mercredi 29 juillet 2015

Le prix du légume

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Même les difficultés estivales et chroniques de nos agriculteurs ont été éclipsée par cette interminable histoire de légume-là. Toute la France suit maintenant, depuis des mois, les péripéties de l'affaire Christophe Lambert, devenu incontestablement le légume le plus célèbre de France, depuis qu'à la suite d'un accident, il y a sept ans de cela, il est réduit à une vie végétative d'où la conscience s'est absentée, sans espoir de retour selon les médecins.

Le dernier épisode n'est pas, de loin, le plus glorieux. Bien que forte des décisions successives des plus hautes instances juridiques françaises et européennes l'autorisant à mettre fin à la vie de Christophe Lambert, conformément aux volontés de l'intéressé et à celles de son épouse et d'une partie de sa famille, l'équipe du C.H.U. de Reims chargée de trancher s'est manifestement piteusement dégonflée, craignant sans doute d'éventuels débordements et représailles. On va voir comment la justice française et l'Etat s'y prendront pour trouver une issue à cette impasse.

J'ai beau avoir fort peu de sympathie pour les parents de Christophe Lambert, je reconnais la légitimité de leur désir de voir leur fils maintenu artificiellement en vie, dans l'espoir d'une guérison obtenue par d'hypothétiques progrès de la médecine dans un avenir plus ou moins proche. Même si leur espoir paraît chimérique  à la plupart d'entre nous, il est en soi respectable, et la possibilité d'une avancée médicale qui ferait sortir  leur fils de son coma n'est pas, après tout, statistiquement nulle. Cependant, au train où vont les choses, et si Christophe Lambert n'a pas été débranché entre temps, ils seront probablement morts avant leur fils. mais après tout, c'est leur affaire.

Cependant, là où les citoyens ont un droit de regard dans cette affaire privée, c'est sur son aspect financier. Depuis des années, Christophe Lambert est hospitalisé dans un C.H.U., dont les frais de financement sont, pour l'essentiel, couverts par des fonds publics. Je suppose que les frais d'hospitalisation de l'intéressé sont actuellement remboursés par la Sécurité Sociale. Le contribuable serait en droit de savoir ce que coûte une journée d'hospitalisation (chambre + soins ) du légume de Reims et ce qu'ont coûté à la collectivité les sept années de son hospitalisation.

Que Christophe Lambert reste ou non en vie ne nous concerne pas et nous est au fond indifférent, sauf sur ce point très concret. On pourrait imaginer une solution, relativement favorable aux parents , qui consisterait à les autoriser à faire hospitaliser leur fils dans un établissement de leur choix, mais entièrement à leurs frais, sans que la Sécu ait à débourser un sou.

Sinon, dans l'intérêt des finances publiques, on pourrait imaginer l'intervention d'une brigade de faux médecins et infirmiers qui, après avoir dûment neutralisé le vigile en faction devant la porte, mettrait fin à la vie végétative du légume le plus célèbre de France, en lui coupant les vivres et l'oxygène, après lui avoir éventuellement perfusé la dose de cyanure convenable.  Comme chantait France Gall : " Débranche tout ! " . Ce  pourrait d'ailleurs être le nom de l'association d'utilité publique dont se réclameraient (après coup) les exécuteurs de ces hautes oeuvres para-médicales, fiers d'avoir contribué à la réduction de notre déficit et à une gestion mois opaque et plus saine de nos établissements hospitaliers.






dimanche 26 juillet 2015

" Le normal et le pathologique " (Georges Canguilhem)

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Qu'est-ce que le normal ? Qu'est-ce que le pathologique ? Le contenu de ces concepts a varié au cours des âges, et l'accord, aujourd'hui, est loin d'être acquis entre médecins, chercheurs, philosophes et, bien entendu, les malades eux-mêmes. Le livre de Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique , pose des questions et propose des réponses qui restent actuelles. Canguilhem a précédé son disciple Michel Foucault, dont il dirigea la thèse, sur le terrain de l'archéologie du savoir, notamment dans ce livre, publiée en 1943, puis, dans  une édition remaniée, en 1966. C'était à l'origine le texte de sa propre thèse de doctorat (de médecine). Indépendamment de l'intérêt scientifique et philosophique du livre, on y remarque des commentaires élogieux et citations d'ouvrages de Bergson ou de Goldstein qu'un autre  que Canguilhem aurait prudemment évités. On était en 1943, tout de même.

Pour des raisons personnelles, la lecture de ce livre arrive pour moi à point.  Je me suis notamment demandé, si,vu le contexte et les circonstances, les poussées d'angoisse fébrile nourries de fantasmes qui m'ont pourri la vie pendant quelques jours et dont ma femme a subi les retombées -- fantasmes d'autant plus douloureux qu'ils étaient largement irrationnels, étaient, compte tenu de la situation d'incertitude relative  où je me trouvais, "normales" ou, elles aussi, "pathologiques". La souffrance psychique où elles m'ont plongé ne me paraît pas constituer, à elle seule, une preuve de leur caractère pathologique. A moins que la souffrance, qu'elle soit physique ou psychique, ne doive pas être réduite au statut de symptôme, mais soit une pathologie à part entière, auquel cas il ne serait jamais "normal" de souffrir.

Quoi qu'il en soit, j'ai puisé dans le livre de Canguilhem d'excellentes raisons de rester zen dans le genre d'épreuve que je vis. Canguilhem cite et commente abondamment les travaux et les textes de nombreux médecins, historiens de la médecine, comme ici :

Selye a établi que des ratés ou des dérèglements du comportement, comme les émotions et la fatigue qu'elles engendrent, produisent, par leur réitération fréquente, une modification structurale du cortex surrénalien analogue à celle que détermine l'introduction dans le milieu intérieur de substances hormonales, soit impures soit pures mais à hautes doses, ou bien de substances toxiques. Tout état organique de tension désordonnée, tout comportement d'alarme et de détresse (stress) provoque la réaction surrénalienne. Cette réaction est "normale", eu égard à l'action et aux effets de la corticostérone dans l'organisme. D'ailleurs, ces réactions structurales, que Selye nomme réactions d'adaptation et réactions d'alarme, intéressent aussi bien la thyroïde ou l'hypophyse que la surrénale. Mais ces réactions normales (c'est-à-dire biologiquement favorables) finissent par user l'organisme dans le cas de répétitions anormales (c'est-à-dire statistiquement fréquentes) des situations génératrices de la réaction d'alarme. Il  s'installe donc, chez certains individus, des maladies de désadaptation. Les décharges répétées de corticostérone provoquent soit des troubles fonctionnels, tels que le spasme vasculaire et l'hypertension, soit des lésions morphologiques, telles que l'ulcère de l'estomac. "
                    ( Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, préface de la deuxième édition )

Restons zen, par conséquent. Je ne ferai pas l'honneur à Dame Nature de me bouffer les sangs en plus, sous prétexte qu'elle me joue des tours de sa façon. Jouissons, quand il en est temps encore, du silence de nos organes, tant qu'il dure, et même si, dans ce silence trompeur et, peut-être, provisoire, lesdits organes n'en font qu'à leur tête. Après tout, nous n'avons pas demandé à naître, ne nous noyons pas, en plus, dans  nos larmes. Et si'l faut mourir, mourons plutôt de rire.

Qu'est-ce donc qu'être malade ? Les premiers chapitres du livre de Canguilhem étudient le point de vue de quelques médecins et philosophes de renom dans la première moitié du XIXe siècle -- François Broussais, Auguste Comte, Claude Bernard. Pour les deux premiers tout au moins, il n'existe pas, entre le normal et le pathologique, de différence de nature, mais seulement des différences quantitatives :  le pathologique se caractérise par des degrés en plus ou en moins par rapport à l'état considéré comme normal -- la définition de cet état de normalité posant évidemment à elle  seule un paquet de  problèmes, par exemple la question de savoir si ce qui est normal pour un patient l'est pour un autre. Cette position est loin d'être aujourd'hui dépassée. Tout abonné aux prises de sang de contrôle sait que, pour diagnostiquer des pathologies telle que le diabète, le cancer et bien d'autres, le signal d'alerte est fourni par la position de tel ou tel curseur de part et d'autre des valeurs limites de la situation considérée comme normale (l'âge du patient faisant éventuellement varier ces limites). Le bon vieux thermomètre reste le plus connu de ces signaux.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, surtout à partir de l'apparition du SIDA dans la décennie 80, le cancer a été qualifié par nombre de médecins et de journalistes comme "la maladie du siècle". Selon mon médecin généraliste, parmi les Français actuellement vivants, deux sur trois ont développé, développent ou développeront un cancer. Mais le cancer n'est devenu la maladie du siècle précédent et n'a chance de le rester  au XXIe siècle qu'au fur et à mesure que les progrès de la recherche et des moyens de diagnostic ont permis d'en préciser les formes anatomo-physiologiques et l'étiologie. Bien au-delà du XVe siècle, époque à laquelle le mot cancer commença d'être utilisé pour désigner une tumeur maligne, on mourait du cancer sans savoir qu'on en avait un, et ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que le mot se spécialise pour désigner le néoplasme ; il faudra encore du temps avant que des cancers non caractérisés par l'apparition de tumeurs tissulaires (leucémies, cancers du sang) soient scientifiquement décrits comme cancers. Les scanners ne se répandent comme technique de dépistage privilégiée qu'à partir de la décennie 90 du siècle dernier, et le tep-scan (tomographie par émission de positrons), principalement dédié à la détection des cellules cancéreuses, ne dépasse le stade expérimental qu'au début des années 2000. Si j'avais développé discrètement -- c'est-à-dire sans souffrance ni symptôme -- une tumeur cancéreuse vers 1980, à l'âge de quarante ans, je n'en aurais rien su, ni aucun médecin non plus. Je me serais considéré comme en excellente santé, et mon médecin aussi. On n'est vraiment malade que quand des dysfonctionnements physiologiques manifestes et la souffrance vous en avertissent. On peut vivre des mois, voire des années, sans savoir qu'on est malade, du cancer en particulier. Et la santé, n'est-ce pas oublier son corps, dans le silence des organes ? Les progrès des techniques de dépistage ont considérablement contribué aux progrès du cancer considéré comme maladie, en permettant de le "voir". Mais est-ce que la Lune existe tant qu'on ne la regarde pas, du moins tant qu'on n'a aucune possibilité de la voir ? Pendant des millénaires, jusqu'au premier voyage de Colomb, les habitants du Vieux Monde ignorèrent totalement l'existence du Nouveau. Et ce n'était pas plus mal comme ça.

Au fond, tout malade qui ne sait pas qu'il est malade ressemble au Roi d'Ionesco  dans Le Roi se meurt . On vient lui annoncer qu'il va mourir. Comme il se sens en pleine forme, il s'en rit : " Encore ? Vous m'ennuyez ! Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. Quand je voudrai, quand j'aurai le temps, quand je le déciderai. "  Il y a cinq ans, je me souviens, j'étais en balade sur une de mes crêtes favorites et je me disais : " ton paternel est mort à 93 ans, tu dureras bien autant que lui, tu as encore pas mal de belles années devant toi. Le lendemain matin, des douleurs abdominales inusitées m'introduisirent à une nouvelle époque de ma vie : celle où l'on sait que le temps vous est compté.

La relation statistique forte entre l'apparition du  cancer et l'âge des personnes affectées pose une autre question troublante, celle de la relation du cancer avec le vieillissement : dans quelle mesure la prolifération de cellules cancéreuses doit-elle être considérée comme "anormale" dans un organisme en fin de course ? Le fait qu'à soixante-quinze ans je sois victime d'une récidive de cancer est certainement moins "anormale" que si la même situation affectait un trentenaire. Sans les progrès énormes de la recherche fondamentale et de la médecine depuis la fin du XIXe siècle, l'espérance de vie à la naissance dans les pays "développés" ne serait pas ce qu'elle est ; on peut donc considérer son augmentation comme largement artificielle et se dire que, dès l'âge de soixante ans, même dans nos sociétés si largement privilégiées, un individu doit être considéré comme en sursis. Le recours répété à des techniques d'investigation utilisant des radiations nucléaires (scanner et tep-scan) pose un autre problème redoutable, puisque ces techniques risquent, à la longue, d'induire des cancers du sang et de la moelle osseuse ; autrement dit nous en appelons au mal pour guérir le mal. Les progrès des techniques de diagnostic des cellules cancéreuses passent en effet par l'exploration de l'infiniment petit qui s'y cache ; or pour que nous apparaissent des particules élémentaires, il faut les prendre pour cibles en lançant contre elles d'autres particules ; le moment de la rencontre s'apparente au choc entre deux boules de billard ; celle qui percute l'autre la projette dans une direction et à une vitesse dont nous ne pouvons avoir qu'une connaissance statistique : vous avez le bonjour d'Hitchcock.


Pour donner une idée de l'exceptionnelle qualité d'un livre que tous les malades et tous les médecins devraient lire et méditer, je propose ci-dessous un extrait du chapitre 4, dans lequel Geoges Canguilhem réfléchit sur les théories de H. Leriche . C'est  évidemment lui qu'il cite au début :

" C'est une des pensées les plus profondes sur le problème du pathologique que  celle-ci : " Il y a en nous, à chaque instant, beaucoup plus de possibilités physiologiques que n'en dit la physiologie. Mais il faut la maladie pour qu'elles nous soient révélées ". La physiologie, c'est  la  science des fonctions et des allures de la vie, mais c'est  la vie qui propose à l'exploration du physiologiste les allures dont il codifie les lois. La physiologie ne peut pas imposer à la vie les seules allures dont le mécanisme lui soit intelligible. Les maladies sont de nouvelles allures de la vie. Sans les maladies qui renouvellent incessamment le terrain à explorer, la physiologie marquerait le pas sur un sol rebattu. Mais la pensée précédente peut aussi s'entendre en un autre sens, à peine différent. La maladie nous révèle des fonctions normales au moment précis où elle nous en interdit l'exercice. La maladie est au principe de l'intention spéculative que la vie attache à la vie par le truchement de l'homme. Si la santé est la vie dans le silence des organes, il n'y a pas à proprement parler de science de la santé. La santé, c'est l'innocence organique. Elle doit être perdue, comme toute innocence, pour qu'une connaissance soit possible. Il en est de la physiologie comme de toute science, selon Aristote, elle procède de l'étonnement. Mais l'étonnement proprement vital, c'est l'angoisse suscitée par la maladie. "


L'un des grands mérites du travail de Canguilhem, c'est, au bout d'un siècle de positivisme et de scientisme, de rendre aux malades la priorité qui est la leur en matière de connaissance de la maladie. Après tout, s'il n'y avait pas de malades, il n'y aurait pas de médecins.

" Le médecin, écrit Canguilhem, a tendance à oublier que ce sont les malades qui appellent le médecin. Le physiologiste a tendance à oublier qu'une médecine clinique et thérapeutique, point tellement absurde qu'on  voudrait dire, a précédé la physiologie. Cet oubli une fois réparé, on est conduit à penser que c'est l'expérience d'un obstacle, vécue d'abord par un homme concret, sous forme de maladie, qui a suscité la pathologie, sous ses deux aspects, de séméiologie clinique et d'interprétation physiologique des symptômes. S'il n'y avait pas d'obstacles pathologiques, il n'y aurait pas non plus de physiologie, car il n'y aurait pas de problèmes physiologiques à  résoudre. Résumant des hypothèses que nous avons proposées au cours de l'examen des idées de Leriche, nous pouvons dire qu'en  matière biologique, c'est le pathos qui conditionne le logos parce qu'il l'appelle. C'est l'anormal qui suscite l'intérêt théorique pour le normal. Des normes ne sont reconnues pour telles que dans des infractions. Des fonctions ne sont révélées que par leurs ratés. La vie ne s'élève à la conscience et à la science d'elle-même que par l'inadaptation ,l'échec et la douleur. "

On vient de me détecter dans le ventre un "nodule" qui, si l'on n'agit pas pour le détruire, risque de proliférer en un amas de cellules cancéreuses. Je me suis demandé si l'on pouvait qualifier d'anormal" cette excroissance récemment apparue sur mon péritoine. A moins de prêter à la Nature des desseins, quels qu'ils soient, ce qui n'est pas mon cas, les concepts de  "normalité" ou d' "anormalité" ne semblent avoir ici aucune pertinence. Il est là, ce nodule, produit d'une cause ou d'un ensemble de causes. Il n'a rien d'anormal ni de normal, il se contente d'y être, comme toute chose naturelle en ce monde. La prolifération des cellule cancéreuses dans un organisme n'est pas plus anormale que, à une échelle infiniment plus grande, le réchauffement climatique ou la raréfaction des abeilles. Ce sont les produits de causalités naturelles, et les concepts de normalité et d'anormalité sont étrangers à l'ordre naturel. Ce sont les vivants, et spécialement les humains, qui posent des normes. La normalité et l'anormalité n'existent que si une conscience les pose  et les définit,en fonction de ce qu'elle considère comme bon, utile, juste. C'est parce que je suis vivant, que j'aime la vie, que je veux qu'elle se prolonge, dans des conditions de confort physique et d'absence de souffrance telles qu'elle sera agréable à vivre, que je déclare ce nodule "anormal", en fonction des normes posées par mon vouloir -vivre et que je suis décidé à faire ce qu'il faudra faire pour recouvrer un sentiment de sécurité. Georges Canguilhem écrit :

