mardi 29 décembre 2015

" Sept brèves leçons de physique " (Carlo Rovelli) : tout ce que je sais est peu de chose, comparé à ce que je ne sais pas.

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Carlo Rovelli, physicien et historien des sciences, spécialiste de la théorie  de la "gravité quantique à boucles", dont l'un des objectifs est de dépasser les actuelles incompatibilités entre la relativité générale et la physique quantique, dirige au Centre de physique théorique de Marseille-Luminy un groupe de recherche en gravité quantique. Il est par ailleurs un de nos meilleurs vulgarisateurs, auteur, notamment, de Par-delà le visible (Odile Jacob) . Ces sept "brèves leçons de physique", destinées, écrit l'auteur dans son préambule, "à ceux qui ne connaissent rien ou pas grand-chose à la physique", sont, plutôt que des leçons, de brèves conférences qui esquissent le tableau de la révolution de la physique au XXe siècle, révolution essentiellement initiée par la théorie de la relativité et la théorie des quanta, auxquelles Carlo Rovelli consacre ses deux premières "leçons". Mais ce petit ouvrage vaut, autant que par les réponses qu'il donne, par les questions qu'il pose, et qui sont loin d'être toutes résolues. Parmi ces questions, deux qui préoccupent depuis fort longtemps philosophes et savants : qu'est-ce que l'espace ? qu'est-ce que le temps ?

L'intuition joue, dans la recherche scientifique, un rôle majeur qui n'a peut-être pas encore été étudié par les historiens des sciences de manière suffisamment systématique et approfondie. Mais les étudiants et les simples profanes en font aussi leur profit. Etudiant à l'université de Bologne, Carlo Rovelli eut, sur une colline d'Ombrie, l'intuition de la vérité de la théorie einsteinienne : " De temps en temps, je levais les yeux du livre pour regarder la mer scintiller : j'avais l'impression de voir la courbure de l'espace et celle du temps imaginées par Einstein. C'était magique : comme si un ami me murmurait à l'oreille une extraordinaire vérité cachée et enlevait d'un coup un voile à la réalité pour en révéler un ordre plus simple et plus profond. " Tel est bien le but de la recherche scientifique : enlever un des voiles qui nous dissimulent le réel ; pour découvrir cependant que, derrière le voile qui vient d'être ôté se cachaient d'autres voiles...

Au coeur de la théorie de la relativité d'Einstein : la question de l'espace. Dans l'Univers tel qu'il est théorisé par Newton, la force de gravité s'exerce dans un espace tridimensionnel rigide, continu, infini ; Rovelli le décrit comme "un immense conteneur vide, une grosse caisse de rangement universelle, un immense rayonnage au sein duquel les objets courent tout droit jusqu'à ce qu'une force les fasse dévier". Mis sur la voie par  la notion de champ électromagnétique décrit par les équations de Faraday et de Maxwell, Einstein en vient à concevoir l'espace comme un champ gravitationnel qui ne fait qu'un avec la matière : " une entité qui ondule, s'infléchit, se courbe et se tord. Nous ne sommes pas contenus dans un invisible rayonnage rigide : nous sommes immergés dans un immense mollusque flexible ", écrit Carlo Rovelli; une des séductions de ses présentations tient à la justesse et à la valeur expressive des images qu'il propose. " La prédiction centrale de la théorie des boucles ", explique Rovelli dans un chapitre ultérieur intitulé Grains d'espace, " est donc que l'espace physique n'est pas continu, il n'est pas divisible à l'infini, il est formé de grains, d' "atomes d'espace ". Ces grains sont très petits : un milliard de milliard de fois plus petits que le plus petit des noyaux atomiques. [...] Où se trouvent ces quanta d'espace ? Nulle part. ils ne sont pas dans l'espace, puisqu'ils constituent eux-mêmes l'espace. l'espace est créé par l'interaction mutuelle des quanta de gravité individuels. Encore une fois, le monde semble être en relation avant d'être un ensemble d'objets. "

En relativité générale, le temps se courbe lui aussi ; le rythme de son écoulement dépend de la plus ou moins grande proximité des corps massifs : plus rapide loin d'eux, il ralentit à leur approche. Dans la théorie quantique des boucles, " de même que disparaît l'idée de l'espace continu qui contient les choses, de même disparaît l'idée d'un "temps" continu élémentaire et primitif qui s'écoule indépendamment des choses ".

Rovelli évoque les conséquences de la relativité générale : les trous noirs, l'expansion de l'Univers, les ondes gravitationnelles. Il omet de rappeler qu'Einstein lui-même n'adhéra pas sans réticence à certaines des prédictions tirées par d'autres de sa théorie. Si l'existence des ondes gravitationnelles semble acquise. leur détection observationnelle ou expérimentale, semble plus problématique et compliquée que ce qu'en dit l'auteur, de façon un peu trop expéditive. C'est une des faiblesses de ce petit livre, par ailleurs fort éclairant, que de simplifier parfois à l'excès ou de passer trop vite.

Avec son hypothèse du quantum de lumière (le photon), Einstein est le père de la théorie des quanta. Mais, comme pour certaines des conséquences de la relativité générale (les trous noirs, l'expansion de l'Univers), il aura le plus grand mal à admettre certains des développements que lui donneront les grands noms de la mécanique quantique, un Niels Bohr, un Werner Heisenberg. Carlo Rovelli expose avec clarté les bouleversements révolutionnaires que la nouvelle théorie introduit dans l'idée que nous nous faisons du réel : "les électrons, écrit-il, n'existent pas tout le temps, mais seulement lorsque quelqu'un les regarde ou, mieux, lorsqu'ils interagissent avec quelque chose d'autre. Ils  se matérialisent dans un lieu lorsqu'ils heurtent quelque chose. Les sauts quantiques d'une orbite à une autre sont leur seule façon d'être réels : un électron est l'ensemble des sauts d'une interaction à une autre. Lorsque personne ne le dérange, l'électron n'est en aucun lieu précis. Il est nulle part."

Cette notion d'interaction occupe dans le livre de Carlo Rovelli une place centrale. Notre connaissance du réel n'est possible que dans la mesure où nous interagissons avec lui. Nous-mêmes n'existons, ne sentons et ne pensons que parce que nous sommes le lieu d'innombrables interactions.

