mardi 29 septembre 2015

Variations sur un aphorisme de Cioran

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" Ce n'est pas la peine de se tuer puisqu'on se tue toujours trop tard "

Dans le genre de l'aphorisme-éclair, Cioran a sans doute fait beaucoup mieux. Celui-là ne dépasse guère l'altitude d'une pirouette, quoique d'une impeccable logique.

On voit mal en effet bébé profiter d'un moment de distraction de la sage-femme pour se pendre au cordon ombilical. Du coup, il est définitivement toujours trop tard pour se tuer.

Au demeurant, deux beaux octosyllabes, à condition de s'autoriser une élision :

Ce n'est pas la pein' de se tuer puisqu'on se tue toujours trop tard.

Ou :

Ce n'est pas la peineu de s'tuer puisqu'on se tue toujours trop tard.

Dommage. J'y vois comme une légère imperfection. Aussi motorisé-je  -- m'autorisé-je, veux-je dire --, à corriger le grand Cioran :

C'est inutile de se tuer puisqu'on se tue toujours trop tard...

C'est inutile de se  tuer
Puisqu'on se tue toujours trop tard.

Ou sa variante petit nègre :

C'est inutileu deu seu twer
Puisqu'on seu tu toujou' tlop tawh.

Mieux, non ?

Beaucoup mieux, en tout cas, qu'un "C'est pas la peine de se tuer puisqu'on se tue toujours trop tard" excessivement vulgaire.

On s'autorisera aussi  quelques variations sur le thème :

1/  C'est inutile de se tuer puisqu'on se tue toujours trop tôt.

Ouais. Une autre :

2/ C'est inutile de se tuer puisqu'on se tue à petit feu.

Voilà qui va mieux, me semble-t-il. Une autre :

3/  C'est inutile de se tuer puisque vivre, c'est tuant.

Ou, mieux, sa variante impeccablement octosyllabique :

C'est inutile de se tuer,
Puisque vivre, ô maman, c'est tuant.

Maman c'est toi ? Maman c'est tuant.

Notre envoyé spécial à la maternité de Z. nous informe : Josette X. a donné la mort à son bébé en lui donnant la vie. L'enfant a été enregistré sous le nom de Junior-Mathusalem Souzix.

En voilà assez. N'épiloguons pas. Au fait, Junior, c'est un comparatif. On est donc toujours plus junior que Junior. D'où :

4/  C'est inutile de se tuer puisque l'on naît toujours trop jeune.

Trop vieux aussi, si on va par là. Une autre :

5/  C'est inutile de se tuer puisqu'on est condamné à mort.

Conventionnel. Une autre :

6/  C'est inutile de se tuer puisque vivre ou être mort c'est bonnet blanc et blanc  bonnet.

Redite. En plus, cette histoire de bonnets blancs, ce n'est pas très funèbre. Une autre :

7/  C'est inutile de se tuer puisque d'autres s'en chargeront à votre place.

Pas très charitable. Une autre :

8/  C'est inutile de se tuer puisqu'il suffit d'aller en Syrie se faire tuer.

Attendu. Une autre :

9/  Ce n'est pas la peine de me tuer puisque Josette finira bien par le faire.

Abusivement personnalisé. Une autre :

10/  C'est inutile de tuer la girafe puisqu'il faut la peigner.

Idiot.

Sans compter que bonjour les octosyllabes. Il vaudrait mieux :

Tuer la girafe est inutil'
Puisqu'il convient de la peigner.

Pas mal mais on n'évite pas la licence de l'élision.

Une autre :

11/ C'est inutile de se tuer le temps puisque le temps mort.

Mon dieu quel humour. Une autre.

12/ C'est inutile de se tuer au travail puisqu'on prend sa retraite toujours trop tard.

Il vaudrait mieux arrêter là. Allez, encore une pour la route :

13/ C'est inutile de tutoyer la Mort puisque c'est elle qui le fait.

Exact. Du moins dans les Fables de La Fontaine chez qui la Mort a de ces familiarités.

A propos de la Fontaine, j'imagine le début d'une fable que j'intitulerais  La Vie et le bébé :

   ,                                              La Vie et le bébé

                         Un bébé qui comptait moins d'un' mint' de vie
                         Se plaignait à la Vie que précipitamment
                         Elle le contraignait de rester pour des heures ...

Cela partait plutôt bien mais les deux élisions du premier vers gâchent tout. Et puis minut' de vie , c'est pas joli ; ce choc de dentales, ça me les agace. Sainte Euphonie, priez pour nous.

L'élision en poésie, tout le  monde ne sait pas faire. On peut en tirer des effets surprenants. Question de registre de langage.  Témoin cette fable chantée qui en fait une brillante démonstration, sans compter sa pertinence et son actualité :

"                               Valse


Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste,
Dans la ru’ du Champ d’Mars, d’la paroiss’ de Toussaints.
Mon épouse exerçait la profession d’modiste,
     Et nous n’avions jamais manqué de rien. –
     Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuage,
     Nous exhibions nos beaux accoutrements
     Et nous allions voir le décervelage
     Ru’ d’l'Echaudé, passer un bon moment.
          Voyez, voyez la machin’ tourner,
          Voyez, voyez la cervell’ sauter,
          Voyez, voyez les rentiers trembler;                                                                                                                                   
Hourra, cornes-au-cul, vive le père Ubu !

Nos deux marmots chéris barbouillés d’confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier,
Avec nous s’installaient sur le haut d’la voiture
     Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé. –
     On s’précipite en foule à la barrière,
     On s’fich’ des coups pour être au premier rang ;
     Moi je m’mettais toujours sur un tas d’pierres
     Pour pas salir mes godillots dans l’sang.
          Voyez, voyez la machin’ tourner,
          Voyez, voyez la cervell’ sauter,
          Voyez, voyez les rentiers trembler;
                    Hourra, cornes-au-cul, vive le père Ubu !

Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’cervelle,
Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons
En voyant l’Palotin qui brandit sa lumelle,
     Et les blessur’s et les numéros d’plomb.
     Soudain j’perçois dans l’coin, près d’la machine,
     La gueul’ d’un bonz’ qui n’me r’vient qu’à moitié.
     Mon vieux, que j’dis, j’reconnais ta bobine,
     Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’plaindrai.
          Voyez, voyez la machin’ tourner,
          Voyez, voyez la cervell’ sauter,
          Voyez, voyez les rentiers trembler;
                    Hourra, cornes-au-cul, vive le père Ubu !

Soudain j’me sens tirer la manch’ par mon épouse :
Espèce d’andouill’, qu’ell 'm’dit, v’là l’moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’bouse,
     V’là l’Palotin qu’a just’ le dos tourné. –
     En entendant ce raisonn’ment superbe,
     J’attrap’ su’ l’coup mon courage à deux mains :
     J’flanque au rentier un’ gigantesque merdre
     Qui s’aplatit su’l'nez du Palotin !
          Voyez, voyez la machin’ tourner,
          Voyez, voyez la cervell’ sauter,
          Voyez, voyez les rentiers trembler ;
                    Hourra, cornes-au-cul, vive le père Ubu !

