dimanche 30 octobre 2016

Mon idée de la nation

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C'est à la fin du XVIIIe siècle, avec la Révolution française, qu'en un laps de temps assez court le sens du mot nation a nettement changé. Nation est emprunté au latin natio, qui contient le radical du verbe latin nasci = naître, et qui signifie naissance puis, par métonymie, l'ensemble des individus nés dans un même pays. Nation ne renvoie donc, à l'origine, à aucune organisation politique clairement définie ; ses équivalents, en français moderne, sont peuplade ou ethnie . Au XVIIe siècle, le mot peut désigner aussi l'ensemble des individus liés par une communauté d'intérêts, d'ordre professionnel notamment. C'est peut-être par ce biais qu'on est arrivé au sens moderne.

Ce sens moderne, c'est donc la Révolution qui l'invente, en faisant de la nation une entité politique d'abord identifiée au tiers-état (Siéyès), au peuple révolutionnaire. Un arrêté du 23 juillet 1789 la définit officiellement comme la " personne juridique constituée par l'ensemble des individus composant l'Etat ".

Au milieu du XIXe siècle, Ernest Renan propose une définition de la nation qui vise à concilier le sens ancien et le sens moderne, la nation comme communauté unie autour d'un héritage et la nation comme ensemble d'individus liés par un contrat librement consenti. "Une nation, écrit-il, est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.

Depuis cette époque le sens du mot nation, selon les auteurs et les préférences politiques, navigue entre son sens ancien, avec ses connotations spatiales, ethniques, culturelles, linguistiques aisément fondues dans une notion d'héritage, et le sens exclusivement politique fixé par les Révolutionnaires. Ces derniers temps, on a assisté à un regain de faveur du sens ancien, comme le montre le tapage fait, à droite surtout,  autour de l'identité nationale, de notre "héritage judéo-chrétien". Les mêmes tiennent le fait d'être nés dans le pays comme un élément essentiel de cette identité nationale en mal de définition claire, en oubliant que, naguère, ils ont ardemment défendu le droit du sang contre le droit du sol.

En ce qui me concerne, j'opte clairement pour la définition fixée par les Révolutionnaires. En conséquence, être Français ne signifie rien d’autre, pour moi qui suis dans ce cas, qu’avoir dans mon portefeuille une carte nationale d’identité, et jouir des droits, être assujetti aux devoirs afférents, droits et devoirs d'ordre exclusivement politiques. Rien d’autre. Et surtout rien d’affectif. Rien en termes d’héritage. Rien en termes de fidélité. Mon approche de l’identité nationale est seulement rationnelle et politique.

Le fait d'être citoyen français  m’assure des avantages qui, pour moi, au jour d’aujourd’hui, l’emportent sur les inconvénients. Parmi mes droits de citoyen français figure celui de renoncer, si je le veux et quand je le veux, à la nationalité française. Ainsi que d’en solliciter, éventuellement, une autre. Ou de n’en solliciter aucune. Mes droits et devoirs humains l’emportent sur mes droits et devoirs nationaux puisque, avant d’être Français je suis homme, étant en cela disciple de Montesquieu, et non de Renan.

" Rien d'affectif. Rien en termes d'héritage. Rien en termes de fidélité "... Quelqu'un à qui je me suis ouvert de cette position m'a fait l'objection suivante : " Il est impossible d’être indifférent au lieu où vous avez grandi et à la langue dans laquelle vos parents vous ont parlé depuis la naissance. Sauf rejet réactif bien sûr, mais c’est encore de l’affectif. " . Je me suis amusé à lui répondre en m'inventant la biographie suivante :

" -- né en Israël, abandonné à la naissance par mes parents biologiques, j’ai été « élevé » dans un orphelinat israélien. De ma langue « maternelle », l’hébreu, je conserve le vague souvenir d’un idiome rugueux, peu poétique, peut-être parce que la surveillante qui m’avait en charge, d’origine allemande, s’adressait à moi en des termes dénués de douceur (" Komm ! " " Schnell ! ", " Raus ! " etc.). Du pays de ma naissance, je garde le souvenir d’un trou du cul du monde pierreux, en tous points semblable à la description que fait Voltaire de la Judée dans son  Dictionnaire philosophique . A l’âge de huit ans, j’ai été adopté par un couple de Français qui m’ont emmené vivre dans un trou du cul du monde bétonné, en banlieue parisienne. Dans les premières années de mon séjour parisien, je n’ai entretenu avec la langue française que des rapports utilitaires (« J’ai envie de pisser. Où sont les chiottes ? » , « T’as pensé à acheter du papier Q. à Auchan ? »).
  Comme beaucoup d’enfants abandonnés, j’ai mené des recherches sur mes parents biologiques. Recherches couronnées de succès (si je puis dire). Je suis le fils des amours illégitimes ( et contre nature) d’un rabbin et d’une Arabe palestinienne. En fait, je suis l’enfant d’un viol. A l’époque, l’affaire fut étouffée par les autorités judiciaires, de concert avec les autorités religieuses. L’on crut pouvoir acheter le silence de la victime en lui versant un « dédommagement ». Ces circonstances dramatiques expliquent sans doute en grande partie mes blocages affectifs et intellectuels (par exemple l’irrépressible envie de rigoler quand j’essaie de lire l’Ancien Testament).
Mon père, le rabbin Moshé ben Moshé, est mort en Arabie Saoudite où il s’était installé après s’être converti à l’islam whahabbite (ce qui ne m’étonne qu’à moitié). Ma mère, émigrée aux Etats-Unis sous un faux nom, aurait épousé un magnat de l’informatique, ce qui sera difficile à vérifier, vu que l’intéressé refuse toute collaboration avec l’enquêteur car sa femme (celle du magnat, pas celle de l’enquêteur), recrutée par Daech et partie pour la Syrie, se serait récemment fait exploser (à vérifier aussi, ce qui sera difficile, vu que personne ne semble s’être soucié de récupérer les restes).

