samedi 29 novembre 2014

Nos cousins méconnus

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Ces deux extraordinaires photos ont été prises en République Démocratique du Congo par le photographe Christian Ziegler, collaborateur régulier du National Geographic Magazine . Elles font partie d'une série primée par le World Presse Photo Contest pour 2014. Elles représentent des singes Bonobos. Les Bonobos, espèce menacée de disparition rapide (leur population actuelle est estimée à 50 000 individus), sont, avec le chimpanzé commun, les primates les plus proches de l'homme, dont ils partagent 98,7% du génotype.

Ces photos sont si saisissantes, si émouvantes, qu'elles se passent, à mon avis, de tout commentaire.


http://www.worldpressphoto.org/awards/2014



Philippe  Descola , Par-delà nature et culture  ( Gallimard / Bibliothèque des Idées )

Jean-Marie Schaeffer ,  La Fin de l'exception humaine  ( Gallimard, NRF essais )



( Posté par : Guy le Mômô )




mardi 25 novembre 2014

" W ou le souvenir d'enfance " , de Georges Perec : reconstruire le sens

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Il est à première vue déconcertant, ce texte. Mais il se révèle vite, à la lecture, un des plus beaux, des plus éclairants, des plus  émouvants que Georges Perec ait écrits.

Déconcertant au premier abord. Il est construit en effet sur l'alternance de deux séries de chapitres qui, à première vue, n'ont pas de rapports entre eux et sont écrits de deux manières très différentes.

La première série développe la description, à partir des souvenirs d'un narrateur, d'une société imaginaire, W , située par lui sur une île quasiment inaccessible des parages du Cap Horn, et toute entière vouée au culte et à la pratique du sport. Cette description se présente comme logiquement cohérente, frappe par son souci d'exactitude, de précision constante, presque maniaque. On y découvre progressivement les règles d'un jeu social apparemment très compliqué, mais sans doute beaucoup plus simple qu'il n'y paraît au premier abord. Son sens se précise et se dévoile progressivement, de façon continue.

La seconde série, dont les chapitres alternent régulièrement  avec ceux de la première, note des souvenirs d'enfance de l'auteur lui-même. Elle s'oppose, presque terme à terme, à la seconde, par le caractère fragmentaire et discontinu de ces souvenirs, malgré l'effort pour leur conférer la plus grande netteté possible ; en l'absence de souvenirs, l'auteur tente aussi d'y suppléer, afin de parvenir se représenter un passé qui le fuit, à l'aide de documents (photographies, par exemple). La cohésion, la continuité  de ces évocations restent approximatives. C'est une évocation pleine de trous, pleine  de silences, pleine de vides, à l'inverse de l'autre.

Un lien entre les deux séries nous est indiqué par l'auteur lui-même, une première fois vers le début du livre, puis, plus nettement, sur la fin. La fiction de la société de W  lui a  été inspirée par des séries de dessins que, dans son enfance, vers l'âge de dix/douze ans (c'est-à dire à la fin des années quarante ou au début des années cinquante), il réalisait régulièrement, en les accompagnant de quelques notes, où le monde de W était déjà esquissé. Ces dessins représentaient des sportifs, des athlètes musculeux, des sortes de surhommes, comme on pouvait en voir  sans doute dans des BD de l'époque. Rappelons que les premiers  Jeux Olympiques de l'après-guerre eurent lieu à Londres en 1948, suivis de ceux d'Helsinki en 1952. Les dessins de Perec doivent être contemporains des premiers. C'est beaucoup plus tard qu'ayant retrouvé ces dessins, ils lui ont donné l'idée de développer la description de la société de W .

La question que se pose le lecteur, et que, guidé par les singuliers contrastes entre les deux séries de textes, il ne va pas tarder à résoudre, est de savoir quels liens secrets les unissent, afin de découvrir la cohérence du sens de l'ensemble.

Perec est né à Paris en 1936, de parents juifs arrivés de Pologne au milieu des années vingt. Engagé volontaire en 1940, son père est tué au front la même année. Pour le protéger des persécutions, sa mère le fait passer en zone libre dès 1941, parmi d'autres enfants, fils et filles de soldats tués au champ d'honneur, dans un convoi de la Croix Rouge. Il n'a pas encore six ans. Il passera toute la guerre à Villard-de-Lans, avant de revenir à Paris pour y être adopté par une de ses tantes.

C'est sur le quai de la gare, au moment de monter dans le train qui l'emmène en zone libre, que Georges Perec voit sa mère pour la dernière fois. Internée à Drancy, elle sera déportée en Allemagne, où elle disparaîtra, probablement à Auschwitz,  vers 1943. " Nous n'avons jamais pu retrouver de trace ni de ma mère ni de ma soeur.", écrit Perec. " Il est possible que,  déportées en direction d'Auschwitz, elles aient été dirigées sur un autre camp ; il est possible aussi que tout leur convoi ait été gazé en arrivant ". Nacht und Nebel. De son dernier contact avec sa mère, l'enfant ne gardera qu'un souvenir flou, peut-être reconstruit, l'image d'un mouchoir blanc qu'on agite...

Ce qui frappe dans l'évocation de cette enfance, c'est (du point de vue de l'enfant) le défaut de cohérence, le défaut de sens, la discontinuité. De sa mère, aucun des adultes qui l'entourent ne lui parle; on peut se demander si, bientôt, il se souvient encore qu'il a eu une mère et un père. Dans le souci de le protéger, on ne lui dit évidemment pas qu'il est Juif ; des "tantes" et des "oncles" apparaissent, puis disparaissent. La guerre elle-même, à Villard-de-Lans, paraît abstraite, à peine réelle. C'est tout juste si quelques soldats italiens, guère redoutables, puis deux officiers allemands, rappellent qu'on est dans un pays occupé.

Ainsi s'éclairent la discontinuité, le manque de cohérence, de ces souvenirs d'une enfance vécue dans le silence, le non-dit et l'absence.. On peut penser que, de retour à Paris, l'enfant ne sera pas mis par ses parents adoptifs brutalement en face de la vérité. Une vérité terrifiante sur un monde terrifiant, dont le destin de cet enfant est  le produit.

C'est cette vérité que l'histoire de W a pour fonction de rétablir. Elle est là pour dévoiler la réalité du monde où cet enfant a vécu et où il continue de vivre. Où nous continuons de vivre.

L'histoire de W est une utopie rose qui vire rapidement au noir. Sur cette île du bout du monde, où la campagne ressemble à ce qu'elle est du côté de Villard-de-Lans ou quelque part en Bavière, du côté de Nuremberg, les habitants ont imaginé d'organiser leur vie sociale autour de la pratique et du culte du seul sport, apparemment dans l'esprit des préceptes de Coubertin. Le talent de Perec, allant du registre du burlesque le plus débridé à celui du fantastique le plus inquiétant, fait merveille pour nous décrire cette société construite en totalité autour d'un seul principe, En totalité. Une société totalitaire, qu'on ne peut guère comparer qu'aux sociétés décrites par Kafka, par exemple dans le Château . L'idéal sportif dérivé de Coubertin sert d'alibi et de paravent à des pratiques collectives qui laissent loin derrière elles même les horreurs du nazisme ou du stalinisme. Le lot de presque tous y est de tenter de survivre par n'importe quel moyen, sous le regard de dirigeants inaccessibles, imprévisibles, impitoyables. Les enfants sont élevés dans l'ignorance la plus totale de ce qui les attend dès leur entrée dans le monde des adultes.

L'enfant Georges Perec aura  lui aussi vécu dans l'ignorance de l'horreur du monde où il vivait. Un monde où, si l'on avait la malchance d'être  du mauvais côté, il n'y avait plus qu'à tenter de survivre par n'importe quel moyen, avec très peu de chances de  s'en sortir. A l'instar des enfants de W qui ne découvrent qu'au dernier moment la réalité de la société où ils vont vivre, Perec ne découvrira vraiment l'horreur dont sa mère a été une des victimes que bien plus tard, devenu adulte, dans le livre de David Rousset,  L'Univers concentrationnaire , et c'est de la lecture de ce livre qu'est née la décision de développer la fiction de W , dans un sens que l'enfant qui l'avait esquissée n'avait sans doute pas envisagé. C'est cette fiction qui va lui rendre la cohérence de son destin, c'est elle qui va nous la faire appréhender.

Mais ce n'est pas seulement la société aberrante mise en place par l'avènement du nazisme à quoi la fiction de W renvoie métaphoriquement. Certes, on sait quelle place privilégiée le nazisme réservait au sport. Mais c'est vers 1948, à l'époque des J.O. de Londres, que le jeune Perec dessine ses athlètes super-musclés. Né un peu plus tard que lui, j'ai participé à l'engouement que les exploits des sportifs, à l'époque des J.O. d'Helsinki ( ah! Zatopek ! ah ! Mimoun !), suscitait chez les gamins de mon âge. Il y a dans le culte du sport, de la performance, de la victoire  sportive, quelque chose qui a à voir de près avec l'esprit du totalitarisme. Et l'on sait à quelles dérives la quête de la gagne  à tout prix a donné lieu, dans toutes les disciplines sportives, et pas seulement à l'échelle des ambitions individuelles. Je ne sais pas ce que Perec, devenu adulte, pensait de la place du sport dans nos sociétés, mais je pense que le temps où l'enfant qu'il avait été voyait les athlètes comme des surhommes parés de toutes les séductions était depuis bien longtemps révolu pour lui.