Dans le second chapitre encore, consacré aux quanta, l'auteur me semble aller parfois un peu vite. Rien n'est dit, par exemple, du fameux principe d'incertitude de Heisenberg, qui nous fait comprendre que nous ne pouvons avoir qu'une connaissance fragmentaire du réel. Nous  n'avons pas sur lui le point de vue de Dieu ; c'est que nous ne voyons pas le réel du  dehors ; nous sommes dedans ; nos interactions avec lui nous permettent de le connaître mais, en même temps, elles orientent notre connaissance et lui fixent des limites.

Dans le cadre de la mécanique quantique, cette connaissance est statistique ; c'est l'autre innovation révolutionnaire introduite par elle : " ces sauts par lesquels chaque objet passe d'une interaction à une autre ne se produisent pas de manière prévisible, mais au hasard. Il n'est pas possible de prévoir l'endroit où un électron réapparaîtra. Il est seulement possible de calculer la probabilité qu'il apparaisse ici ou là. La probabilité intervient au coeur de la physique, là où tout semblait réglé par des lois univoques et inéluctables".

Cette notion de probabilité va, elle aussi, tenir une grande place dans la suite du livre, notamment dans un chapitre qui m'a particulièrement retenu, intitulé La probabilité, le temps et la chaleur des trous noirs. A quoi il faudrait ajouter, bien entendu, la notion d'interaction.

Depuis les travaux de Maxwell et de Boltzman, on sait que la chaleur est l'expression directe de l'agitation des atomes et des molécules. Plus cette agitation est grande, intense, rapide, plus il y  a de chaleur ; moins elle est grande, plus la chaleur diminue, au point que le zéro absolu correspond à l'immobilité absolue des atomes. On sait par ailleurs que la chaleur est "attirée" par le froid, et non l'inverse ; c'est vrai aussi bien des variations météorologiques que du corps humain : dans un environnement froid, nous perdons de la chaleur, qui se dissipe dans cet environnement. L'existence d'un différentiel chaleur / froid a un rapport direct avec la différence entre le passé et le futur : pour que le futur soit différent du passé, il faut que les échanges entre zones chaudes et zones froides soient suffisants : " La différence entre passé et futur, écrit Rovelli, n'existe que lorsqu'il y a de la chaleur. Le phénomène fondamental qui distingue le futur du passé est donc le fait que la chaleur va des objets les plus chauds vers les plus froids. Mais pourquoi la chaleur va-t-elle des objets chauds vers les objets froids, et non l'inverse ?"

L'explication n'est pas à chercher dans une loi inexorable de la nature mais dans une réalité statistique : il est beaucoup plus probable que des objets plus chauds, s'agitant davantage et plus vite, iront heurter des objets froids et leur céderont une partie de leur énergie, que l'inverse.

Notre tenace expérience de l'écoulement du temps est sans doute à mettre en relation avec le lien étroit entre temps et chaleur, le passé et le futur se différenciant quand il y a un flux de chaleur. mais "pour une hypothétique vue très fine qui verrait tout, écrit Rovelli, il n'y aurait pas de temps qui s'écoule et l'Univers serait un bloc de passé, de présent et de futur. Mais cette vue très fine qui verrait tout est elle-même interdite, comme nous l'a appris la mécanique quantique, parce que ce n'est que dans les interactions que les choses se manifestent. Nous, êtres conscients, habitons le temps parce que nous voyons seulement une image affadie du monde." De ce "pullulement dense de processus élémentaires" qui sont le réel, nous n'avons qu'une vision floue qui nous donne l'illusion d'un espace et d'un temps continus.

Il y aurait, bien sûr, beaucoup à dire sur cette question de l'existence du temps. Pour ma part, je crois que le passé n'existe pas (ou plus), sinon à l'état de traces mémorielles dans nos circuits neuronaux, émergeant à nos consciences d'une façon qui ne peut être décrite que dans une perspective probabiliste qui permet aussi de nous faire une idée du "futur", et que seul existe réellement, non pas un présent, mais une co-présence d'interactions sans cesse renouvelées, d'événements laissant sans cesse la place à d'autres. Nous n'habitons pas le temps; nous habitons le mouvement, et  l'espace-temps d'Einstein, qu'est-ce d'autre que l'espace-mouvement ?

Le dernier chapitre, intitulé Nous, est sans doute le plus dense et le plus riche de l'ouvrage. Carlo Revelli s'y interroge sur la nature et les conditions de notre effort de connaissance du monde qui nous entoure, mais aussi sur notre place dans la nature, sur la question de la liberté, sur la nature de ce que nous appelons le moi, sur celle de la conscience, sur le devenir de notre espèce. Un beau feu d'artifice, mais cohérent et stimulant, en guise de conclusion d'un petit livre éclairant.


Carlo Rovelli ,  Sept brèves leçons de physique    ( Odile Jacob )


( Posté par : J.-C. Azerty , avatar eugènique agréé )


samedi 26 décembre 2015

La Corse et la France à l'heure de l'autodéfense

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Les événements des 25 et 26 décembre à Ajaccio apportent de l'eau au moulin de mes analyses et de mes prévisions telles que je les ai présentées dans mes billets  du 23 août et du 12 décembre derniers. Cependant, ils ne présentent qu'une esquisse maladroite et contre-productive de la ou des solutions vraiment efficaces.

Il est clair que s'en prendre à l'ensemble de la communauté maghrébine de la ville et détruire un lieu de culte musulman sont les pires des réactions , même si, après les agression des pompiers et des policiers attirés dans un guet-apens, on pouvait s'attendre à de tels excès. Elles tombent légitimement sous le coup des accusations de racisme et de xénophobie.

Or, en Corse comme sur l'ensemble du territoire métropolitain, l'immense majorité de nos concitoyens d'origine maghrébine et de confession musulmane sont des gens très bien intégrés à la société française et qui ont de très bonnes raisons de ne pas se livrer à des provocations aberrantes comme celle à laquelle se sont livrés les voyous d'Ajaccio. On sait très bien à quelle frange de la communauté maghrébine musulmane -- en Corse et en France métropolitaine -- appartiennent ces voyous. Ils ont -- grosso modo -- entre quinze et vingt-cinq ans, et sont, pour la plupart, déjà connus des services de police pour des faits de délinquance et des incivilités. C'est là qu'il faut frapper.