 Je possède la double nationalité : française et israélienne. de sorte que, si ça part en sucette en Israël, je reste au chaud (relativement) en France, et que si ça part en sucette ici, je peux (en dernier ressort) me tirer en Israël. "

On voit que, relativement à mon sentiment d'identité antionale, les circonstances de ma biographie fantasmée réduisent au strict minimum les facteurs affectifs !

Plus sérieusement, je suis persuadé qu'il est sain de réduire le concept de nation à sa définition exclusivement politique. Ce choix a la vertu d'écarter les vains débats sur notre introuvable "identité nationale" et notre héritage culturel, quelle que soit la définition (introuvable elle aussi) qu'on en propose ; il évite aussi (surtout ?) de préserver ce qu'il y a de positif et d'ouvert sur l'avenir dans le concept de nation, en évitant de confondre la nation avec la patrie.

















mardi 25 octobre 2016

En lisant " La Montagne magique " (1)

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1/ J’ai beau n’avoir aucune compétence pour en juger, je n’en trouve pas moins globalement très réussie, malgré quelques choix de détail assez étranges, la nouvelle traduction de la Montagne magique, de Thomas Mann, par Claire de Oliveira. Il est vrai que je sors du moins descriptif  des romans de la rentrée, Crue , de Philippe Forest. Ici, c’est le contraire : furieusement descriptif et concret ; accompagnant Hans Castorp, le personnage principal, c’est fou ce que, dès l'arrivée au sanatorium du Berghof, l'on voit, ce que l'on sent, ce que l’on mange, ce que l’on entend. On n’a pas attendu, pour être pris au piège de ce roman magique, la page 94 où la jeune Ottilie, désespérée d’être guérie, se refuse à quitter l’établissement car, dit-elle, c’est la qu’est sa vie. Merveilleux microcosme qui vous ferait presque regretter l’invention de la streptomycine qui rendit le sanatorium inutile. Quelle allègre, quelle joyeuse leçon de vie !, me dis-je, un peu prématurément peut-être, parvenu à la fin du quatrième chapitre.

2/ Conversation entre les deux cousins et l'écrivain (?) Settembrini :

" -- Cette tendance à la régression, reprit Settembrini en soulevant son parapluie au-dessus de la tête d'un passant, ce penchant qu'a l'esprit de revenir aux idées de ces temps obscurs et tourmentés [...] "

-- ça, il fallait le trouver ; ça, il fallait le placer ; je veux dire cette notation "en soulevant son parapluie au-dessus de la tête d'un passant" qui s'insère dans le discours que tient à ce moment Settembrini à ses deux interlocuteurs. C'est le genre de détail qui ravit le lecteur et que même un cinéaste doué, je pense, n'aurait pas trouvé. Coup d'oeil d'une vivacité magique. Avant d'écrire la Montagne magique, Thomas Mann avait lui-même fait un séjour en sanatorium à Davos. On peut penser que nombre de ces détails pris sur le vif, il les avait auparavant recueillis dans des carnets. A moins qu'il ne les ait empruntés à ceux de sa femme, qu'il était venu voir au sana.

3/ Extrêmement séduisantes sont les descriptions de choses vues ; c'est qu'elles sont toujours en situation, vues par le regard du personnage principal dont la description suit le mouvement. Ce n'est pas tout-à-fait l'abandon du point de vue du narrateur omniscient, mais ça s'en rapproche vraiment beaucoup ; par exemple :

" Après avoir suivi un temps, vers l'axe de la vallée, une route aux maisons éparses, parallèle à la voie ferrée, et pris à gauche en traversant les rails étroits puis un cours d'eau, ils montèrent au trot un chemin carrossable en pente douce, jusqu'aux côtes boisées : là, sur un petit plateau herbu en surplomb, un bâtiment tout en longueur, à la façade orientée au sud-ouest, surmonté d'une tour à coupole, avec quantité de balcons couverts qui, de loin, lui donnaient l'aspect troué et poreux d'une éponge, était en train d'allumer ses premières lumières. Le jour déclinait vite. les pastels du couchant qui avaient, l'espace d'un instant, avivé l'uniforme couverture nuageuse, s'étaient déjà ternis, et la nature se trouvait dans cet état transitoire incolore, inanimé et morose, précédant de peu la vraie tombée de la nuit. La bourgade encaissée, qui s'étirait et ondulait un peu, se mit à s'éclairer de toutes parts, au fond comme sur les deux versants, çà et là, surtout sur l'avancée à droite, aux constructions étagées en terrasses. A gauche, des sentiers grimpaient dans les prairies en pente, et se perdaient dans le noir opaque des forêts de conifères. Plus loin, derrière l'extrémité de la vallée qui se resserrait, le décor des montagnes arborait un sobre bleu ardoise. Comme le vent s'était levé, la fraîcheur du soir était sensible".

