vendredi 30 décembre 2016

De la crèche au laraire : penser le divin autrement

1412 -


" Les dieux ne parlent pas d'eux-mêmes, ce sont les hommes qui parlent d'eux "
                                                                      ( Maurizio Bettini )


Au début de sa stimulante étude, Eloge du polythéisme, Maurizio Bettini confronte deux pratiques ritualisées, propres, l'une à la tradition chrétienne, l'autre à la religion de la Rome antique : la crèche de Noël et le lararium

Des éléments communs les rapprochent : dans les deux cas, il s'agit d'un espace délimité par un édicule, à l'intérieur duquel sont réunies des figurines (les santons de la crèche, les statuettes du lararium), porteuses d'une signification sacrée, objet de la dévotion des croyants, ceux qui croient en la divinité de l'enfant Jésus et en la sainteté de ses parents, ceux qui croient en la divinité des Lares familiares et d'autres personnages regroupés dans le lararium.

Mais d'autres aspects fondamentaux les opposent : la crèche symbolise l'adhésion de toute une société, et, au-delà, de l'humanité entière, à la divinité du Christ. A cet égard, la présence des Rois Mages manifeste la soumission et l'effacement des autres religions, dites "païennes" à la nouvelle croyance monothéiste. Dans son ordonnance même, et en dépit de son apparente "naïveté", la crèche de Noël manifeste la structure pyramidale des rapports entre le monde naturel et humain et le Dieu unique, exclusif et jaloux de la Bible.

Toutes autres apparaissent l'organisation et la signification du lararium romain, telles que les témoignages contemporains permettent de l'appréhender. En général, il contient au moins une statuette, celle du Lar familiaris, représenté comme " un jeune homme vêtu d'une tunique courte, qui s'arrête aux genoux et est visiblement resserrée à la taille. D'une main, il porte un rhyton, à savoir un vase à boire en forme de corne, et de l'autre une patera, un petit plateau pour les offrandes ". Mais, sur cette base se greffent d'innombrables variantes. " A Pompéi, les Lares sont représentés en couple, de façon symétrique, de part et d'autre de la figure du genius qui occupe le centre du laraire ". Plus étonnante pour nous est la présence d'autres personnages, qu'il s'agisse de divinités du panthéon "officiel", Cupidon et Hercule dans le laraire d'Heius décrit par Cicéron, Vénus dans celui du Trimalcion de Pétrone, ou d'humains élevés au rang de divinités, Auguste dans le laraire d'Hadrien, plusieurs philosophes stoïciens dans celui de Marc Aurèle. L' Histoire Auguste énumère les image regroupées dans les deux laraires  d'Alexandre Sévère (1ère moitié du IIIe siècle) : outre les représentations de ses ancêtres figuraient celles du Christ, d'Abraham et d'Orphée, ainsi que Virgile, Cicéron et Achille. Ainsi, le laraire offrait-il à son possesseur la possibilité de combiner sa vénération à ses ancêtres et celle qu'il  vouait à telle ou telle divinité, mais aussi à des maîtres qui avaient particulièrement influé sur sa formation spirituelle, morale, intellectuelle.

Inutile de dire que, dans le combat des Chrétiens pour effacer toute trace du paganisme dans la pratique religieuse, la pratique du laraire devait représenter l'abomination de la désolation. Dans les parties du monde où les trois expressions du monothéisme biblique se sont imposées, ce n'est pas, jusqu'à aujourd'hui, l'acceptation de la différence qui l'emporte, et encore moins le syncrétisme, mais bien plutôt l'intolérance, celle qui inspirait, par exemple, à une Oriana Fallaci l'intention de faire sauter le minaret de la nouvelle mosquée de Colle Val d'Elsa, en Toscane. En France, nous relevons tous les jours des  manifestations diverses et variées de cette intolérance, de cette incapacité à accepter la différence religieuse de l'autre, qui poussa naguère les musulmans de l'Inde à se séparer de la population hindouiste pour fonder le Pakistan.

