mardi 31 mai 2016

Adolf H. pictor

Aquarelle d'Adolf Hitler

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Imaginons le scénario suivant : Adolf Hitler, peintre de talent, puise son inspiration dans ses souvenirs de combattant de la Grande Guerre. Il est lancé par Kahnweiler, dont il cultive l'amitié. Fortune faite, il devient un important bailleur de fonds du mouvement sioniste.  Il épouse une Juive, à laquelle il réserve, les jours de mauvais temps, ses sorties antisémites pulsionnelles, manifestations, de plus en plus rares d’ailleurs, d'un ancestral retour du refoulé. Il se convertira au judaïsme sur ses vieux jours. Il meurt en 1945, d’une fièvre quarte compliquée d’une quinte de toux. Il est considéré aujourd'hui comme un des maîtres de l'expressionnisme allemand, aux côtés d'Otto Dix et d'Emil Nolde.

Bien entendu, le parti nazi n'a jamais existé que dans les rêves de quelques fanatiques, la seconde guerre mondiale n’a pas eu lieu, Auschwitz est une localité de Pologne connue de quelques spécialistes pour une variété de papillon, et la population juive d’Allemagne dépassant celle des Etats-Unis, est la première du monde. Vers la fin du siècle dernier, Adolf Hitler Jr a été son Grand Rabbin. A quoi tiennent nos destinées.


( Posté par : Adolf H. , avatar eugènique apparenté )

samedi 28 mai 2016

Bernard-Henri Lévy, philosophe approximatif

1349 -


On pouvait lire, dans le Journal du dimanche du 22 mai dernier, ces propos de Bernard-Henri Lévy :

" Le djihadisme, l'islamisme radical, c'est bien le dernier avatar du nazisme. Vous connaissez l'histoire. Le nazisme, dans les années vingt et trente du siècle dernier, a été une révolution planétaire. Il y a donc eu, dans le monde arabe comme ailleurs, une forme de nazisme née avec les Frères musulmans. Or, en 1945, il y a eu le fantasme d'un nazisme qui n'aurait été qu'européen et aurait miraculeusement épargné le monde arabo-musulman. Eh bien, Al-Quaida hier Daesh aujourd'hui, c'est ça ! C'est le retour du refoulé !  "

Quand B-H L. affirme l'existence d'un nazisme arabo-musulman, qu'incarnerait aujourd'hui Daech, on songe immédiatement à un point commun entre les discours de ses militants et ceux des nazis : l'antisémitisme. Mais une différence fondamentale sépare l'antisémitisme nazi et l'antisémitisme tel qu'il se manifeste dans la sphère arabo-musulmane. On sait que l'antisémitisme est un thème majeur de la doctrine nazie. Pour les nazis, les Juifs, ennemis jurés du peuple allemand, appartiennent à une race inférieure, les Sémites. Or, les Arabes sont aussi des Sémites. Les nazis n’avaient que mépris pour les uns et pour les autres, qu’ils considéraient comme des Asiates corrompus et dégénérés. De plus, l’Islam, religion dérivée du judéo-christianisme, était, ipso facto, l’objet, de leur part, du même rejet radical, au profit de la vraie religion aryenne, celle des anciens Germains, pour qui le divin se confond avec la Nature. En revanche, l’antisémitisme musulman, comme l’antisémitisme chrétien, est d’origine religieuse et son argumentaire est religieux, politique aussi depuis la création de l'Etat d'Israël ; mais il n'est  nullement raciste, et pour cause. Si l'antisémitisme racial (qui englobe les Arabes) est une caractéristique majeure du nazisme, parler de nazisme arabo-musulman, même à propos de Daech, n’a absolument aucun sens.

Parler de « révolution planétaire » à propos du nazisme, comme le fait B-H L , me paraît des plus aventureux. Si  une révolution planétaire nazie avait eu lieu, on n'aurait d'ailleurs pas attendu B-H L. pour en entendre parler. Mais il ne s'agit là que d'un fantasme du "philosophe" à la chemise blanche, à qui l'émotion a dû inspirer ce pseudo-événement historique. Rappelons que, pour les nazis eux-mêmes, le nazisme n’était pas exportable, étant une idéologie fondamentalement germanique adaptée aux besoins du seul peuple allemand. Que le nazisme ait suscité, ici et là dans le monde, des sympathies et des tentatives d’imitation, c’est certain, mais cela n’a rien à voir avec un projet de révolution planétaire, projet inscrit, en revanche, dans le marxisme. Je me demande quel écho ont bien pu éveiller, entre 1920 et 1945, les idées nazies dans un pays comme la Chine. Là encore, la présentation que B-H L. fait du succès du nazisme hors des frontières de l’Allemagne est en contradiction avec la nature même du nazisme.

Si le projet de révolution planétaire est inhérent au marxisme, c’est qu’il s’agit d’une doctrine à visée universaliste. Au contraire, le nazisme, par définition, exclut toute prétention universaliste (donc tout projet de révolution planétaire), puisque ce que vise cette idéologie, c’est la promotion des intérêts du peuple allemand et, plus largement, de la race aryenne (ou indo-germanique). Les nazis vomissaient l’universalisme, aberration d’origine, selon eux, judéo-chrétienne. 

L'universalisme islamique est du même ordre que l'universalisme chrétien et fondé de la même façon que lui. Il rend plausible le scénario suivant : imaginons que, dans une des régions actuellement contrôlées par Daech, un Juif se convertisse à l'Islam, dans la version rigoriste des maîtres de l'heure. Non seulement le nouveau prosélyte ne serait pas inquiété, mais il serait accueilli à bras ouverts, et son cas serait sans aucun doute célébré par leur propagande. Un tel cas de figure, dans l'Allemagne nazie, aurait été proprement inconcevable, la souillure raciale étant, pour les nazis, ineffaçable.

L'assimilation proposée par Bernard-Henri Lévy entre la doctrine de Daech et celle des nazis est donc irrecevable. Il s'agit bien de deux doctrines totalitaires, mais leur nature est radicalement différente.


Lire :   Johann ChapoutotLa loi du sang  / Penser et agir en nazi 
                                                                         ( Gallimard / Bibliothèque des histoires )







mardi 24 mai 2016

Préférer le cégétiste saignant ?

1348 -


...le cégétiste et, bien entendu le militant d'extrême gauche ( et, encore mieux entendu, d'ultra-gauche ),  ingrédients basiques de ces groupes qui foutent le boxon à la fin des meetings de Nuit debout et se font une spécialité des agressions de flics. Toujours plus nombreux sont les citoyens de ce pays qui pensent que ces gens-là, qui défient l'ordre public, se moquent des lois et s'ingénient maintenant à paralyser l'activité du pays et à perturber la vie quotidienne de millions de gens en bloquant les dépôts de carburant, empêchant la circulation normale des trains, et maintenant le ramassage des ordures, sont des fumiers, des traîtres et doivent être châtiés comme tels.

Toujours plus nombreux sont ceux qui disent qu'ils ont suffisamment vu à la télévision les gueules de cette racaille pour ne pas se sentir de la même espèce qu'elle et pour souhaiter contre elle une répression impitoyable : gueules de boeufs avinés côté CGT, gueules de petites merdes arrogantes du côté des loubards d'extrême gauche. Ces gens-là, ils ne les considèrent ni comme leurs concitoyens ni comme leurs compatriotes. Chers CRS, supplient-ils, rentrez-leur dans le lard, et bien à fond, et, le jour venu, tirez dans le tas. A balles réelles. Bravo et merci d'avance.