Malheureusement, pour diverses raisons que tout le monde connaît, il ne faut pas s'attendre à ce que les forces de police et les magistrats identifient et punissent à brève échéance les agresseurs des pompiers et des gendarmes. En revanche, on peut imaginer que des citoyens absolument déterminés, organisés en milices d'autodéfense, armés et renseignés en sous-main par des membres des forces de police et de gendarmerie acquis à leur cause, ainsi que par des citoyens ayant été témoins d'actes répréhensibles, se chargent du travail d'élimination des brebis galeuses, et s'en chargent de façon impitoyable. Il s'agirait de purger, pour son bien, la communauté maghrébine et musulmane de ses éléments indésirables, et de l'en purger définitivement. On peut imaginer que les individus à éliminer seraient exfiltrés nuitamment par la force de leur domicile ; les mineurs pourraient être éventuellement extraits manu militari de leurs établissements scolaires ou clubs sportifs ; des scènes d'exécutions publiques, filmées, seraient précédées de mutilations et de tortures.  Les individus indésirables pourraient par exemple être étouffés avec leurs propres parties génitales préalablement tranchées, le fion défoncé par une barre de fer chauffée au rouge. A titre d'exemple, leurs cadavres pourraient être traînés derrière des véhicules à  travers toute la ville.

Bien entendu, les exécuteurs agiraient cagoulés et camouflés, dans le plus strict anonymat. Après l'action, ils se fondraient dans le paysage, avec la complicité passive des forces de police officielle.

Il va de soi que les descriptions qui précèdent relèvent de la politique-fiction et ne reflètent nullement mon voeu personnel. Je me borne à tenter d'imaginer ce qui, malheureusement, risque de se passer. Hélas. Tout cela est bien triste.

Ce qui va se passer à Ajaccio et en Corse dans les mois qui viennent devra être suivi avec attention par tous ceux qui pensent que -- devant l'impuissance de nos institutions "démocratiques" -- le moment est venu pour les citoyens eux-mêmes de faire le ménage. Mais encore une fois, il ne s'agit pas de s'en prendre à une communauté innocente des dérives de quelques brebis galeuses. Ce sont celles-là qui seraient liquidées, et elles seules, y compris celles qui sont actuellement détenues dans les prisons. Bien entendu, ce travail de "nettoyage de propreté" ne viserait pas que la communauté maghrébine et musulmane. C'est toute une société à qui, selon d'aucuns, il faudra ré-inculquer, par des moyens drastiques, le sens du respect de l'ordre public.

Après la victoire des autonomistes et  des indépendantistes aux élections régionales, les Corses semblent s'être soudainement débarrassés de quelques unes de leurs inhibitions -- qui sont aussi les nôtres. La Corse nouvelle semble appelée à jouer le rôle d'un laboratoire chargé de préparer les évolutions nécessaires à laquelle notre société et nos institutions doivent s'attendre.

( Posté par : Gehrard von Krollok, avatar eugènique agréé )


vendredi 25 décembre 2015

Un rendez-vous manqué

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Sur les instances de son ex-compagne, détenue dans une lointaine prison depuis un nombre incalculable d'années, le Président avait enfin consenti à la rencontrer.

On convint du dispositif suivant : deux trains roulant l'un vers l'autre les achemineraient vers le lieu choisi pour la rencontre : la gare de Frisco. A son approche, ils ralentiraient progressivement, sans toutefois s'arrêter  : ainsi, le Président et son ex-compagne auraient le loisir de se voir et , peut-être même, d'échanger quelques paroles. Puis chacun poursuivrait son chemin inéluctable, en  sens inverse l'un de l'autre. 

Des hélicoptères surveillaient la progression des deux trains. Des voitures de police, garées au sommet des rues pentues de Frisco, observaient leur passage dans la ville. Des caméras embarquées filmaient la longue litanie des wagons vert führer (1) des deux convois se croisant dans la gare, à une allure de plus en plus ralentie.

Mais la rencontre n'eut jamais lieu. Juste avant l'instant fatidique, l'ex-compagne, exhibant sans pudeur sur la plate-forme du wagon de queue sa nudité affreusement décharnée (d'après Job sur son fumier, de ***), avait tranché au sabre d'abordage le fruit de ses entrailles réduit à l'état de mandarine desséchée.


Note 1 -

" vert führer " : führer noir, bien entendu.

Exercice -

Imaginer le dialogue des protagonistes de cette sinistre histoire, si la rencontre avait eu lieu.


Additum -

Ce texte, de date indéterminée, semble témoigner d'un état second dont l'auteur s'avoue incapable de préciser la nature.


( Posté par : John Brown, avatar eugènique agréé )



dimanche 20 décembre 2015

" Là-bas " ( Joris-Karl Huysmans ) : figures de l'inversion

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Il y a chez Huysmans une vocation de rebelle. En 1891, l'année de la publication de Là-bas, il entre en relation avec l'abbé Arthur Mugnier qui deviendra son directeur de conscience. L'année suivante, il fait une retraite à la trappe de Notre-Dame d'Igny. Mais parallèlement à ce parcours spirituel "orthodoxe", il est vivement intéressé par l'occultisme, le spiritisme, le satanisme, et fréquente l'abbé Boullan, prêtre interdit et chef de secte, spécialisé dans l'exorcisme des démons et les guérisons spirituelles. Là-bas témoigne de la fascination qu'exercent sur lui, en une période décisive de son évolution spirituelle, diverses déviations, plus étranges et inquiétantes les unes que les autres, du dogme chrétien.

Là-bas commence par une double charge virulente, la première dirigée contre le naturalisme de Zola, avec lequel la rupture est patente depuis la publication d'A Rebours (1884). Des Hermies, l'ami du romancier Durtal, l'alter ego de l'auteur,  qu'on retrouvera dans En Route, La Cathédrale et l'Oblat, ne mâche pas ses mots : " ce que je reproche au naturalisme, ce n'est pas le lourd badigeon de son gros style, c'est l'immondice de ses idées ; ce que je lui reproche, c'est d'avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d'avoir glorifié la démocratie de l'art !
  Oui, tu diras ce que tu voudras, mon  bon, mais, tout  de même, quelle théorie de cerveau mal famé, quel miteux et étroit système ! Vouloir se confiner dans les buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, dénier le rêve, ne pas même comprendre que la curiosité de l'art commence là où les sens cessent de servir ! "

Pour Des Hermies, le naturalisme "a prôné cette vie moderne atroce, vanté l'américanisme nouveau des moeurs, abouti à l'éloge de la force brutale, à l'apothéose du coffre-fort. par un prodige d'humilité, il a révéré le goût nauséeux des foules, et, par cela même, il a répudié le style, rejeté toute pensée altière, tout élan vers le surnaturel et l'au-delà. "

