre à Stockholm récupérer le prix à sa place. Le lauréat risque fort, en effet, de se retrouver confiné, et surtout confit, dans le statut de Grrrrand écrivain, international de surcroît, statut qui eut son heure de gloire à l'époque de Victor Hugo et d'Anatole France, mais qui peut sembler passablement ringard aujourd'hui. Laissons donc ce genre de béatification à l'Eglise catholique romaine. Raymond Queneau, lui, pensait qu'un écrivain n'est jamais qu'un écriveron, néologisme savoureux qui suggère à merveille ce qu'il entre d'artisanat, de bricolage et de jeu dans toute entreprise d'écriture, et qui nous incite à modérer nos extases abusives. Je ne suis pas sûr que Modiano refuserait l'appellation, tant la création littéraire, chez lui, s'apparente à un artisanat modestement exercé et lentement perfectionné. Quant au Grrrrand écrivain dûment estampillé tel à Stockholm, il se retrouve piégé, empesé, dans le rôle officiel de représentant de la Khulture avec un grand Q et  d'ambassadeur de sa tribu. A lui, les conférences, les discours, les visites officielles, les dîners présidentiels et en ville, le baise-main à la reine-mère. Autant de perdu pour le travail de création, l'expérimentation, le renouvellement. Peu de chance, désormais, pour voir le nobélisé se renouveler. Il lui reste à glisser sur son erre jusqu'à la darse où il achèvera de pourrir doucement, jusqu'au tombeau d'Anatole. Il est vrai que le jury Nobel distingue généralement des gens qui, ayant largement dépassé la soixantaine (c'est le cas de Claude Simon, de Le Clézio et de Modiano), ont dit depuis longtemps ce qu'ils avaient à dire et ne songent plus, depuis longtemps déjà, à se renouveler, en admettant qu'ils conservent les forces intellectuelles et physiques pour le tenter. Tout le monde n'a pas la vitalité  d'un Verdi accouchant d'un génial Falstaff au soir de sa vie. Mais enfin, l'essentiel est peut-être qu'aujourd'hui la France compte un quinzième (ou seizième ?) nobélisé, ce qui ajoute certainement au prestige que lui valaient déjà ses trois cents mètres de Tour Eiffel et ses quatre mille huit cent sept mètres de Mont Blanc, comme disait à peu près Jacques Prévert.

Sur son blog de la République des livres, Perre Assouline estime d'ailleurs que, grâce à ce Nobel, "avec Patrick Modiano, le monde va découvrir une certaine France". A quoi fait écho un de ses lecteurs qui estime que  " Modiano représente un certain esprit français ". Tel n'est pas mon avis. Tout en reconnaissant qu'un écrivain est toujours tributaire d'un environnement et d'une culture, je pense que cette identification, favorisée par l'attribution du Nobel, d'un écrivain à la culture de son pays aboutit à gommer la singularité de son témoignage et de sa voix. Quand j'ai découvert mes premiers romans de Modiano , je n'ai pas eu du tout le sentiment d'y retrouver " un certain esprit français ", mais j'ai été sensible, au contraire, à l'extrême singularité de cette voix, à l'extrême originalité de ce regard. Dans un roman comme Villa triste , cette singularité m'a paru éclatante. Par la suite, malheureusement, on s'est habitué , on a commencé à entendre la rengaine "Modiano écrit toujours le même livre" ( ce qui dispensait de prendre conscience de la diversité de l'oeuvre ) , la saveur d'originalité de son art s'est affadie , même pour certains de ses plus fidèles lecteurs . Pour autant, Modiano ne représente pas du tout " un certain esprit français ". Sa singularité fait de lui, au contraire, un étranger parmi nous . C'est le lot, du reste, de tout artiste profondément original .


Il me semble qu'on ne devrait jamais perdre cela de vue : un artiste original est toujours un étranger parmi nous ; même s'il parle notre langue, il la parle autrement (la différence est subtile chez Modiano, dont la langue paraît au premier abord si simple et si limpide, mais elle existe) ; même s'il vit dans le même monde que nous, il le voit, le ressent, l'interprète autrement.  Proust l'a dit bien mieux que moi, et il n'y a pas à revenir sur cette vérité. Mais ensuite vient le redoutable, laminant, uniformisant travail social de récupération collective, scolaire, médiatique, officielle,travail dont participe le rituel des prix littéraires : la tribu cherche à faire rentrer dans son sein le fils prodigue, qui d'ailleurs, se prête souvent volontiers au jeu. L'attitude exemplaire reste celle de Samuel Beckett, lui qui un jour, à la question rituelle " Pourquoi écrivez-vous ? ", répondit en toute modestie : " Bon qu'à ça ". La  "distinction " du Nobel, il la vécut comme une catastrophe. La vraie distinction pour un artiste, en tant qu'il est artiste, c'est ce qui le distingue irrévocablement de tous les autres.




mardi 14 octobre 2014

Humanisme numérique

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Il y a ceux qui se laissent pousser les ongles et il y a ceux qui se les rongent.