" [...] une norme n'a aucun sens de norme toute seule et toute simple.La possibilité de référence et de règlement qu'elle offre contient, du fait qu'il ne s'agit que d'une possibilité, la latitude d'une autre possibilité qui ne peut être qu'inverse. Une norme, en effet, n'est la possibilité d'une référence que lorsqu'elle a été instituée ou choisie comme expression d'une préférence et comme instrument d'une volonté de substitution d'un état de choses satisfaisant à un état de choses décevant. Ainsi toute préférence d'un ordre possible s'accompagne, le plus souvent implicitement, de l'aversion de l'ordre inverse possible. Le différent du préférable, dans un domaine d'évaluation donné, n'est pas l'indifférent, mais le repoussant, ou  plus exactement le repoussé, le détestable. Il est bien entendu qu'une  norme gastronomique n'entre pas en rapport d'opposition axiologique avec une norme logique. Par contre, la norme logique de prévalence du vrai sur le faux peut être renversée en prévalence du faux sur le vrai, comme la norme éthique de prévalence de la sincérité sur la duplicité peut être renversée en norme de prévalence de la duplicité sur la sincérité. Toutefois, l'inversion d'une norme logique ne donne pas une norme logique, mais peut-être esthétique, comme l'inversion d'une norme éthique ne donne pas une norme éthique, mais peut-être politique. En bref, sous quelque forme implicite ou explicite que ce soit, des normes réfèrent le réel à des valeurs, expriment des discriminations de qualités conformément à l'opposition polaire d'un positif et d'un négatif. Cette polarité de l'expérience de normalisation, expérience spécifiquement anthropologique ou culturelle -- s'il est vrai que par nature il ne faut entendre qu'un idéal de normalité sans normalisation --, fonde dans le rapport de la norme à son domaine d'application, la priorité normale de l'infraction. "

On voit que ces réflexions débordent largement le cas particulier de la norme dans le domaine pathologique. L'activité normative est le péché mignon des humains, pour le meilleur et pour le pire.

Durant de longues années, durant des décennies, j'ai vécu, si j'excepte quelques alertes temporaires et sans réelle gravité, sans connaître la maladie. Au point de finir par croire que cela durerait toujours, de me croire mystérieusement immunisé contre elle et de me compter parmi les chanceux qu'elle épargne, à vie. Aujourd'hui, les réflexions de Georges Canguilhem qui suivent me troublent d'autant plus qu'elles me paraissent vraies :

" De n'être pas malade dans un monde où il y a des malades un malaise naît à la  longue. Et si c'était non pas parce qu'on est plus fort que la maladie ou plus fort que les autres, mais simplement parce que l'occasion ne s'est pas présentée ? Et si finalement, l'occasion venant, on allait se montrer aussi faible, aussi démuni, ou peut-être davantage que les autres ? Ainsi naît chez l'homme normal une inquiétude d'être resté normal, un besoin de la maladie comme épreuve de la santé, c'est-à-dire comme sa preuve, une recherche inconsciente de la maladie, une provocation à la maladie. La maladie de l'homme normal, c'est l'apparition d'une faille dans sa confiance biologique en lui-même. "


Georges Canguilhem , Le normal et le pathologique    ( P.U.F., collection Quadrige )





jeudi 23 juillet 2015

Boycottez les produits agricoles français

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D'abord parce qu'à qualité égale ils seront sera plus chers que les produits importés de l'étranger, par exemple la viande  importée d'Allemagne ou des Pays Bas ou les fruits importés d'Espagne. Ainsi, vous vous y retrouverez, vous vous comporterez en citoyens européens responsables et solidaires.

Ensuite parce que vous ferez preuve de patriotisme. Tout le monde sait en effet que les mesures gouvernementales récemment annoncées en faveur des éleveurs, entre autres, sont un emplâtre sur une jambe de bois. A plus ou moins brève échéance, la même situation se reproduira et les contribuables seront priés de mettre à nouveau la main à la poche pour soutenir des entreprises à nouveau au bord de la faillite. Les éleveurs et les agriculteurs français s'imaginent-ils que la collectivité a pour mission d'éponger leurs déficits chroniques, dont l'origine est structurelle ? Il paraît que le taux de suicides parmi eux est un des plus élevés des diverses catégories socio-professionnelles : pas étonnant quand on voit des types jeunes -- entre vingt et quarante ans pour la plupart -- se lancer de façon irresponsable dans des investissements qui dépassent largement le million d'euros, les obligeant à rembourser pendant des années des  sommes qui leur laissent à peine de quoi vivre, quand la rentabilité de leur entreprise est des plus aléatoires.

Ainsi, n'achetez pas de viande française. N'achetez pas de fruits et de légumes français. Vous contribuerez par votre abstention à acculer à la faillite des entreprises structurellement obsolètes et non-compétitives. Vous aiderez à diminuer par la reconversion ou le suicide les effectifs d'une profession de moins en moins utile. Vous hâterez  ainsi l'évolution de notre agriculture vers des formes d'organisation modernes capables d'affronter une concurrence mondialisée. L'entreprise familiale chroniquement endettée, c'est fini. Sa disparition à peu près totale est l'affaire d'une génération. En matière d'économie, la nostalgie est un très vilain défaut. L'âge est venu d'une agriculture industrialisée, intégrée dans de vastes ensembles où la production, la transformation, le conditionnement et la distribution appartiendront à la même entreprise. Pour promouvoir cette nécessaire évolution, la grande distribution a les principaux atouts en mains. Elle peut se permettre de racheter (ou de louer) les terres, les cheptels, les abattoirs, les usines de transformation et de conditionnement. L'ère du paysan maître chez lui appartient au folklore, ne serait-ce que parce que la plupart de nos paysans sont accablés de dettes et incapables de trouver d'autres solutions pour garder encore un temps la tête hors de l'eau que de s'endetter davantage. L'avenir est sans doute au travailleurs agricole salarié par de grandes entreprises maîtrisant toutes les étapes, de la production à la distribution.

Cette évolution est d'ailleurs déjà en marche. Sait-on par exemple que le poisson vendu dans les magasins Intermarché est pêché par des bateaux appartenant à Intermarché ? Leurs équipages sont évidemment des salariés d'Intermarché. Il en ira sans doute bientôt de même pour la viande, les légumes et les fruits.

En attendant, on peut donner la formule de cette évolution par l'équation suivante :

P  =  h ( O + S )

où  P = Productivité
      O = Ordre social
      S = Taux de suicide de l'agriculteur français
      h = constante de Jeannot Lapin


N.B. - Pour apprécier correctement la pertinence de l'équation précédente, il convient de considérer la variable S (taux de suicide de l'agriculteur français) comme un indicateur fiable de l'évolution de l'agriculture française vers une adaptation structurelle plus efficace à la concurrence mondialisée.


Additum -

Il existe sans doute d'autres solutions que celle d'une intégration verticale dominée par la grande distribution et à son seul profit, mais pour les imaginer et les mettre en place, il faudrait un recul spectaculaire de l'individualisme et des survivances du passé et peut-être des dispositions juridiques nouvelles concernant notamment le droit de propriété et celui de l'entreprise.  On peut rêver d'une intégration verticale à l'envers, où ce seraient les producteurs qui prendraient le contrôle de tous les étages de la filière, jusqu'à la grande distribution (sans doute pas seulement celle des produits agricoles). Il existe d'ailleurs dans ce sens des initiatives encourageantes mais encore trop limitées. Pour passer la vitesse supérieure, il faudrait que les acteurs de la base sachent s'unir en masse et trouvent l'argent nécessaire. Ce serait certainement beaucoup plus efficace et porteur d'avenir que les manifs de desperados auxquelles nous assistons. Les scléroses du monde agricole français ne sont qu'un aspect des innombrables scléroses de la société et de l'économie françaises, mais il existe des thérapeutiques.

On lira avec profit dans Le Monde du 31 juillet l'article sur Henri Mendras, l'auteur de La Fin des paysans


Additum 2 -

Les éleveurs français (et les agriculteurs français en général) me font bien rire, avec leurs prix planchers. Au prix qu'ils demandent, encore faut-il trouver des acheteurs. Sauf à exclure les produits étrangers du marché national, au mépris des règles de concurrence en vigueur en Europe et avec tous les risques que ça impliquerait pour nos exportations, ces braves gens vont dans le mur. Vu la tournure que prennent les événements, on pourrait leur conseiller  quelques initiatives, par exemple :

- bouffer, eux et leur famille, leurs cochons invendus. A défaut de bénéfice, ça leur permettrait de vivre un temps sur la bête.

- lancer une souscription nationale pour financer l'achat  des cordes pour se pendre.




lundi 20 juillet 2015

" Les livres prennent soin de nous " ( Régine Detambel )

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La bibliothérapie est aujourd'hui une pratique  thérapeutique reconnue et des bibliothérapeutes interviennent dans les maisons de retraite et des services hospitaliers (services gériatriques, soins de longue durée). Il s'agit de proposer aux personnes concernées des livres censés leur apporter des bienfaits psychiques, voire physiologiques. Fréquemment, le bibliothérapeute lit à voix haute le livre qu'il a choisi, ou organise des séances de lecture et d'écriture en commun à voix haute.

Régine Detambel est elle-même bibliothérapeute et, s'appuyant sur son expérience et sur celle de pionniers de la bibliothérapie -- Marc-Alain Ouaknin, Michèle Petit, entre autres -- elle entend ici nous convaincre des effets bénéfiques de la bibliothérapie.