On est évidemment aux antipodes de la technique balzacienne, dont la description de la pension Vauquer au début du Père Goriot, constitue l'exemple classique (on la retrouve chez Stendhal, au début de Le Rouge et le noir). La description balzacienne propose un état des lieux à valeur généralisante, indépendante qu'elle est du temps (et notamment du temps qu'il fait). Ici au contraire, toute description est étroitement dépendante du moment et des circonstances. Sur l'ensemble du roman (que je n'ai pas encore lu jusqu'au bout, quel culot!), le parti assez souple adopté par Thomas Mann me paraît mixte, en termes de focalisation : certes, le narrateur ne se confond pas avec le héros (qu'il lui arrive souvent de décrire de l'extérieur, en narrateur omniscient -- focalisation zéro) mais le plus souvent son point de vue n'est autre que celui de Hans (focalisation interne). Il est probable que ce personnage est, à bien des égards, très proche de son créateur, sans que celui-ci fasse de lui son porte-parole (ce serait renoncer à toute distance critique à l'égard de sa propre évolution, idéologique et politique notamment).

4/ Non moins séduisante la découverte des hôtes de l'établissement ; pas de portrait en pied ; chacun d'eux, lui aussi, est vu en situation, au fil des rencontres de Hans ; sa surprise, sa gêne, son  attirance ou sa répulsion colorent chacune de ses approches ; ainsi se précise et s'enrichit le mystérieux et troublant personnage de Madame Chauchat. Nom qui, nous dit la traductrice dans une note était celui d'une mitrailleuse mise en service par Joffre dans l'armée française pendant la Grande Guerre ! Les regards fascinants de l'intéressée prodiguent-ils à Hans, qui tombe rapidement amoureux d'elle, la vie ou la mort ? Si c'est la mort, la thèse du professeur Krokovski qui veut que l'amour ait partie liée avec la maladie et la mort se trouverait vérifiée, et les avertissements de Settmbrini justifiés, mais je ne suis pas assez avancé dans ma lecture pour vérifier une hypothèse ni l'autre.

5/ Madame Chauchat... La traductrice signale que le nom de  Hippe, le camarade de collège de Hans ( "la Faux" ) possède une connotation proche (en rapport avec la mort) ; or le charme exercé par Hippe sur Hans enfant est proche de celui de Madame Chauchat , nom " dont les connotations félines, en français, écrit-elle, rappellent la symbolique animale du patronyme de Mme Iltis ("putois") ". Ce serait intéressant de chercher si d'autres noms de personnages ( "Settembrini" semble être du lot) sont connotés d'une façon ou de l'autre. Le titre du roman,  Der Zauberberg, rappelle celui de l'opéra de Mozart,  Die Zauberflöte ; or le personnage principal est introduit dans un univers clos, celui du Berghof (singulière anticipation !), dont les résidents, qui s'appellent eux-mêmes "ceux d'en haut" forment une communauté soumise à des règles singulières, soumis à l'autorité sans partage du conseiller aulique Behrens... Behrens = Sarastro ? Je verrais plutôt Settembrini dans ce rôle. Madame Chauchat serait-elle un équivalent de la Reine de la Nuit ? Et Hans serait alors un nouveau Tamino ? L'inspiration de Thomas Mann dans ce roman serait alors  de nature fortement parodique ... Au vrai, l' "initiation" que reçoit le personnage au cours de son séjour est sans doute plurielle,  prodiguée par des personnages différents, et comporte peut-être des aspects contradictoires. On verra bien...

6/ La première partie du roman montre à merveille combien le dépaysement, engendré par l'introduction dans un milieu spécifique suffisamment riche et déconcertant, provoque la surprise, aiguise les curiosités de Hans, le transformant rapidement , l'enrichissant, faisant de lui en une poignée de jours un tout autre homme que le jeune bourgeois privilégié, promis à une carrière sans histoire d'ingénieur naval, qu'il était avant son départ. Le roman prend ainsi le tour d'un roman d'initiation ; autant que pour  le personnage, elle vaut, bien sûr, pour le lecteur qui savoure avec Hans de multiples découvertes. Rarement la verve et la vitalité d'un récit m'auront autant grisé que dans celui-ci.