Aussitôt j’suis lancé par-dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’suis précipité la tête la première
     Dans l’grand trou noir d’ous qu’on n’ revient jamais. –
     Voilà c’que c’est qu’d'aller s’prom’ner l’dimanche
     Rue d’l'Echaudé pour voir décerveler,
     Marcher l’Pinc’-Porc ou bien l’Démanch’-Comanche,
       On part vivant et l’on revient tudé.
          Voyez, voyez la machin’ tourner,
          Voyez, voyez la cervell’ sauter,                                                                                                                               V oyez, voyez les rentiers trembler ;                                                                                                                                  
Hourra, cornes-au-cul, vive le père Ubu ! « 

J'adore la moralité.


Cioran ,   Aveux et anathèmes   ( Gallimard )

Alfred Jarry ,   Tout Ubu     ( Le Livre de poche )


( Posté par : Guy le Mômô , avatar eugènque agréé





vendredi 25 septembre 2015

Décalogue consumériste

1281 -


La famille Rosenblum coulait des jours heureux dans sa villa d'une banlieue coquette de la région parisienne. Le père, Jacques Rosenblum, exerçait la profession de concepteur de slogans publicitaires à l'usage de fabricants d'aliments pour animaux de compagnie, de produits de toilettage etc. Ses talents reconnus en la matière lui assuraient de confortables revenus.

Bien entendu, chez les Rosenblum, on aimait et on choyait les animaux : plusieurs chats et un chien, un adorable yorkshire-terrier, le préféré de la petite dernière, Sarah (six ans). L'une des distractions favorites de la famille était de repérer et de comparer, dans la presse écrite et, surtout, sur les diverses chaînes télé, les slogans publicitaires vantant divers produits pour chats et chiens. Les trouvailles du père de famille étaient saluées et  applaudies comme il se devait. Il se dégageait de tous ces messages l'ébauche d'une éthique dont le principe premier était le respect et l'amour qu'on devait aux animaux. La petite Sarah, notamment, connaissait par coeur pratiquement tous les slogans et la famille, parfois, s'amusait à les lui faire réciter comme autant d'articles d'une nouvelle foi, tâche dont elle s'acquittait avec une grâce et un charme tout enfantins, mais aussi avec un accent de gravité et de conviction qui suscitait l'émotion et emportait la conviction.

Cependant, sans d'abord que les Rosenblum s'en rendent bien compte, la situation autour d'eux se dégradait insensiblement. Les attentats antisémites se multipliaient. Bientôt, ils reçurent des lettres de menaces anonymes, dont les auteurs paraissaient particulièrement bien informés des habitudes des membres de la famille.

La villa était un peu isolée, le poste de police le plus proche était à dix kilomètres; Jacques Rosenblum jugea qu'il convenait de prendre quelques précautions. Aidé de son fils aîné, il installa dans la salle de séjour une trappe donnant accès à une cave  secrète et sans autre issue, où l'on pourrait se réfugier en cas d'agression. La trappe était soigneusement dissimulée sous la moquette.

L'attaque redoutée eut lieu un dimanche matin, à l'heure du petit déjeuner. La famille réunie autour de la table eut le temps d'apercevoir plusieurs individus encagoulés et enfouraillés en train d'escalader la grille du jardin. " Tous aux abris ", hurla le père, et toute la famille s'engouffra dans l'escalier de la cave, où elle disparut, après avoir rabattu la trappe sur elle.

Toute la famille sauf Sarah, occupée, derrière un canapé, à cajoler son yorkshire-terrier, et dont personne, dans la panique, n'avait remarqué l'absence.

L'instant d'après, les tueurs pénétraient en  force dans la villa, à la recherche de ses occupants. Ils ne tardèrent pas à découvrir Sarah, son  toutou dans les bras.

Celui qui paraissait être leur chef s'accroupit auprès d 'elle.

" Petite, lui dit-il, nous ne te ferons aucun mal ; tu as ma parole. en revanche, si tu ne nous dis pas tout de suite où sont tes parents, nous tuerons ton chien. "

Figée, Sarah resta d'abord sans réaction. Puis, avec une soudaineté foudroyante, apparut à sa conscience un slogan publicitaire qui, depuis des semaines, passait en boucle sur toutes les chaînes. Précisons que son père n'en était pas l'auteur. Il s'imposait avec l'évidence impérieuse d'une injonction morale aussi forte que celles du Décalogue. Il disait :

" Ce que vous faites pour votre chien, vous ne le feriez pour personne d'autre ".

Muette, Sarah  indiqua au chef du commando, d'un doigt qui ne tremblait pas, l'emplacement de la trappe.

                                                                        *

" Ce que vous faites pour votre chien, vous ne le feriez pour personne d'autre ".

Je précise que ce slogan existe bel et bien et qu'il passe en boucle actuellement sur les chaînes télé.

Quelle époque...

Dans le  genre article de foi du Décalogue publicitaire, on peut en citer un autre, bien connu des téléspectateurs. Il dit simplement :

" Volkswagen. Das Auto ".

Il paraît que le PDG du groupe, en veine d'amende honorable, aurait déclaré aux médias : " C'est vrai qu'on a sacrément merdé. N'empêche qu'Ingeborg Bachmann roulait en Volkswagen. Volkswagen, das DichtersAuto. "


Beaucoup de slogans publicitaires -- les plus répandus en général, c'est-à-dire ceux qui traînent et s'attardent sur nos écrans -- étalent une obscénité spéciale issue des strates les plus basses, les plus viles, les moins conscientes aussi du psychisme humain. Ils sont l'expression des formes les plus banales de la bêtise et de la vanité. Ils composent une vulgate faite des lieux communs les plus éculés. Ils marient mensonge et crédulité. Ils pervertissent toutes les valeurs.


( Posté par : Artémise, avatar eugènique agréé )