La seconde cible, c'est le catholicisme contemporain, un catholicisme affadi, autosatisfait, dont les compromissions avec la médiocrité du siècle sont dénoncées, dès le début du roman, par le biais d'un éloge de la Crucifixion de Mathias Grünewald, découvert par Huysmans en 1888 à l'occasion d'un voyage en Allemagne. Grunewald, "le plus forcené des idéalistes" : " Ah ! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Eglise adopte ! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des Riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien-portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui-là, c'était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes. "

L'art de Grünewald  ouvre à Huysmans / Durtal l'accès au catholicisme du Moyen-Âge, à son "naturalisme mystique",  l'envers à tous égards du catholicisme moderne, pour lequel Durtal, dans la suite du roman, n'aura pas de mots assez durs, dénonçant l'affadissement de la doctrine, l'amollissement du clergé, jusqu'au sommet de la hiérarchie, jusqu'au Vatican, jusqu'à un pape qui,  comme plus tard dans Les Caves du Vatican d'André Gide, est dénoncé comme un imposteur.

Le Moyen Âge apparaît, dans Là bas, comme l'envers de l'époque moderne, de son matérialisme de médiocre étage, de son positivisme, de son scientisme, les bêtes noires de Huysmans, que, par l'intermédiaire de Durtal, il ne cesse de tourner en dérision.

D'où la fascination de Durtal, à première vue paradoxale, pour une des figures, pour nous les plus inquiétantes et les plus sinistres du Moyen-Âge finissant, celle de Gilles de Rais, ce compagnon de Jeanne d'Arc converti au satanisme après la mort de Jeanne, peut-être à cause de cette mort et de la responsabilité de l'Eglise dans le supplice de la sainte ; Gilles de Rais, auteur de multiples sacrilèges et d'assassinats d'enfants, qui finira lui aussi sur le bûcher en 1440. Ce qui fascine Durtal chez le Maréchal, c'est la radicalité d'un mysticisme à l'envers, mais d'un mysticisme tout de même, d'une quête de la Vérité dans les régions du Mal après que sa quête de Vérité dans les régions du  Bien ait échoué.

L'attitude ambivalente de Durtal en matière de religion, est le reflet de celle de Huysmans lui-même, attiré par l'occultisme, hésitant entre le magistère de l'abbé Boullan et celui de l'abbé Mugnier, entre l'orthodoxie catholique et des pratiques spirituelles condamnées et combattues par l'Eglise officielle.

Dans Là-bas, Huysmans entend montrer que, dans la France contemporaine, la fascination pour le satanisme reste vive. Les  Litanies de Satan, de Baudelaire en étaient déjà une éclatante manifestation. Dans le roman, le chanoine Docre -- don le nom, inversion de CREDO, est déjà tout un programme, apparaît comme le digne héritier spirituel de Gilles de Rais. Ce prêtre défroqué, qui s'est fait tatouer sur la plante des pieds l'image de la Croix pour mieux la piétiner, passe pour être capable de perpétrer des assassinats à distance par l'intermédiaire d'esprits à ses ordres. Durtal assiste à une messe noire célébrée par Docre ; les outrages au Christ et au rituel de la messe s'y multiplient.

C'est Hyacinthe Chantelouve (encore un nom qui est tout un programme !), l'épouse d'un polygraphe catholique, qui permet à Durtal d'approcher Docre. Figure éminemment ambivalente et perverse, elle est parvenue à séduire Durtal  à l'issue d'une drague par correspondance où les deux partenaires font assaut d'ardeurs spirituelles. Devenue sa maîtresse, elle révèle l'autre face de sa nature en fatiguant son amant d'exigences charnelles des plus vulgaires. L'épisode de la messe noire s'achève dans un bouge où les appétits de sa maîtresse achèvent de lasser Durtal, qui rompra peu après avec elle.

L'évocation des amours de Hyacinthe et de Durtal ne manque pas de sel dans la mesure où, à une époque aussi pudibonde qu'assoiffée de sexe, Huysmans tourne avec succès les codes admis du langage littéraire en matière de sexualité, qu'il s'agisse d'éjaculation précoce ou de fellation. Ces audaces sont un aspect d'une écriture en rupture, sans doute avec l'écriture naturaliste, en tout cas avec l'écriture banale du tout-venant romanesque. Le texte abonde en termes rares, latinismes notamment : pour Huysmans, l'écriture littéraire est un travail d'art qui prend forcément ses distances avec la langue de tout un chacun.

Roman habilement mené, Là-Bas tourne autour du leitmotiv des conversations chez Carhaix le sonneur de cloches de Saint-Sulpice, autour du succulent pot-au-feu cuisiné par Madame. Carhaix est l'incarnation d'une foi simple et fervente, digne de ses prédécesseurs médiévaux. C'est vers cette vérité-là que se tournera finalement Durtal / Huysmans, tournant le dos aux illusions et aux dérives perverses de l'esprit et de la chair, engendrées par l'orgueil et la volonté de puissance. Le vénéneux chanoine Docre et l'hystérique Hyacinthe Chantelouve en seront pour leurs frais.

C'est tout de même surprenant que, plus d'un siècle après sa mort, un écrivain aussi considérable que Huysmans, largement aussi talentueux et passionnant que Zola, Maupassant, Bloy ou les Goncourt, ses contemporains, soit toujours absent de la prestigieuse collection de la Pléiade.


Là- bas, de Joris-Karl Huysmans, édition d'Yves Hersant ( Gallimard / Folio ) . A signaler un appareil critique très riche et très bien fait, notamment un Répertoire consacré à divers personnages réels contemporains de Huysmans et aux personnages du roman, dont le commentateur précise les modèles.


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )




jeudi 17 décembre 2015

Quand je le déciderai

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" Que philosopher c'est apprendre à mourir " affirme le titre d'un chapitre des Essais . Mais qui, dans la vie, prend le temps d'apprendre à mourir ? Ce n'est, en général, que lorsqu'il est irrémédiablement trop tard, que la plupart consentent à se mettre aux rudiments de cet apprentissage, pourtant si nécessaire selon Montaigne. C'est ce que nous montre la pièce d'Eugène Ionesco, Le Roi se meurt .