A contrario, le laraire romain témoigne d'une remarquable aptitude à accepter les différences et à pratiquer un syncrétisme conduisant à une conception richement diversifiée du divin. Au point qu'il nous offre toujours un repère pour nous aider à vivre notre spiritualité, à en concilier les diverses tendances, attirances, obédiences, reconnaissances. Plus d'un parmi nous serait bien inspiré de se constituer son laraire personnel, d'y faire ses dévotions, d'y  apporter ses offrandes, d'y méditer à loisir. Puissant moyen de s'arracher à la solitude, de se sentir relié. Au-delà des différences entre crèche chrétienne et laraire polythéiste, je distingue au moins un commun propos de glorifier et vénérer la vie par-delà la mort.

En tout cas, la pratique du laraire démontre, parmi d'autres décrites dans le livre de Maurizio Bettini, la souplesse et la productivité religieuse du polythéisme. Peuvent être élevés au rang de divinités non seulement des êtres humains (ce fut le cas, en particulier, des empereurs romains), mais aussi des entités morales ( Honos, Fides etc.).

Et puisqu'en ces matières, il faut, je le sens bien, prêcher d'exemple, je m'en vas me l'aménager, le mien, de laraire. Riche d'images et de souvenirs il sera ; et son espace, ce sera ce blog, au fil d'une série de billets, dont je n'ai pas encore trouvé le titre ; mais ça ne saurait tarder. Je choisirai librement, au gré de mes inspirations, qui et quoi j'aurai décidé d'élever au rang de divinités (ma mère et mon père, mais aussi quelques uns de mes chats et, pourquoi pas, quelques arbres, montagnes et rivières). Je chanterai leurs louanges en des psaumes que je composerai (paroles et musiques) et organiserai tout un rituel en leur honneur. Il va de soi que je déciderai tout aussi librement d'éjecter de mon laraire telle ou telle divinité déchue par un décret souverain de mon libre arbitre. Ainsi me fabriquerai-je une religion ludique, à géométrie variable, éminemment personnelle, et d'ailleurs révocable en totalité à chaque instant. Il est clair, en tout cas, que les divinités non reconnues par moi, telles que  Yahvé, Dieu le Père ou Allah, ne figureront jamais dans mon panthéon personnel. Car, tel le Sénat de Rome, je désigne en toute souveraineté qui est digne d'être considéré et vénéré par moi comme un dieu. Et ce ne sera certainement pas l'un de ces  grotesques usurpateurs de la prérogative des humains de créer leurs dieux. Allez, Yahvé, Dieu le Père, Jésus, Allah, rentrez dans le rang : c'est l'homme qui a fait de vous des dieux, c'est lui votre inventeur, comme il inventa Osiris, Jupiter ou Odin. Vive le polythéisme !


Maurizio BettiniEloge du polythéisme, traduit par Vinciane Pirenne-Delforge  (Les Belles Lettres)

Le laraire de Rezé  (musée Dobrée)

lundi 26 décembre 2016

Antoine, le surf, la vie

1411 -


Le 20 juillet 2010, sous le titre Art du surf, art de vivre, j'ai mis en ligne ce billet sur un autre blog. Je l'offre à nouveau aujourd'hui, gage d'affection et de mémoire, à celui qui me l'avait inspiré. 


Longtemps, je ne me suis pas intéressé au surf. J'y voyais un  amusement de plage, un peu plus sportif que d'autres, un peu plus à la mode.

C'est le film d'un passionné de surf qui  m'a ouvert les yeux sur des aspects du surf inconnus de moi. Il est l'auteur de films sur cette discipline, dont un tourné au Maroc, et que je trouve remarquable.