lundi 21 septembre 2015

Football et liberté

1280 -


" Lorsque, dans un stade, un but est marqué au cours d'un match (de tennis ou de football), c'est dans une fraction de seconde que, brusquement, la moitié du stade crie sa joie, tandis que l'autre moitié crie sa déception. Et c'est dans la seconde même où est marqué le but que le spectateur affirme brusquement dans un acte (le cri) une signification (un but a été marqué) et un jugement existentiel (joie ou déception).
Et c'est cette triple signification qui est impliquée dans le geste du spectateur, c'est-à-dire son acte. Et c'est ce spectateur qui a décidé  cet acte. Il en est la source et matérielle (il crie) et intellectuelle (il exprime un sens et une prise de position affective et valorisante). Pour le dire d'une manière synthétique, le spectateur de notre exemple est décideur et constituant. Sa conscience, son "émotion" est, d'un seul mouvement, créatrice et constituante. Elle fait surgir un geste, un sens et un affect qui n'existaient pas avant qu'elle n'en pose l'initiative et la réalisation.
[................]
Ce qui est remarquable, en effet, c'est que la conscience spontanée ne sait pas qu'elle est constituante. Le spectateur sportif ne sait pas, ne croit pas qu'il soit créateur du sens de ses actes. Il ne sait pas que c'est son regard, sa culture, ses choix qui posent et constituent l'événement auquel il croit simplement réagir. Il pense "naïvement" (comme disent certains philosophes) que la compétition à laquelle il assiste a réellement un sens objectif et que, réellement, il y a eu un but marqué ou contesté. Même sans nous référer à l'acte de constitution du sens par la conscience, et en ne retenant que l'idée plus simple de convention, le spectateur ne songe à aucun moment ni à la convention qui définit (et...constitue) les règles du jeu, ni au pouvoir constituant des consciences qui reconnaissent ces règles et en tirent des conséquences affectives et pratiques.
[................]
Le spectateur empirique a le sentiment de la liberté de ses actes (il peut décider de descendre sur le terrain ou de sortir, ou bien de crier), mais il ne songe pas au fait qu'il est intellectuellement créateur. Il ne pense ni au caractère conventionnel du rapport aux équipes, ni à sa propre activité intellectuelle et affective au cours du match. Il croit recevoir des informations objectives et réagir simplement (passivement) au cours des choses, alors que, en fait, il est actif, libre et créateur de significations et d'émotions.
[................]
Dans un match de football, les joueurs inventent leurs actions d'une façon imprévisible par l'adversaire, et donc libre. S'ils étaient déterminés, il n'y aurait pas de match. Les spectateurs, eux aussi, sont libres et sources autonomes de leurs "réactions". De façon immédiate et spontanée, c'est-à-dire libre, ils expriment la joie, la déception ou la colère, selon les actions de leur équipe favorite, et cela, à la seconde près. Cinq cents supporters crient leur joie à l'instant même où cinq cents autres supporters crient leur angoisse. Et tous, dans la seconde, se déterminent (se déterminent...) par la couleur du maillot du marqueur de but, c'est-à-dire par une sensation minime investie d'un sens immense par les spectateurs et les joueurs. Oui, vraiment, l'individu quotidien est la libre source de ses actions et de ses humeurs. "

      ( Robert Misrahi , La Liberté ou le pouvoir de créer )


                                                                               *


Ce soir était un des plus grands -- peut-être le plus grand -- de l'histoire du football français.

Dans un Stade de France plein à craquer, plus de quatre-vingt mille spectateurs s'étaient donné rendez-vous pour assister à la finale de la Coupe du Monde de football. Trente-deux ans après la défaite infligée à la France par l'Italie, tous étaient venus célébrer la revanche de notre équipe nationale sur l'adversaire héréditaire. Aucun ne doutait en effet de l'issue de la confrontation. Depuis des lustres, jamais notre équipe nationale n'avait réuni autant d'individualités aussi brillantes soudées par un exemplaire esprit d'équipe, galvanisées de surcroît par l'enjeu. Du reste, l'équipe d'Italie n'était pas mal du tout non plus. On allait donc assister à du très grand football. Tels les grognards d'Austerlitz, les spectateurs, au soir de leur vie, pourraient dire fièrement à leurs petits-enfants : "J'y étais !".

J'avais, bien sûr, retenu ma place des mois à l'avance, une des meilleures, juste sous la tribune présidentielle. Comme tous les spectateurs qui m'entouraient, je m'étais muni d'un fanion tricolore et d'une pancarte à la gloire de mon joueur favori, Samir Boumémèche, le digne successeur du talentueux Mohammed Merat. A ma gauche, deux supporters du PSG, forts en gueule, munis chacun d'un porte-voix. A ma droite, un couple de jeunes bobos branchés avec qui je liai conversation; leurs connaissances techniques m'impressionnèrent ; ils m'expliquèrent vite fait les avantages de la stratégie du 4x2x4 adoptée par l'entraîneur Amédy Dominoch.

C'est sous un formidable tonnerre d'applaudissements et de clameurs que les joueurs des deux équipes firent leur entrée dans l'arène. Une fois les hymnes nationaux exécutés et le rituel de la pièce de monnaie accompli. la partie commença.

Dès les premières passes, nous comprîmes que notre attente n'allait pas être déçue. Les quinze premières minutes donnèrent lieu, de chaque côté, à un extraordinaire festival de prouesses techniques, à une  démonstration de jeu généreux et ouvert. Des deux côtés, les occasions d'ouvrir le score se multipliaient, donnant aux deux gardiens l'occasion de parades spectaculaires, pour le plus grand plaisir d'un public conquis.

Et puis, à la seizième minute, Boumémèche s'échappa sur la droite, puis, après avoir dribblé trois adversaires, il adressa une passe millimétrée à Pantona, qui logea le ballon dans la lucarne, hors de portée de Panettone, le gardien transalpin.

Ce fut une gigantesque clameur; Dans tout le stade, d'innombrables fanions tricolores s'agitèrent frénétiquement. A ma gauche, mes deux supporters du PSG s'étreignaient. A ma droite, mes deux bobos branchés me firent du doigt un signe qui exprimait leur entière satisfaction : techniquement, il n'y avait pas à pinailler : c'était du grand art.

Le match se poursuivit avec la même intensité suivi avec passion par de nombreux spectateurs, dont moi. A vrai dire, mes deux voisins de gauche commençaient à m'agacer : assis sur leurs fanions, ils étaient engagés dans une discussion sur les mérites du dernier SUV d'une grande marque, un modèle hybride doté en plus d'un système de pilotage semi automatique. Ils semblaient se désintéresser du match. Plus ennuyeux, une bonne partie de leurs voisins  s'intéressait à leur discussion et commençaient à y prendre part. Je jetai un coup d'oeil au couple de droite : lui s'était plongé dans la lecture de La Liberté ou le pouvoir de créer, de Robert Misrahi, tandis qu'elle se faisait les ongles avec une attention exclusive aux mouvements de son petit pinceau.

Je ne tardai pas à me rendre compte qu'il se passait dans les tribunes des choses étranges. Le nombre de conversations particulières se multipliait à vue d'oeil. Des gens circulaient dans les travées. Des groupes se formaient un peu partout. Des flirts s'ébauchaient aux quatre coins du stade. Nombreux étaient ceux qui tournaient carrément le dos à la pelouse pour mieux converser avec les gens assis au-dessus d'eux. Les clameurs du début de match avaient cessé, remplacées par un brouhaha grandissant de conversations. 

Ce fut au point que, lorsque l'Italie égalisa sur penalty, suite à un méchant fauchage de Brighella par Lasoupière dans la surface de réparation, c'est à peine si quelques maigres applaudissements saluèrent ce retournement de situation. Il est vrai que, dans les escaliers desservant les gradins, des spectateurs avaient organisé des concours de courses à pieds joints, suivies avec un intérêt passionné par de nombreux spectateurs. Déjà les paris s'engageaient.

Sur le terrain, la France ne tarda pas à  reprendre l'avantage. Lassé sans doute de tous ces échanges au fond stériles. Da Ruiz, le gardien français, s'empara du ballon, le cala sous son bras et s'en alla tranquillement le déposer au fond des filets de Panettone, qui, du reste, n'était pas sur le coup, étant occupé à échanger des horions avec un journaliste qui s'était permis des remarques déplacées sur la propreté de son short. Le but fut accordé par défaut, l'arbitre, à l'autre bout du terrain, étant en train d'échanger son maillot avec un joueur italien. Quant aux arbitres de touche, ils étaient partis faire un tour à la buvette. C'est à peine si l'exploit de Da Ruiz fut remarqué par une poignée de spectateurs, qui d'ailleurs, entrés sur la pelouse, l'accompagnèrent jusqu'au but adverse, ne serait-ce que pour témoigner de la validité du but en cas de litige. Mais personne ne songeait à soulever la moindre protestation : au football comme dans tous les sports, les règles ne sont que des conventions appelées à évoluer (1).

