samedi 31 octobre 2015

Le moteur et le mû

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Tout est en mouvement dans l'immense univers, des plus lointaines et majestueuses galaxies à notre infime carcasse. Tout se meut. Or ce qui est mû a besoin d'un moteur. La question est de savoir où placer le moteur par rapport à ce qui est mû. Trois solutions sont possibles :

1/ le moteur est extérieur à ce qu'il meut. Il agit sur lui de l'extérieur (en le mettant en mouvement, en le poussant, en le tirant etc.) ;

2/ le moteur est intérieur à ce qui est mû ;

3/ le moteur coïncide avec ce qui est mû. Autrement dit : le mû est à lui-même son propre moteur.

Laissons de côté la solution 2 . Il est facile d'en trouver des exemples, par exemple, le moteur d'une voiture, mais aussi les réactions thermonucléaires à l'intérieur d'une étoile, etc.

Dans le cas de la solution 1, envisageons l'immense Univers dans sa totalité. Les religions monothéistes (mais pas seulement elles) identifient Dieu comme le moteur de l'Univers, extérieur à lui. Ce sera encore l'explication voltairienne par le "dieu-horloger".

Sans quitter tout-à-fait le terrain de la théologie, constatons qu'avec Spinoza apparaît l'hypothèse révolutionnaire de la coïncidence entre le mû et son moteur. Le mû est à lui-même son propre moteur. C'est ce que dit la formule fameuse Deus, sive Natura  -- Dieu,  autrement dit, la Nature. Dans cette vision des choses, non seulement la Nature se meut sans aide extérieure, mais elle s'est créée elle-même. La conclusion implicite est qu'on peut se passer de Dieu.

Et nous autres humains, qu'est-ce qui nous meut ? Il est clair que notre moteur n'est pas en nous, mais hors de nous. Notre moteur, c'est la Nature. Ou plus exactement cette infime partie de l'Univers, la Terre. Nous puisons dans les stocks que la Terre met à notre disposition, non seulement l'énergie qui nous fait vivre, mais aussi l'énergie qui fait fonctionner nos innombrables machines et qui rend possibles les multiples merveilles de notre civilisation moderne ; les multiples merveilles et les multiples horreurs. Force est de constater que nous puisons dans ces stocks sans grand souci du lendemain, et sans avoir suffisamment conscience que ces stocks ne sont pas inépuisables et qu'une fois transformés et utilisés par nous, ils produisent d'autres stocks, inutilisables, ceux-là, et mortifères.

Le jour où nous aurons épuisé les stocks d'énergie indispensables au fonctionnement du moteur qui nous meut, le moteur s'arrêtera. et ce sera la fin de la vie sur la Terre. Ce sera notre fin.

En 2015, la teneur de l'atmosphère terrestre en dioxyde de carbone (CO2) est d'environ 400 parties par million (ppm). Elle était de 270 ppm au XIXe siècle et n'avait jamais dépassé 300 ppm depuis 1 million d'années.

Nous savons qu'au cours de l'histoire de la Terre, des extinctions massives d'espèces sont corrélées à des modifications climatiques majeures et à la composition de l'atmosphère.

La question est de savoir si nos poumons sont aptes à respirer une atmosphère dont la teneur en CO2 (pour ne parler que de ce polluant) va atteindre, dans les futures décennies, des valeurs jamais atteintes depuis des millions d'années.

Serons-nous les dinosaures du Quaternaire ? de l'anthropocène ?


Michel Serres, Hermès III / La traduction / Trahison : la Thanatocratie ( Minuit)


( Posté par : Glaucon, avatar eugènique agréé )








mardi 27 octobre 2015

Vivre vierge et mourir en sainte

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J'ai vraiment vécu à une autre époque. Des nuits, je rêve que je suis Mathusalem. Par exemple, l'année de mon bac, c'était l'année de mes 18 ans. Ceux de mes camarades lycéens qui connaissaient le mot "cannabis" devaient se compter sur les doigts d'une seule main. Le mot "joint" était inconnu, et 'fumer un joint", alors là, personne ne devait savoir ce que c'était, à part quelques assidus de la Série Noire qui y voyaient une pratique des voyous américains, sans trop savoir en quoi elle consistait.

J'ai été mis au parfum (du  cannabis) au début des années quatre-vingt-dix, quand je fondai un atelier-théâtre dans le lycée où j'exerçais. La directrice de l'école primaire voisine du lycée, qui avait eu la gentillesse de nous prêter une de ses classes pour y répéter, m'avertit un jour qu'elle avait trouvé des restes de "joints" dans les toilettes de son établissement. Je fis un beau scandale et, comme mes jeunes théâtreux avaient confiance en moi, ils ne firent aucune difficulté pour m'avouer que, dans notre lycée, la fumette se pratiquait régulièrement entre potes, dans les coins tranquilles du bahut.

Quand j'ai commencé mes études supérieures, dans un des plus prestigieux lycées de Paris, nous avions quelques camarades (on les comptait sur les doigts d'une seule main) qui avaient l'habitude de se biturer grave le samedi soir. Mais ils restaient l'exception. Aujourd'hui, dans les grandes villes universitaires, ce sont des centaines d'étudiants qui se paient des bitures collectives pendant tout le week-end.

Ma génération et moi, nous étions vraiment des enfants de choeur.

Quand j'avais 18 ans, l'expression "sortir avec une fille" (ou, pour une fille, "sortir avec un garçon") voulait dire qu'on sortait au cinéma, au théâtre ou au restaurant ensemble ; ça s'arrêtait là. Aujourd'hui, ça veut dire d'abord qu'on couche ensemble. Là encore, ce sont les jeunes de mon atelier-théâtre qui, dans les années 90, m'ont déniaisé : j'ai appris alors qu'untel "sortait" avec unetelle, et ce que cela impliquait. On n'est jamais trop vieux pour s'instruire.

J'imagine que l'expression "sortir ensemble" équivaut à un euphémisme destiné à éviter l'expression -- il est vrai plutôt vulgaire -- "coucher ensemble". Mais il me semble que dire simplement qu'on est ensemble serait plus simple et plus élégant.

L'autre jour, dans une émission télé où les invités se racontent, une dame confiait à l'assistance et aux téléspectateurs, qu'elle était "sortie avec" un monsieur, avec qui, depuis, elle vivait, et qu'elle était "tombée enceinte". J'ai trouvé l'expression d'une vulgarité achevée, surtout qu'il s'agissait d'une grossesse qui, apparemment était souhaitée.

Cette nuit, j'ai rêvé que l'archiprêtre, dans son sermon dominical, révélait à ses ouailles que la Vierge Marie était sortie avec Dieu et qu'elle était tombée enceinte.


( Posté par : John Brown, avatar eugènique agréé )

Comment t'as fait pour tomber enceinte, vu que j'étais pas là depuis un an ? Avec qui que t'es sortie, salope ?



( Posté par : Guy le Mômô, avatar eugènique agréé )

samedi 24 octobre 2015

" Viva " ( Patrick Deville ) : passion et utopie

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La couverture de Viva, de Patrick Deville, dans la collection Points, est une réussite. Du cône dénudé d'un volcan s'élève une puissante colonne de fumée noire. Noir Désir . A gauche, le titre, en rouge. Rouge du drapeau de la Révolution. Rouge du sang versé. Pulsion de vie. Pulsion de mort. Mêlées, Indissociables, Indiscernables. Au coeur de la méditation sur l'existence humaine que ce livre nous invite à partager.