Livre bien troublant que W ou le souvenir d'enfance . Perec y médite sur ce que le nazisme a fait de son enfance à lui, montre comment cette enfance a été massacrée sans même qu'il en ait conscience. Mais il nous incite aussi à méditer sur les dégâts que l'ignorance et le mensonge exercent sur toute enfance. Le monde de W, c'est le monde du nazisme et des sociétés totalitaires; mais c'est aussi, de façon larvée, et d'autant plus inquiétante, le monde où nous vivons. A la fin du livre, l'auteur rappelle qu'au début des années 70, à l'époque de la parution du roman, le régime de Pinochet avait transformé plusieurs ilots de la Terre de Feu, là où l'enfant Perec avait situé la première ébauche de W , en camps de déportation.

On comprend mieux, en lisant W ou le souvenir d'enfance , que le motif de la disparition hante l'oeuvre de Perec. Disparition, ici, des souvenirs d'enfance, une enfance qui ressemble à une maison ruinée, dont des pièces entières -- les pièces essentielles -- auraient été anéanties, comme si elles n'avaient jamais existé. Dans La Disparition, une lettre a disparu sans crier gare, sans laisser d'adresse, sans qu'on puisse s'expliquer sa disparition : la lettre e . Derrière le jeu littéraire, derrière le défi apparemment un peu  fou que se lance l'écrivain, se cache une fatalité. Le roman ne nous dit jamais que cette disparition a été programmée par l'écrivain. Tout se passe comme si elle s'était imposée à lui comme un fait, et le lecteur, quant à lui, n'en prend que progressivement conscience. Perec aura donc dû écrire son roman sans pouvoir s'appuyer sur la lettre e : e, la plus féminine des voyelles, marqueur grammatical du féminin en français, la plus blanche des voyelles, évanescente, souvent muette, élidée, incessamment menacée de disparition ... la lettre de la mère. Ce roman qui ressemble à un jeu gémit à chaque instant du manque le plus cruel, dit à chaque ligne la mutilation qui l'a engendré et qu'il est chargé, sans doute, de tenter de guérir. Il affirme en effet, dans le même mouvement qui ressasse le manque, le triomphe de la volonté de vivre : on peut écrire, on peut créer sans le e. On peut continuer à vivre sans la mère. La souffrance n'a pas détruit Perec comme elle a détruit, peut-être, un Primo Levi. L'écriture aura été pour lui un moyen de la surmonter et de se reconstruire. Retourner la souffrance du manque pour en faire une force.

Je ne crois pas que, dans le paysage littéraire français du XXe siècle, la place reconnue généralement à Georges Perec soit vraiment celle qui lui revient. Je le compte, pour ma part, parmi les plus  grands.


Georges Perec ,  W ou le souvenir d'enfance    ( Gallimard / L'Imaginaire )

Georges Perec ,  La Disparition   ( Gallimard / L'Imaginaire )



dimanche 23 novembre 2014

Nobels japonais

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1  /

-- Tu connais Ken Zabureau ?

-- Ouais.



2 /

Elle  -- Ken, fémoizazulburo.

Lui -- Ouais.

Elle -- Koko beau ! ah ... bébé !

Lui -- Olé !


3 /

-- Tu veux une Suze, Uki ?

-- Tu crois pas qu'il est un peu tôt, Yota ?

-- Alors un kawa , Bata (1)


Note 1 -

Selon d'autres sources, le serveur s'appelle Saki. Plutôt que de Nobels japonais, il s'agirait alors plutôt de nos belles japonaises.



Kenzaburô Ôé  ,  Seventeen   ( Folio )

Kôbô Abé ,  La Femme de sable  ( Folio )

Yasunari Kawabata , Pays de neige  ( Le Livre de poche / Biblio )


- Ken  Zabureau ? -- Ouais.

vendredi 21 novembre 2014

Je me souviens (3)

1178  -


Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

" Vastes oiseaux des mers ", déjà, c'est magnifique. mais la merveille, ce sont les deux dernier vers :

Qui suivent, indolents compagnons de voyage ...

Si tu fais bien fonctionner l'e muet-qui-ne-l'est-pas , puis si tu mets les accents d'intensité au bon endroit, tu as d'abord la glissade en vol plané, puis l'ample battement régulier des ailes...

Le navire glissant sur les gouffres amers

Alors là, la glissade, tu l'as en continu, sans compter l'épure horizontale / verticale.

A-t-on jamais rien écrit de plus beau ?

C'est là que tu vois que la lecture silencieuse est une hérésie, au moins quand il s'agit de littérature. Un texte est fait pour être dit à haute voix. C'est  ainsi qu'au début du XXe siècle encore, les amateurs de littérature avaient coutume de lire. Un texte, il faut se le mettre en bouche, lentement, longuement. Musique... Jouissance de la musique des mots.

Vers le milieu des années cinquante, un lycéen avait toutes les chances (si on peut parler de chance) de ne jamais entendre parler de Baudelaire. Trop sulfureux, sans doute, pour être étudié en classe, devaient penser la plupart des profs de lettres et l'immense majorité des parents d'élèves. Et si tu te lançais dans des études de lettres, pour peu que Baudelaire n'ait été inscrit au programme ni de la licence ni du Capes ni de l'agreg, eh bien tu sortais de tes années d'étude sans jamais avoir étudié un poème de Baudelaire ni même avoir entendu un prof parler de lui. C'est ce qui m'est arrivé.

Je me souviens d'un jeune prof de lettres de vingt-cinq ans, au milieu des années soixante, préparant sur le coin d'une table, dans un café du centre de la belle ville de Sens, ses cours sur Baudelaire et sur les Fleurs du mal , qu'il avait choisi d'étudier avec ses élèves de terminale. Dans le juke-box, Salvador chantait "Le travail c'est la santé " . Heureuse époque où le prof de lettres, en terminale, était libre de fixer son programme comme il l'entendait. C'est comme ça qu'en 58, notre prof de terminale au lycée du Mans nous avait fait découvrir Ionesco et Beckett en nous lisant, assis sur le coin du bureau, Les Chaises et Molloy. Il s'appelait Gérard Genette. Tu parles d'un luxe. Mais nous n'en savions rien. Lui non plus, peut-être.



mardi 18 novembre 2014

Les gros thons ne sont pas ceux qu'on pense

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" Le plus grand péril de l'existence vient du fait que la nourriture des hommes est toute entière faite d'âmes "
                 ( Le chamane Ivaluardjuk , à l'explorateur Knud Rasmussen )

" La question du sujet animal est potentiellement traumatisante pour l'humain (occidental) "
                 ( Dominique Lestel ( Les origines animales de la culture ) )

Les entreprises de pêche industrielle d'Europe et du monde entier exultent : les populations de thons rouges -- une espèce que l'on croyait, encore il y a peu, menacée d 'extinction, victime de la surpêche -- sont en nette augmentation. Et de réclamer aussitôt une révision des quotas à la hausse : et pourquoi non,  puisque les stocks se gonflent, puisque la ressource augmente ?


Les stocks, la ressource ... Même aux époques pas si lointaines où l'anthropophagie était encore une pratique relativement répandue, les hommes n'ont jamais eu l'idée d'appliquer ces catégories à d'autres hommes. Ils les réservent aux animaux et aux plantes, c'est-à-dire à tous les autres êtres vivants, qu'ils rejettent dans le domaine de la nature. Tandis que nous, les humains, n'est-ce pas, nous ne relevons pas de la nature : notre domaine privilégié, exclusif, c'est celui de la culture. Notre espèce a inventé la culture, et c'est pour cela qu'elle est unique en son genre. L'Homme a été créé pour dominer la nature et pour l'exploiter : c'est ce que nous ressassent les monothéismes bibliques.


Je suis passé un jour à proximité d'un train chargé de porcs, à l'arrêt aux portes d'un abattoir. Les cris déchirants, terrifiants des bêtes me parvenaient à des centaines de mètres de distance. Elles savaient, à n'en pas douter, à quel sort elles étaient réservées,  et elles appelaient au secours. Il y avait dans l'air comme une odeur d'Auschwitz.

Reléguer, comme nous le faisons, tous les autres êtres vivants dans le domaine de la nature, c'est nous arroger le droit d'employer, pour parler d'eux, des mots comme stocks ou comme ressources , des euphémismes qui débouchent directement sur l'univers de la mise à mort à l'échelle industrielle sans parvenir à l'escamoter. L'univers des élevages en batterie. Celui des chalutiers géants.

Même les déportés qu'on gazait dès leur arrivée à Auschwitz n'appréhendaient pas l'imminence de leur fin, comme ces porcs entassés dans ce train l'appréhendaient. La raison en était simple : ils étaient hors d'état d'imaginer que d'autres hommes seraient capables de les traiter un jour comme du bétail qu'on mène  à l'abattoir. Mais justement, pour légitimer leur entreprise de mise à mort industrielle d'autres êtres humains, les nazis avaient pris soin d'inventer la catégorie de sous-hommes, rejetant ainsi leur victime dans le camp de la nature. Le camp de la nature est un camp d'extermination.

Et si, sans le savoir, sans en avoir conscience, j'étais un thon ? un gros thon ? un foutu thon ? un bougre de thon ? Je n'irai pas jusqu'au roi des thons, par pure modestie.

Mais alors, mais alors, ça changerait tout. Si je suis thon, quand j'ouvre ma boîte de thon ( à l'huile d'olives, à la  tomate, aux aromates ), qu'est-ce que je vais manger ? Un frère, un beau-frère, un cousin, un père, un parent en tout cas. Il ne me restera plus, mon forfait perpétré, qu'à écrire un livre dont le titre sera Pourquoi j'ai mangé grand-père ... Et ce qui vaut pour les thons vaut pour les veaux, vaches, cochons,  poulets , gambas, fruits de mer, etc.. etc.. Tous, frères, soeurs, cousins, cousines. François d'Assise savait ça. Mais nous, on préfère ne pas le savoir, faire comme si on ne le savait pas. Ouarf  Ouarf  Ouarf ! On sait bien qu'on n'est pas des thons ! On est les humains, c'est-à-dire les rois du monde ! Et avec des théories à la thon comme celle-là, nous autres, les rois du monde, qu'est-ce qu'on va bouffer ? Car il s'agit de BOUFFER ! Et on est déjà plus de sept milliards d'exemplaires de l'espèce humaine sur la terre, et c'est pas parti pour diminuer. Alors, tu penses que l'avenir du thon rouge, je m'en tape. Je veux BOUFFER.  On veut BOUFFER . A BOUFFER !

A vrai dire, François d'Assise n'était pas le seul à savoir que les animaux (et les plantes) sont nos frères et soeurs, et proches parents, mais il faut reconnaître que, dans nos cultures d'Occident, il fut un des rares à en avoir conscience, et à le dire. Aujourd'hui, grâce à  toutes les avancées de la génétique, de la biologie, de la paléontologie, de la zoologie, nous le savons beaucoup mieux, mais nous continuons de faire comme si nous ne le savions pas : c'est que divulguer ce secret de polichinelle risquerait de nuire à la croissance, n'est-ce pas, la fameuse croissance, après laquelle tout le monde court. Le problème est que l'on a de plus en plus nettement l'impression que la  croissance des sociétés humaines se paie par la décroissance de toutes les autres formes de vie sur la terre. Depuis 1950, en un peu plus d'un demi-siècle, le nombre d'humains sur la terre est passé de 2,5 milliards à 7,3 milliards; il a pratiquement triplé. Pendant la même période, combien d'espèces animales (et végétales) ont parcouru un trajet inverse ?

Les Indiens d'Amazonie ou du  grand Nord canadien, dont parle Philippe Descola dans son livre Par-delà nature et culture , ne voient pas du tout, eux, les choses comme nous. Figurez-vous que la différence entre nature et culture, ces gens-là, ils connaissent pas. Il n'y a pas pour eux l'espèce humaine et puis tout le reste, Ils ne se sentent pas du tout les représentants d'une espèce en quoi que ce soit supérieure, en quoi que ce soit privilégiée. Ils se sentent pris dans le continuum du vivant, parmi les arbres, les plantes, les animaux, avec lesquels ils entretiennent des rapports d'interdépendance, de solidarité, de parenté et de respect. Oui, bon, d'accord,  va-t-on me répondre, mais c'est des sauvages, perdus au fin fond de leurs forêts, de leurs steppes. Eh bien, ces sauvages, si j'en crois Philippe Descola, ont développé des cosmologies autrement plus subtiles que l'idée que nous nous faisons généralement en Occident de notre place dans le monde et de notre rapport avec la nature.

Les Indiens Achuar, qui vivent de part et d'autre de la frontière entre l'Equateur et le Pérou et font partie des tribus de l'ensemble jivaro,  " disent que la plupart des plantes et des animaux possèdent une âme ( wakan ) similaire à celle des humains , une faculté qui les range parmi les "personnes" ( aents ) en ce qu'elle leur assure la conscience réflexive et l'intentionnalité, qu'elle les rend capables d'éprouver des émotions et leur permet d'échanger des messages avec leurs pairs  comme avec les membres d'autres espèces, dont les hommes ", écrit Philippe Descola. " Les singes laineux, lui explique un Achuar, les toucans, les singes hurleurs, tous ceux que nous tuons pour manger, ce sont des personnes comme nous. Le jaguar aussi c'est une personne, mais c'est un tueur solitaire ; il ne respecte rien . Nous, les " personnes complètes ", nous devons respecter ceux que nous tuons dans la forêt car ils sont pour nous comme des parents par alliance. Ils vivent  entre eux avec leur propre parentèle; ils ne font pas les choses au hasard; ils se parlent  entre  eux ; ils écoutent ce que nous disons ; ils s'épousent comme il convient. Nous aussi, dans les vendettas, nous  tuons des parents par alliance, mais ce sont toujours des parents. Et eux aussi ils peuvent  vouloir nous tuer. De même les singes laineux, nous les tuons pour manger; mais ce sont toujours des parents".

C'est pourquoi les pratiques de chasse, chez ces Indiens, s'accompagnent de rituels destinés à apaiser la colère de l'âme de l'animal qu'on a tué ainsi que le désir de vengeance de ses congénères, et en même temps à gagner leur bienveillance. La dépouille de l'animal tué n'est pas abandonnée aux prédateurs, mais fait l'objet de véritables rituels funéraires.

" Dans  l'esprit des Indiens, poursuit Philippe Descola, le savoir-faire technique est indissociable de la capacité à créer un milieu intersubjectif où s'épanouissent des rapports réglés de personne à personne : entre le chasseur , les animaux et les esprits maîtres du gibier , et entre les femmes, les plantes du jardin et le personnage mythique qui a engendré les espèces cultivées et continue jusqu'à présent d'assurer leur vitalité. Loin de se réduire à des lieux prosaïques pourvoyeurs de pitance, la forêt et les essarts de culture constituent les théâtres d'une sociabilité subtile où, jour  après jour, l'on vient amadouer des êtres que seuls la diversité des apparences et le défaut de langage distinguent en vérité des humains. "

Ainsi tend à s'effacer la frontière et la distinction entre un monde humain de la culture et une nature inhumaine et "sauvage". " A mille lieues du " dieu féroce et taciturne " de Verlaine, écrit Descola, la nature n'est pas ici une instance transcendante ou un objet à socialiser, mais le sujet d'un rapport social ; prolongeant le monde de la maisonnée, elle est véritablement domestique jusque dans ses réduits les plus inaccessibles ".

De semblables conceptions cosmologiques, ainsi  que les pratiques qui en découlent, se retrouvent sur un vaste espace géographique allant de la haute Amazonie à la Sibérie en passant par les steppes du grand Nord canadien. Mais on en retrouve l'équivalent dans d'autres régions du monde.

 " Les rites de chasse et de naissance inuit, écrit Descola, témoignent de ce que les âmes et les chairs, si rares et si précieuses, circulent sans trêve entre  différentes composantes de la biosphère définies par leurs positions relatives et non par une essence donnée de toute éternité ; de même qu'il faut du gibier pour produire les humains -- comme aliment, certes, mais aussi parce que l'âme des phoques harponnés, renaît dans les enfants --, de même il faut des humains pour produire certains animaux -- les restes des défunts sont abandonnés aux prédateurs, le délivre est offert aux phoques et l'âme des morts retourne parfois vers l'esprit qui régit le gibier marin ". Les thons, par exemple...

Comme nous voilà loin, nous autres Occidentaux "civilisés", de ces merveilleux et subtils échanges ! Il y a bien longtemps que nous avons rompu avec cette compréhension fine de rapports harmonieux, équilibrés, mesurés, tempérés, entre l'homme et son environnement. Comme l'idée que nous nous faisons de la "nature" paraît lourdement grossière, confrontée aux conceptions de ces "primitifs" ! Le pire est que ce dualisme sommaire, appauvrissant, mortifère, est aujourd'hui en passe -- urbanisation et démographie galopantes aidant -- d'être adopté par des pans de l'humanité de plus en plus vastes. De jour en jour, les hommes détruisent davantage l'écosystème global et mondialisé dont ils sont pourtant partie intégrante et solidaire, et dont leur existence dépend. Comportement immodeste, irresponsable et suicidaire. Celui d'une sacrée bande de thons ? Respect pour les thons. Respect.


Philippe Descola ,  Par-delà nature et culture  ( Gallimard / Bibliothèque des sciences humaines )

Dominique Lestel,  Les origines animales de la culture  ( Flammarion, Champs essais )


Note -

Les premières pages de Par-delà nature et culture, où l'auteur expose les enseignements de ses observations d'ethnologue, notamment chez les Indiens Achuar, sont essentielles et décisives pour suivre le propos et la cohérence d'un livre dense (et difficile, en raison de son haut degré d'abstraction et de généralité), où les enjeux philosophiques, épistémologiques et existentiels apparaissent indissolublement liés. Mais j'avoue que j'ai eu du mal à suivre Descola dans sa critique de certains aspects des thèses de Lévi-Strauss dans son Anthropologie structurale . Pour y parvenir, encore eût-il fallu que je... que j'eusse... Ah mon dieu qu'c'est embêtant d'être à ce point ignare, Ah mon dieu qu'c'est  embêtant d'être si ignorant ... Et pourtant j'y ai eu mis le nez dans l'Anthropologie structurale, du grand Claude, mais c'était il y a bien longtemps.



lundi 17 novembre 2014

Le ciron de ces dames

1176 -


" Il vaut mieux être animal qu'homme, insecte qu'animal, plante qu'insecte, et ainsi de suite.
  Le salut ? tout ce qui amoindrit le règne de la conscience et en compromet la suprématie. "

                                                                                     ( Cioran)


Parce que je possède une teinture de culture scientifique suffisante pour le comprendre, je sais qu'entre le monde réel et la conscience que j'en ai et que j'ai de mon rapport avec lui, la distance est immense. Certes je n'ai garde d'ignorer que mon appréhension sensorielle du monde et de mon rapport avec lui contient une part de vérité intuitivement accessible. Après tout, c'est en observant la chute d'une pomme que Newton fut mis sur le chemin des lois de la gravité. Cependant, l'essentiel, au quotidien, me reste inaccessible, comme d'ailleurs à tous mes semblables, même aux esprits scientifiques les plus éminents;  du moins, je l'imagine ainsi. Dans la vie quotidienne, Max Planck ne passait pas tout son temps à manipuler des équations et à parfaire l'hypothèse quantique, il faisait aussi de la musique, des enfants à sa femme, s'intéressait à la politique, etc.

Cependant, seule la science (et non la philosophie, encore moins la religion), à partir du moment où ses résultats sont avérés, est en mesure de m'éclairer vraiment sur la nature réelle du monde qui m'entoure, sur ma propre nature et sur les échanges que mon corps vivant entretient avec le monde. A condition d'être moi-même en mesure d'accéder à une compréhension suffisante des concepts et des démonstrations scientifiques. Ce qui, en ce qui me concerne, est loin d'être toujours le cas, je le reconnais humblement.

Je m'intéresse autant qu'un autre aux spéculations philosophiques, aux croyances, aux mythes, aux préceptes éthiques des religions. Cependant ces domaines échappent entièrement à la règle de la vérification expérimentale qui prévaut dans le champ des sciences de la nature. Personne ne prouvera jamais la vérité d'un système philosophique ou d'une religion. Seule la connaissance scientifique est soumise à la règle de la preuve.

A la lumière de la connaissance scientifique, comment puis-je me définir ? Qu'est-ce que je suis ? Un être vivant, c'est-à-dire  -- comme tous les organismes vivants, de la bactérie à l'éléphant -- un système thermodynamique ouvert échangeant incessamment de la matière et de l'énergie avec son milieu -- un milieu compatible avec le maintien de son existence, pour une période plus ou moins brève. Le moment de la mort est celui où ces échanges nécessaires au maintien de la vie cessent définitivement. Pouètte.

Qu'est-ce que ma conscience ? Une fonction (elle n'est pas la seule) adaptative assumant (partiellement) la régulation du système. Il est plus que probable qu'à la mort cette fonction s'interrompt définitivement. Pfffuitt.

Qu'est-ce que je suis ? Un nuage d'atomes provisoirement associés par des liaisons électromagnétiques et qui finiront (souvent bien après la mort physique) par se dissocier entièrement.

Insignifiant animalcule perdu à la surface d'une dérisoire machine ronde perdue au fin fond d'un trou du cul galactique de l'immense Univers. Sous-ciron pascalien. A peine plus gros que la moindre bactérie  et combien moins efficient.

" Ce matin, écrit Cioran, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ? "

A quoi bon se laver encore ? A quoi bon se lever encore ?

On peut trouver mieux, pour garder le moral, que ce que nous révèlent de notre condition les vérités scientifiques les mieux établies. Ce sont elles qui suscitent le "à quoi bon ?" de Cioran.   Elles m'aident cependant à accueillir plus sereinement l'idée de la délivrance qu'est la mort inéluctable, dans la mesure où elles me font comprendre que je vis dans une conscience superficielle et presque totalement illusoire de la réalité. Burlesque à force d'être superficielle et illusoire. Je crache sur cette conscience, poussif véhicule de lieux communs de toutes sortes, de préoccupations utilitaires de bas niveau (qu'est-ce qu'on bouffe à midi ? ai-je bien chié ce matin ?), de curiosités infantiles, le tout nageant dans un bain-marie de peurs et d'angoisses dégradantes. Peut-être est-elle un peu plus complexe et performante que celle de l'amibe ou que celle de mon chat, mais rien ne m'en assure vraiment. D'ailleurs, si je ne me fais pas une haute idée de la conscience de l'amibe, j'ai en revanche la plus grande estime pour la conscience de mon chat, même si je ne l'ai jamais vu résoudre la moindre équation ; mais qu'est-ce que je sais de ce qui se passe dans sa tête ?

Max Planck (qui croyait en Dieu) était soutenu dans son travail de chercheur par l'ambition d'atteindre à la connaissance de l'absolu. Mais aucun homme, fût-il le plus génial des chercheurs, n'atteindra jamais à cette connaissance. Cependant la recherche scientifique fait reculer chaque jour les bornes de nos connaissances vraies -- même si elles restent partielles --, résultat qu'aucun philosophe ni aucun prophète n'a jamais obtenu ni n'atteindra jamais. Mais elle ne nous consolera jamais de l'inconvénient d'être nés. Et d'ailleurs, à quoi bon la connaissance scientifique, si c'est pour nous désespérer davantage ? Décidément, Cioran avait raison, la conscience est la merde des merdes. Vienne, vienne la mort ! Que la mort m'en délivre !


Additum -

Eh ben dis-donc ! J'étais plutôt remonté (est-ce le bon qualificatif ?) quand j'ai écrit ça. Depuis, mon point de vue sur Cioran et l'utilité de le lire a quelque peu évolué. Faudra que j'en parle.


Max Planck et la physique quantique, par Alberto Tomas Pérez Izquierdo ( collection Grandes idées de la science )

Cioran ,  Aveux et anathèmes   ( Gallimard / Arcades )

Cioran ,  De l'inconvénient d'être né  ( Folio /essais )







samedi 15 novembre 2014

Assouline chez Caubère

1174 -


Sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline consacre un billet enthousiaste à La Danse du diable, le spectacle que Philippe Caubère donne actuellement à l'Athénée-Louis Jouvet . Depuis plus de trente ans, les fans de Caubère peuvent suivre l'évolution du même projet théâtral, créé sous le titre de la Danse du diable au festival d'Avignon en 1981, puis développé et modifié sous le titre Le Roman d'un acteur, puis l'Homme qui danse , puis à nouveau la Danse du diable . Assouline se refuse à qualifier cette performance de one man's show ; c'en est pourtant bien un. Que peut-il y avoir de péjoratif, d'ailleurs, dans cette expression ? Tout acteur évoluant seul sur scène tout au long d'un spectacle se livre à un one man's show. Mais pour un Assouline, "one man's show", dieu que c'est vulgaire ! Et puis quel affreux anglicisme. Assouline préfère parler de "pur projet de théâtre". Comme si tout projet de théâtre n'était pas par nature, et dès le départ, voué à l'impur. Le one man's show- de Caubère dure trois heures. Il paraît que les spectateurs tiennent le coup ; l'acteur aussi : bravo. Il paraît aussi qu'à ce spectacle on rit beaucoup : tant mieux. A ce propos, Assouline note avec soulagement :

" Que c'est bon d'entendre des gens rire de bon coeur, d'un rire qui n'est pas le rire gras des shows télévisés ni le rire de dérision que Canal+ a incrusté dans les esprits. "

Bref, un rire de bon ton, de bonne compagnie, un rire pas vulgaire, pas grassement popu. Quand on va voir Caubère, on est entre gens de bonne compagnie. On rit, mais c'est un rire qui a de la classe. De là à y voir un rire de classe, cela nous entraînerait un peu trop loin, peut-être, dans une réflexion sur le choix des divertissements et les façons de rire comme stratégies de distinction, au sens où Bourdieu entendait ce mot.

Il faudrait évidemment vérifier, au long des trois heures que dure le spectacle, si le rire suscité par Caubère ne verse pas malgré tout, de temps en temps, dans le quasi gras ou dans la dérision de mauvais aloi ; pour cela, il  faudrait analyser en continu les rires dans la salle. Mais c 'est une tâche qui rejoindrait les travaux d'Hercule. Et puis, le rire étant une manifestation physiologique peu contrôlable, il suffit d'une toux un peu grasse, d'une complexion un peu bouffie... Rien de moins aisé à classifier que le rire, n'en déplaise à Assouline, qui préfère qualifier le rire caubérien de "moliéresque". Malheureusement, on sait que le rire moliéresque, dans les farces comme la Jalousie du barbouillé ou le Médecin malgré lui, n'est  pas toujours si distingué que cela, et que  la dérision n'est pas absente de ce théâtre, y compris dans les grandes comédies, comme l'Ecole des femmes ou le Misanthrope. D'ici à ce que Molière ait inspiré les amuseurs de Canal+, il n'y a pas loin. Et voilà les subtils distinguos assouliniens dans le lac. Le rire est le rire, impur et mélangé, surtout quand il est collectif.

Justement, lors d'une récente représentation de la Danse du diable, un de nos collaborateurs a pu enregistrer sur le vif un moment de théâtre édifiant :


( Dans l'obscurité de la salle de l'Athénée-Louis Jouvet, deux spectateurs de marque, le critique littéraire bien connu Piotr Tassoupline-Patchouline et son épouse Esther )


Esther Tassoupline-Patchouline , se tournant à demi vers son mari -- Pourquoi tu ris comme ça ?

Tassoupline-Patchouline -- Ben ... je ris . Pourquoi , y a un problème ?

Esther - Tu ris pas comme ça d'habitude.

Tassoupline-Patchouline -- Ah bon. Et je ris comment ?

Esther -- D'habitude, tu ris ... plus gras.

Tassoupline-Patchouline -- Et quoi encore ?

Esther -  Plus fort aussi. Rappelle-toi, au show de Bigard.

Tassoupline-Patchouline --  Oui mais là, c'est Caubère , on est entre gens de bonne compagnie. Et puis ça va faire bientôt trente ans que je vais écouter ses vannes, tu comprendras que je ne me morde pas les couilles . Je ris d'un rire plus...

Esther -- ... distinglé.

Tassoupline-Patchouline -- ... distancié.
Esther -- ... complice.
Tassoupline-Patchouline  -- ... de connivence.
Esther --- ...de complaisance.
Tassoupline-Patchouline -- Commence pas, veux-tu.
Esther -- Tu es sûr que tu te sens bien ?
Tassoupline-Patchouline --  Je t'emmerde.
Spectateur anonyme -- Dites donc, je sais bien que le spectacle est aussi dans la salle, mais si vous la fermiez un peu, hein ? On ne s'entend plus ronfler.
Tassoupline-Patchouline -- De couaille , de couaille ?
Esther -- De couaille, de couaille ?

( Pugilat. Entrée des pompiers. Sur la scène, Caubère, au bord du coma hypo-glycémique, perd son texte, enquille le monologue de Figaro, bifurque sur la tirade des nez. Il sent brusquement le poids des ans. Le sentiment de la  dérision du métier de saltimbanque l'écrase. Il s'écroule entre deux penderillons.  Seuls ses pieds émergent. On voit qu'il a des trous à ses semelles. Impitoyable, le public crie "escroc!... vieux ringard ! ... remboursez ! " Dans la salle, Esther Tassoupline-Patchouline, brandissant comme un trophée la moumoute de son mari, crie : "Rira bien gras qui rira la dernière " )







Je me souviens (2)

1173 -


J'ai dû visiter une fois le cimetière du Père-Lachaise. Mais ce jour-là, je n'ai pas pu y entrer. Je suis resté, coincé dans la foule, dans la montée qui y mène. De l'endroit où je me tenais, on pouvait voir les centaines de milliers de personnes qui se pressaient sur le boulevard, en ce matin  gris de février.
Elles étaient venues, comme moi, rendre un dernier hommage aux victimes de la tuerie du métro Charonne, massacrées par des policiers à l'aide de plaques de fonte arrachées au pied des arbres.

Je n'étais pas à la manifestation de Charonne. Mais j'avais participé, dans les mois précédents, à d'autres manifestations  contre la guerre d'Algérie. Manifestations toutes interdites et qui toutes donnaient lieu à des violences policières.

Le préfet de police de Paris s'appelait Maurice Papon.




mercredi 12 novembre 2014

Alerte orange sur le Var

1173 -


Extrait d’un poème griffonné sur un morceau de papier hygiénique non dentelé par un sculpteur varois pris dans une coulée de boue au moment où il s’apprêtait à couler un bronze dans le chalet de nécessité au fond du jardin :

La pluie d’ici ça dégouline
Et ça vous coule entre les doigts
ça passe par le trou des latrines
Pourquoi y a-t-il des trous dans l’toit ?
Bien sûr on peut, avec son beurre, (1)
Les trous on peut bien les boucher
ça ne sert à rien c’est un leurre
Car ça coule par les côtés
Faudrait contrôler les latrines
Les tenir droites exactement
On les met droites elles s’inclinent
ça coule irrémédiablement
Et ça vous coule dans la manche
Et ça vous longe le pourpoint
De l’avant-bras jusqu’à la hanche
Quand ça ne descend pas plus loin …

Le fragment retrouvé s’arrête là. Il semble qu’arrivé à ce point de son inspiration, l’auteur soit parti au ravin en même temps que tout le reste.
Ô tendres bruines bretonnes, où êtes-vous ?
Note 1 – « avec son beurre  » : ????


mardi 11 novembre 2014

Intranquillités

1172 -


Depuis peu ( deux ou trois ans seulement, peut-être ) sont apparus dans notre langue deux néologismes : intranquille (adj.) et le substantif associé, intranquillité . On ne sait trop qui, le premier, les a mis en circulation, et on ne le saura sans doute jamais. Il est encore trop tôt pour savoir si ces mots aujourd'hui à la mode passeront le cap de la décennie et seront admis dans les dictionnaires ; pour le moment, le Trésor de la Langue Française informatisé (TLFI) consultable en ligne, les ignore superbement.

Intranquille et intranquillité se rencontrent surtout sous la plume de journalistes et de folliculaires qui se veulent branchés et se donnent ainsi à peu de frais un petit air intello. C'est ainsi qu'un récent article du Monde consacré au chanteur et guitariste Paco Ibañez le présentait comme un homme intranquille.

Manifestement, si l'on dit de vous que vous êtes intranquille, c'est plutôt flatteur. L'intranquille , en effet, semble avoir été doté par la nature de qualités morales et de dispositions altruistes qui lui font honneur : les injustices et les horreurs de ce monde ne le laissent pas de glace mais l'inquiètent aisément, le portent à l'indignation, à la révolte. Il ne s'endort pas du sommeil de l'injuste sitôt refermé son journal , sitôt éteint son poste de télévision.  Non. Au contraire. Les nouvelles (rarement bonnes) dont il fait quotidiennement provision lui gâchent régulièrement  ses siestes et ses nuits.

Dire de vous que vous êtes intranquille ne signifie pas pour autant que vous n'êtes pas tranquille. Quand j'étais gamin, il arrivait à mes parents de dire d'un voisin (d'une voisine) : " Untel (une telle), il (elle) est pas tranquille." . Ce jugement ne m'a jamais paru flatteur, d'autant plus qu'il s'accompagnait généralement d'un geste du doigt vers le front qui laissait peu de doute sur sa signification péjorative.

N'allez donc pas dire à un intranquille qu'il n'est pas tranquille, vous risqueriez d'être mal reçu.

L'intranquille, en effet, n'est pas un pas tranquille. Même si cela peut arriver, cela reste exceptionnel.

En principe.

Car, me direz-vous, quelqu'un qui n'est pas un pas tranquille, c'est un tranquille.

L'intranquille serait donc un tranquille ?

Déduction logique mais qui semble cependant bizarre : elle semble contredire la définition que j'ai proposé plus haut de l'intranquille ; cette définition suggère fortement que  l'intranquille n'est pas tranquille.

Une conclusion provisoire semble s'imposer : méfions-nous des néologismes non encore admis par les dictionnaires faisant autorité.



dimanche 9 novembre 2014

"Autour du monde", de Laurent Mauvignier : quelle solitude que tous ces corps humains

1171 -


De Laurent Mauvignier, je n'avais lu  jusqu'ici que Dans la foule , qui ne m'avait pas vraiment accroché, en raison d'une écriture que je trouvais plutôt pâteuse et indigeste. On retrouve dans Autour du monde des préoccupations qui sous-tendaient Dans la foule : la dialectique du singulier et du collectif, la manière dont  les destinées et les comportements individuels sont largement déterminés par la relation à l'autre, au groupe, et par l'action des circonstances, dans un jeu où le hasard et la nécessité s'engendrent incessamment l'un l'autre.