Sur tous les gradins on débouchait les bouteilles. Sur le terrain, les soigneurs des deux équipes s'affairaient à préparer un barbecue géant. De joueurs désoeuvrés s'employaient à arracher des pans entiers de pelouse pour installer des banquettes improvisées.

Je jetai un coup d'oeil à la tribune présidentielle, juste au-dessus de moi : le Président de la République François de Nollande et la chancelière Angela Beurkel entamaient un strip-tease pour le plus grand plaisir du Président Gasolini et de Vladimir Boutine. Dans un coin le vieux Michel Platini, au bord de l'AVC, s'arrachait les deniers tifs blanchâtre de son crâne d'oeuf, mais personne ne faisait attention à lui.

J'ai compris ce soir-là à quel point une rencontre sportive est une magnifique occasion de démontrer la liberté humaine.


Note 1 -

J'avais complètement oublié, en relatant l'exploit de Da Ruiz, que c'est ainsi que fut inventé le noble jeu de rugby par William Webb Ellis.


Robert Misrahi ,  La Liberté ou le pouvoir de créer   ( Autrement)


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )


jeudi 17 septembre 2015

Anish Kapoor à Versailles

1279 -


Cliquer sur l'image pour l'agrandir

Dirty Corner , l'oeuvre d'Anish Kapoor récemment installée dans la grande perspective des jardins de Versailles, a été plusieurs fois vandalisée ; elle a été souillée notamment d'inscriptions antisémites que, pour le moment, l'artiste souhaite conserver, comme un témoignage des risques encourus par toute création artistique originale et forte.

La photographie ci-dessus permet de se faire une idée de la façon dont l'oeuvre s'inscrit dans le paysage des jardins dessinés par Le Nôtre et ornés de statues d'un esprit tout classique.

Si l'on n'a pas l'esprit sottement prévenu contre les créations de l'art moderne, force est de constater que, tant par sa forme que par ses dimensions et ses couleurs ( certains rochers qui entourent la structure métallique centrale de couleur rouille sont peints, notamment en rouge ) , Dirty Corner s'inscrit harmonieusement dans l'économie générale du site.

La vocation d'une oeuvre d'art, c'est d'ouvrir à la pensée et à l'imagination des perspectives nouvelles. C'est bien la vertu de Dirty Corner, surtout au sein d'un site dont la symbolique est depuis longtemps momifiée dans  la célébration et la préservation superstitieuse d'un art dont les formules aujourd'hui abandonnées n'ont plus qu'un intérêt historique. Pour autant, il n'est pas question de le profaner par des intrusions provocatrices par trop incompatibles avec son esprit. Il s'agit plutôt d'en renouveler la compréhension et de lui insuffler une vitalité nouvelle par une confrontation intelligente.

Or l'oeuvre d'Anish  Kapoor a été réduite par certains à une inutile et vulgaire provocation. Il n'en est rien, à mon avis.

Elle se signale, notamment par une extrême douceur de ses formes et de ses couleurs, parfaitement accordée à la douceur tempérée du jardin à la française dont elle ne rompt nullement l'équilibre.

Elle y introduit, d'autre part, une note de mystère : cette grande conque métallique aux allures de calice floral, ou -- pourquoi pas -- de vagin de femme (comme il a parfois été dit), suscite la rêverie et introduit heureusement, au sein d'un décor aux significations parfaitement arrêtées et connues, une note d'indécidabilité.

On n'a peut-être pas assez remarqué dans le décor des jardins de Versailles la prédominance de la dimension horizontale. Pour deux raisons à mon avis : la grande perspective centrale, qu'on découvre depuis la terrasse du château (d'où a été pris le cliché ci-dessus), ne devait opposer aucun obstacle au regard du roi, comme un symbole  de la légitimité d'ambitions illimitées, portées symboliquement jusqu'à l'horizon. L'ensemble, d'autre part, est comme un plateau (au sens théâtral technique du terme) où pouvait se déployer dans le grand soleil la nombreuse foule des courtisans, pour la plus grande satisfaction du monarque. Or l'oeuvre d'Anish Kapoor introduit une dimension nouvelle : celle de la profondeur. Une profondeur ombreuse ouvrant sur l'intérieur de la terre et porteuse d'une signification ambiguë, probablement plurielle. A la différence de l'art classique dont Le Nôtre fut un éminent représentant, la signification d'une oeuvre d'art moderne est souvent indécidable, et c'est en fait, celui qui la regarde qui la lui confère.

Dirty Corner est actuellement présenté dans le cadre d'une exposition temporaire. Mais, même si, au terme échu, les lieux devaient retrouver leur aspect antérieur, on gardera en mémoire le regain de force et de sens que l'oeuvre d'Anish Kapoor avaient insufflé à un décor pourtant prestigieux au point d'en paraître intangible.

Dirty Corner ... Un artiste, en  nommant son oeuvre, oriente forcément la rêverie du spectateur. Ce titre peut effectivement évoquer un vagin  -- endroit généralement malpropre, malodorant et malsain -- ou l'anus en fleur d'un vieux pédé (auquel cas je proposerais de rebaptiser l'oeuvre Dirty Charlus), des latrines publiques ou, simplement une spacieuse poubelle où l'on viendrait jeter paquets de cigarettes vides, kleenex usagés et autres déchets, comme les cadavres de quelques tagueurs nocturnes surpris par la patrouille et exécutés sur place. Quoi qu'il en soit, Dirty Corner, tant par sa réalisation plastique que par son nom, ménage un heureux contrepoint à un décor dont l'ordonnance trop connue n'excitait plus que l'imagination nécrosée de rares nostalgiques de l'art classique, de la grandeur frantsouèze et de quelques grandes heures d'une saga nationale moisie.

Les avanies subies par Dirty Corner et les controverses qu'il suscite nous rappellent, en tout cas cette vérité : dès qu'une oeuvre d'art (aussi bien une oeuvre littéraire qu'un tableau, une statue, une oeuvre musicale, une installation) est publiquement produite par son auteur, sa signification lui échappe. C'est le lecteur, le spectateur, l'auditeur qui la lui confère et la renouvelle sans cesse. Prenons le cas d'un critique littéraire rendant compte d'un roman : il est clair que la signification qu'il lui prête n'est pas nécessairement celle que l'auteur avait pensé y mettre. C'est ainsi que la signification de toute oeuvre d'art est le produit des innombrables significations, souvent contradictoires, voire incompatibles, que lui ont prêtées ceux qui ont eu commerce avec elle. On observera que ce sont souvent les significations apparemment les plus "autorisées" -- celles des "spécialistes", souvent universitaires -- qui résistent le plus mal  au passage du temps.