Mais ils savent que, pour que l'action de la police soit efficace, encore faut-il qu'elle dispose du matériel adéquat et reçoive de ses supérieurs les ordres efficaces. On est loin du compte.

L'impuissance du pouvoir en place à recadrer ces nuisibles ganaches leur paraît en effet sidérante. Ils l'interprètent comme le produit d'un  attentisme engendré lui-même par de sordides calculs. Messieurs les manifestants, tirez donc les premiers, qu'on ne nous impute pas le premier mort. Et puis, ces gens ont beau nous foutre des bâtons dans les roues, ils sont de gauche tout de même. Efforçons-nous de ne pas nous aliéner le populo de gogôche, car si ça continue comme ça, aux présidentielles de l'an prochain, le Flanby ne pourra plus compter que sur une seule voix : la sienne.

Les mêmes citoyens, toujours plus nombreux, craignent que ces scrupules nauséabonds et ces lâchetés au jour le jour ne soient en train de générer un climat délétère annonciateur de guerre civile. Mais, à leurs yeux, les premiers fauteurs de guerre civile sont les cégétistes et les salopards d'extrême gauche, qu'il faudra, le jour venu,  traiter comme tels, et sans pitié. Ces citoyens exaspérés aimeraient bien se voir confier ce travail de mise au pas des agents de l'anti-France, au sein de milices convenablement entraînées, organisées et équipées pour l'action, en liaison étroite avec la police et l'armée, court-circuitant, par des méthodes appropriées, les dispositions prises par le pouvoir en place, jugées par eux scélérates, et les arrêts d'une justice  secrètement acquise, selon eux, à la cause des factieux.

Ils appellent de leurs voeux la mise en oeuvre de techniques de répression non conventionnelles (et non constitutionnelles), à leurs yeux les plus efficaces, et de loin. Ils puisent dans l'histoire, relativement récente, de pays comme le Chili et l'Argentine  des précédents utiles et des recettes techniques.

Un de leurs groupes, déjà constitué et sur le point de passer à l'action, envisage, par exemple, l'enlèvement, dans toute la France, d'une centaine d'enfants de militants cégétistes. Il s'agirait de les exécuter successivement, tant que la CGT ne mettrait pas fin au mouvement. La mise à mort se ferait sous la  forme de découpages méthodiques à la tronçonneuse, diffusés sur les réseaux sociaux sous la forme de messages vidéo. On y entendrait les appels au secours des futures petites victimes : "Mon petit papa, je t'en supplie, arrêtez la grève, sinon je vais mourir",  etc.

Tu imagines le cas de conscience. Tempête sous des crânes (de piafs).

J'imagine la maman recevant par colissimo les morceaux bien rangés du petit dernier. Bouhou hou !

Un autre groupe, qui affirme pouvoir compter sur la collaboration de sympathisants parmi les militaires de l'Aéronavale, envisage d'enlever des militants CGT, de les embarquer dans des hélicos, et de les expédier, dûment lestés, au fond de la mer, à l'exemple de ce qui se fit en Argentine à la bonne époque. Les gosses aussi,  tant qu'à faire, proposent certains.

D'autres -- non moins déterminés -- envisagent de lancer sur les manifestants des camions blindés armés de mitrailleuses, et va-z-y-t' à fond  la caisse dans les banderoles. Ils imaginent avec délectation des scènes de guerre où l'on pourrait dessouder à chaque fois plusieurs dizaines de ces enfants de putains, voire plusieurs centaines si on arrose à la grenade.

On voit que ce ne sont pas les expédients expéditifs qui manquent. Plus que jamais, la parole est à l'imagination.

Les mêmes se réjouissent de quelques actions isolées de camionneurs et d'automobilistes (déjà un cégétiste entre la vie et la mort) dont ils disent qu'elles vont dans le bon sens (si j'ose dire) et préfigurent des interventions collectives plus musclées.

Et la démocratie et les droits de l'homme ? -- direz-vous. Vous savez où ces valeureux défenseurs de l'ordre public se les mettent ? Non ? Si vous le leur demandez, ils vous feront sûrement un dessin. Pour eux, un fascisme up to  date est l'avenir de la France. D'ailleurs, la démocratie, soutiennent-ils, exemples historiques à l'appui, est facilement soluble dans le fascisme. D'après eux, c'est même sa meilleure chance d'être populaire.

Dans la guerre civile qui s'annonce, ils ont  déjà choisi leur camp. La balle est dans le camp de la CGT, mais, de toute façon, ça va chauffer grave pour ses militants. Quant à la position d'un François Hollande, le cul de plus en plus écartelé entre deux chaises, elle leur paraît du plus haut comique. Son avenir tient, pour eux, dans le refrain burlesque d'une chanson de Jacques Dutronc : Crac Boum Hûûû !


( Posté par : Adolf H. , avatar eugènique eugèniste  )


Eugène, à Adolf H.  - Cher Adolf, il va de soi que ce texte, qui présente les projets de ces activistes, le fait d'un point de vue purement informatif, et ne reflète aucunement votre position personnelle.

Adolf H. , à Eugène  - Tu l'as dit bouffi. Après mûres réflexions, j'ai conclu, en effet, que je n'étais pas vraiment partisan, du moins en un premier temps, des procédures expéditives qui ont la préférence des groupes dont je parle ici, et dont on aurait tort de penser qu'ils n'existent pas, alors qu'ils sont sur le point de passer aux actes. On a beaucoup parlé du 49/3, alors que notre Constitution prévoit un recours autrement plus efficace : c'est l'appel au peuple qu'est le referendum. Rien n'interdit en effet au pouvoir en place de soumettre à une votation populaire les trois articles de la résolution suivante :

1/ la loi sur le travail, dans sa version "hard" (celle que souhaite le patronat) est adoptée. Elle sera immédiatement mise en oeuvre, si le referendum la ratifie.
2/ La CGT, organisation anti-nationale, est interdite et mise hors-la-loi, de même que les groupuscules gauchistes et anarchistes.
3/ La peine de mort est rétablie. Toute tentative pour rétablir une organisation interdite est passible de la peine de mort.

C'est en tout cas la solution qu'adopterait un gouvernement authentiquement national-social. " National-social " : comme c'est beau ! comme ça sonne bien ! Et puis, ça me rappelle quelque chose, je ne sais pas bien quoi ... Le bon vieux temps sans doute ... Le bon vieux temps, tout simplement.

Fort d'un oui franc et massif, ce gouvernement pourrait expédier au poteau les cégétistes par fournées. Sans oublier les femmes ni les enfants. Ni les retraités.

Pan pan pan pan. Rrrrrran.

Comme au bon vieux temps.


                                                                            *


Décidément, j'ai l'humiaour bien noir, ces temps-ci. Va falloir que je me surveille.


                                                                           *


La nouvelle Salomé : qu'on m'apporte la tête de Martinez saignante sur un plateau.

Certains  matins comme ça, je me sens des dispositions pour la danse du ventre. Malheureusement, j'ai pas le look.

