lundi 30 novembre 2015

" Un village français " (suite) : un procès

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Enumérer les qualités de cette série, une des plus belles réussites de France-Télévision, reviendrait à exposer ce que tous les téléspectateurs qui l'ont suivie savent parfaitement. Pourtant, au-delà du jeu remarquable de toute l'équipe de comédiens, de la qualité de la mise en scène, de l'intérêt dramatique et humain des épisodes (voir,  sur ce blog, le billet du 16/04/2012 ), ce que les nouveaux numéros de la série, diffusés à partir de mardi dernier 24 novembre, mettent en valeur, c'est à quel point on a affaire à un travail d'équipe réfléchi, cherchant constamment à dégager,  avec une grande intelligence, le sens des événements et à soulever des questions dont beaucoup restent actuelles.

C'était le cas, en particulier, de l'épisode intitulé Un procès. Réfugiés dans l'école qu'ils sont décidés à faire sauter si les négociations n'aboutissent pas, quatorze miliciens  accepteraient de se rendre si leur était garanti le droit d'être jugés dans un procès équitable au cours duquel ils pourront, notamment, être défendus. Or, rien n'est moins sûr. Les Résistants qui tiennent le village (plutôt un gros bourg qu'un village), ainsi que la  population penchent plutôt pour une solution expéditive, exécution sommaire ou lynchage.

Le directeur de l'école, passé à la clandestinité et résistant gaulliste, vient d'être nommé préfet par le gouvernement provisoire. L'objectif, pour lui, au sortir de ces quatre années de parenthèse vichyste, est de restaurer la démocratie, ses valeurs et ses règles, notamment dans l'administration de la justice. Mais, si, à Paris, les gaullistes tiennent le haut du pavé, il n'en va pas de même en province, où ce sont les Résistants, souvent communistes, qui tiennent le pouvoir de fait.

Face à cette situation délicate, notre préfet néophyte fait preuve d'un remarquable sens de la diplomatie. Comme il est pratiquement impossible d'évacuer vers Besançon les miliciens auxquels il a promis un jugement équitable, il institue sur place une cour martiale, organisée selon les modalités d'un procès d'assises : président du tribunal, avocat général, défenseur, jurés. Le président du tribunal est le plus farouche résistant du coin, le même qui, peu de temps avant, refusait d'entendre parler de procès. L'avocat général est le principal responsable communiste. L'avocat est le médecin qui, bien que maire du village dans les premiers temps de l'Etat français, a démissionné assez tôt pour ne pas être taxé de collaboration. Les jurés sont des résistants.

On pourrait penser que, malgré ces concessions aux règles des procès d'assises en  temps de démocratie, les carottes sont cuites. Eh, bien pas du tout. Investi de ses nouvelles responsabilités, redevenu citoyen d'un pays libre, chacun joue le jeu avec une remarquable loyauté et un remarquable talent. L'épisode tire une grande partie de son intérêt de l'observation de cette évolution des acteurs dans une situation entièrement nouvelle : c'est qu'on n'est plus en guerre civile, on est à nouveau en démocratie. Ceux qu'on juge ont beau être pour la plupart de parfaits salauds, il auront droit à un procès équitable qui fera la part des responsabilités des uns et des autres ...

Mais l'épisode s'achève sur un coup de théâtre. Notre préfet  reçoit un coup de téléphone terrible, d'un supérieur hiérarchique, apparemment très haut placé, pour qui, sans doute, il n'est pas question de voir les gaullistes accusés de laxisme dans l'entreprise d'épuration et de répression. " Je veux quatorze condamnations à mort ", exige-t-il.