Le théâtre d'Ionesco semble entré dans le purgatoire où se morfondent généralement, pour un temps plus ou moins long, après la mort de leur auteur, les oeuvres qui, pourtant, faisaient l'unanimité de la critique et du public voici quelques décennies. Bien sûr, une pièce comme La Cantatrice chauve continue de faire le bonheur des troupes amateurs, mais des textes qui sont pourtant considérés comme des classiques du théâtre du siècle dernier, comme Rhinocéros, Le Roi se meurt ou même Macbett semblent délaissés des metteurs en scène et des comédiens.

Dans Le Roi se meurt, ce sont nos attitudes devant l'inéluctable échéance de notre propre mort qui fournissent l'essentiel de la matière de la pièce, mais ce qui, dans la réalité, s'étale au long des années d'une vie, est ici concentré dans le temps du spectacle. L'impitoyable et lucide Reine Marguerite l'annonce au Roi dès le début : " Tu vas mourir dans une heure et demie, tu vas mourir à la fin du spectacle " . A quoi fait écho le Médecin : " Majesté, la Reine Marguerite dit la vérité, vous allez mourir ".

" Encore ? ", répond le Roi . " Vous m'ennuyez ! je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. quand je voudrai. Quand j'aurai le temps, quand je le déciderai. "

La perspective du trépas reléguée dans un avenir lointain, irréel, l'idée folle que cela dépend de nous, voilà bien une pensée de la mort propre à la jeunesse, dira-t-on. "Mais le Roi, lui, il est encore tout jeune", proteste d'ailleurs la Reine Marie. Illusion dissipée par la Reine Marguerite : "Il l'était hier, il l'était cette nuit. Vous allez voir tout à l'heure". L'inexorable écoulement du temps réduit la jeunesse elle-même, chez un être dont l'espérance de vie ne dépasse pas, de toute façon, quelques décennies, à une illusion.

Ce n'est que tard dans la vie, quand le déclin des forces et les ennuis de santé se conjuguent, que les éphémères que nous sommes se résolvent à admettre que la fin du spectacle étant imminente, il va falloir prendre d'urgence ses dispositions, avant  de prendre congé. En un concentré saisissant, la fiction inventée par Ionesco nous confronte à notre inconscience infantile, à notre incapacité à admettre cette évidence : notre existence n'est que passagère fumée.

Quand on est devenu, comme c'est mon cas, un habitué des rubriques nécrologiques des journaux, on se rend compte qu'à la soixantaine passée ça commence à craindre. Au-delà des soixante-dix, ça dégage ferme. Pensons que les hommes de plus de soixante-quinze ans représentent environ 3% de la population française (source : INED). Qu'est-ce qu'une décennie à l'échelle des temps géologiques ? J'ai sur les étagères des huîtres qui ont 450 millions d'années. Celles-là, on peut  dire avec le John-Emery Rockefeller de René de Obaldia que, ce qu'elles ont perdu en fraîcheur, elles l'ont gagné en saumure.

Bonne ménagère et disciple conséquente de l'Ecclésiaste, la Reine  Marguerite, dans la dernière séquence du spectacle, débarrasse le Roi de tous les objets qui auront inutilement encombré sa vie. Vieilleries. Vide-grenier.

Vanitas vanitatum et omnia vanitas .

La traduction française habituelle de cette sentence de l'Ecclésiaste en affaiblit et en affadit la radicalité. Le mot latin vanitas désigne le vide .

Nous ne sommes que du vide, momentanément masqué, à notre échelle, par l'agrégat de nos cellules. Pensons que la distance qui sépare nos atomes les uns des autres est proportionnellement au moins équivalente à celle qui sépare la Terre de la Lune (et je dois être en-dessous de la réalité). C'est pour cela que les neutrinos nous traversent sans même nous voir. S'ils étaient des passagers de vaisseaux spatiaux, ils n'apercevraient au mieux que de vagues lueurs lointaines qui seraient nos atomes. La mort, c'est, à tous égards, le retour au vide.


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )

Michel Bouquet dans Le Roi se meurt

samedi 12 décembre 2015

Vers un retour en force ( fantasmatique ? ) du fascisme à la française ?

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L'autre soir, au  journal de 20 heures, on nous annonce que les autorités suisses redoutent un attentat imminent contre le siège de l'ONU  à Genève. Les photos de quatre terroristes présumés recherchés par la police suisse sont diffusées à l'antenne, mais floutées. Pourquoi ? Ces personnages se trouvent peut-être actuellement sur le territoire français et l'on ne voit pas pourquoi notre population, menacée elle aussi, ne participerait pas à leur traque. Est-ce là l'effet d'un souci abusif de la présomption d'innocence ? Mais quelle présomption d'innocence vaut contre des individus signalés comme terroristes sur le point d'agir par les services américains ? Faut-il se soucier des droits de l'homme quand il s'agit d'ennemis des droits de l'homme ?

En Belgique, le respect scrupuleux de la réglementation relative aux perquisitions donne l'opportunité à un des auteurs des attentats de Paris de s'échapper à la barbe des policiers. Une telle bévue ne mérite qu'un sourire de mépris.

On s'étonne que nos services secrets n'aient pas reçu plus souvent mission de liquider sans  autre forme de procès les djihadistes français retour de Syrie dès que leur présence sur le territoire national était avérée. C'est au chef de l'Etat de donner pour cela le feu vert. En a-t-il été  retenu par un excessif respect de la vie humaine?  Dans ce cas,  les victimes des attentats du 13 novembre auraient payé de leur vie cet abusif scrupule. Elles auraient surtout payé, comme beaucoup d'autres, l'imbécile fétichisme de la démocratie, religion merdeuse de la plupart de nos politiques et de nos intellectuels.

Les progrès du Front national seraient de nature à changer la donne. Entendons-nous : s'il accédait au pouvoir, le Front National respecterait, officiellement du moins, les institutions républicaines. Il  est clair que les moyens les plus efficaces de la lutte antiterroriste ne seront pas ouvertement mis en oeuvre, en cas d'une victoire de Marine Le Pen aux présidentielles, par nos forces de police et nos forces armées. Cependant, l'accès au pouvoir du Front national, le nombre toujours plus grands de citoyens se reconnaissant dans son programme, tout cela pourrait créer un climat favorable à une évolution de nos institutions politiques, judiciaires, pénitentiaires, policières, militaires, éducatives, vers un fascisme relativement discret mais bien réel et bienvenu qui permettrait la mise en oeuvre  de moyens réellement efficients, quoique illégaux et non démocratiques, contre le terrorisme islamiste et contre les ennemis de la France, quels qu'ils soient.