Viva. Viva Villa. Viva Zapata. En 1910, la révolution mexicaine commence et le cycle de violences ne prendra guère fin qu'au milieu des années 30, avec l'accès au pouvoir du président Cardenas, en 1934. C'est lui qui acceptera d'offrir l'hospitalité du Mexique au proscrit Léon Trotsky, le protagoniste, avec le romancier Malcolm Lowry, du récit de Patrick Deville. L'histoire politique et sociale du Mexique, entre 1910 et 1934, est agitée de soubresauts répétés, dont la violence évoque ceux de cette terre de volcans, qui inspirera à Malcolm Lowry le titre de son chef-d'oeuvre, Au dessous du Volcan ( en anglais Under the Volcano, plus justement traduit par Sous le volcan, dans la nouvelle traduction de Jacques Darras) . Comme si le Mexique était le pays par excellence de la contestation du pouvoir en place, depuis la guerre conduite par Napoléon III pour tenter d'imposer un empereur, Maximilien, que Benito Juarez fera fusiller en 1867, jusqu'au Mexique contemporain où les chefs des grands cartels de la drogue contestent et doublent, dans leurs fiefs, les représentants du pouvoir officiel.

Le livre de Patrick Deville évoque ainsi plus d'un siècle d'histoire mexicaine, mais l'essentiel de son récit est consacré à la période qui va de  1918, année où débarque au Mexique un sulfureux personnage, neveu d'Oscar Wilde, qui s'est fait connaître, sous le nom d'Arthur Cravan, par la publication d'une série de textes qui ont fait scandale, jusqu'à la publication, en 1947, d'Au dessous du volcan.

Ce Mexique tumultueux, puis relativement pacifié à partir de 1934, a vu débarquer et se croiser, entre 1918 et 1940, un nombre assez impressionnant d'Européens, les uns venus y brouiller leur trace, pour des raisons pas toujours claires, comme cet Arthur Cravan,  de son vrai nom Fabian Lloyd, poète et boxeur, précurseur du mouvement Dada, qui sema le scandale en s'attaquant à des célébrités comme Marie Laurencin ou  André Gide ; il disparut en 1918, peut-être assassiné, aux abords du golfe du Mexique; ou encore ce Traven, aux multiples pseudonymes, dans lequel il faut reconnaître, peut-être, ce Red Marut, activiste d'extrême-gauche, lié au mouvement spartakiste, débarqué à Tampico en 1924, et qui se fit connaître par des romans, dont le plus connu est Le Trésor de la Sierra Madre, adapté au cinéma par John Huston; d'autres y fuient des persécuteurs acharnés à  semer des nervis lancés à leurs trousses; le plus célèbre est Léon Trotsky, réfugié politique, assassiné en 1940 par l'agent stalinien Ramon Mercader. Après la fin de la guerre d'Espagne affluent au Mexique des réfugiés politiques, trotzkystes, anarchistes mais aussi staliniens toujours appliqués à liquider leurs adversaires : Trotsky sera leur victime la plus connue. D'autres y viennent pour commencer une nouvelle vie, se ressourcer dans un pays qui les fascine, comme Malcolm Lowry, qui arrive avec sa compagne de l'époque, Jan Gabrial, à Cuernavaca, la ville des volcans, en 1936. Les deux séjours de Lowry, de 1936 à 1938, puis en 1945/1946, s'achèveront par une expulsion, mais. de son expérience mexicaine, Lowry tirera un des plus grands romans du siècle. Ou encore comme Antonin Artaud, parti chez les Tarahuramas y percer les mystères du peyotl, à ses yeux sorte de potion magique poétique capable de réinventer la vie. André Breton y fait à la même époque un séjour auprès de Trotsky, qui l'a chargé d'écrire le Manifeste de la IVe Internationale, qu'il vient de fonder. Ce sera un échec. Trotsky a été accueilli par le couple vedette de la peinture mexicaine de l'époque, Diego Rivera et Frida Kahlo, chez qui le futur prix Lénine de la paix, le peintre Siqueiros, fervent stalinien, tente une première fois de l'assassiner.

Ce qui rapproche tous ces personnages, c'est peut-être la passion au service d'une utopie. Utopie de la Révolution, chez Trotsky : malgré le triomphe, en U.R.S.S., de la dérive dictatoriale stalinienne, il n'a pas abandonné le combat, dans l'errance et la cavale incessantes, et fonde une IVe Internationale dont il a chargé Breton de rédiger le Manifeste. Utopie du roman total, chez Lowry, le roman qui dira la vérité de la condition humaine. Même les staliniens, tel un Siqueiros, sont animés de cette passion au service de l'utopie. L'autre point commun, c'est la vocation de dire, par l'écriture ou la peinture. La vraie passion de Trotzki, c'est peut-être celle de l'écriture, qu'il assouvit dans la rédaction de Ma vie et d'innombrables articles.  Arthur Cravan, ce sont les brûlots dadas avant l'heure. Traven, c'est le Trésor de la Sierra Madre. Lowry, c'est le grand oeuvre de Sous le volcan. Au Mexique, Artaud réunit expériences et documents qui se retrouveront dans Les Tarahumaras et Breton écrit, en collaboration avec Trotsky, le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant. Il n'est pas jusqu'aux lettres de Frida Kahlo, dont certaines sont citées dans le roman, qui ne témoignent de cette passion vive et vitale de l'écriture. Si bien que Viva, comme le souhaite d'ailleurs explicitement son auteur, est une merveilleuse incitation à la lecture ou à la relecture.

Je n'ai toujours pas lu Ma vie, de Léon Trotsky. pas plus que Les Tarahumaras, d'Antonin Artaud, ni que le Trésor de la Sierra Madre, de Traven. D' Au-dessous du volcan, je garde un souvenir plus que flou. Ce livre de Patrick Deville m'incite à combler mes lacunes. Mais, histoire de voir si une émotion de plus de cinquante années s'est conservée, comme un reste de parfum au fond d'un vieux flacon, je vais commencer par relire la si belle correspondance d'Antonin Artaud et de Jacques Rivière, que j'avais découverte, vers mes vingt ans, un après-midi d'été, au bord d'un étang, en forêt de de Bercé, une des plus belles forêts de France; on peut y admirer des chênes au fût élancé, vieux de plusieurs siècles. C'était le temps où je sillonnais les routes de campagne, sur mon "cyclotouriste", non sans avoir glissé dans une sacoche , un livre avec le casse croûte et la bouteille d'eau. Je n'ai jamais rouvert depuis ce volume de la collection blanche de chez Gallimard. Je viens de le reprendre dans ma bibliothèque, à sa place, où il m'attendait depuis plus de cinquante ans.

Déjà, Peste et choléra avait donné un exemple de l'art bien particulier de Patrick Deville. Sa démarche n'est pas celle du romancier classique, même si ses livres font une place importante à l'imagination et à la méditation. Elle n'est pas non plus celle d'un historien ni d'un biographe, même si un livre comme Viva s'appuie sur une documentation abondante, dont fait foi la bibliographie réunie en fin de volume, et s'il met en scène des personnages réels vivant des événements ayant réellement eu lieu. Deville pratique un art du récit dont la dimension poétique est évidente. Viva ne s'astreint pas à la simple succession chronologique. La composition de ce livre s'apparente plutôt à un savant travail de tressage, à une vannerie de mots, de séquences de récits,  entrelaçant les destinées pour en dégager le sens, susciter l'émotion, créer l'empathie avec les personnages. L'écriture de Patrick Deville est une écriture simple, directe, rapide; elle va droit au but; elle sait faire voir intensément, en peu de mots. "Chaque phrase est flèche", commente Pierre Michon, lecteur admiratif de ce livre.