6/ Puissamment descriptif, mais non moins réflexif que celui de Philippe Forest est donc ce roman. La seconde séquence (celle des  premiers jours au sanatorium) se clôt sur une belle méditation sur l'ennui et notre vécu  du temps, thème sûrement central  déjà amorcé par les conversations entre Hans et son cousin Joachim, et qui éclaire rétrospectivement l'allégresse et la verve de ces premières pages. Pour Hans et pour nous, le temps, dans cette seconde partie du roman où le narrateur raconte les premiers jours de son séjour au Berghof, ne passe pas au même rythme qu'avant et après. Parmi les aspects de son "initiation", tout ce qui concerne l'expérience du temps est au premier plan de cette première partie. Plutôt que de temps (des horloges), il vaudrait mieux parler de durée, à la manière de Bergson, dont l'influence sur Thomas Mann est envisageable ( l'Essai sur les données immédiates de la conscience date de 1889 ). Début du chapitre V :

" Voici qu'un phénomène est sur le point de se produire, et le narrateur fait bien de s'en étonner, afin que le lecteur, quant à lui, ne soit pas interloqué. En effet, les trois premières semaines du séjour de Hans Castorp chez les gens d'en haut (vingt et un jours de plein été auxquels il aurait dû se limiter, selon les prévisions humaines) ont englouti, dans notre compte-rendu, des espaces et des quantités de temps dont l'extension ne correspond que trop à notre attente à demi avouée ; en revanche, venir à bout des trois semaines suivantes de sa visite en ce lieu nous prendra un peu moins de lignes, voire de mots ou d'instants qu'il n'a fallu, pour raconter le début, de pages et de feuillets, d'heures et de journées de labeur : c'est en un rien de temps, nous le voyons venir, que ces trois semaines vont être expédiées et ensevelies.
  Même si ce fait peut surprendre, il est dans l'ordre des choses, et conforme aux lois de la narration et de l'écoute. Car, conformément à cet ordre et à ces lois, le temps nous paraît tout aussi long ou bref, à nous qui le vivons, il s'amplifie ou diminue tout autant que pour le héros de notre histoire, ce jeune Hans Castorp inopinément accablé par le destin ; et il est sans doute utile, eu égard aux mystères du temps, de préparer notre lecteur à des miracles et à des phénomènes qui, bien différents de ce fait surprenant, surviendront en sa compagnie. "


( A suivre)





vendredi 21 octobre 2016

La boutique du photographe (4)

Rémi Colombet,  Sans titre
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lundi 17 octobre 2016

Bob Dylan nobélisé : une autre façon de situer la littérature

1392 -

17/10/2016


Sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline considère que l'attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan est un bras d'honneur adressé à la littérature américaine. "Des années, écrit-il, que sont régulièrement consignés les noms de Philip Roth, Don De Lillo, Cormac McCarthy, Russell Banks et quelques autres et non des moindres. " La position d'Assouline est claire : bien qu'auteur-compositeur-interprète de renommée internationale, dont Assouline reconnaît le prestige et l'influence, Dylan, n'ayant écrit, pour l'essentiel, qu'un nombre limité de textes de chansons, au demeurant non réunies en recueil pour la plupart, ne saurait être considéré comme un authentique et important écrivain ; en recevant le Nobel, il usurpe un privilège dont aurait dû bénéficier un écrivain digne de ce nom ; en particulier, quel que soit l'intérêt des textes de ses chansons, il ne saurait être considéré comme un poète, en tout cas pas comme un poète majeur. Assouline, en effet, ne le dit pas mais il le pense manifestement : la chanson est à ses yeux un art mineur, elle ne relève pas de la littérature, sinon de façon très marginale.

La comparaison de Dylan avec ces grands noms que cite Assouline semble écrasante, en effet, du moins à première vue. Le jury Nobel justifie son choix en le créditant d'« avoir créé dans la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique » . Peut-être. Quant à moi, je ne suis pas suffisamment féru d'anglo-américain pour juger si ce compliment tient  la route. A lire tel article publié récemment par Le Monde, il semble que oui. Il faut l'espérer car, sinon, pourquoi Dylan plutôt qu'un(e) autres des auteurs-compositeurs-interprètes, ses contemporains, tels que Joan Baez ou Leonard Cohen ? Dylan  le reconnaît lui-même, il n’aurait rien écrit ni rien chanté s’il n’y avait pas eu, avant lui, le blues, le folk song, le rock. D'autre part, le corpus de ses textes ( des chansons essentiellement ) paraît mince, comparé à l'oeuvre de tel ou tel grand romancier américain, Philip Roth ou Russell Banks par exemple. Mais Rimbaud n'aurait-il pas mérité d'être nobélisé, en dépit d'une oeuvre de dimensions réduites, mais aux qualités poétiques exceptionnelles ? Lui aussi aurait pu être récompensé pour avoir créé "de nouveaux modes d'expression poétique ". Et il est arrivé que l'on compare Dylan à Rimbaud.

Le choix de Dylan pose en tout cas une question que les membres du jury Nobel n’ont sans doute pas manqué de se poser : quelles sont les limites de la littérature ? qu’est-ce qui en fait partie ? qu’est-ce qui n’en fait pas partie. Après tout, la littérature, et tout particulièrement la poésie, n’est perçue comme un art « silencieux » que depuis une époque relativement récente. Souvenons-nous que nos troubadours et nos trouvères chantaient leurs oeuvres, avec accompagnement d’instruments ; de même dans la Grèce et la Rome antiques, dès les origines (les poèmes homériques), la poésie était chantée, psalmodiée, déclamée, avec accompagnement d’instruments ; pensons aussi aux choeurs des tragédies. Personne, d’autre part, ne conteste la valeur littéraire de bien des livrets d’opéra, de bien des scénarios de films, et encore moins celle de bien des textes de chansons populaires dans diverses cultures. Ce Nobel 2016 ouvre peut-être la porte à une redéfinition, plus large, plus complexe, de la littérature ; il en conteste en tout cas la définition actuelle.

A ce propos , Christophe Lebold, spécialiste de littérature américaine (Université de Strasbourg) déclare (Le Monde.fr) :

« J’attendais ce prix Nobel donné à un songwriter, ce n’est que justice. Cette récompense célèbre le retour aux sources de la poésie : pendant des siècles, la poésie était chantée et accompagnée de musique. Ils auraient aussi pu choisir Leonard Cohen. Avec ce Nobel, c’est la reconnaissance de toute une génération de poètes musiciens qui ont voulu s’adresser à des publics plus larges, à la suite de la beat generation, dont les auteurs ont re-oralisé leurs textes. Lou Reed disait « Je suis Dante avec une guitare ».

Plus largement, on peut soutenir que l'oralité est inhérente à la littérature, parce qu'elle est inhérente au langage : ainsi, on entend toujours le texte qu'on lit.  Du coup, tout lecteur impose au texte écrit une couleur singulière, chaque fois différente. Tout texte littéraire attend un interprète, exige un interprète pour exister, et c'est ce que nous rappellent les auteurs-compositeurs-interprètes comme Dylan.


Leurs  textes n’ont pas été écrits pour être lus silencieusement mais pour être interprétés et chantés, avec accompagnement d’instruments. Sans guitare ni contrebasse, Brassens n’est pas vraiment Brassens. Ses textes, comme ceux de Dylan, n’expriment vraiment leurs qualités que dans les conditions d’une incarnation vocale et musicale. Il va de soi que ces qualités se manifestent différemment d’une interprétation à l’autre. Il en va d'ailleurs de même pour un art dont notre tradition scolaire ne nous a longtemps proposé qu’une compréhension réductrice : le théâtre. Lire silencieusement un texte de théâtre est une approche, pour légitime qu’elle soit, toujours réductrice. Comme le soutenait Anne Ubersfeld, un texte de théâtre est toujours un livret. Fait pour être représenté, un des ingrédients (parmi beaucoup d’autres) de la représentation, il n’existe pleinement qu’à la faveur de celle-ci. Il va de soi qu’à chaque représentation, sa signification change peu ou prou. La pratique des auteurs-compositeurs-interprètes comme Dylan et celle des auteurs de théâtre nous invitent à reconsidérer notre approche de la littérature : elle est toujours un art collectif, ne serait-ce que parce que, pour exister pleinement, un texte littéraire a besoin d’un lecteur, c’est-à-dire d’un interprète. Ainsi, on ne peut fixer une signification ne varietur d’un texte littéraire, quel qu’il soit ; elle est nécessairement mouvante et aléatoire, puisqu'elle change peu ou prou à chaque lecture-interprétation. Aujourd’hui, les séances de lecture orale de poèmes ou de prose (Luchini et bien d’autres) se multiplient : tant mieux. Vive l’oralité ! Vive la littérature comme art collectif, ouvert à la musique et aux arts de l’image : merci au jury Nobel de nous l’avoir rappelé.

Les contempteurs de l'attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan contestent qu'il soit un poète : à leurs yeux, il n'est qu'un "chansonnier", un "show-man " ; la poésie pour eux, c'est autre chose, un art d'une espèce différente et supérieure. Comme si, depuis les origines, la poésie, la musique et la chanson n'avaient pas entretenu  des liens étroits, n'avaient pas constamment échangé, ne s'étaient pas mutuellement nourries. En témoignent les titres de recueils de quelques uns de nos grands poètes, les Chansons des rues et des bois, la Bonne chanson... Baudelaire inspire Duparc, Verlaine inspire Ravel. Hugo inspire Brassens, Aragon Ferré, Calaferte Maurane. Inversement la musique inspire Baudelaire. Et les célèbres ballades de François Villon relèvent bien de l'art de la chanson ... En dépit des fanfaronnades d'un Claudel dans une des Cinq Grandes Odes , affirmer l'absolue supériorité de la poésie écrite sur la musique et la chanson est une prétention absurde. Vouloir tracer des frontières étanches entre ces arts est une chimère bonne pour des pions de collège accrochés à leurs catégories comme des patelles à leur rocher. Il y a bien plus de profit à explorer leurs rencontres et leurs affinités et à en jouir.

Coller des étiquettes est une tâche réservée aux sous-fifres qui ne comprendront jamais rien à l’art. On s’en fout des frontières. La poésie, la musique, la chanson, ce sont des soeurs inséparables, elles ne cessent de s’échanger leurs secrets, leurs merveilles. On s’en fout de la prétendue primauté de la poésie, de sa prétendue spécificité, on est là pour savourer les affinités, les tendresses réciproques, les ressemblances secrètes; en art, les frontières sont dérisoires, c’est un domaine :
« où la vie afflue et s’agite sans cesse
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ».
Dylan (comme beaucoup d’autres) n’est ni un poète ni un « chansonnier » ni un « songwriter » : il est tout cela à la fois. Il mérite à nos yeux de représenter la littérature parce que, la littérature que nous aimons, la littérature vivante, c’est celle qui se moque des frontières, des catégories, des étiquettes.