Des citoyens agissant dans l'anonymat d'organisations secrètes, renseignées par les éléments  les plus déterminés des services secrets, de la police, de l'armée, de l'administration, pourraient se charger d'exécuter ce programme . Les enlèvements des ennemis du peuple français, leur exécution extra-judiciaire, l'emploi de la torture sous ses formes les plus radicales, ne peuvent en effet, dans le respect de façade des principes démocratiques, être employés que par des citoyens agissant hors des cadres légaux.

L'histoire récente offre des exemples connus de l'efficacité d'actions de ce type. Ce qui s'est passé voici quelques décennies au Chili, en Argentine, au Brésil (escadrons de la mort) pourrait fournir des modèles d'actions drastiques à ces protecteurs bénévoles et autoproclamés de la sécurité du peuple français.

L'écrivain Jérôme Ferrari a qualifié récemment d' "odieuse" la proposition d'un député de droite de créer un Guantanamo français. Il oublie que l'existence de tels centres de détention, où l'on peut enfermer indéfiniment des terroristes  soustraits aux procédures judiciaires réservées aux citoyens ordinaires, le refus d'accorder aux prisonniers les droits habituels de la défense, l'usage de la torture, ont sans doute efficacement protégé les citoyens américains.

Certains s'étonnent qu'en Belgique, la famille d'un des assassins du 13 novembre continue à vaquer à ses occupations comme si rien ne s'était passé, alors qu'il est avéré que ces gens ont soutenu jusqu'au bout (au moins moralement) ce personnage. Les mêmes proclament que les solidarités familiales ne sont pas une excuse ; qu'elles font de ceux qui les invoquent au-delà des limites permises des complices envers lesquels aucune indulgence n'est souhaitable. Dans le contexte décrit dans les lignes qui précèdent, tous ces gens pourraient être exécutés après avoir été soumis à la torture, et l'on peut imaginer que leurs corps auraient disparu, plongés dans des cuves d'acide ou balancés en mer (vivants ?) du haut d'un hélicoptère.

On peut imaginer aussi que des actions de représailles drastiques contre les juges et les avocats convaincus de freiner la lutte antiterroriste pourraient  être entreprises.

Si l'Etat échoue à protéger les citoyens, il faut malheureusement s'attendre à ce que les citoyens eux-mêmes s'organisent pour assurer leur protection.

En tout état de cause, de plus en plus de gens dans ce pays pensent que l'ordre et la sécurité, l'esprit civique et la moralité ne seront vraiment rétablis  que le jour où des milices citoyennes, discrètement aidées par la police et l'armée, se seront donné pour mission de casser beaucoup de gueules. Enormément de gueules, et de toutes sortes. Ce qui vaut pour le terrorisme vaut évidemment pour la délinquance et la criminalité, mais aussi pour les syndicalistes abusifs, à la SNCF, à la mairie de La Rochelle ou ailleurs. Dans un objectif de remise en ordre globale d'une société à la dérive, une gueule cassée de militant cégétiste vaut une gueule cassée de djihadiste.  Ainsi, ces milices que l'on imagine se proclamant "milices patriotiques et radicales", seraient amenées à élaborer des listes d'individus à éliminer, selon le degré d'urgence, Par exemple :1/ terroristes islamistes et leurs complices; 2/ individus trouvant des excuses auxdits terroristes et à l'islamisme radical; 3/ délinquants et criminels venus des pays de l'Est; 4/ délinquants mineurs ; 5/ syndicalistes abusifs ; 6/ paladins de la démocratie et défenseurs des droits de l'homme... etc. etc... Ce n'est là qu'un exemple.

Victor Hugo  a dit : " ouvrez des cimetières, vous fermerez des prisons " . Cet aphorisme vaut d'être médité.


Additum -

D'aucuns s'étonneront que, dans une optique de remise en ordre fascisante de la société française, il ne soit pas question des Juifs. Eh bien, justement, certains militants nationalistes trouvent que le programme de Daech, sur certains de ses points -- la restauration de l'ordre moral par des moyens appropriés --, n'est pas si mal que ça. Or on sait que la philosophie de Daech repose sur un antisémitisme radical : c'est aux Juifs qu'en dernier ressort incombe, selon ces islamistes radicaux, la responsabilité de la décadence de nos sociétés. La haine des Juifs, chez les djihadistes de Daech, n'a rien à envier à celle que leur vouait Adolf Hitler. Certains de nos militants nationalistes se sont donc dit : pourquoi, au lieu de le combattre, ne pas tenter un rapprochement avec Daech sur la base d'un antisémitisme virulent ? En France nous disposons d'un stock de 450 000 Juifs environ. Pourquoi ne pas utiliser ce stock pour obtenir de Daech une suspension des attentats sur le territoire métropolitain ? En échange de cette suspension, on pourrait  livrer (vivants) à Daech environ 450 Juifs par an, ce qui nous garantirait mille ans de prospérité (ça me rappelle quelqu'un, mais qui...) ! Les milices patriotiques dont il était question plus haut pourraient se charger des enlèvements et des livraisons. On aurait là un équivalent moderne du fameux tribut versé annuellement par les Athéniens au Minotaure. Evidemment, pour préserver notre stock de Juifs, il faudrait leur interdire de quitter le sol national. Finies les alyas pour un oui pour un non. On dira que tout ça n'a pas grand chose à voir avec les droits constitutionnels des citoyens français, Juifs ou non, et que le Conseil Constitutionnel risque de mettre son veto. Eh bien, répondent nos activistes nationalistes, supprimons le Conseil Constitutionnel. Et, pourquoi pas, tant qu'on y est, supprimons la Constitution. N'oublions pas que Hitler est parvenu au pouvoir par des voies impeccablement démocratiques. Cependant, toutes ces façons d'envisager le futur de la société française n'ont pas l'heur de me plaire : je suis Juif. De plus, noir et homosexuel.

Le fascisme est la tentation permanente de la démocratie parce qu'il en est l'inversion. Les fascistes sont les invertis de la démocratie. Tel l'abominable chanoine Docre dans Là-bas de Huysmans, qui s'est fait tatouer la figure du Christ sur la plante des pieds pour pouvoir marcher dessus à son aise, je m'y suis fait tatouer la devise républicaine, ainsi que quelques principes de la Déclaration universelle des droits de l'homme sur la périphérie de l'anus, pour pouvoir mieux m'en torcher. Mais je ne montre la plante de mes pieds et le pourtour de mon cul qu'à une élite restreinte d'intimes. Politiques ou religieuses, mes convictions, après tout, ne regardent que moi.