Les surfeurs sont les rois d'un espace bien particulier, qui est cette bande de quelques centaines de mètres tout au plus, où  les vagues prennent de la hauteur et de la puissance, avant de déferler et de rouler sur les plages. Sorte d' interface entre la terre et la mer. Ce n'est plus la mer libre, la mer des bateaux, et ce n'est pas encore la terre. Espace contraint, espace violent, espace difficile qu'il s'agit de maîtriser, en quelques poignées de secondes, pour y décrire des arabesques et des figures audacieuses et pures. Dans un présent intense, le surfeur déploie son art acrobatique et raffiné, cousin des arts de la danse et du cirque, poursuivi par l'écume, surplombé par le rouleau, sur la soie verte de l'eau.

L'art du surf est à la fois la mise en oeuvre et la métaphore d'un art de vivre, l'art de vivre pleinement, intensément l'instant, à la frontière entre le passé et l'avenir, entre ici et là-bas, entre soi et les autres, entre soi et soi, avec élégance et rigueur. Qui peut se vanter de maîtriser sa vie dans l'instant, qui sait marier dans l' instant la volonté et le hasard, aussi bien que les artistes du surf ? Et sans doute seuls les meilleurs d'entre eux savent que le hasard est toujours le bienvenu, aspirent à le rencontrer et à l'affronter. Hasard de la vague, hasard de la vie...


( Posté par : SgrA° )





Que nous adhérions, d'une façon ou d'une autre, à l'idéalisme platonicien, ou que, comme moi, nous penchions vers un monisme matérialiste, notre coeur sait que Platon a dit, sur la perte d'un être cher, tout ce qu'il vaut de dire, dans la dernière scène du Phédon :

Jusque là nous avions eu presque tous assez de forces pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et quand il eut bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Moi-même, j'eus beau me contraindre ; mes larmes s'échappèrent à flots ; alors je me voilai la tête et je pleurai sur moi-même ; car ce n'était pas son malheur, mais le mien que je déplorais, en songeant de quel ami j'allais être privé. Avant moi déjà, Criton n'avait pu contenir ses larmes et il s'était levé de sa place. Pour Apollodore, qui déjà auparavant n'avait pas un instant cessé de pleurer, il  se mit à hurler et ses pleurs et ses plaintes fendirent le coeur à tous les assistants, excepté Socrate lui-même. " Que faites-vous là, s'écria-t-il, étranges amis ? Si j'ai renvoyé les femmes, c'était surtout pour éviter  ces lamentations déplacées ; car j'ai toujours entendu dire qu'il fallait mourir sur des paroles de bon augure. Soyez donc calmes et fermes. " En entendant ces reproches, nous rougîmes et nous retînmes de pleurer.

... alors je me voilai la tête et pleurai sur moi-même ; car ce n'était pas son malheur, mais le mien que je déplorais, en songeant de quel ami j'allais être privé ...


Les films et vidéos d'Antoine Revel-Mouroz sont disponibles sur YouTube. 



dimanche 25 décembre 2016

Haie d'honneur

1410 -


Selon France Bleu Bourgogne, 700 collégiens d'un patelin du coinsteau ont récemment gratifié d'une haie d'honneur leur prof de gym pour son départ en retraite.

Peuh ! Lors de ma prise de retraite, voici un nombre d’années suffisant pour qu’il y ait prescription, j’organisai moi-même une haie d’honneur avec huit cents galopins que j’avais honorés de mes intromissions pédagogiques.

« Vous avez intérêt à y être, tas de petits enc…, leur intimai-je, sinon j’en parlerai à vos parents ». Tu penses s’ils se firent prier. En gage d’affection et de reconnaissance, chacun me téta (1) au passage tandis que les autres entonnaient la Marseillaise.

Note 1 -  au doigt (d'honneur).

( Posté par : Onésime Paidofiloche, avatar pédagogique honoraire )

Si tu veux plusse de confidences, fais-moi un pompier

dimanche 18 décembre 2016

Le chat de Schrödinger, c'est moi !