                                                                           *

Un autre de ces groupes, chaque jour plus nombreux, organisés de façon paramilitaire, proposerait de diffuser sur les réseaux sociaux, dans les rues (sous forme d'affichettes, éventuellement placardées sur la porte ou la boîte aux lettres des intéressés) les noms, adresses, numéros de téléphone des grévistes : excellente base de départ, selon les promoteurs de ce projet, pour des expéditions punitives planifiées ou improvisées, à l'initiative de groupes ou d'intervenants isolés...

                                                                           *

J'apprends que  les bloqueurs de déchetteries sont des agents territoriaux. La réquisition, ça existe, que je sache. Baïonnette au cul, s'il le faut. Qu'est-ce qu'attend ce gouvernement de larves pour mettre au pas ce ramassis de smicards du bas de gamme ?

                                                                           *

Pour la prochaine manifestation parisienne, imaginons le scénario suivant : la tête et la queue du cortège attaquées simultanément à la mitrailleuse, tandis que, depuis les immeubles, des commandos armés arrosent la foule et que des escadrilles de drones bourrés d'explosifs se crashent dessus, sans oublier quelques lurons de l'EI se faisant sauter ici et là . CRS, gardes mobiles et unités de l'armée pourraient conclure la fête par des charges à la baïonnette et des exécutions massives façon mur des Fédérés, mais en plus grand. Aussi vraisemblable qu'un épisode de Plus belle la vie, je vous l'accorde, mais gouleyant en diable, n'est-il pas ? Houahouhou !


Eugène communique -

Je me demande si cet Adolf H., qui m'a été recommandé par Josef G., Hermann G. et Heinrich H., ne serait pas un peu mytho sur les bords avec une légère dose de parano et une pincée de schizo.

                                                             
Mur des Fédérés. Nostalgie ... Ah ! comme j'aurais aimé tirer sur ces salauds !

dimanche 22 mai 2016

Dans la soupe du vivant

1347 -


In memoriam André Brahic


Il m'est venu à l'esprit qu'en général, nous avons du domaine de la vie et du vivant une conception bien étroite, pour ne pas dire étriquée. Pour nous, ce domaine se limite à celui de ce que nous  appelons les "êtres vivants", humains, animaux et plantes. En revanche, la Lune est considérée généralement comme un "astre mort", de même que Mars, où la vie aurait complètement cessé depuis longtemps (sous réserve de vérifications !). En revanche, on qualifiera volontiers le Soleil d'astre vivant, et l'on sait que, sans sa chaleur et sans sa lumière, la vie n'aurait jamais pu exister sur la Terre. Mais si la Lune, "astre mort", ne gravitait pas autour de la Terre, il est tout aussi probable que la vie n'y serait jamais apparue. En revanche, la "vie" (ce que nous appelons habituellement la vie) n'est jamais apparue sur le Soleil.

Ainsi, cette frontière entre ce qui, dans l'Univers, serait vivant et ce qui ne le serait pas me semble artificielle et arbitraire.

Me voilà, moi. Je suis vivant. Entièrement vivant. Dans ce cas, je ne vois pas comment je pourrais distinguer en moi un domaine du vivant et un domaine du non-vivant. Puisque je suis vivant, tout en moi est vivant.

A commencer par les constituants les plus fondamentaux de mon être, les atomes. Les atomes qui sont les briques fondamentales de l'édifice de mon corps sont les éléments fondamentaux de la vie en moi. Sans cesse vibrant, sans cesse en mouvement, c'est de leur capacité de se rejoindre et de se dissocier qu'est issue la capacité de la vie à se renouveler et à se perpétuer dans mon corps. Et la preuve que mes atomes sont vivants, c'est qu'ils sont sans cesse en mouvement. Mon corps est une ruche d'innombrables papillons vibrants qui sont ses atomes.

Halte là,  me dira-t-on , vous confondez le mouvement et la vie. Or le mouvement peut-être décrit par les lois de la mécanique, sans aucune intervention de la vie.

Je répondrai que, malgré les enseignements de la physique quantique, nous restons largement victimes d'une conception mécaniste de la Nature, héritée de l'ancienne physique. Cette conception, distinguant le mouvement mécanique du non-vivant du mouvement des êtres vivants, on en trouve, par exemple, un écho dans la célèbre formule de Bergson définissant le comique : du mécanique plaqué sur du vivant. 

Mais les atomes vivants de mon corps, constituants fondamentaux du vivant en moi et sources de mes capacités de mouvement, sont les mêmes que ceux qu'on retrouve dans la totalité de l'immense Univers. On les retrouve dans l'eau des rivières et des mers, dans les roches des montagnes, dans l'air, dans les nuages. On les retrouve dans les astres, on les retrouve dans les amas gazeux intersidéraux, ces nébuleuses "pouponnières d'étoiles", mais aussi bien pouponnières de la vie.

Il n'y a aucune raison de penser que ces atomes qui sont les briques fondamentales de la matière universelle ne sont pas tout aussi vivants hors de moi qu'en moi. Il s'ensuit que la matière, dans sa totalité, est vivante. L'eau des rivières et des mers est tout aussi vivante que les poissons qu'elle contient. La roche est tout aussi vivante que les plantes qui s'y  enracinent. L'air est aussi vivant que les animaux et les humains qui le respirent. Nous savons bien, du reste, que tous les êtres vivants ne le restent que grâce aux multiples échanges entre leur environnement et eux.  C'est en ce sens qu'on peut dire que la Nature est notre mère et la mère universelle. Et, s'il en est ainsi, c'est parce que l'Univers tout entier est vivant.

Ce que nous appelons la mort n'est que le passage d'un état de la matière vivante à un autre état de la matière vivante. Il est probable que la conscience -- fonction, sous diverses formes, de tout être vivant , et pas seulement des humains -- prend fin avec la mort. Mais il ne s'ensuit pas que les atomes qui ont constitué un être vivant meurent à sa mort. Ils continuent de vivre, dans un autre état d'organisation.

C'est pourquoi la croyance hindouiste et bouddhiste en une série de réincarnations après la mort me paraît fort plausible ; à condition de ne pas limiter ces réincarnations aux seuls "êtres vivants", tels qu'on les définit habituellement  : on peut se réincarner dans l'eau vivante de la rivière ou de la mer, dans la roche vivante de la montagne (cette réincarnation-là me plairait bien), dans le nuage, dans la pluie, etc. Il va de soi que la gamme des réincarnations simultanées d'un organisme vivant après sa "mort" n'a pas de limites connues.

Quand je mourrai, je veux qu'on m'incinère. En effet, la chaleur n'est rien d'autre que l'accélération du mouvement des atomes, donc l'augmentation de la vie en eux. Ainsi, les atomes de mon corps, libérés par l'incinération, danseront dans les flammes une danse de joie, puis se disperseront dans l'atmosphère, augmentant ainsi l'infinie diversité de mes possibilités de réincarnation.

Qu'il en soit ainsi.


( Posté par : SgrA° , avatar eugènique apprenti cosmologiste )

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mercredi 18 mai 2016

L'autofliction selon Annie R. (no !)

1346 -



Annie R. (no !), notre inconcon-testée spécialiste du texte totobiographique tous azimuts, vient de publier, aux éditions Gagallimarre,  Mémoire en vrille, où comme à son habitude, elle raconte n'importe quoi n'importe comment. Il est vrai que sa mémoire à elle part depuis longtemps en sucette, vu que la mémère, depuis longtemps atteinte par la limite d'âge (76 piges à l'automne) est soignée pour un alzimémère galopant.

Jusqu'ici les "révélations" de l'Annie, pourtant fort insoucieuse d'impliquer divers tiers et de  casser du sucre sur le dos de ses ex-petits amis et grandes amies, ne semblaient avoir gêné personne. La chose s'explique sans doute par l'exiguïté de son lectorat, limité à peu près aux membres du comité de lecture des éditions Gagallimarre (à l'exception d'un certain Richard Mimillet). Mais cette fois, ça pourrait changer, d'autant que l'ouvrage a été salué par une critique aussi unanime qu'enthousiaste pour son absolu manque de lucidité joint à un puissant souffle érotico-coco-comique.

Annie R. (no !) y  raconte en effet comment qu'à l'été 58 (58, l'année de tous les dangers), étant encore mineure ou à peu près, elle s'est fait trombiner dans les toilettes de la coconlonie de S. (approximativement située en basse-Normandie), par un gros malabar indélicat prof de gym qui l'a laissée à demi-vierge ou peu s'en fallait, puis l'a plaquée, l'abandonnant à une amère repentance et une taraudante incertitude.

Car il aura fallu cinq ans à l'Annie pour en sortir, de cet état d'incertitude ( est-ce que je suis demi-vierge, ou seulement au quart -- de poil -- ?). Y en a qu'ont pas vraiment le don ni le  goût de la vérification. Jusqu'à ce qu'un été de l'année 63, sur les bords de la Grande Bleue, un dénommé Jean R. (no !) l'en arrache d'un grand coup de son.. de sa...

Mais -- et c'est là que les choses risquent de se gagâter -- le dénommé H.P., ancien prof de gym reconverti dans l'informatique, a pris connaissance, le jour où il fêtait ses noces d'or en compagnie de son épouse, la charmante P.P., et de leurs amis, du déballage, pour lui réputationnellement préjudiciable, de l'Annie. Hurla que ça  se passerait pas comme ça, et devant les tribunaux.

Menacée d'ennuis judiciaires, la peu judicieuse Annie s'en est allée consulter l'inconcon-testé spécialiste de l'autofliction, le très  répuputé Sergio Boudgraski.

-- Votre cas, ma coco ma mémère ma commère, lui dit-il, me paraît manifestement relever de l'autofliction.

-- C'est quoi, l'autofliction.

-- L'autofliction, comme le nom l'indique, consiste à touiller un mixte approximatif d'hypothétiques souvenirs et d'imaginations semi-délirantes, le toutou dans une écriture remarcacâble, bien que  formellement non définie ; au sein de cet ensemble (ce que je cause bien tout de même), la fliction est le grain de sel qui consiste à fliquer mine de rien ses ex-petits amis et grandes amies... Tout ce qui concerne le cucul, la quéquette, la moumou, la mounine est préférentiellement et commercialement placé en tête de gondole.

-- Mais c'est ce que je fais !

-- Je m'en suis bien aperçu. Aussi serez-vous célébrée unanimement par vos pairs...

-- J'ai pas de paires.

-- Ne m'interrompez pas... Célébrée par vos paires de... vos paires de..., votre concompte (chez Gagallimarre) est bon. A vous la gloire réservée aux inconcon-testables spécialistes de l'autofliction. Quant aux vilains ex-profs de gym atteints par le retour d'âge, à eux les affres de l'auto-affliction.

Et c'est ainsi que, dès la deuxième semaine, Mémoire en vrille a dépassé les dix mille exemplaires offerts ou même vendus.

Vivie la lit-tétée-rature (sans ratures) selon Annie R. (no !) !

( Posté par : Marcel, avatar hugyénique informel )

Specialistus autoflictionis meditans

samedi 14 mai 2016

" Mémoire de fille " ( Annie Ernaux ) : Je est une autre

1345 -


Acheté ce matin  Mémoire de fille  chez mes amis libraires. Si je commence à me laisser influencer dans le choix de mes lectures par les billets d’Assouline, où vais-je ? J’ai honte … (je blague).

Annie Ernaux aura 76 ans en septembre. J’ai quatre mois d’avance sur elle, étant né le 9 mai de cette année-là, la veille du jour où les Allemands passèrent la Meuse à Sedan. L’enfant de la catastrophe, comme je m’amuse à dire.

J’en suis à la page trente, au moment où elle va franchir les portes de la colo. Les premières pages, en forme de méditation, nous pouvons toutes et tous nous y reconnaître. Ce « moi » que nous persistons à vouloir identifier, à des années de distance, à partir de quelques traces mémorielles, incertaines, quelle existence réelle a-t-il ? Je est un autre, il est une foule d’autres, et pourtant, à l’instar d’Ernaux saisissant en elle la présence de cette fille de 1958, nous nous reconnaissons dans cet autre, dans ces autres.

Des pages denses, sobres, lucides, retenues, « tenues », et pourtant l’émotion affleure partout. Quelle maîtrise.

Et pourtant, les lisant, j’ai l’impression d’avoir vécu sur une autre planète. Le Mans n’est pourtant pas loin d’Yvetot. Mémoire de garçon… En la lisant, les souvenirs reviennent. Les discussions joyeuses avec les copains sur les dernières chansons de Brassens. L’intensité violente des journées du 13 mai, les affrontements politiques rageurs. Pour moi, ce ne fut pas  The Golden Gate Quartet , mais Ray Charles. Ce ne fut pas  L’Âge de raison  mais Voyage au bout de la nuit , mais le choc fut aussi fort. J’entends encore Gérard Genette, assis sur le coin de son bureau, nous lisant  Les Chaises , Murphy et  Molloy  ; il avait un soupçon de cheveu sur le bout de la langue, tu parles si je m’en souviens. Les dernières révisions du bac avec Fieschi, le prof de philo, en nocturne, à la terrasse du grand café de la place des Jacobins, et whisky pour tout le monde…

Mais de l’inconvénient de ne pas avoir tenu de journal. Manque d’orgueil ? Du diable si je me souviens de l’endroit où j’ai passé les vacances d’été de cette année-là. Pas dans une colo, c’est tout ce que je puis en dire. Et même, en septembre, l’installation à Paris, où commença pour moi une autre vie, je ne m’en souviens plus très bien, comme chantera, un peu plus tard, Jeanne Moreau. Je m'imagine qu’à la différence d’Annie Ernaux, vivre une histoire d’amour était le cadet de mes soucis, ou du moins, en dépit des désirs qui me tourmentaient, je ne vivais pas cette éventualité comme un projet incontournable, essentiel. Les vrais enjeux étaient-ils donc ailleurs ? Des enjeux de garçon ?

Evoquant l’arrivée de « la fille de 58″ à la colo, elle écrit :

 » Ma mémoire échoue à restituer l’état psychique créé par l’imbrication du désir et de l’interdit, l’attente d’une expérience sacrée et la peur de « perdre ma virginité ». La force inouïe du sens de cette expression est perdue en moi et dans la plus grande partie de la population française. »

Clivage radical, radical divorce. Songeons au Rousseau des Confessions, au Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe , au Gide de  Si le grain ne meurt  : chacun d’eux s’identifie sans effort au jeune homme qu’il a été, reconnaît sans difficulté comme siennes ses pensées,ses attentes, ses émotions. Le texte d’Ernaux nous introduit à une vision radicalement différente du moi. Cette fille qui fut si peu celle que je suis devenue, comment vais-je pouvoir retrouver en moi celle qu’elle fut ?

Quand je revisite mes propres souvenirs, je me pose souvent cette question : suis-je encore celui que je retrouve ici ? Jusqu'à quel point puis-je encore reconnaître comme miens les désirs, les attentes, les préoccupations de ce temps déjà si lointain ? Le sentiment d'une permanence du moi à travers le temps est-il autre chose qu'une illusion ? Oui, je le pense, car  certains désirs, certaines joies, certains émerveillements, certains refus aussi, certaines révoltes, perdurent au fil du temps, et je les reconnais, vifs comme au premier jour, et je me dis : c'est celui que je fus, c'est celui que je suis.

" Donc, Mémoire de fille. C’est ce qu’on veut mais pas un roman, ni tout à fait un journal ou un témoignage. Disons un récit. " , écrit Pierre Assouline.

Manière de se défausser un peu rapidement du problème. Contradictoire, en plus. Si c’est ce qu’on veut, ça peut être un roman. Ce récit pose en tout cas la question du statut de la narratrice. Est-ce qu’elle se confond avec l’auteur, ou non ? Quant à moi,je considère, a priori, qu’on ne doit jamais confondre auteur et narrateur. L’aspect sans doute le plus glauque de l’autofiction réside pour moi dans le jeu assez malhonnête qui se joue entre auteur et narrateur : c’est moi / c’est pas moi. Dans le récit d’Ernaux, il y a ce moment plutôt déplaisant où la narratrice se demande si elle va téléphoner à H. dont elle croit avoir retrouvé, des années après, les coordonnées dans l’annuaire. Si Ernaux raconte ce qu’elle a vécu, il ne doit pas être bien difficile, en fouinant un peu, d’identifier ce H., qui fut prof de gym dans un lycée de Normandie et moniteur en chef de la colonie de S. Plus loin, en guise d'attestation de la réalité de ce qu'elle a vécu, elle nous renvoie aux archives judiciaires britanniques qui doivent conserver la trace de la comparution devant un tribunal londonien de son amie R., accusée de vol dans un grand magasin, et qu'elle contribua à tirer d'affaire en témoignant en  sa faveur. Certes, on n'a pas de raison de soupçonner l'auteur de mauvaises intentions et il lui suffit de changer divers détails  -- noms de personnes et de lieux -- pour brouiller suffisamment les pistes. Et puis après tout, dira-t-on, c'est savie, et elle est libre de la raconter comme elle l'entend. je ne puis cependant m'empêcher de trouver ce genre de déballage quelque peu nauséabond. On sait les suites judiciaires qu’ont entraînées la publication de  L’Inceste  de Christine Angot et le dernier récit d’Edouard Louis. On me dira que, déjà, des personnages influents (Mme d’Epinay, notamment) mis en cause par Rousseau dans ses  Confessions  avaient obtenu l’interdiction des lectures publiques de l’ouvrage par l’auteur lui-même. L'utilité du choix de l'autofiction serait, en somme, une bonne manière  d'éviter les ennuis, en ménageant, comme dit quelque part Christine Angot, "l'ombre  d'un doute".

Ce qui m'a sidéré dans le début de ce récit, c'est l'incroyable naïveté de cette "fille" de 58, qui s'amourache à la passion de ce type qui n'a manifestement d'autre préoccupation que de la sauter vite fait et puis basta. Sa brutalité même, son total manque d'égards et de précautions sont interprétés par elles comme autant de signes du coup de foudre et du grand amour partagé. Il lui faudra des années pour commencer à s'en guérir. S'il me traite comme ça, c'est que je suis belle, irrésistible même, c'est que je vaux qu'on m'aime. Mélange détonant d'orgueil et de niaiserie. Il y a l'ignorance de la vie réelle où son éducation a maintenu cette fille à peine sortie de l'adolescence. Il y a l'ambiance de l'époque. On voudrait croire qu'il n'y a pas aussi une ancestrale tendance féminine à rêver du grand amour comme but suprême de la vie, du prince charmant, qui viendra, qui viendra, elles en sont sûres. Il est vrai qu'à l'époque, Mouloudji présentait ce rêve comme partagé : Un jour tu verras / On se rencontrera. De son côté, Dalida se confie : Mon histoire c'est l'histoire d'un amour , en attendant Patricia Kass , Il me dit que je suis belle. Populaires foutaises ... La drogue du pauvre.

Ce qui me paraît remarquable dans le récit d’Ernaux, c’est la lucidité avec laquelle elle peint l’ambiguïté dans la façon dont son personnage vit ce qui lui arrive : elle le choisit et elle le subit à la fois. D’un côté elle l’éprouve avec joie comme une émancipation et une revanche sur une éducation étriquée (voir sa façon joyeusement cynique d'évoquer ses aventures dans ses lettres à ses amies) ; de l’autre elle entre dans une logique de soumission au mâle-qui-a-de-toute-façon-raison, et se reconnaît dans les poncifs les plus éculés du grand amûr tûjur (l’idéal Dalida). La force du récit d'Annie Ernaux est aussi de concilier l'analyse lucide des errements de cette fille qu'elle a été avec une empathie qui lui fait présenter comme légitimes ses pensées, ses émotions, ses joies. Après tout, dans son aveuglement, il lui est arrivé d'être heureuse ; on ne peut pas lui enlever cela. J'étais complètement à côté de la plaque, mais j'ai été heureuse. L'illusion comme condition du bonheur ?

Est-il normal pour une fille de 18 ans, surtout si elle a eu 18 ans en 58, de nourrir pareil rêve en toc, au risque d'un réveil brutal au contact d'une réalité qui, comme écrit Aragon, parlant d'un autre rêve, "l'entend d'une autre oreille" ? Annie Ernaux semble suggérer que oui, dans ce passage où elle semble regretter d'avoir eu honte, plus tard, de ce rêve :

" Dès que j'entends dans le métro ou le RER les premières notes de la chanson Mon histoire c'est l'histoire d'un amour jouée, quelquefois chantée en espagnol, je suis à la seconde évidée de moi-même. Jusqu'ici -- Proust est passé par là -- je pensais que durant trois minutes je redevenais réellement la fille de S. Mais ce n'est pas elle qui resurgit, c'est la réalité de son rêve, la réalité puissante de son rêve que les mots chantés par Dalida et Dario Moreno étendaient à l'univers entier avant qu'il ne soit recouvert, refoulé, par la honte de l'avoir eu. "

A quoi bon, en effet, en avoir honte ? L'important est de comprendre pourquoi on l'a eu, pourquoi on s'y est identifié si puissamment. Le mot "idéologie" s'applique habituellement à autre chose que des rêves de midinette. Pourtant derrière les paroles de ces chansons d'amour, interprétées à l'époque par Mouloudji, Edith Piaf, Dalida et beaucoup  d'autres, c'est bien une idéologie qui se dissimule, une idéologie dont il vaut de cerner les origines, le contenu et les effets  sur la vie de celles et ceux qui s'y laissent prendre.

Longtemps, la fille de 58 est restée enfermée dans la honte, et doublement. Il y a d'abord eu cette honte vécue pendant cet été 58, honte d'avoir été rejetée par l'homme dont elle était amoureuse, honte d'avoir à subir les quolibets insultants des autres moniteurs et monitrices ; puis, après le choc de la lecture du Deuxième sexe , la honte d'avoir été si stupidement naïve. Un des buts de ce retour sur ces moments de sa vie, c'est, dit l'auteur, de "désincarcérer" la fille de 58 de la honte. Elle y réussit assez bien.

La seconde partie du livre marque les étapes d'une libération intérieure qui aura duré cinq ans : libération des séquelles du désastreux épisode amoureux et sexuel de l'été 58 ; libération du modèle parental de la "réussite" personnelle et sociale ; affermissement d'une vocation d'écrivain. Le livre écrit, l'auteur s'en éloigne déjà : " Déjà, écrit-elle, le souvenir de ce que j'ai écrit s'efface ". Mise à distance d'autant plus saine qu'elle s'avise qu'elle aurait pu l'écrire de bien d'autres façons : " C'est l'absence de sens de ce que l'on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d'écriture ". Du coup, l'acte d'écrire sur soi, par le biais de la reconstitution de ce qu'on a été, apparaît comme une entreprise à poursuivre, work in progress, exploration sans cesse à reprendre de l'expérience vécue et du sens qu'on peut lui donner, ce sens n'étant jamais définitivement fixé de façon univoque.

Trop souvent, les gens enferment leur passé dans une interprétation et une seule ; le ressassement du même et unique sens de leur vie les rassure peut-être mais aussi les appauvrit. C'est cette façon de concevoir son rapport à soi que ce livre récuse. Telle qu' Ernaux la conçoit, l'écriture de soi est  une libération. Il s'agit pour elle de libérer, ou, pour reprendre son expression, de désincarcérer la mémoire,  le sens, l'écriture ; l'auteur elle-même refuse de s'enfermer et de se laisser enfermer dans les textes qu'elle a écrits.

Lisant les dernières pages du livre d’Annie Ernaux, je me disais qu’il y règne un parfum de liberté. Mais — et c’est bien plus beau, et sans aucun doute plus éclairant — ce n’est pas de liberté qu’il s’agit, mais de libération. Les philosophes débattent depuis toujours pour savoir si l’homme est libre. Question sans doute insoluble, et dont la réponse relève au fond de la croyance. Mais, que nous soyons libres ou non, ce dont on ne peut douter, ce qui est abondamment vérifiable dans les faits,  dans l’expérience individuelle comme dans l’expérience historique collective, c'est que nous sommes aptes à vivre des libérations, à travailler à des libérations, à faire advenir des libérations. Et c’est en cela que la lecture de  Mémoire de fille  est tonique et vivifiante.

Dans la vie, se libérer n'est pas forcément ressenti comme une inéluctable nécessité, même sous le poids de contraintes que d'autres que soi jugeraient insupportable ; l'histoire de la condition féminine, celle de l'esclavage, fourniraient des exemples de la capacité des humains à supporter l'insupportable. On peut toujours éluder l’effort pour se libérer, et encore est-il besoin d’une préalable prise de conscience qui fera naître le désir de se libérer. Je suis en ce moment dans une seconde lecture de  Mémoire de fille , sans l’appui du livre, qui a rejoint mes étagères, une lecture rétrospective, "globale", qui me fait comprendre le livre autrement, et sans doute mieux, que je l’ai compris à la première lecture, et il me semble que ce qu’y poursuit l’auteur, ce qu’elle cherche à retrouver, à faire apparaître, c’est la trace, non pas d’une seule libération, mais d’un processus de libérations enchaînées, un peu comme une réaction en chaîne. Nous sommes faits d’atomes et après tout, vivre n’est sans doute pas autre chose qu’une réaction en chaîne amorcée à la naissance, et notre destinée le produit d’une dialectique entre contrainte et libération de la contrainte.


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )



mardi 10 mai 2016

Un écrivain a-t-il une voix ?

1344 -


Dans un récent billet de sa République des livres, Pierre Assouline évoque une jeune écrivaine japonaise vivant en France, passionnée par la voix des écrivains disparus, qu'elle écoute sur France Culture, "exceptionnel conservateur de voix" selon Assouline. Elle regrette de n'avoir pas enregistré à temps la voix d'un grand-père qu'elle chérissait. Assouline commente :

"Des disparus dont l’absence nous dévaste, nous conservons des images si ténues, des odeurs si fugaces, des écrits si durables, mais leur voix ? Nous pouvons pourtant en rêver tout autant. La présence des morts passe souvent par elle ; de leur vivant, on ne l’écoute pas tant elle fait corps avec eux ; après, elle revient nous hanter si fort qu’elle peut faire corps à nouveau mais avec nous. La voix est la seule partie du corps qu’on ne peut enterrer. "

Vision optimiste. De ce qu’il est convenu d’appeler le « souvenir », si j’ôte la part d’idiosyncrasie et d’interprétation personnelles, celle de la fiction, celle des déformations induites par le passage du temps, que reste-t-il de la « réalité » des chers disparus ? Rien, ou à peu près rien. Ils nous sont aussi inaccessibles que les lointaines galaxies dont nous ne percevons qu’une lumière éteinte voici des milliards d’années. Lumière elle-même déformée, interprétée par son passage dans nos circuits neuronaux. D’ailleurs, si je considère que tout message nous parvient à la vitesse finie de la lumière, ce que je perçois des « vivants », c’est tout comme s’ils étaient morts : d’ailleurs, ils le sont.

Tout dépend de ce qu'Assouline désigne par « nous ». Si « nous », c’est toi ou moi, c’est l’affaire d’une génération. Au-delà, images, odeurs, écrits, voix, à la poubelle du néant tout ça. Voici ce qu’en dit Louis-René des Forêts, dans Ostinato :

" Maintenant que les proches amis ont quitté les planches, qu’au soir de sa vie il s’apprête à leur emboîter le pas, le monde n’est désormais qu’un théâtre d’ombres où lui-même joue d’ores et déjà son rôle de fantôme, comme impatient de figurer avant l’heure parmi ceux dont il n’est parlé qu’au passé, le temps que les générations montantes viennent leur donner le coup de grâce — l’anonymat ancestral, le grand silence de l’oubli. "










 Assouline définit la radio comme "un support fantomatique".  "Ryoko Sekiguchi s'est laissée caresser par des fantômes de voix", écrit-il. Des fantômes de voix, c’est plutôt des ersatz de voix qu’il faudrait dire. On ne peut  pas oublier que toute technique d’enregistrement audio, même très récente, n’est qu’un médium imparfait, qui ne nous restitue les voix humaines que de façon toujours artificielle et infidèle. La voix de pépé, d'Albert Camus ou de quelque défunt que tu voudras, tu ne l’entendras plus telle qu’elle sonnait de son vivant, il faudra t’y faire. il faudra te contenter de toujours médiocres approximations.
 
Assouline franchit un pas de plus lorsqu'il écrit :
 
" On reconnaît un écrivain à sa voix. Il n’est que de le lire pour l’identifier. Un livre d’où elle ne se dégage pas, quand bien même d’autres l’appelleraient style, ton ou petite musique, n’est pas d’un écrivain mais d’un auteur. "
 
Louis-René des Forêts, dans Ostinato, écrit de son côté :


" Cette voix que fausse l’excès de son débit, cette maudite voix contre laquelle on peste : en voilà plus qu’assez ! Quand donc te tairas-tu enfin ! "










Il y aurait donc une voix de l'écrivain ? Mais Louis-René des Forêts parle-t-il ici de sa voix d'homme ou de sa voix d'écrivain telle qu'on peut la capter dans ses textes ? Par ailleurs, dans quelle mesure l’écrivain lucide est-il disposé à reconnaître comme sienne cette voix « que fausse l’excès de son débit », une voix de fausset en somme ?