L'épisode de mardi dernier s'achevait sur cette nouvelle donne.  Notre préfet  aux champs s'inclinerait-t-il devant cette exigence exclusivement dictée par l'intérêt politique, et qui, s'il s'incline, risque fort de balayer son rêve d'oeuvrer au retour de la démocratie dans les plus brefs délais? Lui-même a des ambitions politiques : n'ambitionne-t-il pas de devenir maire du village ? Le choix, pour lui, est simple : donner des gages à ceux dont dépend son avenir politique, ou refuser de jouer ce jeu, simplement pour pouvoir se regarder encore dans la glace. Quant aux réactions des membres de la cour martiale nommés par lui, on les attend avec curiosité !

Ce qui va permettre ( dans l'épisode suivant) d'aboutir à une solution qui, quoique bancale, ménage au moins les apparences d'une justice démocratique et équitable et n'apparaît pas comme par trop injuste, c'est la présence au procès des observateurs américains, représentants d'un peuple attaché au respect des formes démocratiques, même quand elles sont plus formelles et illusoires que réelles. Tant mieux pour les plus jeunes des accusés, engagés de la dernière heure et qui, de fait, n'ont pas, comme leurs aînés, du sang sur les mains.

C'est là toute la clé de la réussite de cette série, ménageant un juste équilibre entre la peinture des destinées individuelles et la mise en valeur d'enjeux collectifs, politiques, idéologiques, moraux.

En  dépit d'excès nombreux, dans les premiers mois qui suivirent la Libération (exécutions sommaires, lynchages etc.), la France renoua, en ce temps-là, somme toute assez vite, avec les règles de la démocratie. Il eût pu en être autrement. Il n'est pas facile de renouer avec la démocratie quand celle-ci a été si longtemps bafouée, quand les haines se sont accumulées. C'est sans doute par là que cette fiction remarquable est la plus actuelle, surtout après les événements dramatiques récents. On ne sort pas facilement d'une législation d'exception, une fois celle-ci mise en place. Les entorses au droit des gens, d'autant plus tentantes qu'elles paraissent justifiées par l'urgence sécuritaire, risquent d'apparaître peu à peu comme la norme et les abus qu'elles engendrent ne s'oublient pas aisément.

A chacun selon son droit et selon son dû.


Additum -

Les derniers épisodes (très remarquables eux aussi) mettent davantage l'accent sur les destinées individuelles des uns et des autres. Leurs choix politiques, dans une période aussi violemment troublée, ont sans doute sur elles un impact  décisif, mais pèsent tout autant leurs options personnelles qui, souvent, n'ont pas grand'chose à voir avec la politique. Dans cette ambiance lourdement passionnelle, où la haine et la vengeance trouvent à s'assouvir dans les pires excès,  la dernière image (une de ces images qu'on n'oubliera pas aisément) est émouvante et porteuse d'espoir : deux enfants agitant de petits drapeaux traversent une rue en gambadant et viennent se poser sur le bord de l'écran, tels deux légers papillons prêts à butiner la vie, à inventer l'avenir. Une image touchée par la grâce.

Illusion ? J'ai été un de ces papillons de 44, et j'ai appris ensuite, comme tous les autres,  comment l'histoire dissipe les illusions des papillons.


( Posté par : Angélique Chanu, avatar eugènique agréé )


samedi 28 novembre 2015

La Révolution des trous de ver

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La Révolution des trous de ver


                   Contribution à une approche novatrice
de
  l’anatomie, physiologie, pathologie viscérales


à  J. E.


Dans sa chambre, au troisième étage du troisième bâtiment blanc de ce célèbre Institut quatre étoiles, le vieillard Jean Pl*** , qui venait de subir une opération parfaitement réussie, persistait à attendre, au-delà des limites généralement et décemment autorisées, le rétablissement définitif d’un transit intestinal paresseux ; c’était là son péché mignon, sa plus intime et personnelle idiosyncrasie physiologique, que personne encore -- et lui moins que personne -- n’était parvenu à expliquer. Dans l’attente d’un heureux événement à l’issue explosive encore incertaine (notons toutefois qu’on était dans la nuit du vendredi 13 au 14 novembre 2015), le patient semblait jouir d’une excellente santé, si bien qu’on ne savait plus trop quoi lui administrer, en dehors des classiques tisanes, ni à quel examen le soumettre. On avait donc entrepris de le convaincre, en y mettant les précautions d’usage, de rentrer chez lui. A quoi il s’était résolu, non sans quelque réticence.