1409 -


N.B.  - Ces réflexions complètent celles du billet mis en ligne le 08/03/2014  sous le titre Le chat de Schrödinger et moi.



Dans La physique quantique, opuscule publié naguère dans la collection Dominos de Flammarion, Etienne Klein décrit en ces termes l'expérience de pensée imaginée en 1935 par Erwin Schrödinger, un des pères de la mécanique (ou physique) quantique :

" Imaginons, dit Schrödinger, un appareil capable de détecter l'émission d'une particule qu'un atome radioactif émet lorsqu'il se désintègre ; imaginons aussi une  boîte, et à l'intérieur de cette boîte plaçons un chat ; ajoutons à tout cela un dispositif conçu de telle sorte que, si l'émission de la particule issue de la désintégration a lieu, alors un marteau s'abat sur une fiole contenant un gaz mortel et la casse, ce qui provoque aussitôt la mort du chat. Ces  différents appareils étant mis en place, refermons la boîte. Le vecteur d'état [...] du système complet (boîte + chat + marteau + fiole) est très complexe puisque ce système contient un très grand nombre de particules, mais il est nécessairement du type  a + b . Plus précisément, il est la superposition de l'état atome désintégré- marteau baissé-fiole cassée-chat mort et de l'état atome non désintégré-marteau levé-fiole intacte-chat vivant. Tant qu'aucune observation n'a été faite, le chat est donc dans un état incertain, ni mort ni vivant. Pareille situation est difficile à concevoir du strict point de vue existentiel. "

La physique quantique est une physique probabiliste. L'expérience de pensée imaginée par Schrôdinger fait comprendre que, tout au moins dans le domaine de l'infiniment petit, tant qu'on n'a pas fait une mesure sur un système (par exemple un atome et son cortège d'électrons), on ne peut rien assurer de la réalité de ce système. Tout au plus peut-on conjecturer que ce système se trouve dans un de ses états possibles, selon divers degrés de probabilités. " Tant qu'on ne fait pas de mesure, écrit Etienne Klein, les propriétés ne sont connues que par la probabilité qu'une éventuelle mesure donne telle ou telle valeur .  [...] L'objet physique perd les attributs de pleine permanence qu'il possédait en physique classique, et cela remet en cause l'objectivité traditionnelle. "

Etienne Klein écrit que l'expérience de pensée de Schrôdinger est à la limite du canular. C'est sans doute que, dans la même boîte, le physicien autrichien avait réuni un représentant du monde microscopique (l'atome) et un représentant du monde macroscopique (le chat). En principe, les règles qui valent pour le premier ne valent pas pour le second. Tel n'est pas mon avis. La fiction imaginée par Schrödinger  suggère irrésistiblement, selon moi, que, contrairement à l'opinion courante qui voudrait opposer le monde microscopique (celui de l'atome dans tous ses états possibles, dont on dit alors que tant qu'une observation n'a pas tranché en faveur de l'un ou de l'autre, ils sont superposés) au monde macroscopique, représenté par le chat, nous sommes, face au monde macroscopique au sein duquel nous sommes plongés, dans la même situation qu'un physicien tentant de mesurer un système atomique. Tant que nous n'avons pas fait d'observation sur ce "réel" environnant, nous ne pouvons, en toute rigueur, rien en dire. Cependant, on sait que ce n'est pas ainsi que les choses se passent puisque, cédant à l'illusion d'être en contact direct et permanent avec le réel environnant, nous ne cessons, avec une coupable assurance, de formuler des jugements sur son existence et sur son état, pariant imprudemment sur une relative permanence de cette existence et de cet état. Ce faisant, nous oublions, si tant est que nous l'ayons jamais su, que nos sens ne sont pas autre chose que des instruments d'observation et de mesure qui nous permettent incessamment d'obtenir des informations sur le monde, informations en quantité restreinte, valables seulement pour un point x de l'espace et du temps, et dont la fiabilité est d'ailleurs sujette à caution. De plus, de même qu'en physique quantique, il est impossible de dissocier l'objet observé du moyen de l'observer, de même nos sens ne nous donnent pas accès à un réel extérieur objectivement séparable d'eux : c'est la conscience que j'en ai qui lui donne sa forme, laquelle peut varier d'un observateur à l'autre. Il y a longtemps que Schopenhauer l'a montré : le monde "extérieur" n'est rien d'autre que la représentation que j'en ai. Ce matin, la secrétaire de mon dentiste indiquait par téléphone à une cliente les détails qui lui permettraient de repérer le cabinet où elle devait se rendre pour la première fois. Parmi ces détails figuraient les volets verts du bâtiment. Sur ce le dentiste s'étonna : "Les volets verts, dites-vous ? Mais ils sont bleus. ". Pour ma part, je les avais vus bleus aussi.