Ainsi, la signification de Dirty Corner  n'est manifestement pas univoque, en dépit (ou à cause) du titre que son auteur lui a donné. Les réactions furibardes et les débats que l'oeuvre a suscitées révèlent en tout cas un fait rassurant : le caractère dérangeant d'une oeuvre vraiment originale continue de provoquer des réactions passionnées, comme au temps, par exemple, de la présentation au public d' Impression, soleil levant, de Monet. C'est le signe de la vitalité de la création artistique dans nos sociétés. Il n'y a pas, à mon sens, de différence entre les agressions perpétrées contre Dirty Corner par une poignée d'intégristes antisémites et la destruction des ruines de Palmyre par Daech : c'est la même volonté de voir disparaître ce qui gêne et qui s'oppose au triomphe d'une pensée unique, d'une signification univoque.


Additum -

Le tribunal de Versailles a décidé qu'Anish Kapoor devait faire disparaître les  tags antisémites qui souillent son oeuvre. A cette décision imbécile, l'intéressé aurait pu répondre : " mon oeuvre, c'est moi. C'est comme si mon propre corps était souillé d'injures antisémites ". Ace compte, les tribunaux français devraient imposer aux derniers déportés rescapés des camps de la mort d'effacer sur leur bras le numéro matricule que les nazis y tatouèrent, au motif qu'en les conservant, ils se rendent complices d'une propagande antisémite.


( Posté par : Angélique Chanu, avatar eugènique agréé )




lundi 14 septembre 2015

Rendez à César

1278 -


L'autre jour, sur une chaîne publique,  la candidate à un jeu télévisé est priée de répondre à la question : qui a, le premier, prononcé la phrase : "Rendez à César ce qui est à César" . Elle a le choix entre quatre noms : Brutus, Cléopâtre, Jésus-Christ et César lui-même. Après avoir rapidement éliminé le Christ, elle hésite entre les trois autres. Je ne sais plus si elle a choisi Cléopâtre ou César.

Cette candidate ne paraissait ni stupide ni inculte. D'où mon étonnement un peu consterné. J'ai beau être un  athée définitif, dans le goût de l'athée selon Jacques Prévert dans Paroles, j'ai fait dans ma jeunesse lointaine une année de catéchisme, et puis j'ai lu les Evangiles et il m'a toujours semblé que ce précepte était un des plus connus de la prédication du Christ. L'erreur de cette candidate ni bête ni inculte m'a plongé dans des réflexions un peu moroses sur la déchristianisation de la France contemporaine.

Un peu moroses, car j'ai beau être athée, le précepte célèbre (mais apparemment aujourd'hui inconnu de beaucoup), dont la formulation complète est, bien sûr : " Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu " m'a depuis longtemps séduit, conquis même, et me semble pouvoir être fructueusement médité même par un athée, surtout dans le monde contemporain, à condition de savoir ce que l'on entend par "César" et par "Dieu".

Pour le Christ lui-même, qui vivait sous le règne de Tibère, César désignait sans aucun doute le pouvoir politique  et son détenteur suprême, l'empereur romain, ainsi que tous ceux chargés de faire appliquer ses volontés. C'est d'ailleurs ainsi que les Chrétiens des premiers temps et la plupart de leurs successeurs jusqu'à nos jours l'ont entendu.

Pour l'athée que je suis, cette parole du Christ serait de celles que je serais le plus disposé à écouter, à méditer, et à suivre. Mais César, aujourd'hui, ce n'est pas seulement le pouvoir politique et ses différents avatars . César, c'est aussi, entre autres, le pouvoir économique, le pouvoir des médias. César, ce sont toutes les instances de domination qui nous incitent à adhérer à diverses vulgates, trop souvent médiocres.

Pour le Chrétien, au-dessus de César, il y a Dieu. Et il n'est pas question de rendre à César ce que l'on doit à Dieu.

Pour l'athée que je suis, l'équivalent de Dieu, c'est l'esprit. L'esprit humain dans ses manifestations les plus libres et les plus  hautes n'a aucun compte à rendre à César. L'esprit humain tel qu'il se manifeste dans les plus grandes oeuvre littéraires et artistiques, dans les plus lumineuses spéculations philosophiques, dans les textes religieux aussi, quand ils sont vraiment inspirés. Dieu, pour moi, c'est l'esprit libre de toute contrainte, de toute révérence aux pouvoirs. L'esprit subtil. L'esprit aventureux. Car le meilleur signe de la vitalité de l'esprit, c'est quand il s'aventure hors des sentiers battus.

"Rendez à Dieu ce qui est à Dieu " sonne, pour l'athée que je suis, comme un appel à rester fidèle au meilleur de moi-même, à ne jamais renoncer, à ne rien lâcher sur ce point. Et le meilleur de moi-même, c'est cet appel vers le haut, cet appel au dépassement de soi-même qu'entend, je pense, chacun d'entre nous. Dans mon cas, et quel  que soit le niveau de mes capacités intellectuelles, c'est l'attirance pour les formes les plus hautes de la vie intellectuelle, artistique, spirituelle. Ce qu'on doit aux divers avatars de César peut d'ailleurs s'en trouver enrichi.

Par hasard, ma réflexion se croise ici avec un texte de Louis Calaferte intitulé Forages (in Les Sables du temps) :

"  Il n'est pas exclu que la manipulation des idées se transforme un jour pour certains d'entre nous en une opération de sauvegarde personnelle contenant un élément de sublimation plus ou moins apparent à la conscience. Ce peut être là l'une des voies sur le chemin de la dignité individuelle et de la rencontre avec la Suprême Intelligence.
     Penser peut en effet se concevoir comme une excellente contrepartie à la pression sur nous de la pesanteur ambiante ; car il va de soi que nous ne supposons pas que la matière dispose d'une pensée autonome qui, dès lors, serait susceptible d'engendrer une création semblable à celle de l'artiste. La culture des idées établit une irrévocable scission entre le fait matériel et le désir de transcendance et, en ce sens, l'Idée est Dieu -- sa recherche une quête mystique qui, en absolu, se propose à l'homme comme devoir.
     C'est aussi pourquoi nous nous sentons si mal à l'aise lorsque nous avons devant nous des personnages qui ont à leur disposition tout un jeu d'idées, qu'ils utilisent tels des jouets négligemment abandonnés ensuite, leur office d'anodin divertissement rempli. Ce mépris de l'aspect sacré de l'idée contribue à instaurer et à entretenir le risque de la confusion des valeurs et confine au sacrilège, car il convient, au contraire, de ne l'approcher qu'avec le respect qu'on aurait pour l'hostie de la communion, nous souvenant que si elle contient des pouvoirs libérateurs, elle en contient d'autres d'ordre sacrificiel, dont nous pouvons à tout moment devenir les victimes.
     A cet égard, la simplification du langage dont rêvent certains doit être considérée comme une tentative dévaluatrice de ce commerce privilégié que nous avons avec l'idée. "


Louis Calaferte  ,   Les Sables du temps   ( Le Tout sur le tout )


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

Louis Calaferte





jeudi 10 septembre 2015

" A Rebours " , de Joris-Karl Huysmans : la vraie vie est ailleurs

1277 -


A rebours marque, dans l'oeuvre et dans la vie de Huysmans, le moment d'un virage décisif : c'est celui  où l'auteur de Marthe, des SoeursVatard et d' A vau-l'eau prend nettement ses distances avec  le programme et l'esthétique du naturalisme ainsi que de Zola, jusque là son modèle et son maître, en même temps qu'il amorce le cheminement qui conduira, comme l'avait prévu un critique clairvoyant, Barbey d'Aurevilly, à la conversion au catholicisme.

Des Esseintes, aristocrate raffiné, de santé fragile, a progressivement pris en horreur le monde où il avait vécu  sa jeunesse, la société moderne, sa vulgarité et ses impostures : " son mépris de l'humanité s'accrut ; il comprit enfin que le monde est, en majeure partie, composé de sacripants et d'imbéciles". Son mot d'ordre, c'est le titre d'un poème  en prose de Baudelaire , Anywhere out of the world. En proie, comme son maître de vie et d'art,  à un spleen sans  cesse renaissant, il décide de quitter Paris pour s'enfermer dans la solitude d'une maison de campagne qu'il orne à sa guise, pour que l'ameublement et la décoration qu'il conçoit avec un soin subtil et maniaque favorisent le plus possible les évasions dans les plus folles constructions de l'imagination, dans les espaces de la rêverie et du souvenir, loin des sensations, des impressions, des émotions et des pensées à la portée de l'homme du commun. Tout se passe comme s'il s'employait à tester les possibilités encore inexplorées de la sensibilité, de l'imagination et de la pensée humaines. La lecture des oeuvres littéraires et la contemplation des oeuvres picturales jugées par lui les plus propices à encourager et à nourrir ses ambitions est une des pièces les plus élaborées de son programme.

Les expériences menées par  des Esseintes dan sa retraite luxueuse (mais d'un luxe uniquement voué à s'accorder à ses ambitions spirituelles) nous valent des trouvailles réjouissantes, comme celle de cet orgue à bouche (dont Boris Vian s'inspirera pour imaginer son pianococktail de l'Ecume des jours), qui permet des combinaisons de liqueurs riches d'étonnantes et ravissantes correspondances musicales (on retrouve, là encore, l'influence de Baudelaire) :

" Du reste, chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d'un instrument. Le curaçao  sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté ; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille ; la menthe et l'anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce ; tandis que, pour compléter l'orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette ; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l'eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics !"

Cela nous vaut aussi un féroce et joyeux éreintage de la littérature latine classique, à commencer par Virgile ("l'un ds plus sinistres raseurs que l'antiquité ait jamais produits") suivi du Pois Chiche (Cicéron) dont "la langue verbeuse,les métaphores redondantes, les digressions amphigouriques" ne le ravissent pas davantage, pas plus que "l'aridité de pète-sec" de César. Salluste, Sénèque, Tite-Live,  et quelques autres ne trouvent guère grâce à ses yeux, Son écrivain latin favori, c'est Pétrone : " Celui-là était un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre ; tranquillement, sans parti pris, sans haine, il découvrait la vie journalière de Rome, racontait dans les alertes petits chapitres du Satyricon les moeurs de son époque". Un naturaliste avant la lettre en somme. Mais un naturaliste sans esprit de sérieux ni ambition "scientifique", libre d'allures, désinvolte et cynique. La littérature latine tardive, notamment la chrétienne, suscite la curiosité passionnée de des Esseintes, d'abord parce que,  au long de cette longue période souvent qualifiée de "décadente", la langue évolue, se montre capable de trouvailles singulièrement suggestives.  Huysmans lui-même, dans l'écriture d'A rebours, se montre friand de telles trouvailles -- mots rares, passés d'usage, néologismes -- susceptibles de nous faire quitter les chemins battus et rebattus du style et de la pensée, ces mornes chemins que tous les classicismes  ont empruntés. On imagine que le classicisme français du XVIIe siècle, celui d'un Molière ou d'un Boileau, prolongé par un Voltaire, n'est pas davantage la tasse de thé de des Esseintes.

A cet égard, la lecture d'A rebours, en éveillant notre curiosité pour de très nombreux auteurs oubliés ou injustement considérés comme secondaires, constitue une merveilleuse incitation à la lecture, et c'est un des aspects encore très actuels et salubres du roman.

Du reste, la trame romanesque relativement lâche permet à Huysmans, qui fut un critique littéraire et un critique d'art prolifique et avisé, de nous faire part de ses réflexions et de ses jugements sur de nombreuses oeuvres, en les prêtant à son personnage. C'est évidemment sur la littérature et l'art contemporain qu'on l'attend. S'il rend hommage à Zola, c'est avec parcimonie, et les lignes relativement neutres qu'il lui consacre tranchent avec l'enthousiasme que des Esseintes éprouve pour les deux romans de Flaubert qui tentent de reconstituer les moeurs et les croyances d'époques d'autant plus fascinantes qu'elles sont lointaines, ou s'ouvrent au fantastique et au merveilleux, Salammbô et la Tentation de Saint Antoine ; oeuvres qu'il préfère de loin à l'Education sentimentale et à Madame Bovary. Explorateurs de voies non encore frayées dans le domaine du roman et de la nouvelle, Barbey d'Aurevilly et Villiers de l'Isle Adam font l'objet de pages élogieuses et pénétrantes. Mais ce sont les pages sur la poésie contemporaine qui sont sans doute les plus remarquables, faisant l'éloge de Verlaine, de Tristan Corbière et surtout de Mallarmé. Rimbaud, qui ne commence à être connu qu'à partir de 1884, l'année même de la publication d'A rebours, par l'anthologie de Verlaine,  les Poètes maudits, et Jules Laforgue, qui à cette date n'a encore rien publié, ne sont donc pas évoqués dans le roman (Huysmans s'en expliquera dans sa préface de 1903). C'est dommage car les textes des Illuminations eussent immanquablement séduit des Essseintes : l'art du poème en prose, initié par Edgar Poe, par Aloysius Bertrand, continué par Baudelaire et Mallarmé, retient tout particulièrement l'attention de des Esseintes/Huysmans, sans doute parce qu'il se rapproche le plus d'une forme littéraire idéale, à la fois concentrée et relativement ésotérique, compréhensible seulement par une élite de lecteurs capables d'entrer vraiment dans la vision singulière et raffinée du poète : c'était, on le sait, l'idéal de Mallarmé.

Dans le domaine des arts plastiques, les préférences de des Esseintes vont aux peintres symbolistes, Gustave Moreau d'abord, dont Huysmans imagine que des Esseintes a acquis deux des oeuvres les plus fascinantes, Salomé et l'Apparition, qui font l'objet de  descriptions passionnées, Odilon Redon ensuite. Les impressionnistes, dont Huysmans fut pourtant un des premiers défenseurs, sont totalement absents du livre, peut-être que parce que leur art, au fond très naturaliste, voué à extraire la poésie des réalités les plus banales, s'éloignait par trop des goûts raffinés de des Esseintes et de son allergie au  monde contemporain..

A ces titres, A rebours reste certainement aujourd'hui comme un des documents  les plus intéressants sur l'art du dernier tiers du XIXe siècle.