Seul dans sa chambre, le vieillard Jean Pl*** songeait donc, morose, à l’inertie de ses entrailles. Le souvenir d'un graffito naguère vu dans des latrines de Pompéi nourrissait sa mélancolie. Il disait : "Apollinaris medicus Titi Imp hic cacavit bene". Mais il n'était pas médecin d'un empereur et, en ce temps-là, quand on cessait de bien chier, c'est qu'on était mort. Aujourd'hui, les avancées de la médecine vous permettent de survivre tout en chiant mal, ce qui vous gâche une bonne partie du plaisir de vivre. Est-ce vraiment un progrès ?

Pour se distraire de cette insipide méditation, il feuilletait un numéro de Pour la science, acheté pour lui à la cafeteria de l’établissement par le seul de ses fils que son état végétatif n’avait pas encore complètement découragé.

C’est alors qu’il tomba sur un article dont le contenu lui  éclaira soudainement ses difficultés chroniques à procéder à une vidange régulière et substantielle. On y lisait notamment :

“  C’est en 1983 que Kip Thorne, de l’institut californien de technologie (Caltech) commença à étudier les trous de ver. On désigne ainsi un type de courbe spatio-temporelle fermée capable de relier, comme par un tunnel, deux régions différentes de l’espace-temps. [...] L’entrée dans un trou de ver serait sphérique. Elle constituerait une entrée tridimensionnelle dans un tunnel quadridimensionnel de l’espace-temps. [...] Les physiciens peuvent écrire des équations décrivant un trou de ver et d’autres courbes spatio-temporelles fermées. Toutefois, tous ces modèles souffrent de problèmes importants. “ Pour commencer, pour former un trou de ver, il faut de l’énergie négative “, explique Sean Carroll (1) “.

-- Bon dieu, mais c’est bien sûr, marmonna le vieillard Jean Pl*** Depuis toujours en effet, il s’était senti déborder d’énergie négative, qui expliquait son naturel morose, son pessimisme foncier, ses positions foetales au lit et -- last but not least -- sa difficulté chronique à s’exonérer à un rythme régulier. De toute évidence, ses entrailles n’étaient qu’un inextricable enchevêtrement de ces passages tridimensionnels -- dont la sphéricité d’ailleurs l’enchantait -- conduisant d’une région d’espace-temps à une autre, mais sans issue vers la sortie. Sean Carroll écrivait encore : “Même en supposant que l’on trouve l’énergie négative pour ouvrir un trou de ver, les particules s’y déplaceraient en parcourant une boucle un nombre infini de fois “.

-- C’est bien cela, se dit le vieillard Jean Pl*** . Outre que mon existence s’est épuisée à tenter vainement d’organiser une circulation harmonieuse entre des micro-régions d’espace-temps hétéroclites, j’aurai désespérément fonctionné en boucle, sans jamais trouver la sortie -- ou si rarement, au long de ces interminables stations au-dessus d’une cuvette dont la géométrie n’est d’ailleurs pas sans m’évoquer celle de l’Univers tel que l’imaginent Li-Xin Li et Richard Gott (2).

-- Mais j’y songe, se dit-il, une pareille description constitue une avancée majeure dans la compréhension de ces contrées viscérales encore si mal connues, si complexes, si obscures. Lundi prochain, non  seulement je ne quitterai pas l’Institut ***, mais je solliciterai l’obtention d’un poste de chercheur-cobaye, dûment rémunéré ; et d’ailleurs, cette application inattendue à l’anatomo-physiologie viscérale de certaines spéculations (encore très spéculatives, j’en conviens) sur les équations d’Einstein pourrait bien me valoir un jour les honneurs du Nobel de médecine (3).