Patrick Deville ,  Viva   ( Le Seuil, coll. Points )


Posté par: John Brown, avatar  eugènique agréé )



Edouard Manet , l'exécution de Maximilien













mercredi 21 octobre 2015

De la supériorité de la civilisation occidentale

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On s’approchait de la fin du XXIe siècle. Définitivement persuadé, depuis les travaux du grand Luc Ferry, de la supériorité de sa civilisation, l’Occident coulait des jours (relativement) heureux. L’Europe s’était couverte d’un dense réseau de mégapoles dont la moindre n’était pas peuplée de moins de cinq millions d’habitants. Ce qui n’allait pas sans poser de problèmes aux divers systèmes éducatifs : il était devenu plus problématique d'enseigner la littérature ou les SVT, les petits Européens n’ayant jamais vu, par exemple, de lièvre ni même de lapin de garenne, et encore moins entendu chanter de vraie cigale, ou même de merle, sans parler de leurs lacunes en botanique. En outre, conséquence de la pollution urbaine sans cesse croissante et de la victoire définitive de la nourriture industrielle sur la cuisine de grand maman, le taux de cancers, toutes pathologies confondues avait bondi, en cinquante ans, d’environ 2000%. Heureusement, grâce aux progrès de la génétique et des applications nucléaires aux techniques médicales, on était parvenu à augmenter l’espérance de vie des malades d’environ deux ans.
Puisqu’on parle de nucléaire, à l’extrême occident de l’Occident, deux anciens ennemis héréditaires, qui avaient provisoirement oublié à quel point ils l’étaient, la Vrounnze et la Brittonie, redécouvrirent la profondeur de leur antagonisme ancestral et l’étendue d’un contentieux que seule une confrontation armée semblait capable d’apurer.
Sans s’être le moins du monde concertés, les états-majors des deux camps étaient d’accord au moins sur un point : l’essentiel est de prendre l’ennemi héréditaire de vitesse.
C’est ainsi qu’à la même heure (à dix secondes près), deux missiles thermonucléaires, l’un Vrounnzais, l’autre Britton, décollèrent en direction de la capitale ennemie. Dix minutes plus tard (à dix secondes près), quatre-vingt millions de Vrounnzais s’en allèrent instantanément rejoindre leurs ancêtres gaulois, tandis que, de façon tout aussi instantanée, quatre-vingt millions de Brittons ( et des poussières ) partirent retrouver leurs ancêtres bretons.
Pendant ce temps, étendu au bord d’un ruisseau d’Amazonie non porté sur les cartes, un Nambikwara, disciple de Rousseau sans le savoir, savourait le plaisir d’exister, sans prendre la peine de penser. Dans la canopée au-dessus de sa tête, c’était une symphonie d’oiseaux, dont un genre de merle dont j’ai oublié le nom en nambikwara.

Note -

Réfléchissant, dans La Traduction (Hermès III) sur le livre de Robin Clarke, La course à la mort, Michel Serres écrivait (en 1974) :

" Chez Robin Clarke, comme partout ailleurs, est posée la question : qu'arriverait-il si quelque fou dangereux, parvenu au pouvoir, décidait, sur l'instant, de déclencher l'apocalypse nucléaire, pendant un accès de manie psychotique ? La réponse est sans dilemme : la fin du monde et de l'espèce humaine. le stock d'armement disponible, aux bilans les plus restrictifs, dépasse d'assez loin la possibilité d'atteindre ce but. Mais la question est très mal posée. Ce n'en est une que pour ceux qui admettent le cauchemar contemporain comme constituant des conditions normales. En fait, il n'y a même  pas de question, il n'y a qu'une évidence : les fous dangereux sont déjà au pouvoir puisqu'ils ont construit cette possibilité, aménagé les stocks, finement  préparé l'extinction totale de la vie. Leur psychose n'est pas un accès momentané, mais une architecture rationnelle, une logique sans rature, une dialectique rigoureuse. Etudiez de près les documents, observez les faits, vous êtes persuadés sur l'heure que seule quelque chose comme une psychiatrie peut expliquer vraiment le segment historique de l'après-guerre. Vous êtes persuadés que nous avons vécu et vivons sous la postérité d'Hitler : il me paraît démontré qu'il a gagné la guerre. Comme on disait que les Grecs l'avaient gagnée contre les Romains, dès après leur défaite. Sa paranoïa propre, qui n'était pas individuelle, mais historique, a gagné tous les Etats, investi leur politique extérieure, et ceci sans aucune exception. Pas un chef d'Etat, aujourd'hui, ne se conduit autrement que lui, sous le rapport de la stratégie, de l'armement, de l'aveuglement complet sur les fins poursuivies au moyen  de ces stocks. pas un ne  se conduit autrement que lui quant à l'habillage de cette  seule  vérité à l'égard de son peuple. Quelle que soit l'intention, le discours idéologique, la conduite est constante, invariable, structurale, sur la planète entière, par rapport aux forces thermonucléaires et aux missiles intercontinentaux. Je ne dis pas : il y a des fous dangereux au pouvoir -- et un seul  suffirait --, je dis bien : il n'y a, au pouvoir, que des fous dangereux. Tous jouent au même jeu, et cachent à l'humanité qu'ils aménagent sa mort. Sans hasard. Scientifiquement. "

On serait tenté de dire : merci Einstein, merci Max Planck, merci Marie Curie, merci Oppenheimer (etc., etc.) puisque ce sont les avancées de la science occidentale qui ont accouché de ce scénario apocalyptique décrit ici par Michel Serres. En fait, ce qui s'est passé, selon lui, c'est le passage d'une recherche scientifique désintéressée (celle d'un Démocrite, d'un Galilée, d'un Newton, d'un Benjamin Franklin) à une science devenue l'un des trois côtés d'un triangle mortifère, "le plus puissant et le plus productif qu'ait jamais mis en place l'histoire", et qu'il définit ainsi : " l'innovation théorique, la série industrielle, la surenchère stratégique" . Né en Occident, ce triangle "est partout invariant et métastase partout", créant les conditions de la mise en place d'un gouvernement mondial que  Michel Serres nomme " la Thanatocratie . Le gouvernement de la mort  ". Quand on voit ce qui se passe aujourd'hui au Moyen-Orient, et sur quoi ça peut déboucher, on est tenté de se dire que ce que Michel Serres écrivait en 1974 reste d'une entière actualité.


( Posté par : Glaucon, avatar eugènique agréé )


samedi 17 octobre 2015

Les nostalgiques du peloton d'exécution

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" Pour ses articles  de Je suis  partout comme pour ses Décombres, Lucient Rebatet méritait déjà douze balles. Rouillées et tirées dans le dos. "

C'est la sentence prononcée par l'ineffable Pierre Assouline dans l'article du Magazine littéraire d'octobre 2015 (repris sur son blog de la République des livres), où il rend compte du récent Dossier Rebatet, publié chez Robert Laffont.


Cette nuit, j'ai rêvé que j'étais Pierre Assouline et que je m'apprêtais à exécuter Lucien Rebatet dans le dos de douze balles rouillées. Sur ce, mon ange gardien m'apparut : " Outre  que l'intéressé est mort depuis plus de quarante ans, le sioniste pur jus que tu es devrait s'abstenir de s'abandonner à de pareils fantasmes, en un temps où un type comme toi risque à chaque instant de se faire flinguer dans le dos par quelque coulibalesque commando, de douze balles de kalachnikov, même pas rouillées. Enfin, ce que je t'en dis..." Il disparut en pouffant. je me réveillai en sursaut, la sueur au front. On toquait à la porte de l'appartement. " Qui est-ce ? ", demandai-je, d'une voix étranglée par l'angoisse. " -- C'est le laitier. " "Le laitier ? On n'est plus à l'époque de Proust, me dis-je en dépliant l'opinel rouillé, cadeau d'Alain Finkielkraut, que j'ai élu comme moyen de défense en cas d'intrusion armée, prêt à vendre chèrement ma peau.