Note -

On confrontera utilement ces vues à celles que j'exprimais dans mon précédent billet intitulé "Association Nord-Express" (23 août 2015). Mon propos est, dans le temps, d'une cohérence époustouflante. Non seulement je suis dans le sens de l'histoire, mais dans pas cinq ans on me célébrera comme un prophète. Vous voulez parier ?


( Posté par : Gehrard von Krollok, avatar eugènique agréé )


Eugène communique -

Nos (rares) habitués connaissent le style sinistro-saumâtre des fictions imaginées par notre intervenant intermittent Gehrard von Krollok, Précisons que nous lui laissons la responsabilité des propos tenus dans ce billet. Nous ne les partageons pas. Vive la République ! Oui aux droits de l'homme ! Merde aux djihadistes  et aux fachos !

En ce qui concerne la citation de Victor Hugo, il conviendrait d'en vérifier l'exactitude. Certes, Hugo fut un chaud partisan de la peine de mort, mais là, il nous semble qu'il y va un peu fort.


jeudi 10 décembre 2015

Cash ou carré

1299 -


Il arrive que les jeux télévisés nous apprennent quelque chose. L'autre jour, c'était le cas d'un jeu où les candidats sont soumis à des questionnaires de culture générale. Ils ont le choix entre la formule "cash" ( 5 points si la réponse est bonne, sinon zéro) ou la formule "carré" : dans ce cas on leur soumet quatre réponses parmi lesquelles ils choisissent celle qui leur paraît la bonne ( 3 points si le choix est le bon). Le candidat du jour était un trentenaire de la classe moyenne (apparemment). Le thème du questionnaire était la ville de Nantes. Question 1 : quel fleuve traverse Nantes ? Grosse hésitation du candidat, qui choisit le carré. Les quatre réponses proposées sont la Garonne, le Rhône, la Loire et la Seine. Après avoir beaucoup tergiversé, le candidat choisit la Loire. Ouf ! Question 2 : quel roi de France a promulgué un édit de tolérance du protestantisme dans la ville de Nantes ? Le candidat opte à nouveau pour le carré et se voit proposer François Ier, Henri IV, Louis XV et Louis-Philippe. Il opte pour Louis-Philippe.

Le téléspectateur ébaubi se demande : mais qu'est-ce qu'on leur apprend donc à l'école ? Le degré d'ignorance du citoyen français moyen à l'égard de la géographie et de l'histoire de son propre pays est-il à mettre en relation avec la montée du vote Front national ? Les responsables de ce parti répondront sûrement que non et que la déroute de l'enseignement français est à mettre au compte des partis jusqu'ici dominants, PS et Républicains. Peut-être qu'Alain Finkielkraut sera d'accord avec cette analyse.


( Posté par : Babal , avatar eugènique agréé )

La Loire à Nantes

dimanche 6 décembre 2015

Les prisonniers de la planète bleue

1298 -

" Ainsi, plutôt que de protéger la Terre-mère contre nos agressions, comme le plaide Lovelock, il s'agirait d'essayer de nous protéger nous-mêmes contre l'éventualité qu'elle se débarrasse de nous, comme nous nous débarrassons, d'un haussement d'épaules, de l'insecte qui nous chatouille. "
                                       
                                                                                                   ( Isabelle Stengers )



1/

Interrogé, à l'époque des premiers vols habités, sur l'exploit que cela représentait à ses yeux, Jean Giono les qualifiait de "sauts de puce", à l'échelle de ce que l'on commençait à connaître des dimensions du cosmos. Aujourd'hui, un bon demi-siècle après, les sauts de puce se sont un peu allongés; des engins automatiques explorent le système solaire ; mais les vols habités vers la Lune ont été abandonnés et ceux vers Mars, s'ils ont lieu un jour, relèvent de projets à long terme. Dans les deux cas, il s'agit de débarquer sur les deux seuls globes telluriques du système solaire où la vie pour des humains serait envisageable, à condition d'y apporter en bouteilles un peu de l'atmosphère dont ils sont radicalement dépourvus. Ce n'est donc qu'encapsulés ( pour reprendre l'image drôlatique dont se sert Bruno Latour) qu'une poignée d'humains a chance de s'aventurer sur des astres de notre proche banlieue. Quant aux exoplanètes habitables récemment repérées, elles se situent à des centaines, des milliers, des millions d'années-lumière ; autant dire que, la durée moyenne de la vie humaine étant ce qu'elle est, et même en la supposant sensiblement rallongée grâce aux progrès de la médecine et de la bionique, les voyageurs des espaces intersidéraux seraient tous morts bien avant d'être parvenus à destination. Nous sommes donc condamnés à rester confinés dans la couche d'atmosphère qui, depuis les satellites, paraît si joliment bleutée ; mais seulement tant que cette atmosphère reste respirable pour nos poumons, bien entendu.

2/

Au fait, personne au juste ne sait pourquoi notre planète se singularise à ce point par la présence d'une atmosphère propice au développement d'organismes vivants, alors que les autres planètes du système solaire ainsi que leurs satellites paraissent en être dépourvues. Cela doit être le résultat de l'action de facteurs nombreux, et d'interactions complexes, parmi lesquels l'action des êtres vivants compte certainement pour beaucoup. Il paraîtrait même que la fameuse tectonique des plaques n'aurait pu fonctionner sans la formation de lourdes couches sédimentaires entièrement composées des débris d'organismes. En tout cas, le hasard a dû jouer, dans l'apparition de la vie sur la terre, un rôle non négligeable ; il pourrait jouer un rôle tout aussi important dans sa disparition.