Pour autant, il serait imprudent de qualifier d'erreur la perception de la secrétaire. il serait plus juste de considérer que si, dans leur immense majorité, nos semblables verraient  ces volets bleus, cela ne  veut pas dire pour autant qu'ils le sont effectivement. Le fait de les voir verts plutôt que bleus n'implique pas nécessairement que la personne qui les voit ainsi  souffre d'un trouble oculaire ; on peut penser qu'un petit nombre de gens partagent cette perception et se dire que, si les facultés oculaires de la majorité sont réglées d'une certaine façon, celles d'une minorité le sont d'une autre. Affaire de statistiques et de probabilités. Après tout, nous savons bien que nos sens ne perçoivent pas l'ultraviolet ni l'infrarouge, mais peut-être certains sont-ils capables de franchir ces limites imposées au plus grand  nombre. De même, le daltonisme n'est un handicap physique que pour autant que la pratique sociale repose sur la perception des couleurs de la majorité.

Si j'observe un objet du monde quelconque, tant que je l'observe, j'obtiens un certain nombre d'informations sur son état -- et seulement ces informations-là, à l'exclusion d'une foule d'autres --, mais dès que je m'éloigne et que je le perds de vue, je devrais m'interdire d'affirmer sur lui quoi que ce soit de certain. Le principe d'incertitude de Werner Heisenberg vaut autant pour le monde macroscopique que pour celui des particules "élémentaires". Une revue scientifique titrait, il y a peu, en couverture : " Est-ce que la lune existe si nous ne la regardons pas ? ".

L'autre jour, je me suis retrouvé, une fois de plus, dans le tuyau  d'une machine sophistiquée appelée tep-scanner . Il s'agissait d'observer et de mesurer l'état de certaines parties de mon corps. Pendant les trois jours où j'ai attendu les résultats, je me suis senti dans une situation analogue à celle du chat de Schrödinger : à la fois en bonne santé et malade. Du reste, les résultats tirés de l'observation des images prises par l'appareil ne valaient strictement que pour le très bref instant où elles avaient été prises. Depuis, je n'ai pas cessé (l'intérieur de mon corps n'a pas cessé) d'être dans des états superposés, que seul un calcul de probabilités, effectué par les médecins, peut approximativement distinguer.

"Comment vas-tu ? ", me demandait tout-à-l'heure cette amie qui connaît mes difficultés de santé. -- Bien, lui ai-je répondu. Mais qu'est-ce que j'en savais ? Tout au plus aurais-je dû lui répondre : couçi-couça. C'est d'ailleurs la seule réponse qu'on devrait jamais donner. Mais quand il s'agit d'évoquer  la santé  et même l'existence, des gens que nous connaissons personnellement et aimons, le langage courant est orienté par d'inconscientes préoccupations apotropaïques, performatives, saturées d'affectivité.

Rejoignant et confirmant certaines intuitions philosophiques, la physique quantique dénonce l'illusion de notre permanence au sein d'une permanence du monde tout aussi illusoire, alors que notre lot, comme aussi celui du monde, est l'impermanence. Mais sans doute cette illusion fait-elle partie des conditions qui nous permettent de vivre. Tout l'effort des humains, depuis toujours, n'est-il pas d'introduire  dans le monde, dans la société, dans leur existence individuelle, de la permanence, antidote à l'impermanence d'un réel qui ne cesse de se dérober à leur prise ?

Cette tension dialectique mystérieuse entre impermanence et permanence fait toute la beauté de l'amour. Comme cette secrétaire qui voyait verts les volets que tout le monde voit bleus, l'amoureux découvre chez l'être aimé des merveilles qu'il est peut-être seul à voir mais qui n'en existent pas moins et qu'il se découvre la vocation de proclamer. Dès que je l'ai connue, la noblesse de ses traits, reflet de ses pensées, la grâce de son port, l'éclat profond de ses grands yeux sombres m'ont conquis pour toujours. Ses ancêtres sont, pour une part, originaires du Sud de l'ancienne Russie, et  j'ai reconnu un jour son visage dans celui des anges peints par Andreï Roublev. Je suis porteur d'une vérité d'elle, d'un état d'elle, état délectable qu'elle ignorait probablement elle-même. On sait combien les femmes sont souvent étonnées de l'admiration émerveillée que leur voue l'amoureux, comme si elles ne parvenaient pas à se défendre du sentiment de ne pas la mériter.

Au début d'un chapitre de son petit livre, intitulé Un réel qui se dérobe, Etienne Klein cite une phrase de Valère Novarina, tirée de La Chair de l'homme :

" Je respecte beaucoup le réel, mais je n'y ai jamais cru ."

Voire ... Faut-il croire au réel ? Insaisissable et pourtant saisissable. Toujours changeant et pourtant, là, le voilà, tel qu'en lui-même ? Tel qu'en tout cas il appartient à chacun d'entre nous de le porter à l'existence.


Etienne KleinLa Physique quantique   ( Dominos / Flammarion )


( Posté par Félix , avatar eugènique félidé )



vendredi 16 décembre 2016

dimanche 11 décembre 2016

De l'intelligence

1407 -


Qu'est-ce que l'intelligence ? Pour éclairer notre lanterne, consultons  l’article « intelligence » du  Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey. Après avoir rappelé que le mot vient du latin « intelligentia » qui désigne la faculté de connaître et de comprendre, l’auteur indique que, depuis le XVIIe siècle, le mot désigne la qualité d’un être capable de comprendre.

La qualité d'un être capable de comprendre ? Mais de comprendre QUOI au juste ? Les tests de Q.I. ont cet inconvénient de nous faire croire que l'intelligence est une faculté indépendante de l'objet qu'elle s'attache à comprendre. Pourtant, ces tests sont fondés sur la capacité d'un sujet à comprendre telle ou telle chose,  à l'exclusion de toutes les autres ; ils mesurent toujours l'intelligence de quelque chose de précis.

Ainsi, en dépit de tous les tests de Q.I. du monde, l’intelligence comme don indépendant de tout le reste,  ça n’existe pas. On oublie toujours que, lorsqu’on fait preuve d’intelligence, c’est qu’on a (à un moment donné) l’intelligence DE quelque chose, et seulement de cela. Cette capacité, on ne la possède pas une fois pour toutes ; un enfant de cinq ans peut avoir de certaines choses une intelligence qu’il ne possèdera plus dix ans plus tard ; on n’a pas non plus la même intelligence que son voisin ; un vagabond, adepte de l’école buissonnière, aura une intelligence de certains aspects du monde naturel qui passeront toujours au-dessus de la tête d’un docteur ès lettres. Certains romans de Giono montrent très bien ça.

Simone Weil écrit, dans La Pesanteur et la grâce :

" Il n’y a rien de plus proche de la véritable humilité que l’intelligence. Il est impossible d’être fier de son intelligence au moment où on l’exerce réellement. Et quand on l’exerce on n’y est pas attaché. Car on sait que, deviendrait-on idiot l’instant suivant, et pour le reste de sa vie, la vérité continue à être. »

L’intelligence comme grâce de l’instant. Intelligence DE quelque chose, à un moment de notre vie. Rien de plus opposé à une conception de l’intelligence comme don, mesurable par QI que cette description de l’intelligence par Simone Weil. Rien n’est jamais donné à l’homme une fois pour toutes, et surtout pas l’intelligence. A chaque fois, tout est à refaire. Ce qui n’invalide pas l’exercitatio. Au contraire.

Nous, humains, sommes très fiers de la supériorité de notre intelligence sur celle des autres êtres vivants. Mais que savons-nous de l'intelligence des animaux ? Pour ma part, je suis persuadé que l’intelligence de mon chat le rend capable de comprendre des tas de choses que je ne comprends pas (ou que je comprends autrement). Oui, l’intelligence est un mystère, infiniment subtil. Elle n’est pas l’apanage exclusif de l’être humain. Elle est partout dans le monde vivant, et peut-être même au-delà.

Cette méconnaissance des capacités et des formes d'intelligence chez les autres espèces vivantes vient aussi que nous attachons un prix sans doute excessif à l'intelligence rationnelle et abstraite. Pourtant, nous savons qu'existe l'intelligence du coeur, qui a peu à voir avec la rationalité. Il est clair que, dans bien des cas, l’aptitude à la sympathie, à l’empathie est une condition sine qua non de l’intelligence.

Il existe aussi une  intelligence du corps. Elle est tout autant une affaire de neurones que l’intelligence des raisonnements mathématiques. Je ne vois pas pourquoi l’intelligence d’un footballeur supérieurement doué dans sa partie, j’entends l’intelligence de ses mouvements et de ses gestes, l’intelligence de leur efficacité et de leur beauté, devrait être placée au-dessous de celle d’un prix Nobel de physique, éminente dans sa partie, mais dans sa partie seulement. Cette intelligence de son corps dans l’espace qui est celle d’un grand footballeur s’apparente, à celle de l’artiste : chez un brillant footballeur comme chez un brillant danseur, l'intelligence du corps se manifeste de façon également éclatante. Gardons-nous d'une conception de l’intelligence  pyramidale, qui placerait l’intelligence rationnelle, dont le modèle est le raisonnement mathématique, au sommet.

Du reste, son intelligence rationnelle est à la fois la meilleure amie de l’humanité et sa pire ennemie.
Personne ne songe à nier les merveilles que les humains doivent à l’usage de leur intelligence rationnelle ;  nous lui devons, par exemple, quelques chefs-d’oeuvre de la littérature mondiale que les bonobos eussent été bien en peine d’écrire. Et quant à moi, je leur dois d’avoir prolongé ma vie de quelques années. Mais on ne peut pas nier non plus les effets massivement mortifères de l’usage de ladite intelligence rationnelle. Les derniers survivants d’Hiroshima s’en souviennent comme si c’était hier. Nous, individus, sommes à la fois les acteurs minuscules et les victimes minuscules d’un aussi grandiose travail dialectique.

Ainsi, parmi les effets les plus remarquables de la supériorité de l’intelligence rationnelle dont les humains font un si remarquable usage, ont peut  citer la prolifération des armements nucléaires, le réchauffement climatique et la disparition de plus de 40% des populations de vertébrés en 40 ans. Il n’est pas sûr que le recours massif de l’humanité à son intelligence rationnelle lui permette de survivre à de si massives catastrophes. Pour réaliser les avancées scientifiques et technologiques qui mettent aujourd'hui l'humanité à la merci d'une apocalypse nucléaire et d'un désastre climatique de première grandeur, il aura fallu déployer des trésors d'intelligence rationnelle,  mathématique, abstraite. Jusqu'à nouvel ordre, le même type d'intelligence ne semble pas en mesure d'élaborer les recettes qui permettront d'y échapper.