 " Pour qui s’absorbe dans la contemplation de son propre vide, écrit encore des Forêts, les mots sont autant de facteurs de trouble en ce qu’ils viennent inopportunément donner consistance et du même coup mettre fin à l’état d’inanité où, délesté de leur poids, il éprouvait un sentiment d’heureuse plénitude à n’être rien, tout au plus un simple d’esprit que son cerveau fêlé eût doué d’une sorte de candeur enfantine. Mais à peine se réjouit-il d’y avoir accédé que les voilà qui réapparaissent en force pour lui imposer leurs lois, le ramener contre son gré à cette fausse clarté raisonnante dont n’a que faire un idiot, si tant est qu’on puisse se rendre tel par un décret de la volonté. "

Quand je dis (à mi-voix) ce texte d’une délectable ironie, j’ai bien l’impression, en effet, d’entendre une voix, mais cette voix n’est rien d’autre que la mienne, dont le rythme et les intonations semblent m’être en effet suggérés par le texte lui-même ; mais qui m’assure que cette « voix » ressemble, de près ou de loin, à celle de l’écrivain ? D’autant que celui-ci nous incite à nous défier des mots, qui tuent ce qu’ils prétendent exprimer, qui l’abolissent pour lui substituer leur bavardage : comment y reconnaître la « voix » de l’écrivain ? lui qui ne rêve, au fond, que s’abandonner à sa contemplation silencieuse …









La voix d’un écrivain ? le rêve inaccessible d’un interprète de soi multipliant essais et reprises, tel un chef d’orchestre perfectionniste faisant se succéder sans se lasser les répétitions d’une même cantate de Bach . De son propre texte, l'auteur d'Ostinato écrit :
 
" Qu’on écoute plutôt retentir ici et se déchaîner avec la violence des éléments la pesante musique de l’être en perpétuelle gestation, dont l’énergie agressive tient au fait qu’en butte à des dissonances internes, elle reste toujours perfectible, de même qu’une exécution chorale doit être sans cesse reprise et rectifiée, mais conduite pour finir toute d’affilée d’une main si experte que de la conjugaison de ces voix mal accordées émane et s’affirme au plus haut de la jubilation une foudroyante harmonie . "

De Montaigne à Christine Angot,  les diverses formes d'écritures du moi  nous ont habitués à accepter sans discussion cette idée fausse que, dans un  texte littéraire, c'est la voix de son auteur que nous entendons. C'est sans doute Rousseau qui sera allé plus loin dans ce sens, dans le préambule très oratoire des Confessions : "Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi. "









Prétendre qu'on entend la voix d'un écrivain quand on lit ses textes est aussi absurde, au fond, que dire qu'on entend fredonner Jean-Sébastien Bach en écoutant, par exemple, une de ses suites pour violoncelle seul. On oublie toujours, en effet, qu'un texte littéraire n'est rien d'autre qu'une partition, à laquelle le lecteur-interprète donne existence et consistance, à chaque fois de manière différente. Le lecteur déchiffre la partition du texte comme l'interprète déchiffre une partition musicale.Toutefois, la couleur, la tonalité du discours littéraire sont beaucoup moins contraintes que celles du discours musical, et la marge de liberté du lecteur interprète est, du coup, beaucoup plus large.
 
Prenez dix comédiens aux personnalités différentes. Demandez-leur de dire un texte du même écrivain (Modiano, par exemple): vous obtiendrez dix voix différentes . La supposée "voix" de l'écrivain varie avec à chaque fois avec la voix physique du diseur, avec ses intonations, son rythme et son débit. 
 
Au fond, les gens qui, comme Assouline, croient qu'on peut écouter la voix d'un écrivain en lisant ses textes sont les mêmes qui croient que, d'une façon ou d'une autre, il existe une survie après la mort. D'autres font tourner les tables et d'autres, au cimetière, parlent à leurs chers disparus. 
 





 
 






 

vendredi 6 mai 2016

Une réputation usurpée

1343 -


La langue anglaise a la réputation d'être plus économe en mots que la française pour dire la même chose, donc d'être plus rapide et plus efficace dans les échanges quotidiens.

Tout à l'heure, au supermarket, modeste supérette en fait, un client anglais âgé, appuyé sur une canne, me demande de déplacer légèrement mon panier, que j'ai posé à terre, pour lui faciliter le passage entre deux rayons, ce que je fais bien volontiers.

-- Thank you very much, qu'il me fait.

" Thank you very much ", si je ne me trompe, ça peut se traduire (en petit nigger) : "merci vous très beaucoup".

Quatre mots pour dire ce que nous disons en un seul mot , à la rigueur en deux ("merci bien", "merci beaucoup").

Alors, je m'excuse, mais la langue la plus économe, et de loin, dans ce cas du moins, c'est assurément le français !

Sans compter que "merci vous très beaucoup", ça fait vraiment très niais.


( Posté par : John Brown, avatar eugènique agréé )

dimanche 1 mai 2016

" Histoire du silence " ( Alain Corbin ) : un titre mal choisi ?

1342 -


Mon ami libraire, conseiller d’ordinaire avisé, m’avait vanté ce livre, « un livre que tout le monde devrait lire », m’avait-il dit. Ma déception a été d’autant plus vive que grande avait été mon attente.
Alain Corbin jouit chez nous d’une solide réputation d’historien des mentalités, assise sur des ouvrages très connus, Les Filles de noce (1978), Le Miasme et la Jonquille (1982), Le Territoire du vide (1990) ou encore Le Village des cannibales (1991). Le titre de ce nouveau livre, Histoire du silence, de la Renaissance à nos jours, faisait espérer y retrouver les mêmes qualités de rigueur dans l’information et dans la réflexion, de finesse dans l’analyse. Il n’en est rien.

C’est peut-être au fond une simple affaire de titre mal choisi. Si l’auteur avait retenu un titre comme Histoires de silence(s), personne n’aurait rien trouvé à redire à ces variations sur le thème du silence, occasion pour un historien vieillissant (Corbin approche aujourd’hui des quatre-vingts ans et a probablement pris depuis longtemps ses distances avec la recherche historique à visée « scientifique ») de se délasser de travaux par trop austères. Après tout, un Paul Veyne s’est adonné sur le tard, lui aussi, à de libres et personnelles méditations.

Il n’empêche que le titre que Corbin a choisi annonce un travail guidé par l’exigence de rigueur historienne qui fait le prix de ses travaux anciens. Elle est, en tout cas, parfaitement absente du présent ouvrage, qui se réduit à peu près à un montage de citations de quelques auteurs que, manifestement, l’auteur affectionne — Jules Barbey d’Aurevilly, Georges Rodenbach, Thoreau, Hugo, Huysmans, Maeterlinck, entre autres — regroupées autour de quelques axes thématiques correspondant aux divers chapitres — « les silences de la nature » , « les quêtes du silence », « la parole du silence », etc — qui pointent diverses convergences des points de vue d’un certain nombre d’écrivains, de philosophes et d’artistes — en l’absence de tout examen sérieux d’une possible évolution chronologique et de toute démarche sociologique solide (hors quelques banals rappels d’observations que tout le monde a pu faire). Pour Corbin, nos sociétés actuelles tournent le dos à une bénéfique quête de silence menée par nos prédécesseurs, mais il se garde bien d’en fournir des preuves indubitables, alors qu'à toute époque, ce n'est sans doute qu'en tournant le dos au silence que les sociétés humaines ont pu se constituer.

Moi qui, comme bien d'autres lecteurs, ai admiré l'originalité de ses recherches et le niveau de ses exigences intellectuelles, j'ai été stupéfait et effrayé de constater à quel point tout cela semblait balayé dans ce dernier livre, comme si son auteur avait cessé d'avoir conscience de ce qu'il devait, moins à ses lecteurs qu'à lui-même. Inquiétante régression. De la lecture de ce livre, on sort, en tout cas, passablement déconcerté, en se disant qu’une véritable histoire du silence  reste à faire, et que cette entreprise, certainement très délicate, demande des méthodes et des moyens autrement plus affûtés qu’un simple recensement des opinions de quelques auteurs connus (à l’exclusion, bien entendu, des autres).

Cette pseudo-histoire du silence entend ne couvrir que la période qui va de la Renaissance à nos jours. Corbin escamote complètement le fait que les humains n’ont pas attendu la Renaissance pour méditer sur le silence ni pour en réguler la pratique sociale. Du reste, il lui arrive, entre une citation de Baltasar Gracian et une autre de Fromentin, de glisser un passage de Lucrèce ou de Platon. Les méditations d’un Loyola ou d’une Thérèse d’Avila sont évidemment dérivées de celles des rédacteurs de la Bible et des Pères de l’Eglise. Ainsi, la coupure ménagée par Corbin paraît tout-à-fait artificielle.

Même si l’auteur nous rappelle que la méditation sur le silence n’est pas réservée aux seuls Occidentaux et qu’elle tient une place privilégiée dans le bouddhisme ou le taoïsme, sa description se limite, sans qu’il prenne la peine de justifier ce choix, à la culture occidentale. Mais, encore une fois, un sérieux souci de méthode et de rigueur semble absent de ce livre ; c’est ainsi que le dernier quart du chapitre intitulé « les silences de la nature » consiste en une suite d’évocations du silence … des villes chez Balzac, Julien Gracq etc.

Pour Alain Corbin, la peinture est, sans doute, par excellence l’art qui met en valeur le silence. On ne l’avait pas attendu pour le savoir et l’on admire son talent pour rouvrir là une porte largement ouverte. C’est dans ce passage du livre que ses choix et ses assertions paraissent aussi aléatoires que péremptoires, et ce qui est dit de l’art d’un Caspar David Friedrich pourrait aussi bien être dit de la production d’un Millet (par exemple). Les interprétations qu’il propose de telle oeuvre d’Odilon Redon, de Georges de la Tour, de Magritte ou d’Edward Hopper ne sont en réalité que des impressions personnelles, qu’on peut ne pas partager. C’est ainsi que, commentant, Gas, d’Edward Hopper, il parle du « silence total de l’immensité texane », alors que le spectacle de cette nuit d’été peut tout aussi bien évoquer au spectateur le bruissement d’innombrables insectes, l’approche bruyante d’un trente tonnes, etc. On pourrait d’ailleurs aisément soutenir, exemples judicieux à l’appui qu’un des objectifs majeurs de la peinture, tout au long de son histoire, est de nous suggérer toutes sortes de bruits ! La Liberté conduisant le peuple, d’Eugène Delacroix, pour ne citer que cet exemple, n’est pas spécialement un tableau évocateur de silence. Le livre revient d’ailleurs à plusieurs reprises, mais trop mollement, alors qu’il s’agit d’une piste particulièrement, intéressante, sur le rapport dialectique qui est celui des hommes au silence. Le silence désiré peut très rapidement se muer en silence pesant, insupportable.

Un des passages les plus curieux du livre est celui où Corbin prétend donner une valeur de preuve à une expérience personnelle vécue dans un musée des Etats Unis : selon lui, le silence régnant dans les salles devrait immanquablement faire mieux ressentir la qualité de silence dégagée par telle oeuvre exposée ; pourquoi pas, en effet, mais on pourrait tout aussi bien soutenir que le léger brouhaha engendré par de nombreux visiteurs peut inciter tel spectateur à une concentration plus grande. C’est personnellement ce qui m’est arrivé plus d’une fois.

Au total, ce qu’on retient de ce livre quelque peu bâclé et, en tout cas, très inférieur aux promesses de son titre, c’est le plateau de citations et de références, essentiellement littéraires, qu’il nous propose, sorte de mise en bouche apéritive, à défaut de nourritures plus substantielles. Si bien que la partie la plus solide de l’ouvrage, c’est à coup sûr sa bibliographie. Incitations à lire ou à relire, ces variations scientifiquement inexistantes atteignent au moins cet objectif.


Additum -

Relisant quelques uns des passages d'auteurs célèbres cités par Corbin dans son livre, je m'avise qu'aucun ne s'intéresse aux conditions physiques et physiologiques de notre perception du silence, étroitement corrélée aux limites de nos capacités auditives. Dès qu'on en prend conscience, leurs considérations, souvent nimbées d'une prestigieuse notoriété, sont ravalées au rang d'illusoires platitudes. Je lisais justement ce livre, assis au rebord de ma crête favorite ; seuls me parvenaient, dans un espace de quelques dizaines de mètres, le bruissement des ramures au-dessus de moi, le pépiement de quelques oiseaux ; de la plaine en contrebas montait le bruit de quelque engin à moteur et, haut dans le ciel, un avion marquait son passage d'un ronronnement continu ; au-delà, et jusqu'à l'horizon borné par les montagnes bleues des Maures, de la Sainte-Baume et des confins marseillais, ne me parvenait absolument aucun bruit, et ces vastes espaces, en effet, pouvaient apparaître comme les territoires du silence. Mais en réalité, il n'en était rien. Le monde, à la vérité, est excessivement bruyant et seules les étroites limites de nos capacités perceptives nous font croire le contraire. On ne peut  célébrer le silence, supposé auguste, des forêts, comme l'ont fait, en toute naïveté, tant d'écrivains romantiques ou assimilés tels, que parce qu'on n'entend pas l'inépuisable cacophonie des multiples bruits discordants qui en émanent. On imagine aisément la déception horrifiée des moines venus quêter le silence dans quelque Trappe s'ils étaient capables d'entendre, venu du cimetière jouxtant l'église, le vacarme d'innombrables insectes nécrophages en train de se repaître des cadavres de leurs frères. Crunch crunch. A coup sûr, les méditations d'un Victor Hugo sur la tombe de Léopoldine en eussent été changées, et le commerce automnal des chrysanthèmes en pâtirait certainement. Notre quête d'un silence intérieur propice à l'élévation spirituelle n'est possible que parce que nous n'entendons pas les multiples bruits de nos organes -- battements du coeur, circulation du sang, froissements divers, etc. -- et le moindre gargouillis intestinal la rend fortement problématique. Défense de péter pendant la prière du soir ...


( Posté par : Onésiphore de Prébois , avatar eugènique agréé ) 

Edward Hopper, Conversation at Night

Edward Hopper,  Gas