A un ami qui ne connaissait pas la République des livres, je la lui ai fait découvrir en lui donnant à lire le billet d'Assouline sur le Dossier Rebatet. " Alors, qu'en penses-tu ? ", lui demandai-je.  " -- C'est entendu, me répondit-il, ce Rebatet était une belle ordure, mais en concluant invariablement ses articles d'un "Mort aux Juifs" sans ambigüité, surtout en 44, il avait au moins le courage de ses opinions. Tandis qu'aujourd'hui, regarde ces sionistes pur sucre que sont un Finkielkraut, un Zemmour ou un Taguieff ou, sur le fil du blog à l'Assouline, ce Kakabloom évoquant les massacres d'Arabes par les "Britts" (comme il les appelle), ils ne concluent pas leurs articles, leurs livres ou leurs posts d'un tonitruant " Mort aux Arabes ", mais ils le pensent très fort ".  " -- Allons, allons, lui répondis-je, pas d'amalgame abusif autant que hâtif. Et puis, ajoutai-je, c'est un des effets vertueux de nos sages lois réprimant le racisme que, ce qu'on pense tout bas très fort, il n'est pas licite de le dire tout haut. Enfin, en principe. Tu en conviendras". Il en convint. " -- Mais, me demanda-t-il, toi que  je sais être un farouche adversaire de la peine de mort, comment peux-tu continuer à fréquenter le blog de quelqu'un qui regrette que Rebatet n'ait pas été exécuté dans le dos d'une salve de balles rouillées ? ".  " Ta question m'interpelle, lui répondis-je, mais tu conviendras que, tel Rebatet jadis, Assouline a au moins le courage de ses opinions ". Il en convint. " Tu me diras, ajouta-t-il cependant, qu'avoir le courage d'une opinion de ce genre soixante-dix ans après que les carottes soient cuites et plus de quarante ans après la mort de l'intéressé, ça n'exige pas un courage exceptionnel, sauf celui de proférer une connerie ". J'en convins.




Le dossier Rebatet      ( Robert Laffont, collection Bouquins )


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )





mercredi 14 octobre 2015

La musique des migrants

1286 -


A l'ouverture du concert, tout entier conçu comme un hommage à la grande chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, dont les longues variations enchantèrent sa jeunesse libanaise,  il a invité un ami à lui pour interpréter, en s'accompagnant à l'oud, le début de la chanson sur laquelle il  a composé une suite en quatre mouvements qui va nous valoir une bonne heure-et-demie de musique non-stop. L'ami, dont j'ai oublié le prénom et le nom (ils ne figurent pas sur le programme), est présenté par lui comme un Syrien, vivant depuis plusieurs années en France, et qui, pour vivre, a fait une bonne vingtaine de (petits ?) métiers, ce qui n'exclut pas la compétence. Car en France, être un très bon interprète de la musique vocale arabe en même temps qu'un non moins excellent joueur de oud ( le luth arabe, un instrument, qui, pour la forme, tient de la mandoline, de la guitare pour le volume sonore et, pour les timbres et les  sonorités, de ...l'oud), cela ne suffit pas, en général, à vous assurer le vivre et le couvert, à vous et à votre famille. En somme, la polyvalence de son ami, conclut Ibrahim, fait de lui un excellent exemple de ... migrant, passant non seulement d'un pays à l'autre, mais d'une culture à l'autre, d'un métier à l'autre, d'une musique à l'autre, les mêlant et les conciliant. C'est cette richesse que nous apportent les migrants.

Ibrahim sait de quoi il parle, puisque lui aussi est un migrant, né au Liban en 1980. Depuis pas mal d'années, il vit en France, mais passe son temps à migrer aux quatre coins de la planète, où, d'ailleurs, on l'accueille à bras ouverts. En général, car s'appeler  Ibrahim Maalouf, même quand on est un des plus grands musiciens de son temps, cela vous expose parfois à quelques tracasseries. C'est ainsi que, débarquant un jour sur un aéroport d'une grande ville des Etats-Unis, il fut invité à ouvrir l'étui qui contenait sa trompette. "C'est pas une trompette, ça !", s'exclama le pandore. Et en effet, la trompette d'Ibrahim Maalouf  est sans doute la seule trompette en son genre sur la planète : c'est une trompette quart-de-ton, inventée par son père, lui-même musicien de talent, pour adapter la musique arabe à une ambiance jazzy.

Et, de fait, la musique d'Ibrahim Maalouf est une musique migrante par excellence. Il est aussi à l'aise dans les improvisations du jazz, dans l'interprétation de la musique arabe et dans celle de la musique classique européenne, puisant à la fois à ces trois sources. Cela vaut à l'auditeur des surprises inattendues autant que délectables : pris par les  variations envoûtantes des mélopées d'Oum Kalthoum, il se retrouve, sans crier gare, le temps d'une migration de quelques secondes, dans l'andante d'un concerto baroque pour trompette.

Mais le plus beau, ce que, pour ma part je n'avais jamais entendu, c'est quand la trompette se fait voix humaine : c'est dans un des mouvements de cette suite intitulée Kalthoum ; Ibrahim y évoque manifestement les progrès de la vocation d'Oum Kalthoum pour la musique. On y entend la voix d'une petite fille jouant, comme on joue à la marelle,  avec des thèmes qu'elle improvise, puis peu à peu les organisant, les développant, peu à peu affermissant sa voix et sa musique, pour parvenir à la plénitude de la maîtrise. Cet épisode du concert était fascinant et bouleversant.

Ibrahim n'est pas seul sur scène. Il est accompagné par quatre musiciens de grand talent, parmi lesquels se distinguent particulièrement le pianiste ( Frank Woeste ) et le batteur ( Clarence Penn ).

En guise de bis, Ibrahim a interprété une chanson qu'il a composée pour la naissance de sa fille, aujourd'hui âgée de six ans. Il a invité le public à participer en... sifflant la mélodie, ce qui nous a valu une micro-répétition des plus réjouissantes.

Avoir le privilège d'écouter Ibrahim Maalouf en concert, c'est un peu l'équivalent du privilège de ceux qui , parmi les premiers, allèrent écouter Miles Davis (auquel il a d'ailleurs consacré un hommage, fleuron de sa discographie). Car il est aujourd'hui un des trompettistes de jazz (pas seulement de jazz) les plus brillants, sans doute le plus brillant.

Vive les migrants !


Ibrahim Maalouf , Kalthoum

Trompette : Ibrahim Maalouf

Piano : Frank Woeste

Contrebasse : Scott Colley

Batterie : Clarence Penn

Saxophone : Mark Turner


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )



dimanche 11 octobre 2015

En partie double

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 1/ Fiction


Il y a quelques années, je me suis converti au judaïsme. J'ai été chaleureusement accueilli par ma nouvelle communauté, une des plus importantes de France dans cette grande ville du Midi. Je suis devenu un assidu de la synagogue et un auxiliaire zélé du rabbin, que j'assiste dans ses oeuvres pieuses. Je suis un prosélyte enthousiaste et actif, et l'on me doit plusieurs conversions,  dont certaines ont fait grand bruit. C'est dire l'estime et la confiance dont je jouis parmi mes coreligionnaires.

Mais je suis atteint d'un cancer et n'ai plus que peu de temps à vivre. J'en  ai fait part à mes nouveaux amis, qui m'entourent de leur sollicitude et multiplient les attentions à mon égard. Mais je ne mourrai pas de mon cancer. Chacun est libre de choisir la façon dont il quittera la vie. J'ai choisi la mienne.

Il y a quelques années, je me suis converti à l'Islam. En ma qualité de visiteur des prisons, j'ai pris langue avec un groupe de djihadistes déterminés auxquels j'ai fait part de mon ardent désir de servir la cause par quelque action d'éclat. A l'extérieur de la prison, les affidés du groupe, inconnus des services de police, m'ont procuré la ceinture d'explosifs. D'un modèle de nouvelle génération, elle est ultra-puissante et reste invisible même sous des vêtements légers. Je la contemple sur le meuble de mon bureau où je l'ai installée.