Prétendre, comme le  font implicitement Assouline et quelques uns de ses supporters sur son blog, que la poésie est supérieure à la chanson me paraît une position à courte vue et, à la vérité, intenable. Je songe aux versions des poèmes du  Roman inachevé  d’Aragon chantés par Léo Ferré, qui en propose une interprétation inoubliable. Or, même si les versions écrites de ces poèmes sont antérieures aux interprétations de Ferré, il ne s’ensuit pas qu’elles leur soient supérieures. Transformés en textes de chansons par un interprète inspiré, ces poèmes acquièrent à mon sens une force d’évocation, un pouvoir émotionnels qu’on peut juger très supérieurs. Tout texte est fait pour être interprété, puisque toute lecture est une interprétation; toute interprétation ré-invente — pour le pire assez souvent, mais aussi, très souvent, pour le meilleur, le texte initial. Certains croient pouvoir affirmer , de manière dogmatique , l’incontestable supériorité de la « poésie » sur la chanson. Mais qu’est-ce que la poésie ? Rien d’autre qu’un genre (lui-même d’ailleurs subdivisé en sous-genres), un mode d’expression relativement codifié et donc distinct des autres genres. Les créateurs en font ce qu’ils veulent, y réussissent comme ils peuvent et, si la poésie était effectivement le genre supérieur qu’ils exaltent, tous les poètes seraient des génies, y compris le premier Campistron venu. Ce qui affleure aussi dans les interventions de ces croyants, c’est une pente à sacraliser le texte écrit, bien que le Verbe qui, selon la Bible, était au commencement, ait tout l’air d’avoir été proféré oralement. Tout ça — culte de l’écrit, culte du « grand » homme, hiérarchie des genres — dessine une façon de concevoir la littérature, ses rapports avec les autres arts, les modalités de la création, qui avait cours sans doute au tournant du XIXe siècle et du XXe siècle (l’époque où Alfred Nobel a inventé ses prix) mais qui est aujourd’hui dépassée. L’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan (après le précédent de Dario Fo) semble témoigner du souci du jury Nobel de faire son aggiornamento. Mieux vaut tard que jamais. On souhaiterait que quelques uns en prennent de la graine.

Cependant, ce choix du jury Nobel  est à la fois audacieux et conformiste. L’audace est d’avoir — pour la première fois — reconnu que des textes écrits pour être chantés (par leur auteur ou par d’autres) n’en appartiennent pas moins à la littérature et que leur valeur littéraire et poétique peut être grande. Ce que savaient nos ancêtres, il était temps de nous le rappeler,alors même que, pour la plupart de nos contemporains, la poésie, ce n’est pas Michel Guy (par exemple) mais (par exemple) Cabrel. Le conformisme est d’avoir choisi, pour le faire admettre, un auteur-compositeur, célèbre, certes, dans le monde entier (surtout occidental), mais dont la carrière véritablement originale et créative est achevée depuis trente ans, et dont l’influence est à peu près éteinte. J’attends, quant à moi, la première nobélisation d’un slameur.

Le slam, en effet, fait plus que préfigurer une époque où la création littéraire en général, poétique en particulier, ne sera plus obligatoirement solidaire de l'écrit, qui est encore, dans notre culture, l'objet d'une  sacralisation consciente ou, le plus souvent, inconsciente. Les techniques modernes permettent, depuis longtemps déjà de garder la trace de textes non écrits, et l'on peut très bien imaginer un créateur improvisant des poèmes, des récits ou d'autres types de discours sans les coucher sur le papier, et dont l'enregistrement des versions publiques serait confié par lui à des comédiens chargés de les restituer, les modifiant à leur tour (chaque version étant donc nécessairement différente de toutes les autres) par le coefficient personnel que leur interprétation y introduirait. Il semble que Dylan lui-même, lors de concerts récents, ne se soit pas privé d'improviser sur quelques unes de ses chansons les plus célèbres, en modifiant ainsi les paroles.

Cette décision du jury Nobel est timorée aussi parce qu’elle préserve les traditionnelles conditions d’attribution et le mythe du « grand » homme. On couronne un seul homme alors que son art est un art mixte et collectif (musiciens accompagnateurs, techniciens, participation du public). La même procédure réductrice est à l’oeuvre pour les prix scientifiques : on récompense  un individu (par exemple notre récent prix de chimie), alors que son travail et ses résultats sont le plus souvent à mettre au compte d’une équipe. De même, la création littéraire peut être conçue comme le produit d'un travail collectif, comme l'ont depuis longtemps montré les recherches de l'Ou.Li.Po et bien d'autres formes d'associations entre écrivants.

Quelle est aujourd'hui l'utilité des prix Nobel ? Ils ont été conçus, eux et leurs modalités d'attribution, à une époque de sacralisation de l'écrit et de l'individu exceptionnel, de "l'homme de génie", Victor Hugo ou Albert Einstein. Les modalités de leur attribution n'ont guère évolué depuis et n'ont guère tenu compte des changements des conditions de la création littéraire et de la recherche scientifique. Ils couronnent le plus souvent des écrivains et des chercheurs âgés, dont l'oeuvre est à peu près achevée. On ne peut guère dire qu'ils constituent une incitation à la création et à la recherche.  Prenons Modiano, par exemple : s’il avait eu le prix l’année de  Villa triste  ou de  Dora Bruder , ça aurait eu du sens ; ça aurait été une efficace incitation à découvrir un créateur en pleine maturité ; mais le Modiano vieillissant, adonné à la répétition de ses recettes éprouvées ? De même, voici plus de trente ans que Dylan vit sur le stock de ses vieux succès des décennies 70/80 du siècle dernier : qui, parmi les moins de 40 ans, les écoute encore ? Ces prix me font penser aux médailles des Jeux Olympiques, à cette différence que, dans le premier cas, les compétitions sont terminées depuis longtemps. Ils donnent lieu aux mêmes réjouissances chauvines : "on" a eu notre Nobel de littérature...