3/

Cette sphère d'interactions innombrables où nous partageons, en attendant la fin prochaine de notre éphémère destinée, le privilège d'évoluer avec les autres espèces de mammifères, les lombrics, les poissons, les oiseaux, les bactéries, les virus, etc. etc, c'est l'écosphère, élément central de la biosphère, en interaction permanente avec l'atmosphère, l'hydrosphère et la lithosphère ; le tout formant, pour reprendre les termes de James Lovelock, "un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète depuis plusieurs milliards d'années en harmonie avec la vie ". Système éminemment complexe où tout interagit, comme chacun peut aisément s'en convaincre en réfléchissant à ses relations avec son environnement et à ce qui se passe dans son propre corps. Tiens, à propos, je viens de sentir un paquet de neutrinos me traverser de part en part et il se passe entre mes cellules des trucs pas clairs. "Mes" cellules... Quelle prétention vraiment. Elles ne sont pas "à moi" ; c'est plutôt moi qui leur appartiens ; j'habite (provisoirement) mes cellules de même que j'habite chez mon chat. Ce que nous savons de toutes ces interactions n'est pas négligeable, mais c'est une misère par rapport à ce que nous ne savons pas. Toutefois, nous commençons à savoir ce qui règle le système et ce qui le dérègle; et nous savons de mieux en mieux que, depuis une période relativement récente (datée généralement du début de l'ère industrielle en Occident) -- l'ère que les géologues ont baptisée l'anthropocène -- les facteurs de dérèglement sont largement le produit de l'action des hommes.

4/

A la fin du crétacé, il y a environ 65 millions d'années, disparaissaient les dinosaures, qui avaient peuplé la terre pendant toute l'ère secondaire. Cette disparition s'accompagna de celle de nombreuses autres espèces. Plusieurs hypothèses sont en concurrence, mais il paraît certain que les dinosaures disparurent à la suite de changements climatiques majeurs, concurremment à une modification de l'atmosphère terrestre. On ne sait pas exactement combien de temps il fallut pour que les dinosaures disparaissent : plusieurs milliers d'années ? bien moins que cela ?

5/

En 1992, à la conférence de Rio sur le climat, le président Bush  déclara : " The American way of life is non negotiable ". En 2015, Obama ne pense sûrement pas cela, mais il doit compter avec le Congrès dont la majorité des membres continue de penser comme George Bush. C'est leur religion, en somme, à ces gens. Ils se pensent comme les Modernes par excellence. Ils sont les hérauts de la Modernité. De plus, ils y trouvent largement leur compte (en banque). Dans ces conditions, ils ne voient pas pourquoi ils choisiraient une autre voie que celle de persévérer dans leur être. Que le monde ne cesse de changer autour d'eux, ils n'en ont cure, puisqu'ils sont sûrs d'être dans le Vrai. Cependant, en Californie et tout au long de la côte Ouest des Etats-Unis, des incendies gigantesques détruisent les forêts, font progresser le désert. L'eau nécessaire aux nombreuses populations de ces régions fait de plus en plus défaut, et la célèbre Sierra Nevada mérite de moins en moins son nom. Le mode de vie américain semble de plus en plus menacé, en tout cas dans cette vaste et prestigieuse portion du territoire américain. Il va sans doute falloir se résoudre à négocier. Mais négocier avec qui ? Avec des hommes sans doute, mais moins avec des hommes qu'avec cette puissance dont notre vie à tous dépend, et que James Lovelock a nommée Gaïa , qui n'est, écrit Bruno Latour, " que le nom proposé pour toutes les conséquences entremêlées et imprévisibles des puissances d'agir (1), dont chacune poursuit son propre intérêt en manipulant son propre environnement ". Un sacré embrouillaminis ! Les négociations seront compliquées, n'en doutons pas, et d'autant plus qu'elles impliqueront des enjeux économiques et politiques de taille. L'invraisemblable orgueil de l'espèce, surtout dans ses variétés occidentales, en pâtira, sans doute, mais c'est la condition de sa survie, une survie problématique à moyen et peut-être même à court terme ; ça ira peut-être beaucoup plus vite que  pour les dinosaures.

Qui a dit que l'extinction de la vie sur terre était  plus facile à concevoir que l'extinction du capitalisme ? Et pourtant, si la préservation de la vie passait par l'extinction du capitalisme ?


Note 1 -

Les puissances d'agir des humains n'en sont qu'une infime partie.


Bruno Latour,  Face à Gaïa    ( La Découverte / Les empêcheurs de penser en rond   - 2015)

" Climat / Relever le défi du réchauffement " , dossier Pour la science, octobre/décembre 2015

" La Terre "  ( La Recherche, n° hors série, avril/juin 2003 )


( Posté par : SgrA° , avatar eugènique agréé )


Caspar-David Friedrich, La Grande Réserve


Caspar-David Friedrich, Sturzacker-Fall

jeudi 3 décembre 2015

Merci à Michel Onfray

1297 -


On apprend la décision de Michel Onfray de se retirer du paysage médiatique et de renoncer à publier son dernier ouvrage, Penser l'Islam. Cette décision fait suite aux réactions violentes de divers acteurs dudit paysage intello-médiatique, en particulier de gens connus pour leur engagement sioniste et pro-israélien, comme Raphaël Enthoven et Alain Finkielkraut. Selon l'article de Julie Clarini consacré à cette affaire dans Le Monde du  1er décembre, Onfray "met en relation ce qu'il est convenu d'appeler le terrorisme avec la politique étrangère islamophobe menée par la France derrière l'OTAN depuis des années". "Droite et gauche, écrit encore Michel Onfray," qui "ont encore internationalement semé la guerre contre l'islam politique, récoltent nationalement la guerre de l'islam".

Je n'ai lu que ces déclarations de Michel Onfray et ne suis donc pas en mesure de le critiquer pour cause de réduction à l'aspect religieux du conflit, en omettant ses dimensions néo-colonialistes et économiques. Mais on ne peut que constater qu'Onfray ne fait que redire à sa façon ce que tout le monde sait, à savoir que les Occidentaux, la France comprise, ne font que récolter, au Moyen-Orient et au Maghreb, ce qu'ils ont semé, au bout d'un siècle d'interventionnisme généralement imbécile et producteur de conflits sans issue, depuis la Première Guerre Mondiale ; les plus récentes et catastrophiques manifestations de cet interventionnisme étant la seconde guerre du Golfe, initiée par l'imbécile George W. Bush et l'intervention française en Libye, initiée par l'imbécile Sarkozy.

François Hollande s'est engagé à son tour sur le chemin de cette politique à courte vue, riche de contradictions, et contre-productive à tous égards. Pour prendre la mesure des mécomptes à venir d'une politique essentiellement fondée sur l'action militaire, il faut lire dans Le Monde diplomatique (n° 741 de décembre 2015) l'article de Serge Halimi intitulé " L'art de  la guerre imbécile " et le dossier afférent.


Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )