vendredi 27 février 2015

Monsieur Songe et le troisième homme

1210 -


Le troisième homme ou le lecteur. Donc moi en l'occurrence. Je n'en vois pas d'autre à l'horizon.

" Tout seul à sa promenade du matin monsieur Songe dit je suis vieux plein de soucis, je perds la tête. Il me faut maintenant un domestique.
   Et il se met à chercher à tous les coins de rue. "

J'ai idée que ce domestique que se cherche monsieur Songe n'est autre que le lecteur. A première vue, prendre le lecteur pour son domestique n'est pas gentil pour lui (pour le lecteur). Mais d'un autre côté, vu la faiblesse sénile de monsieur Songe, le lecteur-domestique le sauve du néant qui le guette; voilà qu'il devient un héros et, pour peu qu'il se prenne au jeu, héraut des rêveries de monsieur Songe. Et d'ailleurs :

" Selon un certain raisonnement on pourrait dire qu'une oeuvre n'existe que par la conscience qu'en prend l'observateur. "

Voilà qui se passe de commentaire, il me semble. En tout cas, il y a là de quoi remonter le moral du lecteur domestiqué et conforter en lui le sentiment de son importance. Essentielle : sans lui l'oeuvre n'existe pas...  Terrible responsabilité, si l'on songe que, si la fidélité est l'impossible idéal de tout domestique, l'infidélité est son lot quotidien, sa manie, sa marotte.

La création littéraire comme entreprise de domestication, incessamment compromise par les résistances du lecteur, toujours plus ou moins décidé à faire devenir chèvre son auteur. Qui domestique qui ?

                                                                          *

Le lecteur troisième homme  ? Et le deuxième, alors ? Le deuxième, c'est Mortin, l'alter ego, le double ironique de monsieur Songe. Le lecteur de monsieur Songe, en somme; un premier lecteur :

" A propos de cette affaire de domestique Mortin lui dit perdre la tête perdre la tête est-ce une raison pour chercher un domestique à tous les coins de rue ? Pourquoi pas dans les poubelles ? Si tu continues de ce train ce sera moi le domestique qui te tiendrai en laisse dans nos promenades. "

                                                                          *

" Pour apprécier quelqu'un penser à sa faculté d'admiration "

Il semble que pour monsieur Songe, plus cette  faculté d'admiration est grande, plus apprécié sera  qui a le bonheur d'en est doté.

Quant à moi, je m'avise que je n'aurai admiré, au long de ma vie, que des artistes (pas leur vie, bien entendu, leurs oeuvres ) : Balzac, Perec, Vivaldi,  Berlioz, Michon, Millet, Pinget (je cite au hasard)... En somme mon admiration fut bien placée (il me semble du moins), ce qui n'est pas toujours le cas, quand on pense à tous ceux qui admirent des gens qu'il conviendrait d'approcher avec un peu plus de circonspection, tous les

- donneurs de conseils
- donneurs de leçons
- donneurs d 'ordres
- donneurs de mort.

                                                                          *

Monsieur Songe aime la nuit. Il la célèbre, dispensatrice du meilleur, le silence, propice à la méditation; la nuit, porte du rêve, seconde vie.

" C'est le plein soleil et non la nuit qui figure la mort.
   Il tue. Elle donne naissance."

Le retour du jour est une agression :

" Triste réveil.
   Par la fente du volet la lumière a tué la nuit. "

La nuit est musique, puissante, envoûtante :

" Grandes orgues de la nuit ".

Son nom lui-même est musical. Monsieur Songe se plaît à psalmodier son nom :

" La nuit. Encore la nuit.
   Qu'est-ce qu'elle t'apporte ?
   Ses deux voyelles.   
   Répéter nuit nuit. "

Il paraît que les voyelles claires du mot français nuit conviennent mal à évoquer ce qu'elles désignent. Presque pareil pour l'anglais : night . Hugo avait cru tourner la difficulté en passant par le latin : Oceano nox. Voilà du grave, voilà du sombre. Répéter Oceano nox. Mais la nuit de Monsieur Songe n'est pas la nuit hugolienne, c'est plutôt la nuit semée d'étoiles, la nuit intensément lumineuse des milliards de galaxies, la nuit transfigurée de Schoenberg, la nuit d'Henri Michaux qui, lui aussi, incante la nuit en répétant son nom :

"  Dans la nuit
   Dans la nuit
   Je me suis uni à la nuit
   A la nuit sans limites
   A la nuit.


   Mienne, belle, mienne.



   Nuit

   Nuit de naissance
   Qui m'emplit de mon cri
   De mes épis.
   Toi qui m'envahis
   Qui fais houle houle
   Qui fais houle tout autour
   Et fume, es fort dense
   Et mugis
   Es la nuit.
   Nuit qui gît, nuit implacable.
   Et sa fanfare, et sa plage
   Sa plage en haut, sa plage partout,
   Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
   Sous lui, sous plus ténu qu'un fil
   Sous la nuit
   La Nuit.  "

L'ami Mortin moque cette dévotion :

" Plutôt que de ressasser la lumière me tue pourquoi ne pas t'installer dans ta cave lui dit Mortin.
      Il répond en effet il y aura toujours trop de lumière quelque part.
      L'autre n'ajoute pas pauvre vieux le cimetière n'est pas loin. "

Au fond, s'il s'écoutait monsieur Songe ne sortirait plus de sa chambre mais heureusement, la contradiction étant le moteur de la vie, il s'arrache à cette tentation mortifère :

" Je veux sortir de cette chambre c'est mon mouroir dit monsieur Songe.
   Il s'habille, se chausse, descend l'escalier, passe la porte de la rue et se fait écraser par un motocycliste saoul.
   Faut-il barrer les rues ou interdire la vente des motos ou bien enfermer les ivrognes ? "

A moins que la solution ne soit d'interdire à monsieur Songe de sortir de sa chambre, en l'attachant au besoin à l'aide d'une chaîne rivée au pied de son lit. Une solution simple du problème paraît inatteignable : " Question de vie ou de mort. On ne la résout pas sans risquer l'asile d'aliénés. "

" Tout le malheur de l'homme est de ne savoir demeurer en repos dans une chambre ", a dit Pascal. Voilà à quel sommet de stupidité mène le jansénisme. On voit bien que le Blaise n'a pas essayé le remède qu'il préconise, heureusement pour lui. Sinon, c'étaient les Petites Maisons.

Contre les tentations extrémistes de monsieur Songe, c'est Mortin qui a  raison. Ni la poésie ni la mystique ne sont sa tasse de thé. L'homme n'est pas fait pour les options radicales. Laissons donc monsieur Songe à ses contradictions mais sachons aussi en jouir , en extraire la substantificque moëlle :

" A un importun que choquent les contradictions de ses écrits monsieur Songe conseille de les lire à l'envers. "

La contradiction naît de la distance critique à l'égard de ce qu'on pense. Oui, mais. Faire le parcours inverse, c'est  retrouver la part de vérité de ce qu'on avait mis en doute.

On peut lire à l'envers les élucubrations de monsieur Songe. On peut aussi les lire en travers. de biais. en diagonale. En sautant des pages. Manières diverses de découvrir des continuités insoupçonnées. Monsieur Songe étant un adepte de l'aphorisme, la forme de son discours favorise ces errances éventuellement fécondes.

                                                                       *

" Pour oublier son propre néant se pencher sur celui d'autrui. "

C'est pas gentil pour autrui, ça. Qu'est-ce que j'en sais, après tout, du néant d'autrui ?  Hasardeux d'inférer la supposée misère de l'autre de ma propre misère. Mon semblable, mon frère ? C'est vite dit. La vérité d'autrui m'est à peu près aussi hermétique que celle de l'oiseau sur sa branche.

" A un passereau il dit je suis léger comme toi et désireux de survoler ce marais où je m'enlise. Emmène-moi.
   Mais on ne parle pas à un oiseau. "

La légèreté, parlons-en. Un couple d'aigles glissa de conserve de la crête vers la plaine dans une gloire de lumière. Deux lignes presque imperceptibles rayaient le bleu tendre . Je béais vers eux, les pieds dans la boue. Tout petit mon ami.  Cette royauté n'est pas pour toi.  

                                                                      *

" Sortir chaque jour pour faire ses courses ne lui est plaisant que s'il rencontre un ami et qu'il passe la matinée à siroter du blanc à une terrasse.
   Il mangera des nouilles le soir en maudissant son ami. "

Songe ne sait pas ce qu'il veut, dirait sûrement son ami Mortin. Il est enfermé dans un cercle logique. Il ne sort pour faire ses courses que pour rencontrer un ami. Du coup, il en oublie de faire ses courses, et finit par maudire l'ami, dont la rencontre quotidienne le condamne au régime nouilles.

Je suis un peu comme Songe, mais seulement un peu. Sortir faire mes courses m'est d'autant plus agréable si je sais que je vais rencontrer l'amie en compagnie de laquelle je siroterai le rituel café long à notre terrasse habituelle. Mais je ne maudirai pas mon amie car j'aime aussi beaucoup faire mes courses.

Ce Songe me plonge dans la perplexité. Ses excès me troublent, m'inquiètent même. C'est qu'il y a en lui un redoutable négateur, un praticien du reniement. Passe encore qu'on nie le plaisir qu'il y a à faire ses courses. Mais en venir à maudire l'ami à qui  vous devez celui de vous être prélassé à une terrasse ensoleillée... Et quant aux nouilles, quoi de plus délicieux qu'un bon plat de nouilles, surtout quand on songe qu'on peut en varier, quasiment à l'infini, l'assaisonnement.

Je me demande si Songe aime la vie.

                                                                      *

" Des voix partout.
   Pas assez d'oreilles, pas assez d'amour. "

Comme c'est beau, comme c'est juste.
Tout le monde cause, personne n'écoute personne.
Moi moi moi.
Tu causes tu causes, c'est tout ce que tu sais faire.

Songe a raison. Sauf que, comme bavard, il se pose un peu là. C'est à peine si son ami Mortin peut en placer une. Et qu'est-ce qu'il s'écoute.
Au fond, Songe voudrait être le seul à causer, et que tout le monde l'écoute. Que d'amour.

L'ennui, c'est que le soliloque devient vite barbant.
Le salut par le duo, même si ça tourne au duel. D'où Mortin. Abel, mais pas sans Bela. Le vieux tout à son ressassement, mais pas sans son inquisiteur ( L'Inquisitoire  -- quel grand livre : l'essence même du roman ).

                                                                      *

" Comment se fait-il que l'on soit deux en écrivant tout seul ? "    

Avec le lecteur, voilà qu'on est trois.


Tout discours est fait pour être relayé, indéfiniment prolongé. L'expansion incontrôlable du plus succinct aphorisme. Un récit fait seulement semblant de s'interrompre sur la convention du mot "fin". Seule une excessive fatigue ...

" Vous rêviez au café

   Je ne sais plus

   Vous vous étiez endormi au café

   Je ne sais plus

   Vous est-il arrivé de vous endormir au café


   Répondez vous vous étiez endormi ce jour-là au café

   Je ne sais plus

   Répondez


   Oui ou non répondez

   Je suis fatigué   "

                                                                      *

" Plume esclave que dirige la main servante de la voix.
   Oreille souveraine.  "

Tout pour la musique


Note -

Les citations en italiques sont extraites de :

- Robert Pinget , Taches d'encre   ( Les Editions de Minuit )

- Robert Pinget ,  L'Inquisitoire  ( Les Editions de Minuit )

- Henri Michaux,  Plume, suivi de Lointain intérieur  ( Gallimard)

Les commentaires -- on s'en doute -- sont de moi.


Abel et Bela, mis en scène par Jean-Vincent Lombard


          
     

jeudi 26 février 2015

Pour fêter l'anniversaire de Victor Hugo

1209 -


C'est aujourd'hui le 26 février, date anniversaire de la naissance de Victor Hugo.

Pour fêter dignement l'anniversaire de Toto ( comme l'appelait Juliette ),  j'ai lancé sur les réseaux sociaux un appel à couvrir de mollards et de glaviots son tombeau du Panthéon. Il conviendrait au passage que le tombeau d'Anatole (France) reçoive sa juste part d'hommages. Ensuite, je pense que les plus remontés d'entre nous iront conchier les monuments de nos diverses gloires nationales, avant de se torcher dans les plis du drapeau. Pour finir, quelqu'un  lira la dernière page du Traité du style, oeuvre d'un jeune écrivain dont la mayonnaise n'avait pas encore mal tourné. Comme chacun sait, ça se termine par cette assertion programmatique plus que jamais d'actualité : "Je conchie l'armée française dans sa totalité ". La journée se terminera par une grande fête au Luxembourg (pas le grand duché, le jardin).


( Posté par : Marcel,  avatar eugènique agréé )


Eugène dit :

Marcel, savez-vous que vous commencez à me fatiguer ?




lundi 23 février 2015

Pour aider les Juifs

1208 -


12 janvier 2015 -

Révoltés par les multiples agressions antisémites dont notre pays s'est malheureusement fait la spécialité, nous avons décidé, ma femme Sarah et moi, de frapper un  grand coup. Pour venir en aide à nos amis Juifs, nous avons fondé l'Alliance Philosémite du Pays Limougeaud. Au programme : le soutien moral et, surtout, financier aux victimes de ces agressions et à leur parentèle, la création du "Philosémite", hebdromadaire organe de l'Association, pour lequel nous nous sommes assuré la collaboration des plumes les plus prestigieuses; la construction d'une nouvelle synagogue à Limoges, édifice grandiose destiné à éclipser l'éclat des autres édifices religieux de la ville et du département, cathédrales et mosquées. Nous lançons par ailleurs une campagne nationale de dons, à virer sur le compte d'Esther Tassoupline-Patchouline, l'épouse du bien connu rabbin, un couple dont la représentativité et l'intégrité ne sont plus à venter.

20 janvier 2015 -

Pour fêter la naissance de notre Association, nous organisons un grand rassemblement festif, dans un vaste local situé en pleine campagne, au milieu des limousines (les vaches, pas les bagnoles), à mi-distance de Limoges et de Tulle, seul lieu capable d'accueillir les milliers de participants venus de tout le département et de toute la France, munis de leur pancarte "Nous sommes tous Moshé". Le Président N.-L. Flanby soi-même devrait ouvrir la manifestation par un discours destiné à rester dans les anales.

Nos dévoués amis Tassoupline-Patchouline se chargent de tous les détails matériels de cette vaste entreprise.

1er février 2015 -

Notre campagne de dons connaît un succès phénoménal : plusieurs millions d'euros à ce jour ! Parmi les donateurs, 98% de Juifs. Quand il s'agit de manifester leur solidarité, la frilosité de nos compatriotes goyim est atterrante, comme l'a d'ailleurs déploré Manuel Valls, dont la compassion pour les fils (et filles) d'Israël fait l'admiration de tous. Quant à nous, nous ne nous l'expliquons pas. Qu'ont-ils à craindre ? Tout est transparent ... Ou alors, ils s'en foutent. C'est ça, ils s'en foutent. C'est petit. C'est très petit.

8 février 2015 -

Nous venons de recevoir les factures des divers prestataires de services, sélectionnés pour leur compétence par nos dévoués Tassoupline-Patchouline :

- Immobilière Nathan Birnbaum : 1 million d'euros (location du local et des terrains environnants et frais de remise en état.

- Entreprise Ariel Netanyahou, traiteur  ( tout pour les noces et banquets ) : 1 million 500 000 euros.

- David Apfelbaum, architecte : 4 millions 500 000 euros ( établissement des plans de la nouvelle synagogue)

- Entreprise de travaux publics Moshé Cohen et fils : 8 millions d'euros (à valoir sur les frais de construction de ladite synagogue)

- Imprimerie Benyamin Lévy : 500 000 euros ( impression des tracts, invitations et autres documents)

Les tarifs de ces divers professionnels dépassent de 20% au bas mot ceux de la concurrence, mais baste, les donations y pourvoiront. Du reste, si la qualité est là, de quoi se plaindrait-on ? Et puis, quand on aime, on ne compte pas.

Il est temps de contacter Esther Tassoupline-Patchouline, dont le compte-courant abrite les sommes versées à l'Association par nos généreux donateurs.

12 février 2015 -

Esther Tassoupline-Patchouline reste introuvable. Aux dernières nouvelles, le couple se serait envolé pour Israël, via la Turquie, sous un nom d'emprunt. Une femme sous influence ? C'est ce que prétend Roland Grosdumas, l'avocat que nous avons consulté. Quant aux fonds recueillis, il semblerait qu'ils aient transité, de son compte Hache-S. Bêchez, vers un paradis fiscal où, pour plus de sûreté, ils auraient été immergés, dans des caisses étanches, dans les eaux glauques et profondes du lac Owatewetness, en même temps que les économies de quelques gros diamantaires anversois, eux aussi disparus quelque part au Moyen-Orient sans laisser d'adresse, et que les contributions de certains magnats du pétrole à l'effort de guerre d'Al Qaida.

15 février 2015 -

A propos d'emprunt, l'entreprise Moshé Cohen et l'architecte David Apfelbaum proposent d'étaler le remboursement des sommes dues sur un an, moyennant un modique intérêt mensuel (30%). Voilà qui nous tire une grosse épine du pied. Ouf ! Merci à eux.

17 février 2015 -

Je reçois de la gendarmerie de Limoges une assignation à me présenter, suite à une plainte pour escroquerie déposée contre moi par un de nos donateurs, un certain B.-H. L., qui prétend s'être fait roustir par moi de 2 millions d'euros. Cet obscur folliculaire me reproche de surcroît d'avoir reproduit sans son autorisation un texte de lui dans Le Philosémite. J'avais pourtant son accord verbal. Il réclame une indemnité de trois millions d'euros. Je rêve.

Il est certain que, dans toute cette affaire, je suis en première ligne, étant juridiquement seul responsable, en tant que fondateur de l'Association Philosémite du pays Limougeaud. Heureusement que j'ai tenu à ce que ma Sarah reste officiellement à l'écart de tout ça. Elle s'était d'ailleurs absolument refusée, poussée par cette humilité merveilleuse qui la rend si digne d'affection, à ce que son nom apparaisse dans aucun document officiel. Pauvre petite ! Elle est à présent moralement bien assez affectée. Mes parents ont un peu d'argent de côté et, en vendant la maison de famille, ça devrait suffire à éponger en partie ce qu'on doit à l'imprimeur, mais ensuite, c'est nuit et brouillard...

18 février 2015 -

Par l'intermédiaire de notre avocat Roland Grosdumas, Sarah m'informe de son intention de divorcer. Elle me reprocherait d'avoir entretenu une liaison avec Esther Tassoupline-Patchouline et de m'être lancé dans des spéculations financières irresponsables. Je suis abasourdi. Ô ingratitude féminine !

Mais la Sarah, elle a intérêt à faire profil bas, c'est moi qui vous le dis. Qui c'est-y qui l'a couverte de bijoux ? Y en a pour deux millions d'euros. Qui c'est-y qui l'a emmenée dans les meilleurs restaurants ? Qui c'est-y qui lui a payé des séjours de rêve aux Cheychelles, à Cherchell et ailleurs ? Et les 1800 euros mensuels pour faire nettoyer son pied-à-terre avec piscine à Tel-Aviv ? Et les 92 000 shekels (pardon, les 92 000 euros) de frais de bouche, rien que pour le mois de janvier ? Qu'est-ce qu'elle bouffe, quand j'y pense, c'est hallucinant. Alors, hein ? Qui c'est-y qui a payé ? Et surtout avec quels sous ? Ceux de nos généreux donateurs, pardi ( Dieu a dit : il y aura des naïfs, et pour eux, ce sera très très dur ), via les bons offices d'Esther, je l'avoue. Ah ah, ça vous les coupe, hein. C'est pas ma faute si je suis pour l'amour à trois, et même à vingt-trois, comme tout fils d'archevêque qui se respecte . Je ne suis en cela que le modeste disciple de mon ami Dominique, dit Dodo le Saumâtre. C'est pas ma faute si je suis, moi aussi, un homme sous influences.

Oh, et puis, dans le pire des cas, le montant total de l'ardoise n'atteindrait pas les vingt millions d'euros : à peine 2% des 917 millions d'euros de cadeaux de Liliane à François- Marie, grand ami, par ailleurs du (faux) rabbin Tassoupline-Patchouline, lui-même grand copain du plagiaire Joseph Mâché-Tourond. Les trois font la paire. Qui se ressemble s'assemble.

Une broutille, donc, que ces vingt millions d'euros. Et du reste, si ça tourne au vinaigre, comme disent les Grecs, l'Allemagne paiera.

21 février 2015 -

Mais j'y pense : si Tassoupline-Patchouline est un faux rabbin, rien ne prouve qu'il soit un vrai Juif. Quid, dans ce cas, de la judéité d' Esther, des Ariel Nétanyahou, Moshé Cohen, Benyamin Lévy et consorts ? et si ces divers entrepreneurs n'avaient provisoirement adopté un patronyme juif que pour tenter d'accréditer les plus éculés clichés antisémites ? Nous aurions alors été les victimes, Sarah et moi, d'un complot de faux Juifs antisémites et vrais escrocs ? Le cynisme sacrilège d'Esther au lit s'expliquerait alors : " Ah oui, mets-le- moi encore, ton rouleau de torah ! " . Mais si ce ne sont pas de vrais Juifs, qui alors ? Qui ? Les Antisémites anonymes ? Le clan Assad ? Le mollah Omar ? Beaucoup Harem ? Alain Zoral dit la grande Zoral ? Le vertige me gagne...

22 février 2015 -

J'apprends le départ de Sarah pour Israël. Hélas, comme dirait un personnage de Houellebecq, il n'y aura pas d'Israël pour moi, vu qu'ils m'ont refusé le visa. Peut-être que le Luxembourg... Mais j'aimerais un peu plus loin, les îles Caïman par exemple. Comme le lac Owatewetness est dans les parages, j'irais m'y entraîner à la plongée, histoire de coiffer Sarah et quelques autres sur le poteau. C'est encore mon vieux copain Aaron Vespasien qui avait raison, tiens, dans cette histoire : non olet. Surtout après un séjour prolongé au fond de l'eau. Aaron Vespasien ? Non olet ? Encore un cliché antisémite ? A qui se fier ?



Pour éclairer un peu les méandres de  cette affaire aussi ténébreuse que compliquée, on lira avec profit :

Stephen Leacock, Pour aider les Arméniens

Le Monde du 19 février 2015 : 

" Les mauvais comptes avec l'argent public de la famille Nétanyahou "

" Liliane Bettencourt aujourd'hui dans un autre monde "


Stephen Leacock, le grand humoriste canadien, contemporain de notre Alphonse Allais, ne semble plus guère lu en France aujourd'hui. Aucun de ses textes ne figure dans l' Anthologie de l'humour noir d'André Breton qui semble l'avoir ignoré. Il est pourtant l'auteur de quelques grands classiques, comme le célèbre Panique à la banque.



Si on savait tout ce qui se cache sous les eaux glauques du lac Owatawetness, on prendrait peur.

vendredi 20 février 2015

Langue fantôme

1207 - 


On ne soulignera jamais assez la lourde responsabilité des médias audio-visuels dans la disparition des ancestrales saveurs du beau langage françois. C'est ainsi que, l'autre soir, au hasard du zapping (abominable anglo-saxonnisme !) vespéral, je suis tombé sur une brève séquence de  Nicolas Le Floch, série bien connue des amateurs de polar à l'ancienne. Notre subtil agent semi-secret s'y faisait vertement tancer par le ministre de la police d'un Louis quelconque ( XV probablement ) :  "Il a donc fallu que vous vous opiniâtriez ! ", lui lançait l'excellence.


Soit. le choix du passé composé autorisait cette concordance. Mais oser, oser, Joséphine, oser l'imparfait, ( ce fût été ) c'eût été trop espérer. Il n'y fallait point compter. Alors qu'un " Il fallait donc que vous vous opiniâtrassiez " vous aurait eu tout de suite une autre gueule !



Ainsi, une tournure couramment usitée par le moindre matelassier du temps de la Pompadour est aujourd'hui superbement ( c'est une façon de parler ) ignorée de tous les plâtriers du 93. "Alya akbar " tant qu'on voudra, mais "opiniâtrassiez ", inconnu au bataillon. Quelle misère. Je comprends maintenant les fureurs d'un Richard Millet dans Langue fantôme.



Il est vrai que les grammaires les mieux autorisées portent leur part de responsabilité dans l'appauvrissement programmé de notre belle langue. C'est ainsi que, depuis plus d'un demi-siècle, reste en suspens l'intéressante question de savoir s'il faut dire "Vêtez-vous " ou " Vêtissez-vous ". C'était là un point (de détail) litigieux entre  Trouscaillon et Marceline, la poule à Gabriel ; on passait tout naturellement à l'alternative " Dévêtez-vous " / " Dévêtissez-vous ". Le pandore Trouscaillon, peu intéressé par les subtilités du beau langage frantsouès, et d'ailleurs d'un naturel impatient, prétendait trancher le débat d'un péremptoire " Allez ma toute belle, à poil ! A poil ! " . Triste exemple des simplifications abusives auxquelles conduit la paresse des locuteurs. Etonnez-vous après cela que l'arabe vernaculaire progresse dans nos cités. Un Trouscaillon d'aujourd'hui s'en tirerait par un  " Ôte-moi ce niqab que je te nique ! ". Au secours Millet, ils arrivent !




 Raymond Queneau ,   Zazie dans le métro   ( Gallimard )











lundi 16 février 2015

" Caché ", de Michael Haneke : l'inexpiable négation de l'autre

1206 -



" Rien n'est plus étrange, ni plus étranger, que l'autre homme "

                                                                                    ( Emmanuel Levinas )


Je cite de mémoire, mais je crois que Levinas a écrit exactement cette phrase ( dans Difficile liberté, si je me souviens bien ).

Hier soir, à l'heure habituelle, mon beau-frère nous a téléphoné, pour avoir des nouvelles de la santé des uns et des autres. J'apprécie cette attention qu'il nous porte, cette sollicitude sincère et généreuse. Je l'aime beaucoup, mon beau-frère.

Hier soir, il a évoqué une émission qu'il venait de voir sur France 5. L'essayiste académicien Alain Finkielkraut y était interrogé, notamment sur son récent ouvrage , L'Identité malheureuse . Je lui fis part du peu d'estime que j'accordais à ce personnage, auquel je reproche de nourrir et d'accréditer les thèmes favoris d'une propagande de droite, ou plutôt d'extrême droite, notamment à propos de l'immigration et de l'islam, de concert avec un Eric Zemmour, un Richard Millet, un Renaud Camus.

J'aurais mieux fait de me taire. J'eus droit à une défense passionnée des thèses de Finkielkraut et consorts, d'où il ressortait notamment que ces auteurs se font les porte-parole d'une large fraction de la population française méprisée depuis trop longtemps par l'élite intellectuelle et par les politiciens qui se sont succédé au pouvoir depuis quelque 50 ans ; que les musulmans dédaignent l'intégration dans la communauté nationale au profit d'un communautarisme sectaire, se refusant à rien changer à leur mode de vie, otages des intégristes et des groupes maffieux, et que nous étions bel et bien entrés en guerre civile.

Mon beau-frère, quand il est lancé, n'est pas facile à interrompre. J'y parvins tout de même et lui confiai que la réalité me paraissait infiniment plus nuancée, et que, de notre côté, dans notre petite ville du Midi de la France, ma femme et moi ne nous étions pas du tout aperçus que nous étions entrés en guerre civile. Nous comptons en effet dans notre voisinage plusieurs familles d'origine maghrébine, avec lesquelles nous entretenons des relations paisibles, cordiales, amicales parfois. Des gens qui sont nos concitoyennes et concitoyens.

Mon beau-frère n'est pas le  dernier des imbéciles. Il a derrière lui une belle carrière universitaire. Il réside dans une banlieue huppée de la région parisienne et se considère lui-même comme un privilégié. Chasseur confirmé, il entretient des relations suivies avec des habitants de la Normandie rurale, paysans, artisans ou commerçants, qui tous, selon lui, en ont  ras le bol du mépris des élites parisiennes et des gens au pouvoir, et du silence dans lequel ils se sentent abusivement relégués. Il les comprend et fait sienne leur révolte. Ce qu'il m'a dit d'eux m'a troublé : ces provinciaux de condition modeste me font penser à ces petits Blancs des Etats du Sud, dans l'Amérique des années cinquante, voire des années trente. Je me suis dit aussi que son point de vue était certainement plus largement partagé dans les grandes agglomérations de notre pays ( région parisienne, Lyon, Toulouse ou Marseille ) que dans nos provinces, mais ce qu'il me dit de l'état de l'opinion dans les campagnes normandes m'amène à douter de ma propre lucidité.

Il se trouve que, le même soir, Arte rediffusait un des plus grands films de Michael Haneke, Caché . Je l'avais vu  en salle au moment de sa sortie, en 2006, et il avait produit sur moi une impression profonde. A vrai dire, j'étais sorti bouleversé de cette projection, émotion violente que j'attribue, avec le recul, au pouvoir de catharsis de ce film, tant je m'étais reconnu dans le personnage incarné par Daniel Auteuil.

L'acteur campe un bourgeois parisien, animateur vedette d'une émission de télévision consacrée à l'actualité littéraire et culturelle, marié à Anne ( Juliette Binoche ), séduisante, intelligente, exerçant une profession dans le même secteur d'activité que lui, père d'un jeune garçon qui a oublié d'être bête. On prêterait volontiers à Georges Laurent / Daniel Auteuil des opinions de gauche, libérales, généreuses. Pourtant, cet homme est un salaud -- au sens que Sartre, dans La Nausée, donne à ce mot -- ;  c'est donc un salaud qui ignore qu'il en est un, qui se refuse mordicus à admettre qu'il en est un, jusqu'à la fin du film, où une scène terrible le laisse face à face avec le souvenir qui, peut-être, secrètement, n'a cessé de le hanter. Un homme qui s'est construit sur l'oubli d'une faute inexpiable, dont il est aussi le prisonnier et la victime.

Mais ce film ne serait pas aussi dérangeant, aussi  bouleversant, aussi exemplaire, aussi éclairant sur ce qui arrive aujourd'hui à notre société, s'il ne recoupait pas l'histoire récente de notre pays. La victime de la faute commise par Georges dans son enfance, c'est son propre frère : un jeune Algérien, fils d'ouvriers agricoles employés sur leur domaine par les parents de Georges et disparus tous les deux à Paris en 1961, probablement noyés dans la Seine par les policiers de Maurice Papon. Après leur disparition, les parents de Georges ont adopté l'enfant. Georges, qui ne supporte pas de partager ses privilèges de fils unique avec cet intrus, parvient à le faire chasser du domaine. Il va le retrouver, des années plus tard, à la faveur de circonstances mystérieuses, dans une HLM de la banlieue parisienne.

Le thème-clé, le thème central de ce film, c'est donc le reniement du frère. Ce reniement violent, criminel, Georges va le renouveler en revoyant ce frère, Majid ( admirablement incarné par Maurice Bénichou  -- né en Algérie ), que ce second reniement va acculer à une fin tragique. Je meurs, puisque, pour toi, je n'existe toujours pas.

Je pense à tous ces gens obsédés par la menace mortelle que les progrès de l'islam feraient peser sur notre civilisation judéo-chrétienne. Judéo-chrétienne ? Chrétienne surtout, chrétienne d'abord . Eh bien justement, parlons-en de cette civilisation prétendument chrétienne. Quelle valeur centrale le christianisme a-t-il placée au centre de sa prédication ? L'amour. L'amour du prochain, l'amour de mon frère. Tu aimeras ton prochain comme ton frère. L'amour, inséparable de la fraternité, cette fraternité que la Révolution française a réaffirmée comme une de ses trois valeurs fondamentales. Mais le reniement de nos frères humains, la négation de la fraternité, nous en sommes devenus les spécialistes. Nos conquêtes coloniales, nos répressions coloniales, nos guerres coloniales -- la dernière avec accompagnement de tortures et d'innombrables exécutions sommaires, la relégation de nos travailleurs immigrés, Maghrébins et Noirs en priorité, dans des bidonvilles, puis dans des cités HLM, de banlieues déshéritées, le mépris permanent, l'inégalité consacrée, la ségrégation organisée, voilà comment, depuis deux siècles, notre société judéo-chrétienne bafoue quotidiennement les valeurs qu'elle prétend mettre au centre de sa culture, de son éthique. Cette faute inexpiable, nous nous étonnons, jocrisses que nous sommes, qu'elle nous revienne aujourd'hui comme un boomerang en travers de la gueule ! Comme nous trouverions naturel qu'on nous pardonne, nous qui nous sommes si aisément pardonné ! C'est vraiment un comble ! Comme si cet Occident, indécemment gorgé de richesses au sein d'une humanité qui crève de faim, n'avait pas été l'artisan obstiné de son propre malheur. Et nos réactionnaires islamophobes de crier haro sur le baudet en accusant les victimes de dérives communautaires, sectaires, islamistes. Mais la foi musulmane, même intégriste, si elle est sincère, vaut mieux que cette tartufferie où nous pataugeons depuis si longtemps, que ce massif déni de fraternité et de justice. Et si ça tourne vraiment mal, ah! comme on aura envie de crier, paraphrasant Chateaubriand : " C'est bien fait ! "

C'est cette tartufferie, cette violence dont sont victimes les plus démunis, les plus pauvres, que le film de Haneke dévoile crûment. C'est notre incapacité à accepter l'autre, avec ses différences, qui s'y trouve exposée, comme dans cette scène brutale où le couple sortant au pas de course du commissariat où il est venu porter plainte pour harcèlement manque d'être renversé par un cycliste arrivant, lui aussi, à toute allure. C'est un Noir, pas disposé à se laisser injurier, et qui rabat joliment son caquet au bourgeois qui vient de le traiter de  connard. Bref affrontement, où le bourgeois se trouve brutalement confronté au visage de l'autre, débarqué, sur sa bécane, de sa banlieue, de son HLM, tel un zombie, tel un ovni. Intolérable altérité. Dans une autre scène , Auteuil et Binoche , travaillés par l'angoisse, discutent au premier plan de leurs problèmes personnels, débat dont le spectateur se désintéresse absolument, parce que, derrière eux, sur un grand écran de télévision, défilent les informations du jour : images de la seconde guerre contre l'Irak, révélations sur les tortures du camp d'Abou Ghraib, affrontements israélo-palestiniens dans la bande de Gaza. Les entreprises militaires imbéciles et criminelles de l'impérialisme américain et de ses alliés israéliens ont pris le relais de nos piteuses guerres d'Indochine et d'Algérie : la continuité est flagrante. Ah ! comme on comprend la haine qu'ont conçue de l'Occident tant de Musulmans, en Afrique, au Moyen-Orient et jusque dans notre propre pays, dans leur propre pays. Cette haine, reflet en miroir de notre propre haine. Ce mépris, rejeton de notre propre mépris.

Pourtant, Caché se termine sur une note d'espoir. En un long plan fixe, tandis que défile le générique, nous assistons à la sortie des élèves, sur les marches du parvis d'un lycée. Parmi les groupes de jeunes devisant ou circulant, nous reconnaissons le fils de Georges et le fils de Majid, en grande conversation. Ce n'est pas des adultes enfermés dans le ressassement de leur passé, de leurs échecs, de leurs erreurs, de leurs peurs, de leurs haines, qu'on peut espérer l'effort pour changer enfin les choses, mais de leurs enfants, suffisamment libérés du poids du passé pour être capables d'inventer un avenir que leurs parents auraient été incapables d'imaginer.


Caché, film de Michael Haneke , avec Danier Auteuil,  Juliette Binoche, Maurice Bénichou

Edwy Plenel,  Pour les Musulmans   ( la Découverte )






vendredi 13 février 2015

Le petit éthologue d'occasion

1205 -


Au temps ( lointain ?... pas si lointain ) de ma jeunesse, j'ai eu un ami. Un ami de coeur. Parce que c'était lui, parce que c'était moi. Il ne s'appelait pas Etienne. Je ne m'appelais pas Michel. Mais enfin, c'était de l'amour. En tout cas, ça y ressemblait. C'est lui qui avait pris l'initiative d'ouvrir ... les hostilités. Il me disait souvent "Je t'aime". Il se plaisait à me le répéter. J'avais plaisir à l'entendre. Je finis par me mettre au diapason. Nous roucoulions.

Nous étions cothurnes, comme on disait dans ce genre d'établissement. Cela facilitait les rapprochements, raffermissait les connivences. Un matin ensoleillé, nous commençâmes la journée par une séance de roucoulades, chacun dans son lit. Les siennes étaient si convaincantes que je fis l'inévitable ( inévitable à la longue) saut, et me retrouvai dans son lit.

Presque aussitôt ma main  gauche se trouva enserrer fermement un membre, fort conséquent ma foi, et roidement dressé. Je me disposais, avec la joie qu'on imagine, à honorer et  combler ce membre des câlins manuels et buccaux qu'on imagine aussi, tout en baisant la bouche adorée de l'élu de mon coeur.

Hélas ! un mouvement de recul dépourvu d'équivoque, un  rire un peu gêné, m'avertirent que mon partenaire n'était pas aussi disposé que moi à s'aventurer aussi loin sur les chemins du plaisir partagé. Il m'aimait, c'était une affaire entendue, mais d'un amour, somme toute, platonique. Il n'était pas question pour lui de dépasser le stade des serments et des roucoulades. Au point où j'en étais arrivé, je n'y trouvais pas mon compte.

Quoi qu'il en soit, nous nous étions tout dit.  Les deux messages s'étaient croisés avant de parvenir à leur destinataire. Je vous ai reçu 5 sur 5. La communication avait parfaitement fonctionné, sans qu'un seul mot soit prononcé.

C'est ainsi que je ne suis pas devenu pédé. L'occasion ne s'en représenta pas et comme, en plus, la vue du moindre jupon me mettait dans des états pas possibles, je fêtai bientôt ma confirmation hétérosexuelle.

Ce souvenir, doux et attendri, m'est revenu tout-à-l'heure à la lecture des lignes suivantes :

" [...] tout humain peut parler de ses relations. Il peut dire "Je t'aime" à quelqu'un. Sans doute. Mais cette personne accordera plus d'importance aux autres signes kinesthésiques et paralinguistiques qui expriment mieux cette relation. On peut préciser que [...] dans une telle situation, le discours ne porte pas sur la relation, mais qu'il l'accompagne, qu'il en est l'un des éléments, et certainement pas le plus important. "

Nous autres humains, qui sommes des animaux parmi les autres animaux, voyons dans le langage articulé une preuve parmi d'autres de notre supériorité sur toutes les autres espèces animales. Nous oublions que le langage articulé n'est  qu'un des éléments du système de communication propre à notre espèce, un système où l'expression "corporelle" ( comme on dit dans les ateliers-théâtre ) joue un rôle essentiel. Du reste, la parole, elle aussi, est une forme de cette expression. C'est le corps qui la permet, comme il permet le chant des oiseaux.

Toutes les autres espèces animales disposent, comme la nôtre, d'un système de communication qui leur est propre, Système de communication souvent sophistiqué, comme celui des oiseaux, des abeilles, des fourmis ou des cétacés. On ne voit pas, au demeurant, quel parti ces diverses espèces pourraient bien tirer du langage articulé. Nous glorifier d'être les seuls à en être dotés ne nous avance guère dès qu'il s'agit de comprendre les avantages que chaque espèce tire de son propre système de communication, ainsi que d'en saisir les complexités, les subtilités.

Dominique Lestel, l'auteur des lignes que je viens de citer, écrit, à propos des travaux du grand éthologue Gregory Bateson sur les dauphins :

" Bateson caractérise la communication des dauphins comme une communication digitale qui porte sur les relations, alors que nous autres humains utilisons plutôt une communication analogique pour communiquer sur les relations. En ce sens, explique Bateson, la communication des dauphins nous est profondément étrangère. Parce que nous sommes des mammifères terrestres, il nous est difficile d'avoir la moindre empathie avec un tel système, et notre imagination rencontre vite des limites à ses représentations. "

Les réflexions de Bateson sur la distance qui nous sépare de l'univers mental et communicationnel des dauphins sont de nature à rabattre le complexe de supériorité dont tant d'individus de notre espèce sont affligés dès qu'il  s'agit de penser ce que nous avons de commun avec les autres animaux et ce qui nous sépare d'eux. S'agissant des dauphins et, probablement, de toutes les autres espèces animales (sauf, peut-être, quelques espèces de primates), nous sommes actuellement hors d'état de comprendre vraiment la substance de leur communication, et peut-être le serons-nous à jamais.

Il y a quelques mois, un chat abandonné s'est attaché à ma femme et à moi, au point qu'aujourd'hui, il nous est devenu difficile de concevoir notre existence sans lui  (peut-être en va-t-il de même pour lui, mais nous ne le saurons probablement jamais). Un gros (très gros) chat blanc aux yeux bleus (parfois verts). Nous l'avons vite jugé remarquablement intelligent. Son comportement nous évoque souvent plutôt celui d'un chien affectueux que celui d'un chat. En éthologue néophyte, je me suis pris d'intérêt pour les divers rituels installés par ce chat dans le but de réguler ses relations avec nous, pour ses divers miaulements, etc.. En somme, j'ai fait de lui l'objet de mon étude. Jusqu'au jour où je me suis avisé qu'il en allait de même pour lui. Depuis le début, lui aussi a fait de moi l'objet de son étude (objet non exclusif du reste, mon épouse, les autres chats, les oiseaux -- etc. -- accaparant aussi son intérêt). Bref, nous sommes devenus l'éthologue l'un de l'autre. Je ne sais lequel des deux tire de son observation de l'autre les conclusions les plus pertinentes. J'incline à penser que c'est lui.

En tout cas, que mon chat soit un sujet à part entière ne fait plus aucun doute pour moi. " Mon chat "... Quelle prétention de ma part vraiment, moi qui ne suis qu'un de ses principaux partenaires humains.


Additum  -

Montaigne, Apologie de Raymond Sebond :

" La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c'est l'homme, et quant et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici, parmi la bourbe et la fiente du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et  croupie partie de l'univers, au dernier étage du logis et le plus éloigné de la voûte céleste, avec les animaux de la pire condition des trois ; et se va plantant par imagination au-dessus des cercles de la Lune et ramenant le ciel sous ses pieds. C'est par la vanité de cette même imagination qu'il s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon lui semble. Comment connaît-il, par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d'eux à nous conclut-il la bêtise qu'il leur attribue ? Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d'elle ? "

Suivent, des pages admirables sur la communication animale, sur l'intelligence des animaux, leur aptitude à raisonner, les ressources du langage corporel. Des pages que tous nos éthologues devraient connaître et méditer, qui anticipent brillamment, en tout cas, leurs observations et les conclusions qu'ils en tirent.


Dominique Lestel ,  Les Origines animales de la culture   ( Flammarion, Champs essais )

Montaigne , Essais, Livre second, chapitre XII,  Apologie de Raymond Sebond  ( Club français du livre )





mardi 10 février 2015

" L'Estro armonico " ,par l'ensemble Café Zimmermann

1204 -


1711, l'année de la publication de l'Estro Armonico, compte sûrement parmi les dates majeures de l'histoire de la musique européenne. Non que Vivaldi soit l'inventeur de la  forme concerto, mais il la porte à un de ses premiers points de perfection, adoptant notamment les trois volets (rapide / lent ou modéré / rapide) que tant de compositeurs reprendront après lui.

L'auditeur de ces oeuvres est immanquablement conquis par l'inépuisable invention mélodique, la vitalité rythmique d'une musique toujours immédiatement reconnaissable et pourtant jamais la même, création d'un compositeur en état de grâce. Des musiciens aussi prestigieux qu'un Jean-Sébastien Bach,  qui transposera pour le clavier plusieurs de ces concerti, succomberont à leur puissante séduction.

Comment classer cette musique ? Ce n'est pas une musique descriptive, comme le seront plus tard les concerti regroupés dans Il Cimento dell'armonia e dell'invenzione (dont les célèbres Quatre saisons ). Elle n'a rien non plus d'une musique "préromantique" : toute confidence, toute expression d'états d'âme personnels  de l'artiste en sont radicalement absentes. Si elle exprime des états d'âme, ceux-ci prennent un caractère de généralité et d'impersonnalité : allégresse, ivresse de la danse, mélancolie, fierté, paix intérieure, solennité..., en somme, une musique d'inspiration toute classique. Rien d'une musique "pure" en tout cas. Qu'est-ce d'ailleurs qu'une musique pure ? Pur fantasme.  Il ne peut d'ailleurs plus être question de musique pure dès que les instruments s'en mêlent, ni même de musique du tout. Et cette musique-là a été conçue pour faire chanter ensemble des instruments, pas n'importe lesquels : les violons et leurs cousins, altos, violoncelles et  contrebasses. N'oublions pas que le clavecin, chargé de la basse continue, est un instrument à cordes... pincées.

Musique souvent virtuose dans les mouvements rapides, mais la virtuosité n'y prend jamais le caractère de démonstration des possibilités de l'instrument et de l'interprète qu'elle aura parfois plus tard, comme chez un Paganini. Les séquences de virtuosité y sont le produit nécessaire du développement de l'idée musicale. Ici, la diversité et la fantaisie en apparence inépuisable des variations de cette idée masque à peine une souveraine rigueur. Ainsi l'ensemble de l'ouvrage accomplit les promesses de son titre : oui à la fantaisie, pourvu qu'elle soit au service de la reine Harmonie, elle dont Haendel, plus tard, dans son  Ode à Sainte Cécile, chantera les louanges.

L'ensemble Café Zimmermann , de Céline Frisch et Pablo Valetti, un des meilleurs ensembles baroques de l'heure, est rompu à l'esprit de cette musique et à toutes ses difficultés techniques. Hier, le groupe formé en octuor ( quatre violons, un alto, un violoncelle, une contrebasse, clavecin) interprétait quatre des concerti de l'Estro armonico (RV 565, 230, 414, 567, 265 et le célébrissime RV 522 en la mineur). Interprétation magistrale. Mention spéciale aux quatre solistes (Mauro Lopes Fereira, Nicholas Robinson, Fabio Ravasi (violons) et Petr Skalka (violoncelle). Le concert est irremplaçable pour bien apprécier la participation de chacun, ce qui était le cas hier dans une salle dont l'acoustique est bonne. A regretter (peut-être) l'extrême discrétion du clavecin/basse continue; il est vrai que ces oeuvres ont été écrites pour exalter le chant des violons (et du violoncelle) ; on est  très loin de la place que tiendront plus tard le pianoforte, puis le piano dans la musique de chambre. Intéressant, du reste de comparer, l'interprétation de certaines oeuvres hier en concert avec leur version sur disque : ainsi, le dernier mouvement du concerto en la mineur RV 522 était proposé dans un tempo moins endiablé que sur le CD ; j'ai trouvé que la poésie de l'oeuvre y gagnait.

Estro Armonico, concertos d'Antonio Vivaldi,  Ensemble Café Zimmermann. Direction artistique : Céline Frisch et Pablo Valetti.

Antonio Vivaldi, Estro Armonico - Libro secundo. Café Zimmermann ( Alpha Productions )





samedi 7 février 2015

Lire Montaigne

1203 -


Depuis de longues années, je vis avec la même édition de Montaigne : celle, parue en 1952 (rééditée en 1962) au Club Français du Livre. Maître d'oeuvre : Samuel Silvestre de Sacy. A l'époque, elle faisait, comme on dit, autorité. Présentation soignée, papier bible, typographie de qualité, reliure en carton imitation cuir.

Je crois pourtant que cette édition m'a dissuadé de lire vraiment Montaigne, c'est-à-dire de le lire attentivement et de bout en bout. Il est vrai qu'à l'époque (la fin des années 60 et suivantes), on ne disposait pas, pour lire Montaigne, d'une autre édition qui fît mieux. Mais les choses ont-elles vraiment changé aujourd'hui ?

En ce début de XXIe siècle, la difficulté, pour un lecteur qui veut découvrir Montaigne autrement qu'en s'en tenant aux passages les plus célèbres qu'on trouve dans les anthologies et les manuels scolaires, reste la même que celle qui  fut la mienne à trente ans :

- la langue ;  quatre siècles et demi nous séparent du français de Montaigne. Même si, globalement, il reste assez aisément lisible, le texte des Essais n'en comporte pas moins, à tout détour de phrase, pour le lecteur d'aujourd'hui,  de nombreuses difficultés, essentiellement lexicales : mots ou expressions qui ont cessé d'être en usage, ou qui ont changé de sens. Les spécialistes de Montaigne et de la langue du XVIe siècle eux-mêmes ne s'accordent pas toujours sur le sens à donner, dans les Essais, à telle phrase ou telle expression.

- les différentes strates du texte : la dernière édition des Essais parue du vivant de Montaigne est de 1588; elles intègre les additions et modifications des éditions précédentes. Mais on sait qu'en 1595, Marie de Gournay, l'amie de Montaigne, fait paraître une nouvelle édition enrichie. On sait aussi qu'un exemplaire de l'édition de 1588, conservé à la Bibliothèque de Bordeaux, comporte de nombreuses additions manuscrites que Montaigne se proposait sans aucun doute d'intégrer à une nouvelle édition, sans qu'on sache si toutes ces additions auraient été conservées telles quelles dans la nouvelle édition. On a donc le choix entre trois éditions : celle   de 1588, celle de 1595, celle de 1588 enrichie des additions de l'exemplaire de Bordeaux : c'est ce dernier parti qu'avait choisi Samuel S. de Sacy.

- les citations : le texte de Montaigne est truffé de citations, pour la plupart d'auteurs latins ( Virgile, Tibulle, Lucain, Tite-Live, Cicéron etc.), que Montaigne propose sans les traduire ni donner le nom de l'auteur.

Cela veut dire que, sans des partis-pris clairs de l'éditeur moderne, dictés par son souci de faciliter la tâche du lecteur, celui-ci se retrouve très vite perdu, avoue forfait et referme le livre, après avoir déclaré Montaigne l'écrivain le plus ennuyeux du monde... et il arrive à Montaigne d'être ennuyeux, de laisser passer des redites, d'abuser des exemples, des citations qui  cassent le rythme du texte.

Mon édition de 1962 affiche clairement ses partis-pris : strict respect de la langue originale ( orthographe comprise ) ; intégration des additions de l'exemplaire de Bordeaux au texte de 1588, mais en les distinguant par une typographie  particulière (en l'occurrence des italiques dans un format si minuscule qu'il en devient presque illisible). Les notes, nombreuses, sont reléguées en fin de volume, éclairant diverses difficultés de langue et proposant des traductions des citations et les noms des auteurs); un glossaire amovible donne le sens de mots et expressions passés d'usage ou ayant changé de sens. Bien entendu, ce mode de présentation censé aider le lecteur le conduit en fait à d'incessantes et fastidieuses manipulations , et bientôt le plaisir du texte cher à Roland Barthes s'évapore complètement; et voilà un lecteur de plus de perdu pour les Essais. Je ne connais pas la plus récente édition de la Pléiade, qui reproduit l'édition de 1595, mais je doute qu'elle ait fait disparaître ce genre d'embarras. A vérifier tout de même.

Plus récemment (en 2009)  Gallimard a fait paraître dans sa collection Quarto une édition des Essais en français moderne initialement parue chez Champion entre 1989 et 2002 ; on doit cette traduction ( car c'en est vraiment une ) à André Lanly, professeur émérite à l'Université de Nancy. Plus de notes en fin de volume : elles sont proposées en bas de chaque page. Les additions de l'exemplaire de Bordeaux sont intégrées au texte sans être distinguées par une typographie particulière. Les traductions des citations sont elles aussi intégrées au texte, encadrées par des crochets. Ces choix facilitent évidemment la lecture, en augmentent le confort et le  plaisir. Dans l'ensemble, cette "traduction" paraît fidèle, relativement discrète, et n'altère donc pas trop les couleurs et les saveurs de l'original. La difficulté principale que doit tenter de surmonter le lecteur est au fond d'ordre psychologique : il doit accepter cette traduction comme il accepte celles de textes en langue étrangère, et la juger selon les mêmes critères. Et, pour cela, il doit accepter l'idée que le français de Montaigne est devenu pour nous une langue étrangère.

Le problème est que le français de Montaigne n'est pas vraiment une langue étrangère et que, souvent, le lecteur, pour résoudre telle ou telle difficulté, passe par des procédures mentales et linguistiques auxquelles il ne  pourrait avoir recours s'il avait affaire à un texte vraiment écrit en langue étrangère. Autrement dit, il se fabrique souvent sa traduction avec les moyens du bord, c'est-à-dire essentiellement à l'aide du contexte, et  souvent avec succès. Mais pas toujours : le risque du faux sens ou du gros contresens plane !  car, si l'on assimile aisément tel usage (comme l'absence d'article défini), en revanche telle expression reste incompréhensible sans le secours d'une note.

La version de notre honorable professeur émérite à l'Université de Nancy reflète assez bien les difficultés et les ambiguïtés de l'entreprise. Tantôt il propose des équivalents vraiment utiles, quitte à indiquer en note l'expression ou la phrase du texte original qu'il démarque. Tantôt ses transformations ou additions  semblent inutiles, quand elles n'amoindrissent pas la couleur et la saveur de l'original. J'ai repéré au passage (dans le livre 1) tel faux sens (sur le mot "aucunement", traduit par "quelque peu", alors que dans le texte de Montaigne cet adverbe a bel et bien le même sens qu'aujourd'hui, ce qui aboutit à commettre un contresens sur l'ensemble de la phrase. Ailleurs (dans le célèbre chapitre "Que philosopher c'est apprendre à mourir"), c'est le texte latin d'un passage de Lucrèce qui se voit malmené (alors que Montaigne le cite exactement), ce qui rend impossible la traduction qu'en propose André Lanly. A consulter donc avec précaution, et toujours avec le texte original en regard.

En dépit de ces réserves, et en l'absence d'une édition vraiment satisfaisante, j'inclinerais personnellement à utiliser ce Montaigne traduit en français moderne comme une aide occasionnelle à la lecture de l'original. Cette aide est souvent indispensable, tant le sens de nombreux passages -- parfois longs -- du texte original risque d'être très imparfaitement saisi par un lecteur peu familier du français de l'époque de la Renaissance. Montaigne n'est évidemment pas le seul auteur de ce temps à présenter des difficultés de compréhension à chaque détour de phrase : il en va de même, entre autres, pour Rabelais.

Mais il est indispensable, à mon avis, de commencer par se frotter au texte original, et de se débrouiller avec les moyens du  bord pour en saisir le sens. Bien sûr, vu l'abondance des citations d'auteurs latins,  la connaissance de la langue de Cicéron et de Virgile aide beaucoup.


Montaigne, Essais , édition de Samuel Silvestre de Sacy  ( Le Club Français du Livre, 1962)

Montaigne , Les Essais en français moderne    ( Gallimard, Quarto )







jeudi 5 février 2015

La vengeance d'un vieillard incestueux

 1202 -                            

                                    " Elle me résistait. Je l'ai déshéritée "

                                         ( Abraham-Mathusalem Gobseck )






lundi 2 février 2015

Montaigne au singulier

1201 -


" Mes défauts s'y liront au vif , et ma forme naïve " , lit-on dans l'avertissement Au lecteur , des Essais .

Les défauts, soit, mais la forme naïve ?

Montaigne était-il donc si naïf ?

Ou si impitoyablement clairvoyant ?

Entendons-nous. je joue sur le mot. "Naïve", chez Montaigne, veut dire "naturelle".

Introuvable forme naïve ? Non, à condition d'admettre qu'elle est presque  insaisissable, étant sujette à d'incessantes et innombrables variations. " Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l'homme ". " Je m'échappe tous les jours et me dérobe à moi. " C'est lui qui l'a dit.

Quant à moi, je me revendique versatile.

Versicolore.

Cette boîte à multiples fonds qui s'appelle l'homme.

Qui a dit ça, déjà ? Tzara,  je crois. Du Montaigne à la sauce dada.

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Oui oui oui... Ouais ouais ouais...

Prétentieux.

Si compliqué vraiment ? Banalité de nos ressorts, interchangeables .

Tout un homme, fait de tous les hommes ...

Culotté, ce Sartre. De quel droit ? Au nom de quelle certitude ? De quelle prétention à l'universel ?

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Se croire singulier , sotte illusion.

Pourtant, découvrir en soi, à un détour de la vie, au contact du réel, une singularité, même minime, même passagère, quelle grâce.

Si c'est pour à chaque fois se retrouver tel qu'en soi-même, la connaissance de soi est sans intérêt. Prison à perpète. Autant se flinguer.

Tristesse de fonctionner tout le temps de la même façon. Sans surprise.

J'aurai été ça. Et rien d'autre.

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La solution, peut-être : s'échapper, se perdre,  s'oublier, dans le monde et par le monde, dans les autres et par les autres. La seule façon de ne pas mouliner à vie son unique et sempiternelle musiquette.

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S'oublier dans les autres et par les autres ? Mais chaque homme porte  la forme entière de l'humaine condition... Pas vrai, Montaigne ? Alors, le détour par les autres, si c'est pour se retrouver dans les autres ... Le salut par les autres? Tu parles.

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Allons.  C'est pas si mal de tenter de faire entendre sa petite musiquette individuelle ( qu'on croit individuelle, jusqu'à nouvel ordre) parmi tant de musiquettes collectives. Quand ce ne sont pas des fanfares. C'est un programme qui en vaut un autre, même très illusoire.


Soyons singulier. Exhibons nos singularités. Dans les limites de la décence et du possible, cela va sans dire.

De la décence ? Si l'on va par là, on n'ira pas très loin. Ayons la loyauté, ne serait-ce qu'envers nous-mêmes, d'oser l'indécence, le mauvais goût, la stupidité pourquoi pas.

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Ce matin, au lever,  j'ai fait un gros caca. Ensuite, j'ai pépié joyeusement, tel un pinson sur la branche. Est-ce qu'un pinson sur la branche se soucie de la différence qui le sépare du pinson voisin sur la même branche ? Peut lui chaut, sans doute.

Ayons l'honnêteté d'assumer la banalité de notre animalité.