Et il s’abandonna béatement à une rêverie de gloire scientifique et académique, les deux mains jointes sur son empilement de trous de ver reliant des mini-régions d’espace-temps dont un intermittent gargouillis trahissait la présence, en somme quelque chose comme le “plurivers” cher à William James (4).

Sur ce, il s’endormit.

On a toujours tort de ne pas lire jusqu’au bout les articles de vulgarisation scientifique, surtout quand ils sont quelque peu pointus. Lewis Carroll (5) continuait en effet ainsi :

“ Comme la présence d’énergie quelque part déforme l’espace-temps, le trou de ver entier s’effondrerait en un point infiniment dense dans l’espace-temps, en d’autres termes en un trou noir “.

Le vieillard Jean Pl*** eût été bien inspiré de poursuivre sa lecture jusque là : il eût compris qu’il n’échapperait pas à ce stade inéluctable de l’évolution des trous de ver. La vérité était que, pour lui, ce stade venait d’être atteint !

Au matin, quand l’infirmière ouvrit la porte de la chambre, l’entité sénile Jean Pl***, réduite à la modeste rotondité d’une boule de billard, gisait au fond d’un plumard monstrueusement creusé à la façon d’un trampoline dont les élastiques auraient été fortement sollicités par la chute d’un bloc de fonte de deux cents tonnes. Aspirée à l’intérieur de la chambre par l’attraction gravitationnelle, l’infirmière ne dut son salut qu’aux bras robustes d’un brancardier qui l’enserrèrent dans un déchaînement d’énergie positive salvatrice (6) !

Les jours suivant, la situation s’aggrava et l’on dut évacuer le bâtiment qui menaçait de s’effondrer sous l’attraction abyssale de la masse d’une imperceptible chiure de mouche perdue au fond d’un plumard converti en entonnoir façon clystère.

Consulté par téléphone, le professeur Hieronymos Plombinopoulos, de l’Université de Patatras, lointain cousin par les femmes du vieillard Jean Pl***, émit l’avis qu’on assistait peut-être bien là aux prémices du fameux Big Crunch, objet favori des spéculations de nos cosmologistes -- avec les trous de ver bien entendu.  “ Mais n’en tirons pas de conclusions hâtives, crut bon de rajouter le professeur Plombinopoulos ; de toute façon notre famille appréciait peu ce lointain cousin, affligé de la manie de toujours vouloir péter plus haut que son cul “.

L’Institut *** a été reconstruit en des lieux plus sûrs ; à sa place s’est creusé un entonnoir, nommé le “Vortex Plombyxus “, où tournoient, dans un modeste remake d’une célèbre nouvelle d’Edgar Poe, des eaux glauques dont la source reste inconnue. Notons cependant à ce sujet que, de son  vivant, le vieillard Jean Pl*** resta un incorrigible buveur d’eau.

Notes -

1  - On évitera de confondre avec Lewis.

2 - Voir le croquis, page 55 du numéro spécial de Pour la science (novembre 2015)

3 -   L’application des équations d’Einstein à la théorie physiologique du vieillard Jean Pl*** est assez facile. Par exemple, la célèbre équation E = MC² peut se comprendre ainsi :

E   : énergie (négative)

M  : masse (fécale)

C  : vitesse de la lumière

La relecture d’un passage célèbre de D’un Château l’autre de Céline permet de se faire une meilleure idée des effets ravageurs d’une application militaire de la formule. Je te dis pas la bombe de merde ! Plus fort que les dragées Fuca dans le sketch de Coluche !

4 -  Celle-là, j’avoue que je m’épate moi-même.

5 -  Sean ! merdre !