Cependant, son exposé serait plus convaincant si l'auteur avait fait plus directement et précisément appel à des situations concrètes vécues entre elle et ses "patients". Au lieu de cela, elle s'en tient à des généralités, sans doute pertinentes mais qui laissent le lecteur sur sa faim et ne risquent pas de déchaîner son enthousiasme étonné. Sans compter que Régine Detambel laisse en suspens des problèmes qui ne m'ont pas paru vraiment résolus, comme la question -- centrale -- de savoir ce que c'est qu'un "bon" livre, dans une perspective thérapeutique. Personnellement, j'avoue que la question de savoir ce que c'est qu'un "bon" livre (et un "mauvais") me hérisse. Il me paraît clair, en tout cas, qu'il doit être bien difficile, sur ce point, d'obtenir l'accord unanime d'un groupe sur les vertus du livre choisi -- sauf à organiser, évidemment, des séances collectives de critique, pratique que, sauf erreur de ma part, Régine Detambel ne semble guère évoquer, alors qu'à mes yeux elle apparaît capitale.  De même, la question de savoir dans quels cas et sous quelles formes la lecture et l'écriture peuvent être véritablement considérées comme des thérapies m'a paru insuffisamment approfondie. A moins, évidemment, de considérer qu'elles le sont toujours, et tout au long de la vie, ce qui semble être en effet la conviction intime de l'auteur mais ne nous avance guère. Encore une fois, la description suffisamment précise de quelques séances concrètes de bibliothérapie (description éventuellement romancée, solution qui serait sans doute même  de loin la préférable) aurait été bien plus éclairante et passionnante que cette approche abusivement généraliste, lénifiante et fade.

S'il m'arrive un jour de prendre pension dans  une maison de retraite ou dans un service gériatrique hospitalier, je ne crois pas que je ferai appel aux services d'un bibliothérapeute, à moins d'être devenu aveugle ou à peu près gâteux. J'ai pris depuis trop longtemps l'habitude de choisir mes livres moi-même, et quant à la lecture à haute voix, j'en ai une pratique personnelle qui me rendrait insupportable que quelqu'un d'autre lise à ma place. A moins qu'un pensionnaire de la Comédie Française ne se déplace rien que  pour moi, et encore...!

En fait, la question de la bibliothérapie au sens strict (si on peut dire car, à lire Régine Detambel, ses frontières paraissent bien floues) tient une place relativement restreinte dans ce livre qui tourne à l'éloge des bienfaits de la pratique assidue de la lecture et de l'écriture. A lire Régine Detambel, on s'aperçoit que Montesquieu avait à peu près tout dit : " Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé ". Le livre apparaît comme une série de variations sur ce thème. Pour les illustrer, Régine Detambel fait appel au témoignage de nombreux écrivains ou philosophes, Colette, Albert Camus, Pierre Guyotat, Georges-Arthur Goldschmidt, Michel Foucault, Camille Laurens, Marcel Proust, Paul  Ricoeur, pour n'en citer que quelques uns. Tout ceci est bel et bon, mais là encore elle abuse de généralités formulées en cascades de substantifs abstraits.

Au total, un livre plat et froid, qui tourne à la compilation consciencieuse et sentencieuse, en l'absence d'une musique plus personnelle qui lui aurait peut-être conféré charme, élan et force de persuasion. C'est le comble de la part d'une praticienne de la lecture et de l'écriture aussi passionnée que semble être Régine Detambel.

Au fond, la partie la plus utile du livre est sa bibliographie. Elle devrait permettre à qui voudrait dépasser les généralités de Régine Detambel de prendre connaissance de textes sans doute plus circonstanciés qui, pour une part d'entre eux, sont accessibles par internet.


Régine Detambel ,  Les livres prennent soin de nous, pour une bibliothérapie créative ( Actes Sud )



Régine Detambel

vendredi 17 juillet 2015

" Le Principe " (Jérôme Ferrari)

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La quête de beauté peut-elle sauver le monde humain ? C'est peut-être la question centrale du dernier roman de Jérôme Ferrari, Le principe , inspiré de la vie de Werner Heisenberg, l'un des pères de la mécanique quantique, qui formula  notamment le fameux principe d'incertitude. Rappelons que, selon ce principe, il est impossible de connaître à la fois la position et la vitesse d'une  particule ; c'est l'un ou c'est l'autre, mais pas les deux à la fois. Le principe d'incertitude pose donc une limite infranchissable à nos possibilités de connaître l'infiniment petit.

En réalité, ma formulation est simpliste et sommaire, ne serait-ce que parce que la connaissance (toujours relative) de l'une est une fonction de l'ignorance (toujours  relative) de l'autre. Plutôt que de principe d'incertitude, on devrait d'ailleurs parler de relations d'incertitude.

Les implications philosophiques de ces relations ont fait couler beaucoup d'encre. Elles suggèrent en effet que, notre connaissance de l'infiniment petit dépendant de notre position d'observateur -- un observateur qui est "dedans", et non pas "dehors", comme le serait Dieu -- et des moyens expérimentaux mis en oeuvre, un doute est jeté sur la réalité même des phénomènes observés.  C'est un peu comme si la Nature, bonne fille, ne nous donnait à voir que ce que nous avons décidé d'y voir. Albert Einstein, défendant la thèse de la réalité des phénomènes physiques, extérieure à l'observateur, refusa longtemps ces conséquences logiques de la mécanique quantique : " J'aime à croire que la Lune est toujours là, même si je ne suis pas en train de la regarder ", disait-il.

Depuis son prix Goncourt, obtenu pour son livre précédent, Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari apparaît comme une valeur relativement "sûre" dans l'abondante production littéraire francophone contemporaine. Son livre s'inscrit dans une série de romans récents inspirés de la vie de personnalités contemporaines ou historiques, comme Peste et choléra de Patrick Deville, Le météorologue, d'Olivier Rolin, ou Sévère, de Régis Jauffret. Pour écrire Le principe, Jérôme Ferrari semble s'être très sérieusement documenté sur la vie et les travaux scientifiques  de Werner Heisenberg, en lisant les ouvrages de référence, mais aussi en rencontrant les membres de la famille du savant.

Jérôme Ferrari met en scène un personnage qui dialogue, par-delà la mort, avec Heisenberg ; ce jeune homme, à certains égards,  ressemble à l'auteur, mais il serait dangereux pour la compréhension du livre de le confondre avec lui. L'auteur le charge d'exposer  le fameux principe de la façon suivante :

" la vitesse et la position d'une particule élémentaire sont liées de telle sorte que toute précision dans la mesure de l'une entraîne une indétermination, proportionnelle et parfaitement quantifiable, dans la mesure de l'autre.
  Si nous choisissons de déterminer exactement la position, notre ignorance de la vitesse devient littéralement infinie --  ce qui ne signifie pas que  cette vitesse existe et que nous ne la connaissons pas mais plutôt que le concept de vitesse est alors dépourvu de sens précis.
  Si nous déterminons la vitesse, c'est la position qui devient floue, comme si l'électron s'étalait dans l'espace pour l'emplir tout entier, jusque dans ses moindres recoins.
  La vitesse et la position sont donc de pures virtualités qui n'acquièrent plus ou moins de réalité objective qu'au moment de la mesure, et jamais ensemble ".

Quelques pages plus haut, il avait décrit, non sans humour, les bouleversements induits dans notre vision du monde par la nouvelle physique, dont les protagonistes, outre Heisenberg, s'appellent Max Planck, Alfred Einstein, Niels Böhr, Arnold Sommerfeld, Erwin Schrödinger ou Louis de Broglie :

"  Depuis que Max Planck avait découvert le quantum universel d'action, cette funeste constante h qui avait en quelques années, contaminé les équations de la physique avec la célérité maligne d'un virus impossible à  éradiquer, la nature semblait prise de folie : des brisures discrètes fissuraient l'antique continuité des flux d'énergie, la lumière grouillait d'étranges entités granuleuses et, dans le même temps, comme si ce n'était pas suffisant, la matière se mettait à rayonner sauvagement dans un halo fantomatique d'interférences. Les frontières qu'on croyait intangibles se brouillaient puis  volaient en éclats. Un même phénomène, selon le dispositif expérimental auquel on le soumettait, apparaissait tantôt comme une onde, tantôt comme un corpuscule, alors que rien au monde ne saurait bien entendu être à la fois l'un et l'autre, et plus le temps passait, plus il devenait évident que cette épouvantable dualité ne constituait nullement l'exception mais la règle, une règle à laquelle personne ne comprenait quoi que ce soit. "

Ce passage, comme beaucoup d'autres, au moins dans la première partie du livre, expose les qualités d'une écriture dense et souple, s'adaptant aux diverses tonalités du récit : on passe ainsi de l'intensité quasi-lyrique des premiers chapitres à la férocité comique de ceux qui évoquent l'existence des savants allemands assignés à résidence en Angleterre à la fin de la guerre.

La première partie du livre est sans doute la plus réussie : Jérôme Ferrari  y évoque le climat  de fièvre exaltée, d'angoisse aussi, entretenu par les discussions et les affrontements passionnés qui opposent Heisenberg à Niels Böhr, à Schrödinger. L'homme qui formule le principe d'incertitude n'a que vingt-six ans. Sa grande force, selon le narrateur, c'est sa foi en la beauté où s'unissent son amour des mathématiques, de la musique, de la poésie et de la nature :

"  Votre effroi s'est-il apaisé ou fut-il, au contraire, porté à son comble quand vous avez compris combien cette chose immatérielle vous était familière ? N'était-ce pas dans sa mystérieuse proximité que vous avaient toujours mené la transparence des formes mathématiques, la musique et la poésie, les sommets des Alpes, en plein soleil, émergeant d'un  gouffre de brume, et tous les chemins innombrables de la beauté ? C'était une chose immatérielle, mais pourtant si tangible qu'il vous était impossible de douter de sa réalité : elle avait éloigné les spectres de la guerre et ravivé votre joie, tandis que vous écoutiez la chaconne en ré mineur de Bach s'élever d'un violon solitaire, dans la cour du château de Prunn ; elle avait illuminé les ruines de Pappenheim sur lesquelles tomba pour vous seul une nuit de l'été 1920 ; et si vous ne l'aviez pas déjà rencontrée, peut-être ne l'auriez-vous  pas reconnue, à Helgoland, bien qu'elle fût partout présente, le long des falaises austères, dans la monotonie du ressac, et surtout, plus éclatante que jamais, dans les matrices de la nouvelle mécanique quantique.
   De cette présence, on ne peut cependant rien dire, et elle ne peut être nommée.
   Celui qui refuse de se résoudre au silence ne peut s'exprimer que par métaphores."

Magnifique passage où la quête de vérité "scientifique" s'apparente à une quête mystique et où les limites et les moyens de cette quête sont au fond, les mêmes, que l'on soit mathématicien, physicien, poète ou romancier. Ce n'est pas pour rien que, cherchant à cerner, sans y parvenir jamais tout-à-fait la vérité de Heisenberg, le narrateur s'exprime si souvent par interrogations et par métaphores. Le principe d'incertitude ne règne pas seulement sur l'univers de l'infiniment petit, mais aussi bien sur notre monde macroscopique, et, pour le  romancier, saisir la vérité d'un être est une tâche aussi aléatoire que de saisir l'indicible fragrance d'un parfum :

"  Il est inutile de chercher la vérité dans la cohérence. Mais il me semble avoir un jour reconnu un parfum familier dans un village de Franconie, tout près du monument aux morts derrière lequel une main timide avait gravé sous les hautes herbes, presque au niveau du sol, une prière invisible pour l'âme réprouvée des vaincus -- un insaisissable parfum de terre mouillée, de fumée, de rêve et de brume, un parfum sans âge qui rattache mon enfance à la vôtre, et je veux croire que ce seul lien, si fragile, si ténu soit-il, me donne le droit de m'adresser à vous depuis la pénombre délétère d'une soupente qui me fait horreur, comme il me permet aussi de deviner une vérité dont je sais pourtant qu'elle m'échappera toujours. "


Comme elle échappa peut-être à l'intéressé lui-même lorsque s'évapora son rêve de vivre avec ses compagnons de quête dans une nouvelle Athènes dont les seules valeurs auraient été la beauté et la spéculation désintéressée, lorsque, comme dit Péguy, la mystique se dégrada en politique -- et quelle politique --, lorsque la science pure fut priée de trouver des voies d'accès aux pires applications techniques, et lorsque Werner Heisenberg fut sommé, comme tous ses concitoyens, de choisir. Rester , partir. Rester au risque des pires compromissions. Il choisit de rester. Il fut prié de s'impliquer dans le programme nucléaire nazi. Jérôme Ferrari envisage les diverses motivations de ce choix, sans en privilégier aucune, sauf, peut-être, la moins impure : l'amour du pays natal. Le roman ironise, à juste titre, sur les explications embrouillées, les demi-justifications confuses de ces savants consignés dans l'ennui du cottage de Farm Hall. Jérôme Ferrari pose, à ce moment de son livre, sans l'expliciter vraiment, l'énorme -- et très compliquée -- question de la responsabilité des scientifiques. Des recherches désintéressées des débuts des années vingt sont nées la bombe A puis la bombe H. Après Hiroshima, Oppenheimer a battu sa coulpe: plus jamais ça ! n'empêche qu'il dirigea le projet Manhattan. L'ironie de l'histoire aura voulu que l'arme la plus meurtrière jamais inventée par les hommes ait été l'oeuvre, non d'un chercheur allemand travaillant pour le programme nucléaire nazi, mais d'un savant Juif... Il est vrai que, dans cette histoire de responsabilités, le cas de Newton lui-même n'est pas bien clair. Sans compter celui de Démocrite.

N'empêche que, si je suis encore là pour écrire ces lignes, c'est grâce aux applications nucléaires dans la médecine... Que je me dis en pianotant sur les touches de ma cuisinière à induction, tout en jetant un coup d'oeil au programme diffusé sur France 2.  Ah, ces foutus électrons ! que de tours n'avaient-ils pas dans leur sac, pourtant si petit.

Le dernier épisode du roman reprend, sur un mode plus pessimiste encore, la question des responsabilités de la science pure quand elle se dégrade en applications techniques inhumaines. Jérôme Ferrari a situé son dénouement en forme de catastrophe à peine anticipée dans une monstrueuse mégapole, tentaculaire cité de verre et d'acier, quelque part sur les bords du Golfe Persique. Ville de cauchemar, déjà au stade de l'agonie. car elle est le pur produit de la spéculation financière dont les dégâts n'auraient jamais pu ravager la planète sans les mathématiques... appliquées, impur avatar des mathématiques pures.

Comment préserver dans sa pureté notre rêve de beauté, surtout quand il s'en va chercher des satisfactions dans la connaissance scientifique ? Ce ne sera jamais facile car, nous prévient l'auteur " [...] il y a un vertige de l'horreur, plus  puissant, peut-être, que celui de la beauté ". Peut-être la Bible a-t-elle raison, et tout le malheur des fils d'Adam dérive-t-il de la tentation à laquelle succomba le premier ancêtre de goûter des fruits de l'arbre de science.

Et si, pour lui suggérer  des prédictions moins sinistres, on conseillait à Ferrari de lire quelques ouvrages de l'incurable optimiste Michel Serres ?

Le débat n'est pas clos, bien sûr. Le sera-t-il jamais ?  mais, par les temps qui courent, et comme disent les ados, ça devient chaud, surtout par cette épouvantable canicule, dont chacun sait que seule notre marâtre nature est responsable. Dans tous les secteurs de la connaissance scientifique, la relation  entre ses bienfaits et ses retombées maléfiques est une relation d'incertitude.


Jérôme Ferrari ,  Le principe   ( Actes Sud )



Werner Heisenberg en 1926














lundi 13 juillet 2015

Les Grecs sont la fable de l'Europe

1255 -


La Cigale, ayant chanté
     Tout l'Eté,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Ôut, foi d'animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n'est pas prêteuse ;
C'est là son moindre défaut.
" Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à son emprunteuse.
-- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
__ Vous chantiez ? J'en suis fort aise.
Eh bien ! dansez maintenant. "


   ( La Fontaine, Fables, I,1 )


" Tout est dit, et l'on vient trop tard ", répète, après La Bruyère, l'admirateur de la sagesse des classiques.

On n'aura pas le mauvais goût d'identifier la fourmi à quelque créancier bavarois.

On pourra, en revanche, imaginer une fourmi un peu moins fermée à la charité chrétienne, mais surtout plus ouverte à une compréhension globale des mécanismes complexes du crédit dans une société mondialisée, ré-échelonnant, pour la énième fois, de concert avec les autres créanciers, la dette de la cigale.





jeudi 9 juillet 2015

Au plaisir de ne plus jamais vous revoir

1254 -


" Il suffit de penser que la maladie survient à l'homme pour que tout espoir ne soit pas perdu "
                                                          ( Georges Canguilhem )



" Au plaisir de ne plus jamais vous revoir ", m'avait-il dit en me serrant la main au seuil de sa porte, et je m'étais retrouvé seul dans le couloir, où me croisa une infirmière affairée qui semblait déjà ne plus me connaître.

Bien sûr j'avais saisi l'intention bienveillante de l'apostrophe mais je l'avais trouvée un peu raide tout de même. C'est qu'au terme d'une année que j'avais qualifiée de sportive, et qui l'était sans doute à sa façon, je me sentais un peu abandonné, tout d'un coup livré à moi-même et prié d'inventer désormais à nouveau ma vie seul, après avoir été, de longs mois, pris en charge par tous ces gens compétents, attentifs et souriants,  apparemment bien décidés à me tirer d'affaire.

C'était il y a maintenant un peu plus de trois ans. La parenthèse de liberté aura duré deux pleines années, puis j'aurai eu le plaisir mitigé de frapper à la porte du bon docteur Co, mon scanner sous le bras. " Qu'est-ce qui vous amène ? ".

Ce qui m'amène, c'est un nodule, toute petite chose qu'il m'a montrée sur une des images du scanner ; toute petite chose apparemment pas bien redoutable. Pas redoutable, jusqu'au moment, imprévisible, où elle le devient. Et ce jour-là, vous avez le bonjour d'Alfred.

" Le pet-scan n'a pas vu grand'chose, m'a-t-il dit au téléphone, dans le style laconique qu'il affectionne, juste le nodule, qu'il va falloir traiter ". Pas grand'chose à la fois et beaucoup trop. Demain, je le verrai à nouveau, pour fixer les étapes de ce que le vocabulaire médical qualifie du terme diplomatique et cérémoniel de protocole, à l'issue du verdict de la machine  appelée pet-scan , sans doute parce que, comme sur les pelouses des résidences bourgeoises de Nouvelle-Angleterre, n'y sont admis (sans doute à cause des radiations)  ni les animaux de compagnie, ni les enfants -- no pets, no children .

Cela va faire cinq ans maintenant que je me suis habitué à vivre au rythme des opérations, des chimios, des scanners et des incidents de parcours. Dans mon cas, j'aurai  réussi à concilier la mise en oeuvre des protocoles de soins avec le soin de vivre tout court, le plus "normalement" possible, en faisant les choses que j'aime, avec ceux que j'aime. Mais chacun de ceux qui ont approché la nébuleuse du Crabe, comme l'appelle Jacques-André Bertrand, dans Comment j'ai mangé mon estomac, a connu un parcours singulier, irréductible à celui de tous les autres. Néanmoins, comme disait le vieil Hugo, nul d'entre nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui  -- c'est d'ailleurs pour ça que les hommes échangent ce qu'ils ont vécu dans des livres. Aussi ai-je retrouvé dans le sien bien des expériences et des impressions que j'ai vécues. Le pouvoir délétère de l'attente, par exemple. L'attente angoissante, glacée, psychiquement destructrice, d'un résultat, ne serait-ce que celui d'une simple analyse de sang. L'attente de la venue de l'infirmière de nuit. Toutes sortes d'attente. L'angoisse de ne pas pouvoir être "pris" à temps. L'angoisse de ne pas savoir, une fois qu'on est "pris", comment les choses vont tourner. Excellent programme d'entraînement à l'art de rester zen .

Le syndrome du chien abandonné, je connais.

J'en sais que ça use au point de tout laisser tomber, de refuser d'aller plus loin. La tentation d'arrêter tout, de détourner les yeux, de regarder ailleurs, de vivre, avec les moyens du bord, sans plus se poser de questions. Une voisine à moi en est à ce stade. Jacques-André Bertrand évoque ses ruses avec les médecins, pour faire reculer la date d'une séance dont il sait qu'elle  sera tout aussi éprouvante  que les précédentes. Il m'est arrivé parfois de me demander si ça valait le coup de s'accrocher aux branches, s'il ne  valait pas mieux tout lâcher, et puis plonger. Après tout, le monde comme il va n'est pas si réjouissant. Après tout ma vie comme elle va ne l'est pas tant que ça non  plus. Après tout, la solitude est irrémédiable. Après tout, pour un humain, vivre quelques années, voire quelques mois de plus ou de moins, à l'échelle des temps géologiques, franchement ...   Jacques A. Bertrand, lui, pense que le jeu en vaut tout de même largement la chandelle :  " Soit, ce monde nous dévore, il attend notre disparition, mais il nous fait patienter en nous servant d'innombrables et somptueux présents ", écrit-il. Bien d'accord avec lui, et j'ai moi aussi, dans ma mémoire, un stock assez conséquent de cadeaux de Noël, du jour de l'an, de Pâques et de la Trinité, sans compter ceux de fête et d'anniversaire. Là où je ne suis pas d'accord avec lui, c'est  quand il dit que nous ne sommes pas dispensés de remercier. 

"Merci à qui ? Merci pour quoi ?", chante Patrick Bruel.

Merci à personne.

Erratum. Merci à celles, à ceux qui vous ont aimé, qui vous aiment, enfin, ceux qui vous aiment vraiment, au moins qui vous aiment bien. Merci à celles et à ceux qui vous ont aidé, qui vous aident à vivre. Ce qui fait énormément de monde à  remercier, pour des tas de raisons. Beaux cadeaux qu'ils m'ont faits et d'autant  plus qu'ils étaient immérités. Toujours, peut-être. Non sum dignus.

Pour le reste, c'est-à-dire pour le monde naturel on prend ce qui se présente, c'est tout. On fait avec. Je partage l'opinion de Vigny : Marâtre Nature se fout absolument de notre existence. Alors, vraiment, qui remercier, si ce n'est les êtres humains qui vous ont aidé, et, parfois même, aimé ? Et bien sûr mes chats et ma chienne. Ingrat que je suis, j'allais les oublier.


Dans quelques jours, à l'hôpital de jour, j'aurai le plaisir de revoir quelques uns de ces gens compétents, attentifs et souriants ; ces gens que j'aime.

C'est bien.

En attendant, je compte relire Laozi, et courir la montagne sous le cagnard. Excellente préparation psychologique. Façon de se remettre en ordre de bataille. Mais sans excessive fièvre belliciste car, comme l'a écrit M. Bacq dans ses Principes de physiopathologie et de thérapeutique générales :

" La paix, la paresse, l'indifférence psychique sont des atouts sérieux pour le maintien d'une physiologie normale ".

C'est ce que j'ai toujours pensé : la sérénité du Sénégalais est le commencement de la sagesse.




Jacques A.  Bertrand ,  Comment j'ai mangé mon estomac    ( Julliard )










mardi 7 juillet 2015

" L'Homme Moïse et la religion monothéiste " , de Sigmund Freud : fiction pour fiction

1253 -


Nous n'accordons  tant de respect aux récits bibliques que parce qu'ils sont associés depuis près de deux millénaires à notre culture. En réalité , dans leur quasi-totalité, ils sont inaccessibles à la vérification historique et l'on doit les considérer comme un ensemble de fictions légendaires (ayant partiellement, peut-être, en partie, une origine historique). On se demande comment une foultitude de gens,  qu'on aurait tort de prendre tous pour des imbéciles, ont si longtemps cru et continuent de croire à d'invraisemblables billevesées auxquelles Voltaire a depuis longtemps  réglé leur compte dans les articles réjouissants de son Dictionnaire philosophique (1765) , par exemple dans l'article Genèse .

En réalité, il n'y a aucune différence de statut entre les récits bibliques et d'autres récits légendaires appartenant à d'autres cultures, comme les récits védiques pour l'Inde ancienne ou les mythes des civilisations précolombiennes. Pour les uns et pour les autres, la question est au fond la même : il s'agit de savoir quelle forme de vérité on peut extraire de ces diverses mythologies.

Le personnage de Moïse apparaît dans le Livre de l'Exode , combinaison de textes d'époques diverses, dont les plus anciens semblent avoir été rédigés à la fin du VIIe siècle av. J.-C. Il est probable que certains éléments des récits concernant Moïse aient été empruntées ( notamment l'épisode de Moïse sauvé des eaux) aux récits légendaires concernant le roi Sargon d'Akkad (fin du IIIe millénaire). Leur mise en forme, peut-être à la cour du roi Josias, aurait au moins partiellement obéi à des préoccupations de propagande.

On s'accorde aujourd'hui à reconnaître que l'historicité de la figure de Moïse est inatteignable et qu'il faut la considérer comme celle de d'un héros choisi comme fondateur d'un peuple, à l'instar d'un Romulus ou d'un Thésée.

Diverses hypothèses visant à situer historiquement l'époque de l'exode d'Egypte ont cependant été échafaudées ; elles varient entre le XIVe siècle avant J.-C et le XIIe siècle. C'est le  cas de l'hypothèse proposée par Sigmund Freud dans l'Homme Moïse et la religion monothéiste, recueil de textes ( articles, projets de préfaces) rédigés entre 1934 et 1939. Selon lui, Moïse était un Egyptien (son nom est très probablement dérivé d'une racine égyptienne signifiant "l'enfant", et qu'on retrouve notamment dans le nom de divers pharaons (Thoutmosis, Ahmosis, etc.). Selon Freud, Moïse aurait été un haut dignitaire, disciple du roi "hérétique" Akhenaton qui, au XIVe siècle avant J.-C. , tenta d'imposer à l'Egypte un monothéisme que la  résistance des prêtres d'Amon, et l'incompatibilité radicale avec des croyances depuis  longtemps ancrées dans la religion égyptienne (le culte des morts, en particulier) firent échouer.

Après la mort d'Akhenaton, Moïse aurait su convaincre les membres d'une tribu sémite installée en Egypte d'adhérer au culte d'Aton (dont Freud croit pouvoir retrouver le nom dans celui d'Adonaï, un des trois  noms de Dieu dans la Bible), qui serait donc à l'origine du monothéisme juif (en admettant que le culte d'Aton lui-même ne soit pas dérivé de croyances monothéistes encore plus anciennes et non égyptiennes, ce que le texte de Freud suggère à plusieurs reprises). Puis, il aurait quitté l'Egypte à leur tête.

Mais Moïse était un personnage autoritaire, intolérant et violent, et (toujours selon Freud, invoquant certains brefs passages de la Bible) les Juifs se seraient révoltés contre lui et l'auraient tué.

Quelques générations après cette liquidation, la religion juive aurait pris l'essentiel de sa forme définitive à l'issue d'un compromis entre les héritiers spirituels du premier Moïse, auxquels Freud identifie la caste des Lévites, et d'autres Juifs, sectateurs d'un dieu du Sinaï , Yahvé , dieu autoritaire et violent ( à l'inverse d'Aton). Freud suppose alors l'existence d'un autre Moïse, celui qui serait allé récupérer les tables de la Loi au sommet du Sinaï ( montagne dont la nature volcanique éclairerait certains détails du récit biblique).

Quand on lit ce qu'écrit Freud des récits bibliques concernant Moïse et des origines de la religion juive, on se dit que, si lesdits récits  relèvent de la fiction légendaire, l'interprétation qu'il en propose n'en relève pas moins. Sa reconstruction est à peu près complètement dépourvue de la moindre amorce de preuve, si l'on excepte quelques hypothèses lexicologiques et quelques brefs passages de la Bible, historiquement invérifiables.

On peut se demander, dans ces conditions, pourquoi Freud a consacré autant de temps et autant de textes à développer de pareilles affabulations. Il faut cependant souligner l'inachèvement de l'Homme Moïse et la religion monothéiste, qui n'est que le regroupement d'une série d'articles et de projets de préface. Le livre apparaît sous cet angle comme l'esquisse d'un ouvrage plus rigoureux que Freud n'eut pas le temps de mettre en forme.

Ce qui est certain, en tout cas, c'est que Freud, qui n'était pas historien, ni linguiste, ni ethnologue, ni spécialiste des cultures de l'Orient ancien, ne prétendait aucunement démontrer l'historicité de sa thèse, mais qu'il la présente plutôt comme une hypothèse de travail, dont l'intérêt serait de contribuer à dévoiler une vérité essentielle contenue dans ces textes anciens, à condition de ne pas se laisser impressionner par le caractère sacré qu'ils auraient aux yeux de certains (Freud ne se faisait, avec raison, aucune illusion sur la réception de ses articles par les Juifs orthodoxes !).

C'est donc vers la psychanalyse qu'il faut se tourner pour comprendre des récits dont la critique voltairienne, notamment, a méconnu le  sens et la cohérence. Leur vérité intime n'a rien d'historique : elle est d'ordre psychologique et anthropologique.

A plusieurs reprises, Freud insiste sur la nécessité de relier ses analyses et ses hypothèses à celles du livre dans lequel, pour la première fois, il s'interroge sur l'origine et la nature des croyances religieuses de l'humanité, Totem et tabou (1913).

Tout remonterait, selon lui, à la horde primitive, et au meurtre du père par des fils exclus du pouvoir et du partage des femmes. Cette "scène primitive" aurait donné naissance à la fois aux premières sociétés humaines, distinctes des sociétés animales, aux premières cultures, aux premières croyances religieuses.

Mais, pour Freud, ce qui explique surtout la puissance et le succès de mythes comme celui de Moïse (sans oublier celui d'Oedipe!), c'est que chacun peut retrouver, dans son histoire personnelle, telle que la psychanalyse la reconstitue, les étapes de la "véridique" histoire du héros telle qu'il croit pouvoir la reconstituer dans ses moments essentiels successifs. Ainsi, dans l'histoire des religions, la formation de la religion mosaïque lui apparaît comme une étape décisive dans la mesure où elle est centrée sur la figure du père (le christianisme et l'islam hériteront de cette innovation qui, selon Freud, a permis des progrès spirituels substantiels).

Le conflit infantile avec le père et sa résolution (ou ses résolutions boiteuses dans les névroses), est, selon Freud, la clé qui ouvre la compréhension, sinon de toutes les religions, du moins des trois monothéismes (des quatre, en comptant le culte d'Aton) nés au Moyen-Orient.

Dans cette perspective, la religion apparaît comme une tentative de résolution névrotique des difficultés engendrées par la nécessité du renoncement pulsionnel, condition de toute organisation sociale humaine. Freud appelle de ses voeux un temps où l'humanité sera capable de se guérir de ses névroses religieuses , de renoncer à la compensation symbolique et illusoire du renoncement à ses désirs narcissiques les plus fous, pour regarder le réel en face, et, surtout, pour s'en contenter.

Reste, évidemment, que le meurtre du père abusif dans la horde primitive n'est pas moins hypothétique qu'un Moïse costumé en haut dignitaire d'Akhenaton, et que la fameuse trilogie  ça / moi / surmoi, clé essentielle pour comprendre le devenir de l'individu humain comme des sociétés auxquelles il participe, ne l'est pas moins. Ce que L'Homme Moïse et la religion monothéiste met en jeu, ce n'est pas seulement la part et la nature de vérité que contiennent les mythes religieux, c'est la valeur qu'il faut accorder aux hypothèses de la psychanalyse elle-même sur la nature et le devenir du psychisme humain. Sur ce terrain, le débat n'est pas tranché, il s'en faut.

Au total, si l'interprétation freudienne de la genèse de la religion mosaïque laisse le lecteur sur sa faim, c'est d'abord parce qu'elle soumet les textes bibliques à des manipulations acrobatiques reposant sur des hypothèses à peu près dénuées de toute preuve. Ce n'est pas qu'elle soit dépourvue de vérité; au contraire, la nouveauté du regard freudien est pleine de force éclairante;  mais son approche est par trop univoque et trop simple pour démêler et éclaircir l'incroyable patchwork de textes issus de traditions diverses, rédigés à des époques différentes, dans des circonstances et des milieux différents, et qui ne peuvent être éclairés que par une recherche pluridisciplinaire.


Sigmund Freud,  L'Homme Moïse et la religion monothéiste ,  traduit par Janine Altounian, Pierre  Cotet, Pascale Haller, Christophe Jouanlanne, René Lainé, Alain Rauzy . Préface de Jean-Michel Hirt  ( PUF / Quadrige )




dimanche 5 juillet 2015

Quelques fortes pensées sur la mort (et sur la vie)

1252 -


" Elle  n'existait plus " .  ( Flaubert fixant l'instant de la mort d'Emma Bovary )

La vérité en quatre mots . Le reste devrait être silence. Mais rien de tel que les morts pour alimenter un intarissable bavardage. Aucun vivant ne bénéficie de l'intérêt que suscite le moindre mort. Tiens, Charles Pasqua, par exemple, qui vient de mourir à quatre-vingt-huit ans, score très honorable. Dans les dernières années de sa vie personne ou presque ne se souciait plus de Charles Pasqua. mais maintenant qu'il est mort, il n'est question que de lui dans les gazettes. Pourtant Charles Pasqua n'existe plus. Soyons plus clair : un mort n'existe pas. Ce qui existe, ce sont les pensées intermittentes, approximatives, éphémères, à propos d'un ex-vivant. Rien de plus rigolo, dans Madame Bovary, que la discussion, au chevet de la défunte, de Homais et de l'abbé Bournisien à propos de l'existence de Dieu. Réduite à l'état de colis à emporter, la morte n'en peut mais.

Il est légitime de n'éprouver qu'une sympathie modérée pour les deux guignols flaubertiens, n'empêche que, sur ce point, on ne peut qu'approuver leur indifférence pour le cadavre en train de se décomposer doucettement à deux pas. On s'occupe beaucoup trop des morts. Ce ne sont qu'oraisons funèbres, commémorations etc. On ferait mieux de s'occuper des vivants, qui seuls existent.


" Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants. "

Le cynisme de cette profession de foi d'un médecin moliéresque de l'Amour médecin est dans la logique du constat flaubertien. Les morts n'existent plus. On n'a rien à craindre d'eux, et, par conséquent, on ne devrait avoir rien à en foutre. Mais la plupart des humains s'encombrent et s'empoisonnent l'existence avec la commémoration des morts, aussi bien dans leur existence individuelle que sur le plan collectif. Tandis que les uns se réclament des morts, se targuant, toujours avec quelque indécence, de marcher sur leurs traces à peu près effacées, les autres remâchent d'incurables remords. Dans L'homme Moïse et la religion monothéiste , Freud montre  que cette mauvaise conscience à propos des morts est à la source des religions, depuis l'époque lointaine où, après avoir tué et bouffé le père abusif de la horde primitive ( lire à ce propos Pourquoi j'ai mangé mon père, de Roy Lewis ) , les fils s'empressèrent de lui rendre un culte. Pareil pour  Moïse, si l'on accepte l'hypothèse de Freud selon qui les Juifs, las de la tyrannie morale de leur prophète, le liquidèrent (Freud ne va pas jusqu'à supposer qu'ils le bouffèrent) ... pour mieux ensuite honorer sa mémoire et se conformer à ses préceptes. Même contradiction à propos du Christ. Après tout, ce jean-foutre n'avait qu'à s'en prendre à lui même si ses billevesées l'avaient conduit  au Golgotha.

Adoptons donc à propos des morts, et spécialement des prétendus prophètes, la désinvolture du médecin de Molière. En revanche , son " j'ai de quoi me passer des vivants " me paraît un peu expéditif. Sans doute se croit-il financièrement à l'abri d'un revers de fortune. Il a depuis longtemps fait sa pelote. Mais la possibilité de pouvoir se passer des vivants dépasse largement la question des pépètes. Moi, par exemple, me passer des vivantes, ne serait-ce que pour contempler une jolie petite en robe d'été ondulant du bassin à quelques mètres devant moi, eh bien j'avoue que cela me serait très difficile.


" On entre dans un mort comme dans un moulin "   (Jean-Paul  Sartre )

Il a dit ça à propos de Flaubert, justement. Rien de plus vrai que cet autre constat, qui nous renvoie à la futilité irresponsable des innombrables bavardages des vivants à propos des morts. Comme si l'on pouvait atteindre la vérité d'un mort. Il y a belle lurette  qu'elle est inatteignable. Lui-même, de son vivant, n'était pas trop fixé sur elle, alors tu imagines si les fantasmes de la postérité ont quelque chance de la cerner. Ils ne font que compliquer indéfiniment le problème. Cependant, il faut reconnaître que dire tout et n'importe quoi à propos des morts est un divertissement à ne pas négliger. Des tas de gens s'y adonnent, en font des livres, passent leur vie à ça, en tirent notoriété et considération. C'est l'avantage d'entrer dans un mort comme dans un moulin, sans  avoir à demander la clé aux héritiers qui souvent, d'ailleurs, ont depuis longtemps,  eux aussi, disparu de la circulation. Et puis, parler des morts, c'est surtout une façon de parler de soi. Le Flaubert de Sartre, c'est Sartre, avec un double menton. Ôte tes moustaches, Jean-Paul, je t'ai reconnu.


" Je me réveille dans le noir et reste étendu là. L'arrière-goût n'est pas amer. Je sais, comme dans les rêves, que je mourrai, comme toute choses vivante, dont beaucoup plus nobles et plus importantes, les arbres, les lacs, les grands poissons qui ont vécu cent ans ".  ( James Salter )

C'est à peu près ce que je me disais,  l'autre après-midi, en descendant l'un de mes sentiers favoris, dans la compagnie des arbres, des cris d'oiseaux, des bruissements d'insectes. Toute cette vie autour de la mienne, bien plus importante et noble que la mienne. Nos atomes se rejoindront. Bientôt.


Photo : Eugène


mercredi 1 juillet 2015

Ataraxie et mouvement

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" La vie, c'est  comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l'équilibre "

                                                                    ( Albert Einstein )



J'ai appris des anciens Grecs la conviction que le bonheur s'atteint par l'ataraxie, ou, plutôt, que le bonheur, c'est l'ataraxie. L'ataraxie, c'est, pour Epicure et son disciple Lucrèce, l''état de quiétude engendré par l'absence de trouble  et de souffrance, physique et psychique. Cependant, j'ai incliné longtemps, et de façon erronée, à confondre l'ataraxie avec l'absence de mouvement. Erreur partielle, puisque certains mouvements, de l'âme notamment, comme les mouvements de la colère, nous éloignent de l'ataraxie. Ce n'est pas, à mon avis, le cas de l'amour, mais à certaines conditions. Il convient donc de repérer les mouvements nuisibles à l'ataraxie et de nous en abstenir.

En réalité, l'ataraxie n'a rien à voir avec l'absence de mouvement. Si c'était le cas, elle se confondrait avec l'apathie, en somme l'absence de vie. Elle serait une négation du réel, alors que son but, c'est de nous permettre de vivre en harmonie avec le réel, dans le réel. Or le réel, c'est  l'universel et multiforme mouvement. En nous et hors de nous : depuis le rythme d'un coeur qui bat jusqu'au majestueux éloignement, à une vitesse inconcevable, des galaxies. Le battement d'un cil, la circulation du sang dans nos artères, celle de la foule dans les rues d'une grande ville, les impulsions électriques qui parcourent nos nerfs et émeuvent nos neurones, le frémissement des oreilles de mon chat, le battement de sa queue, celui, matinal, du marteau d'un artisan sur le toit d'une maison voisine et l'ébranlement de l'air qui le fait parvenir à mes oreilles, le geste (circulaire) de récurer une casserole, tout cela est mouvement. Je m'en tiendrai à ces quelques exemples de ce que tout le monde connaît et éprouve à chaque instant. Penser est mouvement ; écrire est mouvement ; lire est mouvement. Nous nous mouvons d'innombrables façons (la plupart du temps sans en avoir conscience) au sein d'un univers en mouvement d'innombrables façons.

Ainsi l'ataraxie bien comprise doit être une certaine façon de s'accorder au mouvement universel. Elle n'exige nullement qu'on s'efforce de réduire le nombre de mouvements, la quantité totale de mouvement dans un certain laps de temps (rappelons que le temps, dans l'Univers, n'existe pas, n'étant que la mesure du mouvement, comme un  simple coup d'oeil  jeté au cadran de notre montre nous en convainc instantanément). On peut accomplir une très grande quantité d'actions et de gestes en quelques minutes, tout en vivant une expérience d'ataraxie.

L'ataraxie est donc une façon particulière de vivre le mouvement. Pour m'en  convaincre, je reprends l'exemple du  geste (circulaire) de récurer le fond d'une casserole avec une éponge  gratte-gratte. On peut  accomplir ce mouvement de bien des façons : avec l'impatience de qui aspire à passer au plus vite à autre chose (autrement importante à ses yeux), avec la  négligence désinvolte de qui se croit très au-dessus de ces tâches serviles, avec la fureur rentrée de qui trouve que l'esclave domestique (l'épouse en général) n'en fout pas une rame, comme d'hab, et le laisse s'appuyer tout le travail ingrat, etc. etc. On conviendra que, vécue de cette façon, l'opération fait naître en  nous des pulsions (donc des mouvements) hautement nuisibles à l'ataraxie. Mais elle peut-être vécue avec bonheur, dans une recherche méticuleuse de la perfection. L'extase par le récurage de la casserole est possible. Si. Si.

L'ataraxie suppose en effet que nous vivions les innombrables mouvements qui sont le tissu de notre vie (la métaphore du tissu vaut ce qu'elle vaut mais c'est  elle qui me vient à l'esprit, faute -- provisoirement ? -- de mieux) dans un état de plénitude  heureuse qui implique que nous les vivions d'une façon aussi accomplie que possible. A cet égard, observer travailler  un artisan qui aime son métier devrait nous en apprendre beaucoup.

Baudelaire fait dire à la Beauté :

" Je hais le mouvement qui déplace les lignes
   Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris ".

Façon de définir une ataraxie qui exclut tout mouvement physique et psychique. Une ataraxie non seulement inhumaine mais étrangère au monde réel. Le contraire de l'ataraxie telle que je la conçois, qui non seulement est compatible avec le mouvement mais l'exige, et n'exclut ni le rire ni les larmes.

Au total, l'ataraxie est une affaire d'harmonie, mieux : d'eurythmie . Elle est la musique du corps et de l'âme accordée à lui. Vivre l'ataraxie, s'est  trouver au mieux ses propres rythmes physiques et psychiques, s'est s'accorder au mieux avec les rythmes de l'Univers, et, autant que possible, avec les rythmes des êtres vivants, à commencer par ceux de notre espèce (ce qui n'est pas une mince affaire). Vivre l'ataraxie, c'est s'immerger dans la musique du monde, c'est retrouver son harmonie, c'est contribuer à la créer, car elle n'est pas pré-établie; pas totalement en tout cas. Peut-être notre vocation la plus haute est-elle de la compléter, en la complexifiant.

L'expérience de l'ataraxie procède d'une mélomanie existentielle. Il est clair que l'expérience de la musique, qu'on soit interprète  ou simple mélomane, est la porte d'entrée royale à l'ataraxie. Celle de la danse aussi. L'ataraxie, c'est danser sa vie. Les derviches tourneurs le savent bien.

Si je pouvais revivre toute mon existence, je m'attacherais à en modifier presque tous les mouvements , en en supprimant beaucoup, en les remplaçant par d'autres, en m'efforçant d'améliorer le  reste, dans le sens de la meilleure eurythmie que je puisse concevoir. Car nous ne sommes pas Dieu et , dans tout cela, il y a beaucoup d'aléatoire (comme dans une certaine musique contemporaine, d'ailleurs).

Je m'avise qu'écrire sur ce blog, à l'intervalle régulier de quelques jours, quelques lignes sur des sujets divers, peut être conçu, parmi d'autres, comme un excellent entraînement à l'ataraxie.