Ceux qui se laissent pousser les ongles s'en servent pour se récurer les endroits sales.

C'est dégoûtant.

Ceux qui se rongent les ongles ne se récurent pas les endroits sales.

C'est dégoûtant.

J'ai connu un humaniste numérique qui, tout en tapant  sur son clavier de la main droite les états d'âme que lui inspirait la lecture de La Princesse de Clèves sur son écran, se récurait en même temps l'oreille droite de l'auriculaire de sa main gauche qu'il  s'était laissé pousser,  puis se léchait le cerumen ainsi récupéré.

Un sacré numéro d'acrobate, dans son genre. Un humaniste aussi, mais du genre crade.

Du reste, doit-on considérer comme un authentique humaniste numérique un type qui tape sur son clavier de la main gauche les émois que lui susbite la lecture sur son écran de La Princesse de Clèves tout en dégustant à la pointe de l'auriculaire de sa main droite le cerumen tiède extrait de son conduit auriculaire gauche et déposé sous la corne de l'ongle dudit auriculaire par-dessus d'autres substances antérieurement extraites d'autres endroits sales et déposées sous ledit ongle ? J'ose prétendre que non.



samedi 11 octobre 2014

jeudi 9 octobre 2014

" Némésis " (Philip Roth) : à chacun son lot

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Dans son Dictionnaire de la mythologie, Pierre Grimal indique avec raison que Nemesis est à la fois une divinité et une abstraction. Personnifiant souvent la  vengeance divine, elle est plus souvent, écrit-il , " la puissance chargée d'abattre toute "démesure", par exemple l'excès de bonheur chez un mortel , ou encore l'orgueil des rois, etc. C'est là une conception fondamentale de l'esprit hellénique : tout ce qui s'élève au-dessus de sa condition, en bien comme en mal, s'expose à des représailles des dieux. Il tend, en effet, à bouleverser l'ordre du monde, à mettre l'équilibre universel en péril, et, à ce titre, doit être châtié, si l'on veut que tout l'Univers demeure ce qu'il est. "

Il est dommage que Pierre Grimal n'ait pas songé à interroger l'étymologie du mot, ce qui lui aurait permis sans doute d'aller plus loin dans son examen des significations et des fonctions de Nemesis. Le nom vient d'un verbe qui signifie "distribuer", " attribuer (à chacun) la part qui lui est  due " . Nemesis est d'ailleurs d'abord un nom commun dont le sens premier est " justice distributive ".

Ces indications me paraissent éclairer les significations possibles du titre du roman de Philip Roth, au moins autant que "déesse de la vengeance" ou que "puissance chargée d'abattre toute démesure", encore que ces connotations ne soient pas à exclure et contribuent, elles aussi, à éclairer la signification de cette histoire.

Némésis est à ce jour le dernier roman publié par Philip Roth, qui a indiqué sa décision de renoncer à l'écriture romanesque. Tiendra-t-il parole ? c'est une autre affaire.

Les premières pages de Némésis nous transportent à Newark, la grande ville de la banlieue new-yorkaise, plus précisément dans le quartier juif de Weequahic, en 1944, au moment où, dans l'ambiance étouffante d'un été torride, se déclenche une épidémie de poliomyélite, qui va toucher de nombreux enfants et adolescents de la ville, notamment dans le quartier juif. Rappelons qu'à l'époque, il n'existe aucun vaccin contre cette maladie gravement invalidante et souvent mortelle dont les ravages étaient plus grands dans les pays développés comme les Etats-Unis que dans les pays du  Tiers-Monde où, grâce à une hygiène moins poussée, les petits enfants développent plus tôt des anticorps qui les protègent : effet négatif du progrès... Les Etats-Unis comptent à l'époque une victime hautement symbolique de la polio : leur Président.

Le héros du livre, Bucky Cantor, est un prof de sports et animateur d'un centre de loisirs pour les jeunes du quartier de Weequahic. Il n'a pas connu sa mère, morte en couches, ni son père, mauvais garçon disparu depuis longtemps dans la nature sans laisser d'adresse. En  dépit de sa carrure athlétique, il a été réformé à cause de sa très mauvaise vue. Il n'a pas vraiment digéré cette injustice du sort qui l'a empêché d'accompagner ses amis sur les champs de bataille : pourquoi eux , pourquoi pas moi ?

Weequahic est plutôt un quartier résidentiel où vivent des Juifs relativement aisés, généralement croyants et pratiquants, qui veillent avec soin sur leur progéniture. Lorsque les cas de polio se multiplient, la population n'est pas loin de céder à la panique et, même si d'autres quartiers de la ville sont touchés, elle vit mal que le sien paraisse l'être particulièrement.

Les jeunes victimes sont de plus en plus nombreuses parmi les enfants qui fréquentent le centre de loisirs où travaille Bucky Cantor. Celui-ci vit mal sa situation de témoin impuissant ; les centres de loisirs tels que le sien sont menacés de fermeture, étant suspects, à tort ou à raison, d'être des foyers d'infection. Il arrive même à Bucky de se faire insulter par une mère qui lui reproche de favoriser la propagation de l'épidémie.

Bucky est croyant, mais, sous la pression des événements, il  en vient à se poser la question que se posait déjà Ivan Karamazov : comment accepter l'idée que Dieu, s'il est bon, permette la souffrance et la mort d'enfants innocents ? Mais, à la différence du personnage de Dostoïevski, il n'en vient pas à nier l'existence de Dieu . Il en conclut, lui, que Dieu  est mauvais, que ce démiurge méchant se plaît à faire souffrir les êtres qu'il a créés, et à entretenir sur la Terre l'injustice et le désordre, rejoignant, sans le savoir, l'idée que Sade se faisait de Dieu, sans compter  quelques gnostiques hétérodoxes. Il finit par prendre en haine ce Dieu, créateur du  virus de la poliomyélite.

La petite amie et bientôt fiancée de Bucky, Marcia, fille d'un médecin de la ville, ne partage pas les spéculations métaphysiques de son amoureux; d'ailleurs elle  les ignore ; elle-même animatrice dans un camp de vacances situé à la montagne, à bonne distance de la ville, de la canicule et de la polio, elle le presse de quitter son poste et de la rejoindre : un poste de professeur de natation est vacant.

Bucky hésite longtemps avant de se résoudre à accepter la proposition de Marcia : pour lui, quitter son poste de Newark équivaut à un abandon de poste en temps de guerre, à une désertion, à une véritable trahison . Son devoir, estime-t-il, est de rester auprès de ces enfants menacés, qu'il connaît personnellement et qu'il aime. Il finit pourtant par quitter Newark pour rejoindre Marcia, mais il ne parviendra pas à se débarrasser d'un sentiment de culpabilité qui le taraudera toute sa vie.

Car là-haut, au bon air de la montagne, après un temps de répit  et de bonheur, les choses vont rapidement se gâter. Un premier cas de polio vient frapper justement un garçon avec qui Bucky s'était lié d'amitié; il mourra un peu plus tard, dans un poumon d'acier . Puis c'est  la propre soeur cadette de Marcia qui est frappée.

Dès lors, le doute n'est plus possible pour Bucky : la polio, c'est lui qui l'a apportée au  camp ; c'est là, à  ses yeux, le résultat de son abandon de poste à Newark. Non seulement il a abandonné ses élèves à leur sort, mais il est coupable d'un second crime : avoir apporté la polio dans ce lieu protégé. Par sa lâcheté, il aura été l'agent des desseins meurtriers de ce Dieu mauvais qu'il hait.

Est-il porteur du virus ? Le test auquel il demande à être soumis est positif. Il  sera la prochaine victime : la polio fera de lui un infirme, pour le reste de sa vie.

En 1971, le narrateur, qui fut, en 1944, un des enfants du centre de Newark frappés par le mal et qui, comme Bucky, en a gardé de graves séquelles, retrouve par hasard son ancien professeur : celui-ci a rompu avec Marcia, malgré le désespoir où cette rupture jette la jeune femme : peu importent ses infirmités physiques, c'est lui  qu'elle aime et qu'elle veut épouser. Mais Bucky reste inflexible : il ne veut pas lui infliger à vie la charge d'avoir à s'occuper d'un infirme ; elle finira bien par rencontrer un mari en bonne santé qui lui fera de beaux enfants. Il mènera, lui, une existence morose et solitaire . Son ancien élève, lui, n'a pas eu ces scrupules : il est marié et père de famille et, apparemment, heureux en ménage.

Pourquoi ? Pourquoi moi, lui, elle, et pas les autres ? Quel est le sens de cette injustice distributive qui préside au sort des humains, à supposer qu'elle en ait un ? Pour l'ancien élève de Bucky, la vision métaphysique de celui-ci n'a pas de sens : pour l'athée qu'il est, seul le hasard brasse et distribue les cartes : tel enfant a été épargné, tel  autre a succombé ; l'un des deux meilleurs amis de Bucky est tombé en Allemagne dans les derniers jours de la guerre, l'autre est revenu sain et sauf. Le hasard aurait pu inverser les sorts ; quant à eux deux, ils ont eu la malchance d'être frappés peu d'années avant qu'un vaccin contre la polio soit mis au point. Le hasard est l'autre nom de la Nemesis.