N’empêche que distinguer dans le lot des candidats celui qui aura le prix, ce n’est pas une mince affaire. Alors que, s’il existait un prix Poubelle de littérature, on n’aurait que l’embarras du choix …


Additum (12/12/2016) -

Bob Dylan n'a pas assisté à la cérémonie de la remise des prix Nobel. sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline saisit l'occasion de remettre le couvert, dans un billet furibard , où il écrit :
" Ils se sont crus cool et ils se sont ridiculisés. Et dire qu’il y en a encore dans les medias français pour juger le choix du comité Nobel « historique », audacieux et pourquoi pas subversif et radical, dans sa remise en cause salutaire du statut poussiéreux de la littérature … Quelle misère intellectuelle ! Si les Nobel ont voulu à tout prix couronner un poète, ils n’ont donc trouvé que celui-ci dans la masse internationale ? S’ils ont voulu célébrer un américain vingt-trois après avoir couronné Toni Morrison, ils n’ont donc trouvé que celui-là ? Mais qu’est ce que la poésie et l’Amérique leur ont fait pour qu’ils lui vouent un tel mépris ? "

On voit que le critique ne mâche pas ses mots. Ce disant, il prend bravement ses responsabilités, et ne cache pas qu'il considère Dylan comme un poète de seconde zone, voire de troisième ; on peut penser qu'en fait, il ne le juge même pas digne d'être qualifié de poète. Le problème, c'est que, pour étayer son jugement, il ne fournit aucun attendu. Pas la moindre référence à des textes auxquels d'autres critiques, non moins connus ni moins compétents que lui, ont reconnu de grandes qualités littéraires et poétiques ; pour eux, non seulement Dylan est un authentique poète, mais il est même un poète de premier plan. Quant à nous, modestes lecteurs, pour autant que nous en ayons la possibilité (c'est-à-dire, au premier chef, la capacité de saisir les nuances de l'anglo-américain contemporain), tâchons de juger sur pièces, c'est-à-dire sur textes.

Baron Gérard , Ossian







dimanche 16 octobre 2016

La mort sous-maîtresse

1391 -


Quand je pense à la mort, j'entends une sous-maîtresse à la voix de rogomme, au rire satardonique, canalisant le flot des impétrants , comme dans la chanson de Jacques Brel, d'un impérieux :

                                                          " Au suivant ! "



jeudi 13 octobre 2016

La beauté du monde (3)



Photo : Eugène. Cliquez sur l'image pour l'agrandir

lundi 10 octobre 2016

Je suis encore vivant !

1389


C'est, on s'en souvient, le cri lancé comme un défi par Caligula aux conjurés à la fin de la pièce de Camus. "Je suis encore vivant" : je me suis dit que la formule ne me convenait pas ; j'étais tenté de la corriger par un "Je suis toujours vivant" qui, à la réflexion, ne me convenait pas davantage. Mon cri, à moi, serait plutôt, simplement, " Je suis vivant ". Je suis vivant, ici et maintenant,  hic et nunc , entre un passé qui, même s'il date de la dernière demi-seconde, n'existe déjà plus, et un futur qui, même s'il est envisageable dans la prochaine demi-seconde, n'existe pas du tout. Seule existe la réalité présente, par l'intermédiaire de la conscience que j'en ai, conscience qui, dans l'instant présent, est d'ailleurs la seule réalité qui me soit directement accessible.

Celui que j'étais il y a une demi-seconde n'existe déjà plus ? Allons donc, dira-t-on. Or  je suis payé ( ou plutôt c'est ma mutuelle qui paye ) pour le savoir. La maladie que j'ai, et en dépit de laquelle je survis depuis sept ans, est de celles qui sont aussi redoutables par les séquelles "secondaires" qu'engendrent souvent les traitements eux-mêmes que par les effets directs de la maladie elle-même. C'est ainsi qu'il y  a deux ans, suite à une chimiothérapie un peu corsée, un scanner m'avait détecté une embolie  pulmonaire. Latente, certes, autrement je ne serais sans doute pas là pour en parler. Un caillot mal placé dans une artère pulmonaire ; la faute à la chimio qui épaissit le sang. Que le caillot se détache et hop ! la demi-seconde d'avant, vous y étiez ; la  demi-seconde d'après, vous n'y êtes plus ; c'est aussi expéditif et irrévocable que cela. C'est pourquoi la seule certitude que j'ai, c'est d'être vivant, hic et nunc.