6 -  J’ai appris que l’infirmière avait épousé son brancardier. Arborant le sourire de crétin du patient du  dentiste dans la chanson de Salvador, petit, rondouillard, à sa place je me serais méfiée. Il y avait là tous les signes d’une vocation implosive.

Les citations sont empruntées à l’article ‘Une brève histoire du voyage dans le temps” (Pour la science, numéro spécial de novembre 2015)


( Posté par : John Brown , avatar eugènique agréé )





mercredi 25 novembre 2015

Le mouvement et le cerveau

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Je l'avais rapidement remarquée l'an dernier. Immédiate sympathie pour elle, pour sa frimousse éveillée, sa vivacité, son humour. Elle doit avoir une quarantaine d'années; un accent savoureux; une voix bien posée, qui la fait repérer de loin. Elle est maghrébine. Elle continue de faire le trajet à pied aller-retour entre son immeuble, qu'on voit, posé sur la colline, à trois kilomètres à vol d'oiseau, et ici, où elle continue de bouger, poussant ses balais, ses seaux, son fourre-tout à roulettes.

Ce matin, il fait un froid à ne pas mettre une sardine dehors. Le mistral teint en bleu-vert la mer autour des îles du Frioul. Par la porte grande ouverte sur le couloir, je la complimente sur le bonnet de laine framboise qu'elle porte enfoncé jusqu'aux sourcils. " " C'est pour protéger ce qui me reste de cerveau ", me répond-elle. Je ris, tout en déchiffrant, peut-être à tort, sous la blague, la trace à peine perceptible, à peine consciente, d'un lointain jugement dépréciatif : " je ne suis qu'une  femme de ménage, donc je suis une conne ".

Or justement, ce matin-là, je venais de finir dans une revue un article sur le cerveau. Il y était question d'une bestiole marine,  qui partage avec nous et d'autres vertébrés le privilège de posséder un embryon de colonne vertébrale et de cerveau. Elle s'appelle l'ascidie. La première partie de sa vie se passe à errer dans les profondeurs océaniques, à la recherche d'un endroit où la nourriture est abondante et facile à capter. Une fois qu'elle a trouvé le fond marin, le banc rocheux qui convient, elle s'y fixe, définitivement. Et la première chose qu'elle fait ensuite, pour inaugurer sa nouvelle vie, c'est, dit l'article, de se manger le cerveau. La raison de cette opération est évidente : c'est qu'elle n'en a plus besoin ; et si elle n'en a plus besoin, c'est qu'elle ne bougera plus.

Nous vivons entourés d'être vivants qui sont dépourvus de cerveau : ce sont les arbres et les plantes ; c'est qu'ils n'en ont pas besoin, étant fixés, leur vie durant, au sol.

La raison pour laquelle le cerveau se développe chez les êtres vivants, c'est donc le mouvement. Plus le mouvement est nécessaire, plus il est fréquent, multiforme et complexe, plus le cerveau se développe et se complexifie. De ma chambre, j'entends ma femme de ménage, immigrée ou fille d'immigrés, bavarder avec ses collègues de travail, de l'aide-soignante à l'interne ; ses yeux vifs vont et viennent sans cesse, ses mouvements sont multiples ; ça m'étonnerait qu'elle n'ait qu'une moitié de cerveau.

Je songe à une de nos actrices célèbres qui, vers l'âge de quinze ans, avait déclaré à ses parents, un couple d'intellectuels de haut vol, une vocation de danseuse. Consternation et fin de non-recevoir ; c'est que, pour les parents, la danse était une activité réservée aux débiles mentaux, ou peu s'en fallait. Erreur grossière : pas d'activité plus intelligente que la danse, qui coordonne et harmonise une multitude de mouvements complexes.

Peut-être que l'erreur des humains, c'est de se chercher un coin tranquille, pour s'y poser, comme on dit, et y vivre. Gare à la régression !


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )


samedi 7 novembre 2015

Pascal, philosophe de la joie ?

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Le récent numéro d'octobre du Magazine littéraire consacre son dossier mensuel à Pascal, et le présente en couverture par la formule suivante : » Pascal, le philosophe de la joie « . Cette présentation  me paraît procéder d’une singulière confusion. L’index analytique de ma vieille édition Brunschvicg ne contient aucune référence à l’expression de la joie dans les  Pensées . Le seul texte de Pascal où s’exprime, à ma connaissance, la joie est le fameux Mémorial, retrouvé cousu dans ses habits à sa mort. Or il ne s’agit nullement d’un texte philosophique, mais de l’écho d’une expérience intime, d’ordre religieux. Au demeurant, cette présentation brouille la distinction posée par Pascal lui-même entre vérités de raison (domaine de la philosophie) et vérités de foi. Par exemple, le fragment 248 (Brunschvicg) dit :
 » La foi est différente de la preuve : l’une est humaine, l’autre est un don de Dieu.  Justus ex fide vivit  : c’est de cette foi que Dieu lui-même met dans le coeur, dont la preuve est souvent l’instrument,  fides ex auditu  ; mais cette foi est dans le coeur, et fait dire non  scio , mais  credo .  »
Il est vrai que la frontière entre philosophie et théologie n’est pas toujours aisée à tracer ; la question s’est posée, par exemple, à propos de  la Cité de Dieu  de Saint Augustin, ou plus récemment à propos des textes de Levinas. Si Pascal avait eu le temps de mettre au net cette  Apologie de la religion chrétienne dont on dit que les  Pensées  sont les fragments et le brouillon, l’ouvrage aurait-il relevé de la philosophie , de l'apologétique ou de la théologie ? On pourrait dire que ce qui différencie un texte de théologie d’un texte de philosophie, c’est que le premier est le développement d’un postulat religieux indémontrable. Mais combien de textes dits philosophiques procèdent d’un postulat plus ou moins affirmé ou plus ou moins dissimulé ? Les seuls textes réellement philosophiques ne seraient-ils pas ceux qui tentent de répondre à des questions auxquelles aucune réponse n’est donnée au préalable? Si c’est vrai, non seulement Pascal ne serait pas un philosophe de la joie, mais même pas un philosophe du tout. Il serait un théologien pur sucre, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à son génie. A la différence d'un Nietzsche ou, plus près de nous, d'un Clément Rosset, qui la théorisent et l'intègrent à une démarche philosophique, Pascal n'est pas un penseur de la joie. Sa joie, il la vit, et c'est sa foi qui la rend possible. Posture théologique et poétique tant qu'on voudra, mais sûrement pas philosophique.

Curieusement (mais on pouvait s'y  attendre), les articles qui composent ce dossier du Magazine littéraire consacré à Pascal n'évoquent pratiquement pas cette  fameuse joie qui serait au coeur de sa pensée.

Sur le blog de la République des livres, un contributeur écrit à propos de Jacques Derrida :

" Au fond, Derrida n’a pas réussi à s’émanciper de son judaïsme natif. Il lui a simplement donné une formulation étrange et mortifère, comme le montre, au fond, Jean-François Mattéi ".
Ce propos me paraît recouper la question que je me pose concernant la frontière entre philosophie et théologie. Devenir philosophe, n’est-ce pas mettre au jour et soumettre à la critique le fond natif des croyances héritées, quelles qu’elles soient ? Si j’en crois ce contributeur, Derrida n’avait pas franchi ce pas décisif , au seuil de la philosophie.

( Posté par : SgrA° , avatar eugènique agréé )



mardi 3 novembre 2015

" Elle s'appelait Sarah " (film de Gilles Paquet-Brenner) : le deuil et les larmes

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Parmi mes collègues de travail, il y a eu Céline. Céline était une fille réservée, mais pleine d'humour. Un mélange de gravité et de gentillesse. De gentillesse dans le sens banal d'aujourd'hui et dans le sens ancien, étymologique, médiéval.

Céline portait un très beau nom, le même que celui d'un très célèbre pianiste russe ; un nom qui est aussi celui de la communauté  à laquelle ses ancêtres appartinrent.

Pourtant, je sais qu'à cause de ce nom Céline avait peur. Avait-elle essuyé des insultes ? Avait-elle reçu des menaces ? A moi, elle n'en a jamais rien dit. Elle a fini par se marier, avec un homme que, selon certains de ses amis, elle n'aimait pas vraiment, mais qui avait l'avantage d'être un notable et de porter un nom basiquement français, du genre Dupond Durand.

Je ne sais pas si dans la famille de Céline, on compte des victimes de la Shoah.

J'ai pensé à elle hier soir, en regardant Elle s'appelait Sarah, le film de Gilles Paquet-Brenner, avec Kristin Scott Thomas.

Parmi les rescapés de la Shoah,  Primo Levi n'est pas le seul à avoir eu à supporter les conséquences psychiques ravageuses de l'horreur concentrationnaire. Sarah, elle, a échappé à la déportation, seule de sa famille. Mais en croyant sauver son petit frère, elle l'a en fait condamné à une mort horrible.

Après la guerre, Sarah change de nom, prend celui du couple de Français qui l'ont sauvée et adoptée, puis part pour les Etats-Unis où elle se marie, changeant à nouveau de nom. Elle a un fils qui ne sait rien du passé de sa mère. Tout se passe comme si elle tentait d'échapper à tout prix à ce passé, de mettre entre lui et elle toujours plus de distance, toujours plus de silence, comme si la peur et le remords étaient insurmontables.

Mais ce passé va la rattraper, servi par l'obstination d'une journaliste qui veut la retrouver, sachant qu'elle n'a pas été déportée. Il ne reste alors à Sarah, dépressive, prisonnière de son silence et de son déni, que le recours du suicide.

Les dernières images du film suggèrent que les seuls remèdes qui auraient pu sauver Sarah, c'étaient le deuil et les larmes. Ce sont eux, sans doute, qui aideront son fils à s'échapper de l'enfer. Mais à elle, le deuil et les larmes sont refusés, impossibles. Nous sommes, dit un personnage du film, ce que notre passé (et pas seulement notre passé personnel) nous a faits. Mais son passé n'a pas fait Sarah, il l'a détruite, comme ce fut le cas de cet ami de Primo Levi, déporté comme lui, fuyant la vie et les intolérables souvenirs dans la dépression et l'alcool, incapable de se reconstruire.

Ce film, adapté d'un roman de Tatiana de Rosnay, démontre, avec une rare délicatesse, vecteur de l'émotion, à quel point la fiction, quand elle atteint cette qualité, nous est nécessaire pour prendre pleinement conscience, pour interroger notre conscience. Il est clair que cette  fiction se nourrit des témoignages des déportés survivants, de documents comme le célèbre journal d'Anne Frank. Mais l'imaginaire, quand, comme ici, il se marie avec le réel, est doté d'une mystérieuse puissance de révélation de la vérité, sans doute parce qu'il permet d'opérer des synthèses inaccessibles même à l'historien le mieux documenté et le plus perspicace. Sans doute aussi parce qu'il ne s'interdit pas l'arme de l'émotion. A vrai dire, Hugo ou Balzac le savaient déjà.

Christine Angot déclare : " il n'y a pas de vérité hors de la littérature " . Je dirais pour ma part que la fiction, qu'elle soit littéraire ou cinématographique, est un lieu privilégié de la vérité, à condition que sa combinatoire soit aussi bien maîtrisée qu'elle l'est dans ce film.

Elle s'appelait Sarah , film de Gilles Paquet-Brenner, avec Kristin Scott Thomas, Mélusine Mayence, Michel Duchaussoy.


( Posté par :  Angélique Chanu, avatar eugènique agréé )