L'ancien élève pense que Bucky en a rajouté et qu'il est partiellement responsable de son malheur. Le sentiment de culpabilité qui le taraude, qui l'aura sans doute condamné à gâcher sa vie en rejetant l'amour de Marcia, vient de ce qu'il a manifestement surestimé son rôle, construit sa culpabilité, sans même avoir les moyens d'instruire contre lui-même un procès dont presque toutes les pièces à conviction manquent. Il ne lui aura pas suffi que la Nemesis (dieu ou hasard) le frappe : il aura été à lui-même sa propre Nemesis. Péché d'orgueil... Bucky a perdu le sens de la mesure, que l'oracle de Delphes prescrivait aux mortels, sous peine d'encourir la colère des dieux. Mais pouvait-il en être autrement ? Le narrateur, son ancien élève, le voit comme un homme d'une intelligence relativement limitée, exigeant à l'égard de lui-même, trop exigeant sans doute, et sans doute peu capable de sortir d'une vision de sa destinée tôt construite : ce sentiment de culpabilité, n'est-il pas né le jour où il a pris conscience de l'injustice qui a frappé sa propre mère, morte en lui donnant le jour, à peine sortie de l'adolescence ? Bucky Cantor aura été Bucky Cantor, et personne d'autre. On n'échange pas les destins.

Peut-être, après tout, se dit le narrateur, peut-être Bucky Cantor a-t-il raison : peut-être est-il la flèche meurtrière décochée par un Dieu mauvais... Qui sait ?

Ainsi, ce beau roman, comme quelques uns des derniers livres de Philip Roth ( Un homme, Le Rabaissement ) , prenant pour thèmes la maladie, la vieillesse, la mort,  pose la question de la destinée , de nos destinées. Nemesis n'est pas la Justice distributive; elle est l'Injustice distributive. Quant à savoir pourquoi il en est ainsi,  à chacun sa réponse...


Nemesis et Tukhè

mardi 7 octobre 2014

L'angoisse sur internet

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Presque deux mois déjà. Deux mois qu'on lui a extrait  les deux nénuphars vénéneux qui, tels ceux de Chloé dans le roman de Boris Vian, lui avaient poussé dans les entrailles. Plus d'un mois qu'il est rentré chez lui et qu'on lui a foutu la paix, avant de l'inviter à repasser, six fois de suite, prendre sa potion magique à l'hôpital de jour ; façon de s'assurer (enfin, presque) qu'on a bien tué les racines des nénuphars.

Mais avant la première séance, il a fallu passer au labo d'analyses faire la rituelle prise de sang ; parmi les tests, le dosage des deux fameux marqueurs : des protéines qui, tels les lymphocytes, font partie des défenses de l'organisme  ; si elles baissent, bon signe; si elles montent, mauvais signe.

C'est son premier dosage depuis l'opération. Résultats cinq heures après la prise de sang. Le temps  de mariner convenablement dans le jus de l'angoisse. Il ne se déplace plus au labo chercher les résultats ; on les consulte sur internet.

C'est l'heure. Il prend le chemin de l'ordinateur resté allumé. Il a vraiment le sentiment d'être une bête qui prend toute seule ( involontairement de son plein gré) le chemin de l'abattoir. Il compose l'adresse du site. Il tape son identifiant et son mot de passe. Il clique.

Trois pages de résultats.  Les marqueurs sont sur la dernière. Il fait défiler. Il tremble de partout sans trembler. Il se fait l'effet d'un mort en inexplicable survie. Irrationnel. La raison en panne, aux abois, absente, abolie. Ne reste qu'une peur d'animal traqué. La peur, comme un caillot noir.

Il lit.

Il s'effondre devant l'écran, là sur son bureau, la tête entre les mains. Il sanglote. D'humiliation. En être  réduit à ce point de détresse, de misère morale, au bout de l'attente. Être comme psychiquement détruit pendant quelques secondes . Il avait déjà connu ça, mais pas à ce point.

Les marqueurs sont très bas. Les résultats n'ont  jamais été meilleurs, bien meilleurs qu'il y a trois ans, après la première opération. Là-bas, à Marseille, apparemment que pour la seconde fois on lui a sauvé la mise. Il se dit qu'il devrait tenir sans problème jusqu'à la Noël. Peut-être qu'il atteindra son 75e anniversaire, en mai. Pour la seconde fois, la bête a été éloignée.  La bête rongeuse, la bête sournoise, celle qui rampe sans faire de bruit. Elle a déjà bondi mais tu ne le sais pas. Même pas mal. Pour la seconde fois la rémission (temporaire ?) de ses péchés ? Qui sait...

Mais, angoisse ou pas, les marqueurs sont la vigie salvatrice. C'est à eux qu'il doit, en février dernier, d'avoir évité de peu l'invasion des nénuphars. Cela vaut bien cinq minutes de déréliction devant un écran d'ordinateur.

Drôle de maladie. Tu étais  malade, sans souffrir physiquement, presque comme si tout était normal . Tu ne l'es plus. Plus rien. Tu te portes comme un charme, ou presque. Du moins tu as l'impression, peut-être horriblement trompeuse, de te porter comme un charme. Avec, permanente, la crainte de tomber malade de nouveau , de voir les marqueurs bondir : dans six mois, dans un an, dans cinq ans, dans dix ans, jamais peut-être. Il se fait l'effet d'être un personnage du Désert des Tartares, de Buzzati, dans l'attente d'une attaque qui ne vient pas, que personne n'attend plus, jusqu'au moment où elle se produit. Il est devenu un veilleur de son propre corps ; cette obsession ne le quittera plus, il le craint. L'angoisse s'est installée au quotidien, marqueurs ou pas. A propos de tout et de rien. Le soir, à la tombée de la nuit, elle monte, elle profite de tous les prétextes, elle s'épanouit en instants de détresse. Etat dépressif rampant. L'organe le plus envahi par le cancer, quel que soit ce cancer, c'est la conscience. Il a eu  une amie à qui c'était arrivé ; victime d'un cancer du sein, récidives, ablation ; nue, elle avait une beauté d'amazone ; il l'avait convaincue de se baigner sans soutien-gorge; au début elle était surprise, heureuse, d'y parvenir, de montrer sa beauté. Dans l'amour, il embrassait sa cicatrice, il  la léchait, longuement. Mais quand le soleil sombrait derrière l'horizon, elle s'effondrait. Et là, il ne pouvait rien. Elle était seule, égarée, devant l'horreur de la mort du soleil. Pourtant, elle n'était plus malade, quoique toujours menacée. Un soir, à la mort du soleil, dans la salle de bains, elle s'est entaillé les veines des poignets ; sa fille est arrivée à temps.  Lui, il a cru avoir trouvé une parade  : vivre dans l'insouciance du gamin de seize ans  qu'il a été ;   ça a marché, un ou deux soirs ; c'est sans doute la bonne solution. Il faut persévérer.

Il va revoir Cécile et les autres, toutes si gentilles. Ce sera à nouveau le rituel connu, le patch anesthésiant sur le diffuseur au lever, l'ami Christophe et son taxi, la chambre (lit ou fauteuil, selon), le branchement ("Respirez fort , je pique"), la perf, la discussion avec  le ou les voisins ( on en échange, des choses, pendant les trois ou quatre heures que ça dure), la banane autour du ventre avec, dedans, le citron plein de potion  qu'on gardera deux jours) , la visite matinale de Catherine ou de Gisela (" Respirez fort, je dépique"), la liberté pour quinze jours. Mais la semaine prochaine, Marseille, avec deux grosses boîtes de chocolats. Toutes les infirmières du monde aiment les chocolats, quand ils sont bons ; les médecins aussi. Leur montrer  que je ne les ai pas oubliés. Je n'ai garde.

Samedi  dernier, avec sa femme, ils sont allés faire les courses à l'hyper-U, à quelques kilomètres de chez eux. Comme chaque fois, il a croisé le patron du magasin, entre les rayons. Il lui a serré la main. " L'autre jour, lui dit-il, j'ai vu votre photo en couleurs et sur papier glacé; c'était dans un établissement marseillais que je fréquente. "   -- "L'IPC ? , me répond-il en souriant. Il pose la main sur mon épaule. Ce matin, dans le grand hall du magasin, des bénévoles et des intervenants s'affairent : ils ont organisé une journée d'information sur le  cancer. L'entreprise est une des grosses donatrices de l'Institut. Merci à eux.

J'ai écrit ces lignes parce que la maladie est souvent moins destructrice que l'obsession qu'elle entretient, que l'angoisse qu'elle engendre. Retrouver à tout prix le bonheur de vivre, dans l'instant. Les marqueurs sont au plus bas :  c'est tout de même pas le moment pour aller se pendre au coin du bois.

Notre corps fait bien ce qu'il veut, sans nous demander notre avis. Faisons avec, faisons ce qu'il  faut, et évitons d'en rajouter. Le destin a ses ruses, mais nous aussi, nous avons les nôtres, pour savourer à chaque instant le plaisir d'être au monde.


Insttitut Paoli-Calmettes, Marseille

dimanche 5 octobre 2014

Coupez cabèches !

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J'ai été un peu surpris par la réaction d'horreur générale suscitée en France par la décapitation de l'otage français. Barbarie ! a-t-on entendu sur tous les tons, dans une quasi unanimité.

Il est vrai que ces réactions horrifiées ont été motivées surtout par l'innocence de la malheureuse victime, qui n'avait commis d'autre crime, en dehors du fait d'être français, que de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Quant à la décapitation, rappelons que notre pays peut se prévaloir d'une longue tradition en la matière, tradition qui n'a trouvé son terme, au grand regret de beaucoup (dont moi), qu'en 1981, autant dire hier.

Sous l'Ancien Régime, la décapitation était considérée comme la plus  honorable des formes d'exécution, réservée en principe aux nobles. Pendant la Révolution, on a énormément décapité, avec exhibition des têtes au bout des piques etc. En Algérie, au début de la colonisation, l'administration française confiait le soin d'exécuter les condamnés à mort à des bourreaux algériens armés d'un yatagan. Un yatagan, tu imagines la virtuosité, le moulinet, et schlack ! Positivement fumant.

En ces temps anciens, on parlait de décollation, mot qui vient sans doute de ce qu'avant l'exécution, on servait aux spectateurs une collation, à laquelle mettait fin la décollation, comme le nom l'indique.

Beaucoup soutiennent que la décapitation est la moins douloureuse et la plus rapidement expéditive des techniques d'exécution, à condition d'être bien exécutée. Au bout de trois ou quatre secondes, toute conscience s'éteint. C'est ce qui a conduit le bon docteur Guillotin à mettre au point l'instrument qui porte son nom. La décapitation apparaît alors comme ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une oeuvre philanthropique.

Rappelons qu'en dehors de la France, pays qu'on peut considérer comme pionnier en la matière , les pays les plus anciennement civilisés de la terre ont recouru à la décapitation jusqu'à une époque récente : c'est la cas de la  Chine, où on a décapité à tour de bras jusqu'au début du XXe siècle. Mais la décapitation a surtout reçu ses lettres de noblesse en Europe : sous le règne du bon roi Henry VIII, les femmes accèdent enfin au suprême honneur.

J'allais oublier la décollation de bon nombre de propagandistes de la nouvelle religion aux bons vieux temps néroniens : nouvelle preuve de l'ancienneté d'une coutume dont l'usage, au vrai, se perd dans la nuit des temps préhistoriques : signe manifeste des progrès de l'hominisation, au même titre que le débitage Levallois.

On ne peut même pas dire que le Califat islamique remette en honneur cette ancestrale pratique, puisque la décapitation est toujours le mode d'exécution officiel dans plusieurs pays avec lesquels nous entretenons les meilleurs relations : l'Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et le Qatar. Ils nous achètent nos Rafale et nos chars Leclerc, nous, en échange, on ferme pudiquement les yeux sur quelques raccourcis dans l'interprétation de la doctrine (d'ailleurs passablement moisie) des droits de l'homme. Comme l'a fortement remarqué Eric Zemmour, le droit-de-l'hommisme, c'est ce qu'on trouve aujourd'hui de plus ringard sur le marché aux idéologies et de moins productif sur le marché tout court. Soyons réalistes et pragmatiques, comme nous le recommande notre ministre de l'économie.

Cependant, les décapitations effectuées par Daech (puisque c'est comme ça qu'on dit) risquent de faire boule de neige, si j'ose utiliser cette métaphore. Qui, en effet, empêchera des groupes autoproclamés de se lancer dans des campagnes de décapitation non contrôlées par les autorités , rapidement dépassées par l'ampleur d'un phénomène de société à l'échelle planétaire? Les radicaux islamistes ont peut-être, en effet, sans le vouloir, lancé une mode, qui d'ici peu, les réseaux sociaux aidant, fera fureur : on décollera ici et là pour un oui pour un non. Tiens, les pilotes grévistes d'Air-France, il devrait bien se trouver quelques passagers furibards qui ne rêvent qu'à les décoller...Décoller ou ne pas décoller, that is the question. Elle ne se pose pas que chez Air France .

J'ai personnellement une liste bien fournie des gens dont la tête ne me revient pas et que j'aimerais leur ôter, et je ne dois pas être le seul.

Si  je me décide à passer à l'acte , j'opte décidément pour le yatagan. Sinon, j'userai du sabre d'un ancêtre qui servit dans la cavalerie sous Napoléon III. J'en éprouve déjà l'effilé sur le gras du pouce, avec, en coin, un sourire sournois, tout en rêvant à ... je ne dirai pas qui . Surprise !



jeudi 2 octobre 2014

" L'eau vive ", de Jean Giono, ou le panthéisme en une leçon

1154 -


"  En plus de tout ça on croit en dieu  "

Pour comprendre cet "en plus de tout ça", il faut avoir lu les pages qui précèdent, où l'auteur nous expose "la démonologie du pays", de cet "immense plateau raboté de vent", où les dieux "marchent mêlés au hommes" . On y croit en dieu, parce qu'on y croit au diable, bien sûr, le diable qui prend l'apparence du voisin pour mieux vous surprendre, et  alors, quand il s'encadrera dans votre porte, vous serez "fiers comme des lapins qu'on tient par les oreilles, c'est-à-dire capot ", malgré la branche de chêne avec toutes ses feuilles que vous aurez pris soin de coucher en travers du seuil. 

"Après ça, il y a Pan, on l'appelle l'ours de la terre. C'est une vapeur qui sort de la terre". Il y a aussi la déesse de la pluie, le dieu du vent, le "Matagot", tourmenteur des aveugles, la voleuse de lait , la chercheuse d'enfants, et sans doute encore bien d'autres.

C'est, bien sûr, un berger de ses amis qui a expliqué à l'auteur ce qu'est le panthéisme :

   " J'en ai discuté avec un berger de mes amis. Voilà ce qu'il m'a dit :
   " Ou bien, dieu est tout, et alors moi je suis un morceau de dieu, ou bien dieu n'est pas tout ! "
   Je lui ai dit : " Explique-toi mieux. "
   Il a tendu sous mes yeux sa grosse main.
   " Voilà ce que je veux dire : voilà ma peau, tu vois ma peau, tu la vois ? De deux choses l'une, d'un côté de cette peau il y a dieu, de l'autre côté de cette peau, il y a moi. Si c'est ça alors lui et moi ne pourrons jamais nous rencontrer. Il ne rencontrera jamais des hommes, des femmes, des arbres, des bêtes, rien. Il restera de son côté, nous du nôtre. On sera séparé de lui par notre peau, par l'écorce.
   " Ou bien la peau ne fait pas barrière et il est de chaque côté. Mais dans ce cas, moi je suis un morceau du dieu. Choisis. "  "

L'auteur a beau dire qu'il n'a pas choisi. Il a bel et bien choisi. Sinon, le monde qu'il nous ouvre ne serait pas peuplé de présences vivantes, comme celle de la fontaine :

"  Jamais plus de caprices que cette fontaine d'Observantines. Une chèvre, cette eau. J'allais, le matin, le long des rigoles; des rigoles à l'espagnole, dallées de briques vernies. Elles étaient vides. Vides, sèches. Des abeilles se posaient au fond pour tâcher d'y pomper une goutte, mais dès qu'elles mettaient la patte sur les briques, elles s'envolaient en grondant parce que c'était chaud comme du feu. Bon . Je tournais le coin du cyprès : ma fontaine était là, ruisselante d'eau. Ah, dès qu'elle me voyait, elle se mettait à faire sa fière, tout en argent; le vent la balançait dans le soleil. Elle avait une chair bossue et fraîche comme les femmes. "

Bien sûr, celui qui parle, ce n'est pas l'auteur. Ceux qu'il fait parler, ce sont des artisans, ici un fontainier, ailleurs un boucher, un potier. Ces hauts plateaux, entre Lure et Durance, sont peuplés de poètes et de sages :

" La vie, c'est de l'eau. Si vous mollissez le creux de la main , vous la gardez. Si vous serrez les poings, vous la perdez. "

" Ce qui compte dans un vase,
   C'est le vide du milieu.    "   , dit une chanson de potier. 

Lao-tseu n'eût pas mieux dit.

C'est sûr, tout cela n'est pas inventé. Enfin, pas complètement. L'auteur est vraiment allé à la rencontre de ces habitants des hautes terres, il a beaucoup parlé avec eux, il les a longuement écoutés. Comme dans cette scène :

   "  Il y a une déesse de la pluie. J'arrivais un jour au village haut du Ronjon (1). Plein été torride avec un plateau nu, brûlé de soleil, et tout sonnant comme une terre moite. Plus d'herbes. Tout le village était réuni sur la place qui domine les fonds de vallée au-delà du plateau. Je regardais en bas : des nues amoncelées versaient une pluie toute convulsée.
   " Elle vient, elle vient ", criaient les hommes.
   Au bord du rempart, on avait placé la "mounine", une petite poupée d'argile, et chacun venait cracher en disant :
   " Fais venir la pluie pour te laver. "
   Un coup  de vent jeta vers nous une vague de nuages et d'éclairs. On se réfugia sous un hangar. La pluie dansa sur le pays pendant plus d'une heure, il y avait de la joie sur tous les visages.
   Comme la pluie s'en allait, une femme sortit du hangar, se tourna vers le fuyant nuage :
   " Tiens, voilà pour toi ! "
   Et, à pleine main, elle lui envoya un baiser. "

Qui dira que c'est inventé ? Pas moi. J'ai assisté, au moins une fois dans ma vie, il y a très longtemps, bien avant la télévision, c'est dire, à une scène de ce genre.

Qui dira que les gens de ce pays ne parlaient pas comme ça ? Ils parlaient comme ça avant la télévision, et même encore un peu après. J'ai connu il n'y a pas si longtemps un vieux monsieur qui pouvait dire d'un animal qu'il "avait de l'amitié".

Mais tout de même. En plus, pour nous faire croire dur comme fer à tout ça, il y a le magicien qui se met de la partie : "le vent la balançait dans le soleil" ... "La pluie dansa sur le pays pendant plus d'une heure" ... "Nuit à plus retrouver ma main droite, elle était partie là devant à chercher des buissons, plus moyen de la faire retourner. " C'est lui qui fait exister pour nous ce monde merveilleux, d'un merveilleux parfois très inquiétant, où la pluie danse, où les mains s'escapent comme des chiennes de chasse en maraude, où les "fermiers de pierre aux yeux de papillon" écoutent "les enseignements sacrés" de la pluie, du vent, de l'orage.

Et c'est ce mariage de choses vues et de chose imaginées, rêvées, de mots entendus et de mots savamment choisis, qui fait l'enchantement puissant de cette forgerie d'histoires :

   " Je suivais Joselet ; n'ayant pu le saisir de bon matin au moment où il buvait son champoreau au bar des tanneurs, je le suivais par son chemin de remontée, au coeur de la colline d'Aures. On allait donc ainsi, alignés nez à nuque sur un kilomètre de long : Joselet, moi, l'orage. Celui-là tapait déjà à tour de bras sur la ville comme sur un vieux chaudron. Joselet, quoique d'âge, a un pied de bouc qui fait merveille en colline. Il tenait sa distance. Le moins gaillard des trois c'était sûrement moi. L'orage me cinglait les mollets de coups de grêle. Je pensais : "Si ça nous laissait arriver à Bandière. " Il y a là de vieux fours à chaux qui font cave; on est à l'abri. ça nous laissa arriver, mais juste. La pluie se mit à tomber épaisse comme un foin qu'on jette du grenier. Je fis : "ah, pas moins..." en entrant dans le four la tête baissée. comme je rabattais le col de ma veste :
   " Oui, c'est un porc de temps", fit Joselet.
   Il était là.  "

On se dit qu'avec celui-là pour guide, on sera toujours partant pour un tour dans les collines. On est un peu comme ces écoliers qui suivent de confiance la chercheuse d'enfants :

   " Il y a la chercheuse d'enfants. Celle-là, c'est une femme toute pâle, vidée de sang. Elle sort des bois sur le coup de quatre heures du matin et elle va guetter à la porte des écoles communales. Il faut dire qu'au plein milieu de ce plateau, tout entouré de désert et de sauvagines, il y a des écoles primaires à l'usage des enfants des fermes. Ce sont des bâtiments à allures de forteresse, aux murs bombés, aux cours grillagées pour soutenir l'assaut de la solitude et du mystère.
   Les enfants sortent de là en se tenant la main, et ils partent seuls sur le plateau pour des quatre ou cinq kilomètres dans cette lumière de fin du monde qui tombe du ciel au crépuscule. Alors, la femme, toute pâle, s'avance des enfants. Elle ne dit rien. Elle n'a besoin de rien dire, elle regarde les enfants avec ses beaux yeux. Ils sont comme de la pervenche avec du bleu et du vert et de l'innocence et tout constellés d'images avec des rois d'or, des prés où dansent des chèvres rousses, des abeilles porteuses de miel, des saules avec de l'eau, des poupées qui disent "papa-maman" et des grandes mers à l'usage des petits enfants, avec des bateaux pour de vrai, qu'on fait partir rien qu'en soufflant avec ses joues. Elle ne dit rien, elle regarde les enfants, puis elle tend vers eux sa main blanche, comme un sorbet à la crème. Les enfants prennent cette main, toute la farandole s'en va à petits pas, petitpatapon dans le désert du plateau et l'on n'en retrouve jamais plus rien, ni os, ni dent, ni tablier, ni ruban de cheveux. Plus rien. "

Je me dis que cette histoire de chercheuse d'enfants pourrait aisément être comprise comme une allégorie du conteur et de son auditoire. Comme les enfants fascinés par les merveilles qu'ils voient dans les yeux de la femme toute pâle, nous voilà enchaînés aux paroles du Conteur. On le suivrait jusqu'au bout du monde.

Un tel magicien du conte, un tel inventeur de paroles inouïes, il n'en naît pas un  en plusieurs siècles. Nous avons eu la chance que ce soit dans notre langue et de nos jours qu'il se soit incarné.


Note 1 -

Je n'ai trouvé aucune trace d'un village du Ronjon dans le département des Alpes-de-Haute-Provence ni en Provence. Ce village, qui semble authentifier le récit, serait-il imaginaire ? L'éditeur du texte dans  la Pléiade n'en souffle mot.



Jean Giono ,   L'Eau vive   ( NRF Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade )



Photo : Jambrun