Cependant, à travers les expériences-limites menées par des Esseintes se trouve posée, dans A rebours, la question des rapports de l'art et de la vie. Jusqu'à quel point le culte forcené du premier peut-il dispenser d'affronter la vie réelle ? Les tentatives menées par des Esseintes pour échapper à celle-ci en multipliant des expériences sensorielles et psychiques censées l'en éloigner sont autant d'échecs parce que l'art renvoie toujours à la vie, même de façon décalée, même dans le fantastique, même dans le merveilleux. Des Esseintes tente d'apaiser par l'art une famine spirituelle qui ne peut au contraire que l'exacerber. Le livre décrit l'impasse d'une névrose dont souffrit sans aucun doute Huysmans lui-même. Un des moments les plus significatifs (et les plus drôles) du livre est l'épisode où des Esseintes, en proie à une épouvantable rage de dents, se précipite chez un arracheur de dents nommé Gatonax, qui est au dentiste  ce que le tailleur de pierres est à Michel Ange. La scène est le triomphe de la vulgarité que des Esseintes tentait par tous les moyens de fuir. Et pourtant, lorsque, une fois la molaire extraite au prix d'une souffrance de bête, il quitte ce lieu de tortures, en lançant des crachats sanglants sur les marches de l'escalier, "il s'était retrouvé, dans la rue, joyeux, rajeuni de dix ans, s'intéressant aux moindres choses."

Ainsi, cette vie qu'on ne peut se dispenser de vivre, sous peine d'une dégradation physique et psychique dont des Esseintes est peu à peu victime, n'a rien de réjouissant. En des pages manifestement inspirées de Schopenhauer qui pensait que "la vie est une entreprise qui ne couvre pas ses frais", des Esseintes en vient à méditer sur la stupide manie de l'engendrement : pourquoi faire des enfants si c'est pour les vouer à toutes les souffrances, à toutes les désillusions dont toute existence est faite ?

Pour échapper à cette impasse d'une vie invivable et que, pourtant, il faut vivre, le livre envisage une solution : celle de l'espérance religieuse. A la fin du récit, des Esseintes, dont l'intérêt a toujours été mobilisé par la littérature religieuse, et qui a été partagé entre l'incroyance et la tentation de la croyance, envisage son retour à Paris en ces termes : " Dans deux jours, je serai à Paris ; allons, fit-il, tout est bien fini ; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir le refuge dont j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah ! le courage me fait défaut et le coeur me lève ! -- Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! "

Commentant, en 1903, la réception de son livre, Huysmans écrit :

" Dans ce tohu-bohu, un seul écrivain vit clair, Barbey d'Aurevilly , qui ne me connaissait nullement, d'ailleurs. Dans un article du Constitutionnel , portant la date du 28 juillet 1884, et qui a été recueilli dans son volume le Roman contemporain paru en 1902, il écrivit :

Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix.

C'est fait. "

                                                                    *


Pour comprendre vraiment la signification, dans A rebours, de la tentative don quichottesque, illusoire et désespérére de des Esseintes, ainsi que la place de ce roman dans le parcours spirituel de Huysmans, il faut avoir lu les romans précédents, ceux de sa période "naturaliste", notamment A vau-l'eau et En ménage.

Dans une tribune parue en 1876, où Husymans faisait l'éloge de l'Assommoir de Zola et du naturalisme, il écrivait :

" Pustules vertes ou chairs roses, peu nous importe ; nous touchons aux unes et aux autres, parce que les unes et les autres existent, parce que le goujat mérite d'être étudié aussi bien que le plus parfait des hommes, parce que les filles perdues foisonnent dans nos villes et y ont droit de cité aussi bien que les filles honnêtes. La société a deux faces : nous montrons ces deux faces ".

Mais quand on lit les romans de Huysmans parus avant A rebours , on comprend qu'il s'est réservé  la peinture de la face sombre de cette société. Quand, dans les premiers chapitres de En ménage, on accompagne André et son ami Cyprien dans leurs déambulations à travers Paris, c'est à une véritable exploration de l'enfer que le romancier nous convie. Dans ces pages, l'art de Huysmans a beaucoup plus à voir avec celui d'un  Jérôme Bosch et d'un Goya (un des peintres favoris de des Esseintes) qu'avec celui de Zola. Celui-ci, rendant compte du roman dans les colonnes du Figaro, notait que le héros y faisait l'expérience de ' l'éternelle souffrance" et de "l'éternelle bêtise" de la vie. " Il y a là, écrivait-il, une recherche du cas pathologique, un goût pour les plaies humaines ". Peut-être Zola aurait-il pu dire, plus justement, que, pour Huysmans, c'est la vie elle-même qui est une pathologie, incurable, dont seule la mort nous guérit, et dont seule l'espérance religieuse, après A rebours, atténuera, pour son auteur les souffrances. La misogynie féroce qui s'exprime dans En ménage est certainement une des clés du pessimisme radical, nihiliste, de Huysmans. Il oeuvre à dissiper les illusions du Romantisme qui exalte  volontiers la passion amoureuse comme l'antidote des médiocrités de l'existence. Contrairement à ce qu'affirmera plus tard Aragon, la femme n'est nullement pour Huysmans l'avenir de l'homme.

Misogynie ? Voire. Pour qu'il y ait misogynie, il faudrait que les hommes soient présentés sous un jour beaucoup plus flatteur qu'ils ne le sont dans En ménage. Mais ils pataugent dans la même boue de médiocrité que les femmes. Les deux personnages principaux du roman, André et son ami Cyprien ne surnagent un peu que grâce à leur relative lucidité. Dans la société du temps de Huysmans, les femmes sont presque toutes économiquement dépendantes des hommes. D'où ces scènes récurrentes où, dans le Paris nocturne, d'innombrables filles partent à la chasse au mâle qui leur paiera leurs services sexuels d'un soir, à l'amant qui, peut-être, les entretiendra, tandis que d'innombrables mâles partent en quête d'une fille pour tirer leur coup. Ce n'est pas de misogynie qu'il faut parler à propos de Huysmans, c'est de misanthropie. Contre l'humanité ordinaire, c'est-à-dire 99% des humains, En ménage énumère les pièces d'un réquisitoire implacable.

André, l'anti-héros de En ménage , après avoir quitté sa femme qu''il a surprise au lit avec son amant, finira par regagner le domicile conjugal. C'est que, même si les femmes vous font vivre un enfer, se passer de femmes est tout aussi infernal. On aboutit à une impasse, comme dans A rebours : vivre l'existence ordinaire est insupportable, mais la tentative radicale de des Esseintes pour fuir cette existence ordinaire lui devient très vite tout aussi insupportable. De quoi se flinguer, comme l'avait pronostiqué fort logiquement Barbey d'Aurevilly.


( Posté par : la grande Colette sur son pliant, avatar eugènique agréé )


Joris-Karl Huysmans

mardi 8 septembre 2015

La Syrie, les voleurs et l'âne

1276 -


Pour se faire une idée de l'évolution probable des événements dans ce malheureux pays, sans compter quelques autres, il ne me paraît pas inutile de relire le texte suivant, à mon sens fort éclairant :


Pour un Âne enlevé deux Voleurs se battaient :
L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre.
          Tandis que coups de poing trottaient,
Et que nos champions songeaient à se défendre,
          Arrive un troisième larron
          Qui saisit maître Aliboron.
L'Âne, c'est quelquefois une pauvre province,
          Les voleurs sont tel ou tel prince,
Comme le Transylvain, le Turc ou le Hongrois.
     Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois :
          Il est assez de cette marchandise.
De nul d'eux n'est  souvent la Province conquise :
Un quart Voleur survient, qui les accorde net
          En se saisissant du Baudet.