Dans quelques semaines, on célébrera à la synagogue le mariage des enfants de deux familles de mes amis. Il y aura beaucoup de monde, d'autant plus que les parents des fiancés sont des notables connus dans toute la ville. On attend même un célèbre critique littéraire parisien, membre de l'Académie Goncourt, et un académicien français, connu pour ses positions sionistes. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit.

En tant que parrain de la mariée, je serai évidemment aux premières loges de la cérémonie. Viendra le moment où les époux prononceront le "oui" fatidique. C'est alors que j'appuierai sur le déclencheur.

Je m'avise que mon histoire ferait un  très bon scénario. Je compte le soumettre à Thomas Langmann, qui se déclarera sûrement intéressé. Je suis sûr que le regretté Roger Hanin aurait été heureux d'interpréter le rôle principal (le mien). J'ai même déjà trouvé un titre : " Le Suisse Jüff " (je suis de nationalité helvétique ).


 2/ Réflexion sur un futur probable

Vu à la télé ce soir des images atroces des forfaits des fascistes israéliens en Cisjordanie. Il est probable qu'elles entraîneront des représailles. Beaucoup de nos jeunes, plutôt que  rejoindre la Syrie, préféreront sans doute s'infiltrer en Cisjordanie pour y mener des actions armées contre les forces de répression israélienne et les colons. En France même, d'autres prendront sans doute pour cibles ceux qu'ils auront identifiés comme les soutiens et les complices des sionistes.. Cela nous promet des péripéties que, pour ma part, je suivrai avec un vif intérêt. Amis palestiniens, sachez que nous sommes à vos côtés et que nous prendrons une part active à votre combat .


( Posté par : Gehrard von Krollok , avatar eugènique agréé )






mardi 6 octobre 2015

" Les Gaulois contre les Romains " ( Joël Schmidt) : Vae victis ?

1284 -


" La guerre de mille ans " : c'est le sous-titre choisi par Joël Schmidt pour son ouvrage intitulé Les Gaulois contre les Romains .

Première inexactitude. Entre 390 -- date de la bataille de l'Allia, par laquelle cette guerre est censée commencer -- et 476 -- année de la fin de l'Empire Romain d'Occident --, il ne s'écoule que 866 ans, c'est-à-dire nettement  moins qu'un millénaire. Après 476, le titre de "Romain" ne sera plus guère qu'un titre honorifique. Quant aux Gaulois, on n'en entendra plus parler. Depuis longtemps, l'appellation "Gaule" ou "Gaules" ne désignait plus qu'une subdivision administrative de l'Empire. Elle disparaît avec lui. Disparaît avec elle la langue gauloise, ou plutôt les dialectes gaulois qui, dès la fin du Ve siècle, ne sont plus guère parlés que par d'obscurs ploucs aux quatre coins de l'Europe occidentale. Ils ne laisseront aucune trace écrite et, chez nous, leur souvenir ne se perpétue que dans quelques mots du français et quelques toponymes. A la fin de son livre, Joël Schmidt célèbre une paradoxale victoire des vaincus sur leurs vainqueurs. C'est une blague. Les vrais vainqueurs, à la fin du Ve siècle, ce sont les vagues d'envahisseurs germaniques, qui ramènent le Gaulois modeste (c'est-à-dire l'immense majorité de la population) à sa vraie vocation : fermer sa gueule et marner pour les nouveaux maîtres.

Cette estimation quelque peu gonflée de la durée des affrontements entre Gaulois et Romains participe d'une thèse qui revient dans l'ouvrage de façon récurrente, insistante et agaçante (dans la mesure où elle met un peu trop facilement la réalité historique à son service), thèse selon laquelle, tout au long de ces presque neuf siècles, les Gaulois furent l'ennemi électif, véritablement héréditaire, des Romains, et ne renoncèrent jamais à recouvrer leur liberté. Pour mieux la soutenir, l'auteur, qui ne cache pas sa sympathie pour les congénères (plus ou moins lointains) de Vercingétorix, est malheureusement amené à se livrer à diverses manipulations et acrobaties. Cette thèse centrale du livre est présentée, par exemple, dans le passage suivant, qui suit le récit de la prise d'Alésia :

" Certes, de nombreux Gaulois, notamment dans les villes, aspireront à la citoyenneté romaine et assimileront rapidement la civilisation du conquérant. Mais ce phénomène sera presque exclusivement urbain. Au fond des campagnes, les descendants des anciens peuples gaulois, sous d'autres formes plus sournoises, mais tout aussi vindicatives, vont, pendant les cinq siècles à venir, jusqu'à la fin de l'Empire romain, témoigner devant l'Histoire qu'ils demeurent d'irréductibles ennemis héréditaires ". 

La présentation est habile mais, à l'aune de l'exigence d'un minimum de rigueur historique, elle ne vaut pas un pet de lapin. On saura gré à l'auteur des réserves qu'il formule au début. Mais il faut le croire sur parole quand il nous affirme sans preuve que le processus de romanisation " sera presque exclusivement urbain ". On appréciera notamment la latitude d'évaluation autorisée par ce "presque". On connaît, notamment par des vues aériennes prises, en particulier, dans le Nord de la France, la densité d'implantation de riches villae, qui jouèrent certainement un rôle actif dans l'acculturation des campagnes. La suite n'est pas moins plaisante quand on apprend que "les descendants des anciens peuples gaulois " -- ah bon ? ils ne savaient plus trop bien eux mêmes s'ils étaient ou non gaulois ? -- ont relayé "sous d'autres formes plus sournoises " la vocation d'ennemis héréditaires de leurs lointains ancêtres.  Ce genre d'assertion relève pour le moins de la psychanalyse collective. Cette hypothèse de stratégies "plus sournoises" et aux motivations relativement inconscientes se dispense évidemment du devoir de la preuve et permet à l'auteur de ratisser large, en annexant par exemple à l'irrédentisme celtique le phénomène des Bagaudes -- qui ne furent guère que des brigands profitant des effets négatifs des luttes de factions à Rome même sur la vie des provinces, ou les phases de persécutions des chrétiens, un peu vite assimilés majoritairement aux classes populaires les plus défavorisées, persécutions interprétées (là encore, il faut croire l'auteur sur parole) comme le souci du pouvoir romain de faire un exemple destiné à dissuader ces incorrigibles Gaulois de tenter un nouveau mauvais coup. Tout aussi tendancieuse et peu crédible est l'interprétation que, plus loin, Joël Schmidt propose de l'attitude de l'évêque de Poitiers, Hilaire, refusant d'accepter le choix de l'empereur Constance II en faveur de l'arianisme. Elle témoigne, selon lui, "que l'esprit d'indépendance des Gaulois a trouvé dans la religion chrétienne et dans son courageux clergé une manière de s'exprimer ". Interprétation personnelle aussi gratuite que farfelue. On peut penser qu'Hilaire de Poitiers était plus préoccupé par les éventuels succès de l'arianisme parmi ses ouailles que par le souci d'affirmer "l'esprit d'indépendance des Gaulois". Episode manifestement monté en épingle pour les besoins de la cause, Schmidt allant jusqu'à y voir une lointaine préfiguration... du gallicanisme. C'est oublier que le débat sur l'arianisme au IVe siècle n'a pas concerné que la Gaule, mais que ses partisans et ses adversaires se sont  violemment opposés dans tout l'Empire.

Ce qui apparaît à l'évidence, dans l'histoire (fort compliquée  dans le détail, comme le montre le livre de Joël Schmidt) des rapports entre Gaulois et Romains, c'est le reflux progressif, dans la direction du  Nord, des territoires indépendants où se sont installés les divers groupes ethniques celtiques, et parallèlement, les progrès, continus et irréversibles, de la romanisation de ces mêmes territoires, romanisation à laquelle adhèrent progressivement la majorité des populations d'origine gauloise. Et cela malgré de nombreux soulèvements, au fil du temps de plus en plus rares et de moins en moins significatifs du souci de défendre une identité  gauloise de plus en plus problématique. On connaît les principales et décisives étapes de ce processus.