Hier soir, au retour d'une randonnée solitaire dans le soleil et dans le vent, coup de téléphone d'une amie. Son mari est décédé la veille, à l'hôpital. Une hémorragie interne, brutale et impossible à juguler. Il avait une maladie apparentée à la  mienne. Une récidive foudroyante, sans doute. Nous avions à peu près le même âge. Nous avions exercé le même métier dans le même établissement. J'avais pour lui une grande estime et une affection que nos mésaventures communes avaient renforcée. On s'était vus il y a tout juste un mois ; il était en bonne forme. Pendant la communication téléphonique, j'éclate en sanglots ; je suis bouleversé, submergé par la douleur ; et pourtant, en moi, au fond de moi, j'entends le cri d'un autre, un cri teinté de jubilation : "je suis toujours vivant !". Moi, moi au moins, je suis vivant ! je survis ! je suis là ! Je me fais un instant l'effet d'un monstre.

Aux actualités télévisées, le même soir, j'apprends la mort de Pïerre Tchernia . Il nous aura souvent faire rire, celui-là, il nous aura souvent amusés, nous aura  souvent même captivés. C'était un homme de télévision et un cinéaste de grand talent. Pourtant, ce midi, j'ai eu fugacement le sentiment qu'une seconde mort lui était infligée. Oh, rien d'un assassinat méchant ni même mesquin. Ce qui était mis à mort, ce n'était d'ailleurs pas seulement Pierre Tchernia et ce qu'il avait représenté pour les téléspectateurs qui, comme moi, ont suivi nombre de ses émissions ; non ; c'était plutôt la télévision de ce temps-là, celle de notre jeunesse, la télévision des Tchernia, Zitrone, Mourousi et de bien d'autres, qui furent certes des gens de grand talent ; mais déjà la télévision de grand-papa. Et l'ordonnateur de la mise à mort était celui-là même qui, la veille au soir, avait rendu à Tchernia un hommage appuyé.

Car ce que j’ai vu et écouté tout à l’heure sur la 2, je crois que je n’avais jamais assisté à une séquence d’une telle qualité.  Cela a commencé par une interview éblouissante de Carole Bouquet. Celle-là, comme on dit, elle a oublié d’être bête. Celle-là, on n’a pas fini de dresser la liste des sujets qui la passionnent et sur lesquels elle est capable de tenir des propos éclairants. Et puis cela a continué par une vraie-fausse primaire entre vrais-faux candidats de droite, animée par un vrai Franz-Olivier Giesbert. Cela s’est poursuivi par un (vrai) débat entre vrais journalistes. Le tout étincelant d’intelligence, de drôlerie et de vie. Un grand morceau de télévision, organisé et animé par un incomparable maître de cérémonies : Delahousse. Quand télévision rime avec espoir : tout arrive. Dans l'article que Le Monde d'aujourd'hui lui consacre, je lis qu'à partir des années 1980, Tchernia ne reconnaissait plus la télévision qu'il avait tant aimée. Il n'aurait plus manqué qu'il la reconnût ! Le perpétuel changement est la loi de l'espace-mouvement dans lequel nous sommes pris et qui ne repasse pas les plats.

Cette séquence télévisée, ce fut pour moi l'occasion du même émerveillement qui me saisit hier dans la montagne, au spectacle d'une toile d'araignée vibrant doucement dans le soleil et la brise légère : l'émerveillement de la beauté du vivant, ici et maintenant. Je ne suis pas un nostalgique. je ne suis pas un laudator temporis acti, ressassant l'incomparable saveur de ce qui fut. Seule compte pour moi la surprise du présent, hic et nunc.

Que ma vie, que toute vie humaine, et et même le devenir de l'humanité toute entière, soit aussi fragile que toile d'araignée dans le vent m'inonde d'une émotion tendre : cela doit venir de ce que je me suis pris, dès l'enfance, d'une vive sympathie, assez difficile à expliquer, pour les petites araignées.

( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique survivant )

samedi 8 octobre 2016

La boutique du photographe (3)

Rémi Colombet, Sans titre
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jeudi 6 octobre 2016

Pour enrayer la démographie mondiale galopante : l'indemnité Cioran

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J'ai trouvé un moyen des plus efficaces pour réduire la surpopulation mondiale, qui atteint un niveau fort préoccupant :

-- il s'agirait d'imposer à tous les parents du monde, tout au long de leur vie, le versement mensuel d'une indemnité à chacun de leurs enfants. Le montant de cette indemnité pourrait être fixé à l'équivalent d'un SMIC français, soit 1500 dollars environ.

On compenserait ainsi le grave préjudice résultant de l'inconvénient d'être né. L'indemnité porterait donc logiquement le nom de celui qui l'a brillamment décrit : E.-M. Cioran.

Surtout qu'en plus aucun d'entre  nous n'a demandé à naître. Il y a donc non seulement tromperie sur la marchandise mais viande -- pardon : vente -- forcée.

Le montant mensuel de l'indemnité Cioran pourrait donc être élevé à 2000 dollars.

On imagine son effet dans les pays pauvres, et même chez nous. J'en connais qui y  regarderaient à deux fois avant de s'abandonner inconsidérément aux joies de l'engendrement.


CioranDe l'inconvénient d'être né   ( Gallimard / Folio )


( Posté par : Babal , avatar eugènique agréé )

dimanche 2 octobre 2016

La boutique du photographe (2)

            Rémi Colombet, Sans titre    


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