     ( La Fontaine, Fables, I,13 )


( Pösté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )



lundi 7 septembre 2015

Le nouveau roman de Michel Houellebecq

1275 -


Selon un informateur de mes amis généralement  bien informé, le prochain roman de Michel Houellebecq devrait paraître au mois de janvier prochain. Espérons que, cette fois, aucune coïncidence fâcheuse ne viendra en perturber la réception.

Sous le titre de Rétrocommission, Michel Houellebecq  devrait nous proposer une rétrofiction politique anticipative : en 2027, suite à la programmation obligatoire des oeuvres de Joris-Karl Huysmans dans tous les établissements scolaires de France, la jeunesse musulmanes se convertit massivement  au catholicisme. Elu dès le premier tout sur le score impressionnant de 75,2% des voix, le nouveau président Gérald Ben Brasillach proclame la fin de la Ve République et l'avènement de l'Etat Français. Une série de mesures de salut public est immédiatement adoptée : rétablissement de la peine de mort ; interdiction de l'avortement, passible de la peine capitale, et de toute forme de contraception ; incitations financières au retour à la terre et aux familles nombreuses de plus de 10 enfants ; mise en place d'une politique discrètement antisémite ( port de l'étoile jaune, exclusion de la fonction publique etc. ). Ouverture de camps de rééducation pour les athées et les francs-maçons. Pour les migrants, ouverture de structures  d'accueil comportant des bâtiments spéciaux, dits "d'accueil expéditif", réservés aux femmes, aux vieillards, aux malades, aux homosexuels et aux enfants ( quelques grandes entreprises françaises du BTP et de la chimie seront chargées de les réaliser). A l'intention des hommes valides, création d'un Service du Travail Obligatoire (STO), fer de lance de la reconstruction économique du pays grâce à la modicité des salaires mensuels ( 100 euros ) dont on peut escompter un effet vertueux sur la moyenne des rémunérations. En accord avec les évêques et le Vatican, remplacement du vin de messe par de l'eau de Vichy.

Au cours de la grandiose cérémonie du transfert des cendres du Maréchal au Panthéon, le narrateur, universitaire déjà spécialiste de Drumont, se voit offrir par le représentant de Gallimard le soin de diriger pour la Pléiade l'édition des oeuvres de Darquier de Pellepoix. Quant à Huysmans, il peut bien attendre, n'étant mort qu'il y a un peu plus d'un siècle. Du reste le pessimisme outrancier de ce disciple de Schopenhauer, ainsi que sa misogynie frénétique et que son mépris de la procréation font de lui, en dépit de quelques intuitions relativement éclairantes à la rigueur, un auteur aussi peu que possible accordé aux perspectives positivement enthousiasmantes ouvertes par la Révolution Nationale, plumitif d'ailleurs probablement irrécupérable.


( Posté par : Gehrard von Krollok, avatar eugènique rengagé )


dimanche 6 septembre 2015

" Démission", amorce de fiction dans le goût (douteux) de Michel Houellebecq

1274 -


" Viens donc, le potage va refroidir ", lança Marie-France à son mari. Posté à un fenêtre donnant sur le boulevard, Jean-Paul, un ancien de la DGSI, mis à la retraite d 'office en raison d'activités parallèles au service des groupes identitaires, mais qui avait gardé des contacts avec ses anciens collègues et pouvait compter sur un réseau biface fortement organisé, achevait de vider le chargeur de son fusil pour le sanglier (portée utile : 1000 m) sur un groupe d'agriculteurs bretons dont les tracteurs brûlaient : un cocktail Molotov bien préparé aura toujours le dessus sur n'importe quel Massey-Harris-Ferguson flambant neuf. " Des copains sont en train de brûler leurs fermes, fit-il. On ne peut pas être à la fois au four et au moulin ", conclut-il en ricanant. Sur BFM TV défilaient en boucle des images de commandos réduisant des groupes de migrants à l'AK 47 et à la grenade défensive, à Calais et à Budapest. " Hollande vient de quitter l'Elysée une main devant une main derrière; il a dû filer chez sa Julie pour lui demander de planquer ses bijoux  de famille ", nous confia-t-il en nouant sa serviette autour du cou. " La nouvelle n'a pas encore fuité : il faut laisser à la junte militaire le temps de s'installer en douceur. Un accord a été passé entre elle et les commandos Ben Abbes : on va procéder au regroupement des Juifs de Paris et des grandes villes pour les convoyer jusqu'à Marseille où on les embarquera. Tous ne s'en sortiront pas les couilles nettes, sans doute, mais quoi, on ne fait pas d'omelette sans casser quelques oeufs. "

Je l'écoutais un peu distrait, cherchant vainement quels néologismes Huysmans aurait imaginés pour qualifier le grand chambardement qui s'annonçait. De toute façon, je me sentais un peu loin de tout ça, et l'agitation ambiante ne parvenait pas à dissiper ma morosité : depuis le départ de Myriam, je ne bandais plus ; et ce n'était pas la petite culotte à fleurs de Marie-France, vautrée sur le canapé, cuisses ouverte, qui avait chance de me rattraper le coup. 


( Posté par : Michel Houillebocq, avatar eugènique nouvellement recruté )


vendredi 4 septembre 2015

Marmot syrien et surpêche, scène de genre contemporaine dans le goût (douteux) de Michel Houellebecq

1273 -


Agenouillée  entre mes cuisses ouvertes, Myriam me retirait mon slip, tandis qu'affalé sur le canapé, je considérais, perplexe, la Une du Monde où s'étalait la photo d'un marmot syrien, à plat ventre, la tête dans le sable d'une plage turque.

" Je te fais une feuille de rose, ensuite je te lécherai les figues, me dit-elle.

-- Comme tu voudras, lui  répondis-je.  Puis, enchaînant sur les réflexions que m'inspirait la lecture de ma feuille de chou favorite : " La découverte du cadavre de ce mouflet syrien sur une plage turque illustre bien les effets des déséquilibres écologiques induits par l'exploitation abusive des océans  : à cause de la surpêche, on assiste à une diminution drastique des populations de requins, qui ne parviennent plus à assurer leur travail de nettoyage. Conséquence : les déchets de matières organiques s'accumulent sur les côtes. Aïe ! mais qu'est-ce que tu fais ?

--  Je mords à belles dents mon échantillon de matière organique préféré.

-- Vas-y mollo, tout de même. "Petite requine, va, lui fis-je, tout en lui palpant le drageoir aux épices du même doigt avec lequel j'égrenais les pages exquises de  Sainte Lydwine de Schiedam. Au fait, est-ce que Huysmans , au fond de sa retraite, se faisait lécher les burnes par quelque nonne tout en rédigeant l'Oblat ?


( Posté par : Michel Houillebock, avatar eugènique nouvellement recruté )