Dès la fin du IIIe siècle av. J.-C., la province de Gaule Cisalpine se constitue. Mediolanum (Milan) est prise en 222, les colonies de Crémone et de Plaisance sont créées dans les années qui suivent. L'identité gauloise de l'Italie du Nord ne cessera, dès lors, de s'estomper.

A la fin du IIe siècle av. J.-C., la Province de Narbonnaise s'organise tout au long du littoral méditerranéen de la Gaule Transalpine. Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) est fondée en 123, Narbo Martius (Narbonne) en 117. Le nom de notre Provence en conserve le souvenir. Joël Schmidt écrit :

" En un demi-siècle,  la Province, comme on l'appelait, qui a donné son nom à Provence, a été fidèle aux buts fixés par ses fondateurs, devenir une des plus belles colonies de Rome et le point géographique idéal pour surveiller les Gaulois souvent rebelles et toujours dangereux ".

Il ajoute un peu plus loin :

" Depuis la Narbonnaise se diffusent la culture et la civilisation latines dans le monde gaulois limitrophe et même bien au-delà par les voyageurs et les commerçants, les voies d'eau et les routes. "

Pour les Gaulois de plus en plus romanisés de Narbonnaise, les Romains cessent d'être l'ennemi héréditaire dès le début du 1er siècle. Jusqu'à la fin Rome pourra compter sur leur loyauté, et, notamment, César, au long de sa conquête de la Gaule "chevelue". Aujourd'hui encore, les monuments de Cimiez (Cemelenum), Fréjus (Forum Juli), Vaison (Vasio), Arles (Arelate), Nîmes (Nemausus) témoignent de l'éclat de la civilisation dans la Provincia.

Mais ce qui importe à Joël Schmidt, c'est de faire admettre la réalité de ce qu'il nomme tantôt l'irrédentisme , tantôt le nationalisme, tantôt l'indépendantisme gaulois, usant de termes modernes renvoyant à des concepts à peu près ignorés de l'Antiquité, qui l'amènent à des rapprochements discutables (comme celui qu'il propose avec la résistance des Alsaciens-Lorrains à l'assimilation à l'Allemagne entre 1870 et 1914), et qui reposent sur le postulat indémontré (et pour cause) de l'existence d'une "nation" gauloise, alors que les territoires compris entre l'Océan et l'Asie Mineure, en passant par l'Helvétie et l'Illyrie, ont été occupés, à partir du début du Ve siècle avant J.-C. par de très nombreux groupes ethniques, venus du Nord et de l'Est de l'Europe, groupes d'origine celtique sans doute, mais indépendants, souvent hostiles les uns aux autres, et parlant des dialectes souvent très différents. C'est d 'ailleurs de cette diversité, et de ces divisions, que les conquérants romains ont pu jouer pour asseoir progressivement leur domination.

Quoi qu'il en soit, dès le moment ( au milieu du 1er siècle avant J.-C. ) où la Province de Narbonnaise est irréversiblement pacifiée et romanisée, il n'en est pratiquement plus question dans le livre de Joël Schmidt, et pour cause : il ne s'y passera plus rien qui puisse soutenir sa thèse. Plus rien, sauf un événement que, curieusement, Joël Schmidt présente comme la dernière étape de la mainmise de Rome sur la Gaule , la prise de Marseille et des territoires qu'elle contrôle par les troupes de César, oubliant que, depuis le VIe siècle, le domaine marseillais n'était plus un territoire gaulois, mais... grec ! C'est confondre le territoire gaulois avec celui de la France actuelle. De même, il n'est guère question de l'Espagne, territoire lui aussi intensément romanisé, et où l'irrédentisme celtique est encore plus problématique qu'en  Narbonnaise, peut-être parce que, depuis longtemps, les envahisseurs celtes s'étaient mélangés aux populations autochtones, les Ibères (d'où le nom de Celtibères).

Au vrai, comme le montre d'ailleurs très bien le livre de Joël Schmidt, les comportements des divers groupes ethniques gaulois à l'égard des Romains ne cesseront de varier du tout au tout au gré des circonstances et de leurs intérêts, mais aussi des conflits d'intérêts au sein d'un même groupe, comme on le voit, parmi beaucoup d'autres exemples, dans le cas des Eduens pendant les campagnes de César. On le voit aussi très bien à l'époque de la seconde Guerre Punique, où des groupes gaulois prennent le parti des Carthaginois, tandis que d'autres s'allient aux Romains.

La troisième étape décisive de l'expansion romaine en Gaule,  c'est, bien sûr, la série des interventions de César et de ses lieutenants entre 58 et 49. Elles se font plus d'une fois à la demande de tel ou tel peuple gaulois, par exemple les Eduens, opposés au passage sur leurs terres des Helvètes fuyant leur territoire menacé par les Germains. La campagne contre Arioviste, chef germain particulièrement menaçant, se fait aussi à la demande, ou du moins sans opposition des Gaulois.

Au plus fort de la résistance gauloise à l'impérialisme romain, Vercingétorix lui-même a du mal à mobiliser l'ensemble des peuples gaulois au nom d'un problématique "nationalisme" gaulois. On le voit bien lors de l'Assemblée des Gaules convoquée par lui à Bibracte en 52, et Joël Schmidt note que sa décision de s'enfermer dans Alésia est consécutive à la "trahison" de plusieurs chefs gaulois ( il s'agit là d'une de ses interprétations personnelles dépourvues de preuve, César indiquant simplement qu'il avait fait ces chefs prisonniers, ce qui lui permit peut-être de les persuader plus facilement de changer de camp).

Le récit par Joël Schmidt de la reddition de Vercingétorix à César ne manque pas de piquant dans la mesure où il dévoile les implications "idéologiques", et sans doute surtout personnelles et affectives, de la thèse qu'il soutient. Le passage vaut d'être cité in extenso : il présente, en particulier, l'intérêt de confronter les sources historiques, en l'occurrence, le récit de César lui-même, et ceux de Plutarque et de Dion Cassius . Schmidt commence par citer le texte de César :

"  " Le lendemain, Vercingétorix convoque l'assemblée et dit qu'il n'a pas entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la défense de la liberté commune ; que, puisqu'il fallait céder à la fortune, il s'offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix d'apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant. On envoie à ce propos des députés à César. Il ordonne qu'on lui apporte les armes, qu'on lui amène les chefs. Assis sur son tribunal, à la tête de son camp, il fait paraître les chefs ennemi. Vercingétorix est placé en son pouvoir, les armes sont jetées à ses pieds."
  Cette version laconique et hautaine de César n'est pas sans imprécisions volontaires. Le récit de Plutarque et les commentaires de Dion Cassius paraissent beaucoup plus près de la vérité qui ne fait pas de Vercingétorix un vaincu sans gloire. Amédée Thierry, le frère trop oublié et pourtant talentueux de l'historien Augustin Thierry, s'est emparé des versions fournies par les historiens grecs pour les commenter avec panache :
   " Vercingétorix n'attendit pas que les centurions romains le traînassent pieds et poings liés aux genoux de César. Montant sur son cheval enharnaché comme pour un jour de bataille, revêtu lui-même de sa plus riche armure, il sortit de la ville et traversa au galop l'intervalle des deux camps, jusqu'au lieu où siégeait le proconsul. Soit que la rapidité de sa course l'eût emporté trop loin, soit qu'il ne fît par là qu'accomplir un cérémonial coutumier, il tourna en cercle, nous dit Plutarque, autour du tribunal, sauta de cheval, et, prenant son épée, son javelot et son casque, il les jeta aux pieds du Romain."  "