Comme c'était le cas pour Dans la foule , le point de départ est un drame touchant une collectivité, cette fois le tremblement de terre et le tsunami au Japon en 2011;  comme si l'onde de choc de la catastrophe s'étendait à la terre entière, ne serait-ce que par les actualités diffusées par le radios et les télés, les quatorze épisodes, dont chacun se déroule en un endroit différent du monde, sont reliés, de façon plus ou moins ténue, à la fois avec cet événement et avec les treize autres épisodes. Ainsi passons-nous successivement  d'un port du Japon directement frappé par le tsunami à un bateau de croisière en mer du Nord, à un coin de  l'archipel des Bahamas, à Israël, à Moscou, à Dubaï, à un avion reliant Montréal au Nord des Etats-Unis, aux hauts plateaux de Tanzanie, à Rome, puis sur un voilier quelque part au large de la Somalie, puis dans une ville du Nord de l'Italie, puis en Thaïlande, puis sur les routes des Etats-Unis, entre la Californie et Atlanta, puis à Paris en compagnie d'une famille de touristes japonais.

Rien de commun entre ces différents personnages, ces différents groupes, sinon qu'ils sont en voyage, pour des motifs touristiques, professionnels, familiaux. Le roman juxtapose quatorze fragments de vies (qu'il s'agisse d'un couple, d'un groupe d'amis, des retrouvailles de deux frères, d'un travailleur expatrié, d'une famille japonaise découvrant Paris) saisies à peu près au même moment, dans les heures et jours qui suivent immédiatement la catastrophe qui s'est produite au Japon. Ce que le roman s'attache à décrire, m'a-t-il semblé,  ce sont les effets du déracinement du voyage sur les divers personnages, qu'il s'agisse des relations qu'ils entretiennent entre eux ou nouent avec les autochtones, des incidents (parfois dramatiques) provoqués par le hasard des rencontres, des prises de conscience favorisées par ce qu'ils voient ou vivent sur place, des changements que ces prises de conscience induisent en eux.

Mais autrement, rien n'incite à discerner, à la faveur de la confrontation des destinées de ces quatorze groupes humains, ne serait-ce que l'ébauche d'une communauté et d'une fraternité humaines. C'est tout juste si le livre en fait appréhender des ersatz commercialisés : les rencontres favorisées par le voyage organisé sur un paquebot de croisière, le pèlerinage familial au rêve aseptisé de Disneyland, le safari photographique où tout est fait pour que les touristes en aient pour leur argent, le séjour à Rome, dans des lieux et des décors mille et mille fois photographiés, mille et mille fois encensés comme faisant partie de ces merveilles du monde qu'il faut absolument avoir vues, au moins une fois dans sa vie; le miroir aux alouettes du casino où -- c'est sûr -- la fortune vous attend. Quand une autre réalité fait irruption dans l'existence de ces divers voyageurs, c'est généralement sous une forme cruelle  et dramatique.

Ce à quoi ce livre nous renvoie constamment, cruellement, c'est à l'irrémédiable solitude des êtres murés dans leur expérience singulière de l'existence, à laquelle aucun dialogue avec les autres ne semble capable de les arracher, sinon passagèrement, le temps d'une étreinte, d'une brève  rencontre ou d'une caresse à un chien; des êtres perdus dans un monde, au fond trop déconcertant et trop grand pour eux.

Autour du monde nous propose de la condition des êtres humains sur la terre une suite d'images cruelles et glacées. Ce qui pourrait les unir, en la circonstance, la méditation d'une catastrophe collective à l'échelle d'un pays entier, se réduit au ressassement en boucle des mêmes images télévisées, suscitant les mêmes commentaires convenus, les mêmes réactions stéréotypées. Ce ne sont pas seulement les distances kilométriques, les obstacles géographiques, qui séparent les hommes, ce sont les murs de l'incompréhension réciproque, des fossés entre conditions sociales, de l'irréductible diversité des expériences, de la violence, de l'indifférence... L'échec de la communication avec l'autre est d'autant plus insupportable qu'il répond par la négative au désir éperdu de communiquer avec lui, qui est peut-être, au fond, le seul dénominateur commun à tous les personnages de ce roman. La cassette audio sur laquelle la petite Japonaise a enregistré avec ferveur ses impressions  de voyage est le symbole de ce désir et de cet échec : expédiée aux grands-parents restés là-bas, elle ne sera jamais lue par personne.

On voudrait croire que le moment le plus heureux du voyage c'est celui où l'on  rentre chez soi. Pouvoir caresser son chien Geronimo après être allé à la rencontre des Indiens, le pied. Heureux qui comme Ulysse... C'est l'enviable sort que connaissent le groupe de jeunes touristes turcs partis nager avec les dauphins dans la mer des Caraïbes. Mais ils sont à peu près les seuls. La famille japonaise, elle, est promise à retrouver un pays dévasté et à pleurer ses morts. A chacun son Turc ? A chacun son truc.


samedi 8 novembre 2014

Trouscaillon for ever

1170 -


Pourquoi l'immortel Raymond Q. , l'auteur de Zazie dans le métro , était-il prédestiné à créer le personnage de flic le plus emblématique de la littérature universelle, l'inoubliable Trouscaillon ?

Parce que Raymond Q. , c'est-y du poulet !


( Posté par : Marcel, avatar eugènique agréé )


Eugène communique -  

Marcel ! Vous ne semblez pas avoir compris que le titre enviable d'avatar de mézigue implique de votre part un effort de mise à niveau. Lisez les billets mis en ligne par Onésiphore de Prébois, la grande Paulette sur son client, et même John Brown, vous prendrez une plus claire conscience, j'espère, de l'indigence de certaines de vos interventions. Je vous rappelle que vous êtes un avatar eugènique ragréé, et non pas agréé, comme vous semblez le croire. Autant dire que vous êtes sur un siège éjectable. Croyez que j'adhère sans réserve aux récentes propositions de Monsieur Gattaz visant à faciliter les procédures de licenciement.



Zazie dans le métro, film de Louis Malle

mercredi 5 novembre 2014

Je me souviens (1)

1169 -


Je ne souviens de Hugo Koblet.

Cette année-là, le Tour faisait étape au Mans, venant de l'Est  (de Chartres ? d'Orléans?) par la nationale qui remonte vers Paris (la RN 13 si je me rappelle bien).

Tous les kilomètres, sur la RN 13, on pouvait voir, à cette époque-là, des bornes  d'une forme spéciale, évoquant un pain de sucre, qui jalonnaient le parcours suivi quelques années plus tôt par les armées alliées remontant sur Paris. On les appelait : les bornes de la liberté.

Avec une bonne partie des habitants du village, situé à une quinzaine de kilomètres de l'arrivée, nous étions allés nous poster au bord de la route pour voir passer le peloton.

Mais d'abord la caravane publicitaire, avec Yvette Horner jouant de l'accordéon, juchée sur le toit d'une voiture spécialement aménagée.

C'était une étape de plat. Il n'y avait pas d'échappés. Tout le monde se réservait pour le sprint final.

Au milieu du peloton, nous vîmes passer Hugo Koblet. Il avait lâché son guidon pour se refaire une beauté, en se peignant (il avait les cheveux coiffés en arrière). La photo que je suis  allé pêcher sur la Toile pour illustrer ce billet suggère qu'il devait se recoiffer souvent.

Koblet, c'était le beau gosse de toute la bande. Je ne me rappelle pas si c'était l'année où il gagna le Tour.

Le bel Hugo ne fit pas une longue carrière. Je ne me souviens plus pourquoi.






dimanche 2 novembre 2014

Le raconteur d'histoires : 2/ " la Vie mode d'emploi ", de Georges Perec

1168 -


Un jour, sur ce blog, j'ai tenté d'énumérer et de décrire, avec un souci d'exhaustivité et de précision aussi poussé que possible , les objets entassés dans un savant (?) désordre sur un coin de mon bureau ( voir le billet : De l'entropie considérée comme un des beaux arts, daté du 31 juillet 2012 ).

Lisant La vie mode d'emploi, je me suis souvenu de ce billet, et, le relisant, j'ai été saisi de la ressemblance entre ma modeste entreprise et un aspect -- certainement essentiel -- du projet artistique de Georges Perec dans ce roman ( pardon, dans ces romans ).

J'ai dû acheter mon exemplaire de la Vie mode d'emploi un peu après la première publication du livre, au début des années 80. Je l'avais payé 119 francs TTC ; il me paraît oiseux d'essayer de calculer l'équivalent de cette somme en euros actuels, mais il me semble que, compte tenu de l'épaisseur du volume ( 699 pages dans l'édition Hachette, il manque une page pour atteindre le compte rond de 700, ce n'est peut-être pas tout-à-fait l'effet du hasard ), ce n'était pas très cher.

A ma confusion, je dois reconnaître qu'à l'époque, le livre ne m'avait pas emballé, m'avait même rapidement lassé, et que j'en avais abandonné la lecture au bout de quelques chapitres. Autant dire que je n'avais pas saisi du tout la  nature ni l'intérêt de l'entreprise de Perec dans cet ouvrage qui restera, sans doute, non seulement comme son chef-d'oeuvre, mais aussi comme une des plus  extraordinaires constructions romanesques de toute l'histoire de notre littérature.

Le livre aura donc dormi plus de trente ans dans ma bibliothèque, attendant patiemment son heure, l'occasion favorable qui m'inciterait à le rouvrir et à me laisser enfin prendre  par lui. Cette occasion favorable aura été la lecture du Voyage d'hiver et ses suites, dont j'ai parlé dans un précédent billet.

Un film de Jerry Lewis, The Ladies man ( Le Tombeur de ces dames ) expose un assez extraordinaire décor : il s'agit, non d'un immeuble dans sa totalité, comme chez Perec, mais d'un vaste appartement sur plusieurs niveaux, dont on peut voir tous les détails à la fois, puisque le mur de façade a été enlevé : c'est au fond le principe de la maison de poupée. Puis les personnages du film viennent occuper et animer ce décor. Je me suis étonné que Perec, dans un roman où les références à des films abondent, ne fasse aucune allusion à celui-là, qui date de 1961. Peut-être ne le connaissait-il pas, mais il est  vrai que sa démarche, dans La Vie mode d'emploi, est  sensiblement différente. L'idée d'enlever la façade de l'immeuble pour en décrire l'intérieur, on la rencontre en effet dans le livre, mais c'est celle du peintre Valène, qui a longtemps rêvé de réaliser un tableau fondé sur ce principe et décrivant l'immeuble et ses habitants ( lui-même en fait partie ). Mais Valène meurt avant d'avoir exécuté son projet :

" Il reposait sur son lit, tout habillé, placide et boursouflé, les mains croisées sur la poitrine. Une grande toile carrée de plus  de deux mètres de côté était posée à côté de la fenêtre, réduisant de moitié l'espace étroit de la chambre de bonne où il avait passé la plus grande partie de sa vie. La toile était pratiquement vierge : quelques traits au fusain, soigneusement tracés, la divisaient en carrés réguliers, esquisse d'un plan en coupe d'un immeuble qu'aucune figure, désormais, ne viendrait habiter ."

L'entreprise à  peine esquissée par Valène, le romancier, lui, l'aura , sinon totalement menée à bien (l'art n'épuise jamais  son objet, qu'il soit  réel ou imaginaire), du moins  poussée beaucoup plus loin, sans avoir besoin d'enlever le quatrième mur : si l'on cherchait à se convaincre de la supériorité de l'art des mots sur les arts plastiques, c'est à  La Vie mode d'emploi qu'il faudrait revenir. Jamais sans doute, même dans le roman réaliste et naturaliste, on n'aura poussé aussi loin l'exploitation des ressources d'évocation visuelle et concrète des mots, notamment des mots des langages techniques . Le roman tout entier célèbre la puissance magique, infiniment complexe, mystérieuse, qu'exercent les mots sur notre imaginaire. Mais il nous rappelle aussi que les mots sont la prise la plus efficace dont nous disposons pour  saisir le réel. L'un des personnages les plus attachants de La Vie mode d'emploi, celui que tous les autres résidents de l'immeuble appellent Cinoc, l'a bien compris : sa vie professionnelle a consisté à faire la chasse, pour le compte des éditeurs de dictionnaires, à tous les mots tombés en désuétude, désignant des objets eux-mêmes tombés en désuétude, des espèces animales ou végétales disparues. Mais depuis qu'il est à la retraite, il s'attache au contraire à retrouver tous ces mots que naguère on l'avait chargé d'effacer des dictionnaires : c'est que les mots portent le réel à l'existence; tuer les mots, c'est tuer les choses et les êtres qu'ils désignent; c'est les tuer une seconde fois, en quelque sorte. Les mots nous permettent de nous souvenir. Et le souvenir augmente -- toujours -- notre part  d'humanité. Nommer,  décrire,  raconter, c'est arracher ses proies à la mort, c'est faire reculer l'inhumain. Il n'est pas indifférent de savoir que l'homme qui a écrit ce livre est un rescapé de la Shoah , que sa mère est morte à Auschwitz. Disparue sans laisser de traces.

A la différence du peintre ou du photographe, presque exclusivement réduits à explorer la pellicule extérieure des choses, arrêtés qu'ils sont par le vernis des apparences, le romancier ne se refuse rien : il est à l'extérieur des choses, il est à l'intérieur, il enregistre l'apparence extérieure de ses personnages, il fouille leur conscience, il sait tout de leur histoire, de leurs histoires. Avec, en plus, une capacité à nous y faire croire qui est celle d'un illusionniste virtuose. Un romancier "omniscient", comme on disait naguère, Mais un romancier qui sait que l''imaginaire n'épuise jamais le réel, qu'il n'en est qu'un équivalent, approximatif, fragmentaire, toujours lacunaire, illusoire, fantomatique. A l'instar de Bartlebooth, personnage central ,emblématique, symbolique (autoportrait voilé du romancier Perec ?), le narrateur de la Vie mode d'emploi n'en  est pas moins un infatigable globe-trotter du monde imaginaire engendré par les mots.

Un monde imaginaire réduit à un immeuble bourgeois s'élevant sur une dizaine de niveaux (en comptant les caves et les chambres de bonnes), où résident, en 1975, une cinquantaine de personnes, en comptant la concierge, mais dont le narrateur suit le devenir depuis le début de sa construction, en 1875, soit sur un siècle. Un immeuble destiné, nous dit un passage du livre, à disparaître un jour (dans un siècle ? dans deux siècles), à être rasé, dans le cadre de quelque programme de rénovation urbaine, et dont le souvenir ne se perpétuera plus, alors, que par les traces écrites, graphiques, photographiques, enregistrées par ceux qui l'auront vu, y auront vécu, auront fréquenté ses habitants. Traces elles-mêmes fragiles, éphémères, destinées à s'effacer à leur tour, telles les aquarelles de Bartlebooth, à disparaître à jamais de la mémoire des hommes; traces qu'il importe donc de tenter au moins de préserver, peut-être parce que, comme disait l'autre, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile.

L'immeuble de la Vie mode d'emploi est sis au 11, rue Simon-Crubellier. J'ai connu jadis un Simon Crubellier. Il est possible que mon Simon Crubellier ait été l'ami de Georges Perec qui lui aurait rendu hommage en baptisant de son nom cette rue parisienne imaginaire. Dans le roman, on nous explique que Simon et Crubellier étaient en fait deux personnes distinctes, les anciens propriétaires des terrains sur lesquels l'immeuble a été construit. N'empêche, j'aimerais bien en avoir le coeur net. Cet immeuble de la rue Simon-Crubellier est à l'image de ceux, nombreux, qui s'alignaient (qui s'alignent encore) vers 1975 le long des rues des quartiers bourgeois. Image de. Microcosme dans le macrocosme.

Avec une minutie presque maniaque, un luxe de détails si poussé qu'il en devient fascinant, étrangement dérangeant, le narrateur s'emploie à  décrire, pièce après pièce, des caves aux chambres de bonnes, le contenu et l'aménagement des divers locaux, ainsi que la tenue vestimentaire et les attitudes de leurs occupants, saisis, immobilisés, comme dans un instantané photographique. On ne tarde pas à s'apercevoir que, parmi tous ces objets , deux catégories sont sur-représentées, omniprésentes, proliférantes : il s'agit des bibelots et des représentations  du monde que sont les tableaux et les photographies, objets que le narrateur considère et décrit avec une attention toute particulière. Les bibelots sont eux-mêmes très souvent des représentations (statuettes etc.) . Certes, le romancier des Choses saisit là l'occasion de pointer un certain conformisme du goût, une sorte de goût moyen commun à la  majorité des habitants de cet immeuble bourgeois. D'où, pour le lecteur, l'impression d'une certaine:monotonie de la narration : tous les chapitres, ou presque, débutent par une séquence descriptive contenant des informations très similaires. Mais cette monotonie renvoie à autre chose qu'à une  observation sociologique. Elle dévoile une obsession partagée par presque tous les habitants de l'immeuble, une obsession qui est, au fond, celle aussi  du narrateur-romancier : s'entourer de multiples représentations du monde réel, sous diverses formes. Pourquoi ce désir obsessionnel ? C'est une autre affaire. Représentations qui obéissent toutes à deux principes : la réduction et la simplification.

La Vie mode d'emploi.... Qu'est-ce qu'un mode d'emploi ? C'est la description simplifiée du fonctionnement d'un objet complexe . Or ,  un motif  omniprésent dans ce roman est celui du modèle réduit. On ne s'étonnera pas de découvrir dans une des caves de l'immeuble  une maison de poupée, et l'image de ce jouet s'impose à l'esprit de Valène songeant à peindre l'intérieur de l'immeuble en enlevant le quatrième mur. Parmi les diverses formes de représentation du réel dont s'entourent les résidents , une revient très souvent : la miniature; l'artiste y a peint diverses scènes, avec une minutie toute semblable à celle du narrateur qui  les décrit . Minutie extraordinaire, virtuose, mais toujours insuffisante, toujours en défaut, parce que toujours simplificatrice en  dépit de son obsession du détail : l'art ne peut jamais offrir qu'une approximation du réel. Mais ce recours au modèle réduit, tout approximatif qu'il est, nous aide à appréhender le réel et à le penser.