Le recours à l’éthique permettra-t-il de surmonter une aussi massive aporie ? Rien n’est moins sûr.
















samedi 3 décembre 2016

Décohérence, ou le paradis perdu

1406 -


Au commencement était … l’atome ? Disons (pour simplifier) l’atome, un seul atome ; ou plus probablement, bien plus petit  que l'atome, le primordial infiniment petit, réunissant en lui l’infini de ses possibles infiniment superposés ; le tout-en-un du divin bricoleur, quoi ; le royaume de l’imprévisible et tout-puissant Hasard ; et puis, voici que se produit la catastrophe, d’où naît l’univers macroscopique; et voici en marche la causalité, et sa soeur, la rationalité ; la catastrophe porte, dans le jargon de la physique quantique, un nom précis : décohérence. La décohérence, c'est la fin des états superposés, la fin des possibles en liberté, l'avènement du déterminisme et de la logique. A ne saurait plus être en même temps non-A. L’Univers tel que nous le connaissons, et nous mêmes dedans, sommes le produit de la décohérence et sommes soumis à son pouvoir. Comme tous les imprévisibles chats, celui de Schrödinger s’est escapé (à jamais) dès la naissance du monde. Z’avez pas vu Mirza ?

Tout le monde le sait, Mirza est un chien, ou plutôt une chienne, ce qui complique encore. Je peux appeler Mirza le chat de Schrödinger, parce que le chat de Schrôdinger vit dans le paradis antérieur à la décohérence ; outre qu'il est à la fois vivant et mort, il est donc aussi bien un chien, une chienne,une méduse, qu’un chat. En revanche, je ne peux pas appeler mon chat Mirza, parce que mon chat ne peut pas être à la fois un chat et une chienne ; il vit en effet dans un monde régi par la décohérence, comme vous et moi. Or de quoi souffrons-nous ? de quelle irrémédiable nostalgie sommes-nous affectés ? De ne pas être à la fois nous-mêmes, le voisin ou la voisine (de préférence la voisine),un chat, un chien, une méduse, un arbre etc. Tout cela ne pourrait se produire que grâce à la superposition des possibles, à l’infini. Je pose que le paradis perdu dont nous avons la nostalgie, c’est celui-là, celui de la superposition à l’infini, celui de l’Un-Multiple, celui du tout-en-un. Etre un comprimé d’infiniment petit qui contiendrait tout ! le pied ! Il existe bien tout de même des moyens (modestes, mais on fait avec ce qu’on a) de lutter contre la décohérence : l’amour, la mystique, la littérature … Mais ils ne suffisent pas à nous guérir de notre nostalgie.

Je pose que le retour au paradis perdu ( celui de l’infinie superposition, antérieur à la décohérence) est possible. Il dépend d’un paramètre, bien connu des astrophysiciens : celui de la masse critique de l’Univers. Il semble que les discussions continuent d’aller bon train sur la question. Si cette masse critique atteint ou dépasse un certain seuil, c’est l’effet élastique : le retour fissa au comprimé d’infiniment petit contenant tout (virtuellement) ; sinon c’est l’expansion, le refroidissement, la décohérence et l’ennui, jusqu’à la mort. 

Cependant, avant de retrouver le paradis, il faudrait peut-être ( sait-on jamais, avec ces satanées probabilités ) en passer par une étape assez pénible : revivre, mais en sens inverse, depuis la mort (rebaptisée "naissance") jusqu'à la naissance (rebaptisée "mort") ; refaire toutes les expérience de la vie antérieure, mais à l'envers. De cette vie antérieure, il faut espérer que nous ne conserverons aucun souvenir, sinon, ce serait par trop fastidieux, et pas très drôle. Tant pis pour Baudelaire, qui n'avait pas prévu le coup. Je crois qu'un film récent, que je n'ai pas vu et dont j'ai oublié le titre, développe un tel scénario.