On s'interrogera en vain sur les "imprécisions volontaires" du récit de César, par ailleurs connu pour son laconisme. Il est clair que, pour des raisons qui n'ont pas grand-chose à voir avec le souci de la vérité historique, Joël Schmidt préfère la version d'Amédée Thierry revisitant le texte de Plutarque. Personne ne peut croire sérieusement à cette version à grand spectacle, qui flirte par trop avec la vraisemblance, et qui n'est pas sans évoquer les reconstitutions "historiques" chères aux peintres pompiers, qui datent comme elle du milieu du XIXe siècle. C'est l'époque où les Gaulois rentrent fortement en faveur chez les historiens et dans l'imaginaire collectif. Les fouilles d'Alésia sont entreprises un peu plus tard, sous le Second Empire, sur le plateau où, depuis 1865, s'élève une monumentale statue de Vercingétorix. Cette promotion des Gaulois, encouragée par Napoléon III lui-même, n'est pas sans arrière-pensées politiques ; il s'agit de célébrer (déjà) et de conforter une "identité nationale", entreprise qui  trouvera son couronnement, quelques décennies plus tard, dans la monumentale Histoire de la Gaule de Camille Jullian, et trouvera son expression populaire dans la célèbre formule en vogue dans les écoles de la Troisième République, "nos ancêtres les Gaulois". Ce mythe, aujourd'hui généralement tourné en dérision, au moins depuis la célèbre chanson de Henri Salvador (qui devait avoir quelque peine à se dénicher un ancêtre gaulois), n'était, en revanche,  nullement anodin entre 1870 et 1914. L'irrédentisme gaulois anti-romain pluriséculaire célébré par Joël Schmidt n'est pas moins mythique et procède peut-être, au fond, des mêmes sources, plus affectives qu'objectives.

L'ultime étape décisive, c'est la conquête de la Bretagne (la Grande-Bretagne actuelle), amorcée par César, achevée (sauf le Nord de la grande île) sous le règne d'Hadrien par Cneius Julius Agricola, dont on rappellera à Joël Schmidt qu'il n'est pas le gendre de Tacite mais son beau-père. On peut se tromper.

Dès lors, en dépit de soulèvements sporadiques, liés de moins en moins  à l'affirmation d'une identité gauloise et de plus en plus  aux soubresauts de la politique intérieure romaine, l'ensemble de la Gaule, jadis "chevelue" s'accommode d'une assimilation culturelle et d'une intégration aux circuits économiques de l'Empire de plus en plus poussées, et s'en trouve bien. L'édit de Caracalla marque une étape essentielle, en faisant des tous les habitants des provinces des citoyens romains, tout en préservant les coutumes locales (212). Au demeurant la séparation de l'Empire entre un Empire Romain d'Occident et un Empire Romain d'Orient, en déplaçant le centre de gravité du premier vers la Gaule, voit la promotion de  ses centres urbains Arles, Lyon, Autun, Trèves, jusqu'au rang de capitales. Après la mort de Dioclétien et jusqu'à la fin de l'Empire, la Gaule sera presque systématiquement favorisée par les empereurs. Le vieil antagonisme est décidément bien  oublié.

Joël Schmidt a raison, dans son avertissement, de nous inciter à nous méfier des sources historiques, dont aucune n'est gauloise, puisque, jusqu'à la conquête romaine, les Gaulois seront restés un peuple sans écriture. Le point de vue est donc presque toujours celui du vainqueur. Cela n'autorise pas pour autant, à mon avis, l'auteur de ce livre, par ailleurs riche et passionnant, en particulier quand il aborde les temps moins connus du Bas Empire, à mettre presque systématiquement en doute ce point de vue , ou à le dévaloriser, et à interpréter dans un sens presque toujours favorable à sa thèse le comportement des acteurs gaulois.

Joël Schmidt cite beaucoup, au long  de son récit, les auteurs anciens, dans des traductions qui sont sans doute les siennes. Ces auteurs anciens sont nombreux; tout le monde connaît Tite-Live, César, Tacite ou Plutarque; mais les textes de beaucoup d'autres -- un Florus, un Dion Cassius, un Velleius Paterculus, malheureusement souvent fragmentaires, sont beaucoup moins accessibles. Le livre de Joël Schmidt, riche d'une bibliographie précise et commentée, est une précieuse invitation à la lecture et à la découverte.

Dommage que l'obstination à défendre une thèse bien fragile affaiblisse un livre par ailleurs riche, documenté, vivant.

Contrairement à l'image que Joël Schmidt voudrait donner d'un peuple porté de bout en bout par sa volonté inébranlable de sauver contre l'envahisseur et le conquérant  sa liberté, son identité et ses valeurs, les Gaulois comptent parmi les vaincus de l'Histoire. Leur défaite, ils la doivent à l'infériorité de leur culture, de leur civilisation. C'est, paradoxalement, dès l'occupation de Rome par les guerriers de Brennus, après la bataille de l'Allia, que les jeux sont faits. Maîtres de la ville, les Gaulois ne parviendront pas à  s'emparer du Capitole, symbole à la fois de la cité de Rome et de la nature de la civilisation romaine. A cette occasion, notamment grâce à l'action et aux discours du dictateur Camille, les Romains prennent conscience, sans doute pour la première fois, de la spécificité de leur culture, en tous points l'opposé de la culture gauloise. Une ville de pierres, face aux précaires huttes de bois et de chaume de leurs adversaires. Une civilisation foncièrement urbaine, face à des nomades se déplaçant sans cesse, avec leurs cohortes de femmes, d'enfants, de vieillards. Une culture politique déjà très élaborée dès cette époque lointaine, formulée dans des lois écrites ( les lois des XII Tables sont rédigées dès le milieu du Ve siècle ). Des techniques de guerre sophistiquées et qui ne cesseront de gagner en efficacité, face à des hordes qui ne croient qu'à la supériorité numérique et à la brutalité de l'assaut. Enfin, un atout décisif : la maîtrise de l'écriture, face à tous les aléas de la transmission orale. Face à la supériorité de la civilisation romaine, la barbarie gauloise ne faisait pas le poids et ne le fit jamais. Le sentiment d'une identité nationale, d'une unité nationale, source indispensable d'efficacité pour un peuple, les Gaulois l'ont appris des Romains, et non l'inverse. Nous ne sommes en rien les descendants de ces frustes barbares, c'est à Rome que nous devons tout.


Joël Schmidt,  Les Gaulois contre les Romains, La guerre de mille ans  ( Perrin, coll. Tempus )


( Posté par : Artémise, avatar eugènique agréé )


Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, par Lionel Royer (1899)



samedi 3 octobre 2015

Hannibal au col d'Urine !

1283 -


 " Hannibal, ab Druentia,  campestri maxime itinere, ad Alpes pervenit "

Je cite de mémoire, sans trop de crainte de me tromper. Et traduis :

" Hannibal, à partir de la Durance, empruntant pour l'essentiel ("autant que possible" ?) un itinéraire de plaine, parvint aux Alpes ".

C'est l'information géographique la plus précise qu'on trouve dans le récit de Tite-Live. Si l'on admet que Druentia désigne la Durance, on peut penser que le chef carthaginois et son armée, partis du confluent de la Durance et du Rhône, passèrent les Alpes en empruntant l'un des cols qui donnent accès à l'Italie, entre Larche et Briançon. ce  qui laisse du choix.

Notre autre source antique sur ce célèbre épisode de l'histoire de la randonnée, c'est Polybe. Son récit n'est pas plus précis que celui de Tite-Live. Selon lui, l'armée punique emprunta la vallée d'une rivière (dont il ne donne pas le nom), affluent du Rhône, rivière qui pourrait être l'Isère. Si l'on préfère cette hypothèse, les points de passage possibles ne sont guère moins nombreux ( col du Petit-Saint-Bernard, col du Mont-Cenis, entre autres).

J'envisagerai  seulement ici l'hypothèse Durance.

La précision fournie par Tite-Live, " campestri maxime itinere " semble compatible avec la géographie. Il y a bien l'obstacle du défilé de Mirabeau, mais qui n'était infranchissable qu'en période de crue, et qui pouvait d'ailleurs être assez facilement contourné.

Supposons donc qu'Hannibal ait choisi de remonter la très large vallée de la Durance. Une première bifurcation décisive s'offre à lui, un peu à l'est de l'actuelle cité de Tallard : ou bien continuer de remonter la Durance, ou bien emprunter la vallée de l'Ubaye, qui offre sans doute les itinéraires les plus courts pour rejoindre l'Italie :

- par le col de Larche (1991 m) : c'est sans doute l'itinéraire à la fois le plus court et le plus facile. Cette hypothèse est cependant souvent écartée, en particulier justement à cause de la relative facilité du passage ; or le récit de Tite-Live nous décrit l'armée d'Hannibal en proie à de redoutables difficultés (précipices, névés, etc.). Taetra luctatio ...

- par la haute Ubaye. Au moins deux points de passage peuvent être envisagés :

     - le col de Mary (2641) sur le flanc Est du massif de Chambeyron. C'est un des candidats sérieux retenus par les "spécialistes"

     - le col de Longet (2647 m), aux sources de l'Ubaye. Cette possibilité ne semble pas avoir été retenue par les "spécialistes". Pourquoi ? Mystère et boule de gomme.


- Si Hannibal n'a pas emprunté la vallée de l'Ubaye et a continué de remonter la Durance, il va parvenir à une seconde bifurcation : le confluent de la Durance avec le Guil. Admettons qu'il emprunte la vallée du Guil et qu'il surmonte la difficulté du passage des basses gorges du Guil (éventuellement en le contournant). Il parvient alors dans le Queyras. Là, ça va se compliquer.

     - Nouvelle bifurcation, un peu après Château-Queyras,  au confluent de l'Aigue Blanche et du Guil, vers les hauteurs de Molines-en-Queyras et de Saint-Véran. Si l'on écarte la crête frontière, vraiment très escarpée, qui ferme le vallon de l'Aigue-Blanche au-dessus de Saint-Véran, il reste le col Agnel (2744 m). Etait-il pratiqué dans l'antiquité ? Mystère et boule de gomme. La montée paraît accessible à des éléphants, la descente vers l'Italie est plus raide.

     - Si Hannibal n'a pas remonté le vallon de l'Aigue Blanche , il s'est dirigé vers le fond de la vallée du Guil. Au-delà d'Abriès, un premier point de passage, sur la rive droite de la rivière, est le col Lacroix (2299 m) ; mais ses cheminements dans ses parties hautes (surtout côté italien) me paraissent peu compatibles avec le passage d'une troupe nombreuse accompagnée d'éléphants. Il présente l'avantage de donner accès au val de Pellice, par lequel on rejoint la région de Turin. Au-delà de la Roche écroulée, dans la haute  combe du Guil, écartons l'hypothèse du col de Valante (2815 m), au pied du Viso, itinéraire vraiment trop montagnard et qui compliquerait l'accès à la plaine, mais pas tant que ça . Des "spécialistes" ont retenu, dans les mêmes parages, au-dessus de l'actuel refuge du Viso, le col de la Traversette ( 2947 m). Ils n'ont pas dû aller y  voir de trop près. Quant à moi, je ne vois pas des éléphants sur ces pentes-là. Néanmoins, atout de taille en faveur de ce col : il domine directement les sources du Pô ! A proximité immédiate, un rognon rocheux d'où Hannibal aurait pu tenir à ses troupes la harangue que rapporte Tite-Live.

Dans l'option Queyras, je laisse de côté pour le  moment une possibilité dont je parlerai plus loin.

Supposons donc maintenant que, négligeant d'emprunter la vallée du Guil, Hannibal continue de remonter la Durance. S'offre à lui une dernière possibilité (si l'on néglige quelques points de passage au-dessus de Cervières, par la crête facile de Dormillouse : le col du Montgenèvre ( 1854 m). Sérieux candidat : c'est, avec le col de Larche, le point de passage le plus facile,  De plus, c'est sur son versant italien qu'a été  faite, en 1944, la seule découverte (à ma connaissance) de vestiges archéologiques susceptible de fournir un indice sérieux : des ornements gaulois (torques etc.) et ... une défense d'éléphant ! Malheureusement, ces objets ont disparu avant d'avoir été étudiés et les terrains ont été  remaniés. Exit la preuve archéologique.

En écartant l'hypothèse d'une remontée de la vallée de la Guisane, qui aurait permis aux Carthaginois de rejoindre la Maurienne, via le Lautaret, le Galibier et le Télégraphe, ainsi qu'un possible détour par la Clarée, puis la Vallée étroite (en cas de blocage du Montgenèvre par d'irréductibles Gaulois) , revenons à la possibilité que j'avais laissée de côté. On est à nouveau dans le Queyras. Avant de s'attaquer à la haute combe du Guil, dominée par le Viso, Hannibal rencontre une bifurcation ; celle du  confluent du  torrent du Bouchet avec le Guil, sur la rive droite de celui-ci, là où se trouve l'actuelle agglomération d'Abriès. En remontant le vallon du Bouchet, on accède à un haut cirque montagneux dominé par le Bric Froid (3302 m) et le Bric Bouchet (3215 m) . Plusieurs cols s'ouvrent sur l'Italie : le col de la Mayt  (2705 m) , le col de Valpreveyre (2737 m), le col du Bouchet (2626 ) et le col de Malaure (2536 m) ; seul ce dernier figure dans la liste des "spécialistes", sans doute parce qu'il offre un accès relativement aisé au val de Pellice.

Pourtant, à partir du hameau de Valpreveyre, on peut atteindre aussi, à l'Est, un col dont personne ne fait mention, et qui, pourtant, fait figure de candidat sérieux : le col d'Urine (2525 m) . Y parvenir, par des pentes relativement douces, est facile; il s'ouvre lui aussi sur le val de Pellice, qui s'ouvre sur la plaine, entre Turin et Cuneo.

Personne n'a jamais envisagé qu'Hannibal et ses troupes soient passés par le col d'Urine. Je pense avoir une explication. C'est que supposer que le grand Hannibal ait emprunté un col au nom aussi peu prestigieux a dû paraître impossible aux "spécialistes". Imaginer Hannibal haranguant ses troupes au col d'Urine, c'était pour eux à se pisser dessus vraiment ! Les erreurs historiques tiennent à ce genre de détails. J'en tiens, quant à moi, pour le col d'Urine, qui doit certainement son nom à un épisode non rapporté par Tite-Live ni par Polybe : ayant semé leurs poursuivants gaulois, les Carthaginois, avant de descendre vers l'Italie, prirent le temps de se soulager, éléphants compris. Et voilà le col baptisé.

Et me voilà promu, pour avoir le premier proposé l'hypothèse (des plus plausibles) du passage d'Hannibal au col d'Urine (Hautes-Alpes), spécialiste incontestable de ce prestigieux point d'histoire.

Vive le col d'Urine !


Additum -

Des découvertes archéologiques récentes suggèrent un passage par le col de Malaure. Cependant, à partir du hameau de Valpreveyre, on a le choix entre le chemin du col de Malaure et celui du col d'Urine, qui, tous deux, surplombent le val de Pellice. La durée de la montée est à peu près égale. Rien n'interdit de penser que les troupes carthaginoises ont pu emprunter simultanément les deux chemins.


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

Aux approches du col d'Urine. Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Bonaparte au col  d'Urine, par le petit Gros. De quoi vous bousiller une légende.