Bartlebooth : le nom de ce personnage-clé est manifestement né de la rencontre du Barnabooth de Valéry Larbaud et du Bartleby de Melville. Du premier, il a hérité la richesse qui lui permet de donner à son existence le sens qu'il entend lui donner, et l'habitude des voyages aux quatre coins du monde. Quant au personnage de Melville, il semble avoir communiqué à celui de Perec son désenchantement et la conviction intime de  de la vanité de toute entreprise humaine.

Très tôt, Bartlebooth a tracé le programme selon lequel il a décidé d'organiser sa vie. Premier temps : apprendre la technique de l'aquarelle, auprès du peintre Valène. Peu doué pour cet art, il lui faudra plusieurs années pour devenir un aquarelliste potable. Deuxième temps : parcourir le monde, accompagné de son valet de chambre, Smautf, afin de peindre cinq cents aquarelles (pas une de plus, pas une de moins) représentant cinq cents ports disséminés à travers le monde. Pourquoi des ports plutôt que, par exemple, des monuments ? ou des montagnes ? ou des lacs ? Les raisons de ce choix restent obscures. mais après tout, il ne manque pas, dans l'histoire de la peinture, de ces peintres de genre, spécialisés dans un certain type de représentation, les marines par exemple : un des modèles de Bartlebooth, c'est peut-être le peintre français Claude-Joseph Vernet, à qui Louis XV commanda 24 tableaux représentant 24 ports de France. Mais Vernet n'a jamais pris l'étrange décision, prise par Bartlbooth, d'expédier chacune de ces 500 aquarelles à un artisan , Gaspard Winckler, l'un des résidents (comme Bartlebooth lui-même) de l'immeuble de la rue Simon-Crubellier) , avec mission de les transformer en autant de puzzles de sept cent cinquante pièces chacune. Les cinq cents aquarelles une fois réalisées et transformées en puzzles, Bartlebooth rentrera à Paris et s'emploiera à les reconstituer, en tâchant de se jouer des pièges subtils à lui tendus par Winckler. C'est là le troisième temps de son programme. Le quatrième et dernier temps consistera, une fois les aquarelles reconstituées, à s'en aller les immerger dans les eaux du port où elles ont été conçues, afin de retrouver, vierge de toute trace de couleurs, la feuille de papier Whatman qui avait servi à les réaliser.

Cet étrange programme, auquel Barlebooth va effectivement consacrer sa vie, le lecteur intrigué lui donne le sens qu'il veut. Pour moi, j'y verrais volontiers une correspondance avec quatre âges de la vie, et particulièrement d'une vie d'artiste :

1/ l'âge de l'apprentissage;

2/ l'âge de la découverte du monde et de la réalisation des oeuvres  -- je songe à Turner, peintre de marines et aquarelliste, qui parcourut l'Angleterre, l'Ecosse, la  France, les Pays-Bas,  la Suisse et l'Italie, avant de se retirer, de plus en plus solitaire et taciturne, et de vivre ses dernières années sous le pseudonyme de... Mr. Booth !  Le texte de La Vie mode d'emploi évoque une seule fois Turner, mais d'une façon significative, à propos d'une toile du peintre Hutting, un autre des résidents de l'immeuble :

" De loin, l'oeuvre ressemble curieusement à une aquarelle de Turner, Harbour near Tintagel , qu'à plusieurs reprises, à l'époque où il lui donnait des leçons, Valène montra à Bartlebooth comme l'exemple le plus accompli de ce qu'on peut faire en aquarelle, et dont l'Anglais alla faire sur place, en Cornouailles, une exacte copie. "

3 / l'âge du retour sur soi et sur son parcours, l'âge de la remémoration, l'âge du travail de mémoire : sera-t-elle capable, à des années de distance, de refaire exactement le trajet qui fut alors celui du regard, de l'esprit et de la main ? C'est la raison d'être des puzzles de Winckler. Ils sont autant de défis lancés à la mémoire de Bartlebooth., à sa capacité de ressusciter le passé.

4/ l'âge du renoncement, de la prise de conscience de l'insuffisance du résultat, de la vanité de l'entreprise : c'est Kafka demandant à son ami Max Brod de brûler ses manuscrits après sa mort...

Mais Bartlebooth n'arrivera pas au terme de son entreprise. Sa santé décline, il perd progressivement la vue; il a de plus en plus de mal à résoudre les énigmes des puzzles savamment découpés par Winckler. Après la mort de celui-ci, Bartlebooth continue seul  la partie d'échecs , mais :

" C'est le vingt-trois juin mille neuf cent soixante quinze et il va être huit heures du soir . Assis devant son puzzle, Bartlebooth vient de mourir. Sur le drap de la table, quelque part dans le ciel crépusculaire du quatre cent trente neuvième puzzle, le trou noir de la seule pièce non encore posée dessine la silhouette presque parfaite d'un X. Mais la pièce que le mort tient entre ses doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d'un W . " (1)

W comme Winckler. Echec et mat.

A la mort de Bartlebooth, il reste donc soixante et une aquarelles à reconstituer. Qui y parviendra ? Y aura-t-il seulement quelqu'un pour désirer y parvenir ?

Pour l'artiste, donner dans une oeuvre d'art un équivalent de la vie est un puzzle à jamais impossible à  reconstituer entièrement.  Pour l'homme en quête de la vérité de son passé, son entreprise s'apparente aussi à un puzzle auquel manqueront toujours des pièces.

Mais Perec n'est pas Bartlebooth. Lui est allé jusqu'au bout de La Vie mode d'emploi , jusqu'au bout de la réalisation de son puzzle. Il aurait pu  en aller autrement. Le livre aurait pu rester inachevé, et la main de l'écrivain rester à jamais en suspens comme celle de Bartlebooth. Perec est mort, en effet, d'un cancer des bronches, quatre ans à peine après la publication du livre, dont l'épigraphe, empruntée au Michel Strogoff de Jules Verne  -- Regarde de tous tes yeux, regarde -- revêt une signification tragique : regarde pendant qu'il en est encore temps, regarde ce que, bientôt, tu ne verras  plus jamais, regarde avant que la mort ne t'aveugle, pour l'éternité. Et puis, fixe, dans un texte, dans une oeuvre, le mieux que tu pourras, ce que tu auras vu et compris. Et, à Dieu vat !...

Dans La Vie mode d'emploi, Perec fait une éblouissante démonstration de ses dons d'inventeur et de raconteur d'histoires. La table des matières regroupe d'ailleurs un certain nombre de ces histoires (une centaine) qui semblent ne concerner que des personnages n'habitant  pas (ou n'ayant pas habité) au 11, rue Simon-Crubellier. Rien ne dit que cette liste soit exhaustive. Mais le livre raconte bien d'autres histoires qui sont celles des habitants de l'immeuble. Histoires souvent teintées d'un humour noir féroce, ou d'une irrésistible drôlerie. Toutes ces histoires, qui tiennent en quelques pages, parfois en quelques lignes, parfois emboîtées, sont ces romans qu'annonce le sous-titre du livre. En fait, ce sont des romans en réduction, des mini-romans, des modèles réduits de romans, et cet aspect essentiel du livre n'échappe donc pas à la règle de la miniaturisation qui le régit tout entier. Le titre aurait pu être Roman mode d'emploi . Il faudrait relire attentivement chacune de ces histoires pour voir comment l'auteur y expose les procédés favoris de tel  ou tel type de roman (roman policier, roman d'aventures etc.). On n'épuise pas en une lecture la richesse et le sens d'une oeuvre dont un monumental index de près de soixante-dix pages énumère les personnages, les lieux, les artistes, les oeuvres d'art,  imaginaires ou réels, qui s'y trouvent évoqués.

Le tout en quatre-vingt dix neuf chapitres, numérotés en chiffres romains. Le livre est dédié à la mémoire de Raymond Queneau, dont les Exercices de style comportent eux aussi quatre-vingt dix neuf variations, comme si l'auteur avait voulu laisser au lecteur le soin de tenter d'écrire  la centième. Mais, si cette  ressemblance signale un hommage aux Exercices de style, c'est un hommage espiègle, car le livre se clôt par un épilogue (non numéroté) et contient même un chapitre fantôme (non numéroté) intitulé Histoire du bourrelier, de sa soeur et de son beau-frère .


Note 1 -

Ce W m'intrigue. Il m'évoque en effet le titre d'un autre livre de Perec,  W ou le souvenir d'enfance (1975) . Un personnage nommé déjà Gaspard Winckler y apparaît. Gaspard Wincker, l'homme aux puzzles diaboliques. Livre que je n'ai pas